.PIS
Je
ni m se ne
ne s'en avise autour de moi. Il y a évidemment une conspiration silencieuse organisée là contre, contre la découverte et la publicité de cette gangrène humaine : vieillir. Personne ne consent à avouer qu'il vieillit, à moins d'avoir scandaleusement dépassé l'âge moyen de la mort. J'entends dire couramment : un « jeune homme »
de trente ans. Moi, je dis aux gens de trente ans : « Monsieur, vous avez encore quatorze ans à vivre; chaque année que vous vous attribuez au delà de cette échéance, la Mort peut fort bien vous la rogner en deçà. D'ailleurs, observez-vous, et dites-moi si tout ne signale pas votre décrépitude. Allons, examinez votre corps et votre intellect, et répondez-moi franchement... »
Cet examen personnel, je le fis sur moi-même, voilà quatre mois. Un incident tout à fait insignifiant le provoqua. Une femme que je fréquentais, obligée de se séparer de moi durant quelques semaines, m'avait demandé ma photographie.
Je reçus les épreuves qui me plurent. Je me trouvai joli garçon, jeune, élégant. A ma vive surprise, elle ne partagea pas mon sentiment.
« C'est toi, me dit-elle, et ce n'est pas toi : on a retouché l'épreuve à l'excès. Je voudrais t'avoir tel que tu es. Cela, cesi ton portrait d'il y a quatre ou cinq ans. ))
Sur le moment où elle me dit cela, je ne répondis rien. Mais, quand elle m'eut quitté, sa phrase : C'est ton portrait d*il y a quatre ou cinq ans, m'hypnorisa. Je me regardai dans une glace : mais je m'y regardai avec l'intention de ne pas m'y voir tel que j'étais; je me déclarai « beaucoup mieux » que passé quatre ou cinq ans. Cette femme était une sotte. Je commençai même à la haïr et je me réjouis de son absence, en me promettant de ne jamais la revoir.
Mais on essaye vainement de fuir sa pensée.
La phrase horrible me hantait. Peu à peu, à force de me regarder dans des glaces, je commençais à découvrir sur ma personne des ravages que je n'osai pas m'avouer, d'abord; puis, je les exagérai de façon ridicule, m'imaginant parfois avoir devant les yeux l'image d'un vieillar4. Enfin, sentant que je perdais pied dans la réalité, je voulus un contrôle scientifique, indiscutable. Je retournai chez le photographe; je le priai de me
photographier dans une pose identique à celle d'un portrait que j'avais de moi, et qui datait de cinq ans; elle me représentait, par conséquent, à vingt-trois ans ; je voulus, cette fois, une épreuve sans retouche.
Il me la livra le surlendemain. Je la mis à côté de l'ancienne, celle de vingt-trois ans, — et aussitôt les larmes me vinrent aux yeux; je pleurais sur mon vieillissement comme j'aurais pleuré sur ma propre mort. Quoi, si peu d'années m'avaient tant ravagé! Les cheveux plus rares, les paupières plissées au coin des yeux, le front marqué de deux rides, mais surtout, — surtout! — je ne sais quoi de moins ferme, de moins lustré, de moins vivant — qu'on n'aurait su nommer, mais qui était sur la physionomie de vingttrois ans et n'était plus sur celle de vingt-huit. Hélas! d'autres décrépitudes n'étaient pas visibles sur cette image; je les connaissais, moi; une sorte d'impérieuse clairvoyance me forçait maintenant à les confesser. Le dentiste avait vingt fois piqué d'or mes dents dont la façade seule semblait saine; le jeu de mes articulations avait perdu l'enfantine élasticité par laquelle tout
geste est joie. « Au moins, pensai-je, mes forces intellectuelles se sont accrues; je travaille mieux, je comprends mieux qu'autrefois. y> Mais la réflexion me montra que j'essayais, là encore, de mentir à moi-même. J'eusse été bien incapable, en effet, de recommencer les besognes intellectuelles de l'adolescence ou de l'enfance! Incapable d'appliquer mon esprit à l'étude dix heures dans une journée I Incapable d'apprendre une science nouvelle! Ma curiosité même s'était émoussée : rien d'intellectuel ne me tentait plus, hors les connaissances spéciales de mon métier, que l'habitude me rendait assimilables sans effort.
De toutes les parties de mon Moi, j'apercevais maintenant la déchéance. Je tentai de la combattre par une suractivation de la volonté. Triste expérience qui acheva de me prouver combien j'avais déjà perdu des facultés de ma jeunesse, — et que la volonté la mieux dressée n'y pouvait rien. Alors j'allai voir des médecins.
Ils ne comprirent pas bien, d'abord, ce que je leur voulais. Il leur fallait (les ânes !) une maladie caractérisée, ou une lésion formelle d'organe. Ils
VIEILLIR I2f
me trouvèrent sain et plein de vie. Quand je leur contai qu'au contraire, j'étais travaillé par un microbe épouvantable, qui s'appelle la Vie, la Mort, le Temps, — comme vous voudrez; — quand je leur certifiai que je souffrais de la morsure des heures sur tous mes organes et même sur toutes mes facultés, que je sentais mon cœur s'acheminer avec lenteur vers la sclérose sénile, l'emphysème ronger patiemment les vaisseaux superficiels de mes poumons, l'arthritisme semer son sable impalpable autour de mes rotules et de mes coudes, ils prirent un visage figé, et m'engagèrent discrètement à me distraire, ou (quelques-uns) à voir les directeurs de telles maisons d'hydrothérapie « où l'on était comme chez soi ».. Celui qui m'a paru le moins stupide m'a brusquement gourmande : « Voyons ! monsieur... Tout cela, c'est des enfantillages. La science ne peut pas davantage empêcher l'homme de vieillir que les planètes de rouler... » Et il m'a tourné le dos.
Eh bien ! moi, justement, je crois que la science pourrait empêcher l'homme de vieillir, et je prie
ceux qui liront ces lignes de bien m'entendre, de ne pas me traiter de fou avant réflexion.
Certes, je crois qu'il y a dans cette molécule de vie initiale d'où l'homme est issu comme le chêne du gland, une force, un potentiel de vie finis. Mais, premièrement, cette force vitale n'est-elle point remplaçable en proportion de son usure? On rend bien à la terre les azotates et les phosphates que les plantes lui ont dévorés; on lui réattribue ainsi une force analogue à la vie, aussi mystérieuse que la vie. Pourquoi n'arriverait-on point à suppléer aux dépenses de la force vitale humaine, qui n'est après tout (c'est proJ^able) qu'une force électro-chimique, une combustion compliquée de phénomènes magnétiques?... Et sans prétendre résoudre du premier coup ce problème suprême, la science ne pourrait-elle au moins se proposer de régler le débit de la force vitale dans l'être vivant, comme se règle le débit d'une source, afin qu'à chaque minute de sa durée, l'homme possédât la plénitude de sa vie? Tel est, défini en termes que je crois simples, le problème qui, résolu, conduirait à la suppression de cette odieuse condition de notre existence :
vieillir. Je le propose à ma génération et à celles qui me suivront. L'inventeur sera mon légataire universel; et comme je ne crois guère qu'un problème dont jamais on ne s'avisa soit très tôt résolu, la récompense accumulée par les années constituera, pour l'inventeur, une fortune énorme...
Moi, ne pouvant supporter plus longtemps le spectacle et la sensation de ma propre décroissance, je vais me tuer. J'aime mieux le suicide que la folie, et certes, c'est à la folie que je vais, comme quiconque est absorbé par une idée fixe, même juste, lorsque cette idée est en contradiction avec l'imbécillité des conventions ambiantes. (Exemples : Galilée, Colomb, etc.) Je vais me tuer... Dire qu'on peut se tuer, supprimer d'un coup toute sa vie, et que cette force étrange, si facile à anéantir, on ne saurait la dévier, la guider, la recueillir!...
Régine
N discourait, entre intimes, sur cette question souvent agitée par les moralistes : Un père, un mari ont-ils le droit d'influer, soit par testament, soit par des recommandations suprêmes, sur la destinée sentimentale de leurs enfants ou de leur femme?
Tout le monde s'accorda pour conclure que le legs d'un cœur est l'un des plus imprudents que puisse oser un être humain, si pures et généreuses que soient ses intentions. Un certain
M. Descombes, notaire aux environs de Paris, dit alors :
— J'ai connu, au cours de ma carrière, plusieurs exemples d'une telle imprudence, et je dissuade toujours de la commettre ceux de mes clients qui sont disposés à m'écouter. Ceux qui passent outre causent souvent bien du mal. Le cas le plus douloureux où j'aie été mêlé fut celui-ci :
Du temps que j'étais le premier clerc de mon étude actuelle, on me recevait assez volontiers dans la société de notre petite ville, fort provinciale, quoique voisine de Paris. J'aimais à danser. Je jouais convenablement un quadrille, une valse, sur le piano du juge de paix ou de l'ingénieur. J'avais l'entrain de la vingt-cinquième année. Bref, avec les deux cents francs de pension que je recevais de ma famille, avec mon métier monotone, mes amis sans faste et l'ambition modeste de remplacer un jour M® Gobin dans son fauteuil de molesquine, j'étais parfaitement heureux.
Un jeune clerc sans fortune s'intéresse
aux jeunes filles à marier. Elles étaient nombreuses dans notre société. Il y en avait de riches. Il y en avait d'aimables. Il y en avait même de jolies. Je n'eus pas besoin de danser beaucoup de cotillons pour m'apercevoir que le sort équitable avait • rarement réuni ces trois attributs sur une même tête, brune ou blonde. J'étais un garçon raisonnable. Je fus poli avec toutes, mais j'évitai de regarder de trop près les très jolis yeux. Je fis choix d'une petite personne qu'on ne se disputait point, parce qu'elle était timide et sans beauté. Quand je l'épousai, cinq ans plus tard, elle m'apporta en dot le fauteuil de M° Gobin; et je fus parfaitement heureux avec elle pendant dix-sept années, trop courtes...
M. Descombes donna, comme il convenait, un instant de méditation recueillie au souvenir qu'il venait d'évoquer. Puis, il reprit son histoire.
— Mon meilleur camarade, Huvelin, commis principal des contributions directes, fut moins sage que moi. Pauvre lui-même, il se toqua de
la moins fortunée de nos valseuses : une demoiselle Régine de Pillière, fille d'un capitaine d'infanterie retraité après la guerre. Le capitaine de Pillière était veuf: sa fille, utilisant les modestes ressources de la pension de retraite et de la pension de légionnaire, -tenait la maison avec une admirable économie. Ajoutez que Régine était une brune ravissante, qu'Huvelin, joli garçon lui-même, lui déplaisait si peu qu'elle avait déjà, pour lui, refusé un assez beau parti : le jeune Coubert, fils d'un notable industriel de la localité... Cela, bien entendu, au grand ennui de M. de Pillière.
Vous commencez, n'est-ce pas, à entrevoir le nœud de ce petit drame provincial? M. de Pillière eut à soixante-cinq ans une première attaque d'apoplexie qui le laissa paralysé du bras droit, quoique toujours maître de sa raison. Régine le soigna avec un dévouement passionné; mais, sept mois plus tard, une seconde attaque emporta le malade.
Il laissait sa fille sans ressources. Le testament trouvé dans son portefeuille exprimait l'anxiété que lui causait l'avenir de cet enfant. 11 la re-
commandait à un de ses amis, haut fonctionnaire de Tétat-major général. Il terminait par ces mots :
« Si ma chère file Régine veut que je dorme tranquille dans ma tombe, je la prie de revenir sur sa première décision et d'épouser cM, François Couhert, qui l'aime sincèrement.,, »
Régine fut héroïque. Elle déclara à Huvelin qu'il n'avait plus rien à espérer d'elle; elle épousa François Coubert; ce fut moi, je m'en souviens, qui rédigeai la minute du contrat.
J'avais, à cette époque, le cœur si sensible que je laissai tomber une larme au beau milieu de la feuille : ce qui me valut une réprimande sévère de M^ Gobin.
Régine devint M™° Coubert. Elle fut riche.
Elle eut des enfants. Ce Coubert était, au fond, un brave homme; il la traita bien. Pourtant Régine ne fut pas heureuse. Je le sus parce que, Huvelin ayant quitté le pays et l'administration, elle reporta sur moi, son plus cher ami, un peu
de raffection qu'elle gardait à l'absent. Pendant les vingt années que durèrent mes rapports avec M"® Coubert, j'appris à connaître cette vérité singulière: qu'une femme vraiment honnête peut observer à la fois deux fidélités contradictoires, qui semblent s'exclure. Régine fut parfaitement fidèle à son mari; mais elle ne reprit jamais à Huvelin ce que, jadis, elle lui avait donné de son cœur. Coubert, qui le savait, n'en souffrait; guère; c'était un joyeux viveur qui ne se perdait pas dans les abstractions sentimentales. Que sa femme fût appétissante, ménagère, et respectât l'honneur du foyer, il n'en souhaitait pas davantage. Mais Régine ne se consola pas. La blessure que son jeune amour avait reçue ne se ferma jamais; et je crois, pour ma part, que cette blessure fut la cause lointaine de la maladie nerveuse à laquelle elle succomba prématurément, au moment de la crise de l'âge.
L'aventure que je vous conte, poursuivit le notaire, est jusqu'ici celle de bien des femmes, et je pourrais vous en conter dix autres semblables dont je fus le témoin ou le confident.
RÉGINE I3f
Mais celle de Régine eut un dénouement, ou plutôt un épilogue vraiment romanesque.
Quand la pauvre femme eut enfin goûté le suprême repos, j'aidai son mari à mettre en ordre ses papiers intimes. Nous ne trouvâmes, heureusement, aucune trace écrite des souffrances morales qu'elle avait endurées. Le secret en demeura entre elle et moi. Nous constatâmes avec émotion qu'elle avait gardé pieusement tous les menus objets qui lui venaient de son père, jusqu'aux cours de l'École de Saint-Cyr que M. de Pillière feuilletait volontiers dans ses derniers mois de maladie. Or, voilà qu'en ouvrant machinalement l'un des cahiers, j'y trouvai une feuille de papier à lettre, toute jaunie, sur laquelle étaient tracés ces mots, d'une écriture gauche et tremblée :
« Sous la menace de la mort qui m'a déjà à moitié terrassé, je ne me sens pas le droit de disposer du cœur de mon enfant. J'annule la dernière disposition de mon testament du jS janvier, 'Engine se mariera selon ses goûts. ))
L'écriture, je vous le disais, était celle d'un enfant qui apprend... précisément l'écriture du capitaine lorsque, dans l'intervalle de ses deux attaques, il s'exerçait à tracer des caractères de la main gauche.
Régine avait-elle connu trop tard cette rétractation de son père? Elle ne m'en avait jamais parlé; et j'incline à croire qu'en efFet elle l'ignora toujours. Il est probable qne le papier resta insoupçonné dans le cahier sur lequel il avait été tracé. Régine gardait fidèlement les reliques paternelles ; mais il n'y avait aucune apparence qu'elle eût jamais feuilleté un cours de géométrie descriptive.
Ainsi, la vie de cette charmante femme avait été brisée par l'observance scrupuleuse d'une volonté dernière — que dis-je? — d'une fausse expression de volonté dernière !...
Régine avait voué son existence à la vénération d'une erreur !
J'avoue que je fus atterré de ma découverte.
M. Coubert s'aperçut de mon émoi. Il me fut
impossible de l'empêcher de lire le papier... Il mit quelque temps à comprendre. Et, quand il eut compris, savez-vous ce qu'il me dit, ce mari, en pleurant, du reste, car son deuil était sincère :
— « Quel bonheur, mon ami, quel bonheur que Régine n'ait pas trouvé ce papier avant le jour de notre mariage!... »
Tom, contrebandier
OUTE cette large bande de côte qui s'étend de Dunkerque à Furnes ressemble à un désert de sable bouleversé par un soulèvement intérieur. Les dunes figurent des chaînes de montagnes, des cirques, des ravins, des lits de torrents desséchés, — toute une orographie naine, à laquelle ne manque même pas l'illusion des glaciers, quand le soleil pâle des Flandres irise les paillettes micacées des cimes... Et la mer du Nord dévore ce Sahara alpestre, — la mer du Nord, point bleue comme
la Méditerranée, point glauque comme l'Océan, mais blafarde, striée de bandes jaunes, noires, livides, plus mélancoliques que le ciel triste tendu au-dessus de ses vagues.
A quelques pas de la côte, il n'y a plus de sentier; la mer est masquée par des écrans de sable; aucun point élevé ne signale la route au passant, et, lorsqu'on s'engage dans la région sans boussole et sans guide, on s'y égare infailliblement. J'en fis l'épreuve, voilà deux ans. J'étais parti de Rosendael vers quatre heures après midi, prenant comme but de promenade une vieille église dont on apercevait le clocher, au nord, par delà de la frontière belge. Le sol déclive s'infléchissait insensiblement à mesure que j'avançais; peu à peu le clocher diminua à l'horizon, puis disparut. Je marchai quand même, tâchant de ne pas dévier de ma ligne primitive ; mais il fallait bien tourner les monticules et les fondrières : au bout de quelques kilomètres, je ne savais plus où j'allais.
Connaissez-vous ce frémissement froid qui effleure l'épiderme de l'homme isolé quand.
marchant à travers un pays qu'il ignore, — dune, montagne ou forêt, aux approches du soir, il s'avoue à lui-même qu'il est égaré? Ce n'est pas de la peur, car nul péril ne menace; pourtant c'est un sentiment voisin, né de la conscience qu'on est impuissant à agir efficacement dans la solitude, — du besoin violent de voir, d'entendre, de toucher des êtres humains pareils à soi. C'est aussi l'incertitude de Vaprès, — exceptionnelle dans la vie sociale, — l'incertitude du repas prochain, l'incertitude du toit et du lit... Comme toute émotion un peu rare, celle-ci a sa saveur. J'eus tout le loisir de la goûter et de l'analyser tandis que j'errais à travers les dunes flamandes, en quête d'une habitation ou d'une âme... Le soir avait depuis longtemps vêtu de cendre les monts et les vallées de sable, quand brusquement je vis s'allumer à cent pas devant moi une petite lumière — toute vacillante et frêle — pareille à celle qu'aperçurent, dans la forêt, les sept enfants errants du conte de Perrault.
Quelques instants après, je heurtais à la porte d'une de ces maisons peintes en bleu, avec un
toit de chaume et des fenêtres carrées à rideaux bien blancs, comme on en voit tant, semées dans la campagne flamande, aux abords de la frontière. Un homme de haute taille, la figure sérieuse, le poil grisonnant, vêtu de toile comme un chasseur et chaussé de bottes, vint ouvrir.
— Mynheer, bonsoir, fit-il.
Je répondis :
— Monsieur, pardonnez-moi de vous déranger... Je me suis perdu dans les dunes, et je voudrais bien savoir où je suis.
L'homme s'effaça pour me laisser entrer; je pénétrai dans une grande pièce carrelée, très propre, meublée en chêne nu comme une cuisine hollandaise. Une porte était entrebaillée sur la chambre voisine.
— Ici, tu es à la maison du Vert-Buquet, comme on appelle, monsieur, fit mon hôte. Moi, je suis Michel Dewachter. Et le village tout près, c'est Forduyct.
— En Belgique?
— En France... Juste à la frontière.
— A quelle distance est Dunkerque?
— Neuf kilomètres à peu près.
— Est-ce que je trouverais une voiture à Forduyct pour m'y reconduire?
— Cal... Bien sûr.
Je n'avais pas envie de recommencer ma promenade aventureuse dans les dunes, surtout en pleine nuit. D'ailleurs, au village, on entendait probablement fort mal le français. Je demandai :
— Pourriez-vous me conduire jusqu'à Forduyct et me procurer une voiture?
L'homme réfléchit un instant. Puis :
— Tout à l'heure... oui... ça je pourrai bien faire, mynheer. Mais seulement quand Gudule sera rentrée... parce que, maintenant, sais-tu? je ne puis pas quitter la maison.
A ce moment, un gémissement prolongé, déchirant, jaillit de la chambre voisine. Michel Dewachter y courut. Par la porte ouverte, je le vis penché sur un lit, et je l'entendis qui murmurait en flamand, des mots que je ne compris pas.
Quand il revint, ses yeux étaient humides.
— Vous avez un malade? demandai-je.
Il hocha la tête.
— C'est Tom, qui va mourir, fit-il.
Et comme sans doute, je n'avais pas l'air de bien comprendre, il ajouta :
— C'est Tom, mon chien, que les douaniers m'ont tué, monsieur. Veux-tu le voir?
Je fis signe que oui. Il me précéda dans la chambre, et là je vis ce spectacle singulier : un grand chien jaune, une sorte de lévrier bâtard étendu comme un homme sur les couvertures.
Du sang se figeait autour de l'oreille droite; une des pattes de devant semblait rognée, et le moignon était enveloppé de linges sanglants. Son flanc battait avec une rapidité extraordinaire. La langue demi-sortie des dents, les yeux entreclos, la bête râlait.
Michel Dewachter s'approcha, baisa le chien moribond sur son pauvre museau frémissant, et dit :
— Les voleurs! les voleurs! ils me le paieront, va !
Nous revînmes dans la grande salle. Mon hôte atteignit un broc d'étain dans le buffet, et deux grands verres qu'il remplit de bière rouge.
— En attendant Gudule, mynheer, fit-il en
TOM, CONTREBANDIER I4f
me montrant une chaise, nous boirons un coup. Veux-tu manger? Je n'ai que du beurre et du pain, sais-tu?
— Merci. Je boirai volontiers. Mais je n'ai pas faim.
— Et tu fumeras bien aussi? Tiens, voici une bonne pipe, ça, je puis bien dire, et du tabac que les douaniers ne voleront pas si tôt.
Les pipes allumées, nous nous? assîmes près de la table, les verres à portée de nos mains. Michel Dewachter resta quelque temps silencieux. On entendait, derrière la porte entrebâillée, le râle du pauvre Tom.
Michel dit enfin :
— Ce chien, monsieur... croyez-vous qu'il est revenu de Dunkerque, où ils ont dû le prendre, jusqu'ici, tout seul, avec sa patte coupée et deux gros plombs dans les oreilles. Myngot! Voleurs de douaniers! Traiter comme ça une pauvre bête! Mais le premier que je rencontre au bout de mon fusil!...
Il but un verre de bière, en deux lampées, puis rendu sans doute expansif dans son chagrin :
— Voici cinq ans que cette bête travaillait avec nous, monsieur. Ça, je puis te dire, à toi qui n'es pas un sale douanier, — nous faisons le métier de par ici; nous passons des dentelles, des allumettes, du tabac de Belgique en France. La petite, qui va revenir tout à l'heure, est juste aujourd'hui en route pour le tabac. C'est un bon métier, va ; mais rude tout de même.
. Je demandai :
— Et comment Tom vous aidait-il?... Il faisait le guet?
— On voit bien que tu n'es pas de ce pays, monsieur, répliqua Michel Dewachter.., Des chiens comme Tom, sais-tu, on les dresse tout petits à faire le voyage entre deux endroits, de Belgique en France. Après on les habitue à se sauver des douaniers. Pour ça, monsieur, je m'habille avec un habit de ces fainéants-là et je tape sur le pauvre chien. Chaque fois que je mets l'habit, chaque fois il reçoit les coups. Alors bientôt, dès qu'il voit le pantalon vert, — courir, se sauver si vite qu'il peut...
— Et c'est le chien qui porte le tabac?
— Le tabac ou la fine toile ou n'importe quoi.
Tom, mynheer, gagnait souvent trois francs de sa journée, comme un homme. Les voleurs de douaniers dressent bien des chiens, eux aussi, à courir après les nôtres; mais Tom avait de bonnes jambes et ne craignait aucune bête. Seulement le plomb va plus vite que les jambes d'un chien, n'est-ce pas?
Un râle plus douloureux interrompit Dewachter. Il se leva brusquement, alla visiter l'animal agonisant et revint en disant très bas :
— Il n*en a plus pour longtemps, pauvre bête.
— Maisp demandais-je, pourquoi cette cruauté des douaniers de couper la patte du chien?
Michel secoua la tête.
— Ah! c'est pour la prime, sais-tu!... Quand ils ont saisi comme ça le chargement d'un chien, ils l'envoient au chef des douaniers, là-bas, en France; et, en joignant au procès-verbal la patte du chien, ils reçoivent une prime, beaucoup d'argent, vingt-cinq ou trente francs. Ils étaient pressés, cette fois, probablement, ou bien ils ont cru que le chien était mort. En tout cas, Tom est rentré ici ce matin, sur trois pattes.
Des pas résonnèrent près du seuil.
— C'est' Gudule, fit Dewachter.
C'était elle, en effet. Je vis une grande fille blonde, sans âge, l'air timide, qui me jeta un coup d'œil défiant et aussitôt se mit à parler avec son père en langue flamande. Tous deux se rendirent au chevet de Tom. J'entendis Gudule sangloter; et telle est la puissance dissolvante des larmes de femmes que, moi-même, je me sentais ému par la mort de ce chien.
Gudule rentra en s'épongeant les yeux. Michel Dewachter, qui la suivait, me dit :
- — Viens, monsieur. Je vais te conduire à Forduyct et chercher une voiture pour toi retourner à Dunkerque.
Nous partîmes, par un chemin entre les dunes, qui très vite nous conduisit à la grand'route, puis au village. Je marchais aux côtés de mon guide silencieux, et je songeais à l'aventure 4^ l'animal fidèle que j'avais entendu râler, tout à l'heure, couché sur un lit comme un chrétien, avec des gens auprès de lui qui le pleuraient comme un parent. La vie entière du pauvre Tom m'apparaissait. Je voyais le chien nouveau-
né, grelottant et les yeux clos, — une boule de poil jaune collée aux tétines de la mère; — puis le petit chien enfant, gambadeur et peureux; puis la bête adulte, dressée par le fouet à se garer du douanier, à fuir, un chargement de tabac sanglé sur le dos... J'imaginais les chasses, les courses éperdues à travers la dune, les rencontres avec les chiens ennemis, les chiens fonctionnaires nourris sur le budget. Toute une odyssée de dangers, de batailles, de stratagèmes, telle avait été l'histoire du chien contrebandier, jusqu'au jour tragique où, couché sur le flanc par deux balles, on l'avait dépouillé de sa charge et mutilé; — jusqu^à la dernière étape, l'épouvantable retraite du moribond, traînant vers la maison du maître sa patte sanglante...
Et je rêvais à cette âme obscure des bêtes, qui peut refléter nos haines, nos dévouements, notre courage et notre ruse, qui les fait agir, combattre, pâtir avec nous, — sans profit pour elles, — rien que pour nous!
Prince Max
ANS son grand lit gothique, aux lourds rideaux frangés d'argent, le prince de dix-sept ans a ouvert les yeux, réveillé par un joli rayon de soleil, qui vient se jouer sur les couvertures, et faire reluire les tons morts des broderies aux armes de la maison d'Unbekanntreich... C'est un rayon de soleil hivernal, et de soleil allemand, pâle comme le sourire des filles de Dreisrirnen.,. Mais, depuis tant de semaines la ville s'enveloppe de brouillard morose, que le petit prince saute en bas de son lit, presque
If2 PRINCE MAX
joyeux, avec un éclair de gaieté dans le regard. Il court aux fenêtres de sa chambre, lève les stores, appuie son front aux vitres croisillonnées... Et, pendant quelques minutes, les habitants de la bonne ville de Dreistirnen, qui passent devant la royale demeure, peuvent voir un beau petit prince, — un prince en chemise, regardant sa capitale sortir peu à peu des brumes du matin, qui ouatent encore le pied des arbres et le rez-de-chaussée des maisons.
Prince Max sourit à ce paysage familier, contemplé depuis sa petite enfance, depuis le temps où, royal bambin, guidé par sa nourrice hongroise, — il essayait ses premiers pas sur les balcons du palais... Ohl le cher horizon, et dont la vue lui dilate toujours doucement la poitrine!... Ces vieilles maisons à façades ventrues, avec leurs pignons aux poutres apparentes, leurs vitraux losanges de plomb, les ardoises triangulaires de leurs faîtes, — il en connaît toutes les lézardes, toutes les vermoulures. Ce clocher, dont on voit la flèche gothique percée de trous en ogive, c'est la basilique de Saint-Aloysius, où
le prince a été baptisé. Ces toits pointus, violçts sous le soleil levant, coiffent la maison de ville. Au loin, des tours crénelées, dominant l'amas confus des maisons, jalonnent les ramparts de Dreisrirnen. Plus loin encore c'est la grande forêt du Reinwald, maintenant dénudée par l'hiver, l'immense forêt dont on voit onduler les futaies jusqu'au pied des montagnes chauves qui limitent l'horizon, là-bas, où meurt la puissance du regard.
Derrière ces montagnes chauves — c'est l'empire allemand.
... Max quitte les fenêtres, revient à son lit et secoue violemment le cordon de sonnette suspendu près du chevet.
Aussitôt la porte de la chambre s'ouvre : un vieux soldat paraît — raide sur le seuil comme un conscrit dans le rang, la main droite à sa casquette blanche qu'il garde sur sa tête, immobile et respectueux.
— Freitag, lui dit le prince — allez me seller Kobold. Je veux faire ce marin un tour jusqu'à la forêt. Allez. Je m'habillerai seul.
If4 PRINCE MAX
Le vieux s'incline et sort. Alors prince Max $e hâte d'achever sa toilette... Quand il a fini, il se regarde avec quelque complaisance dans la glace au cadre de porcelaine fleurie, suspendue à la muraille.
Elle lui renvoie l'image d'un enfant à la taille mince et souple, au teint blanc comme un teint de femme, aux yeux bleus que voile une langeur... Un pli creuse le front limpide entre les sourcils.
Mais, sous son costume de cadet, le prince héritier d'Unbekanntreich a vraiment bonne mine.
Et il se sourit à lui-même, le joli prince — du sourire qu'ont les filles du Dreisrirnen, quand elles le voient passer dans les rues de la capitale.
— Vorwœns, Koboldl,..
Le cheval et son noble cavalier quittent la
PRINCE MAX Iff
cour du palais, suivis par le regard du vieux Freitag. Un peu de joie éclaire la physionomie ravagée du soldat. Voilà, depuis de longues semaines, la première fois qu'il voit son maître bien-aimé renoncer à la solitude de sa chambre et se remettre en selle comme autrefois pour une promenade matinale... Et Freitag bénit le rayon de soleil qui a fait le miracle de ressusciter la gaieté morte de ce fils de roi.
Vorwœrts^ Koholdl
... Les portes du palais se sont refermées; prince Max traverse au pas la place qu'il regardait tout à l'heure du haut de ses fenêtres.
Sur le seuil des maisons, les gens sont sortis pour le saluer. Les vieux se découvrent et s'inclinent. Les gamins agitent leurs casquettes en criant : HochI et les femmes, pensives, fixent leurs yeux bleus sur la gracieuse silhouette du cavalier.
Vorwœns, Kohold !
Le prince s'est engagé dans les ruelles tortueu- .ses qui mènent aux remparts; voici qu'il passe
devant la maison de ville, puis devant le parvis de Saint-Aloysius. Un temps de trot sur les pavés pointus, et il atteint l'esplanade militaire, où se dresse la citadelle de Dreistemen. Mais soudain Kobold fait un écart... Une compagnie de fantassins, au pas gymnastique, a débouché sur l'esplanade, sa course rythmée par les :
7{echrsl — Links tl — de l'officier... Ces soldats ont des casques en cuir bouilli, avec une pointe de pique au-dessus. A peine l'officier a-t-il aperçu le prince qu'il fait faire halte... Les soldats s'alignent et présentent les armes.
Prince Max détourne la tête et, sans rendre le salut, enfonce ses éperons dans les flancs de Kobold, franchit les portes de la ville, et s'éloigne au galop sur la route de la forêt.
Maintenant, entre les taillis défeuillés par l'hiver, le prince chemine, au pas de son cheval;.
PRINCE MAX Ify
Il laisse flotter les rênes sur le cou de la bête. Le front penché, les yeux envahis de tristesse, il a oublié le but de sa promenade; la gaieté passagère que le soleil lui avait mis dans le cœur s'est évaporée à la vue des casques à pointe de cuivre.
Toute l'amertume de ses rancunes est remontée à la surface de son cœur.
Il songe à ses promenades de naguère, — pas plus de six mois avant celle-ci ! Alors, quand il arrivait à l'esplanade militaire, il y trouvait, manœuvrant, ses propres soldats, le régiment que le roi son père lui avait donné, le jour où il avait eu dix-sept ans. Ah! le joli régiment en vérité, et digne de son colonel ! De vrais soldats d'opéra-comique, — avec des casques à crinière blanche, des dolmans bleu de ciel, des bottes fauves et des étriers turcs... Comme il leur rendait leur salut avec grâce, à ceux-ci, lorsqu'ils se rangeaient sur son passage, présentant les mousquets. En ce temps-là, pas une tristesse ne mettait son ombre dans l'âme du prince héritier... Tout le royaume d'Unbekanntreich — depuis Dreistirnen jusqu'aux montagnes chauves
If8 PRINCE MAX
qui le séparent de l'Empire allemand, était libre sous le gouvernement du vieux roi — qui bientôt devait le remettre aux mains de son fils...
Un jour, sous prétexte de troubles à la frontière bulgare, — le chancelier allemand a persuadé au roi d'accepter quelques bataillons prussiens pour renforcer les garnisons des villes fortes du royaume... On a vu arriver à Dreistirnen un personnage , à figure pâle et glabre , — à mouvements d'automate, — qui s'appelle le général Reubenkerbel. C'est lui que le chancelier a chargé de faire l'éducation militaire des habitants du royaume. Et on a retiré au prince le commandement de son régiment, pour le donner à cet étranger qui a mis des casques à pointe sur la tête des soldats, et dans leurs mains des fusils à répétition qui leur écorchent les ongles et leur partent dans les yeux.
... — Vorwœrrs, Koboldl
Le prince reprend le trot, essayant de secouer les souvenirs lugubres. Il jette les yeux autour de lui, et, bien vite, reconnaît le sentier où son
PRINCE MAX If9
fidèle Kobold l'a mené de lui-même. Combien de fois, — du temps où il se promenait encore dans la forêt de Reinwald, — Max a suivi ce sender qui condui. à la demeure du Weux garde Peeter! Comme son cœur battait alors, aux abords de la maisonnette au toit de feuillage, tout isolée dans la clairière!... A cette heure matinale, le garde avait déjà commencé sa tournée à travers bois, et, sur le seuil, la fille du vieux Peeter, la blonde Mina, attendait le royal cavalier. Lui, sautait lestement à terre, attachait son cheval à un arbre, et vite entrait dans la maison, où Mina lui versait la bière.
Prince Max, souvenez-vous de ces matinées de juin! Dans la maison silencieuse, — enfant ignorant comme celle dont vous teniez la taille enlacée, vous appreniez l'amour, baiser par baiser!... La forêt berçait vos tendresses de ses mille voix mystérieuses, et la brise aromatique qui vous venait des profondeurs du Reinwald avait passé sur tant de nids qu'elle vous enivrait, — comme les philtres que versent aux chevaliers les blanches fées des lieder,.. Parfois, un bruit rompait ce silence harmonieux, — et vous dé-
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nouiez, effarés, votre étreinte d'enfants amants... Puis, tout de suite, vos baisers se cherchaient de nouveau, au milieu des rires... C'était un chevreuil qui avait traversé la clairière en quelques bonds, — ou Kobold, imparient, qui avait henni pour appeler son maître!...
— VorwcertSf Kobold I
... Le prince a atteint la lisière des taillis..» Déjà il aperçoit la maison du vieux Peeter, à travers les branches défeuillées. Mais soudain, il arrête Kobold, les flancs battants. Il a vu un autre cheval, attaché au seuil, comme naguère le sien, gratter impatiemment le sol de son sabot... Quel cavalier a donc affaire chez le garde à pareille heure?... Max met pied à terre, accroche à un arbre les rênes de Kobold et, le pas étouffé sur les mousses de la clairière, s'approche de la maison, et jette par l'une des fenêtres un regard à l'intérieur. . .
