‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 8 sur 121 · LES LIBERAUX ET LES CENT-JOURS · texte numérisé non relu

LES LIBERAUX ET LES CENT-JOURS

beaucoup à tenir compte de leur désir. Enfin une fenêtre s'ouvrit; le maître parut et salua de la main; mais presque à l'instant la fenêtre se referma, et M. Guizot aperçut distinctement Napoléon se retirer en haussant les épaules. Ces scènes ne laissaient pas que d'éveiller quelques alarmes. Quand les processions populaires descendaient des faubourgs jusqu'aux Tuileries, les citoyens paisibles se demandaient s'ils ne revoyaient pas le spectre de 93. Une telle inquiétude ne déplaisait pas à l'empereur qui comptait ainsi intimider les classes les plus hostiles à son gouvernement. « Que les nobles et les prêtres y prennent garde, disait-il; si je leur lâche le peuple, ils seront dévorés en un clin d'œil. « Dans les départements , cette effervescence démagogique était plus menaçante encore; les fédérations y dominaient par la terreur les majorités désarmées; elles allaient même jusqu'à lever des emprunts forcés sur les plus riches contribuables.

Il fallait beaucoup de bonne volonté pour être dupe de cette comédie libérale et démocratique '. Napoléon n'y voyait qu'un jeu momentanément profitable à sa politique. Mis au ban des monarchies européennes, il cherchait un allié dans l'esprit révolutionnaire et s'imaginait, en tous cas, réveiller ainsi l'ardeur belliqueuse de la nation. Quant à

• Madame de Slael a dit dans ses Coiisidératioiis : j Si c'était ua crime de rappeler Bonaparte, c'était une niaiserie de vouloir masquer un tel homme en roi constitutionnel, j

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la liberté constitutionnelle, elle était, à ses yeux, un moyen d'amuser et de leurrer certaines oppositions qu'il était obligé de laisser derrière lui et qui pouvaient le gêner, pendant qu'il se battrait à la frontière. S'il était victorieux, il était bien résolu à remettre tout en ordre , à balayer les ordures démagogiques, aussi bien que les toiles d'araignée parlementaires. S'il était vaincu, tout serait perdu , et dès lors , que lui importeraient les fédérations et l'Acte additionnel?

11 n'attendait pas d'ailleurs la solution de cette alternative, pour être tenté de reprendre ses concessions. Ceux qu'il appelait des « citoyens « dans les Basses -Alpes , au lendemain du débarquement, étaient un peu plus loin des « Français » et redevenaient, aux portes de Paris, des « sujets ^. M. Fourier, nommé préfet de Lyon, avait reçu dans trois décrets successifs les titres de « citoyen j' , de « monsieur » et de « comte 5). Il affublait Carnot d'un titre nobiliaire, comme pour diminuer un peu le pas qu'il faisait vers la démocratie en confiant un portefeuille à l'ancien collègue de Robespierre. Ceux qui approchaient alors l'empereur voyaient parfois éclater, avec une singulière vivacité, ses répugnances et ses révoltes contre le rôle qu'il s'était condamné à jouer pour quelques mois. « On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne, s'écriait-il pendant (|u'on discutait devant lui les clauses de l'Acte additionnel ; on m'affaiblit, on m'enchaîne. La

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France me cherche et ne me trouve pas... Elle se demande ce qu'est devenu le vieux bras de l'empereur... Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite, de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première justice, c'est le salut public. » — « Je n'aurais jamais quitté l'île d'Elbe, disait-il à M. Alolé, si j'avais prévu à quel point, pour me maintenir , j'aurais besoin de complaire au parti démocratique. »

Volontairement aveuglés par leur haine contre les Bourbons, les révolutionnaires se refusaient à prévoir ce que Napoléon ferait de la liberté et de la démocratie, si une fois il se débarrassait de la coalition étrangère, et presque tous se ralliaient à l'Empire Le comte Carnot, devenu ministre de l'intérieur, célébrait dans ses rapports le « retour jj des républicains et « leur attachement actuel à la cause de i'empereur » . Il croyait avoir servi suffisamment ses principes, quand il avait proposé un décret pour supprimer les mots de «sujets» et de « monseigneur)» . Les plus compromis n'étaient pas les moins empressés. Alehée de Lalouche qui avait été mêlé aux massacres de Septembre, s'employait à échauffer les esprits en publiant le Patriote de 1789. Barrère redevenait publicistc pour défendre les intérêts, confondus à ses yeux, de l'Empire et de la Révolution. Félix Lepelletier, un ancien complice de Babeuf, proposait à la Chambre des représentants de décerner à Napoléon le titre de « sauveur )5 pour avoir délivré

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la France tic « l'esclavage royal » . Au-dessus de ces personnages secondaires, et leur servant d'intermédiaire avec le maître, s'agitait ce corrompu fameux, ce roué de cour et de révolution, Fouché, trahissant tout le monde, se décidant suivant la chance du moment, seul actif et à son aise dans la confusion et l'embarras de tous, seul gai dans le deuil universel, imposant à chacun par l'impudence insouciante de son audace. La prépondérance même du rôle qu'il jouait alors ne donne-t-elle pas la note morale de cette triste comédie?

