‹ Le passé de la guerre: et l'avenir de la paixChapitre 10 sur 29 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

L'abolition de la guerre est-elle une chimère?

Nous avons longuement réfuté les objections de ceux qui osent se faire les apologistes de la guerre ; mais ce n'est pas à leurs objections qu'il est surtout important de répondre ; car le plus souvent on se contente de dire — et c'est par centaines de fois que j'ai entendu cette misérable affirmation : — « La guerre est un mal cruel, soit; mais un mal nécessaire. Donc vous essayez vainement de le combattre. Vous êtes des rêveurs, ô pacifistes, et vous ne donnerez jamais la réalité h vos rêves. »

De tous les procédés qu'on peut employer pour anéantir l'opinion d'autrui, le plus sur est de traiter cette opinion de chimérique. C'est une épithète sans réplique, et on est condamné sans discussion. Pour-

tant nous ne nous déclarons pas si facilement vaincus.

Le mot de chimère est bien vite dit ; mais nous voudrions d'abord savoir ce qui sépare une chimère d'une réalité.

Une question de temps, et rien d'autre.

La chimère d'hier est la réalité d'aujourd'hui. La chimère d'aujourd'hui est la réalité de demain.

Les hommes qui ont guidé l'humanité, ce sont les grands chiméristes, ceux qui ont conçu un état social différent de l'état présent : ils n'ont pas eu peur d'être traités de grands fous par les sages. Pourtant ce sont ces grands fous qui ont mené le monde.

Les sages, incapables d'invention, hostiles à tout changement, fidèles aux idées traditionnelles, s'intitulent volontiers esprits pratiques ; et ils raillent tout ce qui s'écarte des formules routinières en lesquelles ils se sont embourbés. Us disent volontiers : « Je ne fais pas de rêves : je suis sérieux ; je n'admets que les vérités solides, comportant une application immédiate. » Ils ne se rendent pas compte que l'avenir est préparé par les rêveurs, les chiméristes, ceux qui osent concevoir plus et mieux que la misérable réalité d'aujourd'hui.

Ce ne sont pas les hommes pratiques qui dirigent l'humanité : car alors l'humanité resterait éternellement rivée à la même chaîne. Ce sont les utopistes, les inventeurs, les novateurs, les conquérants de l'idée. Ceux-là sont vraiment les meneurs du monde ; et les hommes pratiques, malgré une perpétuelle résistance, finalement obéissent aux utopistes; car, poussée instinctivement vers le progrès, la masse populaire marche dans la voie que les chiméristes lui ont tracée.

Fut-il jamais un plus grand chimériste que Jésus- Christ? Il a prêché sur la montagne l'égalité, la charité»

la justice, dans un monde oîi il n'y avait que violence, barbarie, et iniquité. Certes, puisque la violence et l'injustice gouvernent encore le monde, la doctrine du Christ n'a pas triomphé ; mais au moins a-t-elle l'apparence du triomphe, puisque celui qui a été crucifié pour ses chimériques préceptes est honoré comme un Dieu.

Quels grands et incurables chiméristes que les hommes de la Révolution française ? Ils ont osé attaquer tout le passé. Comme le Christ, ils ont prétendu fonder un régime nouveau, sans s'arrêter aux obstacles d'une routine séculaire. Ils ont fondé alors une société vraiment nouvelle, où tout était conforme à un idéal abstrait. Us ont fait entrer la théorie dans la vie réelle. Et, si tout n'est pas resté de cette construction gigantesque, du moins l'édifice est-il assez solide encore pour que la société moderne Tait provisoirement adopté pour abri.

Les soi-disant hommes positifs sont vraiment les moins positifs des hommes, car ils s'imaginent que le monde va rester indéfiniment figé dans les errements anciens. Ils ne veulent pas comprendre que l'évolution de tout être vivant est une loi fatale, et que l'évolution humaine est très rapide. ?

Il suffit d'énumérer les grandes conquêtes de la civilisation pour faire le dénombrement de ce qui fut par nos ancêtres considéré comme chimère.

Le percement du canal de Suez a été pendant des siècles regardé comme une ridicule entreprise. Quelle folie de vouloir réunir deux mers, défaire ce que la nature a fait? D'abord les niveaux de la Méditerranée et de la mer Rouge ne sont pas les mêmes. Puis il n'y aura pas d'eau pour couler dans le canal. Puis les sables le combleront. Puis les puissances s'opposeront au creusement* Puis, si l'on parvient à creuser cet

22 i LA PAIX EST POSSIBLE.

impossible canal, le trafic sera insignifiant, les vaisseaux

s'enliseront C'est par de gros et savants volumes

que les objections à cette chimère ont été amassées. On sait le reste. 11 a suffi de la volonté énergique d'un seul homme pour réaliser ce que les savants, les ingénieurs, les politiciens avaient considéré comme irréalisable.

