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LA QLESTIOX a CLERICALE . SOLS M. DE VILLÈLE

nation des évèques au pouvoir royal. Par réaction contre ces idées, beaucoup de jeunes prêtres s'égaraient, à la suite de Lamennais, dans les voies d'un ultramontanisnie violent qui aboutissait à la pure théocratie, c'est-à-dire à un autre genre de confusion de la religion et de la politique. La cour romaine se tenait sagement au-dessus de ces exagérations; procédant avec un grand esprit de mesure et de tempérament , elle ne frappait pas le gallicanisme des éuêques, bien qu'elle y vît une atteinte à ses droits; elle refusait de s'associer à l'ultraraontanisme de Lamennais, bien que celui-ci lui offrît l'empire du monde, et elle attendait patiemment que l'expérience et le temps vinssent dégager la vérité entre ces erreurs contraires. Il serait intéressant d'étudier ces attitudes diverses du vieil épiscopat, du jeune clergé et de la papauté; mais pour le moment il convient de ne toucher ce sujet, que par un côté, et d'y chercher seulement ce qui peut aider à expliquer comment les préjugés anticléricaux et les passions irréligieuses ont été alors si vivement surexcités.

Parmi les prêtres et les évêques, beaucoup, sans raisonner peut-être leur conduite et par le seul instinct des vertus apostoliques, se renfermaient dans les devoirs de leur ministère et demeuraient absolument étrangers aux luttes des partis. Malheureusement il suffisait des imprudences de quelques personnages plus en vue , ou qui se mettaient eux-

mêmes en avant, pour que Topluion jugeât par eux de ceux qui se taisaient et s'abstenaient. Et tout d'abord , quel effet déplorable ne devaient pas produire les violences théocratiques de Lamennais et de son école! Vainement n'était-ce l'erreur que d'un petit nombre , ces exagérations servaient trop bien les desseins des adversaires de la religion pour que ceux-ci n'affectassent pas de voir, dans le plus éloquent écrivain de l'Eglise de France, son docteur le plus sûr et le plus autorisé '. Les rêveurs de théocratie n'étaient pas d'ailleurs les seuls à heurter les préjugés et à soulever les préventions de la société nouvelle. Les mêmes circonstances qui avaient poussé les royalistes à s'appuyer sur le catholicisme inclinaient les catholiques à considérer leur cause comme liée à celle de la royauté. Violemment persécuté par la Révolution, plus exploité que soutenu et quelquefois opprimé par l'Empire, le clergé avait salué la Restauration comme une délivrance, et une promesse de réparation ^. Pour la première fois depuis 89, il

1 Sur Lamennais nous ne pouvons que nous en référer à ce qui a été dit dans notre étude sur l'extrême droite. (Voir Royalistes et Républicains , p. 25.5.)

2 L'abbé Canon, qui était demeuré en Angleterre depuis 1792 jusqu'à la Restauration, écrivait, en 1814, au moment où il venait de mettre le pied sur le sol français : « Dans ma patrie, je cherche en vain la France. Au bout de vingt-quatre heures, que n'ai-je pas vu déjà ! Le saint jour du dimanche confondu avec les jours ouvrables; pas une boutique qui n'étale, pas un vendeur qui ne crie dans les rues. I Queicpies jours plus tard: « Li route de Calais jusqu'ici ne m'a présenté que des tableaux de douleur : la cathéJrale de Boulogne

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voyait sur le Irône des princes , dans les hautes fonctions des administrateurs, dévoués à sa cause, partageant sa foi , obéissant à ses enseignements. Rien ne lui paraissait plus simple et plus légitime que de témoigner lui-même, et de demander au pouvoir de témoigner, par ses actes et par son langage, des liens qui unissaient le trône et l'autel. C'était ainsi, de très-bonne foi et dans des intentions parfaitement pures, qu'il réclamait pour lui-même le plus possible d'honneurs publics, de marques officielles de faveur et de déférence. Les souvenirs de l'ancien régime lui rendaient naturelle la confusion des deux causes monarchique et catholique. Fondant foutes ses espérances de rénovation chrétienne sur la protection des Bourbons, il voyait, dans chaque limitation de la prérogative royale, une atteinte portée aux intérêts de l'Eglise. Aussi certains prêtres ou prélats , en même temps qu'ils réclamaient du gouvernement, dans l'ordre religieux, les interventions les plus compromettantes, se jetaient dans les luttes politiques,

