‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 64 sur 121 · L'OPPOSITION SOUS M. DE VILLÉLK · texte numérisé non relu

L'OPPOSITION SOUS M. DE VILLÉLK

comme plusieurs des chefs du parti libéra) remerciaient le chansonnier du secours qu'il leur prêtait, celui-ci leur répondit avec méchante humeur : « Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos adversaires; remerciez-moi de celles que je ne fais pas contre vous. »

Eu 1827, les révolutionnaires se pliaient en murmurant, mais enfin ils étaient encore obligés de se plier à la consigne de l'opposition légale. Les passions qui fermentaient en eux, et le but qu'ils cherchaient toujours à atteindre, n'élaient-ils pas cependant apparus d'une façon assez claire, pour provoquer chez les libéraux dynastiques de sérieuses réflexions? Des scènes comme celle que nous venons de raconter étaient faites pour les dégoûter et les effrayer. « Le tapage manqué des obsèques de Manuel me paraît Lien misérable « , écrivait AI. Royer-Collard. Mais était-ce tout? Ces libéraux, entre autres les monarchistes dévoués ou résignés du centre, ne devaientils pas se demander si leur action commune avec la gauche était sans péril; si, dans leur préoccupation exclusive de faire échec à M. de Villèle, ils ne servaient pas les intérêts d'un parti poursuivant, sous le drapeau constitutionnel, des desseins qui ne l'étaient

depuis nous avons appelé juste milieu, la banque surtout, s'empressa de souscrire pour élever un inausolc-e au geiioral et assurer une fortune à ses enfants (un million, je crois); pour ilanuel, presque toutes les grosses bourses refusèrent de s'ouvrir, et l'on eut bien de la peine à recueillir neuf ou dix mille francs par souscription. >

SYMPTOMES RÉVOLLTIOXXAIRKS. Ai

pas; si, avec le genre de guerre qu'ils faisaient au ministère, et surtout avec les soldats qu'ils laissaient se confondre dans leurs rangs, leurs coups ne risquaient pas de porter plus haut que le cabinet?

Mais ce sont pensées auxquelles on s'arrête rarement dans l'entraînement de l'opposition. D'ailleurs, ne l'a-t-on pas vu en analysant l'étal d'esprit des rédacteurs du Globe? Parmi ces libéraux, plusieurs, sans vouloir préparer une révolution, n'en avaient pas assez la crainte et l'horreur. Ils ne partaient pas de cette idée, qui aurait dû être la leur, que tous leurs intérêts, tous leurs principes étaient étroitement liés au maintien delà vieille monarchie. Ils croyaient leur conscience sauve, quand ils n'avaient pas enfreint la légalité, et alors ils envisageaient une rupture avec la dynastie, dont ils n'auraient pas pris personnellement l'initiative, comme une éventualité possible, probable, acceptable, peut-être même par quelques côtés avantageuse. D'autres, comme M. Royer-Collard, comprenaient mieux le droit et la nécessité de l'hérédité royale. Celui-ci n'avait pas dû changer d'avis, depuis qu'il avait écrit de la monarchie restaurée « qu'elle était la vérité dans le gouvernement 5) . Mais son pessimisme, chaque jour plus désolé, plus dédaigneux et plus irrité , lui inspirait un langage et une conduite qui paraissaient parfois en singulière contradiction avec ses vrais sentiments. Il s'épanchait de temps à autre, à la tri

bune, en attaques d'une éloquente et redoutable

is

314 L'OPFOSITIOX SOUS M. DE VILLIiLE.

ameriluîic, et semblait, dans ses lettres intimes, avoir désespéré de la monarchie. Il y parlait de « la fatigue de sa longue vie, toute consumée en vœux irapuissants et en espérances trompées». — «J'ai perdu ma cause, disait-il à M. Guizot; j'ai bien peur que vous ne perdiez aussi la vôtre. » — « Il n'y a rien à faire, écrivait-il encore, rien à prévoir, rien à dire. Il faut que cet ordre ou ce désordre ait son cours. » 11 allait même, dans une autre lettre, jusqu'à écrire ces ligues qu'on croirait plutôt émanées de quelque adversaire systématique de la Restauration : « Je pense connue vous sur ce qui se passe. Nous y sommes tout à fait désii.féressés, jusqu'à ce que le système tombe. I! menace ruine ; mais il peut encore se soutenir quelque temps. Tout n'en est pas encore usé ; par exemple, le clergé, à qui il reste de grandes fautes à faire, et qui les fera, s'il peut. Je préfère M. de Villèle, parce qu'il est tout décrié, assez pour décrier d'avance ses successeurs. » Ce mélange de passion et de découragement trahissait un singulier malaise chez ce grand esprit. N'y avaitil pas mieux à faire qu'à pousser l'attaque à outrance contre le cabinet, en laissant, d'autre part, tout aller sur la pente révolutionnaire?

