LA GUERRE FUTURE
coûterait 400 millions (à la France). Mais ce n'est rien encore. Chaque jour de guerre entraînera, pour la France, une dépense déplus de cent millions.
En effet toutes les matières premières auront, comme les aliments, triplé de valeur : il faudra, dans les conditions les plus onéreuses, subvenir à l'alimentation de sept ou huit millions de personnes, préparer des munitions ' en nombre immense ; instituer des travaux d'art (soit de défense, soit d'attaque), et tout cela avec un crédit ébranlé, alors que les fonds seront retirés de toutes les caisses d'épargne.
Si l'on disposait, avant la déclaration de guerre, d'un milliard d'encaisse métallique, à la fin de la première semaine de mobilisation et de guerre, il n'en resterait plus un centime.
Que faire alors? Le papier monnaie? Mais c'est la banqueroute certaine. L'emprunt? Mais il ne pourra se négocier qu'à des conditions désastreuses, et tarira pour jamais la fortune de la nation..
Au bout d'un mois de la grande guerre future, les deux pays, France et Allemagne, seront ruinés pour de longues années.
On ne mourra pas par le feu, mais par la faim. Comme le dit le général Von der Goltz, « les ressources économiques prendront fin avant que les forces armées soient épuisées ».
Inutile d'invoquer ici comme argument la guerre du Transvaal et la guerre russo-japonaise, car ce ne furent que des guerres coloniales, c'est-à-dire partielles. Elles n'ont pas laissé d'ailleurs que d'être fort coûteuses. La Russie a enfoui plus de huit milliards (français) dans cette folie, sans compter la perte d'un matériel énorme qu'il faudra vingt ans pour refaire. L'Angleterre, pour un avantage incertain, a dépensé trois milliards, et les contribuables anglais s'en sont aperçus. Quant au Ja-
pon, il n'a plus rien à envier aux gouvernements européens ; il a glorieusement accru sa dette publique de trois milliards.
La future guerre européenne sera épouvantable, non seulement par le chiffre inouï des morts sur les champs de bataille, mais par l'intensité de la misère qu'elle va déchaîner; non seulement par la suspension totale de toute existence économique pendant la durée de la guerre, mais encore parce qu'elle appauvrira pendant de longues années les générations à venir.
Voilà pourquoi, jusqu'ici, malgré leur aveuglement, les hommes ont hésité à entreprendre ce grand crime. C'est bien. Mais nous voulons davantage encore. Nous voulons qu'il leur soit impossible de le commettre.
Réponses aux Amis de la Guerre.
Il y a des amis de la guerre. Certains écrivains , épris de paradoxes, ou aveuglés par les préjugés ambiants, n'ont pas craint de soutenir que le principe de la guerre était bon.
Ils ajoutent, à vrai dire, ceci : que la paix est impossible à établir. Nous examinerons dans la seconde partie de ce livre jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Ici nous prétendons seulement prouver que la guerre est un mal ; et réfuter ceux qui prétendent qu'elle est un bien.
On peut ranger ces apologistes de la guerre en divers groupes, suivant qu'ils prennent pour la défendre des arguments biologiques, métaphysiques, moraux, patriotiques ou opportunistes.
Darwin, dans ses admirables études sur la vie des êtres, reprenant une idée qu'ARisTOTE avait exprimée en termes excellents, parle de la lutte des êtres pour la vie.
Parfois le poète errant sur le bord riant d'un rivage ou dans les tièdes forêts parfumées, s'imagine que cette nature silencieuse et sereine est pacifique, et qu'un
chant de joie et d'amour s'élève. Hélas! ce n'est pas un hymne d'allégresse qui monte de la mer azurée et de la profonde forêt : c'est un long cri d'agonie, de désespoir, où retentit l'angoisse de milliers et de milliers de luttes sauvages, implacables. Proies dévorées vivantes, êtres cherchant à s'étouffer, à se transpercer et à se détruire, se massacrant sans trêve, acharnés à cette poursuite et à ce massacre, qui sont les conditions mêmes de leur existence : les petits anéantis par les gros; les faibles écrasés par les forts : tous ayant des armes différentes, et en usant sans pitié. Poisons subtils, dards acérés, dents aiguës, ruses, fourberies, cruautés inlassables qu'aucune clémence ne vient adoucir. Chaque mousse de la forêt, chaque pierre du rivage abrite des êtres conspirant la mort de l'être voisin. Ces batailles épiques et minuscules constituent la vie dans la nature. Car du conflit de tous ces êtres résulte la survivance des plus forts, de ceux qui sont le mieux armés pour la lutte. Les faibles périssent, les forts triomphent, pour le progrès et le perfectionnement delà race.
Et alors, avec toute l'ardeur des néophytes de la science, on vient nous dire : « La guerre entre les hommes n'est qu'un cas particulier de la guerre entre les êtres. C'est un phénomène biologique contre lequel nos volontés et nos efforts ne pourront rien. 11 y a lutte perpétuelle entre tous les êtres vivants; de même il doit y avoir lutte entre les hommes. » Et M. Maurice Spronck, dans l'argumentation publique contradictoire que nous eûmes sur le sujet, ajoutait avec une emphase un peu naïve : « La théorie de la guerre nécessaire est une théorie scientifique; car la guerre est la loi même de la vie. »
Voilà la science terriblement compromise. Heureusement elle est au-dessus de ces singulières conclusions.
Un savant géologue américain, Lester Ward, [Pure Sociology) a soutenu une idée analogue. Mais Lester Ward ne prétend pas que la guerre soit encore nécessaire aujourd'hui; il dit seulement qu'elle le fut jadis aux temps préhistoriques, et même aux temps historiques. « La guerre, dit-il (p. 238), a été la condition principale et dominante du progrès de l'humanité . Quand les races cessent de lutter, le progrès s'arrête. »
En somme, pour M. Spronck, comme pour Lester Ward, l' application de la loi de Darwin aux luttes entre sociétés humaines conduit non seulement à la nécessité, mais à l'utilité de la guerre.
Remarquons en passant que cet argument ressemble terriblement au fameux argument de Hegel sur la fatalité historique et le triomphe du plus fort. Par cela seul qu'un peuple a vaincu, il était le meilleur. C'est là un fait objectif, dit à peu près Hegel, contre lequel tous les phénomènes de conscience et de justice, phénomènes subjectifs négligeables, ne peuvent prévaloir.
Mais de pareilles objections ne sont pas très redoutables, et, comme le dit J. Novikoff {La justice et r expansion de la vie y p. 323), les arguments qu'on peut invoquer contre elles se présentent en nombre tellement considérable qu'on est véritablement embarrassé pour choisir.
Les soi-disant darwinistes de la sociologie font une confusion absolue, radicale, irrémédiable, entre la lutte des individus et la lutte des sociétés. Si Ton veut nous ramener à la lutte pour la vie, telle qu'elle existe chez les animaux, alors qu'on nous présente les hommes luttant entre eux, homme contre homme, chef de famille peut-être contre chef de famille, à la manière du sanglier qui défend ses petits ; mais qu'on ne vienne pas
nous parler de sociétés animales luttant les unes contre les autres; car il n'y arien de tel dans la nature. Voici un groupement de cent millions d'hommes, les Russes, en conflit armé avec un groupement de quarante millions d'hommes, les Japonais. Quelle analogie va-t-on trouver entre ce gigantesque combat et ce qui se passe chez les animaux? Si Ton cherchait une comparaison entre la lutte pour la vie chez les hommes et chez les botes, on la trouverait peut-être dans le combat, à coups de couteau, qui s'engage, pour une drôlesse, entre deux souteneurs au fond d'un bouge. Ala rigueur on pourrait soutenir que là est l'image de la lutte pour la vie. Mais trouvera-t-on quelque analogie entre la bataille de Moukden, où huit cent mille hommes sont engagés pour une œuvre qu'aucun des combattants de part et d'autre ne peut comprendre, et la lutte de deux squales qui s'arrachent une proie, de deux cerfs qui se battent pour une biche, de deux ours qui se disputent la possession de leur caverne, de deux mâtins qui se déchirent pour un débri de victuaille?
La Bruyère a écrit sur la folie de la guerre une page admirable, souvent citée, mais qu'il faut citer encore; car jamais peut-être la folie et la monstruosité de la guerre n'ont été si énergiquement représentées.
« Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine et qu'après avoir miaulé tout leur saoul , ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres et ont joué ensemble de la dent et de la griffe, que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dixmillechats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez vous pas : « Voilà le plus abo- « minable sabbat dont on ait jamais ouï parler! » Et si les loups en faisaient de même, quels hurlements, quelle boucherie! »
Mais La Bruyère savait fort bien que ni les chats, ni les loups ne sont assez stupides pour se battre ainsi par milliers. Deux chats s'entregriffent; deux loups s'entremordent. Voilà la lutte pour la vie; et non des groupements par milliers et par milliers de chats ou de loups, réunis en sociétés ennemies. Nulle part dans la nature il n'y a de groupements sociaux où s'engage la guerre. Ou plutôt il y a une exception à cette loi générale. Parfois, très rarement, il se fait des combats entre sociétés de fourmis. Certaine fourmilière part en guerre pour envahirune autre fourmilière, et il se livre alors de rudes batailles, où les deux partis déploient un acharnement féroce.
De sorte que les amis de la guerre, pour trouver des exemples à l'appui de leur thèse dans la vie animale, sont forcés d'aller chercher leur modèle dans les fourmilières. C'est la morale des fourmis qu'ils nous proposent : ce sont les mœurs des fourmis (et de certaines rares espèces seulement) qu'ils nous conseillent de suivre, et ils font litière de tous les exemples que nous donnent les autres êtres vivants.
Vraiment les néo-darwinistes ne sont pas bien sérieux, et il nous sera permis, sans grand dommage, de négliger les mœurs des fourmis batailleuses. C'est un curieux chapitre de zoologie : ce n'est pas un précepte de morale. Donc il faut reconnaître qu'il n'y a rien dans la nature qui ressemble à la guerre, telle qu'elle existe entre humains.
Mais je vais plus loin. Même si Ton pouvait, contre toute vraisemblance, établir que les guerres humaines sont analogues aux combats d'animal à animal; ce ne serait qu'un bien pauvre argument. En effet il semble que l'état social — ce qu'on appelle la civilisation — consiste précisément à modifier certaines barbares conditions de l'état de nature.
Veut-on nous faire revenir à l'état naturel? Pas de vêtements. Pas de cuisson des aliments. Pas de feu.
Ou bien — quoique je ne suppose pas que nos contradicteurs poussent la logique jusque là, — veut-on réhabiliter l'inceste sous prétexte que l'inceste est loi naturelle; l'écrasement des faibles par les forts, sous prétexte que, d'après Darwin (pauvre Darwin, innocent de toutes ces sottises qu'on lui prête!) dans la nature les faibles sont écrasés par les forts ?
Quand un crime est commis par un animal contre un animal de son espèce, ou contre une proie, il en profite et ne s'en porte que mieux. La société proscrit l'assassinat.
La civilisation consiste essentiellement dans la suppression de ces violences, attentats, crimes commis par l'individu. Contre un assassin la société tout entière s'arme pour punir. Il y a un droit, des lois, une police, une justice. Même l'organisation de cette justice est devenue la base de tout état social.
Les hommes sont en effet arrivés à ceci, qui doit être regardé par les amis du régime de nature comme un résultat presque surnaturel et touchant au miracle, que, dans un grand pays, quarante millions d'hommes, ayant des intérêts puissants qui sont opposés, des passions violentes qui sont contraires, peuvent vivre ensemble sans qu'il y ait des cadavres au détour de chaque sentier, un incendie dans chaque maison, un attentat sur chaque parcelle du territoire, à chaque minute de la journée. Si ce problème de faire vivre sans trop de meurtres quarante millions d'individus a été résolu, en dépit de la loi de nature qui veut que l'homme soit un loup pour l'homme, combien ne serat-il pas plus facile de concilier entre elles trois ou quatre grandes nations?
Si la loi de nature devait être la règle, il n'y aurait
pas de société ; l'espèce humaine serait livrée à la pure anarchie : chaque individu n'obéissant qu'à son caprice, écrasant les autres, s'il est le plus fort ; écrasé par les autres, s'il est le plus faible. Or cet état d'anarchie, que la civilisation a fait disparaître entre les individus par l'institution dune police et de tribunaux, persiste encore entre les nations. *
C'est la force brutale qui décide, et non le droit; et le fait est d'une si éclatante évidence qu'on s'étonne de le voir contesté. Autant nous avons fait de progrès quant aux relations individuelles entre citoyens d'un môme pays, autant nous sommes restés des barbares quant aux relations internationales.
Et, si l'on objecte que la lutte entre les nations n'est que le développement de l'état naturel, comment peuton expliquer toutes ces transformations de l'état naturel en un état social, bien différent : protection des faibles, châtiment des coupables, punition de l'inceste, du vol et de l'assassinat. Les bêtes ne possèdent rien d'analogue à notre droit civil ou à notre droit criminel. Et on veut faire nous retourner à cette bestialité !
Nous n'avons pas de droit international : voilà le mal dont souffrent les sociétés humaines. Cependant un tel mal pourrait être victorieusement combattu; car l'institution d'un droit international est mille fois plus facile que ne le fut l'organisation d'une société hiérarchique et policée, où la famille, la propriété et la personne humaine ont été protégées par tant de garanties.
En réalité l'opinion que la nature humaine rend inéluctable la guerre entre les hommes n'a rien de scientifique; car la guerre entre nations est une invention sociale, et non un phénomène naturel. Ce qui est conforme à l'état de nature, c'est la guerre entre les
individus, d'homme à homme, de famille à famille peutêtre. Mais les sociétés humaines, en se constituant, ont eu pour premier objet de faire cesser ces guerres individuelles et familiales. Elles ont réussi. On n'a donc pas le droitd'invoquerje ne sais quelle fatalité psychologique, puisque la police établie par toute société civilisée a pu triompher des instincts belliqueux de l'homme, et consacrer, par la paix entre les personnes, la souveraineté du droit.
La constitution d'une immense agglomération d'hommes, comme la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, n'a aucun rapport avec ce qui est l'état naturel. Aussi, pour les relations de ces groupements entre eux, ne peut-on parler d'état naturel, puisque rien n'est plus contraire à la nature de l'homme que ces immenses machines policées, qui n'ont rien d'analogue dans les sociétés animales.
Il n'existe, dans la vie animale, aucune trace de cette grande chose que l'homme appelle la justice. C'est là une conception tout humaine, anti-naturelle à coup sûr, mais que, pourtant, je ne sacrifierais pas volontiers, car elle crée entre les animaux et nous une différence essentielle. Elle fait de nous des êtres ayant la notion du bien et du mal ; tandis que chez les animaux il n'y a ni bien ni mal. Ils sont amoraux, suivant un barbarisme consacré.
Or c'est à cela que les amis de la guerre aboutissent. Ordre naturel ; écrasement des faibles ; triomphe de la force ; guerre ; voilà l'idéal qu'ils nous proposent. Mais ils sont inconséquents ; car ils ne poussent pas la logi* que jusqu'à nous faire tuer nos vieux parents cassés par l'âge, et noyer les enfants débiles ; et ils ne nous recommandent pas le grand principe, très animal et universel, de l'inceste, ni celui de l'assassinat individuel, excellent procédé animal, quand on est le plus fort.
D'ailleurs leurs sophismes seront sans écho ; car cette théorie soi-disant scientifique de la guerre, c'est tout simplement la négation de la science, qui est,par essence, civilisatrice ; c'est le retour aux âges préhistoriques, avec l'aggravation d'une savante et compliquée organisalion de la guerre.
Qu'il y ait luttes scientifiques, sociales, industrielles, entre les sociétés humaines, réunies en vastes groupements qu'on appelle nations, assurément. Que ces luttes puissent être assimilées à la lutte pour la vie dans le règne animal, nous n'en disconvenons pas. Mais, du moment que les hommes, quittant l'état d'animalité, se sont constitués en sociétés, et en sociétés civilisées, il est évident que leurs luttes doivent avoir un autre caractère que la lutte brutale, par la force, d'animal à animal, d'homme à homme. Or la guerre n'est qu'un des multiples moyens de lutte, et le plus barbare, et le plus bête ; barbare, parce que tous les instincts de cruauté sont réveillés par la guerre ; bête, parce que la guerre consacre la destruction de richesses longuement et patiemment accumulées.
Les luttes économiques ont, elles aussi, leurs champs de bataille et leurs victimes; nous ne l'ignorons pas. Même nous ne voyons nullement apparaître cet âge d'or idyllique dont nos adversaires nous reprochent de faire usage. Non ! Mille fois non ! Même quand il n'y aura plus de guerres à coups de canon, il y aura encore des guerres à coups de tarifs, par lesquelles des milliers d'individus peuvent être réduits à la misère.
Mais les guerres à main armée ne suppriment nullement les guerres de tarifs : elles se superposent, voilà tout I c'est mal sur mai ; fléau sur fléau. Une grande bataille n'a pas d'autre conséquence que d'amener l'écrasement du plus faible, son anéantissement,
sans profit pour personne, tandis que, dans les guerres de tarifs, le parti qui triomphe, c'est celui qui fabrique le mieux, et qui réalise un progrès.
Donc, à supposer qu'on admette la nécessité de luttes pour le progrès des sociétés, comme il y a luttes animales pour le progrès des races, c'est aux luttes économiques qu'il faut penser. Celles-là sont vraiment de nature à établir le triomphe du meilleur, dans le sens humain du mot, c'est-à-dire du plus intelligent, du plus laborieux, du plus inventif.
Les partisans des guerres coloniales ont imaginé tout récemment une autre forme de la lutte pour la vie : la guerre pour l 'expansion. Ils ont prétendu que certains peuples, à l'étroit dans leurs frontières, avaient besoin de s'étendre, de s'épanouir, et que c'était là l'image sociale du struggle for life.
De là nécessité de guerres coloniales et de conquêtes pour permettre, àdes hommes, qui veulent vivre, d'avoir du terrain et de l'espace. Le Japon a joint l'exemple au précepte, et une des raisons invoquées pour justifier la guerre par lui déclarée à la Russie, c'est qu'il ne pouvait plus trouver sa subsistance dans le territoire limité de ses. îles.
Historiquement cette allégation ne peut pas se soutenir : car, si le Japon a déclaré la guerre, c'a été pour prendre sa revanche du traité de Simonosaki (il avait cependant acquis Formose !). Mais nous n'insistons pas sur le côté historique. Nous allons voir si la doctrine japonaise, formulée nettement, peut se soutenir. «Nous faisons la guerre, parce que nous sommes à l'étroit dans nos territoires .»
D'abord, il faudrait justifier qu'on est à l'étroit, et qu'on ne peut pas vivre. Or pour le Japon cette condition n'existe pas. Voici des chiffres exprimant la den-
site de la population (en milliers d'habitants par kilomètre carré) :
Densité.
Saxe 280
Belgique 237
Java 218
Bengale 191
Inde N.-Ouest. . . 179
Pays-Bas 164
Grande-Bretagne . 132
Italie ...... 116
Japon 116
Allemagne .... 104
France 74
La densité de la population n'est donc pas plus grande au Japon qu'en Italie.
Elle est moitié moindre qu'en Belgique, en Saxe, à Java. Que dirions-nous si les Italiens envahissaient la France, et l'Allemagne, et l'Espagne, sous prétexte que la densité de la population y est moindre?
Au cas où la population est surabondante, elle émigré. Ou bien, comme en Belgique, en Saxe, et en Grande-Bretagne, elle suractive la production industrielle, ce qui lui permet de fabriquer des objets avec lesquels du pain peut être acheté.
Même en n'admettant ni l'émigration, ni la suracti- I
vite industrielle, le sol du Japon pourrait nourrir la population, de densité moyenne, qui y vit, puisque nous voyons 150 millions d'habitants, trois fois la population du Japon, habiter des régions (Bengale et région N.-O.) qui n'ont que deux fois la superficie du Japon.
