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CONTE DE PAQUES

UAND je devins Tami de Lizotte, — conta Maximin, — j'avais quinze ans.

J'habitais Fontgrane. Tous les jours j'allais au presbytère prendre une leçon de latin de l'abbé Destourbès. L'abbé était un doux professeur, ami de Virgile, qu'il récitait avec des intonations dévotes, comme un Oremus. Irma, sa gouvernante, m'adorait et voulait toujours, à

toute heure, me faire manger ou boire : c'était sa façon de me témoigner son amitié, pauvre vieille! Quant au presbytère, antique construction dont les fondations dataient de l'époque gallo-romaine, on ne pouvait rêver un séjour plus délicieux, frais l'été, tiède l'hiver, comme une cave, et toujours embaumé d'une odeur de cire et de benjoin.

Mais ce qu'on pouvait voir de mieux dans le presbytère, c'était Lizotte, Lizotte Destourbès, la petite nièce de l'abbé, la fille du Destourbès d'Agen, celui qui tenait sous les <( cornières » un important commerce de fruits et de conserves. Lizotte avait quelques mois et quelques lignes de plus que moi. Elle aimait le jeu coname une enfant, et néanmoins ne dédaignait pas de temps en temps de a: faire la dame y> quand elle se promenait le dimanche, à Agen, sur le Gravier, très regardée par les jeunes gens. Car elle était vraiment exquise, avec son visage doré, ses lèvres brunes, ses yeux dont le blanc était un peu bleu. Elle s'habillait volontiers de couleurs éclatantes : elle aimait le rouge, le jaune et le blanc, mais elle savait accorder cette fanfare de

tons sur sa petite personne étrange, et il me semble qu'elle était toujours fort bien habillée... Ses cheveux noirs, elle les roulait dans un foulard de soie brodée, enveloppant le haut du chignon d'une sorte de toque, un bout retombant sur la nuque. C'est la coiffure des filles de Gascogne, comme vous savez : je n'en connais guère de plus seyantes. Hélas! la plupart de mes jolies compatriotes, même les paysannes, commencent à l'abandonner!

Jours inoubliables, ces vacances de Pâques au presbytère de Fontgrane! Le jardin nous appartenait, avec ses carrés réguliers soigneusement bêchés, et aussi la sombre église aux piliers trapus, et le presbytère immense, dont le curé n'occupait qu'un coin, tout le reste voué à nos découvertes et à nos jeux. Jamais je n'ai fait, depuis, de si vastes voyages, ni de si curieux, que ceux que j'entrepris alors avec Lizotte dans le grenier de la maison séculaire, véritable forêt de poutres enchevêtrées... Notre joie se doublait, à l'approche des grandes fêtes religieuses. Sous la direction d'Irma nous travaillions, Lizotte et moi, à orner l'autel. Les mains agiles de la fillette

a'JO CONTES DE NOÉL ET DE PAQUES

s'agitaient à côté de mes mains de garçonnet, moins lestes. Quand je commettais quelque maladresse, quand je laissais choir une guirlande ou s'éteindre un cierge, la mignonne Agenaise ne se gênait pas pour me donner une chiquenaude ou une gifle... J'étais parfaitement heureux.

Je me rappelle, entre tous, un certain soir d'avril, au commencement de la Semaine Sainte.

L'église de Fontgrane avait l'aspect spécial qu'elle revêtait durant la sainte quarantaine. Les crucifix, les tableaux, les pieuses statues s'habillaient de serge violette, et ce demi-deuil n'avait rien d'attristant, d'abord parce qu'au dehors, le joyeux printemps annonçait déjà son triomphe, et puis parce que la fête de la Rédemption, toute proche, illumine d'espérance même les graves journées qui la précèdent.

