La guerre a été un instrument de progrès
Non; car tous les progrès ont été des progrès pacifiques; et, si parfois ils se sont établis par la guerre, c'est parce que la guerre les avait combattus.
3. Sans la guerre, un peuple perd la moralité, F honneur et le courage.
Non; car le courage n'est pas exclusivement vertu guerrière. Non ; car le courage n'est pas admirable, qui sert à des causes absurdes. Non; car la guerre développe l'esprit de sang et de rapine. Non ; car la richesse, l'influence et la grandeur d'un peuple ne sont pas fonction de sa puissance militaire.
4. Sans la guerre, il ri y a pas d'idée de patrie. Non ; car les adversaires de la guerre veulent à leur
patrie la paix, c'est-à-dire le bonheur; la justice, c'està-dire l'honneur. Non ; car on peut aimer sa patrie, sans avoir aucune haine envers les autres patries.
5. Le développement de ridée pacifique nous rendra impuissants contre les agressions étrangères.
Non ; caria vérité doit toujours être dite. Non ; car un peuple pacifique n'en est que plus redoutable s'il est injustement attaqué. Non; car l'idée pacifique se répand dans tous les pays aussi bien qu'en France.
Donc la guerre est un mal. C'est un fléau comme le choléra, la tuberculose ou la peste. Donc notre devoir est de la combattre.
L'Enseignement et les Mœurs.
Rien ne peut mieux indiquer la prépondérance de l'esprit militaire qu'un aperçu sur notre enseignement public et nos mœurs.
Pour renseignement, nous avons hérité des traditions romaines. On n'a pas à examiner ici jusqu'à quel point le culte et la culture du latin sont en conformité avec notre moderne civilisation, et représentent les meilleures leçons pour former l'àme des enfants et des jeunes hommes. Ce n'est pas le lieu d'entamer cette grave discussion. Constatons seulement que, par l'explication et la méditation des auteurs latins, on développe intensivement l'esprit militaire.
Il n'est pas de lieu commun plus souvent répété par Tite Live, par Cornélius Nepos, par Salluste, par Virgile, que l'éloge des choses guerrières. Ce ne sont que batailles, camps, cavaliers, armées, embûches, déroutes, sièges, ennemis. Les mots qui reviennent sans cesse, c'est castra, insidiœ, pugna, acies y oppidum, certantes, hostis, miles, vincere. Le mot bellum se trouve à chaque page du de Viris, ou du Selectœ, voire même de Y Enéide. Les Commentaires de César; la Vie d' Alexandre, par Quinte CuRCEjla Guerre d'Afrique par
Sallcste, voilà ce qu'on donne aux enfants pour développer Tidée de justice en leurs jeunes cœurs.
Pourtant rien n'est moins conforme à notre idéal de justice que l'esprit romain. Dans une première phase, avant Auguste, c'a été une série de conquêtes, massacres, asservissements froidement méthodiques. Incapables de science, d'art et d'industrie, les vieux Romains vivaient en pillant l'industrie des autres. Par la fourberie autant que par la violence, ils ont d'abord asservi l'Italie ; puis ce fut le tour de Carthage, de l'Ibérie, de la Gaule, de la Grèce ; puis de l'Asie et de l'Egypte. Ils ont vécu par la guerre, et toute leur organisation était faite pour la guerre. Aussi ne concevaient-ils de noble métier que le métier des armes. Tout au plus faisaient-ils parfois une sentimentale exception, sans grande conviction d'ailleurs, pour la chose rustique. Mais en réalité l'ancienne Rome a été un peuple de soldats, savamment dressés au pillage.
Plus tard les choses ont changé. Sous les empereurs, les armées sont devenues mercenaires; la corruption et le luxe, fruit illégitime des conquêtes, ont remplacé les conquêtes mêmes. Mais toute la littérature latine, par une naturelle réaction contre les coutumes relâchées du siècle, a chanté les louanges du vieux temps guerrier de Rome. Les rudes et militaires mœurs d'autrefois ont été portées aux nues : ce sont ces apologies de la guerre et de l'antique austérité guerrière qu'on fournit à la méditation de nos jeunes écoliers.
Le vieil Horatius, Mucius Scévola, Coriolan, Décius, Régulus, Caton, Marius, Sylla, César; il n'est pas permis à des garçons de quinze ans d'ignorer les hauts faits du moindre de ces personnages ; il faut savoir le nombre des ennemis qu'ils ont taillés en pièces, tandis que sur certains faits historiques essentiel s une complète ignorance est parfaitement excusable. Les noms de Boil-
var, de Lincoln, de Garibaldi, peuvent leur être incon nus, comme ceux de Jenner et de Stephenson, de Volt a et de Parmentier : mais il faut connaître l'héroïsme de Curtius, et la générosité de Fabricius.
Tout notre enseignement littéraire repose sur la langue latine. Pourtant tous les auteurs latins, même Tacite, même Gicéron, sont militarisants et militaristes (1). Delà une première direction, toute militaire, donnée à l'intelligence qui évolue.
D'ailleurs — ce qui n'est pas pour nous consoler — cette même bcllomanie latine sévit partout, en Italie et en Allemagne comme en Angleterre et en France. Elle a heureusement un correctif; c'est que l'idée de liberté s'unit souvent à l'idée de guerre et de conquêtes. Mais les grandes phrases romaines contre les despotes sont quelque peu démodées depuis l'abus qui en a été fait au temps de Robespierre. Tyrans, descendez 'au cercueil! Et elles ne semblent pas bien efficaces pour donner aux jeunes Allemands des idées libérales et républicaines. Au fond l'idée maîtresse, qui domine le monde romain, c'est l'idée guerrière, et il est impossible qu'elle ne laisse pas une trace profonde dans la mémoire des enfants qui apprennent à penser par des maîtres romains.
La connaissance du monde grec ouvrirait de tout autres voies. Non pas que les choses militaires n'y soient aussi en très grand honneur. Maïs la richesse de la littérature grecque est telle qu'on peut y faire de multiples choix, sans avoir à craindre la fastidieuse monotonie latine des apologies guerrières. Homère est certainement le chantre de la guerre; mais il est la poésie même, la plus puissante et la plus féconde poésie qui ait été chantée parmi les hommes ; et les luttes
(1) 11 faut, bien entendu, excepter Lucrèce. Quant à Horace et Suétone, ce sont de médiocres éducateurs.
autour de Troie sont trop loin de nos mœurs pour inspirer d'actuelles fureurs guerrières, à la manière d'AjAX et d'AcHiLLE. Et il y a Sophocle, et Eschyle, et Platon, et Aristophane, et Epictête, et Hérodote, et tant de fécondité dans la dialectique, d'invention dans le drame, de profondeur dans la pensée, qu'on serait mal venu de ne pas chercher là ses maîtres.
Mais on n'étudie plus les Grecs, et il n'est guère probable qu'on y revienne, de sorte que tout l'enseignement secondaire se trouve imprégné de l'esprit romain. Heureusement cet enseignement romain est corrigé par renseignement du français. Or déjà la lecture et la méditation des auteurs du xvn° siècle conduisent à des idées tout autres. Ils sont vraiment modernes, Pascal, La Bruyère, Racine, et Fénelon. Corneille lui-même, si romain qu'il soit d'allures, est généreux et chevaleresque comme oncques ne le furent les enfants de Rome. Aussi, à tout prendre, si les maîtres résolument voulaient faire non des âmes romaines, mais des âmes françaises modernes, y aurait-il dans notre grand xvn e siècle large place pour la pensée libre.
Dans l'enseignement primaire, ce n'est pas le latin qui est la base, mais l'histoire. Or l'histoire nationale n'a été jusqu'à ces derniers temps que l'éloge des grandes guerres. Nous savons que chez nous de vrais progrès ont été faits, et que l'instituteur d'aujourd'hui enseigne autre chose que des récits et des dates de batailles. Mais, hélas! dans d'autres pays il n'en est pas de même. En Allemagne surtout, l'histoire enseignée aux enfants est essentiellement militaire et décorée du nom de patriotique. L'ennemi héréditaire, le Français, est rendu responsable de tous les malheurs qui pendant deux siècles ont sévi sur l'infortunée Allemagne, et on célèbre les victoires des Hohenzollern. Rosbach, Waterloo, Sedan sont des thèmes de prédilection.
Il en était ainsi récemment en France; et peut-être cet esprit militariste n'a-t-il pas complètement disparu des livres de renseignement primaire. Les batailles, les conquêtes, étaient traitées avec force développements; le courage militaire, vanté au détriment des autres preuves de courage, dont il n'était même pas question. Car les manants, vilains, rustres, artisans, sont gens de peu, indignes d'être mentionnés dans les fastes de l'histoire. L'héroïsme de la vieille garde à Waterloo, le dévouement du chevalier d'AssAs, la vaillance de Jeanne d'ARC, les fastueuses promenades militaires de Louis XIV, les chevauchées de François I or , et les colossales tueries de Napoléon; voilà l'unique pâture qu'on donnait à l'imagination des jeunes Français d'il y a quinze ans.
Il faut qu'on comprenne bien ce que nous voulons dire ici. Nous ne jugeons pas ; nous constatons. Nous voulons démontrer que notre civilisation, à tort ou à raison, est surtout militaire. Aussi, pour en donner la preuve, montrons-nous que l'histoire militaire est enseignée avec plus de complaisance et d'emphase que toute autre histoire. Les traits de courage militaire sont donnés comme les plus beaux exemples à suivre. Jamais une parole ne vient montrer à l'enfant que ces traits de courage, si admirables qu'ils sont, résultent d'une immense aberration humaine.
Loin de nous la coupable intention de jeter quelque discrédit sur le courage et la bravoure ; mais il faut dire et enseigner que ce genre de bravoure et de courage repose sur une conception anti-humaine.
Si vous osez dire formellement que l'homme est l'ennemi de l'homme, que la lutte contre l'homme est la loi primordiale de toute société, rien de mieux alors. Toute l'intelligence et toute la force morale de l'homme devront s'appliquer à combattre l'homme. Il
n'y aura pas de plus impérieux devoir, ni de plus noble exemple. Mais, si cette conception de la lutte des hommes entre eux est regardée comme décidément absurde, il s'ensuivra que ces dévouements, beaux en soi, auront à leur base l'idée fausse de la haine et de la guerre entre frères humains.
Je prendrai un exemple qui rendra plus claire ma pensée. On s'accorde — non sans raison — à juger les guerre civiles comme spécialement épouvantables et odieuses. Pourtant, dans toute guerre civile, il s'est manifesté de grands actes de courage, des dévouements épiques, de très beaux faits d'armes (comme en Vendée par exemple). En contant ces exploits, l'historien a généralement soin de déplorer cette grande infortune. Des frères égorgeant leurs frères. Quelle pitié ! Et il s'indigne, et il gémit. A bon droit.
Mais où est la limite entre une guerre civile et une guerre étrangère ? Quand Sparte livrait bataille à Athènes, était-ce guerre civile ? La bataille de Chéronée, où le roi Philippe, presque un Grec, a écrasé la Grèce, guerre civile ou guerre étrangère? La guerre entre le Chili et le Pérou est-elle guerre étrangère, alors que la guerre entre les États du Nord et les Etats du Sud de l'Amérique est guerre civile ? Les Bavarois et les Saxons se sont battus en 1866 contre les Prussiens. Guerre civile oif guerre étrangère ?
On dira que les temps changent, que ce qui était guerre étrangère en 1866, devient en 1906 guerre civile; que, si maintenant Sparte, Athènes et Thèbes se déclaraient la guerre, ce serait guerre civile, comme pour la Bourgogne et la Normandie, si elles entraient dans la même lutte que jadis au xiv e siècle.
