‹ Le passé de la guerre: et l'avenir de la paixChapitre 13 sur 29 · francs · texte numérisé non relu

francs

Frais d'enquête et d'impression 500.000

Entrelien du palais 200.000

Imprévus divers 500.000

Soit au total une somme annuelle de sept millions.

Or les nations dépensent annuellement à peu près 14 milliards pour la guerre. Par conséquent le budget pacifique ne serait que la deux millième partie du budget guerrier.

En supposant que chaque État (la Chine exceptée) y contribue proportionnellement à sa population — et il semble bien que ce soit équitable — cela représenterait environ 1 fr. pour 100 habitants (soit 400.000 fr. pour la France). En fin de compte, chaque individu aurait à payer un centime par an pour être assuré de la paix, et devenir, par là même, citoyen du monde. Actuellement il donne cent francs par an pour avoir le droit de tuer son voisin ou d'être tué par lui.

Donc rien n'est plus facile que d'achever l'organisation de la Cour d'arbitrage international. Même cela peut être très rapide. Il n'est pas, dans J'histoire du monde civilisé, réforme de pareille importance qui coûtera aussi peu de sang, d'or et de peine.

On n'a pas à remonter très loin dans le passé pour trouver des traités d'arbitrage; car ils sont presque tous postérieurs à la Conférence de La Haye.

Il faut excepter les républiques du Centre de l'Amérique qui, depuis 1872, ontcomprisla nécessité de s'unir. C'est là le principe d'une grande idée, qui ne peut manquer d'être féconde. Il est bon qu'il y ait des États- Unis du Sud et du Centre de l'Amérique, comme il y a les Etats-Unis de l'Amérique du Nord. La paix du monde ne peut que gagner à ces grandes organisations fédérales.

De 1872 à 1889, il a été conclu des traités d'arbitrage entre les républiques de San Salvador, de Honduras, de Guatemala, de Costa Rica, de Nicaragua, de Saint-Domingue, d'Uruguay.

Pour ne pas y revenir, disons tout de suite que les républiques de la Bolivie et du Pérou, en 1901, de l'Argentine, du Mexique, du Paraguay, du Chili, de Colombie, en 1902, ont conclu divers traités d'arbitrage, de sorte que nous assistons à la formation, embryonnaire encore, des États-Unis du Sud Amérique.

Avant la Conférence de La Haye, il n'y a guère à signaler pour les Etats d'Europe qu'un seul traité d'arbitrage. Mais celui-là est de primordiale importance : c'est le traité entre l'Italie et l'Argentine, traité d'arbitrage total et obligatoire. Il est dit que tous dif-

férends passés et à venir, sans aucune restriction, devront être soumis à l'arbitrage.

D'autres seront conclus, plus tard, entre diverses nations. Aucun d'eux ne pourra être conçu dans un esprit de plus haute équité. Le traité entre l'Argentine et l'Italie devrait servir de modèle ; et c'est un noble exemple que ces deux grandes nations latines ont donné au monde.

En 1903 (14 octobre) eut lieu un grand fait historique ; la conclusion d'un traité d'arbitrage entre la France et l'Angleterre. Point n'est besoin d'être un bien savant historien, pour savoir que, pendant cinq longs siècles, l'Angleterre et la France se sont déchirées par la guerre.

Que de sang versé ! que d'héroïsme répandu ! que de haines amassées! et que de deuils ! Dans cette épique abbaye de Westminster, où l'Angleterre pare ses gloires, et surtout ses gloires militaires, de marbres admirables, on voit revenir, comme un refrain maudit, le récit de batailles livrées contre la France. Et pendant longtemps... que dis-je? hier encore !... l'Anglais passait pour être l'ennemi héréditaire du Français, comme le Français, l'ennemi héréditaire de l'Anglais.