Lizotte et moi, nous étions en vacance sous prétexte d'offices à suivre et d'ornements à préparer. Je dînai au presbytère fort agréablement, entre l'abbé Destoufbès et la petite, qui s'amusait à me donner des coups de pieds dans les jambes, par-dessous la table. Cela me faisait parfois très mal, mais je trouvais cela délicieux et je ne disais rien...

Nous avions achevé le frugal repas qu'il convient de prendre aux temps de jeûne et déjà nous quittions la table, quand on vint demander l^abbé pour une très vieille femme malade qui voulait se confesser.

Il revêtit à l'instant sa houppelande, prit son chapeau et son bâton et sortit en me recommandant de ne pas quitter le presbytère avant son retour, pour que Lizotte n'y demeurât pas seule. Car, la nuit étant obscure, Irma accompagnait son maître, une lanterne à la main.

Je demeurai donc en tête à tête avec ma petite amie, chargé de la défendre, au besoin, contre les périls nocturnes. Cette mission excitait mon orgueil; mais, au fond, j'étais bien

torcé de reconnaître que Lizotte avait en ma personne un pauvre défenseur. Elle était, à cette époque, autrement hardie que moi!

La soirée fut exquise et* terrible. Maîtres du presbytère et de Téglise comme nous Tétions, et en connaissant les moindres recoins, nous pouvions nous y promener en pleine ombre sans risque de faux pas; et tel fut l'étrange divertissement qu'imagina Lizotte. Me prenant par la main, elle m'entraîna dans les interminables corridors courbes de la maison, puis dans la fraîche solitude de la nef; elle chuchotait, en même temps, à mon oreille, d'effroyables histoires de revenants, lesquels choisissent, comme chacun le sait, précisément la Semaine Sainte pour s'ébattre dans les lieux consacrés... Soudain elle se mit à chanter de sa fraîche voix, accentuant les voyelles à la façon gasconne :

Ofiîiieifilia

Rex cœlesUs, Rex glorite. . .

Mais quand elle se tut, l'église répercuta la voix en si terribles résonances que nous nous sauvâmes aussitôt, d'une course folle, par la

sacristie et les longs corridors jusqu'à la salle à manger du presbytère, où nous tombâmes sur des chaises, épouvantés et riant de notre peur.

Alors, comme l'abbé Destourbès ne rentrait pas, Lizotte me conta les cadeaux qu'elle avait reçus pour sa fête, le samedi des Rameaux : ce que lui avait donné son père, et «on parrain Dalidou, et sa tante Combes, et M°*® de Raucagnas, dont la fille suivait avec elle le catéchisme de persévérance. Chaque fois qu'un craquement des antiques boiseries ou une de ces sonorités mystérieuses qu'exhalait par intervalles l'église voisine, me donnaient une distraction, Lizotte me pinçait le bras pour me rappeler à la réalité. A la fin, le sujet des cadeaux étant épuisé, ma petite amie, qui jamais n'était prise au dépourvu, ni à court d'idées, se leva et, sur la pointe des pieds, alla ouvrir le buffet de la salle à manger. Elle en tira une boîte de bois blanc, qu'elle posa sur la table avec précaution.

Cette boîte était un présent du Destourbès d'Agen à son frère le curé, apporté par Lizotte ;

un cent de prunes de surchoix, disposées côte à côte par côté par couches de vingt, sur des lits de papiers à dentelles... Vous n'ignorez pas que TAgenais est, par excellence, le pays des prunes. Toute la vallée de la Garonne et celle du Lot, entre Agen et Villeneuve, sont plantées en pruniers, lesquels donnent des fruits merveilleux, justement célèbres. Après la cueillette, qui a lieu au mois d'août, on les étuve, on les met en boîte, et en voilà pour toute l'année... Les prunes apportées par Lizotte étaient des prunes phénomènes, grosses, charnues, crevant de suc et luisantes, et parfumées ! La petite avait bien raison de montrer avec orgueil ce spécimen du commerce paternel. Moi, j'aurais souhaité comparer tout de suite leur goût à leur belle apparence. Mais, hélas!... le moindre larcin était facile à découvrir. Les prunes s'agençaient, s'encastraient les unes dans les autres comme les pierres d'une mosaïque, et (sans doute parce qu'il jugeait une telle friandise interdite en semaine sainte) l'abbé n'y avait pas encore touché.

