PARTICIPE DES VERBES TRANSITIFS
1 i«^ Latin.
Le parfait périphrastique se retrouve dans toutes les langues romanes.; on doit donc logiquement conclure de ce fait qu'il existait dans le latin vulgaire, dans le langage parlé par les classes inférieures de la société sur toute l'étendue de Tempire romain. Les rares monuments qui ont subsisté de ce générateur commun des idiomes romans ne présentent cependant aucune trace de l'emploi d*haheo suivi du participe et servant à exprimer le parfait ; ni Pétrone, ni les inscriptions de Pompéi, ni celles de TEspagne n'en offrent le moindre vestige. En revanche, les auteurs classiques ont parfois usé de la périphrase. Plante, par exemple, écrit : Hominem servom suos domitos hahere oportet oculos (Mil.. 2, 6, 80), mais il est loin de rendre exactement la même idée que le français qui dit : Il faut que Tesclave ait dompté (ou plutôt se soit assujetti) ses yeux. Haheo rem auditam n'est point pour lui l'équivalent de audivi rem ; dans la première tournure hàbeo n'est point un simple auxiliaire ; il a sa valeur propre et ajoute à la locution une idée, pour ainsi dire, toute matérielle, de possession, de continuité, tandis qn'avdivi rem signifie uniquement que le fait d'entendre une chose est passé. On peut au reste remarquer que jamais la périphrase n'est em-
ployée sans régime ; un verbe neutre ne pourrait se conjuguer de la sorte, ce qui prouve bien qu7ia6ere conservait toute sa valeur active et indépendante. Il est évident que, dans ces conditions-là, le participe s'accorde toujours avec le terme qu'on a appelé plus tard son régime et qui n'était à cette époque que le substantif déterminé par lui.
Tel est donc le point de départ que nous fournit le latin : une locution composée d'un temps du verbe hahere.^ d'un substantif régi par ce verbe et d'un participe passif remplissant le rôle d'adjectif.
§ 2. Bas-latin.
La période qui s'écoule entre les dernières traces du latin vulgaire (des inscriptions) et les premiers monuments de la langue française ne fournit aucun renseignement direct sur la question qui nous occupe, et cela par la raison que les documents font totalement défaut. Nous pouvons cependant suivre quelque peu et par une voie indirecte le travail souterrain qui s'accomplit pendant ces premiers siècles muets du moyen âge. C'est le bas-latin qui nous permet de le faire.
Nous n'ignorons certes pas que c'est là une source d'informations à laquelle il est toujours dangereux de puiser, et qui doit même dans la grande majorité des cas être laissée totalement de côté ; nous savons que le bas-latin est une langue artificielle, qui n'a jamais été parlée et qui par conséquent n'a pu exercer aucune influence sur la formation du français. Mais nous savons aussi que les gens qui l'écrivaient, tout en voulant et croyant s'exprimer dans un latin pur, se laissaient entraîner en une certaine mesure à se servir des tournures, des locutions en usage dans leur langue maternelle, cette langue qui n'était plus le latin et qui était à peine le français.
L'existence du parfait périphrastique dans les textes baslatins est donc intéressante à constater, puisqu'elle prouve qu'à la même époque le langage populaire employait ce temps, et cela d'une manière assez fréquente pour qu'un clerc écri-
— lavant en latin n'ait pu s'empêcher de le transporter sur le parchemin. Voici quelques exemples de provenance diverse : Quoniam aliqua sunt monasteria in quibus jam pauci sunt monachi qui praedicti patris regulam suam abbatibus haheant promissam, (Concilium Turonense, III, can. 25, ap. Ducange, hàbere.) Illud sacramentum quod juratum habeo. (De Rozière, Formules, III, § 2, ann. 802.) Auditum habemus^ qualiter, etc. (Capitulare Noviomagense, cap. 7, ann. 806, ap. Ducange, hàbere,) Cum autem orationem hahuerint factam^ pueri incipiant, etc. {Guidonis Disciplina Farfensis, lib. I, cap. 16, ap. Ducange hàbere,) Licet missam auditam haheant^ etc. (Additio ad capitulare Theodulphi, ap. Ducange, hàbere,) Sarmatas absque proelio suhditos hahuit. {Richerus, Hist. I, 14.) Multis suis obsequiis inclinatum hahens animum principis, {Litterœ Corheiensium ad Eugeniam papamj ap. Pertz, Mon. Germ. hist., tom. 3, pag. 13.)
On voit .par là que, dès le VIII* siècle, le verbe hàbere joint à un participe avait cessé d'exprimer exclusivement la possession pour jouer le rôle d'auxiliaire. Est-ce à dire qu'il n'existât aucune différence de sens entre le parfait simple et le parfait composé ? Nous ne le croyons pas, sans cependant pouvoir prouver ici le contraire. Le participe s'accorde toujours avec le régime du verbe ; il prend la forme du neutre, si ce régime est représenté par une proposition.
I 3. Premiers monnmeiits de la langue française. (IX^ et !• siècles.)
Le premier document français qui nous soit parvenu, les Serments prononcés à Strasbourg en mars 842, par Louis le Germanique et l'armée de Charles le Chauve, ne contient aucun participe. Il en est de même de la Séquence de sainte Eulalie ; le parfait simple y est toujours employé au lieu du passé périphrastique et, quant au plus-que-parfait, il est encore exprimé par la forme qui dérive directement du temps
latin (avret, vers 2 ; roveret, vers 22) et qui dès lors ne se vencontre plus qu'isolément dans notre langue. Au vers 5 : Elle non eskoltet les mais conseillers, le manuscrit porte à la rérité nont, que M. P. Meyer a voulu lire n'ont ; il y aurait donc là un passé antérieur {out eskoltet)^ dans lequel le participe ne s'accorderait pas avec son régime. Mais le t qui se trouve à la fin de la négation doit être considéré comme une simple faute, et cela pour plusieurs raisons. Tout d'abord la prosodie du morceau exige que Taccent porte sur la pénultième i'eskoltet et non sur la finale. La négation est en outre toujours non dans notre texte ; le premier exemple de ne ne se trouve que dans le Fragment de Valenciennes, Enfin le défaut d'accord lui-même suffirait à faire regarder la leçon proposée par M. P. Meyer comme n'étant pas la bonne.
Quant au Fragment de Valenciennes. qui se place immédiatement après la Cantilène dans l'ordre chronologique, il doit être écarté comme n-'ofifrant pas une source de renseignements suffisamment sûre. Le fait qu'une grande partie du texte est écrite en notes tironiennes et le mélange de latin et de français qui y règne, ne permettent pas de le mettre au nombre des documents qui servent de base à notre étude.
Avec la Vie de saint Léger (seconde moitié du X® siècle), nous arrivons enfin à un texte plus sûr, quoique écrit par un copiste provençal. On y trouve neuf exemples du participe conjugué avec avoir. L'accord se fait partout ; dans la majorité des cas il n'est pas visible, il est vrai, le régime étant au masculin singulier (Son queu que il a coronat^ st. 21e ; cum foie en aut grant adunat. st. 22e) ; mais il y a en outre deux passages où le régime est au pluriel, ce qui ne laisse aucun doute sur la réalité de l'accord : Qui toz los at il condemnets. (St. 28c.) De lor pechietz que avrent faitz. (St. 38c.) A une seule exception près, le régime précède le verbe, étant toujours représenté par un pronom relatif ou personnel.
La Passion du Christ, texte contemporain du précédent, est plus riche en participes, puisqu'il en fournit vingt-sept.
La grande majorité se range dans les deux catégories déjà établies, renfermant, Tune, Taccord pour ainsi dire tacite (rég. masc. sing.);; exemple : De lor mantelz ben Tant parad (st. 6b) ; l'autre, Taccord avec le régime préposé, exemple : Cum la cena Jhesus oc faita. (St. 236.) Viennent ensuite trois cas moins faciles à comprendre, puisqu'ils présentent le défaut d'accord entre le participe et son régime qui le suit. Faut-il voir là Tavénement de la règle moderne, ou n'avonsnous affaire qu'à des phénomènes isolés, susceptibles d'être expliqués séparément? Il semble difficile d'admettre qu'à une époque aussi reculée le sentiment de l'origine des formes périphrastiques se fût déjà perdu et que le passé indéfini fût déjà considéré comme identique au défini au point de vue du sens.
L'un des cas en question : Granz en avem agud errors (st. 92a), peut s'expliquer par une tendance du vieux français que nous aurons l'occasion de mettre mainte fois en lumière, tendance d'après laquelle le participe d'avoir est beaucoup plus enclin à rester invariable que celui des autres verbes. Les formes périphrastiques de ce verbe ont sans doute été déjà de bonne heure envisagées comme un seul tout. — Dans le second passage : Enter mirra et aloen. — Quasi cent livras a donad (st. 87c), il est probable que l'accord n'a pas eu lieu parce que « quasi cent livras » a été traité comme une locution neutre, comparable au point de vue grammatical à celle que le français moderne emploie encore quand il dit « quelque vingt ans, » — La cause du troisième exemple : Judas, cum og manged la sopa (st. 26a) est, il est vrai, plus difficile à plaider que celle des deux autres ; on est réduit à invoquer les exigences du vers, explication toujours sujette à caution et qui n'a de valeur qu'autant qu'elle n'est donnée qu'avec sobriété. Nous pourrions, il est vrai, laisser purement et simplement de côté une partie des formes dont nous venons de parler, en alléguant qu'elles n'appartiennent pas au français, mais au provençal. Mais nous pensons, avec M. 6. Paris, que
le mélange de mots de la langue d'oc résulte d'un caprice de l'auteur ; à une époque où les deux dialectes ne présentaient encore qu'aussi peu de différences, la chose est compréhensible, surtout dans un pays aussi rapproché de la frontière des deux idiomes. Le poëte n'a évidemment pas suivi deux règles différentes.
Nous sommes donc fondés à dire qu'à la fin du X® siècle la règle latine est encore en vigueur.
§ 4. XI« siècle.
Les seuls monuments de cette époque qui nous soient parvenus dans un état satisfaisant d'authenticité sont la Chanson de Roland et la Chanson de saint Alexis, Nous laisserons totalement de côté les Lois de Guillaume le Conquérant^ qui n'ont été conservées que dans un texte trop corrompu pour servir de base à une étude du genre de celle-ci. Les poèmes que nous venons de citer, datant tous deux de la seconde moitié du XI^ siècle, il y a avantage à les traiter ensemble. Les règles qui se présentent sont les suivantes :
lo Le participe conjugué avec avoir s'accorde avec son régime lorsque celui-ci le précède ; exemple : Vos li avez tuz ses castels toluz. (RoL, 236.) Geste bataille oiisum faite et prise. (1729.) Dist Olivier : lo ai paiens veuz. (1039.) Sa grant honor a grant dol at tornede. {Alex,.^ st. 29.) Avoc ma' spose, que jo lor ai guerpide. (St. 42.) Qui ses fideilz li at toz envidez. (St. 59.) Nous avons cependant trouvé quelques exceptions à cette règle, trois dans le Roland et deux dans V Alexis. Il est à remarquer que, dans les cinq cas, le régime est placé en tête de la phrase et est assez éloigné du participe. C'est cette circonstance qui explique en quelque mesure le défaut d'accord. Ajoutons, en outre, que, dans l'un de ces exemples, le pluriel pourrait remplacer le singulier sans "que le vers en souffrît en aucune façon : Lur dous espiez enz el cors li unt frait (Rol.^ 1384) ; nous avons donc peut-être simplement
à faire à une faute de copiste. Dans un autre, le participe récalcitrant est celui du verbe faire^ qui, comme on le verra dans la suite, est particulièrement rebelle à Taccord : Malvaise guarde t'ai fait soz mon degret. {Alex,, st. 79.) Pour les trois autres passages, la distance qui sépare le régime du participe est la seule cause visible de l'invariabilité de ce dernier : La rere guarde avez sm meïjugiet. (RoL, 754.) Messe e matines ad li reis escultet. (670.) Sire Alexis, tanz jorz t'ai desirret — E tantes lairmes por le ion cors ploret. (Alex., st. 95.)
Une faute en sens inverse, c'est-à-dire un accord indu, s'observe dans le Saint Alexis, st. 94 : Sire, dist ele, cum long^ demorede — Ai atendude en la maison ton pedre, si l'on adopte la leçon de M. G. Paris qui écrit atendude; le participe s'accorderait ici non avec son régime direct, mais avec un régime indirect de temps, ce qui n'a naturellement jamais pu avoir lieu, le verbe étant neutre. (Cf. Set anz tuz pleins ad ested en Espaigne, RoL, 2.) La faute est au reste facile à corriger et peut être mise sur le compte du copiste ; le mot suivant commençant par un e, cette voyelle a pu aisément être ajoutée à la fin du participe. On pourrait objecter que la dentale devenant finale serait une ténue et non une moyenne, que l'on aurait par conséquent atendut. Mais le mot suivant commençant par une voyelle, le d peut subsister, comme le prouvent de nombreux exemples : Cel son serjant ad a sei apelet, {Alex,, st. 56.) Vint une voiz qui lor ad enditet {Alex,, st. 63), etc.
Une exception plus apparente que réelle à la règle ci-dessus est celle qui se rencontre dans le passage suivant : Noz chevalers i unt lesset ocire. {RoL, 2717.) En effet « noz chevalers » est non le régime de « unt lesset », mais celui à' ocire. On voit par là que nos ancêtres apportaient dans leur manière de traiter la syntaxe plus d'analyse qu'on ne leur en suppose généralement.
La même observation s'applique au vers 160 (RoL) : Les
dis messages ad fait enz liosteler. Il est même probable que c'est remploi de faire dans des constructions pareilles qui a eu pour conséquence Tinvariabilité fréquente du participe de ce verbe, là où l'accord aurait régulièrement dû avoir lieu.
2o Lorsque le participe est précédé de l'auxiliaire et suivi de son régime, il peut s'accorder ou ne pas s'accorder avec ce dernier. Parmi les cas de non -accord nous remarquons de nouveau plusieurs participes de jfaire et d'avoir; ex.: 6uen(e)s li fels en ad/aiUraisun. (Rol,^ 844.) Dame, dist ele, jo ai fait si grant perte. (Alex,, st. 30.) Del rei païen en ad oûd granz duns. (BoZ., 845.) Si'n ai oui e peines et ahans — Faites batailles e vencues en champ. (864.) Ce dernier exemple montre même les deux traitements du participe dans deux vers consécutifs. Dans plusieurs autres passages où l'accord n'existe pas, il pourrait être rétabli très facilement sans aucun préjudice pour le vers : Jo ai veut les Sarrazins d'Espaigne. (1083.) De Sun osberc li ad rumput les pans. (1300.) — Les cas d'accord sont au reste plus nombreux que ceux d'invariabilité ; ex.: De nostre prod m'a plevie sa feid. (507.) A lur chevals unt toleites les seles. (2490.) De la contrée unt purprises les parz. (3332.) Dans un certain nombre d'exemples il est difficile de démêler exactement ce qui a guidé le poète dans son choix. Nous ne voyons guère que l'intérêt de la versification qui ait pu le pousser à préférer l'un des systèmes à l'autre dans tel cas donné.