Un peuple qui a un excédent de population relativement à son sol, — et tel n'est pas le cas du Japon — ne peut justifier une guerre en prétendant qu'il est à l'étroit. A ce compte le chef d'une nombreuse famille, logé dans un petit appartement, aurait le droit d'envahir
à main armée l'appartement de son voisin, en alléguant que son voisin a plus de place et moins d'enfants.
D'autant plus que l'émigration n'est pas interdite. Si les Japonais ne pouvaient vivre dans leurs trop petites îles, s'ils avaient absolument besoin de la Corée, que n'y allaient-ils, pacifiquement, honnêtement, comme colons, commerçants, ouvriers, laboureurs. De fait ils n'y allaient guère ; car, en cette Corée qu'ils ont conquise par les armes, ils n'émigraient pas, ou à peine. On comptait en Corée 29.000 Japonais avant la guerre, soit dans la proportion de 1 pour 200 Coréens. Si le besoin d'immigration, .et non de conquête, était si urgent, pourquoi pas l'immigration? La petite Belgique envoie en France 400.000 de ses nationaux. Or, si le besoin d'émigration était réel, le grand Japon eût envoyé dans la Corée, dont il avait besoin pour vivre, plus de 29.000 émigrants.
La lutte pour la vie est un mot dont on se sert pour masquer la soif de conquête, la kilométrite, que mon ami Novikoff a si plaisamment raillée. Pour vivre, les individus n'ont pas besoin que leur gouvernement national, apportant monnaies, timbres poste, douanes et tribunaux, les ait précédés avec canons et mitrailleuses dans les lieux où ils pensent trouver des ressources pour vivre. Monstrueuse idée que celle d'une colonisation nécessairement précédée par la conquête. Car toute conquête militaire n'a rien à faire avec le droit à la vie des individus, ni avec la lutte pour la vie entre les nations. Actuellement aucun pays n'est fermé aux immigrants (sauf peut-être les États-Unis d'Amérique aux Chinois). Alors ceux qui ne veulent pas être immigrants, mais conquérants, ne peuvent pas se réclamer du droit à la vie, mais du droit à la conquête, c'est-à-dire une folie humaine, et non un instinct animal.
Ajoutons — car l'aveuglement belliqueux rend cette remarque bien nécessaire — que le système guerrier est d'assez médiocre efficacité pour assurer la vie et la richesse des populations auxquelles on veut assurer les débouchés qui leur manquaient. En fait de débouchés, c'est surtout dans les cimetières de Moukden et de Port-Arthur que les Japonais en ont jusque à présent trouvé. Quanta l'opération commerciale, les quinze milliards disparus en frais de guerre, et que la contribution de guerre ne remboursera certainement pas, représentent une tellesommeque le gouvernement japonais aurait pu, pour ce prix, acheter la Corée, la Mandchourie, et une bonne partie de la Sibérie !
Le droit à la vie des peuples qui étouffent dans leur frontière est donc un mot savant pour décorer l'ambition des .gouvernements. Gela n'a rien à faire avec la loi de Darwin.
D'autant plus que la guerre fait le contraire de la sélection. C'est de la sélection à rebours, qui tue les meilleurs et laisse vivre les pires.
Dans la nature, quand deux animaux luttent entre eux, c'est le plus vaillant qui survit. La maladie frappe les faibles ; ce sont les plus courageux et les plus vigoureux qui persistent pour perpétuer la race des courageux et des vigoureux. Mais l'état de guerre entre les hommes, au lieu de faire survivre les braves, fait survivre les poltrons ; il produit donc une vraie contresélection, et il conduit à l'appauvrissement de la race.
D'abord les malades et les débiles sont exemptés de service. Infirmes, sourds-muets, borgnes, aveugles, manchots, culs-de-jatte, becs-de-lièvre, rachitiques, scrofuleux, déments, aliénés, idiots, ramollis et impotents, sont fortement protégés par les lois militaires ; et nul de ces infortunés ne risque de périr sur le
champ de bataille. On les réserve et on les préserve. Ceux qu'on a choisis pour disparaître, ce sont les plus dispos, les mieux portants. Les jeunes gens robusles qui sont l'espoir des générations futures, voilà ceux qu'on déclare bons pour le service et pour la mort.
Napoléon, le soir d'une bataille, contemplant les cadavres que sa folie avait entassés, disait cyniquement: « Une nuit de Paris réparera tout cela ! » Mais la mort, conduite par lui, avait prélevé les meilleurs de nos jeunes hommes.
Sur le champ de bataille, ce sont toujours les mômes qui se font tuer, suivant une parole célèbre. De fait, les poltrons se dissimulent au moment du danger; et, pour une expédition périlleuse, ce sont les meilleurs qui se proposent. Aussi peut-on affirmer que la proportion des braves est, le soir de la bataille, plus grande parmi les morts et les blessés que parmi ceux qui ne sont pas atteints.
Ce qui est vai pour une bataille est plus vrai encore pour la longue série de batailles qui constitue une grande guerre, 6i bien qu'après une campagne, parmi les soldats qui rentrent au foyer sans blessures, il y a proportionnellement moins d'hommes énergiques et braves que parmi ceux qui ont été tués ou blessés.
Au point de vue biologique, les longues et grandes guerres épuisent un peuple, et le conduisent à une vraie dégénérescence. Car finalement, comme dans la période des massacres napoléoniens, de 1798 à 1815, toute la population valide a fini par être enfouie dans les champs de bataille, et il n'est plus resté que les débiles, les infirmes et les poltrons pour perfectionner la race.
C'est là un des plus graves maux de la guerre, parmi les maux innombrables qu'elle entraîne.
Dirai-je enfin qu'en temps de paix, dans cette sinis-
tre paix qui est la préparation à la guerre, la syphilis, l'alcoolisme et la tuberculose, conséquences inévitables de toute agglomération humaine et de toute institution militaire, n'ont pas de précieux avantages au point de vue des générations à venir?
En un mot la guerre est un moyen sûr pour abâtardir la race.
C'est exactement comme si Ton choisissait les meilleurs des jeunes gens, les plus grands (1), les mieux faits, les plus braves, pour les sacrifier avant qu'ils aient pu avoir des enfants.
Il est vrai que M. Spronck a pu en réponse fournir un argument bien comique. // reste les femmes, m'at-il dit. Je le reconnais : et il est fort heureux que la sélection guerrière ne se soit pas encore exercée sur les femmes; car alors la race eût été perdue sans ressource, il ne serait plus resté que nabots et naines; bègues et bossues; bancales et borgnes; culs de jatte et idiotes. Oui! M. Spronck a raison: il reste les femmes. Encore faut-il qu'elles se contentent de ceux que la guerre a épargnés ; et, après une série de longues et grandes batailles, le lot est assez piteux.
Rien n'est donc plus étranger à la science que cet étonnant axiome : la loi de la guerre est une loi scientifique. Le philosophe qui a le mieux compris, dans une vaste synthèse, la théorie de l'évolution, et qui l'a appliquée aux sociétés humaines, Herbert Spencer, a montré que la loi de l'évolution humaine aboutissait forcément à la paix; que la paix absolue entre les hommes était la déduction logique et implacable de la loi de l'évolution.
(1) On sait qu'après les guerres napoléoniennes en France le niveau moyen de la taille s'est notablement abaissé. 11 n'était en effet resté pour les générations suivantes que les hommes de toute petite taille ; les autres avaient été versés dans les régiments.
Nous pouvons conclure que l'argument biologique, — assimilation de la guerre à la sélection naturelle — n'a aucune portée, et qu'il se retourne cruellement contre ceux qui l'ont émis.
Il est aussi des objections métaphysiques; si tant est qu'on puisse appeler métaphysiciens, des humoristes comme J. de Maistre et Proudhon.
Avant eux il faut nommer un métaphysicien plus souvent cité, et d'autant plus célèbre qu'on le connaît moins, Hegel.
Hegel soutient le principe de la fatalité des événements historiques; en y ajoutant cet axiome, que la guerre consacre le triomphedu meilleur. Deux peuples sont en conflit. C'est le plus vertueux, le plus civilisé, le plus courageux, le mieux préparé qui est vainqueur. Donc la guerre assure la victoire à celui qui est en progrès, et, par cela môme, elle est un instrument de progrès.
Il y a là deux affirmations qu'il faut distinguer.
Si les événements avaient une fatalité historique, toute discussion serait inutile, et notre impuissance, proclamée d'avance, rendrait ridicule toute argumentation. Mais ce débat nous mènerait trop loin, et il vaut mieux supposer, comme cela est vraisemblable, que chaque individu peut quelque chose dans l'univers et dans l'Etat, que l'opinion publique n'est pas livrée aveuglément à la fatalité d'événements qui se succèdent ; qu'elle peut être dirigée, modifiée, éclairée; que l'éducation d'une nation par les discours, les livres, l'école, n'est pas impossible; partant, que les nations peuvent, dans une certaine mesure, disposer de leur sort, et que chaque citoyen exerce sa petite influence sur la direction des destinées nationales.
Nous nous en tiendrons là : car l'hypothèse d'une fatalité historique inéluctable nous enlèverait toute responsabilité, et nous réduirait tous, opposants et partisans, au silence. Heureusement rien n'est plus faux que cette soi-disant fatalité. L'idée que nous ne pouvons rien sur les choses est absurde au point de vue moral. En outre elle est contraire à la réalité des faits chaque jour observés : nous ne sommes pas seulement spectateurs des événements qui se passent, mais encore acteurs, par conséquent capables de diriger, chacun dans l'humble sphère de notre influence, lamarche des choses. L'action universelle n'est que la somme des multiples actions individuelles.
Quant à la seconde objection de Hegel, le triomphe du meilleur, très analogue à la théorie de Darwin sur la survivance du plus apte, elle n'est guère applicable aux luttes guerrières entre nations civilisées.
Tout d'abord parce qu'il y a de petites nations qui seraient forcément anéanties si la puissance guerrière était la mesure du progrès.
L'Allemagne est un bien plus grand peuple que le Danemark. Donc, que l'Allemagne soit en lutte armée avec le Danemark — on sait que ce n'est pas une hypothèse, mais un fait historique trop réel — et l'issue de la lutte n'est pas douteuse. Il serait absurde de conclure de la défaite des Danois qu'ils furent inférieurs, comme moralité, comme intelligence, comme courage, aux Allemands. C'est le nombre qui a fait la victoire. Le succès s'est mis du côté des gros bataillons.
En effet, ce n'est pas le triomphe du meilleur qui résulte de la guerre, c'est le triomphé du plus fort. Et cela est bien différent.
Le triomphe échoit aussi à celui qui est favorisé par le hasard.
Dans un duel, celui qui tue son adversaire, c'est tantôt
le plus fort, tantôt le plus heureux. La justice, le boa droit n'ont rien à faire avec le succès. Même le plus habile et le plus courageux n'est pas toujours assuré de vaincre. Ainsi qu'en un duel le hasard a un grand rôle, effrayant, dans les batailles. Que d'imprévues circonstances pour déranger les plans les mieux concertés! Admettons môme que le hasard ne compte pas.
Voici deux armées en présence, inégales, parce qu'elles représentent, Tune, une nation guerrière ; l'autre, une nation pacifique. Ces deux armées sont de puissance militaire très différente; mais je ne vois pas pourquoi la nation la moins belliqueuse devra être déclarée inférieure à l'autre. Imaginons un instant que, pour une raison quelconque, la France ait tellement développé sa puissance militaire que tout le reste a été par elle effacé, négligé, oublié, tandis qu'en retour l'Allemagne, ayant foi en l'avenir, aura tourné toute son énergie vers le commerce, l'industrie, la science et les arts de la paix.
En quoi la victoire des armées françaises affirmeraitelle l'infériorité morale des Allemands?
Conclure de la supériorité militaire, sur un ou plusieurs champs de bataille, à la supériorité intellectuelle, ou morale, ou industrielle, ce serait tout aussi absurde que de me regarder comme moralement ou intellectuellement inférieur à tel duelliste, habile au pistolet ou à l'épée, parce que je m'entends mal au maniement de ces armes.
Le soi-disant triomphe du meilleur est une excuse que le vainqueur donne à sa brutalité.
Et puis ce mot de meilleure et de plus morale, appliqué à une nation, me paraît vide de sens. On peut dire que partout la civilisation et la moralité sont aujourd'hui à peu près les mêmes : Angleterre, France, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie, États-Unis, ces six grandes nations sont, à quelques nuances près, égales.
(Je ne parle pas de la Russie, puissance presque asiatique, dont la civilisation, dans la grande masse de la population, est encore rudimentaire.) Si donc un conflit survenait entre deux de ces nations, ce serait uniquement la plus savante organisation militaire qui assurerait la victoire. Mais je n'en conclurais pas à la supériorité morale de celle-ci sur celle-là. La France a été vaincue par l'Allemagne en 1870-1871. Cela ne prouve que la défectuosité de son armée, comme la victoire des Français eût prouvé l'infériorité de l'armée allemande. Quel non-sens que de vouloir déduire, d'une victoire ou d'une série de victoires, une infériorité ou une supériorité autres que l'infériorité ou la supériorité militaires!
S'il en était ainsi, on classerait les peuples uniquement par leur puissance militaire, et on mettrait au dernier rang les Danois et les Norvégiens, parce que leurs armées sont peu nombreuses!
La question est un peu autre quand il s'agit de guerres entre pays de civilisations absolument différentes. Dans ce cas, il est clair que le pays le plus civilisé finit par triompher, car il a des ressources que l'autre ne peut employer. Les armes sont devenues si perfectionnées que, devant des canons et des fusils de portée supérieure, il n'y a pas de courage individuel qui tienne. Ce qui décidera la victoire, ce sera le meilleur armement.
Une forte organisation militaire est compatible avec une civilisation très fruste. L'exemple de la guerre entre la Russie et le Japon est là pour le prouver. Les Japonais ont mis moins d'un demi-siècle à prendre tous les dehors de nos civilisations européennes. Ils ont adopté nos armes, et alors ils sont devenus une puissance militaire formidable. Pourtant on ne me fera pas avouer que ces triomphes des Japonais constituent une preuve
de la supériorité de la race jaune sur la race blanche.
Ainsi, au point de vue de la lutte entre deux nations, le principe de Hegel ne signifie rien qu'un truisme vide de sens. La guerre consacre le triomphe du plus fort, ce qui est évident par soi. Mais le plus fort à la guerre, ce n'est pas le meilleur ; c'est le plus nombreux, le mieux armé, le mieux préparé, le mieux favorisé par le hasard.
Dépouillé de tous les nuages métaphysiques dans lesquels une pensée obscure s'enveloppe, Fargument de Hegel revient à dire que celai qui est le plus fort est le plus fort; et toute sa dialectique repose sur cette erreur évidente que le plus fort est le meilleur.
Eh bien! si pauvre que soit le raisonnement de Hegel, il fait assez bonne apparence ejicore, à côté des pochades de J. de Maistre. Elles sont assez intéressantes pour être citées [Soirées de Saint Pétersbourg, t. II. passim).
« L'homme étant donné avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement. .. Donc la guerre est divine... Elle est divine par ses conséquences, car qui pourrait douter que la 'mort trouvée dans les combats n'ait de grand privilèges?... La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne et dans l'attrait non moins inexplicable qui nous y porte... La guerre est divine dans la protection accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux qui sont rarement frappés dans les combats, et seulement lorsque leur mission est remplie. La guerre est divine par la manière dont elle se déclare... au moment précis amené parles hommes et prescrit par la justice; Dieu s'avance pour venger l'iniquité que les habitants du monde ont commise contre lui. La guerre est divine
dans ses résultats, qui échappent absolument aux spéculations de la raison humaine. La guerre est divine par l'indispensable force qui en détermine les succès. Rien dans ce monde ne dépend plus immédiatement de Dieu que la guerre, et il aime à s'appeler le Dieu de la guerre ; c'est donc avec grande raison que les nations chrétiennes sont convenues tacitement, lorsque leurs armes ont été heureuses, d'exprimer leur reconnaissance envers le Dieu des armées par un Te Deum. »
On ne s'attendra pas à ce que nous discutions ici point par point ces hardis paradoxes. Ils se réfutent deux-mêmes, par leur simple énoncé.
11 convient pourtant de signaler l'aveu échappé à J. de Maistre: car il dit à peu près ceci: « La guerre est tellement cruelle, tellement inutile, tellement funeste, tellement contraire à tout ce qui est notre intérêt et notre idéal, qu'elle n'est certainement pas d'invention humaine. Livré à ses propres forces et à ses propres idées, l'homme eût été incapable d'inventer une machiue qui lui fait autant de mal. L'absurdité de la guerre en fait quelque chose de divin. » Le reste de l'argumentation n'est qu'une audacieuse ineptie, et, si de pareilles folies n'étaient pas rehaussées par un style éblouissant, il n'en resterait pas plus de trace que de toutes les sottises des écrivains oubliés par l'histoire.
La guerre donne une mort qui conduit à des destinées meilleures! Les pauvres conscrits qui tombent, sous la mitraille, comme des épis sous la faux du moissonneur, comprendraient mal cette prétentieuse mystique, et nous laissons aux successeurs de J. de Maistre le soin de la leur expliquer»
La guerre divine par la gloire! Hélas oui! mais ce n'est pas à l'honneur du bon sens des hommes.
Et quant à la protection accordée aux grands capitaines, combien de grands capitaines inconnus sont
morts, n'étant encore que simples soldats. Quanta ceux qui ont échappé aux batailles de leur jeunesse, ils deviennent prudents avec l'âge, et les vieux conquérants, quand ils commandent de grandes tueries, sont devenus aussi ménagers de leur précieuse vie que prodigues de la négligeable vie des autres.
Enfin, dit J. de Maistre, la guerre est divine par la manière dont elle se déclare. Le coup d'éventail du dey d'Alger, la falsification d'un télégramme par Bismarck, ou les créances Jecker, voilà les moyens louches que le Tout-Puissant emploie pour réaliser sa volonté ! J. de Maistre n'en eût pas été troublé. Même, sachant que Dieu préside à la guerre, il trouve tout naturel qu'on lui rende après victoire hommage par un Te Deum. Cependant l'embarras doit être grand pour Dieu quand la victoire est indécise: car, dans l'un et l'autre camp, on chante un Te Deum. Lequel est Le bon? Lequel est le plus agréable au Dieu des armées?
Vraiment toute cette apologie de la guerre est bien près d'être une apologie de la paix.
De J. de Maistre à Proudhon la chute n'est pas moindre que de Hegel à J. de Maistre. Il serait peu sage de discuter à fond les insanités que Proudhon, en deux indigestes volumes, a amassées en faveur de la guerre. Ce Proddhon, qui en 1848 a eu son heure de célébrité, et fut pendant quelques mois la terreur de la bourgeoisie, est bel et bien, en 18SS, devenu un aliéné, comme en témoigne son ouvrage sur la guerre. S'il n'est pas fou à lier ou à enfermer, au moins doit-il être compté pour un de ces déséquilibrés que mon savant ami Lombroso a appelés mattoïdes, demi-fous.
On en jugera par l'extrait suivant :
« Salut à la guerre ! C'est par elle que l'homme, à peine sorti de la boue qui lui sert de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance. C'est sur le corps
d'un ennemi abattu qu'il fait son premier rêve de gloire et d'immortalité. Les loups, les lions ne se font pas entre eux la guerre. H y a longtemps qu'on a fait de cette remarque une satire contre notre espèce. Comment ne voit-on pas, au contraire, que là est le signe de notre grandeur? Si la nature avait fait de l'homme un animal industrieux et sociable, et point guerrier, l'homme serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes. »
Finalement, à la dernière page de cette longue divagation en deux volumes, après avoir essayé de prouver (?) que la guerre est bonne et juste, il termine par cette phrase étonnante, qui contredit tout ce qu'il vient d'avancer, et qui est d'ailleurs tout aussi délirante que le reste.