L'esclavage a passé pendant longtemps pour une des bases les plus solides du droit. Les plus grands esprits, Aristote lui-même, en faisaient un des principes de l'ordre social. Toucher à l'esclavage, c'était ébranler la société tout entière. On y a touché pourtant. Et il est probable qu'on n'a pas eu tort. En Russie, comme aux Etats-Unis d'Amérique, un décret a suffi pour faire cesser cette monstruosité, et la société n'a pas péri.

Tous les progrès de l'humanité, qu'il s'agisse de progrès moraux ou de progrès matériels, ont été aux anciens jours taxés de chimériques. L'égalité des hommes devant la loi, le suffrage universel, l'abolition de la torture ou des procès de sorcellerie, voilà les chimères d'autrefois, chimères que les plus audacieux n'osaient même pas concevoir. Elles ont pourtant passé dans la réalité; et, si nous nous étonnons aujourd'hui, c'est qu'elles aient paru insensées à nos aïeux.

Que penserait un contemporain de Voltaire? que penserait Voltaire lui-même, si l'on venait lui dire ?

« Toutes les formes de tous les mouvements peuvent se fixer sur le papier et donner leur figure précise et exacte. On peut prendre l'image des pièces d'or que vous avez dans votre poche, sans les faire sortir de votre poche. Dans cette petite fiole, nous avons enfermé le germe de la tuberculose ; dans cette autre, le germe du choléra; dans cette autre encore, le germe de la peste. Les opérations chirurgicales les plus sanglantes

et les plus longues n'arracheront pas un cri de douleur au blessé. L'article que vous venez d'écrire sera en deux heures distribué à un million de lecteurs, et, en moins d'un jour, il s'en imprimera plus d'exemplaires qu'il n'existe d'habitants sur la terre. Nous vous dirons les métaux contenus dans chaque étoile, quoique la distance qui nous sépare de la plus voisine soit de plusieurs milliards de milliards de lieues. »

# Toutes ces assertions eussent fait rire prodigieusement l'homme le plus spirituel et le plus perspicace du siècle, et il aurait envoyé le soi-disant prophète aux Petites-maisons.

Ces miracles d'autrefois sont aujourd'hui des faits d'une banalité telle qu'ils n'étonnent plus môme les petits enfants. Toutes ces visions qui dépassaient les fantaisies les plus aventureuses des rêveurs les plus audacieux sont en pleine exploitation industrielle.

Et combien misérables ces progrès accomplis à côté des progrès à venir?

Nous avons grand peine à nous persuader que l'humanité n'est encore qu'au balbutiement de la première enfance. Moins encore. Elle est dans un état embryonnaire par rapport à ce qu'elle sera un jour.

Même en prenant pour les premières époques de l'humanité pensante les âges historiques les plus reculés (ceux des plus vieilles dynasties égyptiennes); nous n'arrivons qu'à une antiquité de huit mille ans à peine, c'est-à-dire très peu de temps. En huit mille ans notre petite planète terrestre s'est couverte d'êtres humains. Combien étaient-ils il y a huit mille ans? Personne ne pourra jamais le savoir ; mais ce serait sans doute exagérer que de croire qu'il vivait alors dix millions d'hommes répandus sur toute la surface de la terre. Il y en a aujourd'hui seize cent millions.

Ce que sera cette immense et progressive humanité

dans huit mille ans, nul n'est assez osé pour le prévoir. Nous pouvons deviner seulement qu'elle sera absolument autre que l'humanité présente, et qu'il y aura peut-être plus de différence intellectuelle entre l'homme d'aujourd'hui et l'homme de l'an 10000, qu'il n'y en a actuellement entre les idées d'un singe et celles d'un académicien.

Ce que les hommes futurs penseront de notre civilisation est facile à imaginer : ils confondront volontiers dans un commun mépris d'ignorance les guerres de Rhamsès, d' Attila, et de Napoléon, comme appartenant aux âges préhistoriques dans lesquels l'homme était l'égal des bêtes féroces.

S'ils accordent quelque valeur à nos sciences grossières et à nos primitives industries, ils n'auront que dédain pour notre moralité, et ils prendront en grande pitié notre état social barbare.

Ce progrès des sociétés humaines — si quelque phénomène cosmique, improbable d'ailleurs, n'intervient pas — est chose absolument certaine. Il faut être d'une pauvre intelligence pour se figurer qu'en l'an 10000 il y aura encore des forteresses sur le Rhin, avec des canons, même très perfectionnés, à Metz et à Belfort, avec des maîtres d'école de langue française et de langue allemande prêchant la guerre contre l'ennemi héréditaire.