démolie, les statues des saints demeurées décapitées à la porte des églises, des temples rustiques en ruine, des presbytères changés ea auberges, des cimetières catholiques changes en champs qu'on moissonne, la cloche d'une éjjlise paroissiale laissée appendne dans une pièce de terre dejjuis dix-huit ans!... J'ai vu encore debout la magnignifique cathédrale de Beauvais. Mais cette ville de 14,000 habitants avait quatorze églises : douze ont été détruites! i — Est-il étonnant que ces prêtres u'eussent pas une grande sympathie pour une société nouvelle ([ui se manifestait à eux sous cet aspect? (fie de l'ahbé Carron, par un bénédictin de la Congrégation de lùauce, II, p. 191 et suiv.)

y prenaient, parleurs sermons ou lettres pastorales, parti pour l'extrême droite contre les libéraux, pour l'ancien pouvoir royal contre les nouveautés constitutionnelles ' : prétexte avidement saisi par tous les journaux de gauche, d'attaquer le clergé et de montrer en lui l'ennemi de la société moderne, le fauteur de la contre-révolution. Ce sont les mêmes prélats qui plus tard, dans leurs mandements, se feront les avocats et les patrons de AI. de Poligoac. Plusieurs personnages ecclésiastiques, et des plus considérables, appartenaient d'ailleurs, par leur âge, par leur origine de famille, ou fout au moins par la direction de leurs idées, au vieux monde aristocratique. Ce n'était pas en effet dans la partie de la nation plus ou moins mêlée à la Révolution que le

1 On ne saurait s'imaginer quelles étaient les fantaisies de certains ecclésiastiques, quand ils se mêlaient de politique. En 1826, l'abbé Liautard faisait remettre à Charles X un Mémoire intitulé : le Trône et l'Autel, où i\ indiquait, comme moyen de gouvernement, de ne pas laisser se former de nouveaux garçons imprimeurs ni s'établir de nouvelles fabriques de papier. — L'hostilité contre la Charte toujours assez contenue chez les évèques , se traduisait parfois, chez des prêtres peu éclairés, par des attaques au moins singulières. En 1825 le curé d'une petite paroisse du diocèse de Blois, après avoir lu en chaire un mandement de son évêque ([ui ordonnait des prières pour le roi, s'exprima ainsi : i Mes très-chers frères, comme Charles X n'est pas chrétien, qu'il veut maintenir la Charte qui est un acte contre la religion, nous ne devons pas prier pour lui, pas plus que pour Louis XVIIl qui a été le londateur de cette Charte. Ils sont damnés tous les deux. Que ceux qui sont de mon avis se lèient. s Ce curé, qui du reste était seul de son espèce, fut aussitôt suspendu par l'évêque et condamné par le tribunal corieclionnel. Mais les leuilles de gauche, on le comprend, s'efforcèrent de donner un grand retentissement à celte extravagance isolée.

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clergé avait pu se recruter, de 1789 à 1801. Le remaniement des diocèses, au début de la Restauration, avait fait nommer d'un coup trente évèques nouveaux. On y avait vu une occasion, suivant le langage du temps, de « décrasser 5? i'épiscopat, en y introduisant tous les survivants de l'ancienne noblesse cléricale : personnages de bonne tenue et de grand ton, mais d'inspiration un peu routinière, dont les regards étaient tournés vers le passé qu'ils regrettaient, non vers le présent qu'ils ne comprenaient guère. Il en résultait, entre eux et les hommes de la société nouvelle, une sorte de malentendu d'idées, de confusion des langues, qui les laissaient toujours étrangers les uns aux autres, quelquefois ennemis.

L'un des types les plus respectables et les plus attrayants de cette aristocratie ecclésiastique était certainement le duc de Rohan. Chambellan sous l'Empire, mousquetaire rouge après 1814, marié à une femme charmante, beau , riche, séduisant, sa vie mondaine avait été subitement brisée par un tragique événement. Sa jeune femme, un soir qu'elle s'apprêtait à se rendre au bal de l'ambassade d'Autriche , avait été brûlée vive dans ses appartements. Quelques années après , le brillant oCBcier, l'opulent gentilhomme venait frapper à la porte du séminaire de Saint-Sulpice. Devenu bientôt prêtre, très-pieux, très-charitable, il était demeuré, par toutes ses opinions et ses habitudes de vie, un seigneur d'ancien