« Quelle que soit la décision des hommes, nous .pouvons être sans inquiétude sur les événements. Les hommes sont petits : il dépend d'eux, jusqu'à un certain point, de troubler le cours des choses. En le faisant, ils ne peuvent nuire qu'à eux-mêmes. L'humanité seule est grande; elle est infaillible. Or, je crois pouvoir le dire en son nom, l'humanité ne veut pas la guerre. »
Et voilà tout ce que les philosophes ont trouvé à dire en faveur de la guerre !
A côté des métaphysiciens il faut ranger les historiens : quelques-uns d'entre eux ont osé prétendre que la guerre était nécessaire au progrès. Récemment un journaliste anonyme émettait, dans le Journal des Débats, cette sentence lapidaire et absurde. « Toutes les grandes choses de l'histoire se sont faites par la guerre. » Notre grand Victor Hugo, ce même Victor Hugo, qui
déclarait un jour qu'il faut déshonorer la guerre, fanatisé par une brillante métaphore, n'a pas craint d'écrire : « Les batailles ne sont pas plus des plaies faites au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites à la terre. Depuis cinq mille ans, les moissons s'ébauchent par la charrue, et toutes les civilisations par la guerre. »
S'il en était vraiment ainsi, si la guerre était une condition du progrès humain, elle serait justifiée immédiatement. Quelque regrettables que soient les morts de quelques humains, ou les gaspillages de quelques richesses, si l'intérêt général de l'espèce l'exige, nul doute, et la guerre est bonne.
Or, jusqu'à présent, les guerres, civiles ou autres, ont été incessantes, de sorte qu'on est réduit à des conjectures, pour savoir comment eût évolué une humanité non belliqueuse. Car l'humanité a toujours été belliqueuse. Et rien de plus décevant que de se. demander ce qui serait arrivé si...
Pourtant, autant qu'il est permis de raisonner sur des hypothèses, il paraît bien que, si l'humanité a progressé, ce n'est pas par la guerre, mais malgré la guerre.
Les progrès humains sont ceux que les sciences, les industries, les lettres et les arts ont apportés. Les principales conquêtes du monde moderne, la découverte de l'Amérique, l'invention de l'imprimerie, la Réforme, la chimie, l'électricité, la télégraphie, les chemins de fer, la puissance de la vapeur, la théorie des microbes, le percement du canal de Suez, le suffrage universel, la liberté individuelle, la liberté de conscience, ne sont pas des conquêtes guerrières. Colomb, Gutemberg, Galilée, Luther, Lavoisier, Volta, Stephekson, Ampère, de Lesseps et Pasteur ont fécondé le monde par des œuvres de paix, et non par des œuvres de guerre.
Les conquêtes sociales mêmes ne sont pas des faits de guerre. La guerre a eu comme conséquences directes
le partage de la Pologne, l'asservissement de la Pinlande et de l'Alsace-Lorraine, et d'autres infamies. Pendant cent ans les Anglais ont ravagé le sol de France : la civilisation en a été retardée pour cent ans. Les longues guerres entre la maison d'Autriche et la maison de Bourbon ont accumulé dans toute l'Europe quantité de misères, mais sans aucun profit, ni pour les vainqueurs ni pour les vaincus. Les folles campagnes de Napoléon ont paralysé l'admirable élan de la Révolution française, et nul ne peut prévoir ce qu'eût pu accomplir l'immense énergie de nos pères, si elle n'avait été détournée au profit d'une insatiable personnalité. On croit pouvoir citer la guerre civile d'Amérique qui a eu pour conséquence l'abolition de l'esclavage; mais cette guerre civile n'a été en réalité qu'un accident. Elle n'était rien moins que nécessaire, et, si les États du Sud avaient cédé tout de suite, il n'y aurait pas eu ces inutiles massacres. Si la guerre d'Italie (1859) a eu pour conséquence la liberté de l'Italie, il ne faut pas oublier que l'asservissement de l'Italie résultait des guerres antérieures, et que, somme toute, c'a été la réparation par la guerre d'un état de choses que la guerre avait créé.
On ne peut guère s'aventurer à deviner ce qui serait advenu si tels ou tels faits n'avaient pas eu lieu. Mais, comme nous ne voyons dans aucun grand événement intellectuel l'influence de la guerre, comme les grands bienfaiteurs de l'homme l'ont été par des œuvres essentiellement pacifiques, comme les guerres emploient l'activité humaine à la destruction et non à la création, on a bien le droit de conclure que la conquête de la civilisation a été retardée par les guerres.
On ne veut pas dire par là qu'une victoire ne puisse
être heureuse par ses conséquences. Mais cette victoire est la condamnation même de la guerre, puisqu'il a fallu verser le sang pour défendre une cause sainte injustement menacée.
Les destinées de l'humanité eussent été bien différentes si les hordes de Xerxès n'avaient été arrêtées à Marathon et à Salamine. Ces deux nobles batailles, les plus belles de l'histoire, ont assuré la liberté du monde. Mais, au lieu de me faire aimer la guerre, elles me la font détester davantage encore, puisque le monde grec et la civilisation naissante ont failli périr sous le poids d'une guerre maudite. Valmy et Jemmapes ont sauvé la France et la Révolution ; mais le danger que la France a couru me fait davantage encore exécrer la guerre, et notamment cette guerre infâme que la coalition monarchique, en 1792, déchaîna contre la France.
On dit que les conquérants, Alexandre, César et Napoléon, ont apporté la civilisation avec la guerre. Voyons un peu ce qu'il faut en penser.
Alexandre conduit son armée jusqu'à l'Indus, ravageant tout, détruisant tout sur son passage. Pareil aux Rhamsès et aux Sésostris, il parcourt l'Asie en semant la dévastation, et en se faisant adorer comme un dieu. Il meurt, et toute cette grande machine se disloque, et ses lieutenants, devenus rois, finissent dans les pires abjections, sans que rien ne subsiste de toute cette folle équipée.
César soumet les Espagnes et les Gaules. Dans quels flots de sang, ses froids Commentaires nous le disent. Il a dompté la Gaule, comme les conquistadores Espagnols ont dompté l'Amérique, par des trahisons et des massacres. Sans lui la civilisation romaine aurait aussi bien pénétré dans toute la Gaule ; et le bienfait, s'il y a eu bienfait, fut inégal au crime.
Quant à Napoléon, son œuvre militaire a été non seulement stérile, mais néfaste. Avant lui la France était maîtresse de toute la rive gauche du Rhin. Des Républiques amies et alliées gravitaient autour de la République française. Les Français, dans toute l'Allemagne et dans toute l'Italie, étaient accueillis comme des libérateurs. Après lui ils ont été regardés comme des tyrans. Le nom français a été maudit. De ridicules monarchies ont été établies à côté de nous, et contre nous. Il a fallu perdre les provinces conquises par la Révolution et acquises à la liberté. Napoléon a retardé de plus de cent ans la marche du progrès dans le monde.
On peut, à l'extrême rigueur, soutenir le principe de la guerre civilisatrice, quand il s'agit d'imposer à des sauvages une civilisation supérieure . Cortès et Pizarre sont des êtres exécrables : César était d'une cruauté et d'une fourberie sans égales ; les Anglais dans l'Inde, les Français en Algérie, ont commis de très odieuses exactions, et toute cette histoire coloniale est rouge de sang. Mais, somme toute, sur ces ruines un régime moins barbare a été établi (je ne parle pas de la domination espagnole, qui a été atroce), de sorte que la civilisation générale a paru gagner à de pareilles guerres. Je crois bien que c'est une apparence, et qu'il n'y a eu guère de profit, matériel ou moral, à ces colonisations guerrières. Mais la discussion nous conduirait trop loin, s'il fallait étudier à fond cette grave question de savoir si le fait d'appartenir à une civilisation supérieure crée des droits à l'iniquité. Sous prétexte qu'une nation n'a ni le téléphone, ni la géométrie analytique, ni la vaccination obligatoire, est-il légitime de lui inoculer ces bienfaits à coups de canon ? Gela vaudrait la peine d'être approfondi. En toutcas, on ne peut appliquer ce raisonnement aux guerres entre Européens,
quand la civilisation est la même, et que le seul résultat de ces grandes tueries est un déplacement des frontières, ou moins encore, le remplacement d'un roi X... par un roi Y...
Si parfois la guerre a] pu sembler un instrument de progrès, c'est que les ennemis du progrès se sontarmés contre lui, et qu'il a dû se défendre.
Personne n'a jamais pensé à dire que les progrès n'ont pas eu de lutte armée à soutenir. A maintes reprises on a dirigé contre le progrès des armées chargées de soutenir les errements anciens, et d'arrêter les vérités naissantes, de sorte que, sous peine d'être écrasée, l'idée nouvelle doit, elle aussi, s'armer et se défendre. Mais ce n'est pas là une justification de la guerre. C'est plutôt une condamnation. Le progrès est combattu par la guerre ; il doit résister à la guerre, et il ne peut le faire que par la guerre ellemême.
Du reste, le plus souvent, il ne s'est pas agi de savoir qui triompherait, la vérité ou l'erreur, le progrès ou la réaction. Toujours, ou presque toujours, les causes des massacres guerriers ont été ridiculement mesquines. La fantaisie d'un empereur, le caprice d'une favorite, l'acquisition de quelques kilomètres carrés de territoire, surtout cette abstraction pleine de néant que les diplomates appellent l'équilibre européen, voilà quelles furent les causes des grandes guerres. Combien de pauvres diables ont pourri sur les champs de carnage, pour que la suprématie soit à un Plantagenet ou à un Capet, à un Habsbourg ou à un Bourbon ? pour permettre à un Joseph d'être roi d'Espagne, et à un Louis, roi de Hollande ?
Les choses de guerre ont, le plus souvent, un résultat nul. Il y a eu batailles, ruines, conquête. Quelques années après, nouvelles batailles, nouvelles ruines,
pour que le territoire conquis retourne à l'ancien maître. Somme toute, le résultat a été zéro. Très fréquemment les guerres aboutissent à cela. Après deux guerres successives, dont l'issue fut différente, l'état de chose ancien est revenu. 11 n'y a eu que quelques massacres de plus.
Par malheur il n'en est pas toujours ainsi. Il y a eu de grandes choses, faites par la guerre, qui ont persisté. Mais il n'y a pas là de quoi être bien fiers : car ce sont les grandes infamies de l'histoire ; l'esclavage de la Grèce, le partage de la Pologne, l'asservissement de l'Alsace-Lorraine, la conquête du Transvaal.
Donc les progrès de l'humanité ne doivent rien à la guerre : la civilisation a évolué malgré la guerre. Et c'est miracle que notre régime de militarisme et de sang ne l'ait pas davantage entravée.
Celle-là est fréquemment présentée ; et, comme elle prend le masque de la générosité, comme elle fait appel à des sentiments nobles, et qu'elle s'appuie sur d'antiques traditions, elle est, par les foules, avec faveur accueillie : ce qui ne signifie rien d'ailleurs au point de vue de la valeur qu'elle peut avoir.
Voici cette objection dans toute sa force, telle que de Moltke l'a présentée : « La guerre est sainte, d'institution divine : c'est une des lois sacrées du monde; elle entretient chez les hommes tous les grands, les nobles sentiments ; l'honneur, le désintéressement, la vertu, le courage, et les empêche de tomber dans un hideux matérialisme ! »
« L'homme est ainsi bâti, dit M. Millet (Rev. polit, et parlement, 10 Mai 1904, p. 279) qu'il ne fait de grandes choses qu'à la condition de mettre sa vie pour
enjeu. Dès qu'il se préfère lui-même à son idée ou à son rêve, il commence à déchoir. Quelle agriculture, quel commerce, quel génie même de l'invention remplaceront ces crises violentes, et parfois salutaires, où les cœurs battent à l'unisson, oùjes âmes vibrent à la voix d'un chef, où les volontés humaines portées à leur maximum de tension renversent tous les obstacles, s'élancentdansrinconnu,recu!entlesbornesdupossible, engagent un duel à mort contre la force d'inertie, et finissent par arracher du bloc informe de la pauvre humanité la figure radieuse du Dieu-Nation »... et, plus haut, il avait dit, copiant servilement la célèbre phrase de de Moltke : « Le monde, si par impossible il devenait complètement pacifique, ne tomberait-il pas dans une désolante monotonie et une irrémédiable médiocrité? »
M. Valbert avait dit, avant M. Millet, en termes à peu près semblables, mais avec moins de pathos, que, sans la guerre, le monde tomberait dans une dangereuse léthargie.
Renan a écrit ceci, en 1872, une année après la guerre franco-allemande. (Et c'est une sorte d'excuse)
« La guerre est une des conditions du progrès ; le coup de fouet qui empêche un pays de s'endormir, en forçant la médiocrité satisfaite à sortir de son apathie. Si la sottise, la négligence, la paresse et l'imprévoyance des Etats n'avaient pour conséquence de les faire battre, il est difficile de dire à quel degré d'abaissement pourrait descei*dre l'espèce humaine» Le jour où l'humanité deviendrait un grand empire romain pacifié n'ayant plus d'ennemis extérieurs, serait le jour où la moralité et l'intelligence courraient les plus grands dangers. » {Réf. intellectuelle et morale, 1872, III.)
Pourtant il n'était guère entiché de militarisme. N'a-t-il pas écrit plus tard, dans ses Souvenirs d'enfance:
« Si j'avais été condamné à être soldat, je me serais échappé de cet enfer par le suicide ou la désertion. » Et, de fait, il a échappé à une autre servitude, qui menaçait son libre esprit, par une sorte d'héroïque désertion dont il nous a fait connaître les singulièrement tragiques péripéties morales.
Je pourrais aussi citer une phrase extraordinaire de M. de Stengel, (ce même Stengel qui avait vanté la guerre, comme ayant fait progresser rapidement les sciences, et spécialement la chirurgie, axiome qui a tant séduit l'empereur Guillaume qu'il a aussitôt envoyé, pour cette conception civilisatrice, M. de Stengel comme délégué à la conférence de la Haye) : La guerre est pour les sociétés ce qu'un orage est dans la nature : elle purifie l'air.
Pour le dire en passant, si, après celte comparaison, on n'est pas irrémédiablement convaincu de l'excellence de la guerre, c'est qu'on est vraiment bien difficile.
Si je voulais être complet, et citer tous les auteurs qui se sont efforcés de donner des justifications au crime de la guerre, j'aurais une longue énumération à faire.
Dans son livre, d'admirable érudition, J. Lagorgette les mentionne, et c'est un étrange exposé. Je rapporterai seulement quelques axiomes de ces chevaliers du crime. On jugera.
La guerre punit, répare et relève. (Veuillot).
Je justifie, je préconise la guerre (E. Ollivier).
Une longue paix amollit les courages et corrompt les mœurs. Une guerre juste et honorable est, pour un État, l'exercice le plus salutaire. Si la guerre civile ressemble à la fièvre, l'étrangère peut se comparer à la douce chaleur engagée pour l'exercice. (Bacon).
L'action de la guerre sur le caractère du peuple est un des phénomènes les plus profitables au perfectionnement du genre humain, par suite de l'insuffisante stimulation des autres dangers. (Humboldt).
La guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées à coups d'épée et à coups de canon, et une bataille autre chose que le combat de Terreur et de la vérité. La victoire et la conquête ne sont pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille. Il faut applaudir à la guerre, et la glorifier. 11 n'y a pas une grande bataille qui ait tourné contre la civilisation. Le vaincu est toujours celui qui a mérité de l'être. (Cousin).
Une preuve que la guerre'est d'origine divine, c'est qu'elle fait jaillir de l'âme humaine deux de ses plus nobles sentiments: l'héroïsme chez ceux qui vont se battre, et, chez les autres, la charité (P. Bourg et).
La guerre seule pouvait établir dans la tribu la solidarité et le respect de l'autorité sans lesquels aucune société n'est possible ; elle fait partie intégrante de la santé sociale (G. Le Bon).
La guerre prouve non seulement la force de Dieu, mais sa magnificence (Slaten).
La guerre est pour tous les peuples un bain de santé, pour les peuples vieillissants un bain de Jouvence (Lasson).
11 est pas seulement absurde, mais immoral, de flétrir la guerre, qui est une nécessité pratique et théorique. La supprimer serait porter atteinte aux sentiments les plus sacrés de l'homme, et mutiler la nature humaine. Elle est un bienfait de l'humanité
(Treitschke).
La guerre peut en quelques années avancer le développement de l'État et du droit plus que des siècles d'existence paisible. Étant normale chez les Romains, elle fut l'école où ils devinrent grands. C'est une école éternelle de discipline où se trempe fortement le caractère (Lhering).
Les nations, qui pourrissent dans les antichambres et les boudoirs, se régénèrent sous la tente et dans les camps (De Bonald).
En somme toute cette rhétorique n'est que la paraphrase de cet axiome étonnant. — La guerre est une école de moralité.
A la rigueur on peut soutenir que la guerre développe le courage et l'énergie ; mais prétendre que c'est
une école de moralité, c'est soutenir qu'il est moral de tuer, de voler, de mentir. Peut-être quelque jour la morale du meurtre, du vol, et du mensonge sera-t-elle adoptée par l'humanité future. Mais actuellement, en 1907, il parait bien hardi de la défendre.
Quant au courage, c'est dans les guerres civiles, dans les guerres de religion, dans le banditisme des grands chemins qu'il est à son apogée, ce qui prouve que le courage n'est une vertu que lorsqu'il est consacré à une noble cause.
Tout récemment F. Brunetière a repris la même thèse, avec sa vaillance habituelle dans le paradoxe. Et on remarquera à ce propos avec quelle facilité des hommes de cabinet, qui n'ont rien de guerrier dans leurs mœurs, aiment à jouer au soldat, ou à jouer du soldat (comme on voudra). Plus ils sont pacifiques par leur vie de travail, de composition réfléchie et d'érudition, plus ils s'enflamment à l'idée de la guerre. Je pourrais citer maint autre écrivain, d'existence aussi pacifique que F. Brunetière, P. Bourget, A. de Vogue, H. Houssaye, R. Millet, qui s'éprennent pour la gloire des armes, à eux inaccessible, d'un brûlant et peu dangereux amour, très applaudi à l'Académie française.
Mais écoutons F. Brunetière : « Ce qu'on trouve au fond de toutes ces déclamations (celles des amis de la paix) trempées de larmes de tendresse, c'est la conviction profonde que la mort est le plus grand des maux, puisque la vie est le premier des biens. Mais ni l'un ni l'autre n'est vrai, pour l'honneur de l'humanité. Non, en vérité, la vie n'est pas le premier des biens... » Ailleurs il s'élève contre l'opinion de ceux qui accusent les militaristes et les militaires : « leur grand crime, d'après les pacifistes, serait précisément d'avoir attaché les idées de grandeur et de gloire, de
courage et d'héroïsme, de sacrifice et de vertu, de maîtrise et d'empire de soi-même, de générosité, de dévouement, d'abnégation, de mépris de la douleur et de la vie, à ce qui ne serait en somme de son vrai nom qu'instinct animal de pillage et de meurtre. » Ailleurs encore F. Brunetière dit qu'il comprend mieux l'idéal militaire que l'idéal qui consiste à débiter dans des comptoirs des denrées coloniales.
« L'amour de la gloire (militaire), dit-il encore, engendre le mépris de l'argent, le respect de soi-même, la religion de l'honneur. »
Sans faire d'autres citations, voici comment peut se résumer, l'argumentation de ceux qui croient à la vertu moralisatrice de la guerre :
« La préparation à la guerre est une école de vaillance, de courage, d'abnégation, de discipline, de mépris de la douleur et de la vie. La première vertu de l'homme, c'est le courage, avec l'oubli de soi. Le jour où les citoyens d'un pays ne seront plus prêts à sacrifier leur vie et leur fortune à l'idée de la patrie, le jour où ils ne penseront plus qu'à leurs mesquines préoccupations de famille, ou aux étroits soucis matériels, ce jour-là sera l'avènement d'une corruption universelle, et la pourriture triomphera sans résistance. La certitude de la paix sera la domination des sentiments bas et vils. Si vous ôtez l'idée d une patrie à défendre, il n'y aura plus que des jouisseurs. Il est bon que dans notre civilisation, raffinée jusqu'à la dégradation, quelques hommes vivent, désintéressés et purs, ayant d'autres espoirs que ceux d'une existence oisive, ou d'un luxe malsain, ou d'un gain progressif ; prêts à mettre tout leur être au service d'une idée élevée comme l'idée de la patrie. »
On nous rendra cette justice que nous n'avons pas cherché à affaiblir les arguments de ceux qui repro-
chent à la paix d'enfoncer les hommes dans l'idée matérialiste.
