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II. — De f indépendance dans la fédération

Le reproche fondamental qu'on adresse tout d'abord au système fédéral adapté à l'Europe actuelle, c'est qu'il porte atteinte à l'indépendance des nations.

Mais cette objection n'a aucune valeur, puisque on peut concevoir une fédération telle que presque rien ne sera changé à la vie de la nation. L'armée, le Parlement, les postes, voire même les douanes, resteront sans modifications. Une seule chose sera modifiée : tous les ans, vingt ou quarante députés de chaque pays siégeront à La Haye (ou ailleurs) pour discuter les intérêts généraux de l'Europe, et décréter quelques lois générales.

Dans la Constitution organique primitive, qui réglera les rapports des États fédérés, les limites de l'indépendance de chaque Etat auront été fixées.

L'indépendance pourra être complète pour la forme du gouvernement (monarchie, empire ou république). 11 n'est en effet nullement nécessaire que tous les États fédérés aient le même régime politique. Pour prendre un exemple éclatant de cette diversité possible, il n'y a qu'à mentionner la diversité des gouvernements qui constituent l'État fédéral allemand. Aussi bien concevons-nous que chacune des nations représentées au Parlement central aura pleine et entière liberté de garder la forme politique qu'elle aura préférée.

On pourra décréter aussi l'indépendance complète du pouvoir exécutif de chaque pays, avec libre choix des ministres.

De même le budget serait voté et contrôlé dans chaque pays, suivant la constitution de ce pays même

L'indépendance serait très grande aussi pour les lois militaires, pour l'enseignement, pour la représentation nationale, pour la législation.

Aussi pourrait-on croire, même après l'institution de ce Parlement central, que la fédération n'existe pas, et que rien n'est changé à l'état de choses actuel, tant sera lâche le lien qui unira l'un à l'autre les différents Etats, tant l'indépendance des nations sera jalousement conservée.

Et il faut qu'il en soit ainsi. La diversité des peuples est une des conditions du progrès des peuples. Une humanité uniforme serait insupportable et inféconde. Vouloir asservir les nationalités à une loi unique, ce serait à la fois tyrannique et inepte. On conte que jadis un ministre de l'Instruction publique, regardant l'heure, disait fièrement : « En ce moment tous les écoliers de France „ composent en version latine ». Voilà un étrange idéal.

Loin de vouloir uniformiser les institutions et les mœurs, nous voudrions une décentralisation progressive. Loin d'augmenter l'autorité du pouvoir central, nous voudrions la rendre très faible. L'organisme social, élémentaire et fondamental, ce n'est pas la patrie, c'est la commune. 11 y aurait alors une commune très libre, très indépendante ; une réunion de communes voisines, la province, très indépendante aussi ; au-dessus des diverses provinces, une autre unité, très puissante, la nation, la patrie, qui doit être maîtresse de ses destinées, de son gouvernement et de ses lois ; enfin, audessus des diverses patries, un autre pouvoir central, réunion de toutes les patries, laissant à la commune, à % la province, et à la nation toutes leurs libertés.

Si indépendantes que soient les patries dans la fédération européenne, il faut cependant qu'un lien commun, si faible qu'il soit, les réunisse ; car autrement, rien n'étant changé, il n'y aurait pas lieu de créer un mot nouveau pour une chose ancienne.

Je n'ai pas la prétention de vouloir indiquer ici le plan de la future constitution des États-Unis d'Europe. La marche des idées et des événements s'accélère à ce point que toutes prévisions sont ridicules, et qu'une pensée est démodée deux ou trois ans après avoir été émise. Pourtant, puisqu'il est permis au plus obscur écrivain de donner son humble opinion, il me paraît que la loi commune, le lien fédératif, devra comporter, comme base fondamentale, la réunion, au moins annuelle, d'une sorte de Parlement qui discutera les questions d'intérêt européen général.

La constitution de ce Parlement international ne soulève aucune difficulté ; car ce Parlement existe déjà : c'est la Conférence interparlementaire, qui compte les meilleurs hommes, et les plus sages, de tous les Parlements européens. Mais ce n'est là que l'ébauche d'une grande chose, car cette assemblée n'a aucune investiture officielle, et les décisions qu'elle prend sont privées de toute sanction.

Il en serait autrement si, dans un Congrès solennel, les gouvernements avaient décidé l'institution définitive de ce Parlement international, siégeant tous les ans, à époque fixe, pendant quelques jours ou quelques semaines, à La Haye ou dans une ville centrale de l'Europe, Berne, Bâle, Genève ou Bruxelles. Cette assemblée aurait comme représentants des délégués des divers pays d'Amérique et d'Europe. Comme il s'agit

là d'une institution politique, et non judiciaire, le nombre des délégués serait proportionnel à la population qu'ils représentent, soit, si Ton veut, pour fixer les idées, un délégué pour un million d'habitants, ce qui ferait pour les pays civilisés environ cinq cents députés ; et, pour l'Europe centrale, Allemagne, France, Autriche, Italie, Angleterre, Belgique, Suisse, Pays-Bas, Espagne, Portugal, Suède, Norvège, Roumanie, environ 250 députés. La Russie et les États- Unis, 200; l'Amérique espagnole, SO.

Cette assemblée, choisie par les gouvernements, serait autonome et souveraine. Elle nommerait son président, son bureau; et une commission permanente, élue par elle, serait chargée de veiller à l'exécution de ses décrets, de se maintenir en relations avec les divers gouvernements, et de faire en temps opportun les convocations nécessaires.

On voit que ce Parlement international resterait tout à fait distinct de la Cour d'arbitrage. Nulle confusion de pouvoirs à craindre. Pour la Cour, des magistrats, véritablement internationaux, n'ayant plus à veiller sur les intérêts de leurs patries, commis uniquement au maintien de la justice, inamovibles, n'ayant pas à rendre compte de leurs votes, et appelés uniquement à décider des litiges qui leur sont soumis. Pour le Parlement, des hommes politiques, délégués par leurs gouvernements, et ayant pour mission de défendre, dans le Parlement international, les intérêts des nations qu'ils représentent. Ils ne seraient d'ailleurs pas plus inamovibles que ne le sont des députés ou des sénateurs, et chaque année, quoique évidemment ce soit peu désirable, les gouvernements confédérés pourraient envoyer des délégués différents.