Après un long silence contemplatif, Lizotte me dit:

LIZOTTE 23f

— Si je t'en faisais goûter, de ces prunes, que dirais-tu?

J'avouai sans difficulté que l'épreuve me serait très agréable.

La fillette ébaucha ce geste qui signifie, dans toutes les langues : a: Attends un peu!... Ne bouge pas!... » Elle souleva délicatement hors de la boîte d'abord la première couche de prunes, puis la seconde, chacune dans son lit de papier, prit une prune dans le troisième, remit avec soin en leur place les deux couches ôtées, ferma la boîte et la réintégra dans le buffet.

Toutes ces opérations furent exécutées avec une aisance qui me plongea dans l'admiration.

Cependant, Lizotte revenait à moi, tenant entre deux doigts la prune volée. Elle commença par s'en adjuger la moitié d'un coup de dents, ce qui me parut fort équitable. Puis, comme on fait aux petits chiens avec un morceau de sucre, elle me tendit l'autre moitié du bout de ses menus doigts, s'amusant à la retirer dès que j'approchais la bouche.

Le joli jeu !

Mes lèvres effleuraient au vol, sans rien pou-

voir saisir, tantôt la prune, tantôt les ongles, tantôt les doigts bruns, tantôt le poignet de ma petite amie... Et comment dire cela? Ce fut bientôt la prune qui me tenta le moins. A se prolonger, le jeu m*énerva. Je saisis le bras de Lizotte; je happai la prune; mais, celle-ci mangée, je gardai prisonnière la longue petite main, avec mes lèvres dessus... Lizotte était notablement plus forte que moi : la victoire lui restait toujours, dans nos luttes enfantines. Pourtant, cette fois, elle ne retira pas sa main. Elle détourna seulement son visage, devenu rose, et il me sembla qu'elle tremblait un peu...

Oh! l'heure exquise, où de Tinnocence des jeux puérils, naît l'émoi inattendu de la caresse. Ceux qui ont connu cette heure savent, je crois, plus délicatement aimer.

Il me semblait que pour la première fois, je voyais le joli visage doré de mon amie, ses grands yeux obscurs, sa taille souple, et la fine substance de ses sombres cheveux, tordus sous le foulard noué...

Soudain Lizotte me repoussa... Elle se dé-

tourna, cachant son visage de son bras. Étonné, je relevai les yeux. J'aperçus l'abbé Destourbès, debout dans l'encadrement de la porte. Il nous regardait. Il était très rouge, et la scène dont il venait d'être le témoin l'avait sans doute violemment troublé, car son bréviaire pendait au bout du petit vêtement de drap où il l'enfermait d'ordinaire, et les images pieuses, glissées hors des pages, couraient en rond sur le plancher, comme des enfants de chœur échappés d'une sacristie.

Il dit sévèrement :

— Ramassez cela.

Lizotte ne bougea pas. Tournant le dos à demi, la tête légèrement penchée, elle tortillait de ses doigts en fuseau le cordon de son tablier...

Je voyais par moment remuer son chignon et ses épaules.

« Elle pleure », pensai-je alors.

Aujourd'hui, toute réflexion faite, je crois bien qu'elle riait.

Très penaud, je ramassai les sacrés-cœurs, les saintes vierges, les saints Joseph en rupture de bréviaire.

fl

L'abbé ne me gronda pas. Il se contenta de me dire :

— Va-t'en chez tes parents ! Il est l'heure de se coucher.