La conception d'une humanité future, animée des mêmes soucis mesquins que les nôtres, et de mentalité identique à notre mentalité actuelle, est une conception qui conviendrait peut-être à des singes anthropoïdes, mais qui est indigne de tout être humain capable de réflexion.

Dans huit mille ans auront apparu des vérités nouvelles que nous ne soupçonnons même pas, dont aucune imagination ne peut nous donner la plus éloi-

gnée notion. Aussi ne serai-je pas assez fou pour émettre quelque prévision à cet égard; car l'homme, dans huit mille ans, vivra non seulement dans le royaume de la chimère d'aujourd'hui, mais encore il aura imaginé, puis réalisé, telles chimères que nous sommes aujourd'hui impuissants même à concevoir.

Huit mille ans ! Cent mille ans ! Après tout, peu importe. Ce long avenir ne doit pas nous préoccuper. Il s'agit seulement de savoir si, dans quelques années, le monde social sera différent du monde social actuel.

A quelle limite faut-il s'arrêter pour s'intéresser à l'avenir? Le jeune homme de vingt ans peut espérer vivre de longues années, et alors un avenir de quatrevingts ans peut entrer dans ses préoccupations. Comme quelque jour il aura des enfants et des petits-enfants, il a le droit de préparer leur bonheur, si bien que l'espace d'un siècle est à peu près le terme de son horizon. Car dans un siècle, ses petits-fils, qui l'auront à peine connu, seront eux-mêmes des vieillards.

Admettons donc la période d'un siècle comme limite de nos préoccupations sur l'avenir. Et, pour juger ce que pourra faire le siècle prochain, voyons ce qu'a fait le dernier siècle. La réalisation des chimères du passé nous renseignera sur la réalisation des chimères du présent.

Il y a cent ans, l'Amérique tout entière ne comptait que sept à huit millions d'hommes. Le Canada n'était qu'une plaine inconnue; le Mexique et toute l'Amérique du Sud étaient une colonie espagnole, durement exploitée, avec esclaves, et gouverneurs despotiques. L'Australie immense n'était habitée que par des indigènes. C'est à peine si quelques géographes mentionnaient la Nouvelle Guinée et la Nouvelle Zé lande. Quant au Japon, à la Chine, à l'Indo-Chine, ils

étaient fermés à l'Europe, et l'Afrique restait le continent mystérieux, impénétré et impénétrable.

Eh bien! en cent ans tout s'est transformé.

Les États-Unis d'Amérique sont devenus la plus grande nation du monde, et ils dirigent la civilisation. Ils sont quatre-vingts millions aujourd'hui : demain ils seront cent millions. Les arpents de neige du Canada sont devenus une des régions les plus fertiles de la terre. L'Amérique du Sud s'estdélivrée du joug espagnol; elle forme vingt Etats divers qui grandissent rapidement, et dont la prospérité croît chaque jour. L'Australie, dont le nom même était presque ignoré, possède de grandes villes aussi civilisées que le Paris d'aujourd'hui, plus peuplées que le Paris du temps de Louis XIV. La Nouvelle Zélande, que l'on a redécouverte en 1840, a 400.000 habitants, et, quoique soumise à la couronne britannique, constitue une puissante république, avec un régime démocratique très voisin du socialisme. Le Japon s'est initié aux arts et aux sciences de l'Occident, et en peu d'années il est devenu puissance militaire de premier ordre. Il a un sénat, un parlement, des journaux, des chemins de fer, des académies, des cuirassés, un budget et une dette publique. L'Afrique est maintenant presque aussi connue que l'Europe, qui se l'est sans scrupule partagée. Elle n'a plus rien de mystérieux; de grandes villes européennes, comme Alger au Nord, Johannesburg au Sud, se sont créées; et bientôt un chemin de fer va réunir la mer Rouge à l'Atlantique; un autre, la Méditerranée au Cap de Bonne Espérance. Le Canal de Suez est chaque jour traversé par dix navires, dont chacun porte dix fois plus de marchandises que n'en a jamais pu contenir le plus grand des navires à voile.

Cent ans I il n'a fallu que cent ans ! et on vient nous

objecter que la chimère d'aujourd'hui n'est pas réalisable.

Dans l'industrie la révolution pacifique a été plus grande encore : et des chimères invraisemblables sont devenues des réalités.

