CHAPITRE IV
I/OPPOSITIOM GOXSTITLTIOxWELLE SOUS M. DE VILLÈLE
Si les élections de 1824 marquent le point de départ d'une phase nouvelle dans l'histoire du parti libéral, ce n'est pas seulement par l'entrée en ligue de cette jeune génération dont nous avons indiqué les aspirations et esquissé les figures les plus saillantes. \ cette époque se manifeste aussi un changement notable dans la conduite et le langage de l'opposition. On n'a pas oublié quels avaient été jusqu'alors, et surtout depuis 1820, cette conduite et ce langage : discussions violentes dans les Chambres, évocations révolutionnaires ou bonapartistes, conspirations dans les sociétés secrètes. Députés et écrivains avaient donné l'assaut à la royauté, sans prendre le plus souvent la peine de dissimuler leurs desseins de renversement. Désormais le spectacle est tout autre; chacun rivalise d'orthodoxie constitutionnelle. Bien loin d'attaquer le régime existant, la gauche ne parle que de le défendre. Au lieu de dénoncer la Charte comme un contrat rompu par les
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entreprises du gouvernement, elle l'invoque, s'y rattache et paraît seulement en réclamer la stricte application. « Vive la Charte ! » tel est son cri de ralliement. Un cri bien choisi, c'est beaucoup, en France, pour le succès d'une campagne politique. Celui-ci, inventé, dit-on, par M. Thiers, avait l'avantage de passionner la bourgeoisie sans l'effrayer, de donner une leçon au gouvernement sans éveiller aucune idée de guerre ni de révolution, et de réunir tous les mécontents sans sortir de la légalité.
La jeune génération, étrangère aux souvenirs de la Convention ou de l'Empire, n'était pas seule à prendre celle attitude nouvelle. La vieille opposition elle-même semblait convertie. Ses journaux, le Constitulionnei ou le Courrier français , sous l'impulsion que leur donnaient M. Thiers et M. Mignet, devenaient presque irréprochables au point de vue dynastique. Dans la Chambre, la petite phalange de gauche s'était vue débarrassée, par les élections, des députés qui, comme Manuel ou La Fayette, se fussent difficilement prèles à ce changement de rôle. Un tel langage, au contraire, ne pouvait coûter au général Foy et à Casimir Périer; il répondait à leurs vrais sentiments. La sagesse n'était-elle pas d'ailleurs commandée à cette gauche parlementaire? Le chiffre si réduit de ses membres la contraignait à renoncer aux offensives hardies, aux charges à fond, aux batailles rangées, pour se contenter d'escarmouches et s'en tenir à la défensive constitutionnelle. Benjamin
Constant lui-même saisissait la première occasion pour faire une sorte de profession de foi dynastique. « Si les uns, disait-il, ont jadis rêvé la république, d'autres n'onl-ils pas pensé que le gouvernement représentatif ne nous convenait pas? Et cependant qui ne sent aujourd'hui que, dans notre état de civilisation, le système représentatif est le plus désirnhie? Et qui ne sent de même que, dans les mœurs de la vieille Europe, la république serait une chimère et un mal? Ainsi les uns ont appris que la liberté était nécessaire au trône, les autres que le trône n'était pas moins nécessaire à la liberté. » Dans les journaux, à la tribune, on ne présentait plus, ainsi qu'on l'avait fait naguère, la royauté des Bourbons comme un pouvoir haï, miné, sur le point de s'écrouler; on répétait partout qu'aucune menace n'était dirigée contre elle, qu'il n'y avait plus de révolutionnaires, que tous les esprits étaient désormais d'accord pour accepter le régime existant, et que la politique du ministère seule empêchait l'universel embrassement des Français, dans le double amour de la Charte et du roi.
Un changement si complet était fait pour éveiller la surprise et aussi, dans une certaine mesure, la méûance de la droite. Dès le lendemain des élections, l'un de ses membres, M. de Saint-Chamans^ dénonçait à la tribune la nouvelle tactique de la gauche: «Celle-ci, disait-il, plus habile dans ses revers qu'elle ne le fut dans ses succès en 1819,
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veut s'avancer dans les voies constitutionnelles. » N'était-ce donc en effet qu'un déguisement adroit et perfide? Ce reproche, adressé indistinctement à tous les opposants , n'eût pas été juste. Chez les nouveaux venus du Globe, par exemple, le langage dynastique était sincère. Mais on eût été plus fondé à suspecter la bonne foi de M. Thiers et de ses amis. Les soupçons d'ailleurs les plus sévères ne seraient-ils pas en quelque sorte justifiés par le langage que les libéraux révolutionnaires ont tenu au lendemain de 1830? N'ont-ils pas avoué alors leur déloyauté, et même ne s'en sont-ils pas enorgueillis? \'a-t-on pas entendu leurs journaux déclarer que cette opposition constitutionnelle avait été une « comédie de quinze ans »? Si l'on avait renoncé aux complots, ce n'avait été, d'après eux, qu'une manœuvre mieux entendue. « Il a fallu, ont-ils dit, qu'il n'y ait plus de conspirations dans le pays, pour que le gouvernement cessât d'être appuyé parles intérêts et le besoin d'ordre de l'immense majorité nationale. » Ces écrivains ont fait parade de « l'habileté avec laquelle ils avaient rendu la légalité impraticable au gouvernement ». Ils se sont vantés de n'avoir jamais eu pour les Bourbons qu'un sentiment : « l'hostilité » , et de n'avoir poursuivi qu'un but: « leur rendre le gouvernement impossible, afin qu'ils tombassent ». « On ne le déclarait pas hautement, ont-ils ajouté, mais c'était chose tacitement convenue'. »
' Passim dans le National de septembre 1830.