Il semble que ce Parlement, où le pouvoir exécutif est absent, ou à peu près, serait dépourvu aussi bien

d'autorité que d'influence. En tout cas, assurément, on ne lui reprochera pas de porter quelque ombrage à l'indépendance des peuples. Mais nous pouvons prévoir les conséquences, qui très rapidement vont se développer, de cette première fondamentale institution.

D'abord, et avant tout, l'interdiction des guerres entre les États. 11 est évident que, par cela seul qu'ils font partie d'une assemblée fédérative, les États ne pourront plus recourir à la guerre, et qu'ils régleront leurs différends par une procédure internationale uniforme.

A vrai dire, cette interdiction formelle de la guerre n'a pas besoin d'un Parlement international pour être en vigueur. Si l'institution d'une assemblée internationale n'avait pas d'autre fonction, son rôle serait assez effacé, et on pourrait fort bien se passer d'elle.

Mais il est facile de voir que, tout de suite, les plus graves questions internationales vont se poser, se poser, non se résoudre. La solution dépend des siècles : c'est déjà beaucoup cependant que d'oser les regarder en face.

Je ne prétends pas les discuter ici : elles sont trop complexes, trop vastes, parfois aussi trop chimériques, pour que dans ce livre, qui a la prétention d'être strictement scientifique et logique, je donne libre carrière à mes aspirations et à mon imagination.

Pourtant on me permettra d'en donner un rapide aperçu, ou, si l'on veut, une sèche énumération.

1° L'abolition des douanes sera le premier pas fait vers l'unité européenne; c'est par son union douanière que l'Allemagne a commencé sa puissante unité ; c'est par une union douanière que l'Europe cessera d'être une expression géographique.

D'ailleurs on ne saurait concevoir de principe plus

insensé que celui de la protection. Il peut se résumer en un mot: c'est l'enrichissement de quelques individus aux dépens de toute la nation. La protection commerciale est essentiellement oligarchique.

2° L'alcoolisme fait, dans toute l'Europe, des ravages qui croissent chaque jour. 11 serait bon qu'il y eût à cet égard une législation uniforme, en rapport avec les indications de l'hygiène. Les droits des producteurs d'alcool ne méritent pas plus d'être respectés que ceux des fauteurs de crimes.

Il est inadmissible que l'humanité se laisse impunément détruire et empoisonner : et, comme, en pareille matière, tous les peuples ont le même intérêt, les dispositions prohibitives, doivent être réglées par une entente internationale.

3° Contre les maladies contagieuses, comme la tuberculose et la syphilis; contagieuses et épidémiques, comme le choléra et la peste ; les hommes ne sauront lutter efficacement qu'en unissant leurs efforts. Car les efforts d'un pays isolé sont lettre morte, si les pays voisins laissent le mal se propager et se développer en toute liberté. Les lois pour les habitations salubres, la désinfection, la déclaration obligatoire des maladies contagieuses, la vaccination* comme les mesures à prendre en cas d'épizooties, n'auront de réelle efficacité que lorsqu'elles s'étendront à tous les peuples d'Europe.

Pour n'en prendre qu'un exemple simple, l'Allemagne a supprimé complètement la rage (par l'obligation d'une muselière). Il y a cependant annuellement trois ou quatre cas de rage en Allemagne; mais ce n'est que dans les régions frontières^ là où les chiens enragés, venant des pays voisins, peuvent donner la maladie. Dans l'intérieur de l'Allemagne, il n'y a pas un seul cas de rage.

Ne serait-il pas opportun de prendre pour des maladies, cent mille fois plus meurtrières et plus fréquentes que la rage, des mesures prophylactiques universelles?

4° Il n'est nulle part de lois qui garantissent la sécurité des étrangers. Un citoyen Français a, pour se défendre contre l'arbitraire, toutes les lois de son pays. Mais, dès qu'il a passé la frontière, le premier agent de police venu peut, sans jugement, sans discussion contradictoire, ou l'emprisonner, ou le mettre dehors, selon sa fantaisie. Il faut que, dans l'Europe fédérée, chaque citoyen ait partout garantie de sa liberté individuelle, de sa liberté de conscience et de tous ses droits en général.

5° De grandes entreprises scientifiques peuvent être plus utilement conduites par une Europe unie que par une Europe divisée. Par exemple l'exploration des pôles, les travaux océanographiques, la direction des aérostats, la construction des machines volantes, l'utilisation industrielle des forces de la nature, la construction de grands Observatoires, et tant d'autres œuvres de puissant intérêt, exigeant des fonds considérables ; car la science devient de plus en plus coûteuse. Un grand catalogue international de tout ce que la science a produit jusqu'ici et de tout ce qu'elle produit chaque jour, n'est-il pas indispensable? Jusqu'à présent les grandes dépenses des peuples ont été des dépenses militaires; et plus de trois mille milliards ont été employés parles hommes à se rendre plus malheureux et plus ignorants. Le moment semble venu de dépenser la dix millième partie de cette somme pour être un peu moins malheureux et un peu moins ignorants.

6° Non seulement la science, mais encore les lettres et les arts pourraient recevoir un puissant appui. Les grands Musées zoologiques, comme les admirables

Musées du Louvre, du British Muséum, du Vatican, de Dresde, de Madrid, d'Amsterdam, sont vraiment une propriété de l'humanité tout entière. De même que l'Italie ne laisse pas à la ville de Florence la propriété exclusive du palais Pitti, de même je comprendrais qu'il y eût pour les grands monuments historiques, certains musées, certaines bibliothèques des mesures de préservation internationale.

7° Que de choses à faire aussi au point de vue de la diffusion des belles œuvres littéraires, et de la musique, et du théâtre ? Diffusion signifie ici traduction. Mettre à la portée du plus humble citoyen de l'Europe, et dans sa langue maternelle, les dix ou douze chefs-d'œuvre du génie humain : ce ne serait ni une sottise ni une chimère. L'éducation morale et esthétique des peuples est à faire. Pourquoi le Parlement international n'assumerait-il pas cette noble et redoutable tâche?

