L'OPPOSITION SOLS M. DE VILLELE
s'agissait plus de faire reprendre l'offensive à leurs troupes vaincues ou découragées. Grâce aux folies de quelques écrivains et aux imprudentes faiblesses du gouvernement, ils avaient un excellent terrain de défensive. La droite avait manœuvré si inhabilement que ses plus mortels ennemis pouvaient faire une guerre dangereuse à la Restauration, sans parler un langage révolutionnaire, sans opposer la république ou l'empire à la monarchie, sans conspirer contre les institutions établies; bien au contraire, ils n'avaient qu'à affecter de défendre ces institutions contre ie parti en possession du pouvoir qui, disaiton, voulait ramener la France à l'ancien régime.
L'ancien régime! mot d'un effet terrible. Parmi les passions qui avaient animé le peuple pendant la Révolution, et dont plusieurs s'étaient refroidies avec le temps, une seule, la haine de l'ancien régime, avait persisté aussi vive qu'au premier jour; plus vive même , car les années avaient encore fortifié et étendu les intérêts étroitement liés au maintien du nouvel état social. M. de Tocqueville a noté quelque part la force de ce sentiment. « Je vois, dit-il, dans tout le cours de cette Révolution si oppressive et si cruelle, la haine de l'ancien régime surpasser toujours dans le cœur des Français toutes les autres haines, et s'y enraciner tellement qu'elle survit à son objet même, et, de passion momentanée, devient une sorte d'instinct permanent. Je remarque que durant les plus périlleuses vicissitudes des soixante der-
LE FANTOME DE L'AXCIEX UEGIAIE. 289
nières années, la crainte du retour de l'ancien régime a toujours étouffé, dans ces esprits mobiles et inquiets, toutes les autres craintes. » Les royalistes clairvoyants l'ont reconnu, et Mallet du Pan, par exemple, n'avait cessé, sous la Convention et sous le Directoire, de prévenir ses amis contre des illusions qui eussent été périlleuses. «Il est aussi impossible, leur disait-il, de refaire l'ancien régime, que de bâtir Saint-Pierre de Rome avec la poussière des chemins. » La Restauration, en ramenant au pouvoir, ou tout au moins autour du pouvoir, les anciens émigrés, avait mis encore davantage en éveil cette susceptibilité de l'opinion. Le moindre mot, la moindre apparence, devaient dès lors suffire à provoquer des alarmes universelles, de redoutables colères. Jugez donc de l'effet produit lorsque tous les orateurs et tous les écrivains de la gauche purent répéter, avec plus ou moins de sincérité, mais non sans quelque prétexte, que le parti devenu maître du gouvernement voulait revenir à l'état social et politique d'avant 1789.
Dès 1824, au lendemain des élections, M. Mignet avait donné le signal dans le Courrier français : «Aujourd'hui, disait-il, le parti royaliste n'a plus de révolution à empêcher, mais une révolution à faire; après s'être emparé du pouvoir, il veut changer la société; c'est une phase toute nouvelle qui commence. » Dans le cours de la même année, lors de la discussion du budget, Benjamin Constant décla-
290 L'OPPOSITIOX SOLS AI. DE VILLELE.
rail que les desseins et les principes de la droite « tendaient à nous ramener à cet état d'inégalité qui avait causé la Révolution dont nous déplorons tous les malheurs , mais dont pourtant nous ne voulons pas perdre les fruits ». L'année suivante, M. de Girardin, prétendant récapituler les vœux du parti royaliste , indiquait : le rétablissement du clergé dans ses anciennes immunités, la dîme, la reconstitution des ordres monastiques, la division de la France en terres nobles et terres roturières, les droits féodaux, les privilèges de la naissance, le droit d'aînesse, etc. ; puis, sans s'arrêter aux réclamations de ses auditeurs, il ajoutait : « Des huit nécessités que les orateurs de la droite avaient énumérées en 1814, trois : la loi du sacrilège, la loi de l'indemnité et les secours aux armées de l'Ouest, n'ont-elles pas eu pleine satisfaction? Les autres viendront à leur tour.»
