LES ÉTAPES DE LA FÉDÉRATION
Si je voulais me laisser entraîner dans la prévision de choses que ne pourront probablement pas voir les petits-enfants de mes petits-enfants, je dirais que l'institution d'une langue internationale sera une des plus urgentes préoccupations du monde futur. La confusion des langues, quand la tour de Babel a été renversée, fut le plus grand des désastres humains.
N'insistons pas. Restons dans le domaine des réalités d'aujourd'hui, et résumons les phases des progrès qui s'accomplissent sous nos yeux mêmes.
1° D'abord, et avant toutes choses, l'abolition des guerres internationales par l'institution des tribunaux d'arbitrage.
2° L'impossibilité (ou l'extrême difficulté) des guerres amènera fatalement le désarmement. De là, fin du régime militaire; diminution des impôts; amélioration de toutes les conditions d'existence.
3° Les nations désarmées, unies d'abord par des liens juridiques, s'uniront ensuite par des liens politiques, grâce à un Parlement central, qui, d'abord exclusivement européen, s'étendra plus tard aux nations de tous les continents.
4° Alors on verra la fin du système de protection qui appauvrit mille individus pour en favoriser dix. Libre concurrence des individus et des peuples.
5° Les nations, restées libres et indépendantes, associeront leurs efforts pour des œuvres communes utiles à l'humanité entière. Et les conquêtes scientifiques, croissant chaque jour, pourront, grâce à cette union féconde, dissiper peu à peu l'épaisse obscurité qui nous entoure.
Mais il est quelque naïveté à parler de ces conquêtes futures. Quand on construit un édifice, on commence par en établir les assises. Cet épanouissement grandiose
410 Ul paix est possible.
de l'humanité, que nous entrevoyons dans nos rêves, suppose d'abord, et avant tout, la fin des guerres et du régime militaire.
Nous avons vu que l'avènement de cette noble destruction est possible, facile, même imminent. Il suffira de penser d'abord, de vouloir ensuite. Les hommes oseront-ils penser et vouloir ?
La guerre n'est qu'une ancienne et peu respectable tradition ; c'est un de ces résidus de barbarie que nous portons tous en nous; car une courte distance de temps nous sépare des âges où l'homme était un animal féroce. Notre civilisation, qui a la guerre pour base, est donc encore très franchement la sauvagerie ; et les volontés de tous les hommes qui pensent doivent tendre à la modifier.
Certes le résultat final sera toujours le même; car il n'est pas douteux un seul instant que la guerre ne va pas continuer, pendant des siècles et des siècles, à entraver le progrès et le bonheur des hommes. Il est certain, et absolument certain, qu'un jour viendra où cette colossale absurdité deviendra impossible. Mais, si le résultat final doit être le même, le moment où ce résultat sera atteint va être, suivant nos efforts, retardé ou approché. Nous pouvons, en luttant pour la paix, préserver de la guerre une ou deux générations d'hommes.
C'est là une très noble tâche, et il semble que tout homme de bien ne puisse guère s'en proposer de plus belle.