8° Pour que l'éducation scientifique et littéraire dans l'enseignement supérieur soit complète, il est indispensable que les étudiants puissent aller facilement d'une Université à l'autre — comme cela se faisait au xvi* siècle — et pour cela l'équivalence des diplômes, avec une certaine uniformité dans l'enseignement, est nécessaire. Réforme qui serait très facile si les Universités n'étaient pas le plus souvent d'un étroit exclusivisme, et jalousement attachées à leurs soi-disant privilèges. Pourtant, avec la rapide évolution des idées, elles finiront par comprendre qu'il ne faut pas s'isoler, que toute entente serait féconde, et que l'avenir de la science est dans rechange des intelligences de chaque nation.

9° L'uniformisation des mesures, des monnaies, du méridien, du système métrique, l'établissement de l'heure internationale, sont réformes faciles, déjà à

demi achevées, et qu'avec un très léger effort on mènerait à bien en peu de temps.

10° La réglementation de la pêche, de manière à empêcher le dépeuplement des eaux, l'organisation des phares;les mesures préservatrices contre le déboisement; rétablissement d'un réseau télégraphique universel; le percement des montagnes ; la construction des tunnels sous marins ; le creusement des canaux ; que d'œuvres pourront être réalisées parles nations unies, alors que les nations divisées ont été impuissantes ?

1 1° Pourquoi ne pas mentionner ici un autre progrès? Il y aurait à tenter de poser les premières bases de la langue internationale future. L'expérience a prouvé (Basques, Provençaux, Finlandais, Suisses, Flamands, Gallois, Bretons ) qu'on peut avoir deux langues maternelles. Donc il est possible de juxtaposer à la langue maternelle de tous les citoyens de l'Europe, une langue commune. (Laquelle?) Ce serait pour eux comme la langue anglaise aux Gallois, la langue française aux Bretons, la langue suédoise aux Finlandais. Assurément cela paraîtra un rêve aux hommes positifs. Mais nous savons qu'être positif, c'est ne pas daigner réfléchir. Les hommes positifs d'il y a quatre cents ans auraient traité de fou fieffé celui qui aurait cru à un idiome unique pour les gens de Bayonne, de Brest, de Nice, d'Ajaccio, de Lille et de Toulouse. Ce rêve était tellement absurde qu'on ne l'a même pas supposé possible, et que notre grand Robert Estienne a été considéré comme un insensé.

Après tout, peu importent les objections. L'humanité, comme poussée par une force fatale et irrésistible, va à l'unité. L'unité matérielle sera lente à se faire; car l'unité des peuples devra avant tout respecter leur indépendance, mille fois plus précieuse que l'unité. Mais l'indépendance b'accorde très bien avec l'unité

morale. Or l'unité morale, dès le début de cette première assemblée universelle, apparaîtra. Toute la civilisation pourra entendre enfin son Parlement, ce Parlement longtemps espéré, où les langues les plus diverses seront entendues peut-être, mais où régnera le même esprit. .Gomme te disait Lamartine en vers prophétiques :

Le monde en s y éclairant aspire à F unité.

On a comparé avec raison les sociétés à des organismes vivants. Tout au bas de l'échelle animale, il est des êtres rudimentaires, composés seulement de cellules. Ces cellules vivent isolément sans que rien ne les unisse. Elles accomplissent leur évolution en toute indépendance, sans rien connaître des cellules voisines, et sans se connaître elles-mêmes. Elles sont dépourvues de conscience, et végètent silencieusement, comme des mécanismes aveugles qui s'ignorent. Puis peu à peu, à mesure que les formes vivantes deviennent plus parfaites et plus complexes, un lien s'établit, qui met une synergie entre les groupements divers. Un système nerveux apparaît, qui relie les unes aux autres ces agglomérations cellulaires éparses, qui reçoit leurs impressions, qui les transmet à un centre, et qui les renvoie à la périphérie, modifiées, élaborées, transformées. A l'obscure conscience, fragmentaire, des premiers groupements se surajoute bientôt une conscience, obscure encore, de tous les organes isolés. Puis peu à peu cette conscience synthétique devient plus claire, plus confiante en elle-même; l'autorité du système nerveux s'affirme de plus en plus, et, en même temps que se perfectionnent les consciences isolées de chaque organe, la conscience synthétique et centrale, qui les domine toutes, prend la prépondérance.

Telle est, aux yeux du naturaliste, l'évolution du

monde animé, quand il compare les plus infimes êtres vivants, amas presque informes de cellules indépendantes, avec les êtres supérieurs, constitués aussi par des amas cellulaires, mais chez qui un système nerveux central, conscient de lui-même, régit le mouvement et la nutrition de toutes les parties.

Pour le philosophe, l'évolution des sociétés subit les mêmes phases. D'abord, comme aux premiers temps de l'humanité, des groupes isolés qu'aucune relation ne rattache entre eux. Puis, peu à peu, naît une sorte de vague conscience de ces groupes : la cité, d'abord, puis la province, puis la patrie, toutes formes sociales dont l'individualité devient chaque jour plus puissante, grâce à l'extension de leur conscience. En même temps que se développent les consciences localisées, il tend à se créer une conscience générale, en laquelle vont converger les consciences de toutes les patries.

Jusqu'à ce jour la conscience européenne n'a pas encore pu trouver l'organisme qui lui permette de se révéler. Mais, une fois que cet organisme sera formé, alors aussitôt cette aspiration à l'unité va éclater sous toutes les formes.

Pendant trois siècles, l'Italie et l'Allemagne ontrêvé leur unité; et, après des luttes héroïques, elles l'ont obtenue enfin. De même l'Europe, bientôt, va pouvoir conquérir pacifiquement son unité.

Si la conscience européenne aspire à l'unité, c'est parce qu'elle a nettement compris que l'unité est le gage de l'indépendance. Tout à l'heure nous parlions de la sainte indépendance des nations que rien ne doit atteindre; et nous nous efforcions de montrer qu'un grand Parlement international, instrument de l'unité commençante, n'enlèverait pas à une seule des nations européennes la plus petite parcelle d'indépendance.