Denis Papin en 1699 avait déjà imaginé une machine à feu qui avait pu descendre le Rhin. De stupides bateliers avaient même détruit cette invention chimérique : (car toute chimère est, en même temps que chimérique, dangereuse). Cent ans après la découverte de Papin, Fulton montrait à Napoléon son bateau à vapeur, et Napoléon, dont on vante pourtant l'infaillible perspicacité, n'a vu dans la machine de Fulton qu'un joujou pour amuser les Parisiens. Ce joujou est devenu la plus grande révolution mondiale dans l'histoire de l'humanité. La navigation à vapeur et les chemins de fer ont plus fait pour l'émancipation [de l'homme que vingt mille diplomates, et cinq cent mille officiers.

V. DuRUYme disait un jour : « Si j'avais à écrire une histoire universelle, je la diviserais en deux parties ; l'histoire avant les chemins de fer : l'histoire après les chemins de fer. »

La distance qui séparait les hommeset les empêchait de se connaître, a été virtuellement effacée. Nous avons rétréci notre petite planète en rétrécissant la durée des transports. On va plus vite, plus commodément, et moins cher, de Paris à Bruxelles, qu'on n'allait, en 1803, de Paris à Versailles. Il faut moins de 24 heures pour aller de Londres à Turin, de Berlin à Paris. Le tour du monde se peut faire très commodément en cinquante jours de voyage facile et sûr. Il fallait un an en 1805, si l'on était bien servi par les vents, au prix de dépenses considérables, et en risquant plusieurs fois sa vie.

Le développement des voitures automobiles est une

chimère que les hommes de mon temps ont vu s'accomplir. Il y a vingt-cinq ans on donnait de très fortes raisons pour prouver qu'une voiture sur route n'est pas pratique ; et que toute tentative pour marcher sans rails est condamnée par avance à l'impuissance. Pourtant nous venons de voir ces voitures sur route faire jusque à 150 kilomètres à l'heure; c'est-à-dire rouler beaucoup plus vite que ne vole l'hirondelle, le plus rapide des oiseaux.

Assurément cette vitesse sera dépassée encore; mais, même si l'augmentation de rapidité n'est pas considérable, peu importe à la thèse que nous soutenons, à savoir que des inventions industrielles ou scientifiques, passant pour chimériques, ont apparu, et que les prétendus sages, qui affirment, en leur épaisse suffisance, que telle ou telle entreprise est impossible, sont en réalité des imbéciles.

Parlerons-nous de la locomotion aérienne? Il n'est pas douteux qu'elle va être réalisée. Qui sait, si, au moment même où j'écris, la machine n'est pas déjà construite? Alors cet admirable appareil que les mathématiques démontrent réalisable, que la nature a réalisé dans les oiseaux, les chauves-souris, les poissons volants et les insectes, que les progrès de la mécanique ont rendu facile ; ce merveilleux appareil, dis-je, modifiera de fond en comble, autant que les chemins de fer et les steamers, les relations mutuelles des hommes. Ces machines nouvelles feront facilement deux cent kilomètres à l'heure. Les frontières douanières, cette stupidité qui est possible aujourd'hui, deviendront une stupidité impossible. Et on mettra cinq heures pour aller de Rome à Paris.

Tant pis pour ceux qui ne croient pas à ces chimères! Ils auront pour se consoler l'opinion du grand Napoléon, qui, en 1806, a dédaigneusement renvoyé

Fulton et a déclaré que son bateau n'était bon que pour promener les Parisiens du Pont de la Concorde à la fête de Saint-Cloud.

De 1807 à 1907 les conquêtes sociales n'ont pas été moindres que les conquêtes industrielles. Vraiment la face du monde a changé.

L'esclavage aboli; le régime parlementaire établi en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Autriche, au Japon, en Russie même; partout, sauf en Turquie et en Chine. Des milliers de journaux, donnant des nouvelles télégraphiques du monde entier. Dans toute l'Amérique et dans toute l'Europe, l'instruction répandue si bien que chaque citoyen est capable de lire, et lit (1). Non seulement il lit, mais il vote : il prend une part effective au gouvernement de son pays ; il a une opinion avec laquelle il faut compter. Ce n'est plus une machine docile, un automate qu'on dresse à porter armes, et à tirer des coups de fusil, contre d'autres automates, habillés d'autres uniformes ; il nomme des délégués ; il a voix au budget. Les consciences nationales s'éveillent partout, en même temps que s'élève, grandissante, une sorte de conscience humaine universelle. Voilà quel est le bilan social du dernier siècle.

En nous imaginant l'état d'âme des Européens de 1807, est-il possible d'imaginer une plus extravagante chimère? Les souverains, quand ils ont construit leur monstrueuse Sainte Alliance, pouvaient-ils supposer que leurs arrière petits-fils trouveraient 'devant eux, virtuellement, sinon positivement, cent ans après, la Sainte Alliance des peuples?