3® Lorsque le participe tient la tête de la phrase et qu'il est suivi, soit (plus fréquemment) du verbe et du régime, soit (plus rarement) du régime et du verbe, il reste invariable. Cette règle est justifiée par de nombreux exemples : Perdut avum noz seignurs e noz pers. (Roi,, 2148.) Enquis ad mult la lei de salvetez. (126.) Danz Olivier trait ad sa bpne espée. (1367.) Mort m'ad mes homes, ma tere deguastée. (2756.) A quel dolor déduit as ta jovente. {Alex,^ St. 91.) Une seule fois, le régime vient se placer entre le participe et le verbe : Li
mien baron, norrit vos ai lung tens. (jRo^, 3374.) Nous n'avons pas trouvé d'exception réelle à cette règle ; il en existe en revanche une apparente dans jRoi., 2250 : Cruisiedes a ses blanches (mains) les bêles. Il ne s'agit point ici de l'action, mais du résultat de l'action. Roland, sentant venir la mort, veut se rapprocher de Turpin ; il trouve l'archevêque étendu, les mains croisées sur la poitrine. Evidemment le poète n'a pas voulu indiquer le geste de Turpin, mais la position occupée par ses mains ; a a ici le sens de tient, c'est-à-dire qu'il représente exactement le hahet de la période latine de la conjugaison périphrastique. A l'inverse, dans les exemples qui suivent la règle que nous venons d'établir, c'est l'idée de l'action qui prédomine ; c'est pour la mieux mettre en lumière qu'on place le participe en tête de la proposition ; ce dernier terme n'est plus un adjectif passif, il est le représentant du verbe et il est en conséquence étroitement uni à son auxiliaire.
Tels sont les divers traitements que subit le participe dans les documents du XI® siècle qui sont parvenus jusqu'à nous. L'ancienne règle de l'accord absolu a déjà subi quelques échecs ; on commence à établir des distinctions fondées sur la place qu'occupe le complément. L'accord existe cependant dans la grande majorité des cas, grâce à Tordre des mots suivi en général dans le vieux français. En effet, la série : régime, verbe, participe (principalement avec les pronoms), et surtout celle : verbe, régime, participe, sont de beaucoup les plus fréquentes ; nous aurons l'occasion de montrer maintes fois que cette dernière est celle qui a opposé le plus de résistance aux tentatives des partisans de l'invariabilité ; au XI® siècle la règle n'est pas violée une seule fois dans ce cas-là.
Une dernière remarque avant de passer à la période suivante Les deux textes qui nous ont servi de base pour le XI® siècle portent tous deux à des degrés divers le caractère normand. Or l'on sait que les dialectes de l'ouest de la France ont en général abandonné la tradition latine avant ceux du centre et de Test. La déclinaison, par exemple, cesse presque complé-
tement d'être en usage en Normandie dès la fin du XII« siècle, tandis qu'elle a persisté dans les textes picards jusqu'à la fin du XIV®. Mutatis mutandis, nous croyons qu'on peut reconnaître une marche analogue dans le traitement subi par le participe dans les différentes provinces de la France. Nous espérons pouvoir donner dans les paragraphes suivants la justification de cette hypothèse. En attendant, qu'il nous suffise de remarquer que les deux seuls documents du XI® siècle que nous possédions, étant plus ou moins normands, ne sauraient représenter d'une manière tout à fait exacte l'état générai des choses dans toute la France. Nous doutons qu'à une époque encore aussi reculée que celle ^dont nous parlons le français dans son ensemble se fût écarté de la tradition latine dans une mesure aussi forte et se fût rapproché de l'usage moderne d'aussi près que cela résulte des deux textes que nous venons d'étudier. Pour nous, l'invariabilité du participe doit être au XI® siècle une exception presque négligeable.
i 5. XII« siècle.
On a pu remarquer que tous les exemples cités jusqu'à présent sont tirés de textes en vers. La raison en est double. Tout d'abord les ouvrages en prose sont très rares dans les premiers siècles de notre langue ; la littérature, en France comme partout ailleurs, a commencé par la poésie et ne présente de productions originales en prose que vers la fin du XII® siècle. Les actes publics étant tous rédigés en latin, et cela pour longtemps encore (les parlements n'ont rendu leurs arrêts en français que depuis 1539), il a fallu un véritable hasard pour que le premier monument de notre langue, les Serments de Strasbourg, fût justement en prose; il a fallu une circonstance exceptionnelle, Tobligation où était Louis le Germanique de se faire comprendre de l'armée de son frère Charles le Chauve, pour que ce précieux document ait été composé en français. C'est aussi à un hasard que nous devons le Fragment de Va-
lenciennes ; il est peu probable qu'il y eût au X« siècle beaucoup de gens disposés à employer une feuille de parchemin (matière très chère) pour noter un sermon retenu de mémoire, comme l'a fait celui qui nous a laissé ce curieux texte ; tout au plus aurait-on pu s'attendre à le retrouver sur des tablettes de cire, sur lesquelles on écrivait alors tout ce qui n'était pas destiné à durer longtemps.
Au reste, même si nous eussions conservé un plus grand nombre de textes en prose des premiers siècles de notre littérature, il n'est pas probable que cela eût beaucoup éclairci la la question qui nous occupe, car il ne s'y serait vraisemblablement trouvé qu'un très petit nombre de participes conjugués avec avoir, à en juger du moins par induction.
Que voyons-nous en effet dans le premier texte en prose d'une certaine étendue que nous connaissions, dans le Psat^ lier d* Oxford, qui date du commencement du XII® siècle? Dans les cent cinquante psaumes qui composent le recueil, il n'y a que dix-huit exemples de participe conjugué avec avoir. Ouvrez maintenant une traduction quelconque du Psautier en français moderne, et jugez de la différence*. Cette différence, elle consiste dans le remplacement extrêmement fréquent du passé défini de l'ancienne langue par le passé indéfini. Là où le latin a dixerunU, nous traduisons en général « ils ont dit^ » tandis que le Psautier d'Oxford porte distrent. (Par exemple : Ps, XLII, vers, il.) Le parfait périphrastique est pour le vieux français l'exception, c'est la règle pour nous. Le traducteur ancien ne l'emploie que lorsque les effets de l'action passée subsistent encore ; nos grammairiens prétendent bien, à la vérité, qu'il en est encore de même maintenant. Mais lisez les livres modernes et surtout écoutez les conversations et vous verrez que cette distinction subtile, qui a pu être réelle et vivante à une certaine époque, est presque totalement sortie de
* La différence serait encore plus forte si nous avions affaire à un texte d'une autre nature, les traductions de la Bible conservant toujours à notre époque quelque chose d'archaïque.
l'usage. Cela est si vrai que certaines personnes du passé défini, notamment les deux premières du pluriel, produisent inévitablement un effet comique ; on n'ose littéralement pas s'en servir dans le discours ordinaire. Les auteurs dramatiques le savent bien, eux qui ne dédaignent pas d'employer ce moyen pour présenter à leur public un provincial ou un pédant. On dira peut-être que la longueur de la voyelle de l'avant-dernière syllabe (nous chantâmes, vous chantâtes) est la cause de cette défaveur. Il y a peut-être là quelque chose de vrai, quoique l'on ne voie pas clairement pourquoi ce qui est fort bien accepté dans âme. choque dans trouvâmes, La raison véritable de l'ostracisme dont sont frappées ces formes, c'est l'idée d'archaïsme qu'elles éveillent. Dans le domaine du langage comme dans beaucoup d'autres, suranné et ridicule sont deux termes à peu près identiques.
Au reste, pour en revenir à notre Psautier^ si l'auteur de cet ouvrage n'emploie le passé indéfini que lorsqu'il s'agit d'une action dont les effets subsistent encore, la réciproque n'est pas vraie. Nous trouvons maintes fois le passé défini dans ce même cas. Il ne suit pas plus que nous la règle de nos grammairiens, mais il la viole dans l'autre sens. Nous pouvons suivre ainsi la marche du parfait périphrastique : presque inconnu au latin, il obtient une petite place dans les premiers monuments de la langue, gêné qu'il est par son puissant rival, le passé défini ; peu à peu il grandit, s'impose et arrive à l'égalité de droits par la règle que nous avons déjà maintes fois citée. Puis il veut dominer à son tour et s'efforce de se débarrasser de son voisin, lequel pour le moment est assez mal en point. En France, dit-on, le ridicule tue ; le passé défini est en train de mourir de cette maladie-là.
Le Psautier d'Oxford n'offre donc que dix-huit exemples de participes conjugués avec avoir ^ Cinq seulement présen-
* Sur ces dix-huit, dix seulement peuvent être mis a Tactif du passé indéfini, les autres sont des plus-que-parfaits ou des passés antérieurs.
tent raccord; ex.: La langue que il n'aveit cuneude^ oit. {Ps. d'Ox., LXXX, 5.) Une seule fois le complément est postposé : Put cel estre oust trespassede la nostre aneme ewe neient suflfrable. (CXXIII, 4.) Les treize exemples où le participe reste invariable se partagent à peu près également entre le cas où le régime suit et celui où il précède; ex.: Aivestud li Sire fortece. (XCII, 1.) Les tues justificaciuns n'ai pas o6Wé. (CXVIII, 83.) Remarquons cependant que jamais le régime n'occupe la place que nous avons signalée comme celle où l'accord est le plus rarement négligé, entre l'auxiliaire et le participe. Un autre point à relever, c'est que le Psautier d'Oxford^ comme le Saint Alexis, comme la Chanson de Rolandy et même beaucoup plus qu'eux, est écrit en dialecte normand, c'est-à-dire qu'il ne peut guère être proposé comme type de la langue française du XII® siècle.
Le Petit Poème dévot publié par M. G. Paris dans le JahrhucK tom. 6, ne nous offre pas beaucoup plus de lumière. Non-seulement l'accord n'y a pas lieu ; ex.: Cil me torverent, si m'ont hatuz aseiz (une femme, Pet. poëm. dév,y 44), mais même parfois le participe revêt la forme du nominatif : N'en vult respondret, aseit l'ai apeletz, (41.) Les nombreuses erreurs orthographiques que contient ce texte montrent que nous avons affaire ici à un scribe des moins scrupuleux, qui a pour ainsi dire la manie du z, comme on en peut juger par l'exemple suivant : Elle estnercidet, perdutadz sa heUez. (61.)
Avec Aliscans.^ au contraire, nous entrons en plein dans le domaine de la chanson de geste française, dont ce poëme est un des représentants les plus éminents. Ici nous rencontrons un si grand nombre de participes, qu'il est impossible de les examiner un à un. Que si Ton demande pourquoi les participes, c'est-à-dire les passés indéfinis, sont beaucoup plus nombreux en poésie qu'en prose, nous répondrons que les poètes n'avaient garde de négliger la richesse de tournures que leur fournissait l'emploi de ce temps et les facilités qu'il offrait pour le vers. On peut varier de bien des façons diverses
Tordre des différents membres de la phrase ; on peut même exprimer des nuances par ces variations. Quand on place par exemple le participe en tête de la proposition, c*est lldée de Taction qu'on désire faire ressortir ; ex.: Fendu Teust de si à Teschinée. (Aii«c., 6737.) Si c'est au contraire sur le régime qu'on veut faire porter l'attention de l'auditeur, ce sera ce terme que l'on mettra au premier rang; ex.: Mainte saiete leur ont traite et bersée. (276.) La faculté de placer le complément entre le participe et son auxiliaire augmente encore la possibilité de nuancer la pensée. L'emploi du passé défini n'offrirait ces avantages qu'à un moindre degré.
Au point de vue du plus ou moins de sécurité que peuvent offrir les poèmes comparés aux textes en prose, il faut reconnaître que, dans les premiers, les fautes à mettre au compte du copiste sont moins à redouter et plus faciles à corriger, puisque le nombre des syllabes et la rime sont toujours là pour servir de régulateurs. Mais, d'autre part, il est à craindre que ces régulateurs eux-mêmes n'exercent une influence trop considérable et que le poète ne se laisse entraîner à sacrifier la forme que demanderait l'usage de son temps au désir de trouver le nombre de syllabes nécessaire pour faire son vers. L'ouvrage déjà cité de M. Andersen prouve qu'une telle crainte est loin d'être chimérique.
Dans Aliscans^ les exemples qu'on peut supposer se rattacher à cette dernière catégorie sont peu nombreux; ils ne changent en tout cas pas l'économie de la question dans son ensemble. Les règles ou plutôt les tendances générales sont les suivantes.
io Le participe s'accorde avec le régime direct qui le plrécède ; ex. : Droit vers Orenge a s'ost acheminée. {Alise. ^ 3969.) Les exceptions sont peu nombreuses et le plus souvent elles portent en elles-mêmes leur justification. C'est en grammaire surtout que l'exception confirme la règle.
Tout d'abord, un certain nombre d'infractions à la loi cidessus indiquée nous apprennent que, déjà en vieux français.
vous était considéré comme du singulier lorsqu'il ne se rapportait qu'à une seule personne; c'est ainsi que nous trouvons : Se en Orenge vos avoie laissie, (Aiisc, 1944.) Tiebaus d'Arrabe vos a asoignantée (2773), etc., etc. Il en est quelquefois de même pour nous : Put cel estre ewe oust dévoré nus. {Ps, d'0x.,CXXII,3.)
Lorsque le participe est précédé de deux régimes unis par et, il ne se met pas au pluriel masculin comme en français moderne, mais il s'accorde simplement avec le dernier régime ; ex. : Le pié li a et la gambe embrachie, {Alise. 2915.) Le pié li a et la gambe haisie, (2978.) Par parenthèse, c'est ainsi qu'il faut lire et non embrachie et haisié^ comme l'ont imprimé les éditeurs. La contraction de iée en ie des participes féminins des verbes dont l'infinitif est en ter, est si fréquente qu'elle se rencontre beaucoup plus souvent que la forme pleine. Le participe masculin n'aurait pas de sens.
Nous avons déjà vu comment certaines locutions étaient, pour ainsi dire, considérées comme neutres ; il en est ainsi de grant joie dans l'exemple suivant : Molt ont les dames grant joie démené, (Alisc,^ 8285.) La pensée n'en fait qu'un seul tout et traite cette combinaison comme s'il y avait beaucoup de joie.