Ce n'est pas dire assez. Non seulement l'unité ne détruit pas l indépendance, mais elle l'affirme. Entre ces deux idées, il n'y a pas contradiction, mais accord. Pouvons-nous parler d'indépendance, nous que le hasard d'une bataille malheureuse peut jeter entre les mains d'un despote? La Hollande, la Belgique, la Grèce, le Danemark, peuvent-elles se dire nations indépendantes, quand pour se défendre elles n'ont que la jalousie mutuelle de leurs puissants et avides voisins. Sous le régime anarchique de la force, toute souveraineté est fragile, toute liberté est précaire. C'est seulement par l'unité que l'humanité pourra conquérir l'indépendance.

Le Parlement international ne sera rien d'abord. Son pouvoir sera nul. Il n'aura pas de ministres. C'est à peine s'il aura un rudiment de budget. Mais la fatalité des événements se chargera de lui donner la puissance qui lui manquait d'abord. Cette idée est une de ces idées-forces qui réforment le monde.

Quand Victor Hugo prononça pour la première fois ce mot admirable : États-Unis d'Europe, il fut accueilli par des rires et des huées. Même je ne sais plus qui s'exclama avec dédain : « Oh ! ces poètes ! » comme si, aux yeux de ce pauvre hère, la poésie était une marque d'imbécillité!

Mais les temps sont bien changés.

Il y a quelques mois, grâce à l'intelligente initiative de M. Barbusse, un journal très répandu avait imaginé un prix, à la suite d'un concours, pour récompenser la meilleure carte d'Europe schématiquement remaniée de sorte que la paix du monde fût rassurée. J'ai eu l'occasion de voir les soixante-quinzi»

manuscrits qui furent alors envoyés. Il en était venu de toutes parts. Eh bien! presque tous les concurrents arrivaient à cette conclusion que l'organisation des États-Unis d'Europe était nécessaire pour le progrès et l'avenir de l'humanité. Or les concurrents n'étaient rien moins que d'illustres écrivains et de profonds penseurs ; c'étaient de braves gens, fort peu lettrés, médiocrement instruits. Cette consultation qui concluait à une fédération européenne n'était pas le sentiment d'une élite, mais le sentiment du vulgaire.

Il est possible que l'élite intellectuelle soit hostile à la conception des États-Unis d'Europe. Peu importe : c'est le vulgaire qui a raison.

Il a raison, en théorie et en fait : en théorie, comme nous venons de le voir, parce que la fédération de l'Europe, c'est la paix et l'indépendance des nations ;en pratique, parce que la fédération est déjà un fait accompli.

Encore qu'ils soient inachevés etrudimentaires, tous les ressorts de l'immense appareil existent déjà. Il suffit de regarder pour les voir, et je m'imagine que cette découverte jettera dans une profonde stupeur ceux qui traitent de chimérique la fédération de l'Europe.

Tout à l'heure, mentionnant les progrès qu'un Parlement international pourrait réaliser par l'unité européenne, il m'a semblé énumérer non ce qui était à faire, mais ce qui était fait; et je m'indignais de ma pauvreté d'imagination ; car je ne trouvais pour l'avenir de progrès à conquérir que ceux qui étaient à demi conquis déjà (1).

(i) Il faut lire et méditer Y Annuaire de la vie internationale, que A. H. Fried a publié sous les auspices de l'Institut international de la Paix de Monaco. Ce n'est qu'un annuaire, et il n'y a nulle place pour la philosophie, la philanthropie, la morale, et autres sottises, dans ce recueil de documents, de chiffres, de statistiques et de noms. Le nombre de ces associations internationales, très diverses, comme on verra, et dont quelques-unes, je le reconnais, n'ont pas grande importance, est de plus de 110. Quel meilleur exemple pourrait-on donner pour prouver

Le Parlement international existe: c'est la Conférence interparlementaire, et il faudrait bien peu de chose pour la transformer en un vrai Parlement, organe central et effectif de l'alliance fédérale des nations. En 1905 (28-29 août), 300 délégués, représentant 22 pays, se sont réunis à Bruxelles. Ils étaient présidés par M. Beernaert, ministre d'État de Belgique. Et on n'accusera pas d'être chimériques, ces ministres, diplomates, sénateurs, députés, venus là pour témoigner de leur formelle intention pacifique. De fait, ils ont été bien audelà du pacifisme. Conscients ou non, ils sont les premiers représentants officiels de la fédération européenne.

A côté de la Conférence interparlementaire, la Cour permanente d'arbitrage de La Haye. De sorte que voici constitués, à peu de chose près, les deux organes fondamentaux des États-Unis du monde : le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire.

Je ne peux pas entrer dans le détail de toutes ces institutions internationales, officielles ou non officielles. Il faut se contenter d'en donner la nomenclature, éloquente en son aridité.

Voici d'abord celles qui sont reconnues officiellement par les gouvernements.

1° Union postale universelle (Siège à Berne) (1874).

2° Bureau international des poids et mesures, avec un comité international. (15 membres. Siège à Paris) (1875).

3° Union internationale pour la protection de la propriété industrielle (1883). — Union internationale pour la protection de la propriété littéraire et artistique. (Siège à Berne) (1886).

4° Association internationale sismologique. (20 membres. Siège à Strasbourg) (1903).

que les Européens veulent résolument l'unité européenne? Les faits sont plus éloquents que les phrases.

5° Association géodésique internationale. (Siège à Potsdam) (1866).

6° Conseil permanent international pour l'exploration de la mer. (Siège à Copenhague) (1902). Budget 125 000 fr.

7° Institut permanent international d'Agriculture. (Siège à Berne) (1905).

8° Union internationale des administrations télégraphiques. (Siège à Berne) (1865).

9° Secrétariat international pour l'unification des médicaments actifs. (Siège h Bruxelles) (1902).

10° Règlement international de navigation maritime (1879), et Union internationale pour l'emploi d'un code uniforme des signaux maritimes (1864).

11° Entente internationale pour rétablissement et l'entretien d'un phare à la pointe du cap Spartel (1865).

12° Convention internationale pour la navigation sur le canal de Suez (1888).

13° Convention internationale concernant l'Etat libre du Congo (1885).

14° Union internationale du Danube, et commission européenne. (Siège h Galatz) (1858).

15° Union internationale pour le transport des marchandises par chemin de fer. (Office central à Berne) (1890). Budget 100 000 fr.

