DEUX BERGERS D AMES
arrivait sur ces entrefaites avec d'autres commères, déjà au courant de l'aventure, — moi, qui vous^parle, je l'ai bel et bien ondoyée l'autre jour, que je la gardais un moment, pendant que monsieur le curé instruisait sa mère... Je me méfiais!...
— Vous avez fait cela? s'écria le pasteur, un peu rasséréné.
Protestants et catholiques approuvaient la bonne femme. Au moins la petite abandonnée, qui avait été un peu l'enfant de Candéléou, s'en allait chrétienne à travers le vaste monde... Dans le désarroi de ce départ imprévu, les deux partis ennemis, atteints tous deux, oubliaient leur querelle et fraternisaient.
— S'il n'y avait pas eu cette division entre nous, murmura un sage, on n'aurait pas attendu si longtemps pour baptiser la mère!...
Dans la foule, qui peu à peu s'était rassemblée, tout le monde fut de cet avis. Le maire Lebize, qui n'avait guère parlé jusque-là, dit alors, avec un arrière sourire :
— Voyons l'abbé, et vous le pasteur, est-ce que vous croyez que cette gitane sera damnée
au jour du jugement, parce que l'eau du baptême n'a pas coulé sur son front?
Il y. eut un silence.
— Christ est ressuscité même pour les Gentils, déclara enfin M. Lagarrigue; saint Paul le dit expressément.
— Certes, confirma l'abbé, la miséricorde de Dieu n'a pas de limites. Et le cœur de cette fille n'était pas malsain. Si elle est partie de cette façon soudaine et secrète, c'est, bien sûr, pour ne chagriner aucun de ses deux maîtres.
— Priez donc pour elle, les uns et les autres, conclut le maire... C'est Pâques, aujourd'hui, pour les protestants et les catholiques, et aussi, croyez-moi, pour la pauvre Bohémienne, à qui le courage a manqué, au moment de rompre
avec sa race. Priez pour elle, en bonne intelligence, et ne vous querellez plus.
Lentement la foule se dispersa. Le curé et le pasteur s'en allaient ensemble, controversant avec courtoisie. Les ennemis de la veille se serraient les mains. On eût dit que Nilka, en quittant le village, avait emporté le ferment de dis-
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corde et laissé la paix. Par-dessus les toits, le carillon du temple et le bourdon de l'église accordaient leurs sonorités dans l'air limpide, célébraient la plus grande fête de l'année. Les querelles des jours passés étaient abolies, et certes, en ce moment, il n'y avait personne dans Candéléou qui n'approuvât la généreuse doctrine du maire.
Oui, vraiment, c'était pour tous les êtres humains que Jésus de Nazareth levait une fois de plus la pierre du tombeau.