LA AIAGISTRATURE ET LE CLERGE
et qui montre combien cette méfiance à l'égard du parti religieux était générale alors dans le monde judiciaire, ce magistrat, loin d'être luiir.ême un libéral, s'était attiré une destitution, sous le ministère Decazes, pour avoir été trop engagé dans la politique de droite.
Poussant jusqu'à ses conséquences les plus absurdes, mais les plus logiques, la doctrine de l'arrêt de 1825, le tribunal correctionnel de la Seine en arrivait, en 1826, à condamner à l'amende l'abbé de Lamennais, pour avoir attaqué la Déclaration de 1682, reconnue loi de l'Etat, et avoir ainsi contreuenu à des édits de 1762 et de 1768. Vainement le Globe, plus clairvoyant, montrait-il que ces tristes jugements tendaient à concédera la magistrature le pouvoir spirituel que les peuples et les rois ne veulent plus reconnaître au pape ; vainement ajoutait-il que, si l'on continuait, « il faudrait en venir à une jurisprudence de cassation qui remplacerait les conciles » ; cette protestation était couverte par les acclamations du Constitutionnel et du Journal des Débats. Les écrivains de gauche continuaient à célébrer, comme un échec infligé au parti de l'ancien régime, cette évocation d'une législation qui remontait à Louis XIV et à Louis XV, et comme un grand triomphe pour le parti libéral, cette intervention du pouvoir civil et des tribunaux correctionnels dans les définitions de dogme et les questions de conscience 1
;î36 la QUi.STIOX a CLÉRICALE » SOUS M. DE VILLELE.
§ 7 . M, UE MOXTLOSIER.
L'un des incidents les plus curieux de cette lutle à la fois politique, religieuse et judiciaire fut, sans contredit, la campagne entreprise par le comte de Montlosier, ce vieillard septuagénaire, ce gentilhomme royaliste et catholique , qu'on vit tout à coup se placer à l'avant-garde des adversaires de M. de Vilièle et de Mgr Frayssinous , se faire le dénonciateur le plus âpre et le plus implacable des jésuites et du parti prêtre. Xature originale et bizarre entre toutes, ayant dans les manières et dans l'esprit la sauvagerie forte , rude et abrupte du coin de l'Auvergne où il était né et où il aimait à s'enfermer; batailleur, l'épée ou la plume à la main, ergoteur, brise-raison, soutenant les thèses qu'il s'était formées dans la solitude avec l'énergie obstinée du montagnard qui défend son sol; non sans générosité, mais trop souvent possédé par l'orgueil ou la liaine; ayant à certains moments, on dirait par poussées, des idées belles, surtout fortes, des vues perspicaces, mais écrivain presque toujours confus, embrouillé, disparate, tumultueux par excès de passion ' ; tenant
' Il a dit (le lui-même, en racontant son rôle à la Constituante : » Ce n'étaient pas les impressions ou les idées qui me manquaient;
M. DE MOiMTLOSIER. 387
à la fois du fou et de l'homme supérieur, et, après une longue vie très-laborieuse et très-agitée, n'aboutissant qu'à des œuvres manquées et ne laissant qu'une mémoire trouble.
Xé en 1755, ayant terminé à quatorze ans ses études classiques, le jeune Montlosier s'était alors dispersé de tous côtés, avec une fougue désordonnée, essayant un jour du droit, l'autre jour de la médecine ou de la chimie, croyant à Mesmer et au magnétisme, tantôt affamé de solitude et faisant de la théologie comme s'il voulait se faire prêtre, tantôt se livrant aux plaisirs mondains, se battant en duel, applaudissant Voltaire et Diderot. A vingt-cinq ans, pour rentrer en jouissance d'un petit domaine, autrefois propriété de sa famille, il épousait une veuve de quarante ans, rustique, sans attraits d'esprit, de beauté ni de fortune. Envoyé à la Constituante en 89, il avait d'abord partagé les idées et les passions du parti de la noblesse. L'influence de Malouet l'avait amené peu à peu à une politique plus modérée, mais en le laissant très-royaliste et surtout trèsaristocrate. Le sang-froid et la netteté lui faisaient trop complètement défaut pour qu'il fut orateur habile; il avait cependant parfois des éclairs ; ainsi prononçat-il, au moment de la Constitution civile du clergé, cette phrase fameuse que l'iiistoire a recueillie et
tout cela était en moi avec abondance, mais dans une telle confusion, dans un tel tumulte, que, si je voulais improviser, je m'embarrassais dans mon bagage, i
