CHAPITRE V
LA QUESTION u CLÉRICALE . SOLS AI. DE VILLÈLE. § 1"". LIBÉRALISME ET IMPIÉTÉ.
M L'époque actuelle, disait en 182i) une feuille libérale, sera difficile à expliquer pour nos arrièreneveux. Il n'est plus question que d'évéques, de curés, de moines, de jésuites, de couvents, de séminaires j on n'entend plus retentir que les mots de bulles, de mandements, de confession, de communion, d'indulgences et d'excommunication ; la controverse théologique est à l'ordre du jour. » Veniez-uous assister, en effet, entre 1824et 1827, à quelque séance de la Chambre des députés ou de la Chambre des pairs, vous trouviez à la tribune M. Casimir Périer ou M. Agier, M. PasquierouM. Portalis, qui combattaient la politique religieuse du gouvernement, dénonçaient les empiétements du clergé et les menaces de théocratie. Suiviez-vous la foule au Palais de ustice, un jour de grand procès, M. Dupin y citait Pithou sur les libertés gallicanes, appelait Rome à la barre de la cour de Paris, et les juges visaient dans leurs sentences la Déclaration du clergé de 1682 ou
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les arrêts d'expulsion de la Compagnie de Jésus. Pénélriez-vous dans un salon ou dans un atelier, on n'y parlait, eu des langages et à des points de vue divers, que du «parti prêtre » ou des «hommes noirs», de la « Congrégation» ou de « Loyola « . Ourriez-rous un journal ou une brochure, ce n'étaient qu'histoires de prêtres intolérants ou ineptes, dissertations ou polémiques sur le « jésuitisme ». Regardiez-vous les caricatures à la vitrine d'un marchand d'estampes, vous y voyiez des curés et des moines, gras de bien-être ou desséchés par le fanatisme, déguisés en éteignoirs, brijlant desVoitaire, s'escrimant contre la Charte, ou faisant commerce de dévotions. Rcncontriez-vous sur votre chemin quelque rassemblement tumultueux, quelque agitation populaire, c'est qu'il s'agissait défaire tapage à unemission, ou d'introduire de vive force dans une église le cadavre d'un acteur mort sans confession. Fiuissiezvous votre journée au théâtre, le parterre y exigeait à grand hruit le Tartufe, et saluait de ses bravos passionnés tous les traits de Molière contre les faux dévots. « A bas les jésuites ! « ce cri lancé de la tribune, répété par la presse, commenté dans de gros volumes , fredonné par la chanson , hurlé par l'émeute, renvoyé d'écho en écho aux quatre coms de la France, éclatait chaque jour plus retentissant et plus forn)idable. Il semblait parfois couvrir cet autre cri : « \"ive la Charte ! » dans lequel s'était résumée la tactique nouvelle, inaugurée par la gau-
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che en 1824. Celait à croire qu'une seule question subsistait, celle qu'on appellerait aujourd'hui la question « cléricale ». On aurait donc une idée imparfaite du rôle du parti libéral, pendant les dernières années du ministère Villèle, si, après l'avoir observé dans son opposition politique et constitutionnelle, on ne l'étudiait dans cette campagne où, provoqué et secondé encore une fois par les fautes de la droite, il va mélanger, d'une si étrange façon, l'impiété révolutionnaire et le gallicanisme d'ancien régime. Mais pour bien comprendre sa conduite, il convient de faire un court retour en arrière.