16° Union internationale pour la publication des tarifs douaniers. (Bureau international à Bruxelles) (1890). Budget 125 000 fr.

17° Commission internationale permanente des sucres. (Siège à Bruxelles) (1902.)

18° Union internationale pour la protection du commerce neutre en temps de guerre (1856).

19° Commission pénitentiaire internationale. (Siège à Stockholm) (1877). (20 membres).

, 20° Union internationale pour la répression de la traite des esclaves en Afrique. (Bureau international à Bruxelles) (1890).

21° Arrangement international concernant la répression de la traite des Blanches (190i).

22° Œuvre internationale dite de la convention de Genève, ou de la Croix Rouge, pour l'amélioration du sort des soldats blessés sur les champs de bataille. (Siège à Berne) (1864).

23° Convention internationale contre l'usage des projectiles inhumains (1868).

24° Convention internationale pour le règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre (1892).

25° Convention internationale pour la protection des oiseaux utiles à l'agriculture (1902).

26° Convention internationale pour la protection des animaux en Afrique (1900).

27° Union internationale contre la propagation de la peste (1897).

28° Union internationale contre la propagation du choléra (1893).

29° Union internationale pour prévenir l'introduction et la propagation du phylloxéra (1878).

30° Concession internationale de Shanghaï.

31° Convention internationale relative à l'autonomie et l'occupation provisoire de la Crète (1898).

32° Organisation d'une gendarmerie internationale en Macédoine.

33° Création et règlement d'une police de pêche dans la mer du Nord (1882).

34° Convention internationale pour la protection ouvrière. (Emploi du phosphore). Interdiction du travail de nuit des femmes. (Berne, 1905, congrès du 8 au 15 mai 1905. 45 délégués de 15 États.)

35° Convention pour la protection des oiseaux utiles à l'Agriculture (Paris, 1902).

Ces associations, ces conventions ont un caractère officiel, mais il en est beaucoup d'autres, dans lesquelles les gouvernements ne sont pas représentés, et qui, par la haute valeur des hommes éminenls de tous pays composant ces assemblées, ont une autorité aussi grande que si elles avaient un caractère officiel, d'autant plus que les chefs d'États, les ministres, les présidents en font partie. Je ne mentionnerai ici que les principales.

36° Association internationale pour la lutte contre la tuberculose (Paris. 1892). (3.500 membres à Paris en 1905).

37° Congrès internationaux d'assainissement et de salubrité de l'habitation, avec une commission internationale (Paris, 1905).

38° Congrès internationaux de médecine (Lisbonne, 1906. 7000 participants).

39° Congrès internationaux de psychologie (Paris, 1889).

40° Congrès internationaux de zoologie (Paris, 1889).

41° Congrès internationaux de botanique (Leyde, 1901).

42° Congrès internationaux de chimie (Rome, 1906).

43° Congrès internationaux de météorologie (avec comité international). (Siège à Paris). Congrès à Insprttck en 1905.

44° Congrès pénitentiaire international (Budapesth, 1905), 19 Etats officiellement représentés.

45° Conférence internationale du droit maritime (Siège à Anvers). (En 1905 tous les Etats officiellement représentés, Liverpool.)

46° Institut international de statistique (Siège à Rome).

47° Congrès international des accidents du travail et des assurances sociales. (Siège à Paris. À Vienne, en 1905, 1.507 participants.)

48° Congrès international pour la protection des enfants moralement abandonnés et le patronage des condamnés libérés, des mendiants, et des vagabonds (Liège, 4905, 800 participants).

49° Congrès international des mineurs (327.000 ouvriers, représentés à Liège en 1905. Siège social à Manchester).

50° Congrès international des ouvriers de l'industrie textile (à Milan en 1905, 360.000 ouvriers représentés par 86 délégués. Siège social à Yorkshire).

51° Association internationale permanente des Congrès de navigation. (Siège social à Bruxelles. En 1905, à Milan : tous les gouvernements représentés : 1.100 participants.)

52° Congrès d'expansion économique mondiale (Mons, 1905) 2.000 participants.

53° Congrès international des Mines et de la métallurgie (1.615 participants).

54° Bureau international de la paix (Siège à Berne, Congrès international tous les ans.)

55° Congrès international des étudiants (Paris, 1889).

56° Musée international de la guerre et de la paix, (Lucerne. Fondé par J. deBloch, 1900.)

57° Musée international océanographique (Albert de Monaco. Monaco, 1901.)

58° Catalogue international de la littérature scientifique (Londres, 1902).

59° Association internationale de la chirurgie (Bruxelles, 1902).

60° Comité international des physiologistes (Cambridge, 1898).

61° Association internationale de l'institut Mabey (Paris, 1901).

62° Laboratoire international du Monte Rosa (Turin, 1899).

63° Institut de droit international (1873, Louvain).

64° Association internationale des Académies (1902, Vienne).

Si longue que soitcette liste, elle n'est qu'un résumé; mais, môme à la lecture de ce résumé, on ne peut pas se défendre d'un sentiment d'admiration.

Divisés par tout un passé de sang et de guerres, avec des différences profondes dans leurs religions, leurs gouvernements, leurs langues et leur mœurs, poussés à tous les excès d'un nationalisme haineux par des journalistes ignares, recevant dès l'école primaire les plus détestables leçons d'un faux patriotisme, les hommes ont malgré tout compris la nécessité de l'union. Ils ont senti, par un sûr instinct, que l'avenir de l'humanité était là, et ils ont établi les bases de cette fédération européenne, déjà plus qu'à demi faite.

A tous les points de vue, sauf au point de vue politique, la vie est aujourd'hui internationale.

Dans la bibliothèque d'un Français se trouvent des auteurs de tout pays; non seulement Shakespeare et Gœthe, Dante et Cervantes, Ibsen et Tolstoï, mais même des auteurs qui n'occupent pas ces hauts sommets. Existe-t-il un écrivain français qui n'ait lu Manzoni, Leopardi et Silvio Pellico? ou Henri Heine et Lessing? ou Bjôrnson, Tourguéneff, Schopenhauer, Andersen, DOSTOIEWSKI, SlEMKlÉWlCZ, HERBERT SPENCER,

Dickens, Walter Scott, Rudyard Kipling, Wells? Quel est, à l'étranger, l'homme instruit qui n'a pas de tels livres sur sa table, avec nos auteurs français modernes (je ne parle ni de V. Hugo, ni de Béranger, ni de Mi-

chelet, ni de Balzac, ni de Musset), c'est-à-dire Jules Verne, que l'Empereur d'Allemagne avec raison appréciait si fort; Erckmann-Chatrian, G. Flaubert, Sully Prudiiomme, Taine et Renan. A peu de chose près on trouverait les mômes livres, dans tous les salons, dans toutes les bibliothèques de l'Europe (1).