388 LA QLESTIOX ^ CLERICALE . SOUS M. DE VILLELE.
qui a clé gravée sur son tombeau : « Si on leurôle leur croix d'or, ils prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde ' ! » Il émigra en 92; mais il ne put supporter les irapertitinences des ultras de Coblentz \ et se réfugia à Londres auprès de Alalouet, se livrant aux rêveries les plus bizarres ^, ou écrivant avec emportement des lettres sur la modération. Rentré en France après le 18 brumaire, il s'était attaché, quoique avec indépendance, à la fortune de l'empereur. En 1814, il se retira dans son désert d'Auvergne, occupé à « semer l'orge dans son petit champ de caillou». Ennemi obstiné du libéralisme et de la démocratie, contempteur de la Charte tant qu'elle n'aurait pas rétabli une noblesse légale, il confondait, dans son indignation, La Fayette et Royer-
' ' Montlosier, a dit Cliatcaubriand, était resté à clieval si;r la renommée de sa fameuse phrase de la croix de bois, plirase un peu ralissée par moi quand je l'ai reproduite, mais vraie au fond, i
- - Mal reçu des princes, il eut une querelle, se battit la nuit au bord du Itbin et fut embroché. \e pouvant remuer et n'y voyant goutte, il demanda aux témoins si la pointe de l'épée passait par derrière : ^ De trois pouces?, lui dirent ceux-ci qui tàtèrent. « Alors f ce n'est rien, répondit Montlosier. Monsieur, retirez votre botte. » (Chatealbria.vd, Mémoires d'outre-tombe.)
•^ Il réunissait ses amis et leur faisait part des moyens qu'il avait imaginés pour triompher des Jacobins : c'était de réunir tous les capucins de l'Europe et de les faire entrer en France, processionnel- Icment, portant la croix pour étendard. — En même temps, il publiait un ouvrage physico-politico-philosophique, pour prouver que le bleu était la couleur de la vie, par la raison (pie les veines bleuissent après la mort, la vie venant à la surface du corps pour s'évaporer et retourner au ciel bleu.
M. DE AIOXTLOSIER. 389
Collard ', et esquissait, dans son livre de la Monarchie française, l'idéal du gouvernement aristocratique. Les journaux ne ménageaient pas celui qu'ils avaient surnommé le « publiciste féodal « .
Tel était le personnage, tel était son passé, et certes rien ne pouvait faire prévoir qu'il allait devenir l'allié et le porte-parole de la gauche, dans une de ses campagnes les plus redoutables et les plus retentissantes. Mais chez cet homme qui était cependant chrétien, il y avait, dans les choses religieuses , une indépendance indisciplinée qui le disposait à la révolte, contre le prêtre plus encore que contre le dogme. Cet état d'esprit tenait en partie à un fond de jansénisme , — il était du pays d'Arnaud et de Pascal, — et aussi à celte vieille méfiance, à cette rivalité jalouse qui, depuis le moyen âge, avaient si souvent armé le noble contre le prèlre, le donjon contre le clocher. Le clergé lui apparaissait comme une démocratie élective dont la prépondérance possihle inquiétait et irritait son orgueil de gentilhomme. Aussi quand, en 1824, M. de Monllosier s'imagine voir poindre la menace d'une sorte de domination ecclésiastique , il perd la tête et se jette à corps perdu dans la lutte. Pendant
' Après je ne sais quel discours de Royer-Collard , il écrivait à un de ses amis : n J'ai un portrait de l'abbé de Saint-Pierre, avec ces mots écrits au bas : Paix perpétuelle. Je veux avoir un portrait de Royer-Collard, et j'écrirai ces mots au-dessous: Révolution perpétuelle, s
