LES ÉTAPES DE LA FÉDÉRATION
fausse les institutions et les mœurs, qui tarit la vie dans sa source, et qui domine tout. Nous sommes organisés aujourd'hui pour la misère et la guerre. Demain, avec la fédération de l'Europe, nous serons organisés pour la prospérité et la paix.
Les avantages d'une paix stable, certaine, définitive, sont tels que toutes les autres heureuses conséquences de la fédération pâlissent au prix d'un tel bienfait. Aussi peut-on vraiment se demander si, une fois que la paix aura été définitivement consacrée par l'institution d'une Cour d'arbitrage, l'Europe doit aller plus avant dans la voie de l'unification.
Si la guerre internationale est devenue impossible, si la guerre économique, avec les prohibitions, les protections et les douanes, est définitivement supprimée, si les produits commerciaux, alimentaires et industriels peuvent circuler librement d'un bout à l'autre de l'Europe, alors, dans cet état de choses nouveau, vraiment heureux, la fédération politique — c'est-àdire l'unité administrative et judiciaire — n'aura plus qu'un intérêt secondaire : car ce n'est pas par des règlements ou des institutions, même très sages, que sera conquise l'unité intellectuelle. C'est par le développement progressif et méthodique de l'intelligence humaine — j'oserai même dire, de la race humaine. — La multiplicité des gouvernements n'empêchera nullement les hommes de s'unir dans l'œuvre de libération commune. »■ • Pourtant, quoique secondaires, ces avantages d'une fédération politique ne seront pas négligeables. Toutes les institutions internationales que nous avons énumérées dans le chapitre précédent sont encore très imparfaites; ébauches plutôt que réalités; réformes plutôt décrétées qu'appliquées, de sorte qu'une vigoureuse impulsion doit leur être donnée pour les faire passer dans le domaine de la vie quotidienne. Telle sera
l'œuvre d'un grand Parlement international, soucieux de l'évolution humaine. Or, comme il ne faut pas prétendre conquérir d'emblée et simultanément tous les progrès, le Parlement international devra être d'abord Parlement européen.
On remarquera, en effet, que nous avons supposé l'Europe unie ; et non pas l'Europe, l'Asie et l'Amérique unies. Il est évident que la première fédération réelle sera une fédération européenne, placée en face de l'autre grande fédération américaine qui se prépare. Plus tard assurément l'Amérique, et l'Europe, et l'Asie, s'uniront dans une union fédérale qui comprendra tous les êtres humains. Mais à chaque jour suffit sa peine ; à chaque siècle sa tâche. Commençons par établir, ce qui est urgent et facile, l'union des nations européennes.
D'ailleurs l'unification n'est désirable que pour consacrerl'unité de l'effortintellectuel. Après toutil importe assez peu que les rues soient bâties sur le même modèle, que les timbres-poste soient de même couleur, et qu'une même feuille de contribution soit adressée par les mêmes percepteurs à tous les citoyens de l'Europe. La monotonie d'une immense machine administrative n'est ni admirable ni souhaitable. Mais l'unité de l'effort est indispensable pour certaines œuvres. Quoique le génie des individus isolés soit toujours l'élément essentiel du progrès, il est maintes conquêtes scientifiques ou industrielles que pourront réaliser des hommes dépourvus de génie, mais nombreux, unifiant leurs efforts, et soutenus par d'imposantes institutions internationales. Le combat contre la misère et l'ignorance, contre les vices et les maladies, ne peut être mené avec espoir de succès que si les institutions chargées de ces nobles batailles sont puissantes. Or il n'y a de puissance désormais que dans l'association internationale des efforts.