Le régime parlementaire, la suppression de l'escla-

(1) Le recensement des conscrits parisiens de 1907 a donné sur 24.000 conscrits 97 illettrés!

vage, le suffrage universel, l'internationalisme du travail, la liberté de la presse, l'éducation intégrale ; ce sont des chimères qui ont vie et réalité, de sorte que nous pouvons considérer la suppression de la guerre — progrès beaucoup plus facile — comme une chimère qui va être bientôt accomplie.

Et que serait-ce, en fait de développement chimérique, si je parlais de celui des sciences. Celles-là, presque par définition, sont impossibles à prévoir, puisque la science nouvelle, c'est l'inconnu.

Mais je ne peux en faire ici môme un résumé, et il me suffira de montrer que toute vérité nouvelle a été à son origine niée ou ridiculisée. Le soi-disant bon sens négateur a commis les plus lourdes erreurs. Les vraisemblances ont été à chaque instant contredites par les faits.

Lorsque jadis, au lycée, on nous enseignait la physique, on nous disait très sérieusement que jamais la lumière électrique ne serait pratiquement employée; car elle est trop aveuglante. — Mon arrière-grandpère, P. S. Girard, qui fut un grand ingénieur et qui construisit à Paris le canal de l'Ourcq, dans une séance de l'Académie des sciences raillait, en 1827, la folie des individus prétendant faire arriver de l'eau au quatrième étage de toutes les maisons de Paris, et il trouvait de très judicieuses raisons pour démontrer que c'était une idée absurde. — Quand je commençai mes études médicales, on enseignait que la tuberculose n'était pas contagieuse, (quoique les expériences de Villemin eussent, en 1867, démontré le contraire), et je me souviens encore qu'un de mes maîtres. J. Béhier, disait, en 1872, que l'humidité crée la tuberculose. La contagion de la tuberculose, encore qu'elle soit d'une évidence éblouissante aujourd'hui, a été niée jusqu'en

1880; et en 1880 à l'Académie de médecine un médecin aussi instruit que peu sagace, M. Peter, osait dire : « Si la tuberculose était contagieuse, on le saurait. » — Le grand Lister, quand il a imaginé la méthode antiseptique, cette admirable découverte qui sauve tant d'existences, est resté longtemps sans faire un seul adepte; et à l'hôpital d'Edimbourg, dans le service voisin du sien, on raillait ses méthodes, et on poursuivait les anciens errements. Il a fallu douze ans pour que la méthode antiseptique se généralise. — Jamais, disait J. Mmller, on ne parviendra à mesurer la vitesse avec laquelle le courant nerveux se propage dans les nerfs. Deux ans après, Helmholtz, par une méthode aussi simple qu'ingénieuse, parvenait à mesurer cette vitesse avec une précision absolue. — Lavoisier a soutenu qu'il n'y a pas de pierres tombant du ciel, par cette simple raison qu'il n'y a pas de pierres au ciel. Pourtant ne voit-on pas dans tous les musées de nombreux échantillons de météorites, prouvant d'une manière irréfutable qu'il y a des pierres dans le ciel, et qu'elles tombent sur notre planète? — Prévost et Dumas, deux très grands savants, affirmaient qu'on ne pourrait jamais découvrir la matière colorante du sang, Cette matière cependant est d'une préparation aujourd'hui classique, à la portée du premier étudiant venu. — Quand je publiai un mémoire sur le somnambulisme provoqué, (1875), ou hypnotisme, personne ne voulut d'abord y croire : et un savant médecin, Dechambre, écrivait sur l'hypnotisme dans son Dictionnaire encyclopédique un article dédaigneux qu'il terminait par ces mots, imprimés en gros caractères, les plus gros de tout ce colossal dictionnaire de cent volumes : « En définitive le magnétisme animal n'existe pas. » Or maintenant les données sur l'hypnotisme, les doubles personnalités, et l'anesthésie somnambulique

sont du domaine des vérités classiques. — Magendie, au moment où se découvraient les propriétés du chloroforme s'indignait qu'on pût songer à cette chimère, l'anesthésie chirurgicale, et il ajoutait même qu'elle est contraire à la morale. — Pasteur lui aussi, le grand Pasteur, ayant découvert que certains microbes produisent des corps asymétriques agissant sur la lumière polarisée, affirmait que jamais la synthèse chimique ne pourrait créer de pareils corps : pourtant Ju>gfleisch a pu réaliser cette belle expérience de synthèse, en dépit de l'affirmation téméraire de Pastkur. — Quand on a présenté le téléphone à l'Académie des sciences de Paris, un très illustre médecin a soutenu que c'était de la ventriloquie. — Lorsque se discutaient, à la Chambre des Députés, les lois et les réglementations relatives aux chemins de fer, Thiers avait soin d'ajouter, avec l'approbation unanime de l'assistance, que ces nouvelles machines ne remplaceraient jamais les diligences.