Il faudrait donc dire quand on parle d'une guerre civile : « elle est guerre civile aujourd'hui, par conséquent infâme ; mais il y a trente ans, ou cent ans,
ou deux cents ans, c'était une guerre étrangère, par conséquent, légitime. » 11 faudrait aussi ajouter : « Telle guerre, guerre étrangère aujourd'hui, légitime et belle par conséquent, sera dans cent ans considérée comme guerre civile, et par conséquent odieuse et cruelle. »
Ce n'est pas là une énigme difficile à résoudre.
Tout ce qu'on peut dire sur l'horreur des guerres civiles s'applique rigoureusement à la guerre étrangère ; car on ne peut trouver aucune caractéristique pour déterminer ce qui fait Y étranger. Est-ce la religion? Est-ce le gouvernement? Est-ce la langue? Estce la race?
La. théorie des races différentes ne peut se soutenir pour les peuples de l'Europe, si profondément mélangés qu'ils constituent un tout à la fois hétéroclite et homogène. Il y a plus de différence entre un Flamand et un Gascon, qu'entre un Flamand et un Hollandais: plus de différence entre un Piémontais et un Sicilien qu'entre un Piémontais et un Provençal.
Quant à la religion et au gouvernement, franchement il serait assez comique de partir de là pour créer des différences de nationalité.
Reste alors la question de langue qui seule a quelque apparence de vraisemblance, pour établir la caractéristique des nations.
Pourtant ce n'est qu'une apparence; car rien ne nous donne le droit de considérer comme étrangers ceux qui ne parlent pas la même langue que nous. Les Alsaciens, qui parlent allemand, veulent être Français. Les Suisses, dont les uns parlent le français, et les autres l'allemand, veulent être Suisses. Ainsi on n'appellerait guerres étrangères que celles qui s'engagent entre individus de langage différent. On appliquerait la linguistique à la morale !
En réalité le contraste qu'on établit souvent entre
la guerre civile, qui est abominable, et la guerre étrangère, qui est sainte, ne repose absolument sur rien. Toutes les guerres sont auspi abominables que les guerres civiles, ni plus, ni moins (1).
Mais cela n'est ni compris, ni enseigné dans les écoles primaires. Il est peut-être des maîtres qui le pensent. 11 n'en est pas qui osent le dire tout haut. Aussi, dans toutes les écoles de l'Europe, les instituteurs mettent-ils au premier plan les choses militaires, en histoire, comme en géographie, comme en morale.
Je le répète une fois encore. Je ne prétends pas vouloir modifier les programmes, ni instituer un mode d'enseignement qui diffère, point par point, de renseignement actuel. Il s'agit ici seulement de constater que nos sociétés civilisées humaines donnent une place prépondérante à la chose guerrière.
Peut-être les nécessités des temps sont-elles là pour diriger notre conduite pédagogique. Je ne le pense pas, et j'en donnerai plus loin d'abondantes démonstrations. En tout cas il faudrait corriger ce culte de l'esprit guerrier, qui fait la base de tout notre enseignement, par cette notion simple, grave et irréfutable, que la guerre est la plus grande des folies humaines.
(1) Cette opinion sur la guerre civile comparée à la guerre étrangère paraîtra peut-être moins subversive, quand on saura qu'elle ne vient pas de moi, mais d'un des maîtres de la pensée, Chateaubriand. « Il est déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin... mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que c'est la guerrel... Les guerres civiles sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères... La guerre étrangère, comment est-elle justifiée?. Deux nations s'égorgent ordinairement parce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie. »
(La Révolution d$ juillet 1830. Voir aussi Mémoires d'outre-tombe, V).
Supposons que les hommes aient depuis des centaines d'années employé toute leur industrie et leur science à construire une colossale machine qui, prenant l'eau de la mer à quatre ou cinq kilomètres du rivage, l'élève à une grande hauteur pour la rejeter dans les terres à deux lieues de la rive. Supposons encore que le débit soit de cent mille litres à la minute. On pourra admirer les proportions gigantesques de cet appareil, s'extasier sur les bielles, les pistons, et les soupapes : s'étonner d'une aussi grande habileté, et donner de légitimes éloges aux ingénieurs qui ont dressé les plans, aux gouvernements qui ont fourni les fonds, aux mécaniciens qui font mouvoir cette énorme machine; Mais, tout en admirant cette belle chose, tout en constatant les efforts qu'elle a coûtés, il faudra ajouter : « C'est beau, mais franchement c'est bien inutile. »
Or l'œuvre guerrière de nos sociétés est aussi vaine que le travail de cette pompe monstrueuse.
Même elle est plus que vaine; car elle fait du mal. C'est comme si cette eau de mer, puisée à grands efforts dans la mer, allait retomber au milieu des villes, noyer les musées, les bibliothèques, les œuvres d'art, les maisons, les palais. Alors on ne se contentera pas de dire : « œuvre vaine! » on dira : « œuvre funeste! » Et, au lieu d'admirer tout cet immense travail, on criera aux ingénieurs et aux mécaniciens : « Malheureux! Arrêtez! Vous êtes des destructeurs ! Cette machine, qui a coûté tant d'intelligence, de courage et de travail, sf maudite; car elle répand la désolation et la ruine. »
Eh bien ! si funeste qu'elle soit, elle fera certainement moins de mal que n'en ont fait les guerres. Il n'est pas possible qu'elle puisse en un mois faire périr cinq cent mille hommes, et ravager plusieurs provinces. On peut donc vraiment regretter que les hommes, qui ont mis toute leur ingéniosité à construire
l'édifice guerrier moderne, n'aient pas, au lieu de cette immense et néfaste machine, construit une ridicule pompe élévatoire; car elle serait moins absurde et moins féconde en infortunes que le militarisme des sociétés humaines.
Mais c'est en vain que de telles vérités éclatent. Tout notre enseignement reflète l'énorme prépondérance de la chose militaire dans notre société actuelle.
Nos mœurs en donnent une preuve plus démonstrative encore.
Dans tous les pays, sans exception, le métier d'officier est considéré comme le métier supérieur. Nous en sommes restés à la tradition de Rome et du moyen âge. Dans l'ancienne Rome, commerçants, artistes, artisans, étaient dépourvus de toute considération; et jamais les armes ne le cédaient à la toge. Au moyen âge deux groupes sociaux distincts : d'un côté les nobles, et de l'autre les vilains. Les nobles guerroyaient, et les vilains travaillaient.
Au fond nos sociétés, si démocratiques en apparence, vivent de ce vieux préjugé.
En Allemagne tous les officiers sont nobles (à peu près) et tous les nobles sont officiers. Ils ont des privilèges, qui, pour n'être pas inscrits dans un code, n'en sont pas moins tyranniques. Le fait de porter un uniforme leur confère en tous lieux une sorte d'immunité, ou tout au moins de préséance. Authéûire ou dans les chemins de fer, comme à la promenade, ou dans les salons, le civil doit céder le pas au militaire. La fonction et l'uniforme d'officier créent une véritable caste, qui a ses droits spéciaux, et qui se tient à l'écart des autres éléments de la nation. A l'écart et au dessus; car ils se considèrent comme supérieurs. D'ailleurs les civils ne se révoltent pas contre cette prééminence docilement
acceptée. Le rêve de toutes les jeunes filles est d'épouser officier, ou sous-officier, suivant leur fortune. Les étudiants, qui ne sont pas des officiers, en affectent les allures; ils ont un uniforme, une rapière, des règlements presque militaires, et des duels. L'officier peut se permettre de ne pas payer ses dettes : il parle haut et fort en public. Il ne se dérange pour personne. Et, quand il est courtois, il a soin de bien indiquer que cette courtoisie est une condescendance à laquelle il consent pour faire preuve de sa supériorité.
En un mot, pour prendre l'expression qui indique le mieux l'état réel des choses, l'officier tient le haut du pavé.
En France, en Italie, en Russie, les choses sont à peine différentes. Le prestige de l'uniforme est irrésistible. Il détermine quantité de vocations militaires; car les jeunes gens s'éprennent bientôt d'une profession qui confère par elle-même une sorte de supériorité sur les autres citoyens. Dans les lycées de France, les plus intelligents et les plus laborieux des élèves choisissent l'École polytechnique; et, sauf exceptions nombreuses, bien entendu, les carrières libérales, scientifiques, agricoles, commerciales, industrielles, doivent se contenter des jeunes hommes qui n'ont pas eu assez de talent, pour entrer à l'École polytechnique ou à Saint-Cyr.
Tout, dans notre vie sociale, tend à glorifier l'officier et le métier des armes. L'épaulette est le symbole de la loyauté. La considération publique entoure ceux qui la portent. Depuis l'enfance, dans les livres et les conversations, dans les discours et les journaux, nous avons appris, et nous savons de source certaine, que le militaire est le type de la vaillance et de l'honneur* Universelle flatterie, même en Angleterre, où cependant le corps des officiers est peu nombreux; même en
Belgique, où le rôle de l'armée est certainement effacé.
Aussi bien les nations, quand elles veulent se symboliser, prennent-elles leur armée pour symbole. Il n'y a pas de fête nationale sans une grande revue ; coûteuse parade où le défilé des canons, les charges de la cavalerie, et le déploiement des fantassins excitent l'admiration populaire. Les souverains ou les présidents de République ont une maison militaire, et le luxe des uniformes variés qui s'y déploie relève, paraît-il, le prestige du pays. Dans tous les Parlements, chaque fois qu'il est parlé de l'armée nationale, c'est avec une sorte d'attendrissement. On serait mal venu à oser demander : « A quoi bon?»
Chaque souverain, qui représente tant bien que mal la nation dont il est le chef, a des armes héraldiques; et le choix de ces armes indique l'esprit régnant parmi les hommes. C'est presque toujours une bête de proie; généralement l'aigle, ce hideux oiseau rapace, couvert de vermine, qui, des rochers sauvages où il vit, fond sur les charognes qu'il a aperçues. L'aigle est l'animal de choix pour les blasons impériaux; et, comme si ce n'était pas assez d'un seul aigle, certains souverains ont un aigle à deux têtes, et même quelquefois, si je ne me trompe, un aigle à trois têtes. Les Anglais ont le léopard, qui n'est guère plus tendre que l'aigle; et la paisible Suisse a l'ours. Après avoir longtemps supporté l'aigle des Napoléon, les Français, heureusement délivrés de ce sinistre cauchemar, ont pris pour les représenter le coq belliqueux et fanfaron, alors qu'il leur eût été facile, même en se référant aux traditions des aïeux, d'adopter la vigilante et pacifique alouette.
C'est un peu la coutume enfantine des Chinois qui peignent sur leurs étendards des dragons monstrueux propres à inspirer la terreur.
Est-ce le même sentiment qui fait donner aux cuirassés des noms terrifiants, jetant l'effroi avant que leurs canons aient parlé; le Foudroyant, l'Invincible. la Terreur?
En un mot toute notre vie sociale est la glorification de l'esprit militaire.
Je défends qu'on voie dans mes paroles, dédain, haine, injure pour les hommes d'honneur et de courage qui sont les officiers de nos armées. Que cela soit dit ici une fois pour toutes. Je n'y reviendrai point. Mais je tiens à le dire très haut pour dissiper toute incertitude.
On ne peut pas rendre responsables les officiers de cette gigantesque anomalie, la guerre, qui a de tout temps déchiré l'humanité; pas plus que les médecins ne peuvent être rendus responsables des épidémies et des maladies qui sévissent sur la pauvre espèce humaine. Or tous nous souhaitons qu'il n'y ait plus de maladies ; et nous appelons de tous nos vœux cet âge d'or où le médecin serait sans usage dans la société. Certes un pareil désir ne jette ni dédain ni opprobre sur les médecins, dont personne ne peut contester le dévouement et la science. Pourquoi en serait-il autrement des officiers?
Dans les armées permanentes, et dans toutes les institutions gravitant autour d'elles, il y a des hommes honorables, instruits, intelligents, dévoués, qui remplissent une fonction que notre folie a rendue nécessaire. Espérer que cette fonction sera un jour inutile, et que l'aveuglement humain se dissipera, ce n'est pas jeter la déconsidération sur ces hommes. Nous savons qu'ils sont fidèles, laborieux, attachés à leur devoir; mais nous espérons que les fléaux créés par l'homme disparaîtront un jour, et que toute cette organisation
belliqueuse ne sera plus qu'un sinistre souvenir des âges barbares de l'humanité.
De même nous pouvons supposer que les fléaux non créés par l'homme, c'est-à-dire les maladies, disparaîtront un jour, et que les médecins n'auront plus de raison d'être. On ne calomnie pas les médecins, j'imagine, en souhaitant qu'ils deviennent sans emploi.
Si nous constatons, avec quelque regret, la part prépondérante et la prééminence de l'officier dans la vie sociale de chaque nation, ce n'est pas que nous les jugions indignes d'être ainsi honorés, c'est parce que tous ces honneurs nous semblent consacrer une funeste tradition; la tradition guerrière, source de misères et de maux. Les maladies aussi entraînent des maux sans nombre. Mais au moins ce sont des fléaux involontaires, partant inévitables, tandis que* la guerre, fléau volontaire, est un mal que l'homme pourrait éviter, si des siècles d'erreur ne venaient obnubiler son jugement.
Cela dit, et formellement exprimé, continuons à faire le bilan guerrier de toute notre existence individuelle et sociale. Partout se trouvent des traces vivantes de notre amour désordonné de la guerre.
D'abord il y a un fait évident, c'est que tous les hommes, quels qu'ils soient, barbares ou cultivés, intelligents ou stupides, sont enclins à respecter la force. Peu importe qu'elle soit ou non respectable, elle est la force. C'est assez, et on plie le genou devant elle. Par définition même, puisque elle est la force, on doit lui obéir. Le geste extérieur impose un mouvement analogue de la conscience. Pascal l'a dit h peu près en ces termes : « comme on n'a pas pu donner la force à' la justice, on a accepté que la force représente la justice. » L'appareil guerrier d'une armée, comme le sabre du militaire, c'est l'image de la force, et par conséquent la nécessité du respect. Le lion, le
léopard et l'aigle, par leur puissance même, commandent une certaine adoration, car il n'y a aucune contradiction — loin de là — entre le respect et la frayeur.
Si nous admirons un régiment en marche ou une revue, c'est naïvement, sans réfléchir ni au prix que coûte cette parade, ni à l'ennui des trois ans de caserne et d'exercice qu'elle représente. C'est surtout parce qu'elle est une vivante image de la Force.
Ajoutons : de Tordre. Il y a dans ces alignements, cette uniformité des costumes, ces obéissances aux commandements, une source de joie esthétique. Tout ce rythme satisfait l'amour d'une harmonie intellectuelle supérieure. Tout d'ailleurs est savamment combiné, musique, drapeaux, couleurs, pour rehausser la beauté du spectacle. Car vraiment c'est un très beau spectacle, qui m'émeut profondément, en dépit de tous les raisonnements et de toutes les réflexions que je ferai plus tard, dans ma solitude.
Quoi d'étonnant si les foules, plus accessibles aux sentiments instinctifs, sont ébranlées et émues?
Surtout si depuis le plus jeune âge on a été habitué à considérer tout ce qui est guerre et soldat comme de qualité supérieure. Quelle défense opposer à l'universelle conspiration, celle des peintres et des poètes, des journalistes et des femmes, des romanciers et des historiens, des politiciens et des prolétaires? On accepte sans réflexion; on subit docilement la pensée universelle. Car il est donné h bien peu d'hommes d'être autres qu'un reflet.
Qui donc aura assez de courage mental et de puissance d'analyse pour comprendre ce que représente toute cette immense machine guerrière, adorée?
Ce qu'elle représente, c'est très simple, c'est la lutte de l'homme contre l'homme, autrement dit une déplorable erreur. Je n'entreprends pas ici de décider si à notre
époque, en 1907, selon Tétai politique actuel, il faut avoir des idées guerrières ou pacifiques : je dis seulement qu'en 1907, comme en 1607, ou en 2207, il est également absurde que les hommes se combattent au lieu de s'aider, se déchirent au lieu de se secourir. Assurément il faut une hiérarchie, un ordre, une organisation. Mais cette organisation, fondée sur le droit et la justice, est tout le contraire de la guerre, qui est fondée sur la force et la violence.
Avec Tordre, les sociétés humaines ne seraient jamais en guerre; les conflits — car on ne peut pas supposer Tabsence de conflits — seraient réglés juridiquement : à peu de frais, et avec la presque certitude pour celui qui est dans son droit d'obtenir gain de cause, tandis qu'aujourd'hui, en cas de conflit, c'est le dieu des batailles qui décide, et c'est la plus forte organisation militaire qui triomphe.
Donc nous pouvons parfaitement concevoir des sociétés constituées sur une autre base que la base guerrière. C'a été dès le début la forme de toutes les sociétés humaines, à quelques nuances près : et nous avons conservé cette tradition, pieusement, heureux de l'aggraver par toutes les complications d'un coûteux et savant attirail. Nous avons la même âme que les sauvages de l'Afrique, qui s'adonnent à des razzias quand la récolte a été mauvaise, ou quand il y a besoin d'esclaves. Nous n'avons pas beaucoup progressé, au point de vue de la conception du juste, depuis le temps de la pierre taillée ou de la pierre polie, quand chacun de nos ancêtres, dans sa caverne, luttait, avec ses dents et ses ongles, pour arracher à son voisin une femme ou un quartier de venaison. Certes le luxe de l'attaque et de la défense a pris des proportions démesurées. Ce sont des millions d'hommes qui s'entretuent ; des milliards d'or qui se dépensent. Mais au fond même barbarie.
Nous consentons, il est vrai — et c'est un demi progrès — à prononcer les mots de Droit, de Justice, pour masquer ce recours à la Force, seule puissance à laquelle nous croyons. Mais en réalité ces mots de Droit et de Justice, s'ils sont sur nos lèvres, ne sont ni dans nos volontés, ni dans nos actes.
Certes cela est grave. Car, môme si des institutions pacifiques venaient, comme je le crois fermement, à remplacer nos institutions guerrières, les mœurs ne seraient pas, par cette transformation, aussitôtmodifiées. Il faudra encore beaucoup d'années, — peut-être même des siècles — pour que le prestige guerrier soit dissipé. L'esprit guerrier est profondément inhérent à l'homme. C'est un des éléments de notre intellectualité ; et il est triste de constater qu'à ce point de vue les progrès sont nuls.
Même des hommes d'une admirable intelligence, et dont personne n'a le droit de soupçonner les nobles intentions, comme Roosevelt, ou Clemenceau par exemple, n'ont pas compris la monstruosité folle de l'état social guerrier d'aujourd'hui. Il est vrai qu'ils sont liés à la politique. Politique et philosophie ne concordent pas toujours ensemble, et l'homme d'Etat n'a peut-être pas le droit de considérer comme une aberration humaine, ce qui est une aberration humaine universelle.
Que l'on parcoure une capitale et qu'on lise les noms des rues, des places, des avenues, des boulevards : on y verra surtout des souvenirs militaires. A Paris par exemple, les victoires passées retentissent partout. Rues de Rivoli, de la Moskowa, de Castiglione. Avenues d'Eylau, de Friedland, d'Iéna, de Malakoff, de Wagram, de Bouvines même. Les noms de généraux sont consacrés aux plus longues rues, et aux ave-
nues les plus larges. Rue Lecourbe, rue Lepic, rue Cambronne, Avenue Daumesml, Boulevards Kellermann, Brune, Suchet, Niel, Gourgaud, de la Tour Maubourg, de Lauriston. Cette peu hospitalière coutume est soigneusement pratiquée par les étrangers. Le centre de Londres est le Trafalgar Square. Les rues de Sedan et de Kônigsgraetz sont les grandes rues de Berlin. Au lieu d'effacer les vieilles haines, on semble faire effort pour qu'elles se perpétuent. Le mot d'ordre semble être : « N'oublions pas que nous avons écrasé nos ennemis ».
Si nous voulions faire incursion dans la littérature, partout encore nous trouverions des témoignages de cette prééminence militaire. Au théâtre, l'officier représente l'esprit loyal, chevaleresque, désintéressé : et c'a été presque un coup d'audace que d'oser donner à un maître de forges des vertus toutes militaires. Si Maître Guérin est un fripon, son fils le colonel Guérin (Guéris de Valtaneuse) est un héros. Dans l'abbé Constantin, le soldat est l'irréprochable type de la loyauté, et il fraternise avec le prêtre, type de la vertu et de l'indulgence. M. de Montaiglin, l'officier de marine, est un demi-dieu. Le colonel des comédies de Scribe, le vieux sergent de Béranger ; voilà comment les esprits simples conçoivent le militaire.
En un mot la poésie, le roman et la littérature, en tous pays, ont mis une auréole sur la tôte de l'officier et sur celle du soldat.
Que de preuves on pourrait citer encore de ce culte militaire! Les décorations sont à. profusion données dans les armées; et elles font partie intégrante de la profession. Dans beaucoup de pays il n'y a pas, ou presque pas, de décorations pour les civils.
Les enfants, comme les hommes faits, dès qu'ils ont commencé à comprendre quelque chose, jouent au
soldat. On leur donne des bonshommes de plomb, habillés d'uniformes divers. Si la petite fille a une poupée, le petit garçon a un soldat ; et c'est le jeu de prédilection. Même, les jours de carnaval, les parents témoignent l'ardeur de leur patriotisme, en donnant aux pauvres petits une cuirasse de carton et un sabre de bois.
J. de Maistre a remarqué que ce qui déshonore un civil ne déshonore pas un militaire. Le bourreau en redingote est odieux, tandis qu'on entoure de considération les bourreaux en uniforme, c'est-à-dire l'officier et le peloton d'exécution qui fusillent un soldat. Même il paraîtrait qu'il y a moins d'infamie à recevoir douze balles dans le corps, ce qui est la (in des soldats condamnés à mort, qu'à avoir la tête tranchée par le couteau de la guillotine, genre de mort réservé aux civils.
En un mot, dans notre société actuelle, comme dans la société antique, on entoure d'une extraordinaire prédilection, on adore d'un vrai culte tout ce qui est guerre, et métier guerrier. La pensée militaire est au premier rang.
Ce serait chose vaine que de se révolter contre de pareils sentiments. On ne lutte pas contre des mœurs universelles, ayant pour elles la longue tradition et l'assentiment unanime. Pourtant le philosophe a bien le droit de réfléchir, d'en chercher la cause, etde juger.
Là où vraiment apparaît en toute sa puissance notre culte irréfléchi de la guerre, c'est dans l'adoration servile que nous vouons aux guerriers et aux conquérants. Pour ceux-là l'historien a l'ûme naïve du populaire : il perd son sang-froid, et il admire, éperdu. Même il semble que, plus ces guerriers sont proches de nous, plus l'admiration augmente. Alexandre est moins loué que César; et César moins que Napoléon.
Tous les fauteurs de guerres et conquêtes sont
objets de pompeuses louanges. Les folies aventureuses de Charles xii, de Charles viii; les sinistres massacres — peut-être môme, ce qui n'est pas peu dire, les plus sinistres de toute l'histoire — commandés par Cortez et Pizarre sont narrés sans indignation, voire môme avec sympathie. Annibal provoque une admiration sans limite, et, si l'historien est sévère pour ce pauvre Xerxès, c'est tout simplement 'parce que Xerxès a été vaincu. Xerxès vainqueur eût reçu l'enthousiaste vénération de tous les historiens.
On ne me prêtera pas, j'imagine, l'idée ridicule de vouloir supprimer de l'histoire les hauts faits des conquérants. Hélas! les conquérants ont tenu une telle place dans l'humanité qu'il est impossible de ne pas leur attribuer, en un impartial récit des temps passés, la part du lion. Ils l'ont prise, et ils y ont droit. Mais ce qui me paraît superflu, c'est l'éloge. Il faudrait qu'au moins l'historien moderne imitât Plutarque qui, racontant un des hauts faits d 'Alexandre, indique par un seul mot qu'il n'y a pas lieu d'admirer sans réserve. « Epiiestion tomba malade et mourut. Alexandre ne supporta point cette perte avec modération : il fit d'abord, en signe de deuil, couper les crins à tous les chevaux de l'armée. Le malheureux médecin fut mis en croix. Alexandre ordonna qu'on sacrifiât à Ephestion comme à un demi-dieu. Enfin, cherchant dans la guerre une distraction à sa douleur, il partiteomme pour une chasse d'hommes, et, ayant subjugué la nation des Cosséens, il les fit tous passer au fil de l'épée sans distinction d'ûge ni de sexe. Il appela cette horrible boucherie le sacrifice pour les funérailles
d'ÉPHESTION ».
Mais les contemporains n'ont pas les mêmes pudeurs que l'honnête Plutarque. Aussi n'ai-je guère été surpris de la protestation indignée que certain journaliste
a cru devoir émettre contre l'expression de grand criminel que je m'étais permise envers Alexandre.
Tous les écrivains, grands et petits, professent pour les guerriers et les rois un respect qui leur fait oublier les règles de la plus commune morale. Nous vivons sur le préjugé ancestral de la servilité envers ceux qui portent Tépée, et qui en usent; et nous ne savons plus alors les juger à la commune mesure humaine. Par le seul fait qu'ALEXANDRE commande à une nombreuse troupe d'hommes armés, il peut se tout permettre, tuer ses meilleurs amis dans un accès de colère, s'enivrer comme une brute, se faire porter en costume de Bacchus au bruit des cymbales parmi les populations terrorisées, assassiner de sa propre main ceux qui ne veulent pas l'adorer à genoux, mentir et trahir impudemment, suivant sa fantaisie, brûler des villes, faire égorger des populations innocentes, semer la dévastation et le deuil, et construire un édifice si fragile et si absurde, qu'il n'en reste plus rien un an après sa mort. C'est beau! c'est sublime! Le bon peuple trouve tout cet écrasement non seulement juste, mais admirable. II se pâme devant ces hauts faits, dont il est la première victime. Et, plus tard, historiens et journalistes ne comprennent pas qu'une voix de réprobation s'élève.
Nous sommes tellement inféodés à l'admiration des choses guerrières, que nous absolvons tous les conquérants des crimes commis. Et, pourtant, si les historiens avaient conscience de leur mission, les grands massacreurs d'hommes, Attila et Alexandre, César et Napoléon, devraient être jugés par la quantité de sang répandu et non par les couronnes que toute une postérité de domestiques a mises sur leurs têtes.
Puisque j'ai prononcé le nom de Napoléon, il me paraît juste de lui assigner la première place parmi ces Dieux de la Force que la foule adore.
Rien dans Napoléon ne justifie cette idolâtrie. Corse, et ayant longtemps hésité, entre la France et la Corse révoltée, à prendre parti, il arrive par de basses intrigues à gagner rapidement ses grades. La faveur de Robespierre l'avait fait général. La faveur de Barras lui donne le commandement de l'armée d'Italie. D'éclatantes et retentissantes victoires le rendent célèbre. Puis il part pour l'Egypte, folle entreprise où périt son armée, mais dont il revient sain et sauf pour trahir la République et imposer à la France un régime de terreur et de misère qui durera quinze ans. Pendant quinze ans, il provoque guerres sur guerres, massacres sur massacres, insanités sur insanités, au hasard de sa fantaisie dominatrice. D'abord il triomphe partout, grâce à son génie militaire, grâce surtout à l'étonnante docilité de la France qui lui donne sans compter son or et son sang. Alors il conçoit le chimérique projet d'une monarchie universelle. Après avoir conquis l'Allemagne et l'Italie, il veut être maître de l'Espagne et de- la Russie. Enfin il succombe, vaincu par la folie de son rôve, et laisse la France mutilée, appauvrie, saccagée, humiliée par deux invasions. 11 a semé la haine du nom français, fait périr huit millions d'hommes, sans autre cause que son orgueil personnel et son ambition insatiable. Rien d'ailleurs en lui n'était séduisant : il était brutal, arrogant, menteur jusqu'à l'impudence, de sorte qu'on ne sait si chez lui la violence l'emportait sur la fourberie ; férocement égoïste ; n'aimant personne; ne supportant pas la contradiction; incapable de dompter le moindre mouvement de colère; aventurier sans scrupule qu'un génie extraordinaire a porté à des pouvoirs suprêmes, pour le plus grand malheur de l'humanité.
Et cependant cet homme néfaste, fléau de la France, fléau du monde, a été et est encore l'objet d'un culte
désordonné. Dos hommes intelligents et honorables ne craignent pas de justifier ses crimes, et de trouver pour ses désastreuses folies, les guerres d'Egypte, d'Espagne et de Russie, des adoucissements, des excuses, presque des éloges. Ils oublient tout le mal qui a été fait, mal qui est presque sans limites, pour ne voir que ce qu'ils appellent la gloire.
Que le vulgaire pense ainsi. Soit. Mais des hommes qui prétendent penser par eux-mêmes ! Est-ce possible?
Dès que la gloire militaire est consacrée à une œuvre insensée ou criminelle, ce n'est plus de la gloire, ou alors les mots n'ont plus de seps. Qu'un pirate arme un navire, et avec quelques hardis compagnons aille par les mers attaquer les barques de pèche, et sur les côtes piller des villages, faire des esclaves, saccager tout ce qui est à sa portée; il a beau courir les plus grands périls, nous n'avons pas le droit de donner à ces exploits l'épithète de glorieux. 11 faudrait alors honorer le brigand, qui, à la tête d'une troupe de gredins, pille les diligences, et arrête les voyageurs qui passent sur la route. Certes ce pirate et ce brigand risquent leur peau à chaque instant; et tous leurs hommes sont des héros, au point de vue de la bravoure individuelle. Mais ce n'est pas de la gloire.
Napoléon envahissant la Russie, parce que Moscou est la seule capitale d'Europe où il n'ait pas triomphé encore, n'est pas moins méprisable que ces bandits; et la gloire conquise ainsi est de même ordre. À cela près que Napoléon risquait beaucoup moins qu'un chef de brigands, lequel paye de sa personne à chaque instant, et sera pendu s'il est pris.
Il ne peut y avoir de pure gloire militaire que lorsqu'il s'agit de défendre la patrie attaquée. Le dévouement des soldats qui donnent leur vie à cette sainte cause est héroïque, et leur sublime vertu doit être proposée
à tous comme exemple; mais il n'y a gloire que parce que la cause est noble. Si la cause est infâme, comme dans la guerre d'Espagne, par exemple, où trois cents mille Français sont morts (et cinq cent mille Espagnols) pour qu'un trône soit attribué à un Joseph, alors tous les sacrifices humains qui se consomment dans l'acharnement de ces infécondes batailles sont, pour le misérable qui les provoque, un opprobre de plus.
Mais, quelque évidente que soit cette vérité, notre mentalité, corrompue par vingt siècles d'adulation guerrière, n'a pas été encore jusque là. Et j'ai lieu de croire que, vu l'état d'âme de nos contemporains, cette assimilation entre un chef de pirates et un chef d'empire paraîtra subversive. Nos contemporains sont éblouis par tout l'appareil de la majesté impériale, par tout le prestige d'une puissance irrésistible. Ils ne jugent pas de la même manière un pauvre diable qui commande à trente chenapans vêtus de loques, et un souverain qui peut faire marcher cinq cent mille hommes somptueusement vêtus.
C'est du brigandage dans un cas comme dans l'autre. Mais les hommes distingués qui parlent dans les Académies, qui écrivent dans les journaux et qui composent des livres d'histoire, ont pour le grand brigand une indulgence qui va jusqu'à la religiosité.
C'est qu'il y a dans le mot gloire militaire quelque chose qui enivre. Le sacrifice de soi, l'immolation de sa personne, le mépris du danger; nobles idées, et nobles actes qui excitent notre admiration. Alors on oublie que ces vertus devraient être consacrées à une cause belle; car, si c'est pour piller une diligence, notre admiration doit s'arrêter. Si c'est pour enlever à la Pologne le droit d'existence, et asservir à des maîtres étrangers tout un grand pays pendant des
siècles, ira-t-on dire encore que c'est de la gloire? Gomment peut-on comprendre ce mélange de gloire et d'infamie ?
Le culte de la gloire militaire, c'est le culte de la Force. La foule et l'élite sont séduites par la Force. Le taureau qui court dans l'arène et fait fuir devant lui les picadores; la grande vague à la haute crête blanche qui se précipite sur un navire; l'énorme pilon qui tombe avec fracas sur le bronze qu'il modèle; la foudre qui sillonne la nue en détruisant et brûlant tout sur son passage, toutes ces images de la Force inspirent à la fois respect et frayeur. Ainsi un Napoléon ou un Alexandre, même quand ils combinent la fourberie à la violence, par leur puissance même imposent le respect ; et on plie le genou devant eux parce qu'ils sont forts. Combien de temps faudra-t-il aux hommes pour ne vénérer la Force que lorsque elle représentera la Justice?
IL — V Esprit pacifique.
Heureusement il n'y a pas seulement l'esprit militaire : il y a encore l'esprit pacifique.
J'ai dit plus haut, assez nettement pour n'avoir pas à y revenir, que l'idée de paix n'est pas plus synonyme de couardise, que l'idée de guerre n'est synonyme de courage. Enseigner qu'on ne volera pas et qu'on ne mentira pas, ce n est pas faire profession de lâcheté. Aussi bien les grands maîtres de la morale humaine, de tout temps, ont-ils été d'accord pour condamner la guerre. Ce n'est pas cela qui étonne. Ce qui stupéfie, c'est qu'on n'a pas voulu les entendre.
Mais nous les entendrons : et à l'enseignement militariste nous opposerons un enseignement pacifique. Nous avons pour nous Cicéron et Sénèque, le Christ et Marc Ai-rèle, Fénelon et Voltaire, Montesquieu et
Leibniz, Victor Hugo et Lamartine. Personne n'ira soutenir qu'ils sont apôtres de lâcheté.
Voici ce que dit Sénèque :
On punit les meurtres que les particuliers commettent. Et que dira-t-on des guerres, et de ces massacres que nous appelons glorieux, parce qu'ils détruisent des nations entières? L'amour des conquêtes est une folie : les conquérants sont des fléaux plus funestes à l'humanité que les déluges et les tremblements de terre. Alexandre, brigand dès l'enfance, destructeur des nations, estimait comme souverain bien d'être la terreur des hommes.
Ailleurs, en termes d'une éloquence admirable que j'affaiblis en traduisant, il dit que « les hommes n'ont pas honte de se complaire à verser le sang des hommes, de faire la guerre, et de laisser à leurs enfants des guerres à faire, tandis que les bêtes fauves vivent ensemble en paix. L'homme, qui devrait être sacré pour l'homme, est sacrifié pour des jeux... et cependant ne sommes-nous pas tous membres d'une seule et grande famille (1). »
Léonard de Vinci dit :
On voit partout sur la terre une espèce d'animaux qui se combattent sans cesse, avec de tels dommages que souvent les adversaires de Tune et l'autre part périssent également. Ces animaux, très robustes, sèment la mort, la douleur et la dévastation avec une rage effroyable. Rien n'est à l'abri de leurs coups. univers, comment n'ouvres-tu pas tes abîmes pour engloutir ces monstres qui insultent à la beauté du ciel, ces monstres si cruels, si horribles, les hommes !
