L'UXIOX DE TOUTES LES GAUCHES
qu'un essai déplaisant, périlleux, qu'il tentait sans confiance, avec le désir même d'un insuccès, et qu'il comptait bien pouvoir prochainement interrompre. En attendant, ses vrais conseillers étaient hors du cabinet; il correspondait avec M. de Villèle, et était résolu à saisir la première occasion d'appeler M. de Polignac aux affaires '. Un seul fait eût rendu quelque autorité à AI. de Martignac : le succès de sa politique, et surtout la formation d'une majorité. Ne conçoit-on pas ce qui devait se passer dans l'esprit du roi? Son ministre, toutes les fois qu'il sollicitait de lui quelque concession nouvelle, lui disait, pour triompher de ses répugnances, que ce serait un moyen de séparer les libéraux des révolutionnaires et de les gagner à la royauté. La concession faite, la gauche en prenait possession, mais en maugréant,
' Le danger de voir arriver un ministère Polignac était d'autant plus sérieux, que Charles X n'y était pas seulement poussé par son propre penchant. Une leUre récemment publiée de lord Palmerston qui, comme nous l'avons déjà dit, était alors à Paris, confient à ce propos une révélation assez surprenante. On lit en effet dans cette correspondance, à la date du 30 mars 1829 : i Le duc de Wellington écrivit une lettre au roi de France , eu décembre, quand Polignac prit un congé de quinzaine, marijuaiit qu'il profilait, pour présenter ses hommages à Sa Majesté, au commencement d'une nouvelle aiuiée, du retour à Paris d'un de ses plus fidèles et dévoués serviteurs, et qu'il pensait ne pouvoir pas donner une plus forte preuve du grand intérêt qu'il prenait au Iticn de Sa Majesté , qu'en la suppliant de permettre à Polignac d'exposer devant elle la véritable nature de la situation de Sa Majesté et des dangers (pii l'entouraient. Là-dessus Polignac parla et prêcha sur la révolution , et débita toutes les absurdités que pouvait suggérer l'esprit tory et ultra, i {Life of Palmerston, par Bliavkr, t. I.)
410 LES LIBERAUX KT M. DK MARilGVAC.
et demeurait le lendemain aussi boudeuse, aussi hostile qu'elle l'était la veille. N'était-ce pas à ceux qui n'avaient pas, comme Charles X, à sacrifier leurs préférences, de montrer les premiers celle bonne grâce et cette confiance que le roi avait le tort de ne pas témoigner à ses conseillers?
Le ministère arriva cependant à la fin de la session de 1828, ayant fait voter, par des majorités incertaines et composées d'éléments variables et incohérents, les lois présentées par lui; mais c'était en quelque sorte un résultat négatif. L'œuvre politique qu'il avait en vue n'était pas accomplie. Les libéraux refusaient de répondre à son appel ; ils préféraient demeurer liés à la gauche. Si les choses n'avaient même pas tourné plus mal, si le cabinet demeurait debout, s'il était encore temps pour les partis mieux éclairés de réparer leurs fautes, si une place restait à l'espérance, on ne le devait qu'à M. de Marlignac. Le duc de Broglie, qu'on ne se lasse pas de citer sur celle époque, le reconnaît dans ses notes : « La session fut close le 18 août, dit-il. Le nouveau ministère s'y était fait grand honneur, aux yeux du moins des gens sensés, des vrais connaisseurs. Elevé dans une position très-délicate, entre le roi qui ne guettait qu'une bonne occasion de s'en défaire, et la Cbambre qui n'avait de parti pris sur rien, peu soutenu par le centre droit qui le trouvait trop enclin de notre côté, plus médiocrement encore par nous qui n'y prenions pas con-
fiance, sa conduite, en toute occasion, avait été prudente et ferme, hardie et mesurée; il ne s'était impatienté, ni du décousu de nos allures, ni de la multiplicité de nos exigences; nous avions avec lui gagné du terrain, et nous en aurions gagné plus encore si nous avions agi de concert. Ce pouvait être, à notre grand profit, un ministère Richelieu, un ministère libéral par position et modéré par caractère, un ministère soutenu par nous et supporté par le roi '. »
Ces vérités que le duc de Broglie devait apercevoir si claires après coup, n'y avait-il donc personne, en 1828, dans les rangs du parti libéral, qui en eijt l'intelligence et entreprît de les faire prévaloir? Il suffit quelquefois d'un homme sachant vouloir et osant agir, pour arrêter un parti sur la pente où l'entraînent ses passions et ses faiblesses. C'est en tout cas un mérite d'essayer. Cet homme, où le chercher? Dans la gauche? Ce qu'aurait été le général Foy s'il avait vécu, nul ne peut le dire. Benjamin Constant paraît avoir eu l'intuition de ce qu'il aurait
* Fragment inédit cité par M. Daudet, dans son étude sur le ministère de M. de Martignac.