Toutes les grandes découvertes ont rencontré des adversaires acharnés. Un parti puissant, le parti de la routine, le parti des gens sérieux et pratiques, s'est toujours opposé, au nom du bon sens, à ce qui constituait une innovation ou un progrès. Or ce parti de la routine est la presque totalité des hommes. Ce n'est pas une foule; c'est la foule. Or cette foule a ses chefs, portant robe de professeur ou épaulette d'officier, suivant les cas.

Mais, au fait, nous les connaissons, ces maîtres de la routine, ces fanatiques du passé, ces apôtres de l'immobilité. Nous avons leur type immortel, encore vivant parmi nous : c'est le célèbre Thomas Diafoirus, « qui n'a jamais rien voulu entendre aux prétendues découvertes de ce temps sur la circulation et aux autres balivernes ejusdem farinœ. »

Harvey, Lavoisier, Darwin, Pasteur, Jenner, Cobden, John Bright, ont trouvé ces hommes devant eux : ils ont su les vaincre, et marcher en avant.

Le grand parti du passé, de l'opposition aux idées nouvelles, n'est cependant pas à dédaigner. Car, si, chaque année, la société devait refaire à nouveau toutes ses opinions, toutes ses lois, tous ses principes, elle ne pourrait pas subsister. Ce perpétuel devenir serait intolérable. Il faut une certaine stabilité, et il serait dangereux que les défenseurs du régime ancien n'exerçassent aucune influence dans l'état. Mais cette obstination dans les errements du passé ne peut se défendre que si les errements sont respectables. Quand il s'agit de la guerre, qui fait périr des milliers d'hommes pour une cause stupide, ou du militarisme qui abêtit et pervertit, l'entêtement dans le mal est inexcusable.

Thomas Diafoirus n'est plus seulement grotesque : il devient odieux.

Le seul argument qu'on puisse donner pour la nécessité de laguerre, c'est ce syllogisme naïf et stupide, fait pour séduire les âmes simples : On a de tout temps fait la guerre; donc on la fera toujours. Creusez, analysez les belles phrases des admirateurs de la société actuelle, dépouillez-les de leurs ornements oratoires, et vous n'aurez que ce raisonnement inepte :

On a toujours fait la guerre; donc on la fera toujours.

C'est ainsi qu'on s'est opposé et qu'on s'opposera toujours à tout progrès, moral ou matériel.

Sterne raconte quelque part l'histoire d'un individu qui, pendant cinquante ans de sa vie, avait souffert du bruit strident que faisait en tournant sur ses gonds la porte de sa chambre. Un jour enfin — il était déjà vieux — il y mit une goutte d'huile, et le grincement cessa.

Nous souffrons depuis des siècles du mal de la guerre, et il ne faudrait pas grand'chose pour le faire disparaître. Le tout est de le vouloir.

Ou plutôt, la question est plus simple encore : il s'agit de ne forcer à la guerre que ceux qui auront voté pour la guerre.

On raconte que Solon, après avoir édicté une constitution, pour que cette constitution ne fût pas bouleversée à tout propos par la fantaisie du premier venu, avait décidé qu'on n'en pourrait proposer de modification qu'en arrivant à l'agora, avec la hart au cou, de manière à être pendu aussitôt, si le changement demandé n'était pas ratifié par le peuple. Je ne serais pas si sévère ; mais je voudrais qu'on ne pût décider la guerre, que si l'on porte l'uniforme et si l'on fait métier de soldat. Car il est vraiment trop commode d'engager ses concitoyens en des aventures belliqueuses, si l'on ne court pas soi-même le risque d'y prendre part, effectivement.

Traversez les villes, les villages, les campagnes; visitez les ports de mer, les usines, les auberges, les chaumières. En quelques semaines, grâce aux voies rapides de communication, vous pourrez voir Bordeaux et Saragosse, Madrid et Barcelone, Marseille et Turin, Rome, Florence, Genève, Cologne, Hambourg, Berlin, Leipzig et Vienne. Alors interrogez les paysans, les laboureurs, les vignerons, les forestiers, les forgerons, les mineurs, les pêcheurs, les artisans, les aubergistes; quelle que soit la langue qu'ils parlent, quelle que soit l'industrie dont ils vivent, vous verrez que leur réponse au sujet de la paix ou de la guerre sera toujours la même. Tous, tous, sans exception, sans une seule exception, ont soif de paix. Tous veulent la paix. Qu'ils soient nés en Bretagne ou en Catalogne,