(1) « Non privatim solum, sed publiée furimus. Quid bella et diversarum gentium gloriosum scelus? Non avaritia, non crudelitas modum novit. Et ista, quamdiu furtim et a singulis fiunt, minus noxia, minus monstrosa sunt. Ex senatus consultis plebiscitisque sacra exercentur, et publiée jubentur vetita privatim. Quae clam commissa cupite luerent, jam quia paludati fecere, laudamus. Nonpudethomines... gaudere sanguini alterno, et bella gerere gerendaque liberis tradere, quum inter se etiam mutisac feris pax sit. Homo, sacra res ho mi ni, jam per lusum et jocum occiditur... membra sumus corporis magni. » (Épître 95.)
Tous les grands penseurs sont d'accord sur l'infamie de la guerre, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Fénelon,
Bossuet, La Bruyère, Voltaire. Et c'est merveille de les entendre.
Pascal a dit :
Mon ami, ne demeurez-vous pas de l'autre côté de Peau?.. Alors je vous tue, et cela est juste!
Et Montaigne, avec son pittoresque bon sens :
Ces mouvements guerriers qui nous ravissent de leur horreur et épouvantement, cette tempeste de sons et de cris, ceUe effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armés, tant de fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant de considérer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien légères occasions éteinte... Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le maqucrelage de Paris. L'envie d'un seul homme, un dépit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devraient pas émouvoir deux harangèresà s'égratigner, c'est l'àme et le mouvement de tout ce grand trouble. La m es me raison qui nous fait tancer avec un voisin, dresse entre les princes une guerre: La mesme raison qui nous fait fouetter un laquais, tombant en un roy, lui fait ruiner une province.
Bossukt, lui aussi, avec énergie, s'élève contre les conquérants, et il s'exprftne en termes d'une étonnante vigueur.
Les grands s'imaginent que leur puissance éclate bien plus par des ruines que par des bienfaits : de là les guerres, de là les carnages, de là les entreprises hautaines de ces ravageurs de provinces que nous appelons des conquérants. Ces braves, ces triomphateurs, avec tous leurs magnifiques éloges, ne sont sur la terre que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée. Aussi Dieu ne nous les envoie-t-il que dans sa fureur. Leurs victoires font le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins; ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique ; et c'est par là qu'ils font paraître leur toute puissance... ut pauci illustrcntur, mundus evertitur. Mais ces grands crimes n'ont pas besoin d'être exagérés par nos paroles; ils sont assez condamnés par l'exécration publique.
Ailleurs encore :
Ce fui après le déluge que ces ravageurs de provinces que Ton a nommés conquérants, poussés par la seule gloire du commandement ont exterminé tant d'innocents. Depuis ce temps l'ambition s'est jouée, sans aucune borne, de la vie des hommes. Us en sont venus à ce point de s'entretuer sans se haïr. Le comble de la gloire et le plus beau des actes a été de se tuer lés uns les autres.
N'est-elle pas bien remarquable, cette phrase de Bossuet, et ne prêterait-elle pas à un profond commentaire? « S'entretuer sans se haïr. » Pauvres soldats! Pauvres martyrs inconnus qui avez immolé tant de martyrs! Aviez -vous de la haine pour vos victimes? Et n'est-ce pas pour l'humanité la suprême des hontes que d'avoir inventé cette chose monstrueuse : « S'entretuer sans se haïr. »
Un autre grand chrétien parle comme Bossuet, avec la même énergie :
Ainsi, dit Fbnelon, un seul homme, donné au monde par la colère des dieux, en sacrifie brutalement tant d'au 1res à sa vanité! Il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, que tout ce qui échappe au fer et au feu ne puisse échapper à la faim, encore plus cruelle, afin que cet homme, qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction générale son plaisir et sa gloire. Quelle gloire monstrueuse ! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement oublié l'humanité? Non, non! bien loin d'être des demi-dieux, ce ne sont pas même des hommes. »
Montesquieu s'exprime ainsi, prophétiquement.
« L'Europe périra par les gens de guerre... Je tremble toujours qu'on ne parvienne à la Un à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée, pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières. »
A maintes reprises, Voltaire a parlé de la guerre.
La guerre, c'est le vol, le viol, le pillage, l'assassinat.
Ailleurs encore, à l'article : Anthropophages du Dictionnaire philosophique :
Il y avait parmi eux (sauvages du Mississipi amenés à Fontainebleau) une dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes : elle me répondit très naïvement qu'elle en avait mangé. Je parus un peu scandalisé ; elle s'excusa en disant qu'il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes, et que les vainqueurs méritaient d'avoir la préférence. Nous tuons en bataille rangée, ou non rangée, nos voisins, et, pour la plus vile récompense, nous travaillons à la cuisine des corbeaux et des vers. C'est là qu'est l'horreur, c'est là qu'est le crime ; qu'importe, quand on est tué, d'être mangé par un soldat, ou par un corbeau, ou par un chien?
Puis, raillant la futilité des guerres, il fait parler Micromégas :
« atomes intelligents, dit Micromégas, vous devez sans c doute goûter des joies bien pures sur votre globe ; car, ayant si « peu de matière, vous devez passer votre vie à aimer et à pen- « ser? » A ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête, et l'un deux, plus franc que les autres, assura de bonne foi que, si Ton en excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux. « Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure où je vous a parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de a chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un « turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute » la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial? » Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s'agit, dit le philo- « sophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce « n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égor- « ger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de « savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme « Sultan, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. » Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin « de terre dont il s'agit; et presque aucun de ces animaux, qui « s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel il « s'égorge.
« — Ah ! malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-
« on concevoir cet excès de rage forcenée! Il me prend envie de « faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette four- <« milière d'assassins ridicules. — Ne vous en donnez pas la peine, « lui répondit-on; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au «< bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces mi- « sérables; sachez que, quand même ils n'auraient pas lire l'épée, « la faim, la fatigue, ou l'intempérance les emportent presque tous. « D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares <« sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le « temps de leur digestion, le massacre d'un' million d'hommes, et « qui en font remercier Dieu solennellement, d (Micromégas, 1750, « ch. VII.) »
Les héros, dit encore Voltaire, ressemblent toujours par un coin aux voleurs de nuit; ils vont droit au coffre-fort.
Les guerres entre les peuples, dit Gondorcet, seront, comme les assassinats, au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent [la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle dont les annales en ont été souillées.
C'est donc par ignorance ou par calomnie que Ton ose nous accuser, nous qui aimons la paix, d'être infidèles à l'âme française. Quelle audace! Si l'âme française était assoiffée de yoI et de sang, je n'aurais aucune crainte à répudier cet esprit détestable. Mais il n'en est pas ainsi. L'âme française palpite dans les écrits de ces grands hommes qui sont nos maîtres, et qui ont été les maîtres de toute humanité. Montaigne et Pascal, Bossuet et Fénelon, Montesquieu et Voltaire, sont d'assez bonne compagnie pour qu'on n'ait pas à rougir de penser comme eux, après eux.
Quant aux modernes qui ont écrit contre la guerre, ils sont innombrables. Une bibliothèque excellente se pourrait composer avec les livres où la sainte idée de la justice est défendue en termes éloquents ou spirituels. Il semble même que les auteurs d'opinion opposée sont rares : la liste en serait bien vite faite : car peu de philosophes, peu de moralistes, peu de romanciers,
peu de poètes ont osé défendre les sentiments belliqueux. Tous ou presque tous sont avec nous.
Nous n'avons guère contre nous que les historiens. Ceux-là jettent feu et flamme pour les grands massacreurs qui leur ont donné l'occasion d'écrire des pages émouvantes. Ils se prennent pour les conquérants, à l'encontre de Bossuet et de Fénelon, d'une admiration sans bornes. A. Tuiers notamment, dans le long dithyrambe en vingt volumes qu'il consacre à Napoléon, s'extasie devant les carnages, et ne cache pas son admiration pour tout ce sang répandu.
Sur les champs de bataille, dit-il en parlant de l'empereur, il s'était fait une insensibilité on peut dire effroyable, jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de cent mille cadavres; car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin l'effusion du sang humain. Mais cette insensibilité était de profession, si j'ose ainsi parler.
Oui, je le veux bien, c'est une insensibilité professionnelle. Mais quelle singulière profession que celle de conquérant! Il jonche la terre de cadavres, répand le deuil dans cent mille familles, et reste insensible, parce que son métier le veut. Il existe bien des métiers assurément. Même quelques-uns sont peu avouables, comme ceux de souteneur ou d'escarpe. Combien ils sont respectables pourtant, ces vils métiers, au prix du métier de conquérant, puisque un conquérant par profession doit regarder sans un battement de cœur, sans un soupir, sans une larme, sans un regret, sans un remords, les cent mille pauvres diables qu'il a sacrifiés à son orgueil !
a ... Le lendemain (de la bataille d'Eylau), au point du jour on découvrit cet affreux champ de bataille, et Napoléon lui-même en fut ému. Des milliers de morts et de mourants, cruellement mutilés, voitures brisées, chevaux abattus, hameaux en flammes... Ce spectacle, s'écriait Napoléon, est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre! »
Et Thiers ajoute, cette fois plus militariste que le conquérant lui-même:
« Ainsi, dans celte journée fatale, près de quarante mille hommes des deux côtés avaient été atteints par le feu et le fer. C'est la population d'une grande ville détruite en un jour! Triste conséquence des passions des peuples! Passions terribles qu'il faut s'appliquer à bien diriger, et non pas chercher à éteindre ! »
Et pourquoi ne pas chercher à les éteindre? Quel profit à jeter les uns contre les autres ces braves paysans français revêtus d'uniformes bleus, contre ces honnêtes paysans russes revêtus d'uniformes rouges? Quel intérêt à ces haines stupides? à ces passions barbares? Pourquoi forcer ces hommes, qui ne se connaissent pas, qui n'ont pas de raisons de se détester, et qui ne se détestent pas, à s'entre-égorger comme des esclaves ivres? Et quelle excuse trouvera l'historien, soi-disant philosophe, qui ne veut pas laisser ces ineptes passions s'éteindre avec les vestiges des vieilles barbaries ?
On ferait une riche moisson de sentences à la fois prudhommesques et barbares que Thiers émet, pour l'instruction des jeunes âmes, sans doute.
« Cette épouvantable étendue de carnage (Leipzig) ne troublait pas le visage de Napoléon. Solennité d'une bataille sanglante sans égale dans l'histoire! Car depuis trois jours cinq cent mille hommes se disputaient dans les plaines de Leipzig l'empire du inonde. En trois jours plus de quarante mille Français, plus de soixante mille Allemands et Russes furent atteints par le feu. Ah! disons- le bien haut, en présence de cet horrible carnage, la guerre, quand elle n'est pas absolument nécessaire, n'est qu'une criminelle folie ! »
Peut-être quelque jour dressera-t-on la liste des guerres nécessaires, c'ést-à-dire dans lesquelles il n'y a eu, ni d'un côté ni de l'autre, conquêtes et rapines. Mais jusqu'à ce jour on n'a pas encore pu commencer à l'établir, et la page où sont inscrites ces
guerres saintes, et départ et d'autre indispensables, est encore toute blanche.
« Les cris des fugitifs qui traversaient la ville (léna), le bruit de la cavalerie de Murât qui en parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas assez prompt à jeter les armes; les cris de Vive l'Empereur, mêlés au gémissemeut des mourants! Scènes terribles dont l'aspect serait intolérable si le génie, si l'héroïsme déployé n'en rachetait l'horreur, et si la gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses rayons éblouissants. »
Vraiment non! J'en appelle à toute conscience humaine. Les rayons de cette fausse gloire aveuglent et n'éblouissent pas.