D'autre part, en tous les points du globe conflits possibles : à Terre-Neuve, où d'anciens et légitimes droits, confirmés par les traités, empêchent les pêcheurs anglais de pêcher dans leur lie même ; en Egypte, où des conventions solennelles nous reconnaissent des droits qui font obstacle à l'expansion du protectorat anglais ; aux Nouvelles Hébrides ; au Siam ; au Congo ; au Tchad ; au Maroc; partout enfin, les deux rivaux étaient en présence : partout de nouvelles luttes étaient imminentes, éveillant les longs combats d'autrefois.

Eh bien! toute cette hostilité a cessé. Un traité d'arbitrage a été conclu; et, ce qui vaut bien un traité d'arbitrage, un nouveau régime, dit de X entente cordiale , a été établi. C'est là, nous le répétons, un événement considérable, qui datera dans l'histoire des deux grandes vieilles nations, conductrices des peuples. Voici qu'elles oublient leurs anciennes querelles, pour s'unir dans la paix et la liberté.

La conclusion de ce traité et la formation de l'entente cordiale étaient contenues en germe dans la Conférence de la Paix. Pourtant, il faut bien le reconnaître, c'est aux députés français et anglais, membres du groupe interparlementaire de l'arbitrage, qu'est due l'initiative de ce rapprochement.

Et, comme les groupements humains sont toujours dominés par un homme qui les dirige, ce fut, lors de cette constitution de l'entente cordiale, l'influence féconde et active de d'EsTOURNELLEs de Constant, président du groupe français, qui a tout fait. Pourquoi, quoique il soit mon ami, ne dirais-je pas que c'est lui qui, infatigable et sage, et aussi sage qu'infatigable, a préparé cette magnifique réception des parlementaires français de l'arbitrage international au Commercial Committee de Londres (Banquet de Westminster, 22 juillet 1903). C'est lui qui a présidé le grand banquet de Paris (Grand Hôtel, 26 novembre 1903), où les ministres anglais et français réunis ont affirmé leur désir de la paix. Il avait donc le droit de dire, en voyant le succès de son œuvre : « Qui donc, il y a quelques années, aurait pu prévoir une assemblée comme celle de ce soir ? Si j'avais osé l'espérer, qui n'aurait pas souri d'un pareil rêve? Et pourtant ce rêve s'accomplit. Vous êtes réunis, Messieurs, bien vivants, à cette table. Non ! ce n'est pas un rêve. C'est bien M. le Président du Conseil (M. Combes) qui est à côté de moi; c'est bien sir

William Houldsworth; c'est bien vous tous, mes cbers collègues des deux Parlements ! Vous êtes mes rêves réalisés... Je donne la parole à mes rêves. »

Quoique lord Lansdowne et M. Delcassé aient eu le grand honneur de mettre leurs noms au bas de ce traité, ils me pardonneront si j'en attribue aussi, pour une très large part, la gloire à M. d'EsTOURNELLEs.

Et, puisque je parle de ceux qui ont été les ouvriers de cette belle œuvre de pacification, comment ne mentionnerais-je pas, et le roi Edouard, et M. Loubet, dont l'influence personnelle a été si efficace. Le roi d'Angleterre, ami de la France et ami de la paix, est intervenu à diverses reprises, pour mener à bien les négociations : et M. Loubet de même. M. Loubet, on ne le sait peutêtre pas assez, est un partisan résolu de l'arbitrage. Lorsque j'eus l'honneur d'être reçu par lui, en une occasion qu'il n'a peut-être pas oubliée, il me dit : « J'ai deux idées directrices, la mutualité et l'arbitrage. » Et il ajouta : « J'ai été arbitre jadis, et je crois que j'ai bien jugé, car les deux parties ont été également mécontentes. »

Voilà ce que peut l'action personnelle de deux chefs d'Etat, s'exerçant dans les limites de la constitution, pour la prospérité de deux grands pays.

Le traité d'arbitrage franco-anglais a été suivi du traité franco-italien, conçu exactement dans les mêmes termes (25 décembre 1903). Saluons avec profonde joie la fin d'une absurde défiance entre les deux nations latines sœurs. Rien n'a été plus douloureux que le long malentendu, créé par Bismarck etCuispi, entre la France et l'Italie, faites pour être fortement et indissolublement unies.