Une catégorie plus étendue est celle qui comprend le participe du verbe faire suivi d'un infinitif. Gomme nous l'avons dit, le régime ne dépend point ici de fait, mais de l'infinitif; il n'y a donc pas lieu à accord. Dans Aliscans, la règle n'est pas violée une seule fois ; ex. : En la cité les at fait repairier. {Alise, 8105.) A autre part a fet l'enseigne outrer. (1695.) Les murs d'araine k'il ot fait batilier. (1558.) Il n'y a pas non plus d'accord lorsque le mot qui semble le régime du participe est en même temps le sujet de l'infinitif; ex. : Si les ot fet touz à lor fin aler. (6040.) C'est encore ainsi qu'on écrirait maintenant d'après nos grammairiens qui n'admettent pas que fait suivi d'un infinitif soit variable dans aucun cas et qui ont raison en cela, quoiqu'ils ne soient pas logiques avec
eux-mêmes. Il ne leur reste plus qu'à faire pour les autres verbes ce qulls ont admis pour celui-ci depuis longtemps. Ils éviteraient ainsi des fautes à beaucoup de personnes qui, sachant qu'on leur ordonne d'écrire : Je l'ai entendue chanter, en concluent avec assez de justesse qu'elles peuvent dire : Je l'ai faite chanter.
Pour en revenir à nos exceptions, il en est un certain nombre enfin qui ne se laissent justifier d'aucune façon et qui restent à la charge de l'auteur ; ex. : Mes, par la foi que j'ai Guiborc porté. (Alise, 5878.) Plus d'un arpent a paiens reculé. (5801.) Au resachier a II Turs encontre, (5497.) Molt un t païen nos François agrevé. (5791.) Remarquons cependant que toutes ces formes sont à la rime.
Les cas où le participe s'accorde avec un régime indirect sont très rares; ex. : Reis Desramés a sa harbe jurée — Qu'il ne laira por noif ne por gelée. (Alise, 8329.) Dans ce passage, ce qui aura sans doute induit le poëte en erreur, c'est l'existence de locutions dans lesquelles le verbe jurer n'a pas de régime direct et où la préposition qui gouverne le complément indirect a été supprimée, comme : j'en jure Dieu. Le participe s'accorde avec son régime indirect de temps dans : En la quisine a puis VII ans estes (AZisc.,4121), faute dont l'évidence est manifeste.
Une locution intéressante, c'est celle dans laquelle le mot passé suit l'indication de l'âge d'un personnage, comme dans cet exemple : Encor n'a mie XXV ans passé. (Alise. ^ 5039.) Evidemment notre auteur l'a considéré ici comme une sorte d'adverbe, signifiant à peu près « et au delà. » Mais dans la plupart des cas, il est pris comme participe et s'accorde comme tel. Cette locution est intéressante en ce qu'elle a conservé jusqu'à maintenant le sens primitif du participe conjugué avec le verbe hahere. Quand on dit : Il a vingt ans passés, on entend exprimer une véritable possession ; passés peut être ainsi considéré comme un simple qualificatif du substantif ans. Lorsque nous voulons indiquer plus spécialement l'idée de
l'action, nous changeons la construction et nous disons : Il a passé (= dépassé) vingt ans. Le verbe qui était au présent nous semble être devenu un parfait. La différence du parfait périphrastique et du passé indéfini français se trouve tout entière dans la comparaison de ces deux locutions.
2* Lorsque le participe précède son régime et 3uit son auxiliaire, il a une certaine tendance à rester invariable; ex. : Quant Vivien ot fine s'orison. (Alise, 343.) D'une Intime ot envolsé la pel. (5996.) Paiene gent ont soné la mellée. (3983.) Remarquons que ce n'est qu'une tendance et non pas une règle; l'accord est loin d'être rare ; ex. : Dame Guibors li a cainte l'espée. (2023.)
3® Lorsque le participe est en tête de la phrase et qu'il est suivi d'abord de l'auxiliaire, puis du régime, il reste invariable. Cette règle est confirmée par de nombreux exemples : Vencu avons Sarrasins et Esclers. (Alise, 8351.) Rendu m'en a li quens maies bontés. (7543.) Encontre ont molt grant cavalerie. (2138.) Caint a l'espée dont d'or mier est li puing. (2330.) Encontre a les Turs de Buriaigne. (1397.) La cause de ce phénomène est facile à donner. Le participe étant en tête de la proposition appelle sur lui toute l'attention ; c'est ridée de l'action qui prédomine. Les objets sur lesquels s'exerce cette action ne viennent qu'en seconde et même en troisième ligne, séparés qu'ils sont du participe par l'auxiliaire ; ils sont donc trop éloignés pour exercer sur lui une influence quelconque.
Telle est la manière dont se comporte le participe dans Aliscansj c'est en gros celle que nous retrouvons dans la plupart des poèmes du XII« siècle. Aussi nous bornerons-nous à relever dans ces derniers ce qui complète les règles que nous venons d'établir ou ce qui s'en écarte.
Amis et Amiles offre peu de particularités. Remarquons cependant que l'accord du participe avec le régime qui le suit semble plus fréquent que dans Aliscans ; ex. : En icel jor a guerpie sa terre. (Am. et Amil., 45.) Li dui baron ont re-
mises lor selles. (201.) Quant la dame ot finée sa proiere. (1352.) Plus de mil homes a tolues les vies. (619.) La règle N^ V est violée deux fois : Ceinte a Tespée au senestre giron. (1647.) Ceinte a Tespée, si monta el destrier. (1920.) L'accord du participe ajoute ici une nuance à Tidée. Le poëte n'a pas voulu nous montrer Tacte par lequel le guerrier ceint son épée, il a voulu indiquer un état permanent. Ceinte a Vespée signifie à peu près : Il porte Vépée ceinte. En revanche, le participe ne reste que fort rarement invariable lorsqu'il précède son régime ; nous n'en avons relevé que deux exemples : Il m'en a ci quatre mes envoie, (504.) Or ont li conte lor sairemens jure. (1442.) Encore cette dernière phrase serait-elle facilement rendue correcte si l'on remplaçait Y s final de sairemens par un t. Une autre infraction à la règle de l'accord se trouve dans la phrase suivante : Ne li tenez ne foi ne sairement, — Car ja l'avez mentie, (2142.) Nous avons vu que lors qu'un participe est précédé de deux régimes, il s'accorde avec le dernier. Il faudrait donc ici menti et non mentie,
Jourdains de Blaivies offre un exemple de plus à ajouter au chapitre dépassé : Que la pucelle ot ja douze ans passé, {J. de Blaiv,^ 3091.) Ici comme dans Aliscans ce mot a une valeur adverbiale. La règle N« 3 est généralement suivie : Li borjois furent corroucié et irouz, — Qui assamhlé orent les vivres touz (127); elle n'est enfreinte qu'une seule fois : Trouvée avons nostre fille vaillant. (3494.) Le nom de vérité doit être placé sur la liste de ceux qui ne font pas varier le participe qu'ils précèdent ; ex. : Et cil respondent : Vérité avez dit, (687.) Le fait qu'il n'est pas accompagné de l'article explique et justifie tout à la fois ce phénomène. Le vers suivant offre un exemple de cet accord avec l'idée elle-même plutôt qu'avec sa forme extérieure que nous aurons l'occasion de rencontrer quelquefois encore : Et le sien cors maitent à tel dolor.— -Com il a des-
* C'est ainsi que nous désignerons, pour éviter les répétitions, la rëjçle qui a trait au participe placé en tête de la phrase.
servie, (4113.) L'auteur a considéré que com était équivalent à que la et il a construit sa phrase comme si ces deux mots y étaient effectivement. C'est la même manière d'envisager les choses (quoique produisant ici l'effet contraire) qui se retrouve dans le vers 3209: De Gaudissete n'i ont mie trouvé. Le participe a été traité comme s'il y avait rien au lieu de mie^ ou plutôt mie. comme Wen, a cessé d'être un substantif féminin pour devenir une expression négative neutre.
Le Roman de Troie^ l'œuvre gigantesque de Benoît de Sainte-More, doit naturellement et par son étendue même pré' senter un grand nombre d'exceptions. La règle N® 1 est souvent violée, surtout lorsque le participe est celui de /aire; ex. : Et dolereuse porteure — As fet^ mère, de tes enfanz. (Troie, 4888.) De lor genz i ont perte fet. (7559.) Angoisse li a fet et mal. (9528.) Grant honte nus a fet li reis. (1050.) De la honte qu'il nos a fet, (1087.) Elle l'est moins souvent avec d'autres verbes; ex. : Grant chose m'avez molt ^mmis. (1596.) Les dis et set oir poez — Qu'il a avec lui retenu, (8066.) Il faut dire, au reste, à la décharge de l'auteur, qu'il s'est rendu la tâche difficile en s'imposant l'obligation de rimer ses vers deux par deux et non de les assoner par tirades, comme la plupart de ses contemporains.
Les infractions à la règle N« 3 sont plus nombreuses que le caractère normand de l'œuvre ne pourrait le faire présumer; ex. : Comparée ont sa conoissance. (7509.) Amées les (ses armes) a par amors. (8405.) Oie avez la grant dolor. (4033.) Toluz les t'a li reis Prianz. (4890.) Emprise avez trop grant folie. (1372.) Tenue l'ai, tenir la voil. (3403.) Faite lor ont tel départie. (9218.) Chaciez nos ont et remuez. (9595.) Menez les ont sans nul retor. (9961.) La loi d'après laquelle le participe s'accorde avec le dernier de ses régimes directs est fidèlement suivie : La honte et li lez est molt granz — Que nos a fet li reis Prianz. (4957.)L'ovre et l'acheson vos ai dite. (2813.)
Peu de chose à remarquer sur le Roman d'Alexandrie; l'édition que nous en avons eue sous les yeux (Le Court et
Talbot), laisse trop à désirer pour qu'on puisse s'y fier complètement. Signalons cependant un passage dans lequel le participe s'accorde indûment avec son régime indirect : Mais li rois Alixandres a sa teste jurée — Que... {Rom, d'Alex. contre Nicolas, 45.) Un exemple analogue a déjà été indiqué dans Aliscans.
Dans Erec et Enide, le participe se comporte en général comme dans Amis et Amiles, Au vers 2456, l'édition Bekker porte : Moût avoit changié sa vie, avec un accent aigu sur la voyelle finale du participe. Il vaut mieux lire changie et voir dans ce mot une forme féminine. Les exemples de fautes de ce genre sont trop fréquents dans un grand nombre d'éditions pour qu'il ne soit pas utile de les signaler lorsqu'on les rencontre. Encore une fois, la terminaison normale des participes féminins des verbes en ier est non iée, mais te.— Le vers 4893 : Et se vos m'avez rien mesdite, nous montre rien avec le sens positif [du latin rem et s'accordant, par conséquent, avec le participe en sa qualité de substantif féminin.— Enfin, ce texte fournit un exemple de passé pris comme verbe : Et passé a VII anz ou plus. {Er. et En,, 5389.) La seule raison pour laquelle ce mot reste invariable, c'est qu'il est placé en tête de la phrase et séparé de son régime par Tauxiliaire.
Dans le Comput de Philippe de Thaun, les exceptions à la première règle sont plus nombreuses que dans tous les textes que nous avons examinés jusqu'ici. Cela tient sans doute au caractère normand et même anglo-normand bien prononcé de ce poëme ; ex. : Donc maurent li blet — Que bof unt lahouret. {Ph, de Thaûn^ 1259.) Les meis i ai poset, (2883.) Plusur en unt traitiet — E raisun cumenciet. (2459.) Par iceste raisun — Que nus mustret avum. (2343.) Il trairont leur rei — Ki les aveit furmet, (i746.) E par sa deitet — Nus at enluminet, (1583.) — En revanche, la troisième règle est fidèlement observée; nous n'y avons pas relevé une seule infraction : Fait i ont grant baée. (79.) D'iço guarnit vus ai (en parlant à plusieurs personnes). (3446.) —Le seul phénomène
intéressant qui se présente dans ce texte, c'est remploi d'aller dans le sens de parcourir. Le participe de ce verbe devenu transitif est donc susceptible de s'accorder avec son régime : Kar quant il (le soleil) at alées — Trestutes les cuntrées. (1861.)
C'est encore un Normand que Wace^ le chanoine de Bayeux. Aussi les observations que nous venons de faire sur Tœuvre de Ph. de Thaûn se trouvent-elles justifiées pour le Roman de Rou. L'auteur en prend très librement avec les règles généralement adoptées de son temps |: c'est ainsi qu'il écrit: Chevals unt gaaignié e prisuns grant plenté. {Rou^ 3301.) Plusurs de vos baruns i avez perdu ja. (3401.) Mult i ai ja perdu de mes amis privez. (3422.) Les meillurs de lur humes unt Danois retenu. (222.) Des péchiez que fait as tuz sera pardunez. (263.) Il observe cependant toujours celle qui a trait au participe accompagné de deux régimes ; c'est toujours avec le plus rapproché que se fait l'accord : Al traitur unt otreie — Sa felunie et sa feintie. (Prol., 632.) Lur cunseil e lur oevre unt à Rou cumandé. * (428.)^Grant hunte e grant damage a li reis receu, (2965.) Le profit de sa terrée sa rente 9iperdue, (4254.) A plusurs unitrenchiez e oreilles e piz. (648.) Lorsque les régimes se répartissent des deux côtés du participe, celui-ci s'accorde avec le dernier des compléments qui le précèdent : Fait avez as alquanz plusurs engignemenz — Cuvenanz trespassez e fei e seremenz. (4240.) — Le vers 2948 appelle une observation. On sait que le mot affaire est primitivement une locution composée de la préposition à et de l'infinitif du wevhe faire. Avant d'arriver à être un substantif féminin, état sous lequel nous le connaissons maintenant, il a dû être du genre masculin ; un affaire^ c'est quelque chose à faire. C'est à ce degré de développement que nous le trouvons dans le poëme de Wace: Mais Bernart li Danois a l'afaire veu, (2984.) On pourrait objecter que nous n'avons peut-être ici qu'un de ces exemples d'in-
* On sait que le substantif œuvre est masculin en vieux français.
variabilité du participe dont notre auteur est si prodigue. Mais la place qu'occupe le régime dans la proposition répond à cette objection ; il est très rare que l'accord ne se fasse pas lorsque le complément est placé entre le participe et l'auxiliaire. Ce qui a probablement été cause du changement de genre du mot en question, c'est sa terminaison féminine*.
Le drame à! Adam se distingue tout d'abord par le petit nombre de participes qu'il renferme; la langue du drame est plus rebelle que celle du poëme épique à l'intrusion du passé indéfini. Ce petit ouvrage se recommande par la correction avec laquelle il observe les règles anciennes, celles du XI« siècle. Les passages ci-dessous sont les seuls dans lesquels l'accord ne se fasse pas. Nostre Sire donc refera — Ciel e terre que defet a. {Adam. pag. 84.) Despois qu'avérez gusté mort — En emfer irrez sanz déport. (Pag. 38.) De Deu ai oï novele. (Pag. 62.) Nos ad doné la seignorie. (Pag. 69.) Qui des orz péchés ont fet mil. (Pag. 74.)