Sous l'Empire, il n'y avait guère eu de polémique religieuse : non que le christianisme régnât sans conteste sur les esprits; c'était plutôt qu'on ne s'en occupait pas. Les incrédules dédaignaient facilement ceux qui ne les gênaient par aucune propagande. La part laissée au christianisme dans la vie sociale était si petite, que c'eût été peine perdue de la lui disputer. « La religion, — a écrit M. deRémusat en parlant de cette société qu'il avait entrevue, enfant, dans le salon de sa mère, — admise à titre de nécessité politique, se voyait interdire la controverse, l'enthousiasme, le prosélytisme. Il semblait aussi inutile de la discuter qu'inconvenant de la défendre. » La Restauration, au contraire, en apparaissant fondée sur l'union du trône et de Tautel, éveilla des espérances d'un côté, des méfiances de l'autre, une grande émotion de toutes paris. On put alors dis-
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cerner cette impiété haineuse, legs du dix-huitième siècle et de 1793, qui était au fond des idées et des passions de la gauche. Dès 1814, les vieux révolutionnaires donnèrent le signal des attaques. Un certain Dubroca , moine défroqué et marié, dénonça a le nuage noir qui se formait à l'horizon » . Méhée, l'ancien secrétaire de la Commune de Paris, écrivait : « Tous les actes de l'autorité semblent émaner d'un concile ou d'un conclave; on ne nous parle plus que de solennités religieuses et de processions. « Carnot disait dans son Mémoire à Louis XI 111 : « Les prêtres ont toujours cherché à profiler de la crédulité des peuples pour opprimer les rois. Ne sont-ce pas eux qui ont mis frère Jacques Clément au nombre des saints? Ke trouve-t-on pas des noms de moines et de jésuites dans tous les complots formés contre les souverains?» Considérations, soit dit en passant, assez inattendues sous la plume d'un régicide! La plupart des libéraux suivaient sur ce terrain les révolutionnaires. Il allait de soi qu'un libéral en politique était vollairien en religion '. Le plus souvent, néanmoins, on n'osait pas se heurter de front au christianisme, pas plus qu'on n'attaquait ouvertement la royauté; par prudence et par habileté, on prenait un détour, connu d'ailleurs de tous
* On ne saurait s'imaginer le sens qu'on était amené ainsi à donner au mot libéral. Le yénéral Lamanjue, ayant vu une dame manger des gâteaux dans une soirée de carême , en conclut, dans ses Mémoires, que cette dame était plus » libérale • qu'il ne le croyait.
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les ennemis delà religion , et c'était contre le clergé qu'on s'efforçait d'exciter l'animosité tt le mépris.
Le Constitutionnel était l'une des principales machines de guerre employées dans cette campagne, il excellait dans la besogne subalterne. Deux ou trois fois par semaine, il publiait, sous le titre de Gazette ecclésiastique , de petits articles où chaque méfait prétendu du clergé était relevé, commenté, envenimé. Beaucoup de ces récits étaient des calomnies, d'autres dénaturaient des faits irréprochables ou inofîensifs. L'écrivain chargé de raconter, souvent même d'inventer ces anecdotes, était désigné dans l'intimité sous le nom de rédacteur des articles bêtes, et lorsque le niveau des abonnements baissait, on disait : « Le rédacteur des articles bêtes se néglige, il faut le faire donner plus souvent '. » Guerre
' M. i\ettement dit tenir ce renseignement d'un des principaux actionnaires du Constitutionnel à cette époque. Le procédé le plus souvent employé était l'anecdote sans indication de nom, de lieu, ni de date, et qu'il était par suite impossible de contrôler et de démentir. Les extraits suivants d'une prétendue lettre de commis voyageur, publiée par le Constitutionnel , donneront une idée de cette polémique : i Dans la commune de X..., un homme pieux, arrivé a ses derniers moments, appela un prêtre autre que le curé de la paroisse. Le pasteur en chef fut blessé de ce choix; le pasteur subalterne refusa son ministère; le malade mourut sans confession. Dans une autre commune, un jeune homme, appelé à Paris par une affaire de famille, voulant, avant de s'éloigner de son village, s'approcher de la sainte table , le curé le repoussa eu disant : « Paris est une Babylone; qui y va ne saurait communier dignement, i Dans uo village voisin , un prêtre a refusé un drap mortuaire pour le cercueil d'un pauvre maçon. Un prêtre a fait une remontrance publique à une femme, etc., etc. » Voilà bien V article bêle!