LA GAUCHE ET LA LIBERTE RELIGIEISE
de conduite ne justifiaient ni n'excusaient les cabales violentes et préméditées par lesquelles les libéraux cherchaient partout à déconsidérer les missionnaires, à entraver les missions. Journalistes, pamphlétaires, chansonniers s'acharnaient contre ce qu'ils appelaient une « mascaradedu treizième siècle ». Les calomnies les plus grossières, les insinuations les plus outrageantes suivaient partout les prêtres ardents, mais fort pieux et de vie irréprochable, qui s'étaient donnés à cette œuvre. On était ainsi parvenu à persuader au public que cet apostolat était en lui-même une entreprise d'ancien régime, intolérable au dixneuvième siècle '.
Une mission s'ouvrait-elle en quelque ville, aussi-
* On se ferait difficilement une idée du préjugé qui existait dans tout le monde libéral contre les personnes et l'œuvre des missionnaires. M. Charles Lenormant, devenu catholique, écrivait, en 1845, dans son livre sur les Associations religieuses : a En prononçant le nom de missionnaire, ma pensée se reporte à l'époque encore récente oîi leur apparition était pour la politique un sujet d'émotion et de scandale. J'ai quelque droit de parler de ces étranges inquiétudes, car je les ai docilement partagéts. iVotre ignorance des choses religieuses était telle, sous la Restauration, que nous n'hésitions pas à considérer les congrégations de missionnaires comme une invention d'ancien régime. On nous aurait fort étoiuiés alors, en nous rappelant l'origine de ces congrégations. La philanthropie nous permettait de vénérer dans Vincent de Paul le père des enfants trouvés; nous aurions lapidé celui des missionnaires. Dans les variétés de la réprobation presque universelle dont ils étaient l'objeî, il y avait place pour des sentiments pres([ue catholiques; ceux d'entre nous chez lesquels ne s'était pas effacée toute trace d'éducation chrétienne, étaient disposés à plaindre les pauvres curés que de fougueux apôtres venaient ainsi troubler dans l'accomplissement de leur tâche. ï
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tôt les libéraux étaient en émoi. On faisait venir Talma ou mademoiselle Mars pour opposer le tliéàtre à l'église '. D'ordinaire le parterre exigeait à grands cris le Tartufe ^ et la représentation tournait en démonstration bruyante contre les dévots. Un jour, le Père Rauzan arrivait à Strasbourg pour donner une mission, « On doit ce soir demander Tartufe ^^ , lui annonce le préfet. — « Eh bien, répond le missionnaire , dites qu'on le joue tout le temps de la mission ; de la sorte, ils en auront assez. » Les libéraux ne se contentaient pas de « manifester» au théâtre ; ils entouraient l'église, où avaient lieu les cérémonies, en hurlant quelque refrain grivois ou impie de Déranger; fidèles et missionnaires étaient injuriés, siffles, parfois maltraités. L'uniformité des scènes suffisait à révéler un mot d'ordre commun. Parmi les agents de désordre arrêtés en ces occasions, on était à peu près assuré de trouver des individus étrangers à la ville , sortes de commis voyageurs en
1 Cette lutte du théâtre et de l'église ne tournait pas toujours à t'avantage du théâtre. A Xantes, on avait fait venir Talma pendant une mission. A'éannioins la foule continuait à se porter au temple. Le directeur du théâtre, atterré, courut exposer à l'un des magistrats de la ville ([u'il avait contracté des engagements onéreux avec le célèbre tragédien, et que, si l'on ne venait à son secours, il était ruiné. — « Qu y faire? répondit le magistrat, chacun e<t libre d'aller où bon lui semble. — Alais, monsieur, répliqua ingénument le directeur, est-ce qu'il n'y aurait pas inoyen de s'arranger? M.\I. les missionnaires font leurs instructions à la même heure que le spectacle. (Ju'ils aient la complaisance de les avancer de quelt|ucs heures. Ue cette manière tout le monde sera content. » (lie du P. Rauzan, par le I\ DKLAronTE.)