H6 UN CHÈQUE
de ces derniers à demi-voix. Y a-t-il longtemps qu'il a été reçu au cercle?
— Six mois, je crois...
— Vraiment!... Quels parrains?
— Ohl tout ce qu'il y a de mieux, répondit l'autre.
Et le valet de pied, qui, sur leur passage, effaçait contre le chambranle de la porte ses gros mollets blancs et son ventre drapé de satin, entendit nommer les parrains du conteur :
— Le marquis de... Don Alonzo de... y... etc.
Vieillir
UAND j'aurai fini de remplir les quatre feuillets blancs qui sont devant moi, sur la table à écrire, il est vraisemblable que je me tuerai.' Pour m'en empêcher, il faudrait que d'ici là surgît l'inventeur, sauveur hypothétique de l'humanité, à qui je lègue ma fortune. Mais l'inventeur ne surgira pas, car, jusqu'à présent, l'humanité grossière n'a même pas exprimé le vœu de le voir apparaître. Elle s'est inquiétée de se transporter plus ou moins rapidement d'un point à un autre du globe, de
Il8 VIEILLIR
converser à distance, de détruire les choses et elle-même avec une puissance grandiose; quelques esprits de choix allèrent jusqu'à découvrir des méthodes pour guérir des affections particulières, la petite vérole, le choléra, la rage.
Mais les meilleurs et les plus savants ont souffert, ont vu souffrir près d'eux du grand mal qui nous ronge tous, sans penser à y chercher un remède. Au fait, peut-être n'en souffraient-ils pas; peut-être ne l'apercevaient-ils pas chez autrui.
Moi-même, avant d'en ressentir les premières atteintes, n'ai-je pas ignoré que tous mes semblables en étaient infectés, et que j'en portais les germes au dedans de moi?
Oh! les heureuses premières années delà vie!
Je crois en avoir joui de façon plus intensive qu'aucun autre homme. De très bonne heure, vraiment enfant encore, et la raison toute gourmée d'ignorance, j'ai goûté, avec une conscience merveilleusement fine, la saveur de la vie, de la vie à chaque minute accrue. J'ai positivement senti pousser ma chevelure, et les pâtes gélatineuses de mes os puérils se durcir en calcajre
solide. La torce affluait dans mes muscles qui; peu à peu, grossissaient. La bulle d'air que je respirais, la chaleur qui me dilatait la peau, les aliments que j'absorbais, tout ce qui, de l'univers ambiant, entrait en relation avec moi, tout cela était une conquête de mon jeune organisme, tout cela m'accroissait, m'approchait d'être adulte. Mon intelligence en même temps que mon corps s'amplifiait et se fortifiait. J'étudiai les sciences avec l'ardeur joyeuse du néophyte; elles s'empressèrent à me pénétrer, à m'accroître, à me constituer de la substance pensante comme les éléments pondérables m'avaient constitué de la substance mouvante. Je connus enfin l'amour; il m'apparut comme le véritable but vers lequel avaient tendu tous les efforts de la nature, coalisés sur mon microcosme individuel. J'aimai comme j'avais remué, comme j'avais mangé et bu, comme j'avais appris la métaphysique et les sciences exactes : avec une joie d'action qui primait toute autre émotion sentimentale ou sensible. Et, cette fois encore, après cette nouvelle étape' dans la vie, j'eus conscience d'avoir augmenté ma personnalité.