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DEUX BERGERS DAMES 2O

cule, il s'aperçut qu'un enfant de quelques mois y était contenu. Sans doute la vie de cet enfant avait été déjà féconde en incidents, car il ne paraissait pas surpris outre mesure qu'on l'eût abandonné, puis recueilli. Très sage, il fixait sur M. Lagarrigue de larges yeux noirs, grands ouverts dans une face mignonne et brune. Le pasteur n'hésita pas, il emporta le paquet vivanp chez lui, où il le confia à sa femme, assez expérimentée dans le soin des enfants, car, à peine âgée

de trente ans, elle en avait déjà six pour sa part.

Dès le lendemain, la tante du curé, vieille demoiselle qui lui servait de gouvernante, dit à son neveu, d'une voix qu'altérait l'émotion :

— Tu ne sais pas, monsieur le curé? Hé bé!... Le pasteur est venu hier te voler une petite fille dans ton église I...

— Voler une petite fille!... s'écria l'abbé.

Malgré son animosité contre le pasteur, il ne

le croyait pas capable d'un pareil coup.

La tante s'expliqua. Même réduit à ses circonstances réelles — une petite abandonnée recueillie sous le porche de l'église — l'acte

charitable de M. Lagarrigue troubla cnieUëment ' le curé. Si, comme tout le faisait prévoir, le pasteur élevait la délaissée, il relèverait certainement dans le culte réformé. Or, en la déposant sur les marches de Téglise, la personne inconnue qui s'en était séparée n'avait-elle pas marqué qu'elle la confiait à la communauté catholique? Une brebis de plus venait donc d'être soustraite par le pasteur au troupeau sacré, une âme que le Seigneur réclamerait, outre celles de Gasquet et de Dupin! Une âme toute blanche, celle-ci!...

Le cœur de l'abbé Couloumet était pacifique, les disputes lui répugnaient. Tout de même, cela passait la mesure. Il vêtit sa meilleure soutane, coiffa son tricorne; son bréviaire sous le bras, il se rendit chez M. Lagarrigue.

Le pasteur habitait une assez jolie maison, tout

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au bout du village, bordant la route qui conduit à Espiens, puis à Nérac, par les coteaux. Avant d'y arriver, l'abbé eut l'occasion de plusieurs rencontres. Quelques-uns de ses paroissiens l'abordèrent, lui parlèrent de l'enlèvement en termes indignés. L'imagination proverbiale des Gascons aidant, il se confirmait que M. Lagarrigue avait dérobé l'enfant d'une mendiante espagnole, tandis que celle-ci priait devant la statue de la Vierge. Le curé rétablit les faits de son mieux, tout en promettant d'énergiques revendications.

— Quand je devrais aller trouver le Président de la République, on nous rendra la petite!

Il parut aussi au curé, chemin faisant, que les protestants qu'il croisait lui jetaient des coups d'œil narquois...

Arrivé chez le pasteur, il sonna. Ce fut la pastoresse qui vint ouvrir et tout de suite le curé fut mal à l'aise, en voyant que cette dame, blonde, un peu forte, prématurément fanée, allaitait un enfant.

— Pardon, madame, excusez-moi, balbutiat-il... Monsieur le pasteur est-il chez lui?

La dame parut elle-même très intimidée. Elle répliqua :

— Monsieur le pasteur est sorti... Il est sorti... Il est à Nérac... Il est allé s'informer au sujet de... la petite.

Elle désigna du regard l'enfant qu'elle allaitait. Déjà le curé se sentait plus hardi. Il entra dans la maison, repoussa la porte derrière soi. M™° Lagarrigue l'introduisit dans son salon et le fit asseoir.

— Je venais justement, dit l'abbé, m'entretenir avec M. Lagarrigue au sujet de cette enfant...

Peu à peu plus énergique, à mesure qu'il constatait l'absence de toute contradiction, M. Couloumet exposa que l'enfant n'avait pas été sans intention déposée sous le porche de l'église catholique. Il était évident que si l'on eût osé, on eût pénétré dans le presbytère. Le curé se trouvait donc moralement chargé d'une âme. Il n'en céderait le soin à personne. Il espérait que M. Lagarrigue se rendrait à l'équité de sa réclamation, avant qu'il fût nécessaire de s'adresser « à l'autorité supérieure ».

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