Le théâtre est franchement devenu international. Telle pièce de IlAUPTMANNOude Sudermann, telle œuvre forte d'ÏBSEN ou d'AsNuszio ont enchanté le public français délicat, de même qu'assurément les admirables chefs-d'œuvre de notre théâtre contemporain sont applaudis à l'étranger, qu'il s'agisse de Sàrdou ou d'Augier, de Meilhac ou de Rostand, de Dumas ou de Hervieu.

En fait de science, bien entendu , l'internationalisme est absolu. Là il n'y a même plus de nuances. Les laboratoires sont construits dans les mêmes conditions, si bien qu'on ne saurait vraiment dire, en entrantdans un laboratoire de chimie, ou de physiologie, ou de pathologie expérimentale, si l'on est àUpsalou à Turin, à Cambridge ou à Moscou, à Heidelberg ou à Paris. Les journaux techniques sont absolument internationaux : beaucoup d'entre eux publient des mémoires écrits en différentes langues. Des publications analytiques spéciales, extrêmement soigneuses, rendent compte, avec une impartialité irréprochable, de tout ce qui se publie en telle ou telle science. Et quant à la bibliographie, il est évident qu'elle ne peut être qu'internationale.

(1) Brunbtikre lui-même est forcé de le reconnaître.

« 11 se pourrait, dit-il, que, moins étroitement contenus dans leurs frontières, les peuples fussent en train de perdre aujourd'hui les traits qui les caractérisaient comme peuples, de la même façon que, par l'échange des communications, nos provinces d'autrefois ont perdu leur vieille originalité. Le temps semble approcher où l'œuvre littéraire ne traduira plus son origine nationale que par des traits singulièrement délicats et difficiles à distinguer. »

[Eludes critiques sur la littérature française, 1894 (S* édition, p. 324).

Même, comme un bibliographe qui se respecte donne sans traduction les titres des mémoires scientifiques, il est presque impossible de savoir si telle ou telle bibliographie vient de France, d'Angleterre, d'Amérique, d'Allemagne ou d'Italie.

Des congrès périodiques, de plus en plus nombreux, de plus en plus fréquentés, réunissent les hommes adonnés à une même science. Je suis lié avec les principaux professeurs de physiologie d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, de Suède, de Russie, des États-Unis, de Belgique, de Hollande et de Suisse, non seulement par des relations épistolaires, mais même par des liens de sympathie et d'estime personnelles, car j'ai eu à diverses reprises l'occasion de connaître et d'apprécier mes savants collègues. Et assurément ce n'est pas là un cas extraordinaire : c'est la règle générale. Aujourd'hui tous les savants qui cultivent une même science sont non seulement collègues, mais amis, malgré la diversité de langues et de pays. Les zoologistes, les chimistes, les mathématiciens, les astronomes, les botanistes, forment les uns et les autres une sorte de grande famille, très unie : c'est une vraie petite patrie professionnelle, aussi vivante que la grande patrie nationale.

Les choses de l'art sont comme celles de la science. Quand on va entendre un Opéra, on ne se préoccupe pas de savoir si le musicien est Wagner, Rossini ou Gounod. L'œuvre musicale est internationale par la patrie de l'auteur, comme par le sujet du drame lui-même. Carmen, Mignon, Guillaume Tell, Aïda, Faust, Salambo, sont la confusion de toutes les nations.

L'architecture, la sculpture et la peinture n'ont rien de national, heureusement, car on comprendrait difficilement qu'il y eût une manière française ou une

manière anglaise pour faire un portrait. Il y a des maîtres anglais et des maîtres français, assurément. Mais c'est par une défectuosité de langage qu'on dit, en parlant des élèves de RuBENsetde Rembrandt, l'école hollandaise, et l'école italienne pour les élèves de Raphaël et de Titien.

La vie intellectuelle, qu'il s'agisse des professeurs ou des lettrés, des savants ou des artistes, est donc à peu de chose près la même : et tout concourt à assurer cette uniformité par l'uniformité de la vie matérielle.

Les journaux et les revues sont établis sur le même type. Les théâtres fonctionnent de la môme manière. Les boutiques débitent les mêmes produits.

La rapidité des voyages a multiplié les relations entre individus de pays différents. 11 est plus facile aujourd'hui d'aller de Paris à Moscou, en passant par Berlin et en revenant par Vienne, Munich et Rome, qu'il n'était facile à M me de Sévigné d'aller de Versailles à Marseille. Quel est l'Anglais, tant soit peu aisé, qui n'a quitté son île au moins une fois dans sa vie? Quel est le Français, de quelque culture, qui n'a vu la frontière? Paris est visité par plus d'un million d'étrangers tous les ans. Dans les plus petites villes de Suisse et d'Italie, il y a autant d'étrangers que d'indi gènes.

Malgré d'absurdes prohibitions douanières, tous nos objets de consommation, de vêtement, d'habitation, sont d'origine diverse et franchement internationale. Les fruits exotiques vont sur toutes les tables. Le riz, le café, le poivre, le chocolat viennent de pays lointains, et on retrouve ces produits partout. Vins, bières, liqueurs, fromages, viandes, gâteaux, eaux minérales, tout cela est mélangé ; et les menus des princes dans leurs palais, ou des voyageurs dans les hôtels, ou des

bourgeois dans leurs foyers, sont d'une uniformité, parfois fâcheuse, dans les divers pays.

La manière de se vêtir est la même. On est souvent bien embarrassé pour savoir à quelles nationalités appartiennent les voyageurs qu'on rencontre sur sa route. Ce sont les mêmes draps, les mêmes laines, les mêmes toiles qui nous habillent les uns et les autres. Les modes, qui varient très vite, et plus vite dans certains pays que dans d'autres, créent plutôt des ressemblances que des différences.

