LES FAITES DES VAINQUEURS
très-sage el Irès-modéré, et pour imposer des deux côtés cette sagesse et cette modération. Qui ne voit tout de suite quel aurait été l'un des premiers résultats de celte conduite? D'une part, la gauche révolutionnaire eût été démasquée; car elle n'eût pu continuer à battre en brèche la Restauration, en feignant de ne résister qu'aux exagérations et aux menaces de la droite. D'autre part, on eût séparé de cette gauche les éléments plus loyaux ou moins haineux, et l'on eût acquis définitivement, sinon à tel ministère, du moins à la royauté, tous ceux qui étaient alors disposés à l'accepter. Mais tout en recommandant cette politique , madame Suelchine laissait percer son peu de confiance : « Je vois tant de gens, disait-elle, qui gâtent leurs propres affaires ! » Et dans le même temps, M. de Lamartine écrivait à M. de Genoude : « Nous vous avons, j'espère , envoyé d'assez bons députés; maintenant, c'est à vous d'en tirer parti. » Mais, ajoutait-il aussitôt, « c'est ce qui nous inquiète lej)hs » , Ces incjuiétudes n'étaient malheureusement que trop fondées. Une fois de plus les événements vont nous apporter celte leçon, instructive dans sa monotonie, que nous avons dû déjà si souvent mettre en lumière et qui est comme le résumé de l'histoire politique depuis un siècle. Les partis en France doivent presque toujours leur fortune, non à leurs propres mérites , mais aux fautes de leurs adversaires. Quand l'un d'eux est arrivé au pouvoir, il semble aussitôt n'avoir d'autre
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souci que de préparer par ses maladresses la revanche de l'autre : revanche d'autant plus rapide et violente que l'étendue de la victoire avait plus enivré le vainqueur.
On se rappelle quels rêves traversèrent certains cerveaux d'extrême droite , dans l'exaltation d'un succès militaire et électoral qui, selon le mot de Chateaubriand, « n'avait fait qu'aveugler la légitimité » . On n'a pas oublié les manifestes faslueusement provocants de ces écrivains et de ces orateurs qui annonçaient vouloir refondre la société, effacer l'œuvre des trente-cinq dernières années, et revenir autant que possible à l'état antérieur. On les a vus, se plaisant à accumuler dans leurs programmes, à côté des réformes inoffensives ou utiles qui auraient pu être tentées, les changements impraticables ou périlleux, dont la seule menace causait tant de scandale, alarmait tant d'intérêts, éveillait tant de colères : les préfectures remplacées par les trente-trois anciennes généralités, les conseils généraux par les assemblées provinciales, les cours et tribunaux par les vieux parlements; le clergé remis en possession des actes de l'état civil et redevenant un pouvoir prépondérant; l'Université supprimée, et tout l'enseignement attribué aux congrégations religieuses; la liberté de la |)resse condamnée, et l'autorité ecclésiastique chargée de la censure préalable; les privilèges des grades militaires rendus à la noblesse; l'aristocratie territoriale constituée
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arec monopole de radminislralioii locale; le Code civil abrogé, notamment dans les articles réglant la propriété, les successions et le mariage; le souverain présenté comme une sorte de propriétaire omnipotent qui ne pouvait être hé par aucune charte, etc., etc. Au fond, sans doute, ces manifestes n'étaient souvent que lesextiavagances isolées de quelques exaltés; mais le parti ne les désavouait pas ouvertement, et plusieurs de ceux mêmes qui ne songeaient nullement à appliquer ces idées se plaisaient aies entendre jeter comme une menace à la société moderne. Leur misanthropie politique était flattée par ce dénigrement hautain du temps présent. Leur amour-propre et leur passion se consolaient de l'impuissance et de la sagesse auxquelles ils étaient condamnés, en poussant à outrance la contre-révolution spéculative. M. deVillèle, esprit naturellement sagace et prudent, mûri d'ailleurs par le maniement des affaires , ne partageait pas ces passions et comprenait le danger de ces témérités; mais il n'avait pas le courage ou la force de résister complètement à la pression de son parti. 11 espaçait autant que possible les concessions : il n'osait les refuser toutes. .Ainsi fut-il amené à présenter, malgré lui, ces propositions dont les deux plus retentissantes furent les lois sur le sacrilège et sur le droit d'aînesse, lois maladroites, compromettantes et en outre absolument inapplicables.
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§ 4. LE FAIVTÔME DE l'aXCIEM RÉGIME.
Les violences de langage des ullras, les fautes de conduite du ministère eurent sur l'opinion un effet immense et désastreux. Le public était froissé par cette prétention de quelques hommes de changer ainsi d'autorité et radicalement ses lois et ses mœurs. « Les ministres, disait-on, croient-ils qu'ils ont le pouvoir de transformer la France à leur gré? » D'ailleurs, si certains écrivains d'extrême droite mettaient leur point d'honneur à revendiquer, au moins pour la forme, la restitution dupasse, la nation mettait au contraire le sien à défendre le présent. De là un choc violent, et singulièrement périlleux pour les plus faibles Rien, par exemple, ne saurait donner l'idée de l'émotion produite par la présentation de la loi sur le droit d'aînesse. L'alarme était universelle, presque comme à la veille d'une révolution. Il semblait que la paix et l'union des familles fussent en jeu. Sans compter les journaux, d'innombrables écrits, des pétitions, des lettres, des manifestations de tout genre, témoignaient de l'irritation publique, en même temps qu'ils l'avivaient. Partout, aux théâtres, aux promenades, dans les cafés, les cercles, les salons, les écoles, on ne ()nrlait que de «l'entreprise funeste et téméraire du |)artidela contre-révolution ». — « Tout ce qui a une langue
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parle, disait W. Je Kératry, tout ce qui a une plume écrit '. 55 Quand au contraire on apprit que la loi avait été repoussée par la Cliambre des pairs, ce furent illuminations, transparents, feux de joie, pétards, banquets, bruyantes manifestations. Le Constitutionnel, dans son attendrissement un peu ri- (ficule, montrait « les pères de famille entourés de tous leurs enfants, sur les balcons de leurs maisons, et levant les mains au ciel pour le remercier d'avoir conservé la paix sous le toit domestique 5» . Vainement eût-on fait observer aux esprits émus qu'après tout les mesures fàcbeuses proposées par le gouvernement étaient rares, restreintes et inefficaces : ces projets isolés apparaissaient comme le premier pas dans une voie dont le terme avait été révélé par les théoriciens d'extrême droite. D'ailleurs, pour être impuissantes, les provocations n'irritent pas moins : elles irritent même davantage, parce qu'elles n'intimident pas ceux qu'elles blessent.
Les habiles de l'opposition s'empressaient d'entretenir, d'exciter et d'envenimer le trouble de l'es prit public. Leur plan fut tout de suite tracé. Il ne
' Le Journal des Débats disait : » Le cri de la t'rauce s'est fait entendre. Tout s'est ému, les châteaux comme les cités, les familles illustres comme les familles plébéieinics. Le pays tout entier a reçu l'alarme la plus vive iju'il ait resse-.itie depuis de longues années, et nous ne craignons pjis de le dire, nul coup plus rude, à moins d'être décisif, ne pouvait être porté à l'édifice lutélaire de notre Restauration. 1