‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 63 sur 121 · L'OPPOSITIOX SOUS M. DE VILLÈLE · texte numérisé non relu

L'OPPOSITIOX SOUS M. DE VILLÈLE

de sérieuses réflexions... Cent mille personnes de tout rang, de toute opinion , ne se donnent pas le mot pour étaler une vaine parade; des boutiques ne se ferment pas , toute une capitale n'est pas émue sans qu'un intérêt puissant ne soit la cause de pareils effets... On peut considérer cette grande assemblée populaire, convoquée par lia mort, comme une réunion des comices à Rome. On a voté pour la Charte sur le cercueil d'un général, de même que les Romains votaient pour la liberté au Champ de Mars. »

g 7. SYMPTÔMES RÉVOLLTiO.WAIRES.

Un écrivain royaliste, M. Nettement, qui assistait €n curieux aux obsèques du général Foy, raconte avoir distingué parmi les plus affairés des commissaires un jeune homme maigre, j)àie, en proie à une irritation nerveuse : c'était Garnier Pages l'aîné, l'un des futurs chefs du parti républicain après 1830. La manifestation dépassait donc, au moins dans la pensée d'une partie de ses organisateurs, les opinions ardentes sans doute, mais loyalement dynastiques, qui avaient été personnitiées par le fjénéral Foy. Ce symptôme n'est pas d'ail'eurs le seul qui dénoie à cette époque l'empressement et l'habileté des révolutionnaires à exploiter le mouvement des esjirits

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vers la gauche et à s'en approprier le bénéfice. Quelques jours avant la mort du général Foy, en octobre 1825, La Fayette, le représentant le plus fameux de la vieille opposition antibourbonienne, débarquait au Havre, de retour des Etats-Unis ', Rien qu'à l'accueil du public, il pouvait tout de suite entrevoir quel changement commençait à se faire dans l'opinion. Il n'avait pas oublié en effet comment, dix-huit mois auparavant, répudié par ses électeurs, il avait dû chercher jusque dans le nouveau monde, la popularité qui l'abandonnait en France. Cette fois, le Havre l'accueillit avec faveur; à Rouen surtout, on organisa en son honneur une

' La Fayette avait ëté reçu avec enthousiasme par le peuple de Washington. Proclamé solennellement « l'iiôle de ia nation américaine 1 , harangué par le Congrès qu'il avait harangué à son tour, il avait parcouru le territoire de la jeune République au milieu d'ovations contiuuelius. A son départ, une frégate de l'Etat fut mise à sa disposition pour le ramener en France. Si l'on veut se faire une idée du ton auquel était montée la rhétorique américaine, qu'on lise ce passage du discours d'adieu adressé à La Fayette par ?vl. .Idams, le président des Etats-Unis : » Allez, ami que nous chérissons; retournez vers celte terre du brillant génie , des sentiments généreux et de la valeur héroïque; vers celte belle France, où sont nés Louis XII et Henri IV; vers ce sol fécond qui produisit Bayard et Goligny, Turenne et Catinat, Fénelon et d'Aguesseau ! Déjà, depuis plusieurs siècles, le nom de La Fayette était inscrit sur le catalogue de ces illustres noms que la France s'enorgueillit d'offrir ;\ l'admiration des peuples. A l'avenir, il brillera d'un éclat plus grand encore. Et si, dans la suite des temps, un Français est appelé à indiquer le caractère de sa nation par celui d'un individu de l'époque où nous vivons, le san<T d'un noble patriotisme colorera ses joues, le feu d'une inébranlable vertu brillera dans ses yeux, et il prononcera le nom de La Fayette ! »

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ovation bruyante à laquelle les autorités locales tentèrent vainement de mettre obstacle; quelques jours après, il rentrait dans son château , ou, comme parlait le marquis démocrate, dans 6// maison de La Grange, au milieu d'un grand concours, et aux cris de « Vive l'ami du peuple! » Aussi écrivait-il au président Adams une lettre où, tout en reconnaissant « la France encore moins disposée à de prochaines commotions qu'elle ne j'était, à Tépoque de son départ » , il constatait que « l'opinion libérale gagnait du terrain 5> . Bientôt il eut un salon où se réunissaient les libéraux qui désiraient une révolution ; ceux qui voulaient au contraire demeurer dans la légalité se rencontraient chez le duc de Broglie. Dix-huit mois ne s'étaient pas écoulés, depuis son retour d'Amérique, qu'une vacance s'étant produite dans le collège électoral de Meaux, La Fayette était élu contre un candidat du centre gauche, M. Tronchonj le ministère n'avait osé porter personne.