390 LA QLESTIOX <^ CLÉRICALE » SOUS M. DE VlLLÈLE.
quatre ans, il s'agite sur la brèche, frappant à tort et à travers, s'exposant lui-mêoie à tous les coups. Ses amis de droite, scandalisés, le désavouaient; mais exalté par ses anciens adversaires de gauche, il se grisait de cette popularité nouvelle et étrange qui faisait d'un féodal le héros favori de l'opposition démocratique.
Quelle activité passionnée! M. de Montlosier ne laisse pas un moment de répit à ceux qu'il pourchasse. En 1824 et 1825, il commence à signaler dans la presse le triple péril du moment, la Congrégation, les jésuites, la non-observation de la Déclaration du clergé de 1682. En 182G, il reprend les mêmes idées dans son Mémoire à consulter, et y joint force déclamations et révélations prétendues sur la conspiration redoutable du parti prêtre et de la faction dévote , montrant « la France gouvernée , non par son roi et ses hommes d'Etat, mais, comme l'Angleterre des Stuaris, par des jésuites et des 1 congrégations ». La presse de gauche fait un accueil bruyant à cette publication. Seul le Globe, peu séduit par ces thèses et ces passions d'ancien régime , se hasarde à demander si le vieil aristocrate I « ne poursuit pas le prêtre avec tant de rigueur surlout parce qu'il voit en lui un clerc rebelle au château ». Le Mémoire à consulter se transforme ensuite en une Dénonciation adressée à la cour royale. M. de Montlosier y signale à la répression des tribunaux la Congrégation, les jésuites, la
M. DE MOXTLOSIER. 391
doctrine ultramontaine , l'omission dans les séminaires de l'enseignement de la Déclaration de 1682, et enfin une multitude « d'envahissements ecclésiastiques » dont il prétend avoir la preuve. La Dénonciation, publiée à grand fracas et bientôt arrivée à sa dixième édition , est appuyée par une consultation signée de MM. Persil, Parquin , Mérilhou, Dupin , Delangle , Portails, etc., etc. La cour se réunit pour en délibérer, et dans un arrêt, tout en se déclarant incompétente, donne au fond raison à AL de Montlosier. Celui-ci se retourne alors d'un autre côté, et, en 1827, il adresse, toujours sur le même sujet , une pétition à la Chambre des pairs. Soutenue dans un débat solennel par MM. Portails, Pasquier, Laine, de Parante, la pétition est renvoyée au président du conseil. Ces succès ne fout qu'exciter l'irascible vieillard. Toujours escorté des applaudissements de plus en plus enthousiastes du Constitutionnel et du Journal des Débats, il publie un nouveau Mémoire sur cette éternelle question des jésuites, de la Congrégation, du parti prêtre , et parvenu au dernier paroxysme de la folie rageuse, il s'écrie, en s'adressant à M. de Villèle : « Je vous le déclare dans toute la sincérité de mon àme : au moment où ii^me faudrait prononcer sur votre accusation, je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à mort. » Qu'aurait pu imaginer encore M. de Montlosier, si la chute du ministère n'était venue interrompre cette étrange
392 LA QIESTIO.Y « CLKRICALK » SOLS M. DE VILLELi:.
campagne, bien faite pour mettre en lumière ce qu'il y avait de vieilleries d'ancien régime et de préjugés antilibéraux au fond de la politique religieuse de la gauche?
^ O. l'\E VICTOIRE SUR LE PARTI PRETRE.