Il serait temps qu'on donnât à lire aux jeunes gens, au lieu de cette nauséabonde compilation, les Mémoires cT Outre-tombe 9 où, en un style admirable, un des plus grands écrivains français trace l'histoire vraie de l'épopée napoléonienne.
Chateaubriand, Michelet, Victor Hugo, Lamartine, voilà quels sont, parmi les historiens, les maîtres de l'esprit pacifique.
Il faut confondre en effet l'esprit pacifique et l'esprit de justice. Chaque fois qu'un écrivain s'élève au dessus des misérables préjugés de personnes et de temps, — ces idoles que flétrissait déjà Bacon, idola temporis, idola lociy idola personœ, — il devient un des défenseurs de la paix, seul inslrument de justice.
Car il faudrait bien se garder de croire que l'esprit pacifique est un esprit de mol repos, de satisfaction humanitaire béate, confite en larmes et lamentations éplorécs. Nos paroles de paix ne sont pas, quoi qu'en
(1) Je ne saurais citer ici les œuvres où ces grands écrivains parlent de la divine paix et de la néfaste guerre. On les trouvera dans tous les recueils. Disons seulement que lu Marseillaise de la Paix, de Lamartine, est un des chefs-d'œuvre de la poésie française.
ait dit Clemenceau, comparables aux bêlements des moutons. L'âme moutonnière, c'est celle des pauvres conscrits qu'on m^ne à l'abattoir, et qui crient « Vive l'armée! » en marchant à l'abattoir. L'âme moutonnière, c'est celle de la foule ignare, servum pecus, qui accepte, sans y rien vouloir changer, des institutions stupides, et qui n'a ni le courage ni le pouvoir de penser par elle-même. L'âme moutonnière, c'est la servilité dans la pensée et dans les actes. Nous, qui voulons la paix , nous la bêlerons avec assez de force pour prétendre être, nous aussi, des apôtres d'énergie.
11 y a les héros de la guerre. Nous les connaissons. Depuis notre petite enfance on nous chante leurs exploits : Sésostris, Agamemnon, Annibal, Marius, Sylla, César, Attila, Charles XII, Fernand Cortez, Louis XIV, Frédéric II, Gustave-Adolphe, Wallenstein, Napoléon. Soit! ils ont eu de beaux moments d'énergie! Mais la justice, et la vérité, non moins sainte que la justice, ont eu leurs héros aussi, et des héros qui méritent d'être donnés en exemple. Même je m'imagine que ces héros de justice, trop souvent aussi martyrs, feraient bonne figure à côté des héros des batailles.
Accusera-t-on Socrate d'avoir manqué de courage ? On l'avait assailli d'absurdes accusations, et, quand un tribunal d'ennemis le pria de déclarer lui-même quelle peine il avait méritée. — « J'ai mérité, dit-il, d'être nourri aux frais de l'État pour avoir défendu la cause de la justice ! »
Accusera-t-on Épictète de manquer de courage? Il a subi sans se plaindre la plus douloureuse des tortures, celle d'un long esclavage sous un maître cruel : et il a laissé un livre qui est, avec celui de Marc Aurêle, le plus puissant enseignement de l'énergie humaine.
Savon arole, Jean Huss, Etienne Dolet, Michel Ser-
vet, ont donné, sur les bûchers que leur avait dressés le fanatisme, des exemples de vaillance qui n'ont pas été dépassés. Si Ton veut honorer le courage, il faut parler de ces grands hommes, et apprendre aux jeunes gens comment on doit braver pour la vérité la mort et les supplices.
Les grands créateurs ont eu leur existence traversée par des péripéties cruelles, qu'une indomptable persévérance a pu vaincre. Ils ont souffert par la persécution, par la pauvreté, par le sarcasme, mais par le doute surtout. Qu'importent les injures et les railleries si Ton est assuré de posséder la vérité? Mais on n'est jamais sûr de ne pas se tromper. Le doute est la plus terrible des angoisses. Suivre une idée qu'on est seul à défendre, et qui est peut-être une erreur > voilà un courage presque surhumain. Quelle force d'âme ne faut-il pas pour persister, pour braver non pas seulement les injures qu'on reçoit des autres, mais les incertitudes qu'on porte en soi?
Christophe Colomb, Luther, Gutenberg, Galilée, Bernard de Palissy, Cervantes : voilà de bien belles histoires de pacifiques à raconter.
Colomb, seul contre tous, s'obstine dans son idée. Pourvu de quelques misérables vaisseaux, il ose s'aventurer dans des mers inconnues. Son équipage se révolte. Il tient tête aux mutins; mais, tout en semblant leur céder, il reste ferme en son grandiose dessein. Enfin il aborde une terre! Un nouveau monde est acquis à la vieille humanité. Cependant des fourbes conspirent contre lui ; et, après des années de prison et d'exil, il meurt dans la misère et l'abandon.
Luther, moine indigné, ose dénoncer la vénalité des moines et des papes. Traqué de toutes parts, persécuté parles seigneurs et les évoques, il erre dans toute l'Allemagne, sans cesser de faire entendre sa voix vengeresse.
Et Gutenberg! que de difficultés à faire connaître son œuvre, une des plus fécondes pour le progrès humain ! Quelles souffrances à braver ! Et combien la tardive reconnaissance des nations a été inégale au bienfait !
Et Galilée, qui fut une des plus hautes intelligences humaines, n'a-t-il pas été, lui aussi, un héros de la vérité. Vieux déjà, et glorieux par ses admirables découvertes, plus encore que par sa renommée, il est forcé de s'agenouiller devant une autorité, stupide, et il traîne, aveugle, ses derniers jours dans les cachots, sans consentir à parjurer sa pensée.
Et Bernard de Palissy ! esprit génial et puissant, luttant contre la pauvreté et les railleries, poursuivant, malgré tout, ses étonnantes recherches.
Que d'autres on pourrait citer encore, depuis Descartes, né Français et mort en Suède, jusqu'à Lavoisier qu'une exécrable tyrannie a sacrifié! depuis Molière, à qui un tombeau fut refusé, jusqu'à Cervantes qui fut esclave des Arabes ! depuis Michel Ange et Rembrandt, jusqu'à Mickiewicz, Silvio Pellico, Victor Hugo, Emile Zola. Tous, parmi l'exil, la prison, la persécution, ont poursuivi leur œuvre de vérité et de beauté.
Et, pour qu'on ne nous accuse pas de mépriser l'héroïsme militaire, nous pouvons, nous, les soldats de la paix, citer de nobles exemples parmi les soldats de la guerre. Il suffit d'en nommer trois : Washington, Sherman, Garibaldi.
Ceux là, au jour de la défense nationale, ont eu à faire preuve de courage civique, aussi bien que de courage militaire. Mais, si grands et si hardis généraux qu'ils fussent, ils n'étaient pas fanatiques de la guerre.
Garibaldi écrivait : « Milite qualche volte, perche nato in paese schiavo, ma sempre con repugnanza,
convinto chesia un delitto deversi macellare reciprocamente per intendersi (1). »
Et Suerman écrivait : « Je suis fatigué et malade de la guerre. Sa gloire n'est qu'un rayon de lune. Ceuxlà seulement réclament plus de sang, plus de désolation, qui n'ont jamais tiré un coup de fusil ou entendu les lamentations des blessés. La guerre est un enfer (2). »
Washington, le héros de la paix autant que le héros de la guerre, disait en mourant : « Mon dernier vœu est de voir la guerre, cette plaie de l'humanité, bannie de la terre (3). »
Il y aurait injustice à omettre les noms de ceux qui ont fait de la lutte contre les maux de la guerre un véritable apostolat. Ils ont été, et ils sont non seulement des pacifiques, mais des pacifistes.
Les deux mots ne sont pas synonymes : le pacifique est l'homme qui croit à la paix et qui aime la paix ; le pacifiste est l'apôtre qui lutte, avec énergie et foi, pour faire triompher l'idée de paix.
Quoique le mot pacifiste soit de création récente (il a été imaginé en 1902 par notre ami E. Arnaud), il y avait des pacifistes bien avant cette date.
Cobden, Henry Richard, Gladstone, il y a déjà plus d'un demi-siècle, étaient énergiquement pacifistes. Gladstone, à diverses reprises, étant chef du gouvernement, n'a pas hésité, maintes fois, à préférer des transactions à une guerre, voire même à restituer des territoires sur lesquels il ne se croyait pas droit de légitime possession; car, seul peut-être parmi les hommes d'Etat du passé, il n'admettait pas la conquête d'un
(1) Cité par Moneta: Le guerre , le insurrezione, e lapace, Milano, 1905, II, 291.
(2) Cité par A. Carnegoie: Pour V arbitrage, trad. franc., p. 82.
(3) Ibid., p. 89.
peuple devenant esclave par un autre peuple plus fort, devenant tyran.
Henry Richard, fondateur et inspirateur de la plus ancienne société de la paix, osa, sans craindre les sarcasmes, à une époque où il fallait pour le dire plus de courage qu'aujourd'hui, soutenir que la paix est chose bonne et nécessaire.
Cobden, au Parlement anglais, unissait avec raison le principe de la paix et le principe de la liberté commerciale.
Cobden, John Bright, Henry Richard, Gladstone, furent longtemps les seuls pacifistes dans le monde ; et ce sera l'honneur de l'Angleterre que d'avoir, parla voix de quelques-uns de ses orateurs et hommes d'Etat, soutenu la cause de la paix quand partout les guerres déchiraient l'Europe.
En France l'idée pacifiste n'eut d'abord que de rares partisans. Mon grand-père Gh. Renouard était de ceux-là. De ceux-là aussi Laboulaye, et Jules Simon, et Ad. Franck, etCh. Lemonnier. Je pourrais citer aussi le Père Gratry, et, quoique cela remonte aux temps lointains de mon enfance, je me souviens que le Père Gratry et mon grand-père, qui sur bien des points différaient d'avis, s'entendaient sur la folie de la guerre.
En Italie, le comte Sclopis, Bonghi; en Russie, J. de Bloch; en Belgique, Laveleye; en Allemagne, Franz Wirth; en Suède, Nobel. Oui! le chimiste illustre qui inventa la dynamite a eu la généreuse pensée de léguer par héritage une partie de son immense fortune aux hommes ayant rendu service à la cause de la paix.
Si je parlais des pacifistes contemporains, que de noms j'aurais à citer! Tous ceux qui ont pu assister aux congrès internationaux de la Paix reconnaîtront qu'on ne trouverait pas ailleurs réunions d'hommes animés de sentiments plus généreux. Éloquents, pro~
bes, sincères, oublieux d'eux-mêmes, ne connaissant ni la vanité des savants, ni l'entêtement des inventeurs, ni l'esprit routinier du vulgaire, inaccessibles à la lâche frayeur de l'impopularité, ils n'ont d'autre tort que de croire les autres hommes aussi généreux et aussi désintéressés qu'eux-mêmes.
Ne pouvant les nommer tous, je me contenterai de désigner les chefs.
Frédéric Passy d'abord, qui, depuis un demi-siècle, a consacré sa vie à la défense de cette noble cause. Orateur puissant, savant économiste, écrivain spirituel et profond, poète délicat, il poursuit, infatigable, son noble apostolat, que les glaces de l'âge ne peuvent ralentir. C'est peut-être un des hommes qui ont le plus contribué à faire triompher ces deux idées simples et fondamentales, que la paix est un bien, et que la guerre est non seulement un malheur, mais une sottise.
Eue Dccommun, secrétaire du Bureau international de la paix à Berne. Celte admirable institution, fragile d'abord, et de bien pauvres ressources, est puissante aujourd'hui, grâce à l'activité de cet homme de bien que la mort vient de nous enlever.
Randal Cremer, député au Parlement anglais, orateur incisif, logicien imperturbable, un des fondateurs, avec Frédéric Passy, et Jules Simon, de la Conférence interparlementaire de la paix.
