‹ Le passé, le présent et l'avenir de la photographieChapitre 2 sur 7 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

mission de la pensée la rapidité de l'éclair et supprimé pour elle les distances ; il est parvenu à réformer les procédés dangereux de la dorure et de l'argenture sur métaux, et il a créé le plus exact et le plus parfait des modes de surmoulage.

Enfin, une étude admirablement ingénieuse des rayons solaires l'a mis à même d'employer la lumière à la reproduction la plus exacte des objets et des traits du visage par la création d'un art nouveau : Vhèliographe ou photographie. Cet art n'est encore qu'à ses premiers essais, et déjà, par son passé si près de nous, par son présent, dont la faveur marquée de la mode même encourage les développements, on peut prévoir le magnifique rôle que l'avenir lui réserve , le puissant concours qu'il est destiné à prêter aux progrès des diverses manifestations des arts du dessin et des arts plastiques, aux études des sciences naturelles et des sciences physiques.

C'est à cet art né d'hier que nous venons consacrer quelques pages inspirées par notre expérience de peintre, notre pratique de photographe et nos réflexions d'artiste.

En esquissant rapidement les brèves annales de la photographie, en décrivant les progrès par lesquels elle a passé pour arriver aux procédés actuels, en indiquant ces procédés, en ébauchant à larges traits les horizons nouveaux qu'elle ouvre aux arts et aux artistes , aux sciences et aux savants, puissions-nous encourager les esprits sérieux, ou même simplement curieux, à féconder par leurs essais ou leurs travaux la découverte non moins utile que merveilleuse de Daguerre et de Niepce I

ou

coip d'œil rétrospectif

Assurément c'est à Niepce et à Daguerre que revient l'honneur d'avoir inventé la photographie. Assurément la véritable date scientifique, l'acte de naissance, pour ainsi dire, de l'invention, n'est autre que la date du mémoire présenté par Daguerre à l'Académie des sciences, le 7 janvier 1839.

Toutefois il est juste de rappeler ici que, dès 1802, Davy et Wedgwood publiaient une note intitulée :

(( Description d'un procédé pour copier les peintures u sur verre, et pour faire des silhouettes par l'action (( de la lumière sur le nitrate d'argent. »

Cette note qui ne se rapporte qu'à des silhouettes, à des images imparfaites et fugitives, est le premier germe, l'embryon delà découverte qui nous occupe ^

1. Un intrépide chercheur, M. Edouard Fournier, dans son trèscurieux livre le Vieux-Neuf, cite un passage d'un certain Tiphaigne de La Roche, écrit en 1760, dans lequel cet ingénieux utopiste semble avoir lo pressentiment de la photographie. M. Fournier nous dit aussi

En 1837, M. Nicephore INiepce entre en relations avec Daguerre qui, pendant les loisirs que lui laissaient la peinture et les travaux du Diorama, s'occupait, de son côté, de recherches analogues.

Dès cette époque un échantillon des images obtenues sur plaqué d'argent fut remis à M. Charles Chevalier par M. Niepce, qui s'attachait surtout à transporter sur métal, à l'aide de la lumière, les tailles des gravures. Cette épreuve, déposée aux archives de l'Institut, constate l'antériorité de la France dans une découverte dont l'Angleterre prétendit, à l'origine, avoir eu pour elle l'initiative.

Cependant il ne s'agissait encore là que d'essais, d'expériences; on était sur la voie, mais le procédé pratique n'était pas trouvé.

Enfin, en 1839, Daguerre envoie son mémoire à l'Académie des sciences.

Daguerre, qui n'était point un savant de profession, mais un simple artiste, le peintre du Diorama, et qui jusque-là avait dû à ce trompe-l'œil d'optique toute sa célébrité, Daguerre, à force de patience, de soins,

qu'en 1686 le mathématicien romain Cellio se servait de la chambre noire pour faire des dessins réduits des tableaux , ce qui a pu faire croire aux rédacteurs du Dictionnaire de la Conversation que Cellio avait inventé le daguerréotype au xvii*^ siècle. Selon M. Jobard, on aurait récemment retrouvé à Berlin un bouquin traduit de l'allemand depuis trois cents ans , qui traiterait très-clairement de la pho tographie expliquée. Enfin Arago a dit que Charles, dans ses cours, se servait d'un papier enduit pour dessiner des silhouettes à l'aide de l'action lumineuse; mais il mourut en 1822, sans avoir dit le secret de sa préparation

de volonté, a su découvrir ce que les savants avaient à peine entrevu.

En vain a-t-on cherché à diminuer le mérite et la gloire de Daguerre, en prétendant qu'il n'avait trouvé qu'une application de la photographie inventée par Niepce; l'éminent chimiste, qu'une heureuse communauté de but associa à l'ingénieux artiste, a tenu luimême à honneur, dans une lettre rendue publique, de payer son tribut d'hommages à Daguