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LA PETITE VÉNÉZUÉLIENNE ICI

et je chasserais les fantômes qui, pour moi, peuplent encore ces choses immobiles: mes parents, moi-même enfant — et aussi Dolorès, la petite Vénézuélienne.

Dolorès avait onze ans passés, et moi j'en avais neuf et demi, quand elle vint, avec sa mère et deux servantes, dont une mulâtresse, s'installer dans la maison de la rue de Ponthieu, juste audessus de notre rez-de-chaussée. Il paraît que la mère était jolie. Je ne me rappelle, d'elle, qu'une odeur de musc très pénétrante, des dentelles noires avec des rubans jaunes et une nuque d'un blond tellement singulier qu'il inquiéta mon innocence, et que dès le début de mes relations avec Dolorès, je lui demandai :

— Les cheveux de ta maman, est-ce que c'est des vrais cheveux ?

Dolorès avait un charmant visage de petit singe

crépu. Elle trouva le moyen de rougir sous son masque olivâtre.

— Que tu es bête ! me dit-elle. Pour sûr, les cheveux de maman sont de vrais cheveux... Et ils descendent jusqu'au-dessous de ses genoux, tu sais? Seulement, elle les décolore avec une eau... une eau très chère... Ta maman à toi n'achète pas d'eau pour se décolorer les cheveux parce que c'est trop cher.

Je fus un peu offensé par cette allusion à la fortune supérieure de notre voisine, mais je pensai tout de même à part moi que j'aurais du chagrin si ma mère s'avisait d'altérer le doux châtain naturel de ses cheveux.

Cette conversation et toutes celles que j'eus par la suite avec Dolorès s'échangeaient aux Champs-Elysées où ma bonne rencontrait volontiers la mulâtresse de l'entresol. Je racontais fidèlement chez moi ces rencontres, les propos que m'avait tenus Dolorès, et ce que j'avais répliqué. Je fus ainsi conduit à entretenir ma famille d'un projet de mariage que nous avions élaboré, Dolorès et moi, pour l'époque où nous serions grands. L'ob j action que ma future était l'aînée de deux ans

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ne nous avait pas échappé. Mais Dolorès avait passé outre en déclarant que, « dès qu'on est des grandes personnes, deux ans de plus ou de moins, ça ne se voit pas. »

Je dois avouer que ma famille ne parut pas attribuer une grande importance à cet échange de paroles. Mon père dit seulement :

— Je n'aime pas beaucoup que le petit fréquente la fille de cette femme.

Plus indulgente, ma mère répliqua :

— Oh! l'enfant est si jeune... Et Maria dit qu'elle est tout à fait gentille.

Maria, c'était ma bonne — une gasconne de cinquante ans sur qui ma mère reposait toute sa confiance.

Je fus dès lors en éveil et je commençai à prêter l'oreille quand on pariait de la dame aux cheveux jaunes. Je recueillis ainsi diverses informations. Premièrement, que la dame aux cheveux jaunes, malgré la richesse dont se targuait Dolorès, ne payait pas très régulièrement ses fournisseurs. Ensuite, que divers locataires a: s'étaient plaints » — on ne me disait pas pourquoi — mais « que le concierge, gorgé de pourboires.

défendait la Vénézuélienne auprès da propriétaire. y> Outre cela, je fis une ôbsèrvatian personnelle. La fenêtre de notre salle à manger donnait sur la cour; je m'écrasais volontiers le nez, des heures entières contre les vitres de cette fenêtre, à guetter les allées et venues. Je surpris ainsi les visites de trois messieurs. L'un, qui avait des cheveux gris et une barbe grise vénérable, descendait de son coupé tous les jours vers cinq heures. Un autre, dont je n'aurais pas pu dire l'âge, venait plus volontiers aux premières heures- de l'après-midi : c'était un long individu au visage complètement rasé, à l'air énergique et violent. Le troisième semblait un compatriote de Dolorès : il avait, comme elle, un teint de citron à peine mûr et des cheveux couleur de cirage, bouclés court. Le hasard sans doute faisait qu'il arrivait toujours après que le vieux monsieur venait de sortir, sans jamais, jamais se rencontrer avec lui.

Je demandai à Dolorès si ces messieurs étaient des amis de sa maman. La petite me regarda bien dans les yeux et me dit, d'un ton qui s'efforçait d'être très assuré :

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— Oui. Le vieux monsieur, c'est mon par* raînj'il est très bon et je l'aime beaucoup. Le monsieur rasé, c'est un Américain très bien que nous avons rencontré à Cabourg, l'an passé,

— Et celui qui a des cheveux noirs?

— C'est un cousin de maman.

— Elle ne reçoit jamais de dames, ta maman?

Cette fois encore, Dolorès rougit :

— Non, fit-elle. Maman dit que les femmes sont méchantes. Et puis, tu sais? tu m'ennuies...

J'évitai, dès lors, de parler à Dolorès des visiteurs de sa mère, et nos relations continuèrent d'être cordiales, malgré le caractère un peu fantasque de ma petite amie.

Décembre commençait, et déjà les neiges impures de Paris souillaient les Champs-Elysées et les Tuileries, quand un matin, dans la cour de la maison, mon père rencontra Dolorès qui sortait,

accompagnée de la mulâtresse. L'enfant lui sourit. Mon père s'approcha d'elle, lui parla durant quelques minutes, et, en la quittant, l'embrassa sur ses deux joues rondes. Le même soir, à table, il dit devant moi :

— Maria a raison. Cette petite Dolorès est charmante et elle a l'air tout à fait convenable. Quel dommage qu'on ne puisse pas la tirer du milieu où elle vit !

— Oui, fit ma mère... C'est désolant... Penser que dans quatre ou cinq ans, elle sera une jeune fille!...

Mon père conclut, après un silence :

— Il devrait y avoir une Œuvre pour sauver de pauvres petites comme celle-ci. Rien ne serait plus méritoire, plus chrétien.

On n'en dit pas plus long devant moi. Et naturellement, ces propos ne me parurent pas des plus clairs. Mais la compréhension des enfants — chacun peut le vérifier par ses propres souvenirs — est aisément satisfaite. Il faut une réponse aux questions de leur curiosité; seulement, ils ne discutent guère cette réponse. Je demandai à Maria, ma bonne, pourquoi il serait oppor-

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tun de soustraire Dolorès à son milieu familier. Elle répliqua :

— Parce que sa mère n'est pas une dame comme il faut. Il y a du désordre chez elle. Elle reçoit des gens mal élevés.

L'explication me contenta pleinement, et, dès lors, un projet germa et mûrit dans le secret de ma conscience. La solennité de T Avent avait, comme de coutume, avivé en moi le désir d'accomplir des œuvres d'une moralité singulière. Puisque mon père lui-même avait déclaré qu'il n'en existait pas de plus méritoire, de plus chrétienne que le sauvetage de Dolorès, cette œuvre me parut imposée par la Providence. Justement nous allions, mes parents et moi, passer comme chaque année les fêtes de Noël et du premier de l'an en Gascogne, chez ma grand'mère paternelle. Que cette grand'mère refusât de recueillir Dolorès, elle qui ne me refusait jamais rien, c'est ce que je n'admis pas un seul instant. Dolorès vivrait ainsi en Lot-et- Garonne jusqu'au moment oii nous nous marierions; ni sa mère aux cheveux jaunes ni les trois visiteurs ne s'aviseraient d'aller l'y dénicher.

Ce projet — qui ne révélait pas une connaissance approfondie des mœurs et des lois — me séduisait non seulement parce qu'il sauvait Dolorès, mais parce qu'il m'imposait un douloureux sacrifice. Je ne verrais plus la petite Vénézuélienne, ou du moins je ne la verrais plus que quelques semaines par an; et cela me déchirait le cœur. Je goûtai, par anticipation, les savoureuses amertumes de cette épreuve. Tout le monde, autour de moi, remarqua la physionomie de résignation supérieure que je me composais; à vrai dire, je me jugeais héroïque et j'avais quelque pitié des gens qui ne connaissaient ni n'enviaient mon détachement de la créature. Je voulus surenchérir encore : le sacrifice chrétien a son vertige. Toute ma fortune consistait en quarante-sept francs lentement amassés, que je destinais à l'achat d'un fusil, pour le jour où l'on me permettrait de tirer sur les alouettes, en Cas?cogne. Je résolus de donner cet argent à Dolo^ rès, afin qu'elle payât les frais de'son voyage : ne devait-elle pas partir à l'insu de sa mèrèPDès lors, je me considérai moi-même comme une sorte de François d'Assise, dépouillé de tout, et seule-

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.Ja*.

ment occupé du bonheur des autres. Et je me préparai à la douce fête de la Nativité dans un état de sérénité mystique où je ne voulais pas apercevoir une dose notable d'orgueil...