Ch. A. Gobât, un des fondateurs de la Conférence interparlementaire, dont il est le secrétaire général depuis l'origine.
Bertha de Suttner, qui est l'âme de tout le mouvement pacifique allemand depuis trente ans. Elle a tant fait pour la cause de la justice et de la paix, par son éloquence et son talent, que notre reconnaissante admiration, pour grande qu'elle soit, ne peut être qu'inférieure aux services rendus.
Hodgson Pratt, qu'une mort récente vient de frapper, était, lui aussi, un des vétérans de l'idée pacifique : et son âme fut aussi grande que son intelligence fut haute.
M on eta, qui guide le parti de la paix en Italie, polémiste habile, écrivain fécond, et orateur excellent.
Et tant d'autres encore, dont je ne puis citer que les noms ! En France d'EsTOURNELLEs de Constant, l'initiateur des traités d'arbitrage entre la France et l'Angleterre; Beauquier, président delà ligue franco-italienne; Emile Arnaud, si compétent dans toutes les questions juridiques, Michel Revon, Gaston Moch, André Weiss, L. Le Foyer, J.Dumas; et M me Séverine, (quand on ne Ta pas entendue, on ignore à quelles hauteurs peut atteindre l'éloquence); et M me Flammarion, qui essaie de faire pénétrer l'idée de la paix dans l'âme des femmes, si rebelle aux innovations.
Il ne faut pas oublier que le prince Albert de Monaco, avec sa puissante intelligence et son grand cœur, s'est franchement déclaré pacifiste : il a fondé l'Institut international de la paix, qui jouera probablement un grand rôle dans l'évolution future de l'Europe.
En Angleterre, l'éloquent et ardent Stead ; sir Thomas Barclay, Alexander, Evans Darby, Moschelês, Perris, Glarke, tous ayant eu le grand courage, au moment de la guerre du Transvaal, de résister à l'unanime déchaînement et de protester contre cette guerre.
En Russie Novikoff, écrivain aussi ingénieux que profond, et Tolstoï, un des génies lumineux de notre temps. En Allemagne, Richter, l'actif président des sociétés allemandes de lapaix, Quidde, R. Feldhaus, 0. Umfrid, Fried, infatigable défenseur des idées pacifiques, par ses journaux, ses discours et ses livres. En Italie, Giretti, le marquis Pandolfi, A. Pierentoni, L. Tiberï. En Belgique, A. Lafontaine, l'auteur d'une admirable bibliographie de la paix et des arbitrages,
Houzeau de La Haye, Descamps. Dans les pays Scandinaves, Bajer, Arnoldson, Ullmann, Nilsson, Litnd et l'illustre Bh>rnson t .
Aux États-Unis B. Trueblood, M^Belva Lockwood; en Hongrie, le comte Apponyi, le général Turr; au Portugal, Magalhaes Lima, M me Lacombe.
J'en pourrais nommer bien d'autres encore, non moins éloquents, non moins dévoués. Il y a de par le monde deux cents pacifistes qui constituent une véritable élite. C'est assez pour que le parti pacifiste existe. État-major sans soldats, soit. Mais ce ne sont pas les foules qui dirigent les idées. Nous ne sommes pas très nombreux ; mais nous formons un faisceau fortement uni, et nous avons le droit d'être fiers de nous; car ce parti pacifiste, si raillé par les gens positifs et les esprits frivoles, constitue une des grandes puissances intellectuelles de notre époque.
Si donc on veut savoir en quoi consiste l'esprit pacifique, c'est dans les écrits de ces maîtres qu'on peut le trouver.
Puisque nous avons de tels maîtres, loin de nous le reproche que nous e déminons les cœurs.
Nous voulons une éducation virile. Nous voulons que le respect de la justice et le culte de la vérité aillent jusqu'à la mort et au martyre. Si donc nous nous indignons contre les douleurs de la guerre, ce n'est pas parce qu'elles sont douleurs, c'est parce qu'elles sont inutiles. Rien n'est plus beau que de mourir pour la vérité : rien n'est plus idiot que de mourir pour l'équilibre européen.
Même, si mes vœux étaient exaucés, on en finirait avec cette fausse sensibilité des Sociétés de secours aux blessés, des Croix rouges, et autres institutions analogues. Car vraiment elles sont bien ridicules, ces organisations coûteuses, qui ont la prétention d'adoucir
les maux de la guerre. Quoique les affres des blessés et les gémissements des agonisants m'inspirent grande compassion, au lieu de m' attendrir sottement sur leurs malheurs, et de courir chercher du linge et de l'acide phéniquepour panser leurs plaies, je préfère employer toute mon énergie à empêcher que de tels massacres stupides ne se renouvellent.
Mieux vaut après tout n'être pas blessé que d'être très bien soigné, après blessure, dans une excellente ambulance, par des chirurgiens distingués.
Il ne faut donc pas confondre le vrai esprit pacifique avec la sensiblerie humanitaire qui gémit sur des maux qu'elle ne cherche pas à arrêter. La vraie humanité porte à l'action, non au gémissement. Soigner des blessés, c'est un gémissement : empêcher qu'on ne fasse des blessés, c'est de l'action.
Un des autres côtés de l'esprit pacifique, c'est qu'il est résolument international.
F. Brunetière élisait un jour qu'il préférait l'enseignement littéraire à l'enseignement scientifique, parce que l'étude des sciences ne peut être faite nationalement. Sur ce point il avait mille fois raison. Les lois qui déterminent les combinaisons de l'azote avec l'oxygène n'ont rien à faire avec des frontières nationales. Même rien ne donne une aussi juste idée de nos pauvres vanités nationales que le simple énoncé d'une loi scientifique. Aussi, malgré eux, les savants sont-ils forcément internationalistes. Leur grand effort a toujours été de trouve^ un langage commun, d'établir une nomenclature uniforme qui dépasse nos subdivisions territoriales; et il semble bien qu'en géologie* en chimie, en zoologie, en botanique, on soit sur le point d'arriver à cette entente, comme de tout temps les mathématiciens y étaient arrivés.
11 est donc inutile de parler d'internationalisme pour l'éducation scientifique, le mot de science nationale étant un non-sens.
Or l'étude des sciences doit être à la base de tout système d'éducation moderne. Ainsi sera développée fatalement la conception d'une large humanité : car toute grande vérité scientifique est une œuvre commune. Pour prendre un exemple au hasard, ce sont des Italiens, des Français, des Allemands, des Danois, des Anglais, qui ont créé l'électricité; et la science reconnaissante adonné aux unités électriques les noms de ces grands homipes, sans se soucier de leur pays natal. Il y a des volts, des coulombs, des ampères, des ohms, des farads, des joules, témoignage confié à la langue scientifique d'une collaboration féconde entre savants de toutes nations.
L'idée d'un nationalisme de l'art est tout aussi ridicule. Il y a de grands peintres dans tous les pays : Rembrandt, Vélasquez, Raphaël, de grands musiciens, Beethoven, Wagner, Gounod, Verdi, de grands sculpteurs, Phidias, Michel Ange, Puget, Thorvaldsen. On ne comprend pas plus le nationalisme d'un Musée que celui d'un jardin zoologique.
Mais cela n'est pas contesté, même par F. Brunetière. Il s'agit de savoir si l'éducation littéraire doit avoir un caractère international.
Or, quoique résolument je préfère notre admirable littérature à toute autre, il me paraîtrait insensé de permettre aux jeunes gens d'ignorer la littérature étrangère.
D'abord, en fait, les auteurs grecs et latins sont des étrangers. Quand on parle d'une éducation littéraire nationale, on sous-entend peut-être une exception : celle des anciens. Mais, quel que soit notre culte de l'antiquité classique, il faut pourtant reconnaître
que les ouvrages anglais ou allemands contemporains sont, dans le sens psychologique du mot, bien moins étrangers à notre mentalité que les drames cTEschyle ou les odes d'HoRACE ; de sorte que l'éducation classique, avec le grec et le latin a la base, est déjà franchement internationale.
Mais les Grecs et les Latins ne suffisent pas, et l'étude des maîtres anglais, allemands, italiens, espagnols devrait tenir plus de place, dans notre enseignement, d'abord, dans nos lectures ensuite. Pourquoi les écoliers n'ont-ils pas à lire (au moins en traduction) les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, comme Bamlet, don Quichotte, la divine Comédie et Faust? Je ne cite que quatre ouvrages : j'en pourrais citer d'autres, dont l'énumération est inutile ici.
Et si l'on me demande: «à quoi bon»? il me sera facile de répondre par un argument ad hominem. Que dirionsnous de l'éducation littéraire d'un Anglais ou d'un Allemand qui n'aurait lu ni le Cid, ni le Misanthrope, ni les Caractères, ni la Légende des siècles, ni les Fables de La Fontaine? Nous pourrions à bon droit le plaindre.
Bien entendu il ne s'agit que des écoliers. Plus tard il sera nécessaire à tout homme instruit d'être quelque peu initié à la littérature étrangère. Professionnellement, sous peine d'être d'une crasse et inexcusable ignorance, il sera forcé de connaître les ouvrages techniques que les maîtres étrangers auront écrits : mais, en dehors de ces livres spéciaux, il aura d'autres livres à lire qu'il devra connaître, sous peine d'un horizon mental singulièrement rétréci.
La lecture de ces livres étrangers, Walter Scott, 1ksen, Tolstoï, Dostoïevski, Kipling, Andersen, D. de Foé, Sterne, Macaulay, Schiller, H. Heine, Schopenhacer, Pellico, Wells, Dicrens, Manzoni, Fogazzaro, Tourgueneff, Herbert Spencer, Swift, Lessing,
— je cite pêle-mêle, au hasard — ne sera pas seulement une source de grande joie esthétique; ce sera un fécond enseignement de paix. À pénétrer dans la pensée de ces grands auteurs, on se fera une àmc non plus nationale, mais humaine.
C'est un système opposé qu'ont suivi les Chinois, avec le succès qu'on sait. Il y a quelque mille ans ils ont prononcé cette belle sentence, qui est la devise de tout bon nationaliste : la Chine aux Chinois. Puis, joignant l'acte à la parole, ils ont élevé une grande muraille pour que les pensées, les écrits, le langage, les opinions des diables étrangers ne viennent pas mêler leurs eaux impures aux pensées, aux écrits, au langage et aux opinions de la Sainte Chine.
Cependant les Chinois sont un peuple pacifique, prodigieusement pacifique, ce qui prouve qu'on peut être à la fois nationaliste et pacifique. Mais ce pacifisme-là me fait horreur. Quelque attaché que je sois à la cause de la paix t l'exclusivisme, qui ne veut rien connaître des hautes intelligences se manifestant au delà de notre territoire national, me paraît plus détestable encore que la guerre.
Après la lecture de ces maîtres de tous pays, on sera fortement persuadé qu'il n'existe pas sur la planète terrestre un peuple marqué de Dieu pour la direction du monde. Un naïf orgueil a fait croire aux Français que les Français étaient supérieurs à tous les peuples; aux Anglais que les Anglais étaient supérieurs à tous les peuples ; aux Allemands que les Allemands étaient supérieurs à tous les peuples. Eh bien non! Il faut en rabattre. Allemands, Anglais, Français, Italiens, vous devez en prendre voire parti, votre soi-disant supériorité nationale est un non-sens. Votre œuvre, dans son ensemble, est, à quelques nuances près, de même valeur.
Cette conviction étant bien acquise, il s'ensuivra nécessairement ceci : c'est qu'on ne se croira plus le droit de régenter les autres peuples. On considérera les grandes nations européennes comme des sœurs de même mérite. Tout prétexte à la domination sera enlevé, et on aura acquis cette notion, essentiellement pacifique, de l'égalité des nations entre elles.