Je pourrais pour toute réponse citer Guy de Maupassant. Il rudoyé la guerre, et de magistrale façon. « Ainsi, dit-il, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher jour et nuit sans repos, ne penser à rien, ni rien étudier, ni rien apprendre, ni rien lire, n'être utile à personne, pourrir dans la saleté, coucher dans la fange, vivre comme des brutes dans un hébétement continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples, puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour personne, et crever au coin d'un champ, tandis que vos vieux parents, votre femme et vos enfants meurent de faim, voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans un hideux matérialisme ! »
Il faut en effet une dose d'illusion bien forte pour oser prétendre que la guerre et la préparation à la guerre sont l'épanouissement de toutes les plus nobles vertus humaines ; et que par conséquent les amis de la paix prêchent l'asservissement aux plus bestiales passions.
Voyons par le détail les arguments de nos adversaires.
Il s'agit d'abord du mépris de la vie. Car c'est une vertu qu'ils nous reprochent d'ignorer.
Loin de considérer la vie comme le souverain bien, auquel il soit nécessaire de sacrifier sa foi et son honneur, je reprendrais volontiers pour mon compte les paroles de Corneille :
La vie est peu de chose, et le peu qui m'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste.
Faire le sacrifice de sa vie, c'est très bien; et je m'incline devant cet héroïsme que j'admire. Même je dirai, sortant un peu du domaine des discussions sociales pour entrer dans la vraie psychologie, que, somme toute, la vie est assez pauvre en biens, même aux heureux du monde, pour qu'on n'y attache qu'un médiocre prix. Rien n'est plus lâche que de se rendre, pour vivre, indigne de la vie.
Et propter vitam vivendi perdere causas.
Si donc les pacifistes entretenaient dans les esprits cette idée qu'il faut tout perdre plutôt que de mourir, je crois qu'ils seraient de détestables conducteurs d'âmes. Prêcher la peur de la mort serait un enseignement assez vil, et nous aurions le droit d'être traités de corrupteurs, si tel était notre idéal.
Mais il n'en est pas ainsi, fort heureusement. Ni la conduite des pacifistes, ni leurs discours ne peuvent les faire accuser de lâcheté. Il semble même, à tout prendre, qu'il y ait eu en eux quelque courage à défendre une opinion qui, vigoureusement discutée aujourd'hui, était il y a vingt ans rejetée avec dédain comme absurde, subversive et ridicule. Je pourrais citer plus d'un exemple de ce courage civique qui consiste à défendre, seul, ou presque seul, une opinion impopulaire. Mais je me contenterai de donner les noms de trois de nos amis, hommes politiques , qui, à quelques semaines de distance, en France, en Angleterre et en Italie ont perdu leur siègeau Parlement pour avoirosé proclamer ncttementet formellement, contre l'aveuglement populaire, leur horreur du militarisme. En 1899 E. T. Moneta à Milan, Frédéric Passy à Paris, Randal Cremer à Londres, tous trois députés aux Parlements de leurs pays respectifs,
. L'OBJECTION MORALE. iii
n'ont pas été réélus; car, dans la lutte électorale, leurs adversaires, exploitant ce qu'ils avaient dit de la guerre et des conflits internationaux, les ont présentés comme des ennemis de la patrie, et ont empêché les foules ignorantes d'appuyer leurs véritables défenseurs. Reprocher h de pareils hommes un défaut de courage, c'est plus qu'une injustice : c'est une bêtise.
Laissons cela, puisque aussi bien il s'agit de savoir quel est le prix de la vie.
Eh bien!- j'approuve sans réserve l'opinion de F. Brunetière que la vie est peu de chose quand il s'agit de la justice et de l'honneur ! Mais quoi ! dans une guerre, s'agit-il de justice ou d'honneur? Hélas non ! et le plus souvent, sinon toujours, la cause qui détermine une guerre est immorale ou stupide. Certes je ne fais pas un cas exagéré de la vie, et ceux qui me connaissent ne me reprochent pas d'être timide. Pourtant, si je suis prêt à exposer tout de suite ma chétive existence, je veux au moins que ce soit pour une cause qui vaille la peine de ce petit sacrifice. Et, si l'on me demande de mourir pour que Joseph, frère de Napoléon, ait l'avantage d'être roi d'Espagne, ou pour que Madame de Pompadour soit vengée des sarcasmes du roi de Prusse, ou pour qu'un Hohenzollern soit couronné empereur dans la galerie des glaces à. Versailles, ou pour que Chamberlain fasse de fructueuses affaires avec ses mines d'or, ou pour tel ou tel litige relatif à ce néant qu'on appelle l'équilibre européen, j'aurai bien le droit de trouver qu'on abuse un peu de mon humble personne; car de tels motifs me paraissent indignes de faire couler mon sang, ni le sang d'un seul être humain.
Il est noble d'exposer sa vie pour une noble cause. Il est ridicule de l'exposer pour une cause ridicule. Il est peu honorable de l'exposer pour une cause infâme. J'ad-
mire, comme il convient, le courage du loup qui se jette sur une proie vivante capable de se défendre et de lui rendre mauvais coup pour mauvais coup ; mais ce courage ne me semble pas de nature à être proposé en exemple. Les brigands de grande route, les pirates, les criminels, les escarpes, les assassins, exposent terriblement leur vie à chaque instant, et il semble bien qu'elle ne soit pas par eux estimée très cher, puisque, pour quelque menue monnaie, ils courent le très grand risque de se faire tuer. Je ne peux donc pas m'extasier sur le mépris de la mort, et considérer ce sentiment comme le summum de la vertu.
D'autant plus que, prise en soi, la vie est bonne, et que la mort est mauvaise. Autant il est misérablement honteux de craindre la mort, autant il est légitime de tenir à la vie. Si notre rôle est vraiment d'être utile aux hommes, de leur apprendre la vérité, de diminuer un peu leurs larmes et leurs vices, le seul moyen de suffire à ce rôle, c'est de vivre. On ne peut pas faire le bien quand on est mort. Une mort n'est glorieuse que pour une cause belle. Le mépris du danger, quand il n'y a pas de grande idée à défendre, n'a rien de méritoire. A ce compte il faudrait élever des statues à ceux qui se jettent du haut des tours de Notre-Dame.
J'accorde très volontiers que le courage est une des premières vertus de l'homme : mais le courage inutilement déployé, le sang inutilement versé, ne m'inspirent aucun fétichisme.
Récemment nous avons assisté au douloureux et terrifiant spectacle de deux armées qui se ruaient l'une sur l'autre, avec une égale bravoure. Russes et Japonais se précipitaient avec furie au-devant de lamort, donnant des exemples d'un courage indomptable. Rarement le mépris de la mort a été poussé aussi loin. Mais, quel que soit mon respect pour ces pauvres diables,
je ne peux pas m'imaginer que cette furie et cette ténacité soient le but dernier de l'homme. Tout l'idéal des hommes doit-il tendre à se précipiter sans peur sur d'autres hommes pour essayer d'en massacrer le plus possible? S'il en était ainsi, les Japonais d'autrefois, qui s'ouvraient le ventre devant leurs amis, après avoir déclamé une belle pièce de vers et une sentence spirituelle, représenteraient un idéal bien supérieur ; car ils se tuaient tout simplement, sans essayer de tuer auparavant leurs frères. Qu'un officier montre à ses soldats une redoute abrupte, garantie par des fils de fer barbelés, hérissée de canons et de fusils, et qu'il leur dise : « Allez! », je trouverai très beau le courage de ces malheureux qui sans hésiter montent à l'assaut. Mais, malgré moi, derrière ce grand courage, j apercevrai toute une immense forêt de sottises et de haines.
Quand Xerxès, ou Alexandre, ou César, ou Napoléon, mènent à la mort des milliers d'hommes, ces braves gens, qui font au maître le sacrifice de leur existence, m'inspirent autant de pitié que d'admiration. Je trouve leur vaillance fort belle ; mais je ne peux oublier qu'elle sert au despotisme, et je regrette que ces vaillants ne se tournent pas contre un tyran qui se moque d'eux, au lieu de se faire immoler pour lui.
Par conséquent le courage en soi est une vertu, mais une vertu qui peut être bien ou mal employée. Elle est d'ailleurs des plus communes. Il est rare que des soldats soient lâches ; et le courage professionnel des mineurs, des pêcheurs, des médecins, des infirmiers, des pompiers, des agents de police, des magistrats, des ingénieurs, est assez banal pour ne pas mériter de surabondants éloges. Vraiment non ! je ne me confondrai pas en enthousiastes applaudissements pour le médecin qui, en temps d'épidémie, n'aura pas dé-
serté son poste, ou pour le pompier qui n'aura pas eu peur d'aller au feu, au risque de se brûler la figure. Il s'agit là cependant, non d'un héroïsme servant une méchante cause, mais d'un héroïsme utile, sauvant des existences humaines.
Le mépris du danger, de la mort, des fatigues, de la taim, du froid, et de tous les maux que la guerre traîne après elle, c'est un si noble sentiment qu'il faudrait être dénué de toute grandeur d'âme pour ne pas le comprendre. L'idéal du soldat est l'amour du chef et du drapeau ; car le chef et le drapeau représentent, sous une forme bien vivante, par un symbole que les plus incultes peuvent facilement saisir, la patrie, la patrie attaquée, qu'il faut défendre. L'esprit de discipline, d'abnégation, de sacrifice, qu'évoque l'amour du drapeau, c'est l'apogée des vertus humaines. Nous voudrions que les grands traits d'héroïsme militaire fussent sans cesse enseignés dans les écoles; car il n'est pas de leçon plus salutaire. Prêcher le devoir militaire, c'est prêcher l'honneur et la vertu. Assurément les glorieux exemples ne feraient pas défaut. Depuis Léonidas jusqu'à la guerre franco-allemande, que de traits de courage, que de hauts faits à citer! La vie de Jeanne d'Arc et les guerres de la première République fourniraient, à elles seules, de quoi émouvoir les plus rebelles. Quel beau livre que celui où seraient remémorés les actes de bravoure qu'a enregistrés l'histoire ! Il faut que tous ces témoignages d'héroïsme, racontés et commentés, soient le livre d'or de notre jeunesse.
On ne pourra donc pas nous reprocher de faire bon marché des vertus militaires. Mais cette admiration sans réserve que nous professons pour le courage, n'entraîne aucunement l'admiration pour la guerre.
La puissance, la vertu* l'énergie, le talent, le sacri-
fice peuvent servir des causes détestables. Nous ne nions ni la puissance, ni la vertu, ni l'énergie, ni le talent, ni le sacrifice qui sont dépensés dans une bataille. Nous disons seulement qu'ils sont employés à quelque chose d'absurde. Rien de plus triste, disait Tocqueville, que les grandes vertus mal employées.
A quoi ont servi les guerres de Napoléon ? On m'excusera d'y revenir ; car cet homme a été vraiment le fléau du genre humain et le mauvais génie delà France. Certes les soldats de Napoléon ont fait preuve des plus mâles vertus ; mais la cause pour laquelle ils mouraient, et pour laquelle ils tuaient, était d'une scandaleuse iniquité. L'histoire a parlé, et son jugement est sans appel. Peut-il encore se trouver un seul homme de cœur et de sens qui ose défendre ce gigantesque brigandage qui s'appelle la guerre d'Espagne? Nos pauvres enfants allaient mourir là, parce qu'on leur disait de mourir, et, dans cette odieuse entreprise, ils sacrifiaient héroïquement leur vie. Assurément j'admire leur vaillance ; mais, plus est grande mon admiration pour eux, plus grandit mon indignation pour le bandit couronné qui a ordonné ces massacres. Pendant quinze ans sa néfaste ambition s'est déchaînée sur l'Europe ; des flots de sang ont coulé, pour que des pleutres, tels qu'un Jérôme, un Louis, un Joseph, eussent le droit de porter un diadème. Folie criminelle, inouïe, qui pèse encore aujourd'hui si durement sur les destinées de notre pays.
En lisant l'histoire des guerres de religion, on est ébaubi des miracles d'héroïsme et d'abnégation qui ont été accomplis de part et d'autre. Parmi les assassins de la Sâint-Barthélemy, il s'est trouvé maint héros, d'insigne bravoure, et probablement convaincu de la sainteté de sa cause. Je veux bien de tout mon cœur admirer ce courage, mais je me refuserai tou-
jours à vénérer le crime qui a mis en jeu tant de vertu.
Et puis, quand nous avons parlé du courage militaire, nous l'avons envisagé théoriquement, plutôt qu'à un point de vue réaliste. De fait le courage militaire n'est pas sans quelques inconvénients. Le soldat, môme lorsqu'il sacrifie son existence, n'est pas un saint; tant s'en faut.
Il sacrifie volontiers sa vie, mais il fait bon marché de la vie des autres. Si l'on voulait raconter dans le détail les actes de cruauté commis par les armées les plus glorieuses, on entendrait des récits peu édifiants, de fusillades, de tortures, d'exécutions et d'exactions de toutes sortes. Le courage militaire coïncide souvent — le plus souvent — avec d'autres qualités, militaires aussi, dit-on, mais qui ne sont pas faites pour exciter beaucoup notre admiration, l'esprit de rapine et de cruauté.
Pourtant supposons que tous les héros de la guerre sont toujours humains, généreux, justes et scrupuleusement respectueux du bien d'autrui. Est-ce à dire que, si la guerre est abolie, l'héroïsme ne trouvera plus d'occasion de s'exercer? Autrement dit, n'y a-t-il de courage que lorsqu'on porte un uniforme et un sabre? et ne peut-on faire preuve d'héroïsme que devant les balles et les obus?
Si vraiment il en était ainsi, il ne faudrait parler du courage que sur le champ de bataille. Ce serait donc faire grand tort aux braves gens qui composent notre armée que de leur refuser le courage, parce qu'ils n'ont pas pris part à de grandes guerres depuis trentesept ans. Or il me semble que, même en temps de paix, le soldat et l'officier peuvent encore faire preuve de courage et se dévouer à la patrie.
Quoi! Il faudrait un champ de bataille avec des morts, des blessés, des incendies, le deuil et le massacre partout, pour que le courage de l'homme pût s'exercer! II n'y aurait de vaillance que celle du soldat! On ne pourrait être brave que lorsqu'on essaye de tuer ! Pour trouver des exemples d'héroïsme, il faudrait aller les chercher dans les lieux de carnage!
Les chimistes, qui étudient les substances explosives; les ingénieurs, qui construisent des machines nouvelles ; les géographes et les marins, qui s'aventurent dans les régions inexplorées ; les aéronautes, qui vont par delà les limites connues chercher les secrets des abîmes de l'air ; les physiologistes, qui étudient les virus et les venins, ont, tout autant que les professionnels militaires, à faire preuve d'une certaine vaillance. N'était-ce pas un des plus grands conquérants pacifiques de notre époque, cet héroïque Nansen, qui, sans sacrifier une seule vie humaine, a donné des marques d une intrépidité et d'une énergie que les plus fiers généraux de tous les temps auraient peine à égaler ?
Ce serait singulièrement rétrécir la notion du mot courage que de l'accorder seulement à ceux qui portent un uniforme. Il y a des héros dans toutes les professions, et ce n'est pas parce qu'ils sont obscurément héroïques, que leur héroisme est moindre*.
Le patron de la barque de pêche qui va à Terre- Neuve commande à une quarantaine de braves gens, qui ont les plus difficiles vertus à déployer. Patience, discipline, adresse, que ne leur faut-il pas, quand il s'agit de lutter dans une coquille de noix contre l'ouragan déchaîné? Le médecin qui soigne des tuberculeux ou des varioleux a sous ses ordres des infirmiers, humbles auxiliaires, qui, à chaque minute, affrontent les plus redoutables contagions. L'ingénieur, qui va cher-
cher de la houille au fond d'une mine, fait travailler des centaines de mineurs qu'un coup de grisou ou un éboulement peuvent faire disparaître comme un souffle.
Le paysan lui-même doit faire preuve à sa manière de quelque héroïsme, et il faut une constance d'âme peu commune pour travailler, travailler sans relâche, pendant des années entières, et pour un dérisoire salaire, malgré les intempéries, les obstacles, les difficultés et les dangers de toute sorte.
Ces actes de bravoure ont sur le courage militaire l'inconvénient d'être moins poétiques; mais ils ont cet avantage incontestable qu'ils sont utiles, au lieu d'être stériles. Le résultat d'une grande guerre, malgré toute la valeur qu'ont déployée les soldats, de part et d'autre, est, en mettant les choses au mieux, sans aucun profit pour l'humanité. La guerre de Grimée a eu pour point de départ des motifs tellement futiles que les historiens les plus érudits les ont oubliés. Cinq cent mille hommes sont morts en Crimée. Pourquoi faire? On serait bien embarrassé de le dire. On aura beau recueillir les traits de vaillance inoubliable amassés autour du long siège de Sébastopol, je ne pourrai jamais m'empêcher de penser que toute cette vaillance a été terriblement mal employée : et j'ai l'audace de préférer à ce sanglant fracas les actes que la bravoure, moins brillante, mais parfois aussi méritoire, des ouvriers de la paix accumule pour le plus grand bien des hommes.
Qu'il me soit permis de citer à ce propos un trait de courage digne des plus fameux traits d'héroïsme célébrés par les anciens. Il s'agit de la conduite tenue par la femme du consul français d'une petite ville d'Arménie. Une bande de soldats turcs avait déjà, suivant la coutume, massacré quelques Arméniens : le
pacha aurait bien voulu faire subir le même destin à ceux qui restaient encore. Mais le consul français s'y oppose : il obtient qu'on conduise les malheureux dans un port européen ; cependant il ne peut les accompagner, car il doit rester à son poste. Comment faire alors? S'il les laisse partir seuls, le sort de ces infortunés n'est pas douteux, ils seront à coup sûr égorgés en route. Eh bien! c'est la femme du consul, M. Meyxier, qui se décide à faire escorte aux trois cents expulsés. Son titre de femme du consul et de Française suffira peut-être à les protéger. Elle a deux enfants en bas âge, dont un qu'elle allaite encore. N'importe, elle partira. Les deux petits enfants tiennent la tête de la colonne, et M™ 6 Meynier reste en arrière pour garantir la vie de ceux qu'elle est décidée à défendre. Pendant quinze jours de marche à travers un pays hostile, pas une fois elle ne manque à ce qu'elle considère comme son strict devoir. A un moment, le gouverneur d'une province veut empêcher le passage de la troupe des bannis. Alors elle fait traverser la rivière à ses deux enfants, et déclare qu'ils mourront de faim peut-être, mais qu'elle ne passera pas avant que tout le convoi d'Arméniens n'ait passé avant elle. Le pacha, intimidé, est forcé de céder. Et voilà comment trois cents existences humaines ont été sauvées par le courage d'une femme. Si ce n'est pas du courage militaire, on avouera qu'il est à la hauteur des plus beaux faits d'armes.
La bravoure du soldat sur le champ de bataille est un noble exemple ; mais cette bravoure ne peut s'exercer qu'au milieu du sang et des larmes, parmi le pillage, la ruine, l'incendie. Il a peut-être été nécessaire jadis ; mais nous espérons qu'il sera bientôt inutile.
Quand nous aurons aboli la guerre, les sources du courage et de l'honneur ne seront pas taries. Il restera de nobles choses à faire. Au lieu d'utiliser les mâles vertus, dont la guerre a besoin, à des œuvres de mort, nous les emploierons à des œuvres de paix.
L'homme, être infime, est jeté au milieu de l'immense et sombre Nature, qui tend à l'écraser. Il est dans un océan de ténèbres: il n'a rien compris à toutes les formes étranges qui se succèdent devant ses yeux obscurcis. Un monde inconnu est autour de lui, et il essaye, à tâtons, d'en pénétrer quelques secrets. Or la libération définitive de l'homme ne sera acquise qu'au prix de cette connaissance des choses. Pour arracher à la jalouse Nature les mystères qu'elle cherche à nous dissimuler, des trésors d'énergie, de courage et d'intelligence devront de toutes parts être dépensés! Nous n'aurons pas trop du concours de tous les efforts pour réussir dans cette immense œuvre. Il y aura place pour le dévouement des plus grands, comme pour le zèle des plus humbles.
Montrons aux jeunes gens qu'il y a un idéal à atteindre : le courage individuel, qui n'a peur ni du danger ni de la mort ; l'esprit de sacrifice, de générosité, de justice. Notre héros ne sera pas celui qu'on vante sans cesse dans les livres d'histoire : un despote, qui, pour l'amour de lui et de lui seul, force de braves gens, faits pour s'aimer, à se déchirer comme des bêles fauves. C'est un autre modèle que nous proposerons à nos fils. Nous leur apprendrons que le mépris de la mort est l'idéal auquel il faut tendre, àla condition que le sacrifice de la vie puisse alléger quelques-unes des misères humaines. Et, puisque les guerres de conquêtes ont un irrésistible attrait, nous leur enseignerons qu'il en reste encore à faire : non plus contre les hommes, mais contre les choses. Oui, il faut que l'esprit dompte
la matière. L'indépendance des êtres humains, nos frères, sera le prix de cette lutte laborieuse. Osons l'entreprendre. Mettons, à éclairer les hommes, tout le courage qu'on a mis jusqu'à présent à tuer des hommes.
Ce seront vraiment là les temps nouveaux. Le jour où cette admirable somme de forces, de vertus et de talents que l'humanité emploie à se détruire, sera employée au progrès moral^et au progrès matériel, ce jour-là ce ne sera ni la léthargie, ni la corruption, mais l'avènement d'un monde un peu moins mauvais que le nôtre.
M. Millet a même été jusque à reprocher à la paix d'introduire une fastidieuse monotonie dans les affaires humaines. Mais il me semble que M. Millet est en retard. Il aurait dû écrire en 1843, avec ces obscurs folliculaires qui reprochaient au pacifique Louis-Philippe de ne pas nous donner la distraction d'une belle guerre. « La France s'ennuie, » disait-on. Quelques années plus tard, grâce à un second Napoléon, l'ennui s'est dissipé avec les grandes guerres. Nous avons eu la guerre de Crimée, la guerre d'Italie, la folle aventure du Mexique, une hideuse invasion, la mutilation du pays, presque sa ruine. Toute monotonie avait disparu alors, et on ne s'ennuyait pas dans les sombres jours de janvier 1871.
Il faut être d'ailleurs d'une mentalité assez pauvre pour ne trouver intéressants que les sinistres ou les gloires de la guerre. Trouver qu'une belle œuvre littéraire, qu'un chef-d'œuvre artistique, qu'une découverte scientifique sont choses sans intérêt; laissant la vie incolore et monotone, indigne d'être vécue, c'estfaire preuve d'une assezmédiocre intelligence. S'il est des littérateurs qui pensent (ou écrivent) ainsi, la plupart de nos officiers, heureusement, sont moins bornés, et ils prennent
goût aux choses de la science ou de l'art autant qu'aux choses guerrières.
Quant à la nation elle-même, elle ne souffre pas plus de la monotonie de la paix qu'un individu bien portant ne souffre de la monotonie de la santé.
Si la seule raison d'être de la guerre était de développer le courage individuel, je ne vois pas pourquoi on ne déchaînerait pas périodiquement des épidémies ou des incendies, afin de donner aux médecins ou aux pompiers l'occasion d'un beau geste. Admirable école de courage, qu'une ville où chaque jour on allumerait un grand feu, en exposant aux flammes des femmes et des enfants, de manière à faire de nombreuses victimes, pour exercer les pompiers à la vaillance. J'invite tous les amis de la guerre à examiner sérieusement cette proposition : ils n'auront rien à dire pour la combattre, puisque ils donnent pour défendre la guerre ce motif étonnant, que c'est une école de courage.
Pour juger la moralité de la guerre, on s'est adressé aussi à l'histoire, et on a cru trouver ainsi la condamnation des peuples pacifiques.
On a comparé les Romains, peuple guerrier, aux Chinois, peuple paisible, ennemi de la guerre. Mais faut-il répondre à de semblables argumentations? Les Chinois sont d'une race si différente de notre race blanche qu'on n'a pas le droit de comparer les deux civilisations, où tout diffère, vêtement, religion, nourriture, forme du crâne. Prétendre que les Chinois sont corrompus et abêtis parce qu'ils ont été pacifiques, c'est un raisonnement aussi enfantin que d'attribuer leur corruption à leur tresse natée et à leurs yeux bridés. De fait les Chinois, si pacifiques
qu'ils soient, témoignent un mépris de la mort qui stupéfie les Européens guerriers. Et c'est une preuve de plus, ajoutée à beaucoup d'autres, qu'il n'est pas besoin d'être guerrier et militaire pour mépriser la mort.
Les Romains ont été un peuple guerrier ; et la grandeur de Rome s'est fondée sur la guerre. Mais d'abord il est permis de ne pas professer une admiration sans réserve pour le génie romain. Ensuite, d'autres vertus que les vertus militaires (administration, justice), ont contribué à la suprématie romaine. 11 semble qu'il y ait un anachronisme moral à vouloir nous faire revenir aux temps d'HoRATius Goclès ou de Mucius Scévola. Depuis cette époque les sociétés humaines ont évolué, .et nous avons mieux à faire qu'à ressusciter le sanguinaire, dur et avide esprit du citoyen de la vieille Rome. La conquête du monde, l'asservissement de l'univers à nos institutions et à notre langue, après des guerres sanglantes menées à toutes nos frontières, ce ne peut être l'idéal français que pour les alcooliques ou les déments. C'était le rêve des Romains : rêve qui est presque devenu une réalité, puisque en versant des flots de sang ils ont fini au bout de quatre siècles par le réaliser, par établir la domination romaine.
La paix romaine, soit; mais une paix établie sur des ruines : ubi solitudinem faciunt, pacem appellant.
Que les exemples de la fermeté romaine soient donnés aux enfants comme modèles de composition littéraire pour l'enseignement de la belle langue latine, soit; mais à condition qu'on ne les leur proposera pas comme règles de conduite. Nos sociétés modernes sont plus compliquées, plus tolérantes, plus humaines. Les nations qui nous entourent ne sont pas des nations barbares, comme les Daces, les Germains, les Parthes; mais des nations sœurs, nos égales, concourant, ainsi
que nous, à la civilisation commune de l'humanité. Qui sait jusqu'à, quel point ces exercices latins de déclamation n'ont pas été funestes aux hommes de la Révolution française et de l'Empire, en leur faisant entrevoir l'espérance d'une sorte d'empire universel : Regere imperio populos.
Si l'on voulait chercher une comparaison entre des peuples pacifiques et des peuples guerriers, il faudrait mettre en parallèle des nations de civilisation comparable. Voici la Suisse, par exemple, dont les habitants n'ont l'esprit ni guerrier, ni agressif. Us n'ont pas d'armée permanente; et la menace perpétuelle d'une guerre épouvantable ne pèse pas sur leur destinée. Cependant leur corruption n'est pas plus grande que celle de leurs deux voisins, Français et Allemands, lesquels ont, les uns et les autres, le service militaire obligatoire, très lourd, des impôts écrasants pour entretenir une armée puissante, et la perspective d'une grande guerre, prochaine et terrible. Il ne semble pas, malgré tout cet appareil, que la moralité soit colossalement haute en Allemagne et en France, et très inférieure en Suisse. Quoiqu'il soit presque impossible de juger de la moralité d'une nation, et de donner des prix de vertu à tel où tel peuple, il paraît bien qu'entre les citoyens suisses d'une part, et les citoyens français et allemands d'autre part, l'avantage ne serait pas aux nations les plus guerrières.
F. Brunetière enseigne que, si nous n'avions ni guerre à craindre, ni esprit militaire à développer, le mercantilisme et la cupidité régneraient sans partage, et que l'idéal du citoyen serait alors de débiter, dans les conditions les plus avantageuses, des denrées coloniales ou autres. Ce n'est pas là, je le reconnais, un idéal très haut; et il est regrettable que la condition terrestre ne permette pas à tout être humain la recherche
de la vérité, le culte de l'art, l'adoration du beau, et la pratique de l'abnégation morale. Hélas non; il faut vivre, et travailler pour vivre. Depuis qu'Adam a été expulsé du Paradis terrestre, les fils d'Adam ont dû subir la dure nécessité de gagner leur pain à la sueur de leur front. Or, entre les peuples guerriers et les peuples pacifiques, il y a celte différence, qu'un peuple guerrier, au lieu de travailler, se bat pour piller le travail des autres. Les uns font le commerce des denrées coloniales, cultivent des champs, construisent des métiers, exploitent des mines ; les autres s'organisent en puissantes armées pour piller les denrées coloniales, les champs, les métiers, les mines de ceux qui ont travaillé. Le villageois, qui a ensemencé son labour et espère faire une récolte, laquelle le nourrira, lui et ses enfants, ne représente évidemment pas un être supérieur, de moralité presque divine. C'est un simple paysan, âpre au gain et borné dans ses vues, mais laborieux et honnête à sa façon. Son esprit est étroit, et son horizon limité. Mais, à tout prendre, il est de moralité moins basse que le brigand de grande route. Celui-là dédaigne le travail, métier servile, et préfère faire le coup de feu contre les voyageurs et les gendarmes. Ce fut un progrès social que de supprimer ce genre de travail, et de remplacer le métier, très militaire, de bandit, par le métier, beaucoup moins dangereux, de paysan et de laboureur. Plus tard, peut-être, il sera permis de chercher à donner aux hommes de plus nobles visées que l'entassement d'un petit pécule ou l'achat d'un lopin de terre. Mais, en tout cas, cette préoccupation du gain par le travail n'est pas plus honteuse que celle du gain par le pillage ou la guerre.
Je dois même dire, n'en déplaise à F. Brunetière, que le travail ne me paraît nullement immoral, ni même vil. Un grand seigneur de la littérature peut facilement
railler le pauvre hère qui sue et tressue pour gagner son pain de chaque jour, et lui représenter qu'il serait mille fois plus noble de courir, armé d'une forte cuirasse et d'un grand sabre, à la suite d'un brillant général. Mais je n'oserais pas donner pareil enseignement; et, morale pour morale, noblesse pour noblesse, courage pour courage, je préfère le travail acharné et utile du paysan qui laboure, à toutes les chevauchées du militaire qui détruit.
Toute une nouvelle école littéraire, ayant cru comprendre Nietzsche, s'est jetée avidement à la poursuite d'un idéal presque nouveau, le renforcement du moi, l'expansion de sa propre force. On a cru trouver là un principe directeur, initiateur d'une plus ardente activité. Barrés, P. Bourget, et d'autres encore, pâles disciples de Stendhal et de Nietzsche, nous ont proposé comme loi morale le culte de la force et la violence dominatrice. Il me paraît que ce sont là jeux d'esprit, encore que non inoffensifs. La force n'est ni contraire, ni conforme au droit; elle est sans relations avec lui. Elle n'est ni morale, ni immorale, mais amorale. Un couteau n'est ni innocent, ni coupable. Il peut être instrument de salut ou instrument de meurtre, suivant le vouloir de celui qui le manie. De même la force peut être excellente ou détestable. Être fort et faire triompher son moi, c'est bien, si c'est pour la justice et la vérité. Mais, si c'est aux dépens de l'honneur, de la vie et du bonheur d'autrui, ce triomphe du moi n'est que le développement du crime, et il nécessite l'arrivée du gendarme.
Quand je lis les apologies qu'entreprennent, pour la force contre le droit, ces spirituels romanciers, ces savants critiques, ces fins érudits, qui ont pâli sur leurs livres, malgré moi l'irrévérencieuse folie me prend d'aller chez eux à l'improviste* masqué, (pour
m'éviter des ennuis ultérieurs), bien armé, (pour être le plus fort), et d'administrer à leur intellectualité une volée de coups de bâton. Cet argument ad hominem les convaincrait peut-être que la force sans la justice comporte quelques inconvénients pour les faibles.
Heureusement ces rénovateurs de la morale s'en tiennent aux prédications et aux conseils, et, dans leur conduite privée, restent en règle avec les tribunaux de simple police ou la cour d'assises, car ce démesuré boursouflement du moi, qu'ils préconisent, a comme conséquence forcée le mépris des droits d'autrui; mépris contre lequel les tribunaux ont mission de protéger autrui. Il est facile de voir que ces énergiques sont tout simplement des anarchistes; car reconnaître sa volonté comme seule loi, c'est la vulgaire anarchie. Napoléon a été le plus grand des anarchistes, puisqu'il n'admettait d'autre guide que sa seule volonté, son seul caprice. Les déracinés de Barrés, lorsqu'ils jurent, sur le tombeau du grand Empereur, de conquérir Paris, sont des anarchistes en redingote. On sait que dans les bas-fonds des grandes villes grouille toute une population rebelle qui met en pratique cette étrange théorie morale; cambrioleurs, Apaches, repris de justice, déserteurs, et autres bandits de même farine.
L'initiative individuelle doit être développée; il faut enseigner le courage; mais à condition que ce courage respecte les droits d'autrui : car, autrement, on tiendrait école de brigandage et de criminalité. Si l'on veut chercher des exemples de haute force morale et d'énergie dans les enseignements d'un empereur, c'est Marc-Aurêle et non Napoléon qu'il faut choisir. Ils ne sont efféminés ni l'un ni l'autre; tous deux sont également apôtres d'énergie, mais chez l'un l'énergie tend à la satisfaction de l'égoïsme et de la vanité, chez
l'autre elle se propose pour fin le bonheur des autres hommes.
Ce serait mal ;me comprendre que de s'imaginer que je méprise la force. Elle est nécessaire ; le droit sans la force n'est qu'une élégie, plus ou moins ridicule. Mais la force ne doit être que l'esclave du droit. L'idéal d'une société, c'est le triomphe universel et absolu du droit, devenu tellement fort, que toute révolte est impossible. On peut dire de la force, plus encore que de l'argent : admirable servante, et maîtresse exécrable.
Même, si un reproche pouvait être adressé aux amis de la paix, ce n'est pas d'être servilement attachés aux besoins matériels, mais plutôt d'être idéalistes; car ils ne considèrent, suivant la juste remarque de Novikoff, le bien-être matériel que comme un moyen d'arriver au développement intellectuel.
Nos adversaires reconnaissent que sans la guerre il y aurait plus de luxe, plus de bien-être, partant plus de corruption. Mais, en parlant ainsi, ils témoignent d'une ignorance presque coupable des conditions en lesquelles vivent la plupart de nos contemporains de 1907. Sur mille individus, il y en a 900 qui sont dans la misère; et, sur ces 900 misérables, il en est près de 200 qui ne peuvent pas manger àleur faim. Et les amis de la guerre, défenseurs de l'état de chose ancien, redoutent de transformer toute cette misère en bienêtre, de crainte que cette population infortunée ne soit aussitôt gangrenée par les délices d'un luxe asiatique! Prétendre que les hommes sont trop riches, et qu'une bonne guerre doit les appauvrir pour les rendre plus vertueux, c'est une plaisanterie de haut goût, dont il faut rire pour ne pas en pleurer.
On croirait entendre les déclamations du vieux Caton sur la décadence par le luxe de3 vieilles mœurs
austères de Rome. Ces harangues étaient déjà démodées du temps de Caton I'Ancien. Elles n'ont peut-être pas plus de fraîcheur aujourd'hui.
Il est prouvé que la vigueur physique augmente avec le bien-être. (C. Nicephoro, Les classes pauvres). 11 est prouvé que l'indigence et la misère sont des agents de corruption et d'abâtardissement de la race. Il est prouvé que la guerre et la préparation à la guerre sont destructrices du bien-être. Il est prouvé que le développement intellectuel s'accroît à mesure qu'un peuple est plus riche. Alors pourquoi, contre tout bon sens, déclarer qu'à combattre la guerre on combat contre le progrès physique et intellectuel des hommes.
D'ailleurs il nous plaît fort que nos adversaires reconnaissent ouvertement que la guerre est instrument de ruine, car ils auront quelque peine à persuader aux misères humaines qu'elles souffrent d'un excès de richesse, d'une exagération de bien-être, et qu'il faut de solides, et sanglantes, et coûteuses guerres pour diminuer ce débordement de bonheur.
Mais, à ne parler que du courage, nous n'étudions qu'un des côtés de la question. Il s'agit de savoir si la guerre n'entraîne pas dans la moralité individuelle de graves perturbations.
Elle développe le courage. C'est entendu. Mais, à côté de cette vertu qu'elle engendre, que d'instincts mauvais ne déchaîne- 1- elle pas! J. de Maistre a dit que le jeune héros reste humain au milieu du carnage de la bataille. Belle phrase, qui n'est qu'une phrase! Quand il expose sa vie sans compter, le jeune héros ne compte guère avec la vie de son ennemi. Si Ton voulait faire le récit de toutes les cruautés militaires que l'histoire a recueillies depuis les temps anciens jusqu'à aujourd'hui, on amasserait une monotone série
d'horreurs sans nom. On en a vu plus haut un bien faible abrégé.
Au début de la guerre contre la Chine, tout récemment, l'empereur d'Allemagne n'a-t-il pas dit à ses soldats : Pas de quartier! Cet ordre barbare n'a-t-il pas été obéi? Combien a-t-on fait de prisonniers chinois? Jamais le compte de ces prisonniers n'a été établi, par celte simple raison qu'on ne faisait pas de prisonniers. Les soldats russes s'amusaient à attacher ensemble des Chinois par leurs longues tresses, et à les jeter ainsi deux par deux dans le fleuve Amour, pour assister au joli spectacle d'une pittoresque noyade. Ce sont là des faits notoires, et qu'on n'a pas cherché à démentir, parce qu'on y voyait pas matière à blâme.
Un honnête paysan inoffensif, lorsqu'il est parti en guerre, et qu'on lui a mis en main un bon fusil, est devenu un barbare, qui ne croit qu'à la force, qui est tout prêt à en abuser, et même qui met son orgueil à en abuser. L'âme de la guerre a passé en lui ; une âme de brutalité et de violence.
La mentalité du soldat en campagne est à ce point de vue toute spéciale. Il estcourageux, etil expose sa vie ; c'est son devoir de soldat. Mais, quant à être humain, ou respecteux des biens d'autrui, c'est autre chose. Qu'il s'agisse des armées de César ou de Napoléon, de Gustave-Adolphe ou de Cortez ; les exemples de sauvagerie sont si abondants qu'on nous dispensera d'en citer encore. L'homme armé devient une bête féroce. Malheur aux vaincus! disait déjà le vieux Brennus, notre ancêtre, aux sénateurs romains terrifiés.
Malheur aux vaincus! Telle est l'irrésistible loi de la guerre, et ce sentiment inhumain passe en frémis* sant dans les rangs de toute l'armée, avec l'orgueil de la victoire.
11 y a des exceptions. On en pourrait citer beaucoup,
qui sont sublimes. Mais ces exceptions confirment, au lieu de contredire, ce fait évident, que le vrai esprit militaire est de devenir insensible à la douleur et au malheur des hommes.
On cite souvent aussi l'esprit de solidarité qui réunit les combattants; et je n'ignore pas qu'on pourrait citer des anecdotes touchantes, maints beaux et nobles exemples. Mais que de faits monstrueux pourrait-on apporter! Que d'indifférence devant la douleur et la mort ! On assiste sans émotion, sans compassion, aux pires souffrances, et on ne pense qu'à soi; car on aurait trop à faire s'il fallait plaindre tous ceux qui tombent. Par ci par là quelques dévouements apparaissent, quelques abnégations, mais la somme des égoïsmes implacable l'emporte terriblement sur les abnégations et les dévouements.