Et cependant faut-il prendre absolument à la letlre ces aveux cyniques? A côté d'une part malheureusement trop grande de vérité , n'y pourrait-on pas trouver aussi quelque fanfaronnade? Ceux qui tenaient ce langage au lendemain de la révolution de 1830 n'ont-ils pas élé surfout tentés de s'attribuer ainsi des chevrons de vétérans parmi les vainqueurs du jour? Nous ne prétendons pas sans doule qu'en 1824 la gauche proprement dite fît adhésion de cœur ou de conscience aux personnes et aux principes de la monarchie restaurée. Mais n'y avait-il pas, chez les hommes de ce parti, un peu de cette résignation par fatigue ou par découragement, qui conduit à accepter un fait définitivement accompli? Après la chute si rapide des Bourbons en 1815, l'idée courante, chez leurs adversaires, avait été que la royauté était sans racines et qu'une politique révolutionnaire en aurait facilement raison. Plus tard, l'avortement de tous les complots, le succès de la guerre d'Espagne, la prospérité générale, l'écrasement de la gauche aux élections de 1824, avaient apporté un rude démenti à ces illusions. On s'est demandé alors si Ton n'avait pas fait fausse route, si ce gouvernement n'était pas malgré tout irrévocablement fondé, et si, au lieu de s'épuiser vainement à le jeter bas, il n'était pas d'un intérêt mieux compris de chercher à y prendre place *. Il est ainsi,
* La trace de cette résignation forcée se retrouve même dans les
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dans l'histoire de tous les régimes, des heures où l'opposition se lasse d'être irréconciliable; et, comme si la Providence voulait se jouer de la sagacité humaine, c'est parfois à la veille même de leur chute. Celte heure, par exemple, ne devait-elle pas sonner, pour le second Empire , au 2 janvier 1870? D'ailleurs, quand on veut apprécier quelle était, en 1824, la sincérité constitutionnelle des adversaires du ministère, il ne faut pas perdre de vue que la gauche, même en y comprenant les libéraux du Globe, était loin de constituer alors toute l'opposition; bien au contraire, elle n'en était qu'un clément restreint et affaibli. Pour jouer un rôle quelconque , elle avait besoin du concours des doctri-
articlcs des journaux de gauclie , après 1830, quoique mêlée parfois à bieu des bravades rétrospectives , et alors peu périlleuses. Voici par exemple ce que disait le Globe, passé, il est vrai, en des mains autres que celles qui le rédigeaient sous la Restauration : « Xous nous étions résignés à la Charte, ce qui est loin de l'avoir adoptée avec enthousiasme. Et encore nous ne nous étions i-ésignés quen désespoir de cause , après d'inutiles et malheureux efforts pour la renverser. Voilà la vérité tout entière. V^ous pouvez l'attester, députés courageux qui nous avez conduits dans les Ventes de la Charbonnerie , (jui, comme nous, conspiriez il y a dix an; contre les Bourbons Plus tard nous avons invoqué nous-mêmes la Charle et promis de la défendre. Xous étions de bonne fui , mais jamais nous n'avons applaudi à cette œuvre bâtarde, comme à la constitution que nous avions rêvée. « Malheur à vous, hommes du passé, disions-nous alors, a si vous Irangresscz vos seiments ! \ous défendons la Charte parce « qu'elle est le palladium du repos public ; mais si, en la violant, vous » déchirez le livre des lois, ce ne serait pas pour la rétablir (jue nous « prendrions les armes : nous combattrions alors pour la liberté tout t entière! « Xous n'étions pas seuls à tenir ce langage. Le côté gauche, marchant prudennnent à notre suite , applaudissait à nos efforts, i {Globe du 25 octobre 1830.)
naires, groupe peu nombreux, mais considérabie par le lalent et l'auforilé. Or qui eût mis en doute la loyauté dynastique de M. Royer-Collard, de M. le duc de Broglie ou de M Guizol ? Ce dernier rapporle dans ses Mémoires que, déjà à l'époque des conspirations, un des chefs du parti révolutionnaire, causant un jour librement avec lui et le prenant vivement par le bras, Tarait conjuré de se joindre à ceux qui cherchaient à renverser « un gouvernement oppresseur et humiliant». — «Vous vous trompez sur mon compte, avait répondu M. Guizot, je ne me sens ni humilié, ni opprimé, ni moi, ni mon pays. " — « Que pouvez-vous donc espérer de ces gens -là? » — «« Il ne s'agit pas d'espérance; je veux garder ce que nous possédons. Nous avons tout ce qu'il nous faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre. Le pouvoir actuel méritera peut-être souvent, et, à mon avis, il mérite en ce moment d'être combattu , mais pas du tout d'être renversé. Il n'a rien fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit ni la force, cl nous avons assez d'armes légales et publiques pour le redresser en le combattant. Je ne veux ni de votre but ni de vos moyens. Vous nous ferez à tous, comme à vous-mêmes, beaucoup de mal, sans réussir, et si vous réussissiez, ce serait encore pis. " — Un peu plus tard , M. Guizot , causant avec Manuel du même sujet, lui disait : « Loin de croire qu'un changement de dynastie soit nécessaire à la France, je le