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régime, à grandes manières, assez recherché dans sa tenue, goûtant les vers, peignant l'aquarelle, plein des traditions de la vieille cour, obstinément opposé aux innovations constitutionnelles. Il se plaisait à recevoir haute compagnie en son château de la Roche-Guyon, et à lui offrir chaque jour, dans sa merveilleuse chapelle souterraine, le spectacle à la fois édifiant et enchanteur d'offices célébrés avec une pompe sans pareille. L'atmosphère d'idées anciennes qu'on respirait autour du duc-abbé l'empêchait d'avoir prise sur les jeunes hommes des générations nouvelles que, par penchant et par zèle, il attirait auprès de lui. Ceux-ci l'aimaient pour sa bonté gracieuse, pour cette courtoisie charmante et délicate dont le secret semble avoir disparu avec les derniers survivants du siècle précédent; ils l'estimaient pour sa tendre vertu ; mais ils étaient rebutés par cette réapparition, pour eux inintelligible et souvent choquante, d'un monde oublié. Telle n'était pas seulement l'impression de Victor Hugo , alors à ses débuts, et devenu, pendant quelques jours, l'hôte de la Roche-Guyon; c'était aussi celle d'un adolescent de grande race et de foi vive , Charles de Montalembert, qui écrivait, en 1827, à « son ami de collège » :

Mes rapports avec le duc de Rohan m'ont plus d'une fois embarrassé. Ma mère m'a écrit lettres sur lettres pour m'exhorter à me lier avec lui. Il a toujours eu pour moi toutes sortes de bontés ; il m'a même témoigné une

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véritable alfcction et un tendre intérêt, et cependant j'éprouve un je ne sais quoi qui m'éloigne de lui. Jamais il ne pourra exister de conGance entre lui et moi; j.unais mon cœur ne pourra se livrer à un prêtre, à un Français, qui déclare hautement que la liberté et l'égalité constitutionnelles sont des chimères.

Ce «je ne sais quoi » qui éloignait le comte de Monlalenibert do l'abbé de Rohan, et qui soulevait, chez des esprits moins bien disposés et contre des personnages moins sympathiques, des préventions autrement irritées , qu'était-ce , sinon la répulsion profonde , invincible , inspirée à la France nouvelle par les hommes et les idées d'avant 1789? Il n'était pas surprenant, — mais n'était-ce pas un grand malheur ? — qu'une portion du clergé se trouvât ainsi séparée de la nation qu'il devait évangéliser.

Il dépendait du gouvernement d'atténuer au moins les inconvénients politiques de cet état des esprits. S'il eût refusé nettement de se prêter au rôle qu'on voulait lui faire jouer, ce péril d'ancien régime religieux, dont l'opinion était si vivement effarouchée, n'eijt pas pris corps et fût demeuré à l'état de menace spéculative. M. de Villèle, nous l'avons dit ailleurs, peu curieux de théorie, mais clairvoyant dans les choses pratiques, aimait à répéter qu'il ne fallait pas « mettre la cérémonie avant l'idée 5' , c'est-à-dire introduire plus de piété dans les manifestations officielles ou dans les lois, qu'il

n'y en avait dans les mœurs et dans les cœurs. « Un défaut du clergé, écrivait-il dans ses notes intimes, est de ne voir que la partie religieuse de la population et de juger de l'ensemble de la génération actuelle par une exception. " Mgr Frayssinous, devenu ministre des affaires ecclésiastiques, n'eût pas été disposé à moins de sagesse et de prudence; il désapprouvait visiblement toutes les exagérations, et à plus d'une reprise il s'était exprimé à la tribune en d'excellents termes '. Mais le cabinet ne se croyait pas de force à résister absolument aux exigences de ses amis. Il en repoussait ou en ajournait beaucoup, il cédait sur quelques-unes. De là, plusieurs mesures, soit fâcheuses en elles-mêmes, soit maladroites dans l'état des esprits. La plus fameuse a été cette loi sur le sacrilège, qui a soulevé tant de