Depuis cet événement, on ne me laissa plus jouer avec Lizotte. Cela me fît un gros chagrin, dont je n'osai, bien entendu, parler à personne; ainsi je commençai de connaître avant l'amour même la délicieuse souffrance d'amour.

Au temps de Pâques, au temps de vacances, j'apercevais encore à l'église — et de loin — le profil pur, la taille souple, le foulard noué de Lizotte. Mais, plus jamais, hélas! elle ne me donna de gifles ni de chiquenaudes. Plus jamais mes lèvres ne touchèrent ses mains brunes.

Tout cela est déjà loin dans le passé. Cepen-

dant, quand je vais en Gascogne, quand Je traverse le Gravier d'Agen, parfois je rencontre Lizotte.

Seulement, Lizotte est une c dame *. Elle a épousé un notaire. Elle porte un chapeau. Et ce n'est plus Lizotte.

Nuit de Noces

JOURNAL d'une femme

EPUis trois ou quatre ans déjà, j'étais convaincue que Julien m'épouserait.

Ohl l'idée ne lui en était point venue tout de suite. Il avait fallu l'usure de l'habitude pour détruire en lui ce désir d'un autre avenir, d'un autre mariage, qu'il mêlait d'une façon si inexplicable à son réel amour pour moi, dans les premiers temps de notre liaison.

Comme j'ai souffert, mon Dieu! de le sentir à moitié mien seulement, réservant pour une autre femme encore inconnue l'épanouissement

définitif de son coeur I Moi, je lui avais donné tout moi-même, mon cœur et mon corps. Toutes mes chances de bonheur, je les avais engagées sur lui seul; abandonnée, ma vie serait finie... bien finie... Je me résignais, malgré tout. Je me disais : « Au moins j'aurai eu quelques années heureuses. Et puis, s'il me restait, * pourtant ? S'il ne la rencontrait pas, cette autre femme qui doit me l'ôter? Je ne suis ni vieille ni laide; je n'ai appartenu qu'à lui... y>

Le temps a tout arrangé. J'ai si bien aimé mon ami, je suis devenue si nécessaire à sa vie que, peu à peu, l'avenir avec une autre lui a paru moins désirable, et qu'enfin l'avenir sans moi lui a paru impossible. Puis la Providence m'a envoyé un enfant. Dès lors, la partie était gagnée. Julien m'aimait; il aimait sa petite Annette, si mignonne quand elle lui tirait la moustache avec ses menottes maladroites. Il n'était plus tout jeune : le goût d'aventures ne luttait plus chez cet homme de trente-cinq ans, contre les habitudes du cœur. A dater de ce moment-là, je fus vraiment heureuse.

C'est Julien qui, le premier, me parla de mariage. Un auteur de romans, s'il avait à traiter un cas comme celui-là, ferait ici, bien sûr, une grande scène à effet, où la femme se pâmerait à la fin dans les bras de son ami. La chose s'est passée plus simplement, entre nous deux. Souvent, déjà, depuis la naissance de la petite, Julien m'avait dit : « Maintenant, c'est réglé; je ne me marierai plus. y> Il disait cela avec un peu de rancune dans la voix... mais, de jour en jour, cette rancune tournait à la plaisanterie bon enfant. Un matin, à la fin du déjeuner, comme il faisait sauter Annette sur ses genoux, il redit la phrase : mais cette fois il ajouta, comme s'il parlait à la petite : «... je ne me marierai pas... à moins que ce ne soit avec ta maman. ^

Et vraiment; ce jour-là fut le jour de nos fiançailles.

Ensuite des mois passèrent, des mois, des mois, de quoi faire deux années. Nous étions toujours fiancés, mais nous restions amants.