Le roman du Chevalier au lyon mérite une mention semblable. Bien qu'il ne date pas du commencement du XII« siècle, il laisse au participe une telle flexibilité qu'il se rapproche en ce point de textes plus anciens. Il n'y a pas un seul exemple de manque d'accord lorsque le régime est préposé. Le participe du verbe avoir lui-même, toujours enclin à rester invariable, se soumet dans notre poëme à la règle commune ; ex.: Après le travail et la painne — Que ele avoitlejor eue. {Chev. au lyon^ 4884.) L'accord avec le régime postposé est observé dans la presque totalité des cas; c'est à peine si l'on peut signaler quelques exceptions et encore la plupart s'expliquentelles par le fait que le participe en défaut est celui du verbe faire; ex.: Qu'il li ait /et nule leidure. (6094.) Ou il ol fet longue demore. (649.) S'avez de tant/e<mesprison. (2592.) Nous voici bien loin des usages en honneur dans les textes normands. Ici le participe a encore une vie propre ; il n'est pas
* Il en est de même pour œuvre.
assez intimement lié avec son auxiliaire pour rester insensible aux influences du dehors. Il en résulte qu'il enfreint assez souvent la troisième règle et qu'il s'accorde parfois avec son régime, même lorsqu'il précède son auxiliaire; ex.: Prise a la dame de Landue. (2i5i.) Il convient cependant d'ajouter que, dans la plupart de ces cas, il ne se trouve pas complètement dans la position spécifiée dans cette troisième règle; il n'est pas en tête de la phrase et l'ordre des termes est non participe^ auxiliaire, régime, mais participe^ régime, auxiliaire. Le participe se trouve donc en contact immédiat avec son régime, représenté en général par un pronom ; ex.: Ne de rien bleciez ne les ot. (5612.) Tant que je délivrée Taie. (4463.) Et li portiers overte Ta. (4657.) Nous n'avons plus ici une tournure voulue par le poète et destinée à mettre en relief l'idée de l'action renfermée dans le participe; l'auteur n'a fait qu'obéir à une nécessité de versification.
On retrouve le même caractère d'antiquité dans le Roman de saint Alessin^ mais la cause en est différente; ce texte n'étant qu'une amplification de la Chanson d'Alexis du Xl« siècle, a par là même gardé un certain nombre de traits anciens. €inq fois seulement, le participe suivi de son régime reste invariable : Jou ai perdu mes nueces les nouveles. (Aless.^ 426.) Si li a Dieu pardonné ses péciés. (898.) A quel dolour as déduit ta jovente. (1208.) Mais à l'espouse ki bien avoit gardé — La compaignie de son ami charnel. (1110.) Dame, dist ele, jou ai fait moult grant perte. (425.) Ajoutons que le caractère légèrement picard de ce document explique aussi pour une part son parfum d'antiquité. Le goût de l'accord est parfois même poussé trop loin ; on en arrive alors à des phrases comme celle-ci : Le cambre ont faite encenser et joncier (120), dans laquelle le participe avait toutes les raisons possibles pour rester invariable. L'instinct a ici peu avantageusement pris la place du raisonnement.
Fierabras ne donne lieu qu'à fort peu d'observations, il se comporte en thèse générale comme Aliscans, Remarquons ce-
pendant qu'au vers 1471 : Un quartier de la coiffe li a parmi copé — Et des chaveus dou cief grant partie rasé, grant partie est considéré comme une locution neutre, à mettre à côté de grant chose^ granit joie, etc. — Le verbe ramper que nous ne connaissons en français moderne que comme intransitif, se montre orné de l'attribut d'un verbe transitif, d'un régime direct avec lequel s'accorde son participe : Puis s'en va à la tour,^ si l'a plus tost rampée — K'escurieus n'ait kesne en la sevle ramée. (Fier., 3061.)
Avec la Vie de saint Thomas nous retombons dans les texte* normands : aussi les cas d'accord du participe avec le régime qui le suit, deviennent-ils presque une rareté ; en voici cependant quelques exemples : As parens saint Thomas ad prise si grant guerre. (Saint Thomas, pag. 49, vers 24.) Cum Deus^ ot pur lui faite mainte vertu mult bêle. (Pag. 171, vers 31.) E avaient jurée la mort al deu ami. (Pag. 133, vers 19.) Car l'arcevesques ciut faite sa volonté. (Pag. 103, vers 20.) Dans uii grand nombre de passages, le participe fait reste invariable, même lorsqu'il est précédé de son régime; ex.: Tuz les bien& qu'il m'ad fait ne purreit nuls nuncier. (Pag. 78, vers 11.) Mais li plus Jesu Crist vus sace gré des biens — Que vus et li vostre unt fait à mei et as miens. (Pag. 88, vers 21.) De ço et d'autres choses granz torz/aif li avez. (Pag. 127, vers 10.) Si l'on se demande la cause de cette invariabilité du participe fait que nous avons eu déjà l'occasion de relever si souvent,^ on peut penser qu'elle réside dans la signification affaiblie et toute générale de ce mot. Ce qui vient à l'appui de cette hypothèse, c'est que ce même éloignement pour l'accord est manifesté par le participe d'avoir, verbe d'un sens tout général lui aussi. — Remarquons encore en passant que dans la phrase suivante : N'i avez par menace nule rien conquesté (pag. 72,. vers 27), nule rien a été considéré comme une expression neutre et traité comme rien tout seul.
Nous avons étudié dans le Psautier d'Oxford un texte en prose du commencement du XIP siècle écrit en dialecte nor-
mand. Les participes y étaient presque inconnus et Taccord y était rare. Si nous le comparons sous ces deux points de vue avec les Moralités sur Joh^ document cotnposé en dialecte oriental à la fm du même siècle, nous aurons à relever de notables différences. Tout d'abord, les participes y sont plus fréquents, sans être toutefois aussi nombreux que dans les poëmes de la même époque. Ce. progrès, c'est la part du temps. La part du dialecte, nous la retrouvons dans la proportion plus considérable des participes qui s'accordent avec leur régime. LesJfor alités sur Job suivent en somme les règles exposées plus haut à propos A'AUscans. Toutes les exceptions à la première règle portent sur le mot chose : Nule de ces choses n'avient ke il avoit devant porveut. {Joh, pag. 302.) Chascuns ki alcune chose at compris de la contemplation de la permanableteit. (Pag. 486.) Sainz Paules avoit pluisors choses humiliment dit à ses oors. (Pag. 476.) On comprend que le sens vague de ce nom ait dû de bonne heure faire considérer comme neutres les locutions où il figure. C'est encore ainsi que le français moderne traite quelque chose, — Quant au participe qui précède son régime, l'accord est plus fréquent que l'invariabilité: Guai à ceaz ki ont perdue la sofifrance. (Pag. 448.) Il avoit gardeie tote la loi. (Pag. 442.)
En se plaçant au point de vue que nous avons soutenu jusqu'ici, il est difficile d'expliquer comment les Sermons de saint Bernard^ texte empreint d'un caractère bourguignon très prononcé, laisse le participe presque toujours invariable. Les exemples d'accord sont rares : Et si ont pourprises les forteresces. {Saint Bem.^ pag. 556.) Il faut remarquer, en premier lieu, que ces sermons ne datent pas du commencement du XII« siècle. En outre, on peut supposer qu'ils ont été notés par un auditeur bénévole qui les a transmis à la postérité tels qu'il les avait entendus. On saisit la différence que présentent au point du vue de l'orthographe un texte copié sur un autre et un texte qui ne s'appuie que sur la mémoire de celui qui l'a entendu débiter. Il est probable, en effet, que dans la conver-
sation Taccord des participes a disparu plus tôt que dans les monuments littéraires. Ce cas se présente encore maintenant dans le français moderne.
Arrivons enfin à la traduction des Quatre livres des Rois, texte normand de la fin du XII® siècle. Par son étendue, elle se prête bien à résumer l'état de la prose normande; aussi avons-nous fait un tableau complet de toutes les formes participiales du premier livre ; les trois suivants ne présentent naturellement pas de différence sensible. Ce premier livre ren^ ferme cent trente-deux participes (non compris ceux des verbes neutres, réfléchis ou passifs). Dans soixante-dix-neuf exemples, le participe est précédé de son régime; il s'accorde avec lui soixante-quatre fois et reste invariable quinze fois (à peu près un "cinquième). Dans un seul de ces quinze cas, le régime se trouve placé entre le verbe et le participe. Lorsque le régime précède le verbe et le participe, la proportion est de . quarante cas d'accord contre huit d'invariabilité quand le complément est un pronom, et de seize contre six quand c'est un substantif. Il semble donc que le pronom exerce sur le participe une plus grande influence que le nom lui-même. Voici des exemples de ces différentes catégories : Mis pères ad la terre truhlée e la victorie desturbée, (Rois 1, 14.) David out ses messages à sun seignur enveied, (25.) La sajete que lonathas out traite. Kar il m'ad guerpi et ma parole nen ad acumpli. (iS.) Ceste parole que Deus li out dit. (15.) Lorsque le participe précède son régime sans être en tête de la phrase, il ne s'accorde que cinq fois et reste trente-cinq fois invariable. Si au contraire il ouvre la proposition, il s'accorde deux fois sur treize : Mais menée e retenue as la preie. (15.j Kar veu avez les merveilles que fait ad entre vus. (12.) Perdu aveit la veue de viellesce. (3.) Cette dernière proportion semble le résultat du hasard et ne représente pas fidèlement le traitement habituel du participe dans cette position-là, puisque l'accord y est en général une grande rareté.
Si nous résumons les résultats de cette étude sur le parti-
cipe au XII* siècle et si nous les comparons à ceux obtenus pour le précédent, nous trouverons que la théorie de Taccord a subi de graves échecs. La différence de traitement fondée sur la position respective du participe et de son régime, ébauchée dans la période précédente, se systématise de plus en plus. Le fait le plus saillant, c*est l'invariabilité du participe placé en tête de la phrase élevée à la hauteur d'une règle et d'une règle très rarement enfreinte. Le régime qui précède le participe maintient encore en thèse générale son influence sur ce dernier, mais il la voit fortement ébranlée lorsqu'il le suit. C'est sous ce dernier rapport que la distinction entre les textes normands et les textes orientaux (français, bourguignons ou picards), distinction qui n'était encore qu'une hypothèse lorsque nous en parlions à propos du XI® siècle, s'affirme et éclate à tous les yeux. Le dialecte oriental, plus conservateur, ne mar^ che qu'à petits pas dans la voie qui conduit des règles ancien, nés aux modernes, tandis que le normand n'est pas loin d'être arrivé aux principes enseignés par les grammairiens actuels.
i 6. ZIII« siècle.
Lorsque la littérature d'un peuple se développe, le besoin d'une langue littéraire, commune à tous les écrivains du même pays, se fait sentir. Les auteurs renoncent à écrire dans le dialecte spécial de leur province natale, ils s'appliquent à parler dans leurs ouvrages un langage de convention, composé des éléments communs de tous les dialectes ou emprunté à l'un d'entre eux. Dante a cru employer le premier procédé, comme il l'affirme lui-même dans son De vulgari eloquio^ mais il n'est pas difficile de démontrer qu'en réalité il n'a fait que se servir du dialecte toscan quelque peu épuré. En France, c'est la seconde méthode qui a prévalu ; le langage de l'Ile de France a été, dès le XIII» siècle, pris comme base, et cela sous l'influence de la cour et de la puissance croissante de la royauté. Jean de Meung le dit expressément. Les Parisiens de
ce temps-là se moquaient déjà du parler provincial; Quènes de Béthune s'en plaint : Ne cil ne sont bien appris ne cortois
— Qui m'ont repris se j'ai dit mot d* Artois — Car nés ne sui pas de Paris, etc. {Romancero François^ pag. 83.) Ceci explique comment, dans la suite de cette étude, nous n'aurons guère à relever de diflérences de dialecte; le normand proprement dit ne donne plus d'œuvres importantes ; le picard seul conserve quelques traits un peu particuliers.
Le premier ouvrage qui s'oflfre à notre examen au XIII« siècle, c'est l'histoire de la conquête de Constantinople par Villefiar" douin, La capitale de l'empire grec ayant été prise en 1204 et le récit ayant été écrit presque immédiatement après, c'est à peine à la langue du XIII® siècle que nous avons affaire. Aussi ne pouvons-nous qu'y retrouver tous les principaux caractères de celle de la période précédente. L'importance de ce texte résulte surtout du fait qu'il est en prose. Lorsque le participe est précédé de son régime, l'accord se fait avec une régularité parfaite; ex. : Nos li avons sa convenance tenue, (Villeh..^ 187.) A cui il avoient pais faite. (431.) Nous n'avons relevé que trois exemples d'invariabilité: Et Eustaches de Saubruit fu dedenzet les genz que l'empereres i avoit laissié, (281.) Cil d'Andrenople qui avoient lor chars mené avec aus. (492.) Dui blanc abé que il avoit amené. (44.) Encore, dans ce dernier cas, se rend-on facilement compte de la cause qui a fait négliger Ys à la fin du mot ; c'est que l'antécédent du pronom, f dui ohé » n'en avait pas, en sa qualité de nominatif pluriel.
— Dans un passage, il semble que Villehardouin n'observe pas la règle que nous avons déjà mainte fois citée et d'après laquelle le participe s'accorde avec celui de ses régimes directs qui est le plus rapproché de lui : As homes et as famés que il ot rescous. (449.) Dans un autre exemple cependant, il écrit comme ses prédécesseurs : De l'honor et de la victoire que Dieus lor ot donée. (190.) Il ne faut donc voir ici qu'une faute isolée et non l'abandon d'un système. Remarquons encore que la locution grant chose., considérée comme neutre par des
écrivains antérieurs, est ici susceptible de rendre le participe féminin. Il est vrai de dire que le raot chose a dans ce passage toute sa valeur personnelle : Grantc hose nos ont requise, (19.)