On en est bien vite persuadé quand on a vu comment vivent et pensent les soldats en temps de grandes manœuvres, en pleine paix cependant. Chacun pour soi : voilà la première règle. Et si parfois quelques sentiments de charité se montrent timidement, ils sont noyés dans l'immense courant d'impitoyable insouciance qui submerge tout.
En temps de guerre toute discipline a disparu. C'est là un fait indéniable. On devine ce que font des hommes armés, victorieux ou vaincus, que la discipline ne contient plus qu'à peine. Tous les instincts sanguinaires de l'animalité se déchaînent. Tout le vieil héritage de barbarie légué par nos ancêtres reparaît. Vis-àvis des faibles surtout. Une troupe de soldats munis d'un excellent armement ne se comportera pas, en présence d'indigènes armés de bambous et de sagaies, plus humainement que les féroces compagnons de Cortez et de Pizarre. Toutes les guerres coloniales sont le terrible développement de cette loi psychologique fatale,
que l'homme, livré à lui-même, abuse de sa force, s'il a la force. Croire que toutes ces infamies, cruauté, bestialité, obscénité, cupidité, sont l'épanouissement d'une éducation morale supérieure, apogée de notre civilisation, c'est vraiment une sinistre plaisanterie.
Si Ton dresse le bilan comparatif des sentiments que fait naître l'état de guerre, on voit qu'à côté de certaines vertus très réelles (mépris du danger et de la mort, grandissement de la dignité individuelle et de Thonneur), il y a l'expansion des pires instincts humains (violence, férocité, cupidité, égoïsme).
Le vol et le pillage débordent. L'esprit de rapine prend son noble essor. Toute notion de propriété a disparu. Pendant la guerre, une armée en marche pille sans scrupule. En pays ami, n'est-il pas juste que ceux qui se battent soient récompensés de leurs peines, et que les non-combattants payent pour ceux qui les défendent, au péril de la vie? En pays ennemi, moins de scrupules encore. Même des officiers instruits, probes, éclairés, quand ils sont en campagne, ont quelque peine à comprendre que tout ce qui est à l'ennemi ne leur appartient pas. On a pillé le Palais d'été à Pékin en 1861, comme en 1899; et on trouverait difficilement dans toutes les armées européennes dix officiers qui s'en soient étonnés ou abstenais.
Nous croyons môme que quelques uns s'en sont vantés dans des livres exquis, et ont raconté, avec les raffinements d'amateurs distingués, comment de précieux bibelots ont pu être récoltés par eux dans cette curieuse campagne.
De tout temps on a célébré les corsaires'qui couraient les mers, pillant les navires marchands des pays ennemis. Et on ne s'est pas trop indigné de voir en 1870-1871 les Prussiens déménager les pendules des maisons de
France, parce que dans les maisons d'Allemagne les soldats français avaient fait jadis tout autant, sinon davantage, et qu'ils feraient de même à l'avenir. C'est le métier qui le veut. Le sac du soldat vainqueur est toujours plein. Quant aux bagages de l'officier, il faut se rappeler le mot de Voltaire. « Le conquérant va d'abord au coffre-fort. »
On pille avant la bataille, on pille après la bataille, et ce ne sont pas les plus braves soldats qui sont les moins pillards.
Ce qu'on appelle réquisition n'est qu'une forme de vol. C'est, si l'on veut, le vol organisé et codifié; mais c'est néanmoins le vol, à savoir la main-mise sur le biend'autrui, sans autre droit que le droit du plus fort.
La contribution de guerre que les vainqueurs se font payer après la guerre n'est rien qu'un brigandage. De quel droit les Prussiens, vainqueurs, ont-ils forcé la France à leur payer 5 milliards? Uniquement parce qu'ils étaient les plus forts. Les Japonais ont demandé une indemnité de guerre à la Russie, parce qu'ils étaient vainqueurs. C'est la seule raison qu'ils pouvaient invoquer. Vainement on masque cette spoliation sous des noms savants, réquisition, indemnité de guerre, contributions de guerre, frais de guerre. 11 n'est qu'un seul nom qui convienne : c'est le vol.
Alors on comprend que nous sommes autorisés à comparer nos grandes guerres européennes aux razzias des tribus de l'Afrique. Seulement la différence des aubaines est grande. En Afrique le vainqueur a quelques moutons, quelques esclaves, quelques étoffes, et, aux jours heureux, deux ou trois barils d'alcool frelaté; mais c'est tout. Tandis que, chez les peuples civilisés, après la victoire, les bénéfices se comptent par millions et milliards. Parfois même on y joint, comme après 1871, l'esclavage de tout un peuple.
Enseigner que cela est beau, et noble, et patriotique, ce n'est pas, croyons-nous, grandir la moralité d'une nation. Non que la notion de propriété, si variable suivant les époques et les régions, soit une de ces notions sacro-saintes qu'il faille respecter comme divine : mais enfin la société actuelle est essentiellement fondée sur le principe de la propriété individuelle. Provisoirement il faut accepter cette base. Or l'esprit de la guerre est la négation absolue de la propriété. De quel nom appellera-t-on l'acte de Napoléon qui commençait, lorsque il déclarait la guerre à tel ou tel peuple, par faire fabriquer des millions de faux billets de banque du pays ennemi pour en ruiner les finances? Est-ce une habile ruse de guerre, ou un crime contre la propriété?
Ce qu'on a appelé le code de la guerre, le droit des gens en temps de guerre, est un monument splendide de la bêtise humaine. On n'en fait d'ailleurs aucun cas quand l'occasion de transgresser ces étranges lois se présente. Un général se soucie uniquement de la victoire : le droit des vaincus ne l'intéresse pas. Et franchement il a raison. S'il se conformait au simple bon sens, et si les vaincus avaient quelque droit, leur premier droit serait de n'être ni massacrés, ni emprisonnés, ni pillés. Kn effet il importe peu qu'on soit massacré, emprisonné et pillé, suivant les règles ou contre les règles.
On s'est élevé avec raison contre les loteries et les maisonsdejeu, cq disant qu'elles font perdre le goût du travail. 11 n'est pas commode de persuadera un pauvre diable qu'il doit travailler dix heures par jouràun métier épuisant pour gagner trois ou quatre francs, alors qu'il voit un joueur heureux gagner en quelques minutes plus que sans relâche dix ans de labeur ne pourraient
lui donner. De m£me une nation qui peut à la guerre, comme à une colossale loterie, perdre ou gagner des milliards, n'aura plus d'aptitude au travail. Et cependant le travail est fécond et noble. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent, comme Brunetière, que le travail est vil et déshonore. Nous n'estimons pas plus glorieuse une nation de pillards qu'une nation de laboureurs.
.Ruskin dit quelque part « 11 n'est de grandeur pour une nation que celle qui est fondée sur le champ de bataille. L'idée banale que la paix et la vertu peuvent s'accorder est au fond indéfendable. De fait cVst la paix et le vice qui s'accordent. On parle de paix et de science, de paix et de prospérité, de paix et de civilisation, mais la Muse de l'histoire n'associe pas ces mots entre eux! »
Défait, la Muse de l'histoire, si elle est véridique, ne peut pas nous donner le récit d'une longue humanité ayant vécu sans guerres ni batailles. Il y a eu science, prospérité et civilisation au milieu des batailles et des guerres, parce que les hommes ont toujours vécu au milieu des batailles et des guerres, et que nous attendons encore le règne de la paix. Supposer, en ne donnant pas même un semblant de preuve, que, sans les orgies de sang et de dévastations auxquelles les hommes se sont livrés, il n'y aurait eu que corruption et décadence, c'est une fantaisie qu'il faut laisser* à de Moltke.
D'ailleurs Rdskin ne redoute pas l'inconséquence, et, en plusieurs endroits, avec une admirable éloquence, il a flétri la guerre, de sorte qu'on ne peut lui faire un crime d'un paradoxeoccasionnel. En plusieurs de ses livres ildéplore qu'on ait construit des chemins de fer, des tunnels, des ponts, des vaisseaux; toutes machines ayant coûté des vies humaines. Il arriverait donc à ceci, qui est le comble du paradoxe; c'est qu'on ne doit pas
sacrifier l'existence d'un être humain afin de construire un édifice profitable à l'humanité tout entière, tandis qu'il est bon de sacrifier des milliers d'hommes à des jeux stériles, comme ceux de la guerre. Faut-il réfuter sérieusement cette opinion que, plus une chose est inutile, plus elle est justifiée?
Si l'on craint vraiment que le courage individuel ne s'affaiblisse par la suppression des guerres, que ne défend-on le principe du duel? Certes je n'en ferai pas l'éloge. Pourtant, si insensé qu'il soit, il est mille fois moins insensé que la guerre. Deux hommes qui se détestent luttent entre eux les armes à la main. Ce n'est pas tout à fait inepte. Car sans doute il existe quelque raison, frivole ou non, pour qu'ils exposent ainsi leur vie. Il y a pour chacun d'eux joie ou intérêt à tuer l'adversaire. Au contraire, dans une guerre, des milliers d'individus exposent leur vie sans aucun motif de haine. On s'entretue sans se haïr, ce qui est le comble de la bêtise.
Je dirais donc à ceux qui préconisent la guerre comme étant une école de bravoure : « Faites des lois en faveur du duel! Puisque le courage individuel est la première des vertus, accordez des récompenses nationales aux duellistes. Cent mille duels, même sérieux, feront moins de victimes qu'une seule bataille, et développeront bien davantage le courage personnel. Mais n'infligez pas à des populations entières le devoir stupide de se tuer pour une cause qu'elles ignorent. »
Je n'ai que faire de donner pareils conseils ; car personne ne voudra généraliser la pratique du duel. Étrange mentalité de nos contemporains! Ils condamnent le duel, qui est logique, et ils approuvent la guerre, qui est absurde. C'est que vraiment, lorsqu'ils soutiennent que la guerre est une école de courage, ils ne sont pas sincères avec eux-mêmes ; ils n'ont pas approfondi la question, et alors ils répètent, du bout
des lèvres, la leçon qu'on leur a donnée dès l'enfance sur la beauté du régime militaire.
Il ne reste donc plus rien de cette spécieuse objection que sans la guerre il n'y aurait plus ni courage ni vertu. Nous croyons au contraire avoir prouvé que des sociétés fondées sur la guerre, comme le sont nos sociétés modernes, ne sont pas seulement malheureuses, mais encore profondément immorales.
C'est là une objection qui nous est fréquemment opposée. La répétition ne la rend pas meilleure assurément, mais au moins faut-il alors plus amplement la réfuter.
Nos adversaires prétendent que « les amis de la paix sont des ennemis de la patrie ; que la patrie ne se comprend pas sans l'armée ; que la paix universelle serait le triomphe de l'internationalisme et la fin des nations, que nos patries ont grandi par la guerre, qu'il ne faut pas méconnaître ce glorieux passé ; donc que notre devoir strict est de perpétuer le souvenir de ces nobles traditions guerrières et militaires, sans lesquelles il n'y a pas de patrie ».
C'est là un sophisme dangereux; car on s'adresse au sentiment simpliste des foules qui ont identifié l'armée avec la patrie, et qui alors ne conçoivent pas d'autre image de la nation que celle du drapeau entouré de soldats armés. Toute l'erreur est dans la confusion de ces deux idées naïvement liées l'une à l'autre : l'idée d'armée et l'idée de patrie.
Insistons : car cette confusion est redoutable.
D'abord il est faux d'affirmer qu'il n'y a de patrie que par l'armée.
Les citoyens d'un pays qui n'a pas d'armée peuvent être très patriotes. Les Suisses, petit peuple placé entre trois grandes nations, n'ont pas d'armée permanente ; mais ils n'ont pas attendu, pour aimer leur patrie, qu'ils aient pu organiser leurs milices (et cette organisation est d'ailleurs excellente). Les États-Unis d'Amérique n'ont pas d'armée ; et maintenant encore, malgré les efforts du président Roosevelt, ils n'ont presque pas de. marine de guerre. Osera-t-on leur reprocher de manquer de patriotisme? Que de pelits peuples ne citerait-on pas, très patriotes, comme la Suède, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, où l'armée n'est pas prépondérante? Ils n'ont malheureusement pas eu assez d'énergie morale pour renoncer à la dépense d'une armée minuscule, qui serait radicalement inutile en cas d'agression tentée par une grande puissance militaire. Mais en tout état de cause leur armée a trop peu d'importance pour être autre chose qu'un dispendieux errement. Pourtant, quoique leur armée n'ait presque jamais fait la guerre, les Belges, les Suisses, les Danois, les Suédois, les Norvégiens ont tous l'amour de la patrie.
On n'arrivera pas à nous persuader qu'on ne peut aimer sa patrie que les armes à la main; et qu'un civil ne peut pas, ainsi qu'un militaire, comprendre le vrai patriotisme.
L'idée de patrie est tout à fait indépendante de l'idée belliqueuse. Ma patrie, c'est le pays dont la langue est celle de mon enfance et de toute ma vie ; c'est le pays de mes ancêtres, où j'ai vécu de tout temps depuis ma naissance jusqu'à ma vieillesse; c'est le pays où j'ai trouvé des maîtres d'abord, des élèves ensuite, tant d'amis, connus et inconnus; qui m'a façonné à ses mœurs, à sa langue, à ses lois ;oùj 'ai exercé ma modeste influence politique de citoyen électeur. Ma patrie, c'est
L'OBJECTIOiN PATRIOTIQUE. 139
celle de mes grands-pères, de mon père, de mes enfants ; celle d'hommes qui ont les mêmes traditions, le même parler, les mômes devoirs et les mêmes droits que moi. En un mot, c'estmonpays, mapatrie. Celui qui n'aime pas sa patrie est tout aussi inexcusable que l'enfant qui n'aime pas sa mère.
Mais pourquoi mêler à cette idée de patrie, qui est si simple, si éclatante et si pure, la notion néfaste de la guerre et des batailles? Que l'on vienne à rendre toute guerre impossible, età établir une fédération européenne, en quoi une seule des paroles d'amour, que je viens de prononcer du plus profond de mon cœur pour ma chère patrie, devra- t-eile être changée.
Détester les conquêtes, les injustices, les invasions, aussi bien celles qu'on subit que celles qu'on fait subir, ce n'est pas être un sans patrie, c'est au contraire aimer ardemment sa patrie.
Vouloir que la France ne tente plus les folles aventures de François I er , de Louis XIV ou de Napoléon, ce n'est pas anéantir l'idée de la France : c'est au contraire la grandir. J'ose prétendre que nous, qui ne voulons pas de guerre d'influence, ni d'équilibre, ni de conquête, nous aimons notre patrie plus que ne peuvent faire les plus hardis conquérants.
Il y a quelques années, je ml trouvais, pour des raisons inutiles à rappeler ici, dans une petite ville de Saxe, habitée par de laborieux et pauvres tisserands, qui, travaillant à la main, gagnaient péniblement leur chétive existence. Le plus vieux du village, un très brave homme, m'avait pris en amitié, et nous faisions parfois, le long de la vallée, des excursions intéressantes. Un jour, sur un petit tertre, je vis cette inscription : « Ici sont morts trois cents citoyens saxons tués par les Français en défendant V indépendance de leur patrie. » Je ne pus m'empêcher de lui dire alors : « Vçus devez
bien nous détester ? » Pour toute réponse : « Regardez, me dit-il, tous nous avons cette image sur notre cœur. » Et il me montra une petite médaille qu'il portait suspendue à son cou.
C'était le portrait de notre grand Jacquard, l'inventeur génial qui avait trouvé le métier à tisser. Qui a le plus fait pour la patrie, Jacquard ou Napoléon?
Singulier amour de la patrie, qui consiste à en sacrifier les enfants ! Pour aimer beaucoup la France, il faudrait donc faire périr beaucoup de Français. A ce compte, les deux Napoléon seraient les meilleurs patriotes; car ils ont, à eux deux, par leurs guerres néfastes, amené la mort de près de quatre millions de Français.
Et, si l'on me permettait de présenter ce contraste sous une forme moins sévère, je ferais ce parallèle entre le pseudo-patriote de nos jours, et le pacifiste, qui est le vrai patriote.
Gléon a été à peine soldat, puisqu'il a seulement passé quelques mois dans un service auxiliaire. Mais il ne s'en embarrasse. pas, et il professe un grand amour pour tout ce qui est militaire et belliqueux. 11 veut que le paysan quitte sa charrue, et l'ouvrier son atelier, pour apprendre durant cinq ans au moins l'exercice et le tir. 11 parle avec enthousiasme de nos gloires nationales, et du sang français que de grands hommes ont répandu à profusion, de Cadix à Moscou. Mais cela ne lui suffit pas, et il voudrait recommencer, si bien que ce n'est pas une revanche qu'il exige, mais de multiples et générales revanches. Il a soif du sang de l'étranger, et il appelle de tous ses vœux le grand sabre et la colossale guerre qui feront cesser nos humiliations. Il est vrai que cette guerre nous
coûtera peut-être deux provinces, et que ce sera la lin de la nation, sans compter regorgement d'un demimillion de Français. Peu importe. Cléon aime sa patrie : c'est un bon citoyen et un grand patriote.
Lycias estime que le paysan doit vivre heureux et libre à son foyer. Il veut l'intégrité de la France ; et la pensée d'une nouvelle invasion le fait frémir. Il est assez naïf pour plaindre la pauvre mère donl le fils a le ventre troué d'une balle, ou le crâne fracassé par un obus. Il s'indigne en songeant aux enfants innocents qu'on mène devant la mitraille pour des causes inconnues. Ce sont ses concitoyens, ses amis, ses frères, et une grande pitié le prend quand il songe aux douleurs inutiles de tant de familles françaises. Peu importe. Lycias est un ennemi de son pays, un mauvais citoyen, un sans patrie.
Porphyre est petit et grêle; ses mains de journaliste sont trop débiles pour manier le sabre, et il n'a jamais porté le moindre sac sur ses épaules étriquées. Mais il a de tout temps envié les gars robustes, aux moustaches hardies et aux rudes biceps, qui marchent dans les rues en balançant leur grand corps. Cette vigueur physique, dont il est dépourvu, le séduit à tel point qu'il ne comprend pas d'autre image de la force. Un artilleur avec ses bottes cirées, un cuirassier avec son métal resplendissant, un dragon avec les crins flottant au casque, lui inspirent une admiration presque religieuse. 11 ne sait pas que ces braves gens, empêtrés dans leur costume, soupirent après la charrue, et comptent les jours jusqu'à celui qui les délivrera de ce harnachement. Il importe peu à Porphyre, qui, dans son enthousiasme, veut consacrer la vie de ces innocents à de nouvelles épopées nationales. Comme il n'y a pas de causes de guerre, il en invente. Rien ne le rebute : ni mensonge, ni calomnie, ni injure. Il a, pour
notre malheur, un journal où il donne de grands coups de sabre tous les matins : il invective l'Angleterre, insulte l'Allemagne, conspue l'Italie. Il reprend l'histoire qu'il refait à sa manière; et fait honte à la France de toutes les défaites non vengées, depuis Azincourt jusqu'à Fachoda. Il faut que demain la nation armée se précipite à la frontière, et, puisqu'il ne peut pas se battre, il aura au moins la consolation de forcer les autres à se battre par lui !
Je ne puis assez m'étonner des[enthousiasmes belliqueux qui enflamment ces journalistes politiciens, dont le patriotisme est une carrière, et consiste non pas à aimer les Français, mais à haïr les étrangers. Ils prennent au sérieux la boutade de M. de Vogue, que l'idéal d'un peuple est de flanquer des culottes à ses voisins : et ils considèrent comme suprême honneur et suprême bonheur l'extermination des nations étrangères. La haine des autres patries est la base de leur patriotisme.