Peut-être en était-il, parmi les libéraux dynastiques, qui croyaient, ou du moins tâchaient de croire pour étouffer leurs scrupules, que la gauche était réellement et sincèrement convertie à la politique constitutionnelle En effet, les habiles de ce dernier

SYMPTOMES REVOLUTIOiVXAIRES. 31ô

parti, persistant dans la lactique qui a clé déjà signalée, évitaient tout ce qui aurait pu ('ffaroucher leurs alliés. Ce n'était pas seulement !M. Royer- Collard, c'étaient Casimir Périer et même Benjamin Constant qui continuaient à se montrer aux réceptions des Tuileries. Au plus fort de la lutte, ce dernier parlait du « peuple éclairé sur toutes ses libertés, et aspirant seulement à se rallier à la monarchie que la Charte avait créée 3) . Aussi un ancien député de la droite passé à l'opposition, M. Gautier, rendait, au cours de la session de 1827, cet hommage solennel à ce qu'il croyait être une transformation de la gauche :

Depuis que d'éclatants succès militaires, un nouveau règne, le temps, l'usage de nos libertés ont consolidé le trône, le parti démocratique a perdu de sa force réelle ou de sa violence. Il a reconnu que la France voulait la monarchie et la légitimité, et il a cessé aussitôt, soit par conviction, soit par impuissance , de se montier hostile contre elles. De leur côté, les hommes que leurs sentiments et leur conscience attachent invariablement au système monarchique se sont, pour la plupart, l^amiliarisés avec des institutions pour lesquelles ils avaient d'abord peu de penchant, et dont l'expérience seule pouvait leur faire connaître les avantages.

Dans ces paroles, à une part de vérité se trouvaient mêlées beaucoup d'illusions : illusions quelque peu naïves et singulièrement complaisantes, au

316 L'OPPOSITIOX SOUS M. DE VILLKLE.

lendemain des ovations de La Fayelle et en face de l'enterrement de Manuel! Comment ne point voir qu'une partie de la gauche n'avait pas cessé d'être au fond révolutionnaire? Que des libéraux, tout en repoussant avec sincérité l'idée d'un renversement de la royauté, combattissent la politique de M. de Villèle, cela se conçoit. Seulement, en se laissant ailier et mêler à cet élément antidynastique, ils commettaient une inconséquence, une faiblesse et une imprudence. Ce sont, hélas ! les entraînements habituels de toutes les oppositions. Passionnées par la campagne qu'elles poursuivent contre tel ministère, elles croient pouvoir accepter, sans faute et sans péril, le concours de tous ceux qui se montrent disposés à faire avec elles la première étape; elles oublient de se demander si elles ne donnent pas ainsi à leurs compagnons du moment des forces et un élan dont ceux-ci useront ensuite posr pousser beaucoup plus loin j si elles ne leur fournissent pas, auprès du public, une recommandation, une sorte de caution qui permettra à ces violents de faire un jour accepter leur propre programme; si elles ne nouent pas avec eux des liens qu'elles ne pourront plus rompre après les succès du début, et qui les entraîneront là où elles n'auraient jamais voulu aller; si, en un mot, elles ne servent pas ces dangereux alliés, au lieu de s'en servir. Qu'il est donc difûcile aux partis modérés de faire face des deux côtés, et de luttera la fois contre le péril de gauche et contre les impru-

SYMPTOMES REVOLUTIOWAIRES. 317

dences de droite ! A celte seule condition cependant, on est dans la vérité et la justice politique. M. de Villèle a manqué de clairroyance et de fermeté, nous l'avons dit ailleurs, quand, à force de regarderies menaces des révolutionnaires, il a perdu de vue les folies des ultras, quand, occupé à se défendre contre les premiers, il n'a plus eu la force de résister aux seconds, M. Royer-Collard et M. Casimir Périer, les écrivains du Journal des Débats et ceux du Globe, ont encouru le même reproche, lorsque, tout entiers à leur attaque contre le ministère de droite, ils ne se sont pas dégagés de la gauche antidynastique, bien plus, lorsqu'ils ont accepté son concours, et même l'ont presque autorisée à se confondre avec eux.

Page 1