Quand le participe est suivi de son régime, il s'accorde plus souvent qu'il ne reste invariable. Sur vingt-cinq cas, il a pris 5eize fois le premier parti ; ex. : Et si en avoit amenée avec lui Tempereris. {Villeh.^ 266.) Lempereres Alexis avoit traiz les oels à l'empereur Morchufl (272), et neuf fois le second ; ex. : Grant tens avoit que il n'avoit oï noveles d'als. (437.) Nous comptons dans ces seize cas d'accord l'exemple suivant : L'empereres qui molt ot bien fait son afaire (208), dans la persuasion que Villehardouin considérait encore le mot afaire comme masculin. La forme du pronom son suffit au reste à le prouver; ce n'est qu'à une époque beaucoup plus moderne que l'on a eu l'idée bizarre de remplacer devant les noms féminins commençant par une voyelle la forme ancienne et régulière s' par le masculin son. On sait, par parenthèse, que la langue française a gagné un mot à cette transformation, le mot mie, corruption d'amie par apocope de la voyelle initiale. On a continué à dire m'amie, if amie, s'amie longtemps après l'introduction de la règle moderne, si bien qu'on s'est avisé que l'a devait appartenir à l'adjectif possessif et non au substantif. Un phénomène inverse s'est présenté pour le mot amour; Molière dit encore m'amour dans son sens original {Malade imaginaire^ premier acte, sixième scène ') ; plus tard, lorsqu'on n'a plus compris l'emploi de m' comme féminin, on a fait un seul mot de la locution et on dit maintenant dans le style familier faire des mamours^ pour faire .^s caresses.
Quant au participe placé en tête de la phrase, nous n'en avons trouvé que deux exemples dans la chronique de Ville-
* Il est ik présumer, d'après cela, que dans la fameuse chanson de l'Alceste du Misawthnhpe, chanson composée sous Henri II par Antoine de Navarre, père d'Henri IV, le poète avait écrit : J'aime mieux m'amie — Au gué — J*aime mieux m'amie.
hardouin; une fois, il s'accorde franchement avec son régime : Perdue avoit la veue [Villeh,^^!) ; Tautre : Perdu avons Tempereor Bauduin et le conte Loeys et la plus de nostre gent (364), il est impossible de déterminer si, dans la pensée de Fauteur, perdu est une forme invariable ou si c'est le participe masculin singulier s'accordant avec empèreor. le régime direct le plus rapproché de lui. Ces deux exemples ne forment pas une base assez large pour permettre d'y asseoir une règle quelconque.
Il en est de même des participes relevés dans le Dit dou vrai aniel et dans VExplication allégorique du Cantique des cantiques. Parce que, dans le premier de ces poèmes, nous trouvons les deux passages suivants : Donnés les ai, pas ne m'en poise (Vrai aniel, 154) et: Tolu li ont son iretage (343), nous ne nous croyons pas autorisés à dire que l'auteur se faisait une régler d'accorder le participe placé dans cette position. . La Vie de saint Alesin présente une très grande correction ; il n'y a au reste pas lieu de s'en étonner, puisqu'elle subit évidemment l'influence des rédactions antérieures de la même légende. Sur quatre-vingt-dix exemples où le participe suit son régime, il y a quatre-vingt-quatre cas d'accord ; ex. : Fins Alexis, moût m'as faite dolente. {Saint Aies,, 1181.) N'i ot, jou cuit, sigrant dolor menée (1147), et six seulement d'invariabilité : Et en lor cuer en ont tant sospiret — Et en lor ieu& tantes larmes ploret. (42.) Ta sainte vie tu nos as chelet tant. (549.) Dis et siet ans i a si conversiet.[{896,) Moût maie warde t'ait fait sos men degret. (1159.) Sire Alexis, tant jor t'ai awardet — E tantes larmes por le tien cors ploret, (1199.) — Deux fois seulement, le participe est placé en tête de la phrase ; il reste alors invariable : Chiertes, fist il, fait as grant mesprison — Ke tant nos as chelet che saint baron. (986.) Pier-^ dut avomes un gentil baceler. (469.) Il est difficile de donner la règle de conduite de notre auteur vis-à-vis du participe qui précède son régime, mais suit son auxiliaire; cinq fois sur neuf, le régime est au masculin singulier, ce qui ne permet pas
de ranger ces exemples d'un côté plutôt que de l'autre ; viennent ensuite deux cas d'accord : Kichi arontvescut en casteet
— Et maintenite droiture et caritet. (272.) Il en a quise une moût avenant (72), et deux d'invariabilité : Si ont mandet de Rome tos les ordenes. (960.) K'eles li ont werpit et pardonet
— Ire et descorde et maie volentet. (891.) — Une faute que Ton peut reprocher à notre auteur, c'est d'avoir fait accorder dans l'exemple suivant le participe du verbe faire avec un pronom qui n'est pas son régime, mais celui de l'infinitif qui le suit: Et kant s'en issent, si l'ont faite vuidier. (99.) Il enfreint ainsi une règle qui est très généralement observée par les auteurs anciens.
Avec Berthe aux grands pieds, nous rentrons dans le domaine de la poésie épique proprement dite, genre encore très cultivé pendant tout le XIII« siècle et même au commencement du XIV«, mais qui commence cependant à décliner. Ce poëme n'offre guère de faits nouveaux. Remarquons toutefois que, dans plusieurs passages, c'est la présence du participe du verbe avoir qui empêche l'accord avec le régime qui précède; ex.: Constance et ses deux filles en ont pitié eu, {Berthe, 1279.) Cuida que fust sa fille dont a nouvelle eu, (1919.) Dans un autre cas, c'est l'éloignement du régime : Car la nuit c'ai passée ai trouvé moult amère. (1067.) Enfin dans un dernier : Quant Bertain nostre enfant avons ainsi perdu (2404), il est probable que le mot enfant a été considéré comme masculin ; ce n'est que plus tard qu'on lui,a donné les deux genres, d'après le sexe de la personne en question. Dans les cas d'in-
. variabilité du participe suivi de son régime, deux sont à la charge du verbe faire : Porront il bien savoir se il ont fait folie. (2190.) Qui de vo fille avies fait la roine Berte. (2243.) Le participe placé en tête de la phrase ne s'accorde jamais: Trouvé (Berthe) l'ai en ce bois. (1218.) Conté m'a son affaire
et tout son errement. (1219.) Requis avons madame de cuer
très désirant. (2534.) Le roman de Flore et Blanceflor (les parents de Berthe aux
grands pieds) est tout aussi strict sous ce dernier rapport ; ex.: Quant jou perdu arai m'amie {Flore ^ 2112), mais il Test beaucoup moins sous d'autres. Les infractions à la première règle sont loin d'être rares, et cela sans qu'on puisse souvent en donner l'explication; ex.: Puis a sa mère regar\dé. (1087.) Mer ot passé sor Crestyens. (62.) S'autre oquison trové n'eust. (2572.) Dans les deux exemples suivants, au contraire, il n'est pas difficile de deviner ce qui a permis au participe de rester invariable : Gloris moult grant joie en a fait, (3137.) Moult grant joie i ont démené, (3153.) La combinaison grant joie ou moult grant joie est trop fréquemment employée pour n'être pas quelque peu usée ; aussi prend-elle rang parmi les locutions considérées comme neutres ou pouvant l'être, au gré du poëte. Le participe que suit son régime, descend rapidement la pente de l'invariabilité : Por cou que m'avez dit novele. (1329.) En non caloir a mis sa vie. (368.) El cuer li a planté une ente. (378.) Quant j'ai perdu ma douce amie. (784.) Et s'ante li a /ait grant joie. (365.) L'accord devient presque une rareté : Ont en amer mise lor cure. (228.) En comparant ainsi cet ouvrage au précédent, on est amené à penser que Flore et Blancefior est postérieur à Berthe aux grands pieds. A priori, cette hypothèse est des plus probables. Il arrive très fréquemment en effet que, lorsqu'un poëme a obtenu du succès par suite de l'intérêt excité par son héros principal, un second poëte désire tirer parti de ce goût du public et décrive soit les aventures du héros lui-même dans sa jeunesse, soit celles de ses enfants ou de ses ancêtres. C'est ainsi que se forment peu à peu les gestes épiques, en prenant ce mot dans le sens de famille. Nous croyons donc que c'est au succès de l'histoire de Berthe, personnage plus connu que ses parents, que nous devons l'existence du roman de Flore et Blancefior,
Les caractères principaux de Parise la duchesse sont sensiblement les mêmes que ceux du poëme précédent. Les infractions à la première règle deviennent de plus en plus fréquentes; ex. : Que il a ses barons de devant lui mandé, (JPa-
rise, 1020). Sor un mulet ambiant ont la dame monté, (918.) A tort a vostre famé de la terre geté. (2643.) Quant il de sa confesse a la dame accusé, (685.) La troisième règle est au contraire très bien observée, ce qui revient au même en réalité, puisque Tinvariabilité du participe fait ainsi des progrès d'un côté comme de Tautre : De son frère Beuvon qui perdu ot la vie. (i^O.) Perdu avez la tor, jamais n'i antrarez. (2092.) Si li dux vient caianz, perdu avons la vie. (123.) De Beuvon son serorge qui perdut ot la vie. (121.) Une seule fois, l'accord a lieu : Amenez les i a Beranger et Herdré (1844), et encore s'explique-t-il par la présence du régime immédiatement à côté du participe. Il serait cependant exagéré de croire que l'invariabilité du participe placé avant son régime (sauf dans le cas précédent) soit devenue un dogme; il n'en est point ainsi, des exemples le prouvent: S'en ont desseritéelsi cortoise moillier. (1610.) Quant Berangers ot dite tote sa volonté. (2875.) Por vos ai ge perdu ma tor et ma cité. (2097.) Il a misse la selle, s'a lo peitral fermé (1352), mais la tendance s'accentue toujours plus ; ex. : Il a levé sa main, si a soigné son front. (109.) Il a haisié les sainz, si est an piez sailliz. (486.) Nos avon moult cerchié et chastiaus et citez. (2897.) A la nueve Ferté ont fait la retornée (2351), et le temps n'est pas éloigné où elle envahira tout.
Aymeri de Noirhone^ une chanson de geste qui touche au roman d'aventures, doit être mis exactement sur la même ligne que le poëme précédent : aussi nous bornerons-nous à donner des exemples sans commentaires. Infractions à la première règle : Ce sont païen que tant ai desirré, (Aymeri^ f» 11*"».) Cas d'accord, lorsque le participe précède son régime : Devant qu'aurai conquise la cité. (f« 3^**.) Exemples d'invariabilité: Miex vient que j'aie esprouvé ma vertu, (f* 11'**.) Quar en Espaigne ai soufert paine grant. {P &"",) Si en ot fet fealté Aymeri. (f® 18'®.) Nous n'avons trouvé aucun passage dans lequel le participe fût en tête de la phrase.
Dans Gui de Bourgogne, Otinel et Floovant^ nous avons
des textes qui sont bien évidemment dn XIII» siècle, mais dont les manuscrits à nous connus ne datent que du XIV®. On comprendra donc qu'au point de vue de Torthographe, on ne puisse les placer tout à fait sur la même ligne que les documents du XIII« siècle même. Seules les formes nécessaires pour le vers ou pour la rime doivent être prises en considération. Nous ne nous dissimulons pas qu'une telle manière de procéder ne peut donner qu'une approximation et que nous nous privons peut-être ainsi d'éléments essentiels d'appréciation. Mais la difficulté de distinguer les fautes qui sont le fa it de Tauteur et celles qui doivent être mises à la charge du copiste est trop grande pour que nous prenions sur nous d'en faire le départ, surtout lorsque ces deux hommes son séparés l'un de l'autre par un siècle. Nous sentons fort bien qu'en agissant ainsi nous prêtons le flanc à une objection» Ce que vous faites pour quelques poëmes, pourquoi ne pas le faire pour tous? Pourquoi nous donner pour les autres des formes qui n'ont peut-être pas été écrites par l'auteur ? Nous répondrons que quand l'œuvre et le manuscrit sont contemporains, rinconvénient n'est pas grand. Ce que nous désirons, ce n'est pas de donner l'orthographe de tel ou tel poëte, c'est de présenter la caractéristique d'une époque, et cette caractéristique, les fautes voulues du copiste* nous la fourniront tout aussi bien que les formes écrites par l'auteur lui-même, puisque les unes comme les autres nous indiqueront l'opinion d'un homme de l'époque sur le cas en question.
Ces réserves faites, Gui de Bourgogne ne se distingue pas sensiblement des textes du XIII^ siècle que nous avons examinés jusqu'ici. Ici comme ailleurs, grant joie est traité comme une locution neutre : Quant li baron l'entendent, grant joie en ont mené. (G. de Bourg. ^ 3009.) Et quant Karles le
* DvL copiste en tant que copiste, c^est-à-dire les cas dans lesquels il s'écarte volontairement de l'orthographe de son original, sans nons préoccuper si ces fautes sont, oui ou non, des infractions aux règles.
voit, grant joie en a mené, (3927.) Chascuns a pris sa feme, grant joie i ont mené, (4008.) Une seule fois Taccord se fait: Muit an fu li rois liez, grant joie en a menée. (4266.) Dans les limites que nous nous sommes tracées, il n'y a qu'un seul exemple du participe placé en tête de là phrase et ce participe est invariable : Conquis avons les terres en viron et en lé. (13.) La règle d'après laquelle le participe s'accorde avec celui de ses régimes directs qui est le plus rapproché de lui, est fort bien observée ; ex.: N'a il castel ne vile que vos n'aies conq ise, (81.) N'a cité ne chastel, ne bourc, ne manantie,— Que je n'aie par force et par vertu conquise. (66.) Et si nos a randues nos terres et nos fiés. (3342.) L'accord ou l'invariabilité du participe suivi de son régime ne s'écarte pas des proportions ordinaires.
Il en est de même dans Otinel et dans Floovant ; on ne trouve que quelques exemples d'accord : François ont le chastel et conquise V enor {Fïoov., 574), contre un plus grand nombre où le participe reste invariable : Puis dit antre ses danz : Or ai je dit folie. (243.) Par saint Denis de France, j'ai pansé couardise. (244.) Et quant nus sire ara son ost banie — Et assamhlé sa grant chevalerie. {Otinel^ 173.) L'invariabilité se glisse même quelquefois dans la position la moins attaquable, c'est-à-dire lorsque le régime se trouve placé entre l'auxiliaire et le participe : Chascuns en son pais ai sa gant amené. {Fïoov.^ 2312.) Et l'arcevesques a la messe chanté. (Otinel, 2092.)