' C'est ainsi que, lors du budget de 1827, il avait défendu , avec une grande niodéraiion, le clergé français, contre le reproche d'aspirer à l'envahissement et à la domination, lui donnant des conseils et une sorte de leçon , tout en le vengeant d'insidieuses calomnies. Si quelquefois, disait-il, < un zèle immodéré laissait échapper des paroles déplacées » , la sagesse des premiers pasteurs avait bientôt réprimé ces écarts. « Mais, ajoutait-il, voyez l'inconséquence de tant d'écrits dirigés contre le sacerdoce. On veut que le clergé soit calme et mesuré dans sa cond.iite et dans ses discours; rien de mieux; c'est son devoir. D'un autre côté, que fait-on? Précisément ce qu'il faut pour l'indisposer et l'aigrir. La satire et la calomnie !c livrent tous les jours à la haine et à la dérision publiques... On leut qu'il s'attache à nos institutions politiques; rien de mieux encore; et en même temps, on cherche à faire de nous une classe de suspects, en attendant qu'on puisse en faire une classe d'ilotes. Si c'est ainsi qu'on entend nous prêcher l'amour des institutions, je demanderai ce qu'on ferait si l'on voulait les rendre odieuses, i

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colères et n'a jamais pu être appliquée. Le ministère croyait-il faire compensation, quand il déférait les adversaires de la Déclaration de 1682 à la police correctionnelle, ou tâchait, par une sorte d'anachronisme, de provoquer chez les évêques une manifestation gallicane? Il n'y gagnait que d'être atiaqué des deux côtés. Son embarras {faisait pitié; qu'il se tût ou parlât, s'abstînt ou agît, frappât M. de Montlosier ou Lamennais, ultras et libéraux n'y trouvaient qu'une occasion de se retourner plus violemment contre lui, et, avec le désir sincère de pacifier les esprits, il n'aboutissait qu'à enflammer davantage les deux partis.

En face de tant d'entraînements et de faiblesses, n'est-on pas tenté de chercher, fût-ce dans les parties moins en vue de la scène politique , s'il n'y avait pas parmi les catholiques de ce temps quelque esprit plus clairvoyant, parmi les hommes d'Etat de la droite quelque âme plus ferme? On rencontre alors, dans un coin de la presse royaliste et religieuse , un personnage de physionomie un peu excentrique, sympathique en dépit de ses lacunes et de ses exubérances, et que l'école du Correspondant peut revendiquer comme un de ses ancêtres intellectuels : nous voulons parler du baron d'Eckstein '. \é en Danemark, de parents Israélites,

• M. d'Eckstcin a été l'iniliatcur, le conseiller, et, dans une certaine mesure, le collaborateur îles jeunes ^cns (jni fonderont Montôl.eu

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élevé dans le protestanlisme, un séjour à Rome lui avait ouvert les yeux , et il s'y était converti au catholicisme. Venu en France, sa bouté, une sorte de naïveté tendre et loyale, lui avaient attiré l'affection de tous ceux qui l'approchaient. Sa prodigieuse érudition lui faisait remuer beaucoup de faits et d'idées, et il lui arrivait d'écrire seul, en une semaine, la valeur d'un volume sur les questions les plus diverses- mais le manque de méthode, des défauts de forme, quelque chose d'un peu touffu et confus qu'il tenait de son origine germanique, l'empêchaient d'avoir grande prise sur un public français, et il perdait ainsi le fruit de précieuses et riches qualités. L'originalité et la droiture de son esprit lui rendaient plus facile qu'à d'autres celte indépendance rare de la modération et du bon sens, au milieu des exagérations et des passions de parti. Il avait discerné le péril de la voie oii s'engageaient catholiques et royalistes , et il avait osé le dénoncer, dans les feuilles diverses où il écoulait sa prose abondante. Séparer l'Eglise non de l'Etat, mais des partis, la dégager de toute solidarité dans nos agitations passagères, telle était la thèse sur laquelle il revenait sans cesse , sans s'inquiéter d'être à peu près seul à la soutenir. Ce n'était pas chez lui théorie absolue , mais appréciation des circonstances

1829, le premier Correspondant : MM. de Carné, de Cazalès , Foisset , etc., etc.