Ces bruyants patriotes ne comprennent pas que la prospérité des nations voisines est utile à notre nation, et que le bonheur de la France ne consiste pas dans le malheur et l'écrasement des pays alentour. Ils ont gardé, sans posséder, il est vrai, la rigidité de ses mœurs, le langage du vieux Caton. Delenda est Anglia, ou Delenda Borussia. Par cette destruction des voisins ils croient chérir, avec éclat, leur patrie.
Est-il besoin d'insister sur la naïveté de cette conception? Depuis quand le malheur d'autrui est-il un élément de notre prospérité? N'y a-t-il pas, au contraire, une étroite solidarité, toujours grandissante, entre les nations, comme il en est une entre les individus? Notre richesse n'esl-cllc pas fonction de la richesse des pays avec qui nous faisons le commerce?
Supposons qu'un industriel désire faire fortune. Il
ne songera pas, à moins d'être atteint d'aliénation mentale, h s'établir dans un pays que la peste, le choléra, la sécheresse et l'incendie ont dévasté. Il ira dans un pays riche ; car les pays ruinés ne pourront lui donner qu'une clientèle de meurts-de-faim. De même, pour qu'une nation soit prospère, il faut qu'elle soit entourée de nations prospères. Nous avons intérêt à voir s'enrichir les peuples qui nous entourent; car leur richesse rejaillira sur nous.
Ce sont là des vérités élémentaires et banales. Mais il ne faut pas craindre les banalités; car l'état d'àme des individus qui font profession de patriotisme est réfractaire aux idées les plus simples.
Nulle idée n'est plus radicalement fausse, que celle qui fait dépendre la prospérité d'un peuple du malheur des peuples voisins. L'Allemagne s'enrichit; donc la France est plus misérable. Un Français découvre la photographie; donc les nations voisines vont en pâtir. Un Italien imagine la télégraphie sans fil; c'est un malheur pour les autres pays. Que Pasteur découvre la vaccination contre la rage, et ce sera tant pis pour nos ennemis. Que Rontgen fasse la découverte des rayons X, il y a de quoi indigner ceux qui sont bons Français.
Dieux justes! quelle pauvreté de raisonnement! Tout progrès scientifique et industriel s'étend aussitôt du pays d'origine aux autres pays ; et fatalement un pays qui s'enrichit, par cela même, enrichit les autres pays.
Tout ce qui augmente le luxe, le bien-être, la moralité, le bonheur des autres nations, est destiné à retentir sur nous; et nous sommes forcément amenés à en profiter. Les hommes d'aujourd'hui sont, bien plus encore que du temps de Sénkque, mcmbra corports magni. Donc ce n'est pas seulement au point de vue d'une haute moralité, mais encore dans soninté-
rêt bien entendu, qu'une nation doit désirer non la misère, mais la prospérité de ses voisines.
On comprendrait peut-être que le spectacle de la ruine d' autrui fût réjouissant, si les biens à partager étaient limités. Mais en réalité le cas est tout autre. 11 n'y a nulle part déficit dans le froment, le bétail, le riz, le café, les fruits, le vin, le charbon, les tissus : il y a bien plutôt surproduction générale, de sorte que le plus grand bien-être de certains ne portera aucune atteinte au bien-être des autres. Que les Allemands et les Anglais vivent dans le luxe, et les Français en profiteront. L'altruisme et l'égoïsme se confondent pour aboutir à une conclusion identique.
Il en est des patries comme des familles. L'aisance des familles voisines, loin de nuire à ma famille, lui sert, et j'ai tout profit à voir prospérer ceux qui m'entourent; car, si je suis commerçant, et s'ils sont riches, ils feront commerce avec moi, cl augmenteront ma richesse. De même pour les nations. Plus l'Angleterre sera riche, plus elle sera tentée d'acheter sur le continent, et par conséquent d'enrichir les peuples du continent.
J'aime ma famille. Est-ce une raison pour détester ma patrie? J'aime ma patrie. Est-ce une raison pour partir en guerre contre les patries voisines?
Je vais plus loin. Je crois que ces trois amours, au lieu de se contredire, convergent. En aimant ma famille, j'aime une fraction de ma patrie, et, en aimant ma patrie, j'aime une fraction de l'humanité.
Celui qui s'écrie en apprenant qu'un navire anglais s'est perdu corps et biens : « Bravo! cela fait deux cents Anglais de moins ! » celui-là est un très mauvais patriote, sans compter que c'est un méchant homme, doublé d'un imbécile fierté. Pauvre sot! Est-ce que ces hommes ne sont pas tes frères? Est-ce qu'ils ne peuvent pas t'ôtre uliles quelque jour?
Si un Jenner, ou un Shakespeare, un Whatt, est parmi les naufragés, est-ce que tu ne souffriras pas, toi aussi, de cette mutilation qui pèsera sur l'humanité tout entière?
Le faux amour de la patrie prend encore une autre forme, contre laquelle on doit, au nom de la sainte justice, protester; c'est que d'un compatriote tout est beau et honorable, et que d'un étranger tout est détestable et perfide.
Il semble, à entendre certains discours, et à lire certains journaux, que le bon Français ait pour premier devoir de mépriser les non-Français, et de n'admettre comme juste et équitable que ce qui a été fait par des compatriotes. Pour ces étranges amis de la France, le droit international n'existe pas, et tout est permis contre l'étranger (1). Aux temps de l'ancienne Grèce, tout étranger était un barbare. Nos livres d'enseignement perpétuent cette tradition pour la France d'aujourd'hui.
Il faut résolument combattre cette erreur. Déjà Schopenhauer faisait remarquer que la plus sotte vanité qui se puisse produire, c'est d'être fier d'appartenir à telle ou telle nationalité. Il n'y a ni gloire, ni mérite, à être Français, ou Anglais, ou Italien, ou Allemand; pas plus que, dans une armée, il n'est de gloire ou de mérite à être hussard, ou artilleur, ou voltigeur, ou zouave. Napoléon, quand il voulait obtenir de ses soldats quelque redoutable sacrifice d'eux-mêmes, leur disait : « Souvenez-vous que vous êtes du 4 e régiment
(1) Il reste encore, dans les lois de chaque pays, une trace de ce misérable sentiment. Un étranger peut être expulsé, sans jugement, sans appel, sans défense, par un simple arrêté de police. Un étranger, dans nos pays civilisés, n'est pas protégé par des lois. Voilà la mentalité de nos contemporains. Et dans aucun Parlement on ne proteste contre cette chose monstrueuse, qui parait toute simple !
de ligne » ou du 5°, ou du 6 e , selon les cas. De même, lorsqu'on veut pousser les peuples à se ruer les uns contre les autres, on leur dit, d'un côté du Rhin : « Sou venez- vous que vous êtes Allemands! » et de l'autre côté : « Souvenez-vous que vous êtes Français! »
Les races européennes sont aujourd'hui tellement mélangées qu'il est impossible d'établir une prééminence entre elles; l'humanité civilisée forme une grande masse compacte qu'on ne pourrait diviser que pour son plus grand malheur. Supprimez les bienfaits que les Anglais ont répandus dans le monde, avec Shakespeare, et Newton, et Stephenson, et l'humanité serait amoindrie, comme elle le serait si elle n'avait pas eu Leibniz, Kant, Beethoven et Gœthe; ou encore Dante, Galilée, Volta ; ou encore Pascal, Descartes, Lavoisier, Pasteur. Ces grands hommes, quoiqu'ils appartiennent à telle ou telle nation bien définie, en réalité ont été les bienfaiteurs de l'humanité entière, les fauteurs de civilisation et de progrès. Le méconnaître, ce serait à la fois sottise et ingratitude.
Une des premières leçons qu'on doive donner aux enfants, c'est donc de leur dire : « L'étranger n'est pas un ennemi », proposition évidente par elle-même, et qui cependant a le privilège d'exciter les indignations. Est-il folie plus grande que d'enseigner aux paysans français la haine des paysans allemands, comme si ces braves gens, des deux côtés du fleuve, avaient pour premier devoir de se détester? Vraiment non. Leur intérêt est le même, c'est de pouvoir librement et pacifiquement cultiver leur champ, sans le service militaire qui enlève les jeunes hommes à leur famille, sans la menace permanente d'une guerre effroyable qui va dévaster demain vies et fortunes. Italiens, Anglais, Espagnols, Allemands, Français, laboureurs, vignerons,
mineurs, artisans, pêcheurs, femmes et enfants, vieillards et jeunes hommes, tous les travailleurs ont intérêt à la paix, et, de vrai, tous aspirent à la paix. C'est l'idéal auquel tous aspirent. C'est le premier besoin des uns et des autres; car toute guerre est désastreuse, même pour le vainqueur; toute préparation à la guerre est un instrument de ruine.
Voilà pourquoi les vrais patriotes sont ceux qui détestent la guerre, et qui veulent en éviter les maux à leur pays.
On nous accuse aussi de faire bon marché de l'honneur national.
Mais, vraiment, que veut-on dire en invoquant l'honneur national? Je ne peux m'imaginer que l'honneur national consiste à aller faire de guerrières incursions hors de ses frontières, en versant des flots de sang et en amoncelant les ruines. L'honneur national, c'est la protection de nos compatriotes ; c'est le développement de notre richesse matérielle, de notre influence morale, par les sciences, les lettres et les arts, par l'épanouissement de notre commerce, par l'expansion de notre langue. Il n'y a rien de militaire dans tout cela, rien de guerrier.
On cite souvent l'exemple de l'Allemagne, et on croit que le grand développement du commerce allemand est lié à ses conquêtes de 1870. Post hoc, ergo propler hoc % suivant le vieux sophisme. Mais j'ai beau essayer de comprendre, je ne puis me persuader que l'Allemagne exporte plus facilement ses produits chimiques, ses charbons et ses fers, parce qu'elle a un million d'hommes sous les armes. Si elle a conquis une des premières places parmi les nations commerçantes, cela tient au croît de sa population, à l'intelligence et au
labeur de ses enfants. C'est malgré la guerre, malgré le militarisme, qu'elle a pris cette grande expansion industrielle.
Si l'on en doute, qu'on pense à la Belgique, qui n'a rien de bien militaire, qui n'a pas eu la victoire de Sedan. Alors qu'en Allemagne l'exportation annuelle (en 1903) a été de H 4 francs par tête, elle a été en Belgique de 304 francs, c'est à dire trois fois plus considérable. Dans la Suisse, moins militaire encore, si possible, que la Belgique, l'exportation a été de 312 francs par habitant. Si nous comparons l'exportation des divers pays, nous avons le tableau suivant, (en francs par tête d'habitant) :
France. ... 113
Italie 45
Russie. ... 17
Il ne semble pas, avoir ce tableau, que la prospérité des peuples soit liée à l'entretien d'une puissante armée ou au renom de victoires mémorables.
Au contraire, le développement du commerce apparaît nettement comme étant en raison inverse du développement militaire. L'épanouissement industriel et commercial d'un peuple marche en sens inverse de sa grandeur militaire. *
Parlerons-nous des sciences, des lettres et des arts? Prétendre que le génie allemand a attendu pour se manifester les batailles de Sadowa et de Sedan serait un non sens; et il ne me paraît pas que la littérature et l'art allemands contemporains nous fassent oublier Schiller et Gœthe, Leibniz et Lessing, Beethoven et Wagner. Il n'y a pas eu, que je sache, depuis que Guillaume a été couronné empereur, cet épanouissement de grands hommes que le triomphe militaire devait faire
Belgique. . .
Suisse ....
Angleterre. .
Allemagne . .
éclore. On sait d'ailleurs que nulle époque n'a été aussi misérablement pauvre, en France, pour la littérature, la science et les arts, que l'époque Napoléonienne.
Mais nos adversaires prétendent que ce n'est ni dans l'industrie, ni dans la richesse, ni dans les sciences, ni dans les lettres, que réside l'honneur national, Soit. Alors en quoi peut-il vraiment consister? Dans le courage militaire? Mais chaque nation européenne en a donné, durant sa longue histoire, assez de nobles preuves pour qu'il soit inutile de continuer la série des massacres d'autrefois et de fournir nouveaux témoignages de valeur; comme follement gladiateurs dans le cirque, ou toréadors dans l'arène. Dans l'expansion coloniale? Mais en 1905, à l'heure actuelle, il n'est plus de terre vacante; et, en fait de nouvelles colonies, il ne reste plus à conquérir que les colonies des autres; et cette spoliation n'est guère conforme à l'idée de l'honneur.
Jadis Clemenceau a vigoureusement parlé de la dignité guerrière des nations ; mais c'a été en duelliste, plutôt qu'en penseur, et il a oublié de dire en quoi cette dignité consiste. 11 a été très énergique, cela est sûr, mais à quoi s'applique cette énergie? Car, si la dignité d'un peuple est un mot de grande allure, encore faut-il cependant Téclaircir. Les beaux sentiments ne sont pas moins nécessaires à la collectivité qu'à l'individu. Hommes ou peuples ne peuvent pas vivre sans honneur ni dignité. Mais je voudrais savoir ce que signifient ces grandiloquentes paroles dans le cas actuel.
Pour notre chère Alsace-Lorraine, la dignité et l'honneur consistent-ils à n'en pas parler, — ce qui est la dignité et l'honneur, d'après Clemenceau — ou à déclarer la guerre à l'Allemagne, — ce qu'on ne fait
pas, et pour cause, — ou à demander au droit la réparation de celte monstrueuse iniquité — ce qui est la seule réparation digne d'un pays généreux.
Le culte de l'honneur, ce n'est pas de tenir sa poudre sèche, ainsi que le dit ce même Clemenceau : c'est de respecter la justice. Iln'est pas d'individu ayant conscience de sa propre dignité, qui ne fasse profession d'aimer et de cultiver la justice. Les peuples doivent être comme les individus. Chaque nation, comme chaque particulier, devrait dire « Mon honneur, c'est le respect du droit des autres, d'où dérive le respect de mon propre droit. » Voilà la dignité, voilà l'honneur.
De sorte que ceux qui aiment vraiment la patrie, et la veulent pleine d'honneur, doivent tenir à la paix, qui est le respect de tous les droits.
Il n'est aucun honneur à défendre une cause injuste. Si Napoléon a mis son honneur dans les fourberies sans nom qui ont déchaîné toute l'Espagne contre lui; il se faisait une singulière idée de l'honneur; comme le grand Frédéric et Marie-Thérèse en dépeçant la Pologne, comme Bismarck en asservissant le Schleswig et l'Alsace-Lorraine, comme l'Angleterre en faisant la conquête du Transvaal. De tels brigandages ne sont que le déshonneur national.
On ne pourra donc nous taxer d'ennemis de la patrie, puisque nous voulons pour elle la gloire, la prospérité et l'honneur. Or, comme la gloire, la prospérité et l'honneur sont inséparables de la justice, nous voulons la paix, sans laquelle il n'est pas de justice.
Mais ce qui excite l'indignation de nos contradicteurs, c'est que nous considérons comme vraisemblable et désirable que l'idée de patrie s'agrandisse. Au lieu de limiter notre patrie aux frontières actuelles, celles de 1907, nous espérons qu'un jour viendra où la
patrie se sera étendue, et où nous aurons pour vrais compatriotes, pour vrais concitoyens, d'autres hommes que les Français d'aujourd'hui.
L'idée de la patrie va en s'élargissant à mesure que l'intelligence de l'homme s'élargit.
Il y a vingt siècles, Athènes, Sparte, Thèbes, se déchiraient par la guerre. Il ne reste, de ces illustres batailles, que le souvenir de luttes funestes et stériles. Elles ont été engagées pourtant au nom de l'amour de la patrie. Elles ont provoqué d'héroïques dévouements. Elles ont été chantées par de grands poètes, racontées par de puissants historiens. Mais je crois bien qu'aujourd'hui les braves gens de Sparte, d'Athènes, et de Thèbes seraient prodigieusement surpris si on leur prêtait les haines d'autrefois. Il y a quatre siècles, en Italie, Pise était la patrie des Pisans, et Lucques celle des Lucquois. Un Gascon n'avait pas la même patrie qu'un Normand. Un Bavarois et un Silésien étaient de deux pays tellement différents qu'ils s'ignoraient.
Aujourd'hui tout est changé : il y a une France et une patrie française, une Allemagne et une patrie allemande, une Italie et une patrie italienne. Pourquoi voudrait-on s'en tenir là ? Est-ce que par hasard le sentiment de la patrie s'éteint à mesure que la patrie s'étend? En quoi un homme sera-t-il moins capable d'aimer une patrie européenne, que d'aimer une patrie française?
Je sais bien que si, il y a quatre siècles, on avait dit aux gens de Pise : « les gens de Lucques ne seront plus vos ennemis, et vous ne les aimerez pas moins que vos concitoyens », les gens de Pise eussent crié au sacrilège, à la perte de tout sens moral, à l'abomination des abominations, au renversement de tout, à la destruction des traditions les plus nobles et les plus glorieuses de la cité.
De même, si à quelque Français, à quelque Allemand, à quelque Italien d'aujourd'hui, on venait dire : « Vos voisins, ces voisins que vous haïssez tant, dans quatre siècles seront vos concitoyens, soumis aux mêmes lois, parlant peut-êlre la même langue, et votre devoir sera de les aimer et de les défendre » quelles clameurs ne pousseraient-ils pas, ces pseudo-patriotes?
11 faut les excuser : ils ne comprennent pas.
Un des plus grands historiens de notre temps, Victor Duruy, nous écrivait un jour qu'il était tout à fait avec nous, étant convaincu que l'unité de l'Europe se ferait, comme s'était faite l'unité de la France.
Est-ce qu'au xv c siècle les Provençaux, les Lorrains, les Gascons, les Bretons, les Flamands avaient la notion de la patrie française? Il serait bon de renvoyer à l'école primaire ceux qui nous rebattent les oreilles avec la notion d'une patrie immuable et immutable.
Mais la plupart des hommes ne peuvent comprendre que la vie des peuples est dans une évolution perpétuelle. Ils vivent tellement ensevelis dans le présent qu'ils considèrent tout changement comme impossible. Ils s'imaginent que les hommes de 1950 auront les mêmes idées générales que les hommes de 1907, et que les sociétés seront constituées sur les mêmes bases. Ils ne peuvent pas se figurer qu'en 1950 et en 2000 tout sera absolument différent.
Ils sont d'ailleurs tout aussi incapables de s'imaginer le passé que l'avenir. Ils ne se représentent pas que la guerre existait, il y a deux ou trois cents ans, entre des pays actuellement fédérés et unifiés. La Lorraine, la Bretagne et la Bourgogne n'ont pas toujours été réunies sous un même gouvernement. Elles luttaient violemment entre elles, comme, il y a deux mille ans, Sparte et Athènes; comme, il y a un demi-siècle à peine, la Toscane et la Sicile, la Bavière et la Prusse.
Peu à peu des groupements se sont établis, de plus en plus vastes. L'aire des pacifications a grandi de siècle en siècle; l'Allemagne est unie; l'Italie est unie; la France est unie; et cependant l'Allemagne, la France et l'Italie étaient jadis formées de nations bien distinctes, qui se déchiraient et se perdaient par la guerre. Il est certain que ce mouvement de concentration va continuer, et que des nations actuellement disjointes se réuniront pour former une fédération pacifique. De même que depuis trois cents ans les provinces françaises, qui avaient leur autonomie, leur indépendance, leurs guerres propres, ont fini par se réunir en l'agglomération française, dans laquelle il n'y a plus de conflit entre province et province.
Mais l'impuissance à se figurer soit le passé, soit l'avenir, est telle, chez le commun des hommes, qu'ils subissent la domination tyrannique de l'état présent, et ne conçoivent comme possible que ce qui existe, persuadés dans leur naïveté que les choses ont été et seront toujours telles qu'ils les voient, a l'heure actuelle.
Changeantes sont les frontières de ce qui est notre patrie. Si je venais à haïr les Allemands, les Italiens et les Anglais sous prétexte que leur patrie n'est pas la mienne, je crains fort que, dans un siècle ou deux, cette haine ne prête à rire à nos descendants, pour qui Allemands, Italiens et Français seront compatriotes, unis dans une fédération que notre impuissance avoir l'avenir considère sottement comme une chimère.