Les constitutionnels ont-ils mieux résisté que les révolutionnaires aux avances de l'Empire? Plusieurs, et des plus autorisés, entre autres M. Royer-Collard et M. Guizot, demeurés fidèles à la royauté, faisaient la seule démarche qui put alors préparer une seconde restauration, en poussant Louis XVIII à se dégager, plus complètement encore, de l'ancien régime'. Mais, était-ce ainsi que se conduisaient les libéraux de gauche, dont il est plus spécialement question dans cette étude? Combien parmi eux disaient avec un député qui jouissait alors d'un renom d'éloquence déclamatoire, M. Dumolard : « S'il fallait choisir entre un homme et la nation, je n'hésiterais pas;

• Sur la conduite de madame de Staël, les témoignages sont contradictoires. S'il faut en croire le duc de Rovigo et le roi Joseph, clic eût applaudi à l'Acte additionnel. Mais le langage qu'elle a tenu ellemême après coup, il est vrai, la montre en opposition avec ceux de ses amis qui avaient cru la liberté possible sous lîonapartc.

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mais je crois que la nalion doit se sauver avec et par l'empereur. " Benjamin Constant, quelques jours après les articles foudroyants qu'il avait publiés contre « l'usurpateur », était conseiller d'Etat et rédacteur principal de l'Acte additionnel '. Sismondi avait complètement donné dans le libéralisme impérial. La Fayette était plus défiant ; il ne le dissimulait pas à ceux qui venaient, au nom du nouveau gouvernement, solliciter son concours. Cependant il se déclarait reconnaissant de la convocation d'une Cbambre des représentants, et il acceptait d'y jouer un rôle. « Oui, je suis satisfait, écrivait-il à Constant, et j'aime à vous le dire. » — « Je m'unirai cordialement à vos efforts, répondait-il à Joseph Bonaparte, pour repousser les puissances étrangères et les Bourbons qui les ont appelées. Jusque-là, vous pouvez compter sur moi. Mais ce sera , je dois le dire franchement, avec le désir que si le gouvernement de

' L'illusion de Benjamin Constant, s'il y a eu illusion, semble cependant sans e.xcuse. Lui-même, en efiet, n'a-t-il pas écrit dans ses Lettres sur les Ceiit-Jours, à propos de ses conversations d'alors avec Xapoléon: a II n'essaya point de me tromper sur ses vues... Il ne se présenla pas comme corrigé par les leçons de l'adversité... Il était clair t|ue si l'expérience avait démontré à .Vapoléon que momentanément la liberté lui était nécessaire, elle ne l'avait point convaincu (piécette liberté qu'il voulait bien employer comme moyeu fût le but principal... Dans tous ses discours, j'avais reconnu ce mépris pour les discussions et pour les formes délibérantes, caractère iidiérent aux hommes qui ont l'instinct du pouvoir absolu... n Constant ajoutait, après avoir raconté une de ces scènes violentes où rEmj)erenr semblait se révolter contre la comédie libérale qu'on lui faisait jouer : «Cette disposition était menaçante et paraissait, pour se développer, n'attendre que la victoire, i

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l'empereur conlinue d'être ce que je crains, il dure le moins longtemps possible. '> .Ainsi , pour faire échec aux princes qu'ils avaient acceptés tout à l'heure presque avec enthousiasme, les libéraux de gauche s'unissaient à Bonaparte. Les réserves de la Fayette ne dégageaient pas sa responsabilité , au contraire. Ceux qui, comme Benjamin Constant, avaient l'illusion plus ou moins sincère d'un Empire libéral, n'étaient pas absolument illogiques en repoussant les Bourbons; mais ceux qui, avec la Fayette, repoussaient les Bourbons sans croire à l'Empire, que voulaient-ils? Ne voyaient-ils donc pas que rien n'était possible entre les deux?

Ils ne devaient pas tarder à en faire l'épreuve. Après Waterloo , pendant ces heures tragiques où l'empereur, ayant devancé son armée en déroute, s'était enfermé à l'Elysée, sombre, accablé, à la fois brusque et indécis, inerte et agité, s'abandonnant encore par moments à quelques rêves chimériques, mais n'ayant plus aucune vigueur de résolution, la Chambre des représentants fut un moment l'arbitre de la situation intérieure. Des bonapartistes, des anciens régicides qui sentaient n'avoir plus de merci à espérer des Bourbons, il n'y avait rien à attendre. Mais un autre élément pouvait exercer une action décisive; c'étaient précisément les constitutionnels de gauche, dont le plus eu vue était la Fayette. Ils eurent le courage peu héroïque d'achever l'empereur blessé et de lui arracher son abdication. Mais

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était-ce tout? En face des armées étrangères qui arrivaient à niarclie forcée sur Paris, il fallait constituer un gouvernement capable de traiter, de sauvegarder la dignité et l'indépendance nationales. La royauté seule le pouvait. Tout patriote clairvoyant eût dû le reconnaître et agir en conséquence. Louis XI III rétabli aussitôt, en debors de toute action étrangère, se fut interposé entre la France vaincue et l'Europe victorieuse. C'était l'intérêt de la paix. C'était aussi l'intérêt de la liberté; aimait-on mieux que les Bourbons revinssent malgré les libéraux et contre eux?