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el prérision de calastrophes qu'il devinait prochaines el redoutables. Il regardait « comme un malheur des temps, qu'en France un parti eut cherché à s'emparer du clergé, pour le faire servir à la reconstruction de la monarchie ». Quelque ultra rêvait-il tout haut, pour l'Eglise, le périlleux et compromettant pouvoir d'une sorte de censure politique, seul parmi les journalistes catholiques, M. d'Ecksrtein protestait j il ne niait pas les dangers de la liberté de la presse; mais c'était, disait-il, « la maladie du siècle qui, plus forte que la médecine, veut avoir son cours » ; le remède était d'opposer les saines doctrines aux mauvaises. Pour cela, ajoutait-il, le clergé devait se transformer et se fortifier; par des circonstances indépendantes de sa volonté, ce clergé était au-dessous de sa tâche; il sommeillait, il ignorait ce qui se passait autour de lui , et pendant ce temps le mouvement scientifique et intellectuel emportait le monde; ce n'était pas ainsi qu'on pouvait recouvrer de l'ascendant et sauver la société. « Il vous suffit , disait l'intrépide publiciste à certains royalistes, d'avoir des hôtels et des loges à l'Opéra si vous êtes mondains, ou les jouissances des dévotions privées si vous avez de la piété... Sachez-le bien r des Sybarites sans énergie, des intrigants sans capacité , ont beau affirmer qu'ils aiment la religion et la monarchie , s'agiter et former pour elles mille petits complots, ils ne sauveront rien , s'il ne sort pas de tout ce mouvement une action morale digne

de ce nom. " Alais un langage si viril et parfois si sensé était trop en désaccord avec les idées régnantes, pour être écouté de la foule. Cette modération était étouffée entre les exagérations et les violences contraires , et M. d'Eckstein , encore en cela véritable précurseur de ceux qui devaient tenter plus tard des efforts analogues, y gagnait seulement d'être attaqué des deux côtés à la fois.

Les idées de sagesse se faisaient jour cependant chez quelques autres âmes d'élite qui , dans l'intimité , laissaient apparaître leurs inquiétudes et leur désapprobation. Une catholique fervente , une amie de M. de Maistre , madame Swetchine, écrivait le 5 octobre 1824 :

Je ne crains qu'une seule chose, c'est qu'on ne favorise trop tout ce que j'aime; certes on ne se plaint guère de cela; cependant il est impossible de nier que ce ne soit toujours sans danger. Quand le mal est dans l'opinion , il ne se déracine que lentement, et si le pouvoir lui oppose des remèdes violents, l'obéissance du moment ne rachète pas les dangers de l'avenir. Je voudrais pour la religion ce que les économistes demandent pour le commerce, qu'on laissât faire sans trop s'en mêler; mais de nos jours, on ne veut pas se donner le temps pour auxiliaire.

Madame Swetchine était encouragée dans ses idées de modération par des hommes qu'on eût pu croire partisans de thèses plus extrêmes. Ln vieux jésuite, dont toutes les idées avaient été formées avant la

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Révolution française, le Père Rozaven, assistant du Père géns'^ral et résidant à Rome, lui écrivait en 1825, à propos des exigences et des exagérations de certains écrivains catholiques de son temps, notamment lie Lamennais:

Ce Ion tranchant, ces déclamations perpétuelles, ces prédictions sinistres, au lieu de conviction, ne laissent que du noir dans l'àme. Le gouvernement peut répondre : - Donci nez -moi un peuple chrétien, et je lui donnerai des lois con- « formes à la perfection de rÉvangile. - Au lieu de crier contre les gouvernements, les apôtres ont travaillé à convertir les peuples , et c'est là aussi la marche qu'il convient, je crois, de prendre en France... Le zèle amer ne fera jamais qu'empirer le mal et rendre le bien plus difGcile. . Ce n'est point le gouvernement qui peut rendre le peuple chrétien; c'est l'affaire des ouvriers évangéliques, et tout ce qu'on peut attendre du gouvernement, c'est qu'il favorise cette entreprise... Quand on m'a convaincu que la législation en France est athée, qu'en résulte-t-il dans mon esprit? Un sentiment de tristesse et de découragement. Que j'aimerais bien mieux que l'auteur éloquent qui me donne cette triste conviction employât cette même éloquence à diminuer le nombre des athées en France. Lorsque le peuple sera religieux , le gouvernement, fût-il athée, sera bien obligé de lui donner des lois religieuses, et tandis qu'il sera impie, les lois les plus religieuses ne remédieront pas au maL En lisant la brochure de \l. de Lamennais, je n'ai pu m'empêcher, en rendant toute justice à ses intentions, de le comparer à queUpi'un qui querellerait un médecin de ce qu'il n'emploie pas un traitement bon en lui-même, mais que l'état du ma-

lade ne comporte pas. Vous en jugerez; je n'aime pas à parler politique, ni même à y penser; je voudrais faire un peu de bien dans la petite sphère de mon activité, et je crois que si ceux à qui Dieu a donné plus de moyens s'appliquaient plus à bien faire qu'à bien dire, le monde en irait mieux.