Dans le Roman de la Rose^ au contraire, la tendance est toute différente. L'accord est loin d'avoir subi d'aussi graves échecs, et cela non -seulement dans la première partie du poëmè, dans l'œuvre de Guillaume de Lorris, qui date de la première moitié du siècle, mais dans celle de Jean de Meung composée entre 1270 et 1275. Il semble que nous assistions à une réaction en faveur de l'ancien ordre de choses. L'invariabilité du participe précédé de son régime devient presque une rareté ; en voici cependant quelques exemples : Cil qui
tex choses ont veu. (Rose, 18432.) Selonc les erremens — Que leu vous ai ca arrière. (20812.) Même les participes i*avoir et de faire ne résistent pas à la tendance générale : Il a celé floiche à moi traite — Qui m'a ou cuer grant plaie faite. (1867.) Et s'il en eust la science — Ausinc bien eue devant. (17612.) L'exemple suivant : Les oreilles avoit mossues — Et trestotes les dents perdues (355) montre combien, à cette époque-là, le sentiment de l'identité d'avoir auxiliaire et d'avoir, verbe actif exprimant la possession, était encore vivant. Inutile de dire, que, de nos jours, une construction pareille ne saurait être tolérée. — Même lorsque le participe est en tête de la phrase, l'accord ne laisse pas que de se rencontrer : Car tant achatés les avoie. (8070.) Voire escrite la vous eusse. (16 415.) Emprise a merveilleuse paine. (5097.) La majorité n'en reste cependant pas moins acquise à l'invariabilité : Perdu les ait, se Dieus mç gart. (4130.) Car maintes fois oï les ai. (16696.) A ceus qui prie les auront.'(7612.) En revanche, lorsque le participe suit son auxiliaire en précédant son régime, la balance, rompue dans d'autres ouvrages en faveur de l'invariabilité, se rétablit. L'accord semble même l'emporter : Que parmi l'oel m'a ou cuer mise — La sajete par grant roidor. (1702.) Si crieng ausinc avoir perdue — Et m'esperance et m'atendue. (3981.) Onques mes n'avoie veue — Celé iaue qui si bien coroit. (114.) Ou il ot faite por s'amie — Mainte jouste et mainte envaie. (1191.) Il a endementieres prise — Une autre floiche que moult prise. (1848.) On remarquera que, dans tous ces exemples, l'accord est d'autant plus inattendu, que le participe, quoique suivi immédiatement de son régime, ne se trouve cependant pas dans le même vers.
Cette réaction contre l'invariabilité va même parfois trop loin, puisqu'elle a poussé l'auteur à faire accorder dans un passage le participe avec un nom qui n'est pas son régime, mais qui est le sujet de l'infinitif dépendant de lui : Et la pesance et les ennuis — Qu'el soffroit de jors et de nuit — L'avoient molt fête jaunir. {Rose 299.) Nous avons vu que nos
grammairiens actuels écrivent comme Guillaume de Lorris, lorsque le participe n'est pas celui du verbe faire. Ajoutons qu'il semble plus logique de laisser invariable le participe quel qu'il soit, puisqu'en réalité le complément direct n'est autre que la proposition infinitive toute entière, laquelle ne saurait être considérée que comme une locution neutre. La distinction introduite dans nos grammaires entre : Je l'ai entendue chanter, lorsqu'il s'agit d'une femme, et: Je l'ai entendu chanter lorsqu'il s'agit d'une chanson, est une des trop nombreuses subtilités établies par des grammairiens soucieux de séparer des choses que personnes ne confond. Devant la logique, le participe doit rester invariable dans un cas comme dans l'autre.
Avec le Roman de Renart,^ nous retombons dans le grand courant du XIII« siècle, dans celui qui diminue de plus en plus les cas d'aocord du participe. Sous l'influence du verbe avoir^ l'invariabilité s'établit parfois dans des phrases où le régime précède son participe ; ex.: Qui grant pitié en a eu. {Ren. 3645.) Primant qui paine a eu mainte. (4512.) Dans la phrase suivante : He Dieus I fait il, com poi de joie — M'a Dieus doné en ceste vie (7308), on peut se demander s'il n'y a qu'une simple négligence ou si l'auteur a réellement eu l'intention d'accorder le participe avec poi. Cette dernière hypothèse semble la plus probable. — Lorsque le participe précède son régime, il va sans dire que l'invariabilité l'emporte de beaucoup sur l'accord, surtout lorsqu'il s'agit du verbe faire; ex.: Renart, à qui tarde l'issue — Li avoit fet une treslue. (6875.) Aincois li a fet sorde oreille. (971.) A cest mot li a fait la moe. (6208.) Et avez fet grant mesprison. (3872.)
Terminons l'étude de cette période par le tableau complet pu traitement éprouvé par les participes dans les trois mille premiers vers de Huon de Bordeaux:. Dans cent quatre-vingtdix-huit cas, le participe précède son régime ; il s'accorde avec lui cent soixante et une fois et reste invariable trente-sept.
Dans cinq cas seulement, le participe est en tête de la phrase; il ne s'accorde qu'une fois. Sur trente-deux passages enfin, où il est placé entre son régime et son auxiliaire, nous trouvons vingt-huit cas d'accord et quatre d'invariabilité. Ce dernier résultat est loin de concorder avec la moyenne générale du XIII® siècle. Il doit s'expliquer par le caractère picard de l'œuvre.
Remarquons que certaines expressions négatives, telles que goiUte, créature^ etc., sont déjà envisagées par notre auteur comme neutres : Les ex li bendent que n'a goûte veu, (Huon, 9246.) Car cil ont si le marcié descombré — Que jou n'i ai créature trowvé. (4111.) Nous ne dirions pas autrement aujourd'hui, en remplaçant toutefois créature par personne, — La faute qui consisterait à faire accorder le participe avec son complément indirect de temps, ne se rencontre guère dans notre texte ; exemple : Aincois qu'aiiez XII lieues aie, (3166.) En revanche, l'invariabilité s'est étendue abusivement à des cas où le régime qui indique le temps, est non indirect, mais direct ; ex. : XXX ans ou plus i a bien conversé (3086); converser est en eflfet ici un verbe transitif, comme l'est passer dan^ le passage suivant : Amirés ert, VIIZ^T ans oi passés, (5802.) Dans ce dernier exemple avoir passé tel âge n'a pas encore tout à fait le sens actuel. —Quoique en général le vieux français s'attache plus à l'idée qu'à la forme extérieure, on n'en trouve pas moins quelques exemples où il a suivi le principe contraire; exemple : Et moult i ont de vostre genitué, (8211.) Moult a été considéré ici comme une expression neutre du singulier, ce qu'il est en effet devant la grammaire (multum), et non comme un nom collectif, comme le demanderait l'idée • qu'il représente.
En résumé, au XIII« siècle, l'invariabilité du participe fait de grands progrès, mais elle est loin de les faire d'une façon régulière. La proportion entre l'accord et le non-aècord lorsque le participe précède son régime, donne un résultat toujours plus fort en faveur de ce dernier, mais, par un phénomène
étrange le participe placé en tête de la phrase, celui qui a en somme commencé le mouvement, n'est point aussi rigide dans son invariabilité pendant cette période-ci que pendant laprécé- -dente. L'influence exercée sur le participe par son régime direct placé avant semble commencer à fléchir ; l'invariabilité s'établit parfois dans cette position sans cependant y prendre jamais des proportions considérables. Sous ce rapport-là, nous n'avons pas à signaler un acheminement vers l'état actuel, lei du moins qu'il est fixé dans nos grammaires. Le trait saillant de cette époque, c'est une tendance à l'afifaiblissement de toute règle et une grande latitude laissée au poëte dans l'emploi de l'accord. La différence si tranchée observée au XII® siècle entre les deux dialectes principaux qui se partagent la France, subit, elle aussi, une atténuation par l'affaiblissement de ces dialectes eux-mêmes.
i 7. XIV siècle.
Le XIY® siècle est loin d'être aussi riche que le XIII® en œuvres littéraires. Le déclin de la chanson de geste que nous avons déjà remarqué dans la période précédente , s'accentue dans celle-ci. Les poèmes épiques n'ont plus le même caractère populaire ; ce ne sont plus que les derniers soupirs d'un art expirant et, comme il arrive généralement en pareil cas, la qualité €St remplacée par la quantité. Le roman de Baudouin de Sebourcen est un exemple frappant. En revanche, la prose commence à prendre tournure et occupe une place toujours plus considérable. Nous n'avons pas crû cependant devoir en faire la base unique de cette étude, les rajeunissements du texte étant là bien plus à craindre que dans la poésie.
C'est toutefois à un ouvrage en prose qu'appartient la première place au XIV® siècle. L'histoire de saint Louis, de Joinville^ écrite vers 1310, est à tous les points de vue un monument d'une trop haute importance pour ne pas mériter la plus grande attention. La confusion, l'absence de toute règle fixe, qui nous a paru le trait distinctif du XIII® siècle, semble exis-
ter encore ici. On remarque cependant que les cas d'invariabilité du participe précédé de son régime sont moins fréquents qu'on ne pourrait le croire ; voici tous ceux que nous avons relevés : Chaï en la place que Tost avoit fatt pour boucher le fleuve. {Joinv. pag. 65.) Aus chauciées que Fost avoit fait, (Pag. 66.) Ces choses que vous ai ge ramenteu. (Pag. 86.) E» remembrance de ceulz que il avoient enterré. (Pag. 152.) Des murs et des tours que vous y avez fet. (Pag. 193.) Ces gens estranges que le roi avoit apaisié, (Pag. 217.) Leurs dons et leurs aumosnes que tes devanciers leur auront donné, (Page 239.) Grant partie des faiz nostre saint roy que je ai veu et oy. (Pag. 245.) Encore dans plusieurs, c'est le verbe faire qui est en cause et dans d'autres, ce sont des locutions employées comme neutres (grant partie^ ces choses)^ qui ont empêché l'accord. Lorsque le participe est suivi de son régime, l'invariabilité, quoique formant la majorité des exemples, n'est cependant pas rigoureuse ; exemple : Il avoit leue la Bible et les. livres qui sont encoste la Bible. (Pag. 207.) J'ai veues lettres scellées de trente-deux sceaux. (Pag. 213.) J'ai pardue ma mère. (Pag. 189.) Un fort vent ot rompues les cordes des^ ancres de sa nef. (Pag. 43.) Le Sarrazin avoit ostée sa touaille de sa teste. (Pag. 95.) La différence de traitement du participe précédé de son régime et de celui qui en est suivi, est marquée d'une manière frappante dans les deux phrases suivantes, où le complément direct placé entre deux participes exerce soa influence sur le second seulement : Orent desconfit les serjans le roy et chaciés de la ville. (Pag. 177.) Quant nous eume& desconfit les Turs et chaciés de leur herberges. (Pag. 77.) La construction dans laquelle le participe est placé en tête de la phrase, ne se présente qu'une fois dans notre texte : Le Sarrazin qui sauvez nous avoit. (Pag. 98.) Nous voyons ainsi qu'elle a à peu près disparu de l'usage. On en trouve, il est vrai, quelques exemples encore dans les poèmes postérieurs, mais le fait en lui-même ne prouve rien, la langue des vers conservant long temps encore des tournures inusitées dans le langage courant.
Les différentes œuvres de Jean de Meung qui ont été composées au XIV® siècle (le Trésor, le Testament^ le Codicille), n'offrent pas grand intérêt au point de vue de la question qui nous occupe. Les règles sont un peu moins bien observées que dans \e Roman de la Rose ; cependant les exemples d'invariabilité du participe précédé de son complément sont rares ; exemple : Eust tant les pécheurs haï. {Très., 812.) La règle d'après laquelle le participe s'accprde avec le plus rapproché de ses régimes est encore rigoureusement suivie : Le monde et son orguel ont par leur sens plessié. {Test, 805.) Qui le passage et le pont a — Fait pour passer tous espirans — Au père et au filz suspirans. (Très., 1173.)En revanche l'invariabilité du participe suivi de son régime a fait de grands progrès ; exemple : Fors qu'elles ont trové ceste novelle forge. (Test, 1254.) Dieu t'a de bien aquerre donné grâce et pooir. {Test., 345.) Quant chascun a de nous ew — Tel part com il lui a pleii. (Cod., 66.)
LaVie de saint Alexis est la quatrième et dernière rédaction de la légende dont nous avons étudié les différentes formes depuis le XI® siècle. Les règles modernes y sont presque complètement suivies. Sur cinquante passages où le participe est précédé de son régime, il s'accorde quarante-huit fois; ex.: S'a bien les messagiers ouïs et entendus. {Vie saint Al., st. 7id.) De ta bêle jouvente — Qu'as tenue si vile. (St. 1816.) Or m'avez vous lessie de tous biens esgarée. (St. 184 d.) Dans ces quarante-huit cas nous rangeons deux exemples où le substantif ordre est employé comme féminin, ce qui est fréquent en vieux français ; il est probable que Ve muet qui termine ce mot a été pour quelque chose dans le changement de genre; ex.: Il a dix et set ans que son ordre a guerpie. (St. 102 d.) En droit les cos chantans a son ordre guerpie. (St. 35a.) Des deux exemples où l'accord ne se fait pas : Dieu vous rende lez biens que m'avez otroié. (St. 105 d.) Et hont tant de leur biens à povrez gens donné (St. 56), le premier ne s'explique guère, et le second est en contradiction avec l'u-
sage habituel du vieux français, puisqu'il fait prédominer la lettre sur Tesprit. Le participe ne précède que treize fois son complément direct ; onze fois il reste invariable ; ex. : Il a dis et set ans en ceste ville esté — Et a pour moy souffert mainte grant povreté. (St. 84a.) Je n'ay pas à mon cors fait moût de sez deliz (St. 1556.), et deux fois il s'accorde : Il a prise la lestre. (St. 1656.) Mez le clerc a hapée — Sa main qui estoit noire et mesgre et très-halée. (st. 89 c.)
L'immense épopée de Baudouin de Sébourc (26 324 vers) est, dans son ensemble, moins rapprochée des règles modernes que le poëme précédent. La raison en est du reste facile à comprendre. A une époque où la poésie épique voyait d'autres genres lui succéder dans le goût du public, elle ne pouvait plus guères se faire accepter qu'en restant vieille. Désespérant de plaire à la nouvelle génération dans son ensemble, elle veut au moins se faire bien venir des personnes qui aiment un certain parfum de vétusté et qui se rappellent avec regret les belles chansons de geste des siècles précédents. Ajoutons que les créations très médiocres des derniers poètes épiques ne pouvaient que gagner à être encadrés dans tout ce luxe de formules et de tournures archaïques qui leur donnait un certain cachet de distinction. Tout ceci pour faire comprendre pourquoi ce n'est pas dans Baudouin de Sehourc qu'il faut aller chercher l'usage réel du XIV® siècle. Comme on pouvait presque s'y attendre a priori^ c'est dans le plus conservateur des dialectes de France, dans le dialecte picard, qu'est écrit ce long poëme inachevé en vingt-cinq chants.