Dans la vaste saUe où flambe un feu de hêtre, il voit Mina la blonde, versant comme autrefois la bière couleur d'ambre dans la cruche coiffée d'étain que tient un cavalier... Elle sourit à ce
PRINCE MAX l6l
cavalier — de ce même sourire pour lequel, six mois plus tôt, Max eût donné, sans regret, les remparts de Dreistirnen, les toits pointus de la maison de ville et le clocher de Saint- Aloysius... Voici que le cavalier se retourne... Horreur! cette figure rase et blême — cet uniforme détesté... Max ne se trompe point : c'est bien le général Reubenkerbel... Maintenant qu'il a vidé d'un trait la cruche de grès, l'étranger, l'intrus attire contre sa poitrine l'infidèle Mina, qui ne résiste point...
Prince Max a regagné au galop les portes de Dreisrirnen. Arrivé au palais de son père, il a sauté en bas de son cheval, jetant rajeusement les rênes au vieux Freitag, — et a couru s'enfermer dans sa chambre, où il pleure de vraies larmes.
Pauvre prince Max! comme il mettra volontiers, le jour venu, sa jeune épée au service de quiconque lui proposera d'abattre ce colosse tyrannique qui s'appelle l'Empire Allemand!
Le Sein
oiLA six semaines qu'ils s'étaient connus, un soir de mars, elle revenant de son atelier, lui de son ministère, — six semaines qu'ils remontaient quotidiennement ensemble la rue Sain te- Anne, la rue Taitbout, la rue Notre-Dame-de-Lorette, marchant côte à côte, se donnant le bras sous le même parapluie, lorsqu'il pleuvait.
Il lui faisait la cour discrètement, humblement, en homme à qui la misère et les déboires de là vie oiit cassé, dès trente ans, le ressort de l'espoir, et qui ne croit plus à la réalisation pos-
sible d'un de ses désirs. Elle lui répondait sans le brusquer, affectant presque toujours de prendre ce qu'il disait en plaisanterie, quelquefois pourtant un peu troublée, avec des silences subits et des fêlures dans la voix.
Lorsqu'ils arrivaient, ralentissant le pas, au coin de la rue Laferrière, où demeurait la jeune fille, un peu d'embarras gênait leur séparation.
— Alors, on se quitte comme ça, mademoiselle Marie? disait l'employé.
Elle répondait, tâchant d'affermir le timbre des mots :
— Mais oui, monsieur Jean... Il faut bien aller souper, et puis dormir, n'est-ce pas?
— Et si on allait souper ensemble?... Pour dormir, on se quitterait... à moins que...
Elle riait, le menaçait du doigt.
— Vous n'êtes pas raisonnable. Rentrez chez vous bien sagement. Demain, nous verrons.
— Oh! vous dites toujours ça! Laissez-moi au moins monter avec vous... un instant... voir votre chambre?
— Non, monsieur Jean, non, répliquait la jeune fille, devenue sérieuse. Pourquoi me re-
LE SEIN l6f
demander ça tous les jours? Je vous dis que ça ne se peut pas. Allons! ne me faites pas une méchante figure, et dites-moi au revoir bien gentiment.
Elle lui tendait sa main menue, gantée de noir. Il y mettait sa lourde main nue. Et malgré tout, dans l'étreinte qu'ils échangeaient, l'un et l'autre sentaient dé la tendresse.
Quand il l'avait quittée, il montait plus vite la pente vers le boulevard, vers les Batignolles,ou il habitait. Il rêvait, le cœur gros et anxieux, triste de ne plus voir près de lui le profil pâle de Marie, de ne plus frôler sa jupe et son bras en marchant, tracassé aussi d'une peur confuse, la peur d'un mauvais secret qui empêcherait la jeune fille de lui appartenir jamais.
Pourquoi refusait-elle de se donner à lui?
Pourquoi ne lui permettait-elle pas de monter
l66 LE SEIN
chez elle, même un instant? Pourquoi se troublait-elle toujours quand ils se quittaient? Elle n'était pourtant pas innocente, du moins il ne le croyait pas, à cause de certains mots qu'elle avait dits, des allusions qu'elle faisait parfois aux matérialités de l'amour, comme à des choses déjà éprouvées... Et puis, c'est rare, à Paris, une fille de vingt ans tout à fait libre, et tout à fait sage. . .
Ce que l'employé craignait, c'est que Marie, en ce moment même, donnât à un autre tout ce qu'elle lui refusait à lui-même. Aux premiers temps de leur connaissance, il avait osé lui demander : — « Avez-vous quelqu'un?... » Et la réponse de la jeune fille : — a: Non... Je suis toute seule!... » avait été dite d'un ton si ferme et si sincère qu'elle l'avait convaincu, d'abord... Maintenant, buté à l'obstination de son refus, il s'était remis à douter.
Parfois la tentation le prenait de faire une enquête, d'interroger la concierge de la rue Laferrière... Avec une pièce blanche, il achèterait la vérité... Mais outre que sa timidité de déshérité et d'humble lui rendait une pareille
démarche bien difficile, il reculait, sans se l'avouer, devant l'efFroi de ce qu'on lui apprendrait. A présent, du moins, il ne savait rien, il pouvait croire que Marie vivait seule... Être sûr qu'elle avait un amant, cela lui eût fait tant de chagrin qu'il n'osait pas risquer de l'apprendre. Car, véritablement, il l'aimait.
Cependant, les jours fuyaient, et déjà c'était le printemps. C'était le mois de mai, les feuilles aux marronniers des boulevards, les voitures découvertes dans les rues, les robes et les corsages de toile vêtant la grâce épanouie des femmes. Maintenant, quand l'employé et la modiste remontaient côte à côte les pentes de Montmartre, il faisait grand jour. Ils allaient d'une marche plus lente, gagnés par la quiétude alanguie de ces journées finissantes, qui semblent, comme de belles jeunes filles, ne pas se résigner
l68 LE SEIN
à mourir. Leurs mains moites ne se quittaient plus, leurs doigts et leurs yeux se caressaient; au moment de se séparer, ils pénétraient un peu dans la rue Laferrière, toujours déserte, et là se baisaient aux lèvres, interminablement. Jean sollicitait :
— Marie! je vous en prie... venez avec moi., ou laissez-moi monter avec vous...
Et elle répondait, essayant de se dégager des bras qui la serraient :
— Non! non r... pas encore.. .Attendez un peu... Quelques jours encore... pas bien longtemps.
Un soir, comme il la suppliait avec une passion plus exaltée, — comme elle-même s'abandonnait sur son épaule, presque vaincue, elle murmura :
— Vous ne voulez pas attendre... Vous voulez monter... absolument?
— Oh! oui, fit-il... je vous en supplie... Je voudrais vous tenir contre moi, comme nous sommes en ce moment, mais dans un endroit où nous soyons bien seuls, où personne ne nous verrait !
— Vous serez raisonnable? Vous me promettez de ne pas faire de sottises?
— Je vous le promets.,.
— Eh bien! répliqua-t-elle, prenant son parti... Venez.
Elle le précéda. En passant devant la loge du concierge, elle frappa à la vitre de la loge.
— Me voilà rentrée, madame Parquet I
— Bien, mademoiselle, répondit de l'intérieur une voix de femme. J'vas monter avec lui, C qu'y s'ennuyait d' pas vous voir rentrer, vous n'avez pas idée I
Marie traversa la cour, suivie de son ami. Elle habitait une chambre au sixième étage, une chambre à alcôve, nue et vaste. Quand ils furent arrivés là haut, la pprte repoussée, la jeune fille dit, regardant l'employé bien en face :
— Ecoutez, monsieur Jean... Vous avez voulu monter, voiis voyez que ce n'est pas bien beau chez moi. Mais il y a quelque chose que vous ne savez pas, et qu'il faut que je vous dise. J'ai déjà fauté une fois.
lyo LE SEIN
Elle se tut un instant. Lui ne répondit rien, ne remua pas. Il pensait. « Je le savais bien, à coup sûr... Pourquoi cela me fait-il du chagrin qu'elle me le dise? »
Marie reprit.