La Fayette et ses amis ne parurent pas le comprendre. Ayant renversé l'empire sans vouloir rétablir la royauté, ils se débattaient en face d'un vide qu'ils cherchaient vainement à combler. Xul ne proposait la république. Les uns songeaient à Napoléon II, alors en Autriche. Les autres parcouraient des yeux l'Europe pour voir s'ils ne trouveraient pas un prince disponible; « ces gens-là, disait le Journal des Débats, offraient la couronne de France à qui voudrait l'accepter; ils l'auraient offerte au Grand Mogol : peu leur importait, pourvu que ce ne fût pas un Bourbon! » Plusieurs enfin, et la Fayette était du nombre, imaginaient d'organiser, avec quelques députéb et quelques pairs, une sorte de gouvernement innomé, provisoire, sans se demander quelle figure il pourrait faire en tête-à-tête avec Wellington ou ElUcber. Au fond , ces meneurs parlementaires ne

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savaient que vouloir. Ils ne devaient avoir aucune illusion surleur impuissance ; mais eufragés d'amourpropre , de passion ou d'intérêt personnel, ils s'obstinaient à repousser les Bourbons, chaque jour plus désirables et plus inévitables. Quand ils n'avaient plus que quelques heures devant eux, quand il leur eût suffi de prêter l'oreille pour entendre les soldats anglais et prussiens qui heurtaient aux portes de Paris, dignes émules des théologiens de Byzance, ils employaient leur temps à voter une déclaration des droits proposée par Garât, et une constitution où rien n'était oublié, pas même les conditions auxquelles il serait permis d'élever des statues; puis, cette belle œuvre terminée, ils s'attendrissaient en la contemplant. Ce qu'ils y gagnaient de plus clair, c'était d'être les dupes de Fouché, devenu tout-puissant par leurs fautes, qui disait d'eux, en les jouant et en les trahissant : "Ils sont si bêtes! » Spectacle pitoyable qui a fait porter par tous les écrivains une condamnation sévère et méprisante contre la Chambre des Cent-Jours! Déjà, du reste, les contemporains devançaient le jugement de l'histoire. La masse du public, dédaigneuse et dégoûtée, n'écoutait pas ce qui se disait à la Chambre ; elle tournait les yeux vers la royauté, et à ce moment même le Journal des Débats , après avoir montré la nécessité et l'évidence d'une nouvelle restauration , ajoutait : « Paris est tranquille, il n'y a de trouble nulle part, excepté à la Chambre des représentants. » Le 6 juillet, un

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député avait osé reproduire les paroles de Mirabeau, et s'était écrié : « Nous ne céderons qu'à la puissance des baïonnettes ! » Tous les membres s'élaient levés pour protester qu'ils resteraient inébranlables à leur poste. Le lendemain les portes du palais législatif étaient fermées et gardées par quelques soldats étrangers. Nul ne s'en émut, et n'y fit même attention.

Le mal ne devait pas finir avec la dispersion de cette assemblée, et les conséquences eu étaient faciles à pressentir. Les libéraux se trouvaient désormais engagés dans une opposition antidynasfique contre la Restauration. Non-seulement ils s'étaient conduits de telle façon que la royauté devait les considérer comme des ennemis, mais surtout ils avaient la conscience trop chargée vis-à-vis des Bourbons pour jamais leur pardonner. Chi ojfende non perdona, dit le proverbe italien. Ils avaient, en outre, inauguré leur alliance avec les bonapartistes. Peu importait qu'ils eussent forcé l'empereur à abdiquer, et que tous ne se fussent pas expressément ralliés à Napoléon 11. La main dans la main des impérialistes, ils avaient opposé à la royauté une résistance obstinée ; avec eux , ils avaient voté leur constitution et leur déclaration des droits; avec eux, ils avaient signé leur dernière protestation. Les Cent-Jours n'ont donc pas eu une action moins funeste sur le parti libéral que sur le parti royaliste. Ils ont donné une sorte de vie à ce fantôme du napoléonisme libéral

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et démocratique qui eût élé impuissant comme gouvernement, mais qui sera redoutable comme moyen d'opposition. Ils ont fait, des hommes de gauche, naguère défenseurs de la monarchie, les ennemis irréconciliables des Bourbons et les complices des césariens. M. Guizot a dit. justement : « Avec la Restauration, la liberté était rentrée en France. Napoléon venait d'y réveiller la Révolution. »

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