L'accord du participe avec le régime qui le précède, n'est que très rarement troublé ; voici cependant quelques exemples d'invariabilité : Les pièges qu'il avoit en prison tenu tant. (B. de Seh, XVII, 301.) A! Sire, dist li bers, telle joie ai eu. (XVII, 620.) Si sui dolans au coer c'aucune courtoisie — N'aves fait à ches II. (XXII, 220.) Les sains ot aporté de Dieu le tout puissant. (XXIV, 366.) Et puis li a dit : Sire, chaiens a II dansiaus — Qu*envoiet i aves esrant par vo bediaus. (IX,
o92.) En revanche, l'accord du participe avec le régime qui le suit est beaucoup plus fréquent que dans les autres poèmes du XIV® siècle; ex.: Vous venes quant avons vaincue Testormie. (XIIL 861.) Ont gerpie la table; en estant sont sali. (XXIII, 933.) Puis a traité Tespée. (VIII, 495.) Quant Anemis ara faites ses volentés. (IX. 231.) Sus cestui Bauduin ay prise ma chanson. (I, 46.) En sa main li a mise — Toute son hérité qu'il tint jusqu'à Falise. (I, i23.) Que si tost que j'aurai faite m'entention. (XIV, 1248.) On remarquera que le verbe faire ne résiste pas plus que les autres au courant qui emporte le poète vers les vieux usages. Lorsque le participe est placé en tête de la phrase, l'auteur hésite ; on trouve à peu près autant d^ cas d'accord que d'invaiiabilité; ex.: Perdut avoit X sols. (VII, 404.) Juret aves ma mort et ma destruction. (XVIII, 486.) Fait aves le falie et moult petit exploit. (XIX, 162.) Or lairai des bastars, dit en ai la rachine. (XXI, 95.) Mariée vous ai aujourd'hui richement. (XXIII, 207.) Délivrée m'avez de mort dure et pesant. (V, 404.) Cslt promise le m'a. (V, 472.) Que par mais (?) mariage bien honnie m'a on. (IL 105.)
Lorsqu'un temps périphrastique du verbe faire est suivi d'un infinitif qui a lui-même un sujet ou un régime, le participe reste en général invariable ; ex.: Que les iex li a fait de la teste voler. (JB. de Seh,, XXII, 465.) Dans deux cas cependant il s'accorde : Et ses pères l'a faite telement aourneir — Que de si bêle chose n'oy mes recorder. (XII, 706.) Qu'il les ont fais tous V a terre tresbuchier. (VIII, 310.) En rapprochant ce dernier exemple de celui-ci : Toutes les a oies leur mesfais recorder (XVI, 865), on pourrait penser que nous assistons ici à la naissance de la règle moderne, d'après laquelle le participe placé dans cette position (sauf celui de faire)^ s'accorde avec le sujet de l'infinitif. Mais le premier passage cité (XII, 706), dans lequel l'accord se fait avec le régime de l'infinitif, montre qu'il ne faut voir ici que des faits isolés et non raisonnes d'attraction.
La plupart des observations faites à propos de Baudouin de Sehourc peuvent s'appliquer à Hugues Capet. Les tournures anciennes y sont cependant moins fréquentes, de sorte que ce texte représente mieux que le précédent l'état réel de la langue du XIV® siècle. Des trois cent vingt-sept participes que nous avons relevés dans les six mille trois cent soixanteun vers du poëme, deux cent dix-huit sont précédés de leur régime. De ces derniers, cent quatre-vingt-neuf s'accordent; Jex.: Qu'à dames, à pucellez avoit leur cuers tollus (H. Cap.^ 326) et vingt-neuf restent invariables; ex.: Droguez lez a veu^ si les monstre à Beuvon. (6224.) Comment il ot en France grande guerre acquievé. (6306.) Et Flore pour Beuvon a grant joie mené. (6302.) La proportion est un peu plus forte en faveur de l'accord (soixante-un contre sept) lorsque le régime est placé entre l'auxiliaire et le participe, que lorsqu'il précède l'auxiliaire (cent vingt-six contre vingt-un). Le participe occupe treize fois la tète de la phrase ; il ne s'accorde qu'une seule fois et reste douze fois invariable ; ex.: E fu fleux au franc duc qui perdu ot le vie. (4206.) Dans les cent dix-sept autres cas où il est suivi de son régime, mais précédé de l'auxiliaire, nous ne trouvons que Irojis cas d'accord ; ex.: Il ont closze la porte qui estoit de sapin. (1248, pag. 64.) Qu'il eut espousée la pucelle au crin blon. (1785.)
En somme, l'impression générale qui nous semble résulter de l'étude des textes du XIV« siècle, c'est que l'avènement des règles modernes approche. L'invariabilité du participe précédé de son régime, laquelle avait pris à la fin du XIII® siècle des proportions assez étendues, est rentrée dans des limites tout à fait normales. En revanche, les cas d'accord du participe avec le complément qui le suit deviennent de plus en plus rares et l'invariabilité devient une véritable règle. Que l'on supprime les exceptions de part et d'autre, et l'on arrivera aux principes modernes. Le XIII® siècle avait un aspect assez confus, le XIV« siècle au contraire marche d'un pas sûr dans une voie au bout de laquelle on aperçoit déjà l'usage actuel.
§ 8. XV« siècle.
Au point où nous en sommes arrivés, on comprendra qu'il soit inutile de répéter chaque fois des règles qui sont encore celles de nos grammaires actuelles et que nous nous bornions à signaler et à expliquer si possible les exceptions que nous pourrons rencontrer sur notre route. C'est encore un historien, Froissart, qui ouvre le XV® siècle. La rédaction de ses Chroniques que nous avons suivie, a un caractère picard très prononcé ; aussi y trouve-t-on des traces nombreuses de déclinaison, plus que ne pourrait le faire supposer Tépoque avancée de sa composition. Nous n'avons relevé que deux passages où le participe s'accorde avec le régime qui le suit : Il flsent rengier les batailles enssi que ordonnées les avoient l'autre jour. {Frois.^ tom. II, pag. 162.) Le conte Raoul d'Eu qui confortés les avoit. (Tom. III, pag. 18.) L'accord s'explique peut-être par le fait que le complément est un pronom, lequel, comme nous l'avons vu, présente à l'esprit d'une façon plus nette que le substantif l'idée du genre et du nombre. L'invariabilité du participe précédé de son régime est assez fréquente ; ex.: Chiaux qui li rois engles avoit laissiet en Escoche. (Tom. II, pag. 316.) Ot bien seans à table LX dames que elle avoit pryet et mandet. (Tom. II, pag. 115.) Nous ne rangerons cependant pas dans cette catégorie l'exemple suivant : Gel afaire que vous avez oy (Tom. II, pag. 30), le substantif afaire étant encore masculin au XV® siècle. Il en est du même du mot osuvre ; ex.: Taus les fes et les œuvres que li roys avoit fais (Tom. II, pag. 96) auquel nous avons conservé son genre primitif dans l'expression : le grand œuvre. La règle qui veut que le participe ne s'accorde qu'avec le régime direct le plus rapproché de lui, est encore observée par notre auteur; ex.: Or ayje che livre et ceste histoire augmentée par juste enqueste que j'en ay fait. (Tom. II, pag. 1.)
Les œuvres i* Alain Chariier ne nous sont connues que par
une édition de 1617, édition que sa date elle-même doit rendre suspecte, puisqu'on était loin d'avoir alors le respect religieux des textes qui distingue notre époque. Aussi avons-nous dû laisser de côté ses ouvrages en prose et nous borner aux poésies, que la rime et le nombre des syllabes garantissent jusqu'à un certain point contre les tentatives de rajeunissement. Môme en restant dans ces conditions-là, nous avons rencontré un certain nombre de cas où le participe s'accorde avec son régime postposé ; ex.: Trespercée — As mon ame de douleur. {Al, Chart. pag. 797.) Ainsi ouye — M'avez de desplaisir fournie. (Pag. 657.) Tant que perdue eust sa franchise. (Page 703.) Quant il a entreprise — Une si gracieuse emprise. (Pag. 600.) Avez vous prise ceste adresse — De l'amer tousjours sans rappel. (Pag. 499.) Icil qui n'ont pas maintenuz — Leur bonsfaictz ne bien retenuz. (Pag. 618.) Elle luy respondy qu'acquise — Avoit foie pensée et quise — La guerre pour son cueur grever. (Pag. 699.) Quant il eut dite — L'opinion qu'après luy je recite. (Pag. 566.) On remarquera que, dans la plupart de ces exemples, le participe est à la rime, ce qui explique en une certaine mesure son accord. Les cas d'invariabilité lorsque le régime précède, sont moins fréquents; ex.: Quant j'euz ces parolles ouy, (Pag. 528.) Qui grâce avoit bien dessarvy. (Pag. 704.) Dont en ce livre la querelle — J'ay mis^ en rime telle quelle. (Pag. 683.) Mercy d'amours ragieis avoye. (Pag.727.)
Le rapport est inverse dans quelques poésies philosophiques publiées par Méon à la suite du Roman de la Rose et qui, à en juger d'après leur forme, doivent être du XV* siècle. Nous n'avons relevé qu'une seule fois l'accord du participa avec le régime qui le suit : Car aussitôt que Dieu eut faicts — Les élémens qui sont parfaicts. {Font, desam,^ 232.) L'invariabilité du participe précédé est un peu moins rare : Jusqu'à mon songe les eus veu. (77.) Les sept planètes que j'ay dict, (407.) Car nature a tousjours la chose — Créé comme icy je l'expose. (Nie. Flam,^ 709.) L'herbe triomphante royale
— Laquelle ont nommé minérale. (805.) Il est difficile de voir dans ces exceptions autre chose que le caprice de l'auteur.
Les Farces^ sotties et moralités contenues dans le recueil de P. L. Jacob sont extrêmement régulières. Nous n'avons relevé qu'une seule exception dans la farce de Pathelin : Telz noises n'ay je point aprins, {Path,^ pag. 55.) Encore faudraitil être bien sûr que noise était au XV* siècle un substantif féminin, ce dont la forme telz peut faire douter. Il est probable cependant qu'à cette époque-là il était encore loisible d'employer pour le féminin la forme dérivant directement du latin, laquelle n'avait qu'une terminaison pour les deux genres. La farce du meunier présente en revanche une faute indubitable : J'ay bons champions fréquenté. {Farce du mun.^ page 260.) Dans la Condamnation de Bancquet^ le participe s'accorde deux fois avec le régime qui le suit : Hz ont trouvez des ' ennemys — Qui leur ont fait guerre impartable. (Banc, page 329.) Encore n'ay je pas appellée — Scavez vous quoy ? fine gelée. (Pag. 332.) L'accord est d'autant plus insolite dans ce dernier cas que le complément est séparé de son participe par toute une phrase incidente. Le besoin de la rime l'a emporté sur toute autre considération. En somme, le langage populaire, tel qu'il nous est représenté par ces pièces dramatiques, avait adopté, dès le XV« siècle, les règles qui sont maintenant encore consignées dans nos grammaires.
Villon n'est pas moins rigoureux dans la manière dont il traite le participe ; nous n'avons relevé chez lui qu'une seule infraction aux règles actuelles : ToUu m'as la haulte franchise
— Que beauté m'avoit ordonné» (Grand Test., 461.) Le seul trait par lequel il se sépare de l'usage moderne, c'est qu'il place assez souvent le régime entre l'auxiliaire et le participe, construction qui a persisté jusqu'au milieu du XYII^ siècle. Il augmente ainsi, mais d'une manière tout à fait régulière, les cas d'accord; ex.: Mort, j'appelle de ta rigueur — Qui m'as ma maistresse ravie. (978.) Le Franc Grontier et sa compaigne Helaine — Eussent ceste doulce vie hantée. (1481.)
Les Cent nouvelles nouvelles présentent un certain nombre d'irrégularités; Tinvariabilité du participe suivi de son régime y est violée plus d'une fois; ex.: Ceulx qui n'avoient pas eue ceste eureuse journée. {Cent nouv.y tom. I, pag. 3.) Vous m'avez bien celée ceste bonne chère. (Tom. I, pag. 4.) Il n'avoit pas perdue sa peine. (Tom. I, pag. 62.) S*elle avoit mise sa levrière dedans. (Tom. I, pag. 170.) Pour ung pouvre coup que j'ay accollée ma femme. (Tom. I, pag. 176,) D'avoir si bien allyée leur belle flUe. (Tom. Il, pag. 13.) D'avoir perduz les instrumens de monseigneur le curé. (Tom. II, pag. 82.) Non pas qu'il eust perdue l'entière cognoissance de raison. (Tom. II, pag. 124.) La simplette avoit perdue toute couleur. (Tom. II, pag. 248.) Dans un cas, où deux participes précèdent leur régime commun, le second seul s'accorde : S'il avoit bien tansé et villannée sa femme (Tom. I, pag. 30), ce qui montre que nous avons ici non un accord réfléchi, mais une attraction irraisonnée. Si l'on s'étonne de retrouver autant d'irrégularités dans un texte tout populaire, on peut répondre qu'un bon nombre des récits contenus dans ce recueil avalent bien certainement couru depuis longtemps dans la bouche du peuple avant d'être écrits pour Louis XI et qu'ils gardent sans doute çà et là quelques traces archaïques de leur ancien état.
Les Mémoires de Philippe ae Commines n'offrent au point de vue du participe rien qui ne puisse être signé par un auteur moderne. La règle actuelle, d'après laquelle un participe suivi d'un infinitif s'accorde avec le sujet de cet infinitif, est déjà mise en pratique par notre auteur; ex.: J'ai parlé des malheurs que j'ay veus suivre les gens après une bataille perdue par un roy ou duc. {Comm,^ pag. 50.)
Nous assistons donc au XV« siècle à la victoire presque complète des principes modernes ; les exceptions diminuent de plus en plus et finissent par devenir négligeables.
i 9. XV1« siècle.
