‹ Le pas relevé: nouvellesChapitre 18 sur 25 · DEUX BERGERS DAMES · texte numérisé non relu

DEUX BERGERS DAMES

Le curé ne précisait pas quelle serait cette autorité supérieure; à la vérité, il l'ignorait. Mais il ne fut pas mécontent de l'effet de son discours. M™® Lagarrigue, rouge jusqu'aux oreilles, ne sut que répondre : « Je rendrai compte à mon mari, monsieur... Il verra... Il décidera... » Elle s'était rajustée, et, pour cacher sa timidité, faisait danser doucement, debout sur ses genoux, la petite fille, qui vagissait, riante, les lèvres mouillées de lait. Dignement le curé prit congé. Il regagna son presbytère, où il conta à sa tante, ravie, l'énergique façon de sa démarche. Il n'y avait plus qu'à attendre les résultats.

On n'attendit pas longtemps. Le jour même, vers cinq heures, l'aîné des fils du pasteur, gamin d'une dizaine d'années, apporta une lettre au presbytère. Elle disait :

« Monsieur le curé,

« Madame Lagarrigue m'a appris votre visite et m'en a dit l'objet. A mon vif regret, je ne puis accéder à votre désir. Moi, aussi, j'estime que

Dieu m'a confié une âme; je regarderais eomme criminel de ne pas obéir à sa volonté manifeste.

« Jean Lagarrigue,

« Pasteur de l'Église réformée, »

Dès que la visite de l'abbé et la réponse du pasteur furent connues dans Candéléou, les deux communautés, protestante et catholique, devinrent effervescentes; Le maire, sommé dé prendre parti, déclara qu'il ne pouvait rien : M. Lagar* rigue avait régulièrement déclaré sa trouvaille et son intention de là garder. Alors les catholiques parlèrent de s'armer et de ressaisir de vive force l'enfant dérobée. Les protestants ripostèrent en envoyant un peloton des leurs pour monter la garde autour du temple et de la maison Lagarrigue. Des pierres furent jetées nui* tamment dans les vitraux de l'église catholique. Les murs s'ornèrent de l'inscription : « Lagarrigue,*voleur d'enfants. » Les polissons des écoles en vinrent aux mains dans les rues. Il fallut déléguer en permanence à Candéléou deux gendarmes du canton. Cependant le pasteur conser-

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vait toujours l'objet du litige, mais aucun de ses enfants n'osait sortir, la menace ayant été proférée d'en enlever un comme otage. Assez inquiets, l'un et l'autre, de cette tournure des choses, le curé écrivit à l'évêque, le pasteur s'adressa au préfet. Mais les deux administrations, prises de court par le cas imprévu, tardaient à répondre. Et, sans doute, le débat s'envenimant, une véritable guerre religieuse eût fini par enflammer le pays si, le matin du dimanche de la Passion, une nouvelle inattendue n'ept subitement imposé la trêve :

« La mère de la petite est ici, pour la reprendre... »

Cette nouvelle extraordinaire était vraie... La veille, à l'heure du souper, une femme toute jeune, presque une enfant encore, très jolie, reconnaissable à son type et à son accoutrement

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pour une de ces Bohémiennes qui traversent souvent les villages du Sud-Ouest et qu'on appelle, en Albret comme en Espagne, des a: gitanes », était venue trouver le maire de Candéléou... Elle déclarait que sa petite fille avait été abandonnée, contre son vouloir, par les gens de sa troupe, mais qu'elle n'avait pu supporter la séparation et qu'elle était revenue sur ses pas pour la revoir et la reprendre.

Le maire fit coucher la gitane dans sa grange. Le lendemain il convoqua le curé et le pasteur en priant celui-ci d'apporter l'enfant. La petite fut rendue à sa mère qui la couvrit de caresses sauvages, en lui parlant une langue que nul ne comprit et dont les intonations même n'offraient aucune analogie avec les idiomes connus des assistants. M. Lebize ayant exposé les faits aux ministres des deux cultes, ajouta que toute dissension devait finir du même coup, la mère rentrant en possession de son enfant.

— Êtes- vous protestante ou catholique? demanda finalement le maire à la gitane.

Elle rit, découvrant ses dents lumineuses.

— Ni protestante, ni catholique.

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— Mais vous avez bien une religion quelr conque? fit le pasteur.

Elle ébaucha une moue, devint sérieuse, se tut.

— Enfin, questionna Tabbé Couloumet, vous priez, quelquefois?

— Nous avons de jolis chants, murmurat-elle, qui nous viennent de nos anciens.

L'ardeur du prosélytisme, devant cette âme inculte, saisit les deux bergers spirituels. Tous deux s'offrirent à faire l'éducation religieuse de la jeune femme; car il était bien entendu qu'on l'enlevait à sa vie nomade, que la commune l'adoptait, avec son bébé. Nilka (elle s'appelait ainsi) ne disait pas non, souriait toujours mystérieusement. Entre M. Lagarrigue et M. Couloumet, la dispute allait se ranimer. Le maire les départagea.

— Cette femme sera logée dans ma métairie, dit-il. Vous, monsieur l'abbé, vous, monsieur le pasteur, vous la verrez alternativement chaque jour de la semaine. D'ici Pâques vous avez le temps de lui expliquer la religion chrétienne, chacun selon son idée. Elle choisira librement

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entre les deux cultes. Et le jour de Pâques, d'après son choix, on la baptisera avec sa fille dans le culte qu'elle aura choisi.

Cette sentence à la Salomon ne contenta complètement ni le curé, ni le pasteur, ni aucun des belligérants qui combattaient derrière eux. Mais tout le monde, au fond du cœur, en reconnut la sagesse. Le calme se refit dans Candéléou. Chacune des communautés n'eut plus qu'à suivre l'œuvre de conversion tentée par son chef.

Chaque jour alternativement Nilka fut catéchisée par le curé et par le pasteur. Tous deux s'accordaient sur la gentillesse et la douceur de leur catéchumène : mais tous deux déploraient son absence complète de sens religieux et même de sens moral. Née sur les routes, elle y avait vécu sa jeunesse; elle ignorait jusqu'à son âge. Le père de son enfant était un passant qui lui avait plu un jour que, seule, elle gardait le campement dans un coin du pays basque. Elle racontait cela tranquillement, regrettant seulement qu'à cause de ce père étranger l'enfant fût en butte, depuis sa naissance, à la rancune de toute

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