Voici la liste des divers traités d'arbitrage conclus

depuis 1900, c'est-à-dire depuis la Conférence de La Haye.

21 Sept.

Bolivie et Pérou.

11 Janv.

Espagne et Mexique.

Espagne et Guatemala.

28 Janv.

Espagne et Saint-Domingue, et Uruguay, et Bolivie, et Argentine, et Colombie, et Paraguay, San Salvador.

28 Mai.

Chili et Argentine.

14 Oct.

France et Angleterre.

25 Dec.

France et Italie.

5 Févr.

Angleterre et Italie.

26 Févr.

France et Espagne.

27 Févr.

Angleterre et Espagne.

12 Févr.

Danemark et Hollande.

6 Avril

France et Hollande.

31 Mai

Espagne et Portugal.

9 Juillet 1904.

France et Suède-Norvège.

11 Juillet 1904.

Angleterre et Allemagne.

11 Août

Angleterre et Suède-Norvège.

11 Août

Angleterre et Autriche-Hongrie.

30 Oct.

Russie et Belgique.

1 Nov.

France et États-Unis.

16 Nov.

Angleterre et Suisse;

16 Nov.

Suisse et Belgique.

16 Nov.

Angleterre et Portugal.

22 Nov.

Allemagne et États-Unis.

23 Nov.

Portugal et États-Unis.

24 Nov.

Italie et Suisse.

24 Nov.

Suisse et États-Unis.

30 Nov.

Belgique et Suède-Norvège.

3 Dec.

Autriche-Hongrie et Suisse.

11 Dec.

Angleterre et États-Unis.

14 Dec.

France et Suisse.

14 Dec.

États-Unis et Italie.

17 Dec.

Suède-Norvège et Suisse.

17 Dec.

Suède-Norvège et États-Unis.

31 Dec.

Espagne et Étals-Unis.

Peu importe que toute nation sans exception ait con-

clu des traités d'arbitrage avec toutes les autres nations. Il suffit que la conclusion de pareils traités ait passé dans les mœurs diplomatiques. L'exemple donné par la France, par l'Angleterre et par l'Italie, sera suivi ; et sans doute, peu de temps après qu'aura paru ce livre, tous les gouvernements seront-ils unis les uns aux autres par des traités.

Malheureusement ces traités sont encore limités et facultatifs. Aussi le progrès qui reste à accomplir n'estil pas tant de multiplier ces traités imparfaits que d'en conclure de nouveaux, ayant le caractère juridique véritable, c'est-à-dire l'obligation, et l'extension à toutesles causes.

Pourtant il serait ridicule de nier le progrès qui a été accompli. En un demi-siècle toutes les idées ont changé. Quand, en 1849 (12 juin), le noble Cobden parlait à la Chambre des communes de la nécessité de l'arbitrage, personne ne voulut l'entendre. Au contraire, aujourd'hui, dans aucun Parlement du monde, nulle voix discordante ne s'élève. L'Allemagne elle-même a consenti des traités d'arbitrage, puisqu'elle est liée maintenant avec les Etats-Unis et avec la Suisse. Il ne reste plus guère, pour ne pas vouloir admettre ce grand principe de la justice internationale, que le gouvernement du Sultan. C'est, d'ailleurs, encore le Sultan qui reste seul aujourd'hui à ne pas ratifier la convention de La Haye. La Chine a donné sa ratification le 30 novembre 1904.

Les progrès de l'arbitrage limité et facultatif nous permettent de prévoir les progrès de l'arbitrage total et obligatoire. L'effort qui reste à faire est si peu de chose ! Quand on voit quelle transformation des idées diplomatiques s'est opérée en huit ans, depuis le 18 mai 1899 jusque à aujourd'hui, on ne peut plus s'étonner de rien.

Il faut le redire sans se lasser. La date du 18 mai 1899 est la plus belle de l'histoire du monde.

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