— Ça n'est pas tout... Celui qui m'a eue m'a mise çnceinte, et puis m'a laissée après... Et j'ai un enfant.
— Un enfant, répéta Jean étonné... un grand?
— Non, reprit-elle... un tout petit... un petit de onze mois... Et je ne voulais pas... vous céder, quoique je vous aime bien, parce que, dans le moment, il n'est pas sevré, et je le nourris...
La porte s'ouvrit; la concierge apparut, une grosse femme au visage jeune et aux cheveux grisonnants, portant dans ses bras un bébé emmaillotté qui se plaignait, en gémissements doux.
— Le voilà, fit-elle, l'pauv' gosse. Y geint d'puis une heure. Y d'mande à boire.
Elle le remit aux mains de sa mère, qui le baisa avec une passion gourmande sur son visage, sur ses mains, sur son petit corps de mo-
mie. La concierge dit : — « Bonsoir, Monsieur et Madame ! » et sortit. Marie avança une chaise à l'employé :
— Asseyez-vous^ monsieur Jean. Ça ne vous dérange pas que je donne à téter au petit devant vous?
Il babutia : — « Non, nonl... », envahi de tristesse et d'apitoiement. 11 s'assit sur une chaise-, au coin de la cheminée, tenant son chapeau à deux mains pour se donner une contenance.
Marie s'assit en face de lui, le paquet humain posé sur ses genoux. Elle ouvrit son corsage. Un instant, Jean aperçut la pâleur d'un sein, tout de suite caché par un fichu ramené sur la tête de l'enfant... La mèr^ souriait.
- — Il fait quatre repas comme ça par jour, dit-elle : le matin, avant que je ne parte pour l'atelier; à midi et le soir, quand je reviens, et une fois dans la nuit. En plus, la concierge lui donne deux fois, en mon absence, du lait stérilisé.
Jean demanda :
— Et... celui avec qui vous l'avez eu, qu'estce qu'il est devenu?
Elle répondit sans amertume :
— Il est parti. Il est dans son pays, à Poitiers; il est marié.
— Vous l'aimiez bien?
Elle rougit un peu.
— Je Tai aimé d'abord. Après, il n'a pas été gentil pour moi; je m'en suis détachée. Si c'était à recommencer, bien sûr, je ne ferais pas comme j'ai fait... Mais quand on est jeune, et toute seule, est-ce qu'on sait?
Quelque temps ils ne parlèrent pas. On n'entendait dans la chambre que le bruit de succion goulue de l'enfant. Jean ne souffrait plus comme tout à l'heure. Les paroles de Marie l'avaient rassuré. Il pensait avec joie : — « Elle n'a personne... » Il la chérissait à cause de cet isolement, et il sentait naître en lui une obscure affection pour le petit être inconscient qui lui garantissait la chasteté de Marie...
iiT
Maintenant, l'enfant, ayant bu son saoul, dormait dans son berceau, caché par le rideau de l'alcôve. Jean et Marie s'étaient accoudés à Tappui de la fenêtre; ils rêvaient, leur pensée grosse de cette émotion indécise que donne aux âmes les moins complexes l'entrevue des fatalités de l'amour...
L'ouvrière murmura :
— Vous comprenez maintenant pourquoi...
je ne voulais pas... Car je vous aime bien tout de même, allez, et ça me coûtait autant qu'à vous de vous refuser.
L'employé, à qui revenait la vision de l'allaitement, augmentant sa tendresse en même temps qu'elle amortissait son désir, répliqua :
— Oui... vous avez raison, Marie... Il ne faut pas... pas encore... Il faut attendre que vous ne donniez plus le sein.
Georges
ui, me répondit le docteur Nolle, le spécialiste bien connu des maladies nerveuses : vous avez raison; je ne suis pas gai aujourd'hui. Je viens d'assister au dénouement d'une aventure parisienne, d'un drame intime à trois personnages, dont l'un n'a guère été qu'un comparse : et ce dénouement a été si brusque et si douloureux qu'il m'a gâté ma journée. Que voulez-vous, mon ami? On a beau passer la moitié de sa vie avec des infirmes, des détraqués et des fous, il vous reste toujours dans le cœur un coin sensible qui refuse de s'anes-
thésier... Mais tenez, je vais vous conter mon histoire. Vous pourrez peut-être en faire quelque chose; et moi, j'ai besoin d'en parler.
Je ne crois pas que vous fréquentiez beaucoup chez les cocottes, — chez les horizontales, comme vous dites à présent, à moins qu'un vocable plus neuf n'ait détrôné celui-ci; — mais vous connaissiez certainement, ne fut-ce que de réputation, la petite Laure Harding. Même vous aviez dû apercevoir quelque part, au Bois, au théâtre, à l'Hippique, cette mignonne poupée de Saxe aux cheveux roux, au profil enfantin, aux gestes saccadés, nerveux, impatients. Et sans doute vous saviez que, parmi la foule de passants qui ont traversé sa chambre à coucher, on cite deux noms célèbres : un peintre mondain et un prince moscovite. Ce dernier est l'amant d'hier, le comparse du drame.
Entre tous ces hôtes d'une heure ou d'une semaine, il en est un qui lui a laissé un souvenir autrement durable que le bijou ou le bibelot des adieux ordinaires : un fils.
Oui, chose ignorée ou oubliée, Laure Harding était mère. Ce fut un accident des débuts de sa vie galante, ce fils qu'elle enfanta à vingt ans, à l'époque d'incertitude et de misère dorée où quelques artistes la lançaient. A peine débarrassée de la corvée de la grossesse et de l'accouchement, elle me le confia — car j'étais déjà son médecin. Je mis le petit être en nourrice dans un bourg normand, chez une femme dont j'étais sûr, à portée de quelques amis qui voulurent bien s'en occuper.
Georges Harding vécut ainsi ses premières années en province, pris en affection, presque adopté par les braves gens qui l'avaient reçu. A des intervalles bien irréguliers, quand la vue d'une mère portant son bébé, ou quelque mot sentimental d'une pièce, d'un roman, faisaient monter au cerveau de Laure une bouffée de maternité, elle quittait son hôtel de la rue de Prony, partait brusquement pour la Normandie, tombait comme un aérolithe dans le calme intérieur où grandissait l'enfant, criblait celui-ci de baisers et de pièces d'or... Puis, vite ennuyée de. son rôle, elle reprenait le premier
traîh pour Paris, et, pendant des mois, oubKait de nouveau qu'elle avait un fils.
Lorsque Georges atteignit sa neuvième année, je dus suggérer à ma cliente qu'il serait peut-être temps de lui apprendre autre chose que ce qu'on lui avait enseigné au village, c'est-à-dire à lire, à écrire et à jouer aux quilles. Je proposai un lycée de Paris. Là, me semblait-il, en même temps qu^il ferait ses classes, il s'initierait peu à peu à sa vraie situation dans le monde : fils de fille, — et pourrait, moi aidant, prendre, au jour venu, le parti qui conviendrait à un homme de cœur...