On ne saurait trouuer, sur la couduile des ultras de la Restauration en matière religieuse, un jugement plus sage, plus autorisé, et peut-être ne serait-il pas déplacé d'y montrer des enseignements utiles à méditer en tout temps. Mais que peuvent ces blâmes intimes, ces gémissements discrets, pour arrêter le mouvement qui entraine certains catholiques? Les uns, âmes pieuses, ignorant le monde du dehors, n'imaginent pas qu'on puisse jamais demander au pouvoir trop de témoignages de sa faveur et de sa déférence pour la religion et le clergé, aux catholiques des manifestations trop publiques, trop éclatantes de leur dévotion. Cette sorte de profession sociale et politique de la foi chrétienne leur apparaît comme une consolation bien légitime et une compensation, insuffisante encore, de tant de défaillances, d'apostasies et d'outrages. Ils ne voient là que le bon exemple, l'impulsion salutaire, sans comprendre, dans leur droiture, qu'en certains états de l'opinion et des mœurs , il peut en résulter un effet diamétralement contraire. Chez les îfutres,

esprits ardents, violents, la conviction religieuse

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devient, dans réchauffement de la bataille, une sorte de passion de parti ; ils apportent les mêmes procédés, les mêmes emportements, les mêmes âpretés que dans les luttes politiques, parfois les mêmes préoccupations personnelles, le même besoin de s'agiter et de se mettre en avant. A qui, rem- , plissant une tâche pénible et ingrate , leur vient parler prudence, tempéraments nécessaires, obligation de tenir compte de l'état des esprits, ils répondent par des reproches de tiédeur , des accusations de lâcheté , des soupçons de trahison; ils intimident et découragent la sagesse. Contre les importuns conseillers de modération, les Lamennais de la Restauration et leurs imitateurs dirigent leurs coups les plus rudes, leurs plus méprisantes invectives. Jusqu'où conduit parfois cette alliance de la pié(é et de la passion, à quelles fautes ces dévots insuffisamment éclairés peuvent être poussés par les hommes de parti, l'histoire est là pour nous l'apprendre. L'histoire dit aussi la suite ordinaire de ces entreprises, et elle l'a dit, pour l'époque que nous étudions, avec une redoutable netteté. Quiconque eût considéré, dans la France de 1814, ce mouvement intellectuel qui parlait du Génie du C/irislianisme, ce mouvement politique qui relevait le trône de saint Louis, y eût certes reconnu les éléments d'un grand réveil religieux. Le gouvernement et le parti royaliste ont cru employer les meilleurs moyens de le favoriser. Regardez maintenant cette même France en 1830.

Qu'est-il advenu de ces espérances? Quel a été le fruit de ces efforts? Un esprit sage entre tous, un catholique de grande foi et de grand sens, M. Foisset, a pu écrire en parlant de la politique religieuse de la Restauration : « Il faut le dire puisque cela est vrai : l'insuccès de tout cela fut énorme. On n'aboutit qu'à rendre la religion odieuse et impuissante à un point à peine croyable. « Et précisant la raison de cet insuccès : « Quand, ajoutait-il, au sein d'un peuple, des doctrines religieuses contraires sont en présence, comme deux armées ennemies sur un même champ de bataille , quand , je ne dis pas la foi catholique, mais la foi chrétienne , est en minorité numérique dans les classes qui dominent et entraînent les autres, c'est là un immense malheur, c'est pour la nation un immense amoindrissement moral; mais toute pression même indirecte , exercée par l'autorité séculière, pour déterminer des manifestations religieuses d'oii la foi est absente , ne fera que rendre le mal plus intense et plus profond '. »

' Introduction à V Histoire du P. Lacordaire. — M. de Tocqueville,dans une lettre àM. de Corcelle, end;itedu 1-3 septembre 1851, développait également ces idées , (|ui ne sont pas vraies seulement pour la Restauration, a Je vous prie instamment, disait-il, de ne pas oublier que je mets, à désirer le ralfermis>ement des croyances dans notre pays, l'ardeur que vous ressentez vous-même. » Mais il s'inquiétait de voir la plupart des hommes reli<|ieux chercher dans « l'action du gouvernement » le moyen de propager leur (oi. j Xon pas, ajoutait-il, que je nie que dans certains temps et dans certaines sociétés, l'action du pouvoir sur l'état religieux du pays n'ait pu esercer une grande influence, sinon une durable; mais le pouvoir

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