Pourquoi? Mon Dieul l'inertie, la commodité de

la vie au jour le jour, l'ennui des démarches. Il fallait renseigner sur notre situation irrégulière des amis qui nous croyaient réellement mariés ; il fallait trouver des témoins sûrs et discrets, trouver aussi un endroit, hors de Paris, pour le mariage, afin qu'il ne fût pas publié dans les journaux. Tout cela nous arrêtait. Un petit événement secoua notre paresse. Seul de ma famille, un frère de ma mère, vieux et indulgent, était demeuré en relations avec moi, après ma faute. Il mourut, me léguant sa modeste fortune : environ cent vingt mille francs. Ce n'était guère; mais Julien, qui m'avait prise pauvre, ne voulut point que les revenus de sa maîtresse aidassent à l'aisance de la maison. Notre mariage fut résolu.

Il eut lieu dans une localité voisine de Paris, où mon mari, grâce à la complaisance d'un ami, élut un domicile fictif pendant le délai légal. Rien de plus simple que la cérémonie : en une heure, le maire et le curé eurent scellé notre union. Un déjeuner convia ensuite autour de la même table nos témoins et nous. Puis chacun regagna Paris : nous nous arrangeâmes

NUIT DE NOCES 24f

pour partir à part, après les autres, par un train du soir.

Bien que tout cela se fût passé sans appareil, nous ne laissions pas que d'être un peu émus, Julien et moi. Nous ne sommes ni très dévots, ni très impressionnables aux formalités civiles. N'importe; tandis que, serrés l'un contre l'autre, heureusement seuls dans notre compartiment, nous roulions vers Paris, nous ressentions d'une manière confuse que, tout de même, quelque chose était changé dans notre amour. La nuit que nous allions passer — notre nuit de noces — nous semblait plus désirable que toutes celles d'avant, comme si le mariage avait rajeuni et ravivé notre tendresse. Julien répétait en m'embrassant : « Ma femme!... Ma femme chérie ! » et semblait ne pas se lasser de ce mot. Moi, je lui répondais : « Je suis heureuse! » et je pensais surtout à Annette, qui maintenant avait un père et une mère légitimement unis, comme les autres petites filles.

Nous l'avions laissée à Paris, naturellement, pendant cette journée d'absence. Une excel-

2^6 NUJT DE NOCES

lente femme de chambre, Clémentine, qui Ta vue naître et qui l'adore, la gardait. Mais voici qu'en rentrant chez nous Clémentine en larmes vient nous ouvrir la porte.

— Ah! Madame I Ah! Monsieur Julien! quel malheur!... La petite est malade! On ne sait pas ce qu'elle a. Mon Dieu! mon Dieu, quel malheur!

Nous nous précipitons dans la chambre de Bébé. Elle était couchée; sa petite figure sortait seule des draps, une pauvre petite figure toute rouge de fièvre. Elle geignait doucement. Quand elle nous vit entrer, elle tendit ses menottes : elle était si contente de nous revoir! Il paraît que pendant la journée elle avait beaucoup pleuré en nous demandant...

— Mais enfin, qu'est-ce qu'elle a? disait mon mari. Qu'est-ce qu'elle a? A-t-on envoyé chercher un médecin?

— Ah! non, répliqua Clémentine... On attendait Monsieur et Madame...

— Imbécile! fit Julien.

Et il sortit aussitôt. Une demi-heure seulement après, il rentra, amenant un petit médecin

ventru qui n'avait pas Tair bien fort. Du regard Julien s*excusait, me faisant comprendre qu'il n'avait pas trouvé mieux.

Le petit médecin examina Bébé assez longtemps. Il ne disait rien. Nous mourions d'impatience. A la fin, Julien s'écria :

— Eh bien! voyons, docteur? Êtes-vous fixé?

Le docteur quitta le chevet de Bébé et s'approcha de nous.

— Mais, fit-il, Monsieur... Madame... je ne sais trop que dire... Il faut attendre quelques heures avant de se prononcer... Est-ce que l'enfant a été vaccinée ?

— Non, répondis-je, pas encore. Mais ce n'est pas la petite vérole, au moins, docteur?

Il fit une moue d'incertitude.