en Flandre ou en Bavière, en Suisse ou au Piémont, en Ecosse ou en Danemarck, ils détestent la guerre. Quelque ignorants qu'ils puissent être, ils n'ignorent pas que la guerre, c'est le mal. Si toute cette humble chair à canon avait le droit d'en décider, il n'y aurai t plus de massacres. Ils ont compris, les malheureux, que la guerre, c'est souffrances, maladies, ruines, misères et morts. Les seuls partisans des massacres internationaux, ce sont quelques hardis officiers qui font de la guerre une carrière; car elle leur donne l'avancement, les croix, les pensions. Ce sont encore quelques cerveaux brûlés, braves peut-être, bravaches à coup sûr, très capables de tuer, et de se faire tuer; incapables d'ailleurs de faire mieux. Encore ceux-là sont-ils excusables, car ils ne se cachent pas au moment du péril. Mais les vrais partisans de la guerre, ceux qui crient le plus fort, ce sont les théoriciens es choses militaires, qui, le jour du danger, à l'exemple des rédacteurs de journaux, resteront les pieds sur les chenets, compulsant avec une belliqueuse satisfaction les bulletins guerriers qu'on leur enverra de là-bas ; journalistes à court de copie; intrigants politiques, avides de conquérir la faveur des marchands de vins électeurs ; tout un monde de politiciens, d'avocats sans cause, de folliculaires sans conscience, de déclassés sans honneur. Et si à cette tourbe on ajoute les vieillards sans enfants et sans famille, les vieux garçons égoïstes, les délirants, les alcooliques, les fournisseurs qui réalisent de gros bénéfices, fabricants de fusils, de cartouches, de cuirassés, et de lits militaires; les agents d'affaire et les hommes de bourse qui spéculent sur le malheur public; les nobles dames avides d'émotions nouvelles ; les vieilles filles aigries ; les éclopés ; les difformes et les paralytiques; toute une population de femmes, de vieillards, d'invalides, de dispensés, bien certaine qu'on ne l'appel-

lera pas sous les drapeaux, alors il ne restera plus personne pour désirer la guerre.

De fait toute guerre est un fléau aussi exécré qu'exécrable. Par quelle étrange aberration cette haine unanime reste-t-clle inefficace? Qui trompc-t-on ici? comme disait Figaro. Tous nous sommes du même avis. Pourquoi ne décrétons-nous pas la suppression de ce grand mal? Comment peut-on dire qu'il s'agit d'une utopie, puisque tout le monde est d'accord?

Si les braves gens de l'Allemagne et les braves gens de la France pouvaient se connaître autrement que par l'intermédiaire des criminels journaux qui les exploitent, la réconciliation serait bien vite effectuée, et on ne parlerait plus de se mitrailler. Mais on ne se connait pas : on ne se comprend pas. On écoute de perfides conseillers qui disent aux Français : « Les Allemands vous haïssent, » et qui disent aux Allemands : « Les Français vous haïssent. »

Ne se trouvera-t-il donc personne pour crier aux deux peuples : « On vous trompe : ces hommes, qu'on dit vos ennemis, ne sont pas vos ennemis. Parce qu'une frontière est entre vous, parce que vous ne parlez pas la même langue, ce n'est pas une raison de s'entr 'égorger. Laboureurs de France, qu'avez-vous à redouter des laboureurs d'Allemagne? Travailleurs d'Allemagne, qu'avez-vous à redouter des travailleurs de France? Unissez-vous par la paix, au lieu de vous détruire par la guerre. »

Les temps passent; mais la sottise des hommes reste la môme. Euripide avait déjà dit : « Lorsqu'on vote la guerre, chaque votant sait qu'il ne risque rien, mais il charge d'autres de mourir pour lui. Si à ce moment il avait la mort devant les yeux, jamais la Grèce ne serait saisie de cette rage sanguinaire qui fait sa perte. »

Et voilà ce qu'on ose appeler une chimère ! laisser à des hommes libres le droit de décider de leur sort !

Si avant toute déclaration de guerre la question de la paix ou de la guerre était soumise à un référendum, le suffrage universel se serait bien vite prononcé, et avec une unanimité qui serait stupéfiante. Un jour viendra sans doute où cette idée révolutionnaire paraîtra très simple : consulter ceux qui vont se battre, pour savoir s'il faut se battre.

Passons. Le principe est d'une évidence trop éclatante pour être reconnu tout de suite.

En définitive les populations sont les victimes d'un immense malentendu. On peut comparer l'humanité actuelle à une assemblée de cinq cents personnes, dont l'opinion est presque unanime. Mais dans la salle une dizaine de dissidents, qui ont l'autorité, sinon le nombre, font un tel tapage et braillent tellement fort qu'ils finissent par terroriser les autres, gens dociles, effarés, naïfs, d'opinion incertaine, et craignant de se compromettre, si bien que les douze meneurs, malgré le désir secret de l'assemblée, restent maîtres du terrain, et imposent leurs décisions.