Mais Laure ne voulut pas entendre parler d'un lycée. Elle trouvait cette institution trop démocratique.
— Au lycée, docteur I Y pensez-vous ? Mais il serait là avec les fils de mon bottier et de mon concierge... Il en sordra sans savoir saluer une femme ou se tenir à table. Je veux que Georges aille chez les Jésuites. Il n'y a que les pères, voyez-vous, qui fassent de leurs élèves de vrais gentlemen.
Georges Harding fut donc envoyé à Jersey,
au nouveau collège que les Pères, expulsés de France, venaient de fonder dans l'île tout près de Saint-Hélier. On l'y avait reçu avec difficulté et sous la condition formelle qu'il y passerait tous ses congés et ne reviendrait à Paris qu'une fois ses études terminées. D'ailleurs, la mère avait le droit d'aller le voir aussi souvent qu'il lui plairait.
Elle fit le voyage une fois en cinq ans, fut horriblement malade pendant la traversée et n'eut jamais le courage de recommencer.
Durant ces cinq ans, Georges travailla, devint un des plus brillants élèves de la maison. Chaque semaine, il écrivait à sa mère une longue lettre chaude de tendresse. Elle lui répondait cinq ou six fois par an un bout de phrase sans queue ni tête, dans le cabinet d'un restaurant de nuit, en une de ces crises d'attendrissement qui suivaient les rares moments où, suivant son expression, elle avait été très heureuse.
... Il y a de cela six mois environ, Laure reçut du Père recteur de Jersey les lignes suivantes qu'elle me fit voir :
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« Madame,
« Votre cher Georges â complètement achevé ses études secondaires. Voici le moment venu pour lui de faire choix d'un état. Il manifeste du goût pour l'état militaire. Si vous êtes disposée à favoriser ce penchant, nous serons heureux de recevoir Georges, à la rentrée, dans notre collège spécial de la rue Lhomond. Il vous appartient, madame, de prendre une décision à cet égard. Notre rôle est provisoirement terminé, et nous vous prions de vouloir bien recevoir le cher enfant qui nous quittera la semaine prochaine,
« Veuillez agréer, madame^ mon dévouement respectueux en N. S.
« L. Clément, S. J.
« Rector. »
Cette lettre prit Laure Harding un peu au dépourvu. Elle n'y démêla point l'intention des Jésuites, gens fort avisés, qui voulaient mettre
GEORGES l8l
Georges à même de connaître lui-même sa situation sociale, avant qu'il fît ses premiers pas d'homme dans la vie.
Elle se contenta, pour le moment, de faire préparer dans son hôtel, en vue du retour de l'enfant, la plus jolie chambre qui se pût voir. Quelques jours après, celui-ci arriva. Il avait cette gaucherie distinguée de façons que les Pères communiquent à leurs élèves, mais en somme, autant que j'en pus juger, c'était un petit cœur bien droit, bien franc, bien affectueux. Chose singulière I Cette mère qui l'avait pour ainsi dire abandonné depuis qu'elle l'avait mis au monde, il l'adorait. Il lui manifesta tant d'admiration, de tendresse et de respect que la jeune femme, légère comme elle était, en fut pourtant remuée aux fibres profondes. Durant quinze jours au moins, elle raffola de son fils. On le vit partout avec elle, dans sa loge le soir, l'après-midi dans sa victoria, près d'elle au pesage, à Longchamp où à Maisons Laffitte...
L'amant sérieux — le prince — avait été prié de suspendre ses visites nocturnes : Laure allait le voir en se cachant de son fils. Quant à
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Georges, il n'apercevait rien d'anormal, ne se doutait de rien. Songez qu'il avait vécu dans un cloître, depuis qu'il savait penser^ et qu'il était aussi ignorant des réalités de l'amour que peut l'être une pensionnaire des Oiseaux au sortir du couvent!
Ma cliente, que son rôle maternel avait d'abord occupée et amusée, s'en lassa vite.
Elle s'affranchit, une à une, des sujétions qu'elle s'imposait à cause de son fils. L'amant, les amants reparurent ouvertement, pendant la journée, au petit hôtel de la rue de Prony; les soupers au cabaret, les fêtes prolongées jusqu'au matin recommencèrent... Georges, un peu triste de voir que sa mère lui appartenait de moins en moins, ne devinait toujours pas. Il avait sur les yeux une écaille d'innocence qui ne voulait pas tomber.
Or, avant-hier, Laure, ayant bu quelques verres de Champagne de trop, probablement, oublia la présence de Georges chez elle, et ramena dans son coupé le prince qui se laissa faire, point mécontent de reprendre i'ancien
train de vie. Elle lui recommanda toutefois de ne pas faire de bruit : l'enfant couchait juste au-dessus; il ne fallait pas le réveiller.
Mais à peine rentrés, à propos de je ne sais quel incident que la jeune femme ne peut même plus se rappeler, une querelle éclata entre les deux amants, à demi-ivres l'un et l'autre. Le Slave, très violent, avait l'habitude, en pareille circonstance, de passer sa colère sur le mobilier. A bout d'injures, il empoigna par la tige une plante d'appartement et la projeta, avec la jardinière en porcelaine chinoise qui tenait aux racines, dans une glace d'entre deux fenêtres.
Le bruit fut épouvantable. Aucun des domestiques ne se montra : c'était leur consigne. Un instant après, la porte de la chambre s'ouvrit et Georges apparut...
Il s'arrêta sur le seuil, figé par la surprise. Presque nus l'un et l'autre, la jeune femme et le prince, entendant des pas, s'étaient d'instinct réfugiés vers le lit ouvert. Quelques secondes s'écoulèrent où, sans rien dire, l'amant, la maîtresse et l'enfant se regardèrent... Laure, dégrisée par l'émotion, gronda doucement $0x1 fils :
— Va-t'en, Georges... Ce n'est pas convenable de venir dans ma chambre à cette heureci... Va te recoucher... Va vite, mon chéri.
L'enfant murmura, montrant du doigt le prince, qu'il connaissait pour l'avoir vu, le jour, chez sa mère.
— Pourquoi est-// dans ta chambre, lui?
Elle répondit, le poussant dehors :
— Il est là parce que je lui permets... Ne t'occupe pas de ces choses-là... Remonte vite te coucher et ne redescends plus.
L'enfant baissa la tête et obéit. Il regagna sa chambre. Que se passa- t-il dans cette âme neuve, pendant la fin de cette nuit? Est-ce par un brusque éclair, est-ce par un effort de réflexion que la certitude lui vint sur la condition de sa mère, sur sa condition à lui? Personne ne le saura jamais : car le fils de Laure Harding a emporté son secret par delà la vie. Quand la jeune femme, inquiète de ne pas le voir descendre à l'heure du déjeuner, est montée dans la chambre où il couchait, elle Ta trouvé pendu à l'une des colonnes de son lit — un
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grand lit breton. — Il avait passé autour de son cou un nœud coulant fait avec une embrasse de rideau. Et, déjà, il avait la face toute noire.
... Le coup de terreur et de douleur a été trop violent pour le faible cœur de la fille de joie... Elle n'est sortie de son évanouissement que pour tomber en des crises de tremblement sénile et de catalepsie. Je l'ai conduite à la Salpêtrière cette après-midi. On l'a mise avec les gâteuses.
... Voilà mon histoire, conclut le docteur Nolle. Vous voyez qu'elle n'est pas gaie. La vie non plus. »
Contes de Noël et de Pâques
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