En même temps on aura compris que l'œuvre commune ne pourra être efficacement poursuivie que par le concours de ces ouvriers, venus de toutes parts, et pourvus d'égales puissances intellectuelles. Se priver de cet appui étranger, c'est une mutilation volontaire. Il serait aussi absurde de se nationaliser étroitement au point de vue littéraire, qu'il serait absurde à un savant allemand de ne pas vouloir employer la nomenclature chimique sous prétexte que c'est un Français, qui l'a imaginée, ou à un musicien italien de ne pas vouloir entendre une sonate de Beethoven, parce que Beethoven est un Allemand.
Pourtant cette fréquentation des œuvres étrangères ne nécessitera pas, dans les études scolaires, une connaissance approfondie, toujours longue et laborieuse, des langues étrangères. En tout cas il ne faudrait pas que le latin fût négligé, ni le français surtout, qu'il est si difficile de parler correctement. Et l'histoire ! Et les sciences, ces sciences qu'on ne doit à aucun prix sacrifier ! Il y a tant et tant à apprendre que j'aurais scrupule de surcharger encore les programmes.
Gomment faire cependant? Un moyen semble être d'application facile. C'est de faire passer aux jeunes gens des lycées et collèges un an ou deux dans un pays étranger. Ils suivraient les mêmes cours avec mêmes programmes que dans leur pays ; mais en même temps, presque sans aucun effort, ils apprendraient une lan-
gue étrangère (1). La dépense serait nulle, puisque les frais d'éducation et d'entretien sont les mêmes, à peu de chose près, dans toutes les grandes villes de l'Europe.
Pour la culture intellectuelle générale, et pour le développement de l'esprit pacifique, cette éducation, à demi nationale et à demi étrangère, serait féconde. Elle dissiperait maints stupides préjugés. Il se créerait de vraies amitiés entre jeunes gens de diverses nations. Sans doute, plus tard, parvenus à l'âge mûr, ces jeunes hommes se rappelleront avec émotion les heureuses années, les bons camarades, et les excellents maîtres qu'ils auront rencontrés au-delà de la frontière.
Il ne s'agit là, dira-t-on, que de la population des lycées ou collèges, c'est-à-dire d'une très petite partie de la nation. Soit! Mais c'est la partie dirigeante; celle qui mène les destinées de la nation.
D'ailleurs qui sait si, pour les ouvriers et les employés, de semblables séjours à l'étranger ne seraient pas réalisables? Pourquoi les années d'apprentissage ne se feraient-elles pas ailleurs que dans le pays natal?
Je n'insiste pas : je sais que le temps transformera les mœurs dans ce sens.
Ainsi l'esprit pacifique est franchement internationaliste. Mais pourquoi redouter ce mot?
On sait que les mots sont des traîtres, et qu'ils
(1) Un homme de bien, M. Toxi Mathieu, a institué une Société pour l'échange international d'enfants et de jeunes gens pour l'étude des langues étrangères. Les résultats en ont été excellents de tous points. 11 importe que de telles sociétés prospèrent, grandissent et se multiplient.
Tout un programme dune éducation internationale esta faire. On se préoccupe d'organiser une sorte de diplôme international; on essaye d'assimiler les divers diplômes de divers pays, pour lesquels il n'y a pas d'équivalence. Le sujet est trop vaste pour être, même sommairement, abordé ici.
prennent, par l'usage et l'abus, des acceptions différentes de leur sens grammatical primitif, de sorte que le mot d'internationaliste s'est transformé en une injure. Mais je ne suis pas effrayé par cette épithète plus qu'un Bretonne sera effrayé si on lui dit qu'il est Français.
On peut être bon Breton et bon Français, parce que la Bretagne fait partie de la France, et qu'en aimant la Bretagne on aime aussi, par cela même, la France. Nous avons notre patrie : il faut l'aimer, c'est-à-dire être résolument nationaliste. Nous avons une autre grande patrie, qui est l'humanité : il faut l'aimer aussi, c'est-à-dire être résolument internationaliste.
Si puissant que soit l'internationalisme, il ne supprimera heureusement ni les grandes patries comme la France, ni les petites patries comme la Bretagne ou l'Auvergne. Ce qui disparaîtra, ce seront ces colossales armées gardant les frontières, avec des forteresses hérissées de canons, des arsenaux bourrés de cartouches, et des casernes bondées de soldats. Quand cette sinistre époque aura cessé, il n'y aura pas plus d'armées antagonistes de France et d'Allemagne que d'armées antagonistes de Bretagne et de Normandie. Bégime de paix qui n'empêchera pas le patriotisme français et le patriotisme allemand de se donner libre cours. Mais, au lieu de s'exercer sur les champs de bataille, par des dévastations de provinces etdes massacres d'hommes, ce patriotisme ne sera plus qu'une rivalité pacifique, avec le respect attendri des vieux souvenirs d'antan, quand les pères se livraient de terribles combats, aussi meurtriers qu'inutiles : Sparte et Athènes, Borne et Albe, Pise et Lucques.
Ce ne sera pas l'âge d'or, mais un état de choses moins dur que l'état actuel. Mes compatriotes seront moins misérables, et, comme l'amour de ma patrie se confond avec l'amour de mes compatriotes, si l'on me
demandait pourquoi je suis internationaliste, je répondrais que c'est parce que j'aime passionnément mon
pays.
Je dirais aussi qu'il faut être antimilitariste : mais le sens du mot a changé depuis que des énergumènes l'ont prostitué par leurs prédications haineuses contre l'armée. Haines criminelles! Car l'armée, par ses soldats, représente toute la nation, par ses officiers, l'élite intellectuelle du pays. Il ne faut ni détester, ni calomnier 1 armée; il faut la rendre inutile, ce qui est toute autre chose»
Surtout il faut bien se persuader que l'esprit pacifique n'est pas lié à telle ou telle opinion politique.
Je dirais aux catholiques : « Est-ce que l'Evangile n'enseigne pas que tous les hommes sont frères (1; ? Est-ce qu'il n'est pas dit « : Celui qui a frappé par le glaive périra par le glaive? » Pourquoi ne faites-vous pas cause commune avec nous? Si l'Évangile est quelque peu démodé à vos yeux, pourquoi ne pas reprendre l'idée des grands papes du moyen &ge, e t d'autres pontifes plus modernes, de Léon XIII par exemple, qui n'a pas hésité à condamner la guerre dans un mandement célèbre? »
(1) Qu'on me permette de rapporter ici un souvenir personnel. Il y a une douzaine d'années, cédant au désir de quelques-uns de nos amis, j'allai rendre visite à un prélat éminent, Mgr X... Très respectueusement je le priai d'entrer dans notre Société pacifique. Il m'écouta avec beaucoup de bienveillance... « Pardon, me dit-il, quand j'eus fini de lui exposer ma demandé, n'y a-t-il pas dans votre Société des protestants? — Oui, Monseigneur. — N'y a-t-il pas des israélites? — Oui, Monseigneur. — N'y a-t-il pas des libres penseurs? — Hélas! oui, Monseigneur. — Alors comment voulez-vous que la vérité siège à côté de l'erreur? » — Je fus d'abord un peu surpris. — « Hé ! Monseigneur, ai- je enfin répondu, je ne pensais pas être hérétique en soutenant que les hommes sont frères, et qu'il leur faut s'entre-aimer ! — Mais, mon cher enfant, ce n'est pas une hérésie ! » a-t-il dit avec vivacité. Puis il m'a doucement poussé vers la porte, et la conversation s'est terminée là.
Hélas ! Combien peu Je pourrais citer de ces grands et nobles chrétiens, comme le père Gratry, comme le père Maumus, comme l'abbé Deguerry, comme Arthur Desjardins, également attachés à leur foi et à l'amour de la paix ! Les prêtres et les catholiques s'écartent 'de nous ; et ils ne voient pas que l'esprit pacifique est le vrai esprit de l'Evangile.
Aux républicains, je dirais : < Votre cause et la cause de la paix se confondent. Les mots que vous avez sur les lèvres — et dans le cœur aussi, sans doute — ces mots de justice et de liberté ne peuvent avoir de force que par la paix ; car la guerre est la négation de tout ce qui est juste ; elle émane du despotisme ; elle crée le despotisme. Que vous importe une popularité passagère? Vous aspirez aux suffrages de la foule, et vous craignez qu'on ne vous traite de sans patrie. Mais laissez passer ces clameurs. Mettez votre conscience au-dessus de ces basses craintes. La vraie sagesse politique est de prévoir l'avenir. Or le régime de paix internationale est beaucoup plus prochain que les politiciens à courte vue ne le supposent. Si vous ne prenez pas la direction du grand mouvement de pacification, il se fera sans vous, malgré vous, et contre vous. »
Aux socialistes qui défendent l'idée de la paix, mais qui ne veulent pas combattre avec nous, sous prétexte que les pacifistes sont des philosophes, des écrivains, des savants, bref qu'ils appartiennent à la secte abhorrée des bourgeois, je dirais : «Que vous importent les dissentiments qui nous séparent. Il y aune idée qui nous unit. Défendons-la ensemble. Puisque nous sommes les soutiens d'une cause que vous déclarez juste, aidez-nous à la faire triompher. Dans cette société qui vous paraît instituée sur des bases iniques, il y a un premier mal, qui est la guerre. Vous le savez
comme nous. Alors luttons ensemble pour défendre cette parcelle de justice. »
Aux monarchistes d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie, je dirais: « L'histoire apprend que les trônes n'ont jamais été sérieusement menacés que par les guerres étrangères. Pour qu'une monarchie soit stable, il faut la paix. Des monarchies acceptées par le suffrage universel, soucieuses des intérêts populaires, et qui ne livrent pas l'avenir de la dynastie aux hasards des batailles, seront inexpugnables. Acceptez, et môme dirigez la grande émancipation humaine vers la paix. Alors vous n'aurez ni révoltes, ni révolutions à craindre. »
Catholiques, républicains, royalistes, socialistes, si vous voulez conserver quelque influence, soyez résolument les défenseurs de cette idée noble et simple : qu'il faut en finir avec la guerre.
Il y a comme deux forces antagonistes dans le monde, Ormuz et Ahriman, la lumière et les ténèbres. On peut enseigner la lumière ou les ténèbres.
Les ténèbres, c'est la vieille histoire ; le culte de la force, le mépris du droit, l'écrasement de la personnalité humaine, l'apothéose des tyrans, des conquérants et des bourreaux.
La lumière, c'est l'histoire future : le culte du droit souverain, le respect de la personnalité humaine, l'apothéose des conquérants de la pensée, la compréhension de toutes les patries, la collaboration active et bienveillante de tous les êtres humains. Et, pour marcher vers la lumière, il faut l'énergie dans le vouloir; la foi en sa conscience, seul juge ; et l'audace de penser par soi-même.
Puisque aussi bien la lutte est une des conditions de l'existence, il faut, si l'on est bien pénétré du vrai esprit pacifique, se préparer aussi à la lutte.
Mais ce ne sera plus la guerre contre les hommes. Ce sera la guerre contre les choses.
Nous pouvons séparer les luttes humaines en trois périodes, trois âges, si Ton veut.
D'abord l'époque préhistorique. Quand, dans sa caverne, l'homme était entouré de fauves, Tours, le chacal, le tigre, le serpent étaient à vaincre. L'homme les a vaincus. C'est le premier âge; la latte contre les fauves.
Puis ce fut une autre longue période, la période historique. Maître des fauves, l'homme s'est constitué en sociétés ; et celles-ci ont commis l'immense erreur de lutter les unes contre les autres. C'est le second âge; la lutte contre les hommes.
Maintenant voici un âge nouveau, de moindres ténèbres, qui commence. L'homme a enfin compris que l'homme n'est pas son ennemi, qu'il faut asservir les forces matérielles ambiantes. C'est l'âge qui va naître, et dont nous pouvons hâter l'avènement; la lutte contre la matière.