Les amis de la guerre ne sont relativement pas plus nombreux dans le monde que les douze braillards dans cette assemblée; mais ils font un tel vacarme qu'ils semblent être une multitude, de sorte que, timidement, bêtement, les peuples se résignent au silence et à l'acceptation.

Heureusement de plus en plus les bons peuples se lasseront du rôle ingrat qu'on leur fait jouer. Le tumulte et les cris des belliqueux ne leur feront pas peur. Et nous de même, si petit que nous soyions, nous ne nous laisserons ni effrayer ni réduire au silence. Il y a beau temps que les déclamations des faux patriotes

ne nous épouvantent plus. Nous forcerons bien les hommes, nos pauvres frères humains abêtis et aveuglés, à oser dire tout haut ce qu'ils veulent.

Ce non-sens douloureux — un peuple qui fait la guerre et qui veut la paix — ne peut se prolonger. Depuis trop longtemps l'humanité vit sur cette méconnaissance d'elle-même.

Nous allons examiner comment elle arrivera à sa libération; et on verra que rien n'est moins chimé- •rique.

Mais, afin que dès maintenant on soit bien persuadé que la paix, la sainte paix, n'est pas une chimère, il n'y a qu'à voir l'histoire de ces trente-cinq dernières années. L'Allemagne, la France, l'Italie, l'Autriche, c'est-à-dire l'Europe, ont eu la paix. Il n'y a eu que quatre guerres, qui n'ont pas été guerres européennes, puisque la Turquie, qui géographiquement est de l'Europe, est plus asiatique qu'européenne, et que les autres guerres ont eu lieu au Japon, au Transvaal et aux Antilles.

Elles n'ont pas réussi, même aux vainqueurs. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit présentement. Nous voulons prouver que la paix n'est pas une chimère, puisque elle peut régner en Europe pendant un tiers de siècle. De même qu'on prouve le mouvement par le mouvement même, et qu'il n'est pas de meilleure démonstration, de même on prouve que la paix est possible, en rendant très longue la durée des intervalles qui séparent les guerres.

A quoi en effet se ramène la chimère de la paix? A continuer la situation dans laquelle nous sommes depuis trente-cinq ans. Donc, puisque la paix existe, elle n'est pas chimérique. Donc, si nous ne demandions que la réalité de la paix, nous serions satisfaits, puis-

que de fait nous n'avons pas la guerre, et qu'il suffirait de vivre ainsi trente-cinq années encore pour que l'état de paix devînt presque définitif en Europe.

Mais nous voulons davantage. Nous ne voulons pas seulement la réalité de la paix : nous voulons F impossibilité de la guerre.

La paix militaire dont nous souffrons, c'est la paix de Damoclès. Elle est ruineuse, elle est angoissante. Il nous faut la paix pacifique.

Pour démontrer que la paix est possible, il suffit d'établir qu'on peut instituer une organisation pacifique internationale.

S'il existait entre les nations un tribunal souverain, comme il en existe entre les particuliers, le problème serait résolu, et il n'y aurait pas plus de lutte guerrière entre deux peuples qui se disputent une province qu'entre deux individus qui se disputent un mur mitoyen.

Donc, pour obtenir la paix, la première voie à suivre, c'est l'organisation d'un tribunal international. Voilà la tâche urgente, immédiate, relativement facile : celle à laquelle nous devons employer tous toute notre énergie.

Une fois ce tribunal international organisé, avec des traités d'arbitrage permanents et obligatoires, nulle guerre ne sera possible. Le désarmement universel sera la résultante immédiate de la justice universelle.

Nous ne disons pas : désarmons d'abord, nous établirons la justice après. Nous disons : la justice d'abord, le désarmement après. Le désarmement sera la conséquence, la divine et bénie conséquence, de l'arbitrage. Mais ce n'est pas par le désarmement que l'œuvre de paix doit débuter : il n'est permis

de désarmer que si Ton n'a plus d'ennemis armés autour de soi.

Après l'arbitrage, après le désarmement, un autre progrès sera à conquérir : la fédération européenne, prélude d'une fédération mondiale.

Certes nous ne verrons pas ces temps d'une fédération européenne, trop lointains pour notre vieil âge: mais ce que fermement nous espérons Voir, et voir dans peu d'années, c'est l'organisation d'une puissante et souveraine Cour arbitrale, à l'autorité de laquelle toute nation, en cas de litige, devra se soumettre.

Ce sera vraiment l'ère nouvelle de la justice, après les calamités sans nom des vieux siècles de boue et de sang.

L'Arbitrage international.

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