La gauche, du reste, apportait peu de scrupule dans cette campagne. Le reproche de vouloir rétablir l'ancien régime mis en avant, elle l'appliqua indistinctement, et aux mesures fâcheuses du ministère, et aux lois excellentes que M. de l'illèle présentait pour pacifier les esprits par la conciliation des intérêts. Nous avons dit ailleurs ce qu'avait d'habile et de bienfaisant la loi qui extirpait le germe de guerre sociale laissé par les conflscalious révolutionnaires, en accordant une indemnité d'un milliard aux émigrés'. Les écrivains de tous les partis y rendent
* Voir Royalistes et Républicains .
LE FAXTOME DE L'AiYCIEX RÉGIME. 291
hommage aujourd'hui. La gauche, aidée d'ailleurs parles imprudences de l'extrême droite, n'en montra pas moins cette mesure comme une menace, un outrage et une représaille de la vieille société contre la nouvelle. « Xous y voilà! s'écriait Casimir Périer, s'emparant d'une parole téméraire de M. de la Bourdonnaye ; c'est jusqu'à l'ancien régime qu'on veut nous faire reculer' ! » Ainsi, par une injustice étrange, cette loi qui devait, une fois appliquée, contribuer si efficacement à consolider l'état social et économique sorti de la Révolution, fut une de celles dont la discussion excita le plus contre la Restauration les préjugés , les méfiances et les colères de la France nouvelle.
Ce n'était là que l'une des manifestations de ce parti pris d'attaque qui est le vice trop commun de toutes les oppositions, et qui a été, à un haut degré, celui de la gauche, sous le ministère Villèle '^.
1 Le général Foy disait de la loi : « C'est une déclaration de guerre , un instrument de haine et de vengeance ! i M. Labbey de Pompières : " La question est de savoir si l'éiriigralion vaincue fera subir à la Révolution la loi du vainqueur. " AI. Dupont de l'Eure : « On veut remettre en question tout le passé , faire le procès à la Révolution, mettre en jugement la nation pour l'avoir voulue, et condamner trente millions d'hommes à faire amende honorable à l'émigration, i
- L'habileté et la convenance de la politique étrangère et financière de AI. de Villèle sont aujourd'hui rccounucs. Est-il cependant un acte, une mesure de cette politique qui n'ait pas été aussi lioiennneut attaqué que la loi du droit d'aiucsse ou la loi sur le sacrilège? Ce serait par exemple une curieuse et triste histoire que celle de la conversion des rentes , proposée et enfin opérée par le miuistre de la droite. Tous les écrivains compétents, les faits eux-mêmes, ont pro-
292 L'OPPOSITIOX SOUS AI. DE VILLLLE.
Triste spectacle , pour riiistorien qui considère ensuite les choses de haut et de loin! Du reste, le sens de la morale politique était à ce point altéré chez les hommes de ce parti, que, plus tard, au lieu de se repentir ou de chercher à se justifier de cette animosité systématique et de mauvaise foi, quelques-uns s'en sont vantés. En septembre 1830, dans ce trop fameux article auquel il a déjà été fait allusion, le Xational s'exprimait ainsi : « Contre le gouvernement des Bourbons il n'y avait pour les cœurs indépendants qu'une attitude, l'hostilité. Toute la politique, pour les journaux comme pour l'opposition dans la Chambre, consistait toujours à vouloir ce qu'il ne voulait pas, à combattre ce qu'il demandait, à repousser tout bienfait offert par lui , comme cachant une trahison secrète; enfin à lui rendre tout gouvernement impossible, afin qu'il tombât, et en effet c'est par là qu'il est tombé. »
clamé depuis lors qu'il avait eu raison; on ne pouvait lui reprocher que d'avoir devancé les idées de son temps, et M. Duvcr;{ier de Hauranne a déclaré que cette mesure c comptait parmi les titres d'honneur de M. de V'iilèle ' . Xéanmoins que d'attaques de la part de tous les orateurs de gauche, même de ceux qui, comme Casimir Périer, eussent dû être le plus éclairés en ces matières! Que d'inquiétudes on chercha et l'on parvint à éveiller chez les rentiers ! Que d'intrigues, de coalitions, on noua autour de celte question d'affaires, comme pour mieux indiquer qu'on y voyait seulement une occasion de manœuvres de parti ! On entrava ainsi l'opération pendant plusieurs années. M. de Villèle réussit enfin, à force de persévérance, à l'accomplir. La fortune publique y trouva, grâce au ministre, de grands avantages; mais, grâce à l'opposition, ce fut une des principales causes de l'impopularité du miuistre.