LA GAUCHE ET LA LICEUTE RELIGIEUSE
lique. Voyez comment les patriarches du parti libéral résolvent les questions religieuses à regard du clergé. S'élèvet-il une contestation entre un curé et quelqu'un de ses paroissiens à qui il a refusé son ministère, ce n'est jamais le paroissien qui a tort. Si l'on en croit ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le procureur du roi, qui est tenu de leur délivrer, sur le mandat de M. le maire, tous les sacrements qu'ils requerront, et auquel il est interdit sévèrement d'avoir sa croyance d'homme ou sa croyance de prêtre. Les missionnaires sont des vagabonds dangereux qui entreprennent sur le monopole de la prédication exercé légalement par les curés, sous la surveillance du commissaire de police, et les frères de la Doctrine chrétienne, des professeurs marrons qui usurpent sur le domaine de la bienheureuse Université. Les jésuites surtout, les jésuites qui passent pour les plus redoutables ennemis de la philosophie, sont traites avec moins de cérémonie encore. Tous moyens sont bons contre ces ecclésiastiques, et il paraît légitime de leur interdire le feu et l'eau... Les dévots, dit-on , travaillent à mettre l'Etat dans l'Église; les incrédules veulent que l'Eglise soit dans l'Etat. Il ne tombe sous le sens de personne que l'Eglise, qui est une croyance, n'a rien à démêler avec l'Etat, qui est une force matérielle.
Mais les rédacteurs du Constitutionnel haussaient les épaules, avec un sourire de pitié, et ils tançaient dédaigneusement ces « quelques libéraux qui, renfermés dansie cercle de certaines théories abstraites, voulaient protéger, au nom de la tolérance, des
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étrangers qui ne toléraient personne » . Si le Globe insislait, on murmurait le reproche de trahison, ou, chose plus grave, on le dénonçait comme « l'allié déguisé des jésuites «. Dès lors, il n'avait plus qu'à baisser la tête, et sa tentative d'impartialité libérale demeurait sans action sur les chefs de l'opposition, sans écho dans la foule '.
§0. LA GAUCHE ET LE GALLICAMSilE.
Dans les deux batailles, religieuse et politique, qu'elle livrait à la fois contre la droite, la gauche semblait suivre des tactiques semblables. Dans l'une, le spectre de la théocratie jouait le même rôle que, dans l'autre, le fantôme de l'ancien régime. Cette analogie n'était pas la seule. Comme les révolutionnaires s'étaient, après 1824, posés en constitutionnels et embusqués derrière la Charte pour faire, plus siàrement et avec moins de risque, échec
' L'un des représeatan(s de la vieille opposition de gauche, un ancien conspirateur, M. de Corcelle, s'était cependant rallié aux idées du Globe, s Je n'invoque point, disait-il plus tard, en 1828, k la Chambre des députes, la rijuieur des lois contre les jésuites. Je préférerai toujours à ce moyen extrême la liberté de la presse, celle de l'éducation, c'est-à-dire le droit commun, et la liberté de la pensée sous toutes les formes; car il est plus équitable et plus sage d'affranchir la raison humaine que d'écraser ses ennemis, avec des armes qu'en d'autres occasio:is ils tourneront contre elle. » Mais cette déclaration était l'acte isolé d'un irré;'ulier.
LA gauchi: et le GALLIGAXISME. 373
à la royauté, ainsi des volfairiens, pour mieux attaquer le catholicisme, se proclamaient gallicans et se mettaient à invoquer les arrêts du Parlement et la Déclaration du clergé de ]{)82. Après avoir revêtu ce déguisement et exhumé ces antiques parchemins, ils se sentaient sans doute des titres nouveaux pour flétrir l'hypocrisie des dévots et railler les royalistes de leurs évocations d'ancien régime. N'était-ce pas vraiment pitié d'entendre les écrivains du Constitutionnel jurer qu'ils en voulaient seulement aux jésuites et à la doctrine ultramontaine, qu'ils étaient pleins de sollicitude pour le clergé et le christianisme, faire montre de zèle pour « l'Eglise de France » , se porter défenseurs de « la religion de saint Louis et de Bossuet » , et fonder « une association ei;«/?</e7/^z/e pour la défense des libertés gallicanes' »? On conçoit que M. de Villèle, si froid qu'il fût, laissât échapper, dans l'intimité, l'impatience et le dégoût que lui inspirait ce « machiavélisme incrédule, masqué de gallicanisme et de zèle pour la loi » .