Mais je n'en ai pas fini encore avec les objections du faux patriotisme. Ceux qui nous accusent d'être de mauvais citoyens parce que nous détestons la guerre nous jettent toujours cette fameuse apostrophe : Et l'Alsace-Lorraine !
Et bien soit! parlons de l' Alsace- Lorraine. Affrontons hardiment cette terrible objection.
D'abord, s'ils avaient quelque pudeur, les amis de la guerre n'auraient pas le droit de parler de l'Alsace. Car la conquête — et la très inique domination — de l'Alsace est un fait de guerre. C'est la guerre qui a créé de toutes pièces cette effroyable injustice! C'est la guerre qui a asservi deux millions de nos compatriotes à une nation qu'ils exècrent ! C'est la guerre qui a permis de traiter en esclaves des hommes libres. C'est la guerre qui, là encore, comme partout et toujours, est la grande criminelle. Si déjà je ne détestais la guerre, parce que c'est une bête sanglante et puante, je la détesterais mille fois davantage encore parce qu'elle est la cause du long martyre de nos frères d'Alsace.
On dit : « Soit. La guerre nous a ravi l'Alsace ; mais c'est la guerre qui nous la rendra. » Eh bien ! acceptons cette hypothèse.
Supposons une grande guerre, cette guerre que depuis trente-six ans on n'ose pas déclarer. On admettra bien qu'il y a une chance sur deux (au moins) pour que la victoire ne soit pas à nous, et que, dans cette terrible guerre future, la France soit complètement écrasée, et presque anéantie. Alors il faudra payer une rançon de vingt milliards, et céder la Champagne, la Flandre, l'Algérie et la Cochinchine, sans compter la mort d'un million de braves gens. Ce sera la fin de la France.
Une chance sur deux, c'est assez grave pour hésiter.
Au moins l'autre hypothèse est-elle bien belle? Hélas !
Admettons qu'il y ait victoire. Et après? L'Alsace nous reviendra, avec la Lorraine, avec peut-être quelques autres territoires rhénans criminellement conquis.
Et après?
Après, ce sera la préparation d'une guerre nouvelle,
plus terrible encore; car l'Allemagne, en vingt ans encore, ayant refait des alliances, reformé des armées, construit des citadelles et des canons, reprendra à nouveau l'interminable lutte. Et ce sera un nouveau coup de dé.
Et toujours il en sera ainsi. Après une guerre avec victoires, une guerre avec défaites. Puis on recommencera, et on recommencera encore. On reconstruira, sans pouvoir espérer voir la fin de notre misère, le sanglant tissu de haine qui fait l'histoire de ces deux nobles pays. Et, pendant des siècles et des siècles, les infortunés jeunes gens s'épuiseront aux travaux militaires, à moins qu'ils ne pourrissent par milliers, sur l'une ou l'autre rive du Rhin. Voilà le joyeux idéal qu'on nous fail entrevoir. Voilà la grande et généreuse conception de l'avenir que se sont formée les patriotes de l'un et l'autre côté du Rhin.
Si nous n'avions pas d'autre issue, ce seraità désespérer d'être homme.
Heureusement, ce rêve de massacres intermittents et sans fin n'est pas la seule issue. La guerre, qui a été l'oppression de l'Alsace, ne sera pas sa libération. Il est impossible que le droit soit indéfiniment violé sans recours. Ces grandes infamies ne sont pas éternelles. La conscience publique européenne, qui se révèle à elle-même de jour en jour, trouvera la solution, et ce sera la solution pacifique, seule durable.
Supposons en effet qu'à l'anarchie actuelle succède un état de choses régulier, soit tout simplement la justice internationale: les vaincus pourront élever la voix. Or cette voix sera entendue, tandis qu'aujourd'hui, comme c'est le canon qui a la parole, et non le droit, les opprimés, qui sont les faibles, n'ont qu'à se taire pour ne pas être plus opprimés encore.
Alors prendront fin toutes les iniquités sanglan-
tes d'aujourd'hui qui pèsent sur vous, nobles pays esclaves, Alsace, Finlande, [Danemark, Trieste, Pologne. Alors toutes les monstruosités de la politique et de la guerre pourront être résolues, et résolues dans le sens de la justice.
Donc, au point de vue français comme au point de vue humanitaire, — et presque toujours, sinon toujours, les deux intérêts concordent — rétablissement d'un régime autre que notre régime de sang et d'anarchie est absolument désirable.
Vouloir reprendre l'Alsace par la guerre, ce serait risquer notre existence nationale, et, même en cas de succès, n'obtenir qu'un passager triomphe, et s'attirer d'interminables représailles.
Au contraire — et c'est presque une naïveté que de le dire — l'avènement du droit assurera, le triomphe de ce qui est juste.
Aussi bien, puisque j'ai parlé de l'Alsace-Lorraine, ai-je le devoir de citer les paroles que prononçait Ch. Renouard en 1872, devantla Cour de Cassation. L'influence de Ch. Renouard, mon grand-père, a été, dès mon enfance, toute puissante sur la direction de mes idées, si bien que ce livre, à quarante ans de distance, est en quelque sorte l'écho de la pensée de mon aïeul. Une année à peine après la conclusion du néfaste traité de Francfort, il osait dire ceci, qui est le programme du vrai patriotisme :
« Nous, les vaincus d'hier, osons le crier à la face du monde, témoin de nos récentes défaites, et que les ressentiments de notre orgueil blessé n'éteignent pas en nous l'intelligence des vérités éternelles ; la paix est bonne, la guerre est criminelle. Notre bien-aimée patrie ne peut donner un plus éclatant témoignage de sa ro-
naissance qu'en ne sacrifiant pas à ses rancunes la cause de la civilisation. Qu'elle dédaigne de demander à la force la revanche qu'elle attend; il est digne d'elle de rechercher dans la primauté du droit la réparation de ses maux et le retour de tous jses enfants. »
Reste une dernière objection des partisans de la guerre, objection pratique, et méritant d'être dûment examinée; car, — nous devons l'avouer, — elle est plus sérieuse que les objections précédentes. Nous croyons bien qu'en fin de compte elle n'est pas fondée. Mais au moins n'est-elle pas aussi lamentable que les arguments réfutés plus haut, sur les vertus civilisatrices et moralisatrices de la guerre. Il s'agit de savoir si, en défendant la paix, nous n'exposons pas notre pays aux malheurs de la guerre, au démembrement et à la ruine.
M. Goblet l'a bien exposée, en termes modérés et énergiques. Tout en protestant de son amour pour la paix, il a dit : « le vrai patriotisme consiste à ne pas énerver et amollir le cœur des générations nouvelles, en affirmant que la guerre est désormais impossible, et en les détournant des devoirs que le salut delà patrie peut leur imposer » [Pré fane au livre de M. Bocquillon : La crise du patriotisme à CÈcole, 1903, xii).
Tout d'abord — répétons-le — nous n'avons eu aucunement, en écrivant ce livre, l'intention de publier un ouvrage de politique contemporaine, à l'usage des Français de 1907. Notre ambition, trop haute peut-être, est d'exprimer ce qui est vrai en soi, ce qui est juste en soi. Ce que nous disons ici en français pourrait être dit en allemand, ou en anglais, ou en italien, sans qu'une seule idée fût à y ajouter ou à en retrancher. Nous ne
nous adressons pas aux seuls Français, mais à tous les hommes qui pensent, à tous nos contemporains. Même — la prétention paraîtra sans doute excessive, mais elle répond à notre espérance — nous voulons devancer l'opinion contemporaine et énoncer des vérités qui, méconnues aujourd'hui, seront acceptées demain.
Autrement dit encore, nous défendons une idée que nous pensons vraie, sans nous préoccuper des conséquences pratiques, électorales ou autres, qu'elle entraîne. Fonteinelle affirmait, dit-on, que, s'il avait lamain pleine de vérités, il se garderait bien de l'ouvrir. Notre éducation scientifique ne nous permet pas un si hardi paradoxe. Du moment «qu'une chose est vraie, elle est bonne. Les conséquences d'une vérité ne peuvent être que bienfaisantes. // n'y a péril que dans ie mensonge. Le faux est toujours mauvais, et il n'existe pas d'erreur qu'il soit salutaire d'enseigner el de professer.
Il s'agit donc de savoir non pas s'il est dangereux de combattre la guerre, mais bien si la guerre est absurde. Car le suprême danger, plus terrible que tout autre, c'est de maintenir, comme trame essentielle de notre vie sociale, une institution absurde, et de plier l'humanité, présente et future, sous le joug d'une stupidité. Voilà la vraie et l'unique question : il n'en est pas d'autre.
Il ne faut pas confondre un livre de philosophie — nous ne craignons pas le mot — avec un projet de loi. Notre intention n'est nullement de proposer un décret de désarmement qu'on appliquera demain; ni d'enseigner aux enfants des écoles primaires qu'il n'y a pas de patrie h défendre, et qu'il faut refuser le service militaire. Que les diplomates, les officiers, les sénateurs, les députés, les instituteurs lisent ce livre, nous le désirons; mais nous n'avons pas à prendre souci des sanctions pratiques qu'ils en vont déduire. Nous disons
la vérité toute nue ; c'est-a-dire que la guerre est un mal, et que les sociétés cilivisées ne peuvent pas prendre le mal pour base.
Et nous prétendons que cette proposition est vraie, à Berlin comme à Paris, à Rome comme h Londres, à Tokio comme à Pétersbourg; qu'elle est vraie en 1907, comme elle était vraie en 1807, comme elle sera vraie en 2007. Députés, ministres, ambassadeurs, généraux, instituteurs ont des devoirs pratiques, et une mission spéciale, qui est de conformer leurs actes aux circonstances présentes. Nous, nous n'avons pas à leur dicter leur devoir, ni à leur enseigner ce qu'il faut faire aujourd'hui. Nous nous sommes donné une autre mission, qui est de proclamer ce que nous croyons vrai. Avant tout, et toujours, et partout, la vérité.
Or il y a une vérité éclatante, lumineuse, imposant -sa lumière à tous, c'est que la guerre est absurde et barbare. Et on veut que nous ne disions pas tout haut cette vérité ! Et on croit sage de faire un grand silence autour de cette vérité ! Et on nous demande de cacher en tremblant cette vérité ! Et, sous prétexte que cette vérité amollit les courages, on nous convie, nous, hommes, qui avons la prétention de penser par nous-mêmes, à essayer de perpétuer, par notre silence qui est une complicité, cette gigantesque erreur, et à ne pas sortir de l'enfer de larmes et de sang, en lequel l'humanité se débat depuis des siècles.
Tout écrivain doit être regardé comme un assez pauvre sire, qui n'ose pas, pour des prudences chimériques, aller jusqu'au bout de sa pensée, et affirmer ce qu'il croit vrai.
Cela dit, et dit formellement, examinons jusqu'à quel point en parlant de la paix, en prêchant la paix,
on expose les Français aux invasions, aux démembrements et aux pires catastrophes.
Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que la propagande pacifique fût exactement limitée à la France, et que, dans les autres pays, les idées de paix et d'arbitrage international ne fussent pas défendues.
Mais il n'en est pas ainsi, fort heureusement. Partout l'idée pacifique est propagée avec une énergie indomptable par maints hommes dévoués, dont nous avons l'honneur d'être les amis; et c'est calomnier les Allemands, les Anglais, les Italiens, que de croire qu'il n'y a pas chez eux, comme chez nous, d'ardents propagandistes de notre sainte cause.
Il se peut que cette propagande soit parfois plus active en France qu'ailleurs; car les idées générales — et généreuses — trouvent toujours grand retentissement en France. En France, nous sommes, quoi qu'on en dise, idéalistes et théoriciens. Dans nos âmes françaises, la conception du droit et de la justice est très forte, de sorte qu'on est sûr d'être écouté quand on défend la paix avec vigueur. Mais nous n'avons pas le monopole de la justice, et il n'y a que des nuances entre le mouvement pacifique de la France et celui des autres pays. C'est même peut-être une illusion que de le croire plus puissant chez nous qu'ailleurs.
Dans les Congrès internationaux de la paix qui se réunissent chaque année, nous nous distribuons la besogne. Les Français sont chargés de parler de paix aux Français ; les Allemands aux Allemands ; les Italiens aux Italiens, etc. Et nous n'avons pas la sotte vanité de croire que nous, Français, nous sommes seuls à faire de la propagande, tandis que nos amis d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie se reposent. Loin de là. Nous savons qu'ils travaillent tout comme nous, peut-être plus que nous, et les Bulletins du Bureau
international de la Paix nous donnent, chaque semaine, le compte rendu de cette activité du mouvement pacifique, qui est absolument universel.
Je vais plus loin. S'il était prouvé que les paroles de paix internationale trouvent plus d'écho en France qu'en Allemagne ou en Angleterre, nous n'en serions nullement inquiets; car l'histoire apprend que les idées d'émancipation et de progrès, qui partent de France, finissent par conquérir le monde. Ce serait une preuve que l'évolution intellectuelle de la France devance celle de l'Allemagne et de l'Angleterre. 11 n'y aurait pas lieu d'en avoir peur, ni honte.
On nous dit : « Si l'Empereur d'Allemagne déclarait la guerre, tous les Allemands, sans hésiter, marcheraient contre nous. » Cela est évident. Mais croiton que, si la France déclarait la guerre à l'Allemagne, l'armée française, qui compte tous les Français jeunes et valides, ne serait pas mobilisée, de sorte qu'en cas de guerre tous les Allemands marcheraient contre la France, tandis que tous les Français, aussi bien unis, marcheraient contre l'Allemagne.
Il est assez curieux de constater que, pendant que M. Goblet et d'autres nous reprochent de désorganiser par nos exhortations pacifiques la défense nationale, au Reichstag, M. de Bulow reproche aux socialistes de ne pas faire comme les Français, qui, quoique politiquement divisés, s'uniraient en un faisceau compact, dans le cas d'une guerre étrangère.
Par conséquent, en toute évidence, la propagande pacifique n'est pas limitée à la France. Elle est aussi ardente et efficace dans les autres pays, et nous espérons que nos efforts communs étendront leurs bienfaisants résultats à tous les pays que ruine le militarisme. Comme toute idée simple et juste, l'idée de la paix nécessaire et de la justice internationale néces-
saire se répand dans le monde. Si Ton se rendait compte du progrès qu'a fait cette noble idée en Italie, par exemple, et en Angleterre, on n'oserait plus nous dire que la France est le seul pays où l'idée pacifique soit en honneur.
D'ailleurs où trouverait-on dans nos écrits formulée cette opinion, malheureusement absurde, que toute guerre est désormais impossible? Jamais nous n'avons dit que le régime de la paix armée allait prendre fin. Hélas! nous voyons de toutes parts les armements augmenter, les haines se perpétuer, les journaux formenter la discorde, de sorte que, malgré notre optimisme, la paix ne nous paraît rien moins que certaine. Nous ne disons donc pas qu'il faut désarmer. Nous ne voulons pas affaiblir les courages ; ni chanter le conte bleu d'une humanité pacifique. C'est en l'avenir que nous espérons. Le présent ne nous inspire que des craintes. Aucun de nous n'est assez aveugle pour dire aux nations avant qu'un tribunal international de la justice ne soit établi : Bas les armes !
Nous dirons : Bas les armes! quand nous aurons institué le règne du droit.
Nous ne prêchons pas le désarmement, mais la justice.
Et on prétend que cet amour de la justice aboutit à énerver les courages et à paralyser la défense nationale !
Le contraire apparaîtra évident à toute personne non prévenue. Une nation pacifique, qui aime la paix, qui veut la paix, et qui n'attaque pas ses voisins, ne sera nullement disposée à accepter avec patience une inique déclaration de guerre. Nous avons eu récemment le spectacle d'un peuple, amoureux de paix et faisant vigoureusement la guerre. Ces rudes et laborieux paysans boers ont montré ce que peut un petit peuple pacifique d'un demi-million d'hommes contre l'agression d'un grand peuple de cent millions d'hommes. Ils ont
pendant trois années tenu en échec, eux, les paysans paisibles et inoffensifs, la colossale puissance anglaise. Donc, à supposer, contre toute vraisemblance, que les Français viendront à être impudemment attaqués par l'Allemagne, ils seront d'autant plus terribles dans cette guerre qu'ils avaient eu davantage l'amour et la volonté de la paix.
11 serait insensé de croire que dans une guerre la conscience de l'injustice ne compte pour rien. Un grand peuple, injustement attaqué, sera toujours redoutable, d'autant plus redoutable qu'il aura la claire et éclatante notion de son droit. Les armées que la première République a improvisées, lorsqu'elles ont eu à lutter contre les vieilles et aguerries troupes de l'Europe entière, les ont solidement battues; car il y avait d'un côté des soldats mercenaires, de l'autre des citoyens pénétrés de la justice de leur cause. Les choses ne seraient pas autres aujourd'hui, et, si une France non agressive, résolue à la paix, se trouvait en face d'un agresseur inique, entre une armée servile et une armée confiante en son bon droit, l'issue de la lutte ne serait pas douteuse.
Mais ce n'est pas ainsi que la question se posera. Car il est évident que nul souverain, empereur ou roi, ne sera assez follement téméraire pour menacer la France dans son indépendance ou son existence même ; et c'est pour les besoins de la cause que les nationalistes évoquent le spectre d'une invasion.
Quant aux causes louches qui peuvent devenir motifs de guerre, il faut avoir le courage de les répudier. Qu'il s'agisse de Fachoda, de Mytilène ou du Maroc, il ne faut voir là que des litiges diplomatiques, bons à être discutés autour d'un tapis vert, et admettant diverses solutions, dont chacune sera bonne, si elle est pacifique. Quelques kilomètres carrés de plus ou de moins
ne valent pas le sang d'un petit soldat français. De sorte que l'indignation des amis de M. Goblet tient sans doute à ce que, si le sentiment pacifique prévaut dans l'immense majorité du pays, on ne pourra plus exciter le sentiment patriotique à être provocateur, ni le passionner pour des différends d'ordre minuscule.
Au risque de paraître des sans patrie, nous ne désirons nullement que la France combatte pour maintenir l'équilibre européen. Nous ne croyons pas que ce fut une heureuse inspiration d'empêcher un Hohenzollern d'être roi d'Espagne. Quand l'Allemagne a voulu que la question du Maroc fût réglée par une conférence internationale, c'a été avec des procédés brutaux et discourtois, mais au fond elle avait cent fois raison. Ces accords internationaux sont excellents, et il est surprenant qu'on n'ait pas compris tout de suite qu'il y a intérêt pour tous à ce règlement pacifique des questions litigieuses.
Ce n'est pas énerver la défense nationale que de développer le sentiment de la justice et de préconiser l'arbitrage : car le jour où toute une nation, confiante en son droit, demandera l'arbitrage, et que par l'adversaire cet arbitrage sera refusé, une noble indignation soulèvera toutes les consciences, et la poussée vers la victoire sera irrésistible.
Mais pour les entreprises véreuses, les créances Fubini et Jecker, les compétitions dynastiques, les guerres d'influence, les conquêtes, les agressions, et tous ces misérables conflits qui ont été dans le passé causes de sanglantes guerres, alors un peuple vraiment pacifique restera insensible. On ne le fera pas marcher ; on ne lui fera pas crier : à Berlinl comme en juillet 1870 : et, si l'on nous reproche d'avoir créé une pareille mentalité, nous, pacifistes, nous en revendiquons, avec orgueil, notre part de responsabilité.
Et maintenant reprenons, en les résumant, ces objections diverses, et leur réfutation.
1. La guerre est une loi scientifique, image delà lutte des animaux entre eux.
Non ; car il n'est chez les animaux que des luttes individuelles. Non; car la guerre fait une sélection à rebours. Non; car la civilisation a créé la justice, idée morale spéciale à l'homme, inconnue dans l'animalité.