Et quant à l'ameublement, le style en est plus uniforme, pour telle ou telle époque, que pour tel ou tel pays. 11 y a un style 1906 ; il n'y a guère de style allemand 1906, français 1906, anglais 1906. Les expositions universelles et l'extension du commerce internalional ont rendu les conditions matérielles extérieures de la vie à peu près uniformes pour tous les Européens ; car, dès qu'un progrès est réalisé par quelque industriel, aussitôt tous les concurrents, français ou étrangers, en profitent, pour l'imiter, le contrefaire même, si bien qu'il tombe dans le domaine public. La similitude de tous les produits industriels est saisissante, et il faut être vraiment du métier pour préciser de quel pays viennenttelle photographie, telle porcelaine, telle étoffe, telle feuille de papier.

Quant aux postes, aux télégraphes, aux chemins de fer, c'est l'identité même. Les grands hôtels pour voyageurs et touristes sont tous construits et aménagés de même manière, si bien que cette uniformité en est parfois ridicule. Là tout est franchement international et cosmopolite.

On objectera, non sans quelque raison, que cette invasion de l'internationalisme ne porte que sur une part, relativement faible, de la population, tandis que la grande masse nationale a conservé ses traditions.

Les paysans de Bretagne, de Souabe, de Catalogne, d'Ecosse, de Tyrol, de Sicile n'ont rien de cosmopolite dans leurs existences, et ils pensent encore aujourd'hui, à peu de chose près, comme leurs arrière-grandspères il y a quelque deux cents ans. Soit, mais quelle conclusion va-t-on en déduire?

Dans beaucoup de provinces d'Italie, d'Espagne, de France et d'Allemagne, les vieux us ont persisté. C'est en vain que l'Italie s'est unifiée : la mentalité de ses paysans n'a guère évolué ; et ils sont restés Piémontais, Sardes, Siciliens, en dépit de l'unité politique. C'est en vain que la France est administrativement centralisée, il existe encore une vie provinciale très intense, et, dans les campagnes, les mœurs ont été transformées à peine. Que les Siciliens soient restés Siciliens, comme les Catalans sont restés Catalans, comme les Bretons sont restés Bretons, ce n'est guère contestable. Mais on ne va pas en conclure que l'unité de l'Italie, celle de l'Espagne, celle de la France n'existent pas. Alors pourquoi contre l'unité de l'Europe opposer des arguments qu'on n'oppose pas conlre l'unité de l'Espagne, de l'Italie et de la France?

C'est qu'en réalité ce ne sont pas ces braves paysans, ces montagnards, ces pécheurs, ces vignerons, attachés aux traditions patriarcales, qui mènent les peuples à de nouvelles destinées. Ils ne conduisent pas ; ils sont conduits. Ils suivent — à longue distance — l'impulsion qui est donnée par la partie agissante de la nation, par les habitants des villes, qui imposent peu à peu aux ruraux leurs usages propres, modifiés par le climat et les conditions extérieures, Aussi la fixité des coutumes anciennes dans les populations agricoles demeure-t-elle sans action sur l'évolution des nations. Or, dans les villes, pour les bourgeois, comme pour les ouvriers, la vie est internationale.

Chaque jour cet internationalisme s'accentue davantage.

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en attriste, peu importe. Le fait est que nous vivons internationalement. II y a une Europe avec des mœurs qui lui sont communes. Il y a un état d'âme européen. Le mode de vivre a précédé la politique; car l'Europe n'a pas d'institutions politiques fédérales, mais une fédération morale qui précède la fédération politique. L'art, l'industrie et la science ont créé des liens que la stupide politique a été incapable de briser. De là conflit entre ces deux puissances antagonistes qui veulent, l'une séparer, l'autre grouper les membres de la famille humaine. Il n'est pas difficile de deviner qui remportera la victoire.

Quelques exemples très divers vont montrer que cette conscience obscure, dont je parlais plus haut, commence à apparaître en Europe.

Au moment de la guerre du Transvaal, est-ce que toute l'Europe n'a pas été émue d'un sentiment unanime pour délester la violence anglaise, et admirer l'héroïsme des Boers? Dans l'affaire Dreyfus, n'y a-t-il pas eu la même unanimité d'indignation contre des juges iniques, et d'admiration pour quelques hommes saintement justes ?

Certains cataclysmes, comme le terrible accident des mines de Courrières, comme l'éruption du Vésuve, immédiatement, dès que le télégraphe les fait connaître, provoquent partout le même sentiment d'horreur. A ce moment, on n'est plus ni Espagnol, ni Polonais, ni Danois; on est homme, et on est atteint par l'infortune de ces étrangers, comme s'ils étaient des compatriotes.

Dès qu'une découverte nouvelle est signalée, aussitôt toute la presse quotidienne la divulgue. La nouvelle

en parvient dans les plus petits villages du monde entier. La conquête devient universelle. Six mois après que Rœntgen a eu découvert les rayons X, le fait était universellement connu. Quand Marconi a découvert la télégraphie sans fil, les applications en ont été universelles Tannée suivante. Quel contraste saisissant entre cette rapidité des actuelles divulgations, et les lenteurs des vieilles découvertes! Harvey est venu quatre-vingts ans après que Michel Servet a eu découvert la circulation du sang; et il a fallu soixante ans encore pour que l'œuvre d'HARVEY fût connue ! De nos jours, si une découverte analogue venait à être faite, au bout d'un an, elle serait enseignée dans toutes les écoles primaires.

Les chemins de fer, les télégraphes, la presse avec ses informations rapides ; les voyages, si faciles, et si peu coûteux; les congrès et les expositions universelles, qui se multiplient ; surtout la marche conquérante de toutes les industries et de tous les commerces qui, au lieu de s'enfermer comme jadis dans les étroites limites du pays natal, cherchent au loin des débouchés; tout concourt à intensifier la vie internationale.

Aussi — fait essentiel — les intérêts de ces Européens sont-ils identiques. Vivant de la même vie, ils ont, pour leur bonheur individuel et collectif, le même désir et la même crainte: le désir de la paix et la cvainte de la guerre. Il faut à tous ces citoyens des diverses patries le calme, la sécurité, la liberté. Or, quand les mêmes aspirations animent les hommes, l'unité morale est faite.