L'accord du participe avec le régime qui le suit, a disparu de l'usage à la fin du XV® siècle. Il ne laisse cependant pas que de s'en trouver quelques exemples au XVI®, mais d'une manière tout à fait isolée et avec les besoins du vers pour excuse. Ronsard dit par exemple : Ont d'avirons ja couvertes les eaux. (Boc, pag. 319.) Je respondray : J'auray toujours esprise — D'un souvenir l'âme qui vit en moy. (Franc, pag. 155.) Or je scay bien qu'après t'avoir monstrée — Ta race, hélas ! tu fuiras ma contrée. (Pag. 211.) Lorsque le participe est précédé ' de deux régimes, cet auteur le fait accorder avec le dernier, fidèle en cela à l'usage ancien : A ses amis et sa tenelaissée. (Pag. 208,) Ayant ta ville et ton père oublié. (Pag. 69.) Lorsque voicy les fantosmes de ceux — Dont la grand mer en vagues départie — Avoit les corps et la vie engloutie. (Pag. 107.) La construction dans laquelle le régime se place entre l'auxiliaire et le participe, commence à passer de mode ; on en trouve cependant encore quelques exemples : Je n'ai jamais telle douleur receue, (Pag. 44.) Tu as ta fille à ce Troyen^^romise. (Pag. 124.) Les cas d'invariabilité du participe précédé de son régime sont très rares ; ex.: Qui fil, aiguille et ouvrages legiers — Avoient laissé pour voir les estrangiers. (Page U3.) D'avoir sur lui tant de coups despendu, (Pag. 134.) Il est vrai qu'on en. trouve dans la plupart des auteurs du temps. L'injure qu'il li avoit fait. (Amyot, Vie de Démosthènes^ nomb. 3.) De la paourque chacun avoit eu. (Seyssel, Guerres civiles, liv. I, chap. 2. pag. 229.) Je rie les ay fait mie, mais les oyant reciter, les ay retenu. (Rabelais, Garg. I, 13.) Car péremptoirement luy furent déniées, par autant qu'il les avoit eu de Gargantua. (I, 20.) S'exerceans le corps comme ils avoient les âmes auparavant exercé (I, 24 ap. Ménage), mais il a loin de là à l'assertion de Ménage (Observ.y tom. I, chap. XXII) que « du temps de François I®*" la plupart des écrivains eussent dit : Les lettres que j'ai reçu » et que « Rabelais ne
parlejamais autrement. »Nous n'avons pas de moyens de réfuter matériellement cette dernière affirmation, l'édition de Rabelais que nous avons eue entre les mains, n'étant pas assez sûre au point de vue de l'orthographe pour servir d'argument, mais tout le développement historique du participe proteste contre elle comme contre la première. Comment? L'accord du participe avec le régime qui le précède, accord si bien établi à la fin du XV« siècle que les exceptions se réduisent à un mini- .mum, et si solide à la fin du XVI« qu'il est formulé comme règle, cet accord aurait subi une éclipse totale sous François I®"* (1515-1547)? Les écrivains de cette époque auraient brusquement rompu avec un principe consacré par les siècles et destiné à vivre longtemps encore après eux? Nous avons, il est vrai, fait remarquer nous-mêmes qu'au XIII« siècle il s'était produit sur ce point un certain ébranlement et que les exceptions avaient augmenté dans une proportion considérable. Mais les circonstances étaient alors bien difierentes. Tout d'abord, ce mouvement n'est pas circonscrit dans l'espace de cinquante ans ; commençant avec le XIII® siècle, il atteint son apogée vers 1300, puis décline insensiblement pour mourir à la fin du XV« siècle. Ensuite et surtout, il s'explique philosophiquement : par suite du développement du parfait périphrastique, qui passe de la signification latine à la moderne, l'influence exercée sur le participe par le régime qui le suit, diminue, ce qui se traduit par une diminution d'accord. Quoi d'étonnant à ce que, par contre coup, l'accord du participe avec le régime qui le précède ait été quelque peu atteint? L'attaque n'a pas réussi, parce que le complément placé dans cette position était encore assez intimement uni au participe pour le dominer, mais elle était dans la logique de la situation. Rien de pareil au XVI» siècle; aussi devons-nous penser que Ménage n'a basé son assertion que sur des faits isolés.
Une fois bien établi, l'usage devait être énoncé sous forme de règle; c'est ce qu'a fait Marot dans des vers souvent cités, en particulier par Ménage et par Vaugelas :
Enfans, oyez ane leçon :
Nostre langue a ceste façon Que le terme qui va devant Volontiers régit le suivant.
Les vieux exemples je suivrai Pour le mieux; car, à dire vrai, La chanson fiit bien ordonnée Qui dit: M'amour vous ai donnée, Et du bateau est estonné Qui dit : M'amour vous ai donné.
Voilà la force que possède Le féminin quand il précède.
Or prouverai par bons témoins.
Que tous pluriels n'en font pas moins n faut dire en termes parfaits:
Dieu en ce monde nous a faits; Faut dire en paroles parfaites :
Dieu en ce monde les a faites.
Il ne faut point dire en effet:
Dieu en ce monde les a fait, Ne : nous a fait pareillement, Mais : nous a faits tout rondement
Le trait par lequel il termine la pièce :
Parquoi quand me suis avisé, Ou mes juges ont mal visé, Ou en cela n'ont grand science Ou ils ont dure conscience,
prouve à la vérité que la règle rencontrait quelques contradicteurs, mais Tunanimité avec laquelle elle a été suivie dès lors montre qu'ils ne devaient être ni nombreux, ni puissants.
§ 10. XVII* siècle.
Par suite de l'impossibilité absolue de faire accorder le participe avec le complément qui le suit, les poètes ont été privés d'une grande facilité. Quelques écrivains de la première moitié du XVII« siècle s'appliquent à garder tout au moins la faculté de placer le régime entre l'auxiliaire et le participe; ex.: Et je n'ay seulement l'affaire di/fôréc. (Scarron, Jodelet, IV, 7.) La
fureur contre vous m'avoit Tame saisie. (V, 4.) Si le but de ceste pensée —A ma conscience offensée. (Voiture, Poésies, pag. 43.) Le serpent dont je fus atteint — Avoit ses embusches dressées. (Pag. 48.) Je crois qu'il a les sens perdus. (Pag. 144.) Mais cette liberté devait, elle aussi, leur être bientôt ravie.
Si Tusage était bien établi dans ses grandes lignes, il était loin de l'être dans tous ses détails d'une manière claire, et les controverses auquel il donna lieu ne pouvaient que le troubler. La question des participes fit éclore une polémique ardente, dans laquelle se distinguèrent surtout Vaugelas et Ménage et à laquelle prirent encore part le P. Bouhours, Dupleix, Lamothe Le Vayer, le P. Rapin, Arnaut, Patru et Th. Corneille. Nous allons essayer de donner une idée de la lutte et de juger les coups.
Disons dès l'abord que tous ces grammairiens s'efforcent de restreindre l'accord du participe et inventent un certain nombre d'exceptions en général peu justifiées. Mais il se forme bientôt dans leur sein deux partis, l'un ne voulant pas aller aussi loin que l'autre. Ménage est le chef de la fraction modérée, tandis que Vaugelas est le représentant le plus autorisé de ceux qu'à un certain point de vue on peut appeler les avancés, mais qui sont assurément les moins logiques. Ce n'est cependant pas contre Vaugelas que Ménage dirige ses traits les plus acérés; c'est le père Bouhours qui est en général l'objet de ses sarcasmes. Il l'appelle parfois le précieux père Bouhours ou, tout court, sa Pretiosité; il va même jusqu'à dire quelque part : « Par la passion qu'il a de me reprendre, il s'est avisé de soustenir cette opinion insoustenable. • {Ohs.^ tom. II, chap. CXXVII.) Aux côtés de Ménage viennent se ranger Dupleix, Lamothe Le Vayer et Th. Corneille, tandis que Vaugelas et Bouhours sont soutenus par Arnaut, Patru et le P. Rapin.
Commençons par les points non controversés: Ménage affirme sans être contredit que lorsque le sujet est placé après le verbe, l'accord n'a pas lieu; il dit par exemple: La peine que m'a donné cette affaire. Il reconnaît cependant que Ma-
rot a écrit dans Tépître à la princesse de Navarre: Et au dit lieu — M'a suivie mon escurieu, et que Charpentier, traduisant répigramme d'Ausone sur Didon, a dit : Pauvre Didon, où Va réduite — De tes amans le triste sort ? On cherche vainement ce qui a pu pousser notre grammairien à poser une règle aussi bizarre.
C'est lui au contraire qui soutient le parti de la raison sur le point suivant : Vaugelas et ses acolytes prétendent que le participe est invariable lorsqu'il est suivi de quelque autre mol dans la phrase ; ils veulent bien écrire : Les lettres que j'ay reeeues^ mais ils disent : Les lettres que j'ay reçu depuis deux jours ; suivant le P. Bouhours « le participe est suffisamment soutenu par ce qui suit, •» phrase à laquelle il nous est impossible de découvrir un sens clair. Ménage insinue que son adversaire lui-même n'avait jamais suivi cette règle avant ses Nouvelles remarques; il est appuyé par l'auteur des notes de l'édition de Vaugelas, Th. Corneille.
Le second point en discussion touche à une distinction que voudrait établir Vaugelas entre le participe des verbes actifs et celui des verbes pronominaux ; il veut dire : Le commerce nous a rendu puissans, mais : Nous nous sommes rendus puissans» Il tient, dit-il, cette règle d'un de ses amis qui l'avait apprise de Malherbe; il avoue cependant que Malherbe lui-même ne l'a pas toujours observée. L'avantage qu'y trouve notre auteur, c'est « qu'elle distingue les actifs des passifs. » Nous prenons ici sur le fait ce goût exagéré pour les subtilités qui caractérise en général les grammairiens. Il soutient autre part sa règle en disant que dans le premier exemple < le sens ne finit pas avec la période. » S'il veut indiquer par là que jjutssans fait en quelque mesure partie du complément direct, il a raison ; mais on voit aisément qu'il en est exactement de même dans le second cas. La raison véritable de Vaugelas, c'est la première, c'est ce désir immodéré de séparer à toute force ce qui ne demande qu'à rester uni.
C'est encore dans un amour mal placé pour la clarté que
Vaugelas excepte des règles d'accord les participes des verbes terminés en oire^ oitre. andre, endre^ indre, aindrCy eindre et oindre^ quand il existe des substantifs semblables au féminin de ces participes. Il veut que l'on écrive : C'est elle qu'on a plaint^ et: C'est une chose qu'on a toujours craint^ de peur que quelqu'un n'aille prendre ces participes pour des noms. On n'est pas plus puéril.
Une seule fois, Vaugelas fait, semble-t-il, violence à son caractère ;« il se refuse à admettre une distinction établie par ses adversaires. Ménage veut dire : Je l'ai entendue chanter (chantant), mais: Je l'ai fait peindre, (peindre elle.) Notre auteur veut que dans les deux cas le participe reste invariable, et en cela il a raison, croyons-nous. Nous avons montré plus haut en effet comment dans la première phrase le régime direct n'est point le pronom la^ mais la phrase infinitive tout entière dont ce pronom est le sujet. On sait que dans les grammaires modernes, c'est l'opinion de Ménage qui l'a emporté, ici comme dans beaucoup d'autres cas.
En somme, cette étude des grammairiens du XVII® siècle ne nous laisse pas pénétrés d'une profonde admiration peureux; ils témoignent en général d'un grand goût pour les subtilités et d'une connaissance historique presque nulle de la langue française.
§ il. Résumé et desiderata.
Les règles actuelles étant trop connues pour qu'il soit nécessaire de les indiquer, nous pouvons dès à présent embrasser d'un coup d'œil le chemin parcouru.
A son origine, en latin, le participe est encore un simple adjectif; il s'accorde par conséquent toujours avec le régime du verbe hahere^ étant uni à lui par les liens qui attachent tout qualificatif à son substantif. Pendant ces siècles du moyen âge qui ne nous ont pas laissé de monument littéraire et qui sont comme la chrysalide d'où sortiront les langues romanes, il se fait un travail lent et continu qui s'exerce de deux côtés
à la fois. D'une pari, le participe se relie plus intimement au verbe avoir^ qui dès lors devient son auxiliaire ; de l'autre, il s'éloigne un peu dû substantif, qui devient son régime. Ce mouvement est à peine sensible dans les premiers textes français. Pour s'en rendre compte, il suffit d'étudier la proportion de l'emploi du passé défini et de l'indéfini. Si le premier est encore en usage dans l'immense majorité des cas, on reconnaîtra que le parfait périphrastique ne présente pas encore une idée suffisamment une et que la manière latine de l'envisager n'a pas complètement disparu. L'accord du participe est alors régulier ; c'est ce qui a lieu au XI« siècle à peu d'exceptions près. Plus tard, dès le XI1« siècle dans les textes normands, dès le XIII« dans les autres, l'idée verbale se dégage plus nettement et le régime qui suit son participe n'exerce plus autant d'influence sur lui. Ce phénomène s'explique logiquement : lorsque l'auxiliaire et le participe précèdent, c'est l'idée de l'action qui se présente la première et qui, par conséquent, est prédominante. Ce qui le prouve, c'est que c'est le participe placé en tête de la phrase qui commence le premier à devenir invariable. Lorsqu'au contraire le régime précède et surtout lorsqu'il se place entre l'auxiliaire et le participe, le sentiment des liens qui l'unissent à ce dernier terme est assez fort pour entraîner l'accord.
L'émancipation du participe suivi de son régime va toujours en augmentant du XII« à la fin du XV® siècle. Depuis 1500, les exceptions qui peuvent se rencontrer à la règle de l'invariabilité sont voulues et ne doivent plus être considérées que comme des licences poétiques. (Cf. Marot. épitaphe de Jean Cotereau : Puis mourant dit adieu — A ses enfans qui sur lui ont posée — Cette épitaphe et la tombe arrosée.)
L'accord du participe avec le régime qui le précède, quelque peu ébranlé au XIII® siècle, se raffermit et n'est plus dès lors attaqué dans son essence. Les grammairiens du XV1I« le battent en brèche sur quelques points d'une manière tout à fait inconséquente, puisqu'ils laissent intact le principe lui-
même. Les auteurs modernes ont passé le niveau sur ces^ subtilités et rétabli la règle dans toute son intégrité.
On peut même se demander s'ils n'ont pas été parfois trop^ loin et s'ils n'ont pas ordonné l'accord dans des cas où la logique ne le réclame pas. Nous avons déjà eu l'occasion de dire ce que nous pensions de l'accord du participe avec le sujet de l'infinitif qui dépend de lui. Sur ce point, la réforme semble commandée par l'usage aussi bien que par la raison. Les grammairiens eux-mêmes l'ont bien senti lorsqu'ils ont décidé que le participe fait placé dans cette position resterait invariable. Nous avons vu qu'au XII* siècle ce même verbe avait été le premier à être dispensé de l'accord avec le régime postposé et que ce premier coup de sape a fini par entraîner tout l'édifice. Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui dans un autre domaine ? La grammaire y perdrait une de sessubtilités, mais la logique y gagnerait et l'usage se trouverait d'accord avec la règle.
Nous irons plus loin encore, et, au nom du développement historique de notre langue, tel qu'il résulte de cette étude^ nous demanderons la suppression totale de l'accord du participe avec le régime qui le précède. Cet accord a pu avoir sa raison d'être à une époque où le sentiment de l'influence exercée par le régime sur le participe était encore vivant, mais il n'est plus observé maintenant par les écrivains que grâce à la puissance des règles établies et dans le langage ordinaire il a presque totalement disparu. Si les tentatives faites pour le restreindre au XVII« siècle n'ont pas réussit c'est qu'elles péchaient par la base, en laissant intact un principe. dont elles combattaient les résultats. Deux siècles ont passé depuis lors; les temps périphrastiques ont pris une importance si grande qu'ils ont presque complètement remplacé les temps simples. Ne serait-ce pas le moment de les mettre sur le même pied les uns que les autres et d'effacer de nos grammaires une règle dès longtemps condamnée dans la pratique? Dans une époque comme la nôtre, où Vauctoritas
veterum ne compte plus comme raison suffisante, il est permis d'espérer que cette réforme ne tardera pas à se réaliser.