— Nous avons en ce moment-ci quelques cas parmi les enfants...

— Oh! docteur! Mais empêchez cela pour Bébé! Faites quelque chose! Puisque ça n'est pas encore déclaré... Faites quelque chose!

— Il n'y a rien à faire pour le moment.

Madame, je. vous le répète. Je reviendrai demain de bonne heure voir si l'éruption se déclare.

Nous étions si abattus que nous le laissâmes partir sans lui demander rien de plus. Mais quelle nuit, mon Dieu! Julien et moi, assis de chaque côté du lit d' Annette , épiant sa respiration, son pouls, — guettant la terrible éruption... Vers quatre heures, il n'y eut plus de doute. Des boutons apparaissaient sur le corps. Quant à la figure, elle était trop congestionnée : on ne distinguait rien.

Julien, affolé, sortit de nouveau pour chercher un médecin. Moi, seule à côté de ma chérie malade, j'accusais le bon Dieu de méchanceté. Était-ce parce que nous avions fait cette chose bonne en somme, honorable, conforme aux préceptes moraux et religieux — notre mariage, — qu'il nous punissait dans notre enfant?

Une heure, toute une heure passa avant que Julien ne rentrât. Il avait vainement cherché d'autres médecins, et finalement, il avait dû se rabattre sur le même, qu'il ramenait...

Le docteur Leroy se remit à examiner l'enfant.

— Eh bien, docteur?

M. Leroy releva sa bonne grosse figure, qui souriait.

— Eh bien, madame, ça n'est pas la petite vérole à coup sûr... C'est probablement une varicelle... rien du tout... Une quinzaine de jours de soins, et il n'y paraîtra plus.

— Alors, balbutia Julien, tout pâle... Alors... il n'y a pas... pas de danger?...

— Aucun. Et l'éruprion ne laisse pas de traces.

... Je ne sais pas trop ce qui se passa ensuite. Je crois que j'embrassai Julien, que j'embrassai Bébé, que j'embrassai le périt médecin ventru, — puis que je m'évanouis...

Quand mes yeux, de nouveau, reflétèrent les choses, le docteur était parti. Julien, debout près de moi, me tenait la main. Le périt jour bleuissait les fenêtres. Notre nuit de noces était finie.

Rencontre

(ou s remontions le boulevard Haussmann, silencieusement, le musicien Francis Lecordelier et moi, vers le parc Monceau, où sont nos logis à tous les deux. Il n'était pas loin de trois heures après minuit ; les voitures et les passants se faisaient rares, et l'on sentait l'approche de cette brève accalmie nocturne, qui est le sommeil de Paris.

Au coin de l'avenue de Messine, une silhouette se détacha de l'ombre des murs ; une voix siffla des mots que nous entendîmes à demi.

2f2 RENCONTRE

— Messieurs!... Venez chez moi... Tout près... La main de Francis se crispa sur ma manche.

— Je vous en prie, fit-il, dépêchons-nous.

Nous pressâmes le pas. La pierreuse nous suivait, la voix infléchie en psalmodies de mendiante :

— Donnez-moi quelque chose, au moins, messieurs... Je n'ai pas étrenné de la soirée... Donnez-moi dix sous... ce que vous voudrez.

Francis m'entraînait; il courait presque, maintenant.

— Renvoyez-la, je vous en supplie... Donnezlui quelque chose, mais qu'elle nous laisse.

Je jetai une pièce blanche sur le trottoir. La pièce roula le long de la descente, et la gueuse nous lâcha, courant après.

Nous étions devant ma porte. En m'arrêtant, je vis le musicien tout pâle. Je l'interrogeai :

— Eh bien, qu'est-ce que vous avez ?

Il répondit :

— Je ne me sens pas bien... Si vous voulez, je vais monter avec vous... Vous me donnerez un verre de n'importe quoi, de la chartreuse ou de la fine ; ça me remettra d'aplomb.

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