DEUX BERGERS DAMES 2I
la troupe... Les choses qu'on lui disait semblaient glisser sur son esprit, plus distrait que léger. Elle était à la fois désordonnée et coquette. Peu lui importait qu'un bouton manquât à son corsage ou que sa jupe fût déchirée, pourvu qu'elle eût des roses rouges dans ses cheveux noirs. On s'aperçut qu'elle en volait dans tous les jardins, mais ces larcins furent provisoirement tolérés... Il y avait des après-midi où l'on ne pouvait lui tirer une parole... Elle semblait tout à fait absente, les yeux perdus dans le rêve. D'autres fois, au contraire, elle montrait une gaieté ardente, chantait, désarmait par sa joie enfantine la gravité de ses maîtres, et jusqu'à la rigide tante du c;iré. Un soir d'ofHce, elle fut menée au temple par M"® Lagarrigue et parut ravie de mêler sa voix juste et profonde au chœur des femmes. La tante du curé assurait, d'autre part, que Nilka s'intéressait aux apprêts de la solennité pascale, vases de fleurs, guirlandes de papier, oriflammes des congrégations, toute la gaie parure des vieilles murailles catholiques. Ces bonnes nouvelles réjouissaient tour à tour les deux partis.
Cependant, le jour de Pâques était tout proche, et dans les deux cultes on se préparait à célébrer la fête avec une ardeur inusitée. L'on comptait, au temple comme à l'église, que la fête serait, ce jour-là, rehaussée par un double baptême... Pressée de se déclarer, Nilka promettait une réponse pour le matin de Pâques. Et si on l'invitait à choisir plus vite, elle se dérobait en riant, invoquant l'autorité du maire et les termes du contrat.
La nuit qui précéda le matin décisif, les deux pauvres bergers d'âmes ne dormirent guère. Ni l'un ni l'autre n'osait imaginer ce que serait pour lui la sainte journée si son rival était élu. Et pourtant, l'un des deux serait sûrement rebuté!...
Tous deux se rassuraient par le même argument intime :