Depuis, j'ai reconnu cet état dans nombre de grandes personnes qui faisaient profession de haute vertu chrétienne. Et la carrière de saint m'apparaît aujourd'hui semée d'embûches.

Ce fut le dernier dimanche de l'Avent que je choisis pour confier mon dessein à Dolorès. Il faisait, cette année-là, un froid extraordinaire. Nos bonnes nous avaient menés au bois de Boulogne, où l'on commençait à patiner. L'entretien décisif eut lieu sur les bords du lac Supérieur. Dolorès m'écouta de cet air de ouistiti méditatit qui la rendait si comique.

— Alors, me dit-elle, ta grand'mère m'invite dans sa maison?

— Non, répliquai-je. C'est moi qui t'invite chez ma grand'mère. Mais c'est la même chose. Et pour payer ton voyage, voici quarante-sept francs que j'ai à moi, que je gardais pour m'acheter un fusil et tuer des alouettes, là-bas.

Elle prit vivement les deux louis et les pièces blanches, les contempla un instant, les mit dans sa poche en disant :

— Merci!

Et elle m'embrassa. Puis :

— Je resterai là-bas aussi longtemps que toi? fit-elle.

— Tu y resteras toujours... Jusqu'à ce que nous soyons grands et que nous puissions nous marier.

— Tu es fou !... Maman ne voudra jamais.

Sans oser regarder Dolorès en face, je balbutiai :

— Ta maman ne saura pas où tu es... Tu ne lui diras pas... Tu partiras le soir après nous... tandis qu'elle sera occupée avec le vieux monsieur blanc... et tu ne la reverras plus jamais... jamais.

Nous étions, au moment où je dis ces mots,

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tout seuls, à l'entrée d'une des petites allées qui mènent au lac. La terre ridée et gelée de l'allée, le sol bombé; poudré de givre du massif voisin, les racines saillantes d'un gros érable qui se dressait à l'angle — je revois tout cela, et aussi les deux mignonnes bottines noires de Dolorès, que j'observais pour distraire ma timidité, tout en parlant. Comme Dolorès ne répondait pas, j'osai relever les yeux et la regarder.

Elle m'apparut comme un petit fauve aux yeux furieux, aux ongles crispés, aux dents grinçantes, prêt à bondir sur moi pour me griffer et me mordre.

Je balbutiai son nom :

— Dolorès I

— Si jamais... fit-elle d'une voix qui s'accrochait à son gosier et à ses dents, si jamais... tu répètes ce que tu viens de dire... je te... je te...

Elle ne put dire ce qu'elle ferait... Tout son visage, tout son pauvre corps convulsé se détendirent subitement et elle fondit en larmes, en s'abattant doucement, gentiment, fraternellement sur mon épaule.

Le surlendemain, vigile de Noël, je quittai Paris avec ma famille pour me rendre en Gascogne. Entre la petite Vénézuélienne et moi, il n'avait plus été question de mon projet de sauvetage. Seulement, le lendemain, elle m'avait dit, comme une chose toute simple :

— Avec les quarante-sept francs que tu m'as donnés, je vais m'acheter un gros brillant que j'ai vu sur les boulevards... Un brillant faux, bien entendu, parce que les vrais^ c'est trop cher.

Nous nous étions quittés en nous promettant de nous écrire. J'écrivis, en effet, mais Dolorès ne me répondit pas. Je passai de mélancoliques vacances, durant lesquelles je demandai au ciel, avec une ferveur exemplaire, de sauver ma petite amie des vagues périls qui la menaçaient... Quand nous rentrâmes rue de Ponthieu, vers la

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fin du mois de janvier, j'appris que l'entresol était vide; Dolorès, sa mère et les deux bonnes avaient déménagé. Le concierge, sans doute mécontent de ses étrennes, avait cessé de les protéger, et le propriétaire les avait congédiées.

Comme je pleurais beaucoup sur le départ de ma petite amie, ma mère s'efforça de me consoler. Mon émotion lui livra le secret de ma tentative de rédemption, que jusque-là j'avais tue jalousement. Cette histoire la fit rire un peu; mais je vis bien, à la façon dont elle m'embrassa, qu'elle était plutôt contente de moi.

Elle me demanda :

— Et tes quarante-sept francs?

Je répondis avec sincérité :

— Dolorès m'a dit qu'elle les gardait pour s'acheter un bijou.

Il me sembla que ma mère devenait pensive, et qu'il y avait dans ses yeux comme une vapeur de larmes. Elle murmura :

— Pauvre petite !

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