Tous les partis avaient, à des degrés divers, commis des fautes. L'impiété haineuse et la perfidie révolutionnaire de la gauche avaient imaginé et envenimé cette guerre aux jésuites. Les provocations des ultras, les maladresses du clergé, les imprudentes faiblesses du gouvernement y avaient fourni des prétextes. Des chrétiens, imbus de préjugés démodés et étroits, s'y étaient associés avec une imprévoyance passionnée. Mais, sans nous arrêter davantage sur ces responsabilités, constatons l'effet immense produit sur l'opinion. Celte émotion nouvelle venait s'ajouter et se mêler à celle de la lutte politique. La double menace d'ancien régime et de théocratie, à laquelle 1 habileté des uns et l'aveuglement des autres prêtaient une sorte de réalité, avait éveillé dans le pays un sentiment, grossissant chaque jour, de terreur et de colère. Le reproche de jésuitisme était l'injure populaire adressée aux ministres, à la droite, souvent même à la monarchie des Bourbons. L'imagination des masses était comme obsédée et assombrie par le fantôme mvstérieux de
l\E VICTOIRE SUR LE PARTI PRETRE. 3f>3
celte domination d'hypocrisie et de fanatisme, auquel on avait fini par les faire croire. Ce n'étaient pas seulement quelques journaux, quelques hommes politiques, c'étaient les institutions sociales les plus élevées , par nature les plus conservatrices , la Chambre des pairs, la magistrature, l'Université, l'Académie, qui se trouvaient en conflit avec le gouvernement. Vraiment, il semblait qu'en 1827 la France nouvelle entière se levât contre le parti depuis cinq ans, en possession du pouvoir! M. de Villèle, comme il arrive aux heures de déroute suprême, voyait tout tourner contre lui. Abandonné par une partie de ses amis, sentant les autres énervés par la prévision d'une prochaine défaite, accablé sous le poids de son impopularité croissante, il avait perdu, sinon courage, du moins confiance. Quel contraste avec les joies îriomphantes, avec les orgueilleux enivrements de 1824!
Il serait inutile de nous arrêter aux dernières convulsions qui marquent l'agonie du ministère : loi sur la presse, maladroite et provocante, que le gouvernement est obligé de retirer devant l'explosion du mécontentement public; — censure décrétée, mais devenue impuissante contre des adversaires exaspérés qui, avec l'élan d'une victoire pressentie, tournent toutes les barrières, renversent Ions les obstacles; — recours désespéré à des élections nouvelles; — lutte inégale entre des op|)ositions coalisées qui redoublent d'entrain, de violence, et ua
394 ÏA QVESTIOY a CLERICALE . SOUS M. DE \ ILLKLE.
ministère aux abois qui voit toutes ses armes se briser dans ses mains, comme par l'action d'une fatalité mystérieuse; — enfin défaite électorale et démission du cabinet. Et dans cette bataille décisive, le cri qui paraît dominer tous les autres bruits de combat, celui que poussent les gardes nationaux manifestant en armes sous les fenêtres du minisire, ou les électeurs marchant au scrutin, c'est toujours : « A bas les jésuites! »
M. de lillèle une fois à terre, la Congrégation détrônée, les jésuites proscrits, croit-on que les passions vont désarmer? L'illusion serait grande. Ce ne pouvait être impunément qu'on avait éveillé tant de préventions, ameuté tant de colères. Les coups devaient atteindre plus haut; ils devaient frapper la religion elle-même. Là, d'ailleurs, avait visé toute une partie des assaillants. On le verra en 1830. Le catholicisme paraîtra alors l'un des vaincus de juillet, presque au même titre que la royauté. Les prêtres insultés, menacés, attendront trois ans avant de pouvoir se montrer dans les rues, revêtus de leur costume. Les calvaires des missions, sur le mont Valérien ou ailleurs, seront détruits. Des séminaires seront pillés et incendiés, des sanctuaires saccagés. En même temps qu'on grattera des fleurs de lis sur les murs des monuments, les croix, arrachées du fronton des temples, seront traînées dans la boue et précipitées dans le fleuve, aux applaudissements sacrilèges de la foule. Et les nouveaux pouvoirs