En dissimulant ainsi leur impiété, les meneurs n'avaient pas seulement l'avantage de ne pas trop effaroucher l'opinion encore timide. De même qu'en
* C'était probablement par gallicanisme que le Constitutionnel applaudissait à la manifestation organisée à propos de l'enterrement civil de Talma. Le malheureux et grand comédien, nourri de préjugés matérialistes el atliées, avait refusé, sur son lit de mort, de recevoir l'archevêque de Paris.
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paraissant se renfermer dans la Charte, ils avaient amené les royalistes du centre gauche et du centre droit à s'unir à eux sur le terrain politique, de même, en se faisant gallicans, ils s'attiraient, dans la lutte religieuse, le concours d'un certain nombre de chrétiens imbus de vieilles méfiances parlementaires et jansénistes. Les fautes de la droite, les imprudentes exagérations de Lamennais et d'autres, avaient d'ailleurs, en éveillant et en irritant ces méfiances , secondé une fois de plus les desseins de la gauche et facilité une alliance qui, sans cela, n'eîat jamais pu se faire. La race de ces gallicans a disparu aujourd'hui, ou du moins ses idées ont changé de direction j mais elle avait encore d'assez nombreux représentants sous la Restauration, surtout dans la génération dont les idées s'étaient formées avant 89.
Entrez au Parlement un jour où l'on discute sur la Congrégation ou sur les jésuites. A la Chambre des pairs, ce sont MAL Mole, Pasquier, de Barante, et même M. Laine, qui réclament l'application des vieux arrêts de proscription. A la Chambre basse, les plus véhémentes attaques contre le parti prêtre viennent de députés qui n'appartiennent pas à la gauche, M. Bourdeau, M. Gautier, M. Agicr '. Les lois mala-
' AI. Agier, membre de la contre-opposition de droite, déclarait que la « I''rancc pouvait à peine maîtriser s-.n émotion à la vue du spirituel menaçant d'eiualiir le temporel. Et d'où parlait cette menace? d'une puissance occulte qu'il était temps de signaler à la tri-
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droites présentées par le gouvernement amènent M. Royer-Collard à soutenir, de sa grave parole, ceux qui dénonçaient les menaces de théocratie, et le puissant orateur terminait ainsi son discours contre la loi du sacrilège :
Je dépose ici , en unissant , le fardeau de cette terrible discussion. J'ai voulu marquer, en rompant un long silence, ma vive opposition au principe théccratique qui menace à la fois la religion et la société , d'autant plus odieux que ce ne sont pas, comme aux jours de la barbarie et de l'ignorance, les fureurs sincères d'un zèle trop ardent qui rallument cette torche. Il n'y a plus de Dominique , et nous ne sommes pas non plus des Albigeois. La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique ; elle fait partie de ce système de réaction universelle qui nous emporte; ce qui la recommande, c'csî qu'elle a un aspect contre-révolutionnaire. Sans doute, la Révolution a été impie jusqu'au fanatisme, jusqu'à la cruauté; mais qu'on y prenne garde, c'est ce crime-là surtout qui l'a perdue; et l'on peut prédire à la contre révolution que des représailles de cruauté, ne fussent-elles qu'écrites, porteront témoignage contre elle et la flétriront à son tour.
bune. I) Il dénonçait les jésuites, non pas s ceux de ses membres qui se livrent à la prédication et à l'enseignement, mais les jésuites qui, dans le monde , portent les mêmes habits que nous » . Faisant allusion à la Congrégation, il se demandait d'où venait son pouvoir. » De celui qu'elle a de faire donner ou ôfer les enijjlois dans le civil, dans l'armée. » C'est, dit-il, la n corruption de l'hypocrisie, devenue moyen d'avancement » . Puis il ajoutait : « \'en doutons point, messieurs, la France, qui, éblouie par l'éclat des armes, a pu supporter le despotisme mihtaire, ne pourrait tolérer celui de l'hypocrisie ! 1
376 LA QUESTION a CLERICALE . SOUS AL DE VILLELE.
Comment, en entendant d'une telle bouche un tel langage, la société civile ne se serait-elle pas crue réellement menacée? Et ne conçoit-on pas le prix que la gauche attachait à faire soutenir la bataille par de pareils alliés, dût-elle pour cela dissimuler son impiété derrière un masque de gallicanisme?