Ainsi, d'une part, unité politique commençante, partiellement réalisée déjà par la Conférence interparlementaire, par la Cour d'arbitrage de La Haye, par des conventions multiples, auxquelles se sont solennellement engagés les gouvernements; d'autre part, unité morale, complètement réalisée ; voilà plus qu'il n'en

faut pour démontrer que la fédération de l'Europe n'est rien moins qu'une chimère.

L'unité politique et l'unité intellectuelle ne sont pas tout. L'unité sociale va s'établir, et sa force sera sans doute irrésistible.

Le parti socialiste a tenté l'union des socialistes de tous pays, et une action convergente. Nul parti politique n'avait encore tenté de se fédérer, de manière à réunir en un groupement homogène, sur un programme identique, tous les hommes qu'une même opinion réunit, quoique des nationalités différentes les séparent. De fait, les délégués des socialistes de chaque pays se réunissent tous les ans en une puissante assemblée pour arrêter la tactique à suivre dans les luttes, électorales ou autres, qu'ils préparent contre la société capitaliste. Machine de guerre formidable, qui, si vraiment l'union était possible, serait assurée du triomphe, en présence d'adversaires divisés.

Mais l'union n'est pas possible : car dans chaque pays les socialistes, pour assurer le succès de leurs idées, ne peuvent avoir évidemment les mêmes polémiques à instituer, la même ligne de conduite à adopter. Du moment que le parti socialiste devient un parti politique, il entre dans la mêlée politique et alors en Italie en France, en Allemagne, en Angleterre, il n a plus ni les mêmes adversaires, ni les mêmes partisans, de sorte que toute tentative d'action commune est condamnée à avorter. 11 n'y a qu'à lire le récit des séances orageuses et confuses où le parti socialiste as pirant- à une unification absurde, essaye d'organiser 1 uniformité dans la bataille contre les partis bourgeois

Pour défendre une idée doctrinale ou philosophique' que les socialistes de tous pays se réunissent : rien n est plus légitime. Certes le résultat de cette collabo

ration peut être utile pour la doctrine. Mais on ne conçoit guère qu'il puisse mener à l'action. Ce sera un Congrès comme les autres, comme les Congrès de géodésie ou d'ornithologie, ayant peut-être un intérêt scientifique considérable, mais impuissant à une conclusion pratique immédiate.

Cependant, si l'unité politique des socialistes est d'avance stérile, il en est tout autrement des associations où les travailleurs de tout pays entrent en fédération. L'unité d'action, qui est impossible pour les socialistes, peut exister pour les mineurs, ou pour les typographes, ou pour les mécaniciens de tous les pays, car il y a unité d'intérêts. Sans doute, dans les réunions internationales de mineurs, ou de typographes, ou de mécaniciens, l'idée socialiste est prépondérante. Peut-être même le sera-t-elle de plus en plus. Qu'importe! Ce n'est pas comme socialistes qu'ils sont venus, c'est comme mineurs, ou comme typographes, ou comme mécaniciens. Us ont à se défendre contre les mêmes organisations patronales, et leurs revendications sont à peu près les mêmes. A Anzin, ou à Newcastle, ou à Charleroi, ou à Bochum, c'est à peu près les mêmes obstacles que les mineurs trouvent devant eux. Mêmes maîtres, mêmes adversaires. Rien de plus légitime alors qu'une entente entre ces braves gens, dont les intérêts sont identiques, venant des pays les plus divers pour se concerter dans une défense commune.

Leur puissance sera formidable, quand ils auront resserré le lien de solidarité qui les unit. Organisation de syndicats, caisses de secours, votes sur les grèves, règlements des tarifs, amélioration des conditions hygiéniques, assistance obligatoire, voilà des réformes qui aboutiront, si, conscientes de leur force, ces associations ouvrières sont assez sages pour ne pas abuser de leur force, et surtout si elles savent rester unies

et internationales, car c'est là le seul espoir d'émancipation pour la classe ouvrière.

Nous n'avons pas à traiter ici ces redoutables problèmes. Tel n'est pas le but de ce livre. Il nous suffira d'avoir montré que, comme les intellectuels, les ouvriers sont arrivés à cette conclusion que l'unité internationale est nécessaire.

Ajoutons qu'il ne s'agit pas d'une tendance à l'union. Non! L'union est un fait accompli. Il y a aujourd'hui une association internationale pour les mineurs, comme pour les typographes. L'une et l'autre grandissent assez vite pour que les patrons soient forcés de les traiter avec ménagement, d'égal à égal. Demain, d'autres associations vont se constituer; demain les ouvriers de tous métiers et de toutes professions seront fortement associés, formant, dans la grande fédération européenne, de petites fédérations professionnelles.

Si donc, pour s'opposer à ces grandes puissances naissantes, les patrons ne se résignent pas à se fédérer, eux aussi, en associations internationales, ils seront promptement vaincus. C'est par l'union seule qu'ils pourront résister aux forces unifiées des travailleurs, et ils le comprennent déjà. Aussi, dans un prochain avenir, ne verra-t-on plus, comme aujourd'hui, Français contre Anglais, Italiens contre Allemands, Hongrois contre Russes; mais bien ouvriers contre patrons; mineurs contre métallurgistes, tisseurs contre filateurs, etc. L'aspect du monde sera différent. Ce sera encore la lutte, condition nécessaire de la vie, mais ce ne sera plus la lutte idiote et cruelle de la guerre.

Ne cherchons pas à pénétrer les profondeurs de l'avenir. Rien en notre misère intellectuelle ne nous permet de le connaître. Nous avons seulement voulu prou-

ver que la fédération de l'Europe, loin d'être une conception chimérique, voire même une espérance, est une réalité. Il ne s'agit pas d'un avenir, même très prochain : il s'agit du présent : il s'agit de faits concrets qui nous entourent. Il n'y a pas à prévoir, mais à voir. Ce sont des réalités qui nous dominent.

Unité intellectuelle absolue, unité politique ébauchée, unité sociale fortement constituée dans ses premières bases; voilà quel est l'état actuel de l'Europe.

L'unification ira-t-elle plus loin ?

Devons-nous l'espérer ou le craindre?

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