Il était donc évident que, par certains côtés, le mouvement d'opinion menaçait d'atteindre plus haut que M. de \ ilièle. Peu de temps avait suffi pour que les effusions royalistes de 1824 fissent place à une froideur peu dissimulée. Les journaux n'osaient pas sans doute attaquer directement Charles X : c'eût été troubler le jeu de la tactique constitutionnelle. Mais l'affectation avec laquelle on se déclarait résolu à combattre et à briser tout l'auteur de contre-révolu-

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tion, quel qu'il fut, laissait trop voir contre qui l'on se mettait ainsi dans une attitude de défensive comminatoire. Quelle différence entre la rentrée du roi à Paris, au retour du sacre, en juin 1825, et son entrée lors de son avènement, huit mois auparavant! Les fêtes officielles furent les mêmes. Mais vainement le Journal des Débats avait-il promis que « l'enthousiasme de la seconde entrée dépasserait encore celui de la première » , le peuple fit au prince un accueil glacial. Les magnifiques strophes de Victor Hugo et de Lamartine restèrent sans écho, pendant que partout on fredonnait les allusions injurieuses de la nouvelle chanson de Déranger, le Sacre de Charles le Simple. Les écrivains royalistes euxmêmes, si aveugles qu'ils fussent parfois, en étaient frappés et poussaient un cri d'alarme.

Chaque année les symptômes devenaient plus inquiétants. Depuis son échec électoral, Manuel avait mené une vie retirée, à Maisons, où M. Laffîtte lui avait offert un asile. Triste, amer, il était demeuré sans action sur les affaires publiques; tout au plus avait-il donné à quelques rares écrivains, comme MM. Thiers et Mignet, des conseils inspirés par sa haine contre les Bourbons. La foule semblaitTavoir oublié, quand on apprit, en août 1827, qu'il venait de mourir. Aussitôt, il fut résolu qu'on recommencerait pour lui les funérailles du général Foy. Cent mille hommes se retrouvèrent debout autour de son cercueil. Malgré quelques signes

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menaçaiilSj on avait pu prêter à la manifeslalion de 1825 une physionomie plutôt libérale qu'antidynastique. Mais l'opinion, depuis lors, avait marché. Manuel d'ailleurs personnifiait une tout autre politique que le général Foy. Ses funérailles furent pleinement révolutionnaires. Tout y révélait ce caractère : les noms des organisateurs qui étaient les représentants de la vieille opposition antibourbonienne, La Fayette, Schonen, Labbey de Porapières, Laffitte, Déranger, et leurs jeunes clients, MM, Thiers et Mignet; les discours qui furent prononcés sur la tombe par La Fayette et AL de Schonen, et qui semblaient un écho ou un réveil des provocations factieuses de 1820 et de 1821; les figures trop significatives des meneurs qu'on voyait s'agiter dans la foule, commandant, dirigeant la manifestation, la plupart anciens chefs des Ventes qui passaient en revue l'armée, naguère dispersée, des sociétés secrètes. On put même se demander un moment si cette revue ne finirait pas par une bataille. La police s'étant opposée à ce que le cercueil fut porté à bras par des jeunes gens, les manifestants voulurent résister. Une collision était imminente. M. Laffitte intervint et parlementa avec l'officier qui commandait la troupe. Tous deux convinrent d'une sorte de transaction ; mais il fallait la faire accepter à la partie la plus ardente du cortège qui semblait chercher la lutte. Quand le négociateur populaire rapporta les conditions qu'il avait consenties, il fut

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accueilli par les cris les plus discordants. Le char funèbre fut transformé en tribune. A l'une des extrémités, un orateur de la jeune démocratie s'efforçait d'enflammer la foule, tandis qu'à l'autre M. Laffilte cherchait à se faire entendre. Le tumulte était au comble. « Ecoutons Laffitte, notre grand citoyen, criaient les uns; ceux qui n'écoutent pas Laffitte sont des agents provocateurs! » Mais de l'autre côté, on répondait : « A bas les endormeursl Aux Tuileries, aux Tuileries! » Ce n'était pas la première fois de la journée que ce dernier cri se faisait entendre; il répondait sans doute au mot d'ordre secrètement donné par ceux qui poussaient à l'émeute. Au prix d'efforts désespérés, et grâce au secours que lui donnait l'attitude résolue de la troupe, M. Laffitte parvint enfin à persuader ses auditeurs. La journée avait été menaçante; pour cette fois, l'orage était passé sur les têtes sans éclater.

« A bas les endormeurs! » avait-on crié à M. Laffitte : expression populaire et brutale du mécontentement que causait, dans la fraction la plus avancée de la gauche, la tactique constitutionnelle imposée par les habiles. Béranger était de ces mécontents, et il comparait, non sans amertume, ce que la haute banque avait fait pour le général Foy à ce qu'elle refusait de faire pour Manuel '. Vers ce temps ,

' 1 On parla , dit Déranger, d'élever un tombeau ; mais en cela on put voir combien Manuel et Foy avaient différé. Tout ce que

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