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fallu faire; mais son cœur n'élait pas aussi ferme que son esprit était perspicace. A la moindre sommation des puissances populaires, il rentrait dans le rang et emboîtait le pas derrière les violents '.
Ne pouvait-on pas attendre mieux des libéraux dynastiques? M. Royer-Collard, élu par six collèges, devenu président de la Chambre, ayant donné des gages de son libéralisme par son opposition à M. de Villèle, et toujours fort dévoué à la légitimité, semblait indiqué pour servir d'intermédiaire entre le cabinet et les modérés de la gauche. Satisfait de sa nouvelle position, il était alors moins chagrin, sinon plus espérant. II désirait le maintien du cabinet, et
• V^ers cette époque, en janvier 1829, répondant à Déranger, qui lui reprochait d'être C'n<]agé dans \a. f union , c'est-à-dire dans le rapprochement qui se négociait, disail-oii, entre le gouvernement et quelques chels libéraux. Benjamin Constant, alors dans une de ses heures de clairvoyance et de droiture, écrivait cette lettre déjà citée en partie : » Je crois fermement que la France ne peut, d'ici à quelque temps, être libre qu'en consohdaut, sur les bases actuelles, la dose de liberté qu'elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort ; mais j'ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitulionnelle. Je sais ou crois savoir que les vieux gouvernemenls sont plus favorables à la liberté que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, advienne que pourra. Ma mission n'est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre... Mais tout désir de renversement, sans autres motifs que des souvenirs ou des haines, n'entrera jamais daus ma pensée, i 11 ajoutait à la vérité : » Ceci me ramène à la/usion. Je répète que je n'y travaille point; que pas un de ceux qui y travaillent ne m'en ont parlé ; que si elle a lieu de mauière que la portion hésitante et égoïste se fonde daus la portion libérale, j'en serai charmé; mais que je m'opposerai toujours à ce (|ue celte dernière se laisse afiaililir par l'autre, r On le voit, derrière ces déclarations, il y avait toujours la thèse de l'union de toutes les gauches.
DIVERSES FIGURES i)E LIDERALX. 41i>
s'employait volontiers à prévenir les cabales qui pouvaient se former contre lui. Mais, par nature, il était plus imposant qu'influent. D'ailleurs, il avait grand souci, on l'a vu de tout temps, de ne pas laisser confondre sa propre cause même avec celle des gouvernements auxquels il voulait du bien. Il n'engageait donc pas résolument sa responsabilité au service du ministère, et son concours ne dépassait pas une bienveillance un peu bautaine et lointaine. Encore était-il, de tous les doctrinaires, celui qui avait le plus de sympathie pour le cabinet.
Parmi les chefs du centre gauche d'alors étaient d'autres personnages, nouveaux venus dans la Chambre, qui n'avaient jamais pris place sur le « canapé « des doctrinaires, mais qui n'en jouaient pas moins un rôle actif, soit à la tribune, soit dans les conseils du parti. Tels étaient notamment le général Sébastiani et M. Dupin, Avec son affectation d'élégance , ses poses recherchées , ses éternels gants blancs, sa coiffure artislement combinée, le général Sébastiani ne répondait pas au type du vieux soldat de l'Empire. Plus diplomate qu'homme de guerre, il passait pour habile dans les manœuvres de la politique. Il n'était pas sans esprit de conversation, bien que parfois il fatiguât ses interlocuteurs par une importance qui allait jusqu'à la fatuité \
' Lord Palmerston écrivait de Paris, ù la date du l;î jaiuier 1829 : » J'ai dîné liier chez Flalmut , et j'ai rencontré Sébasiiani et Talleyrand. Ce dernier paraît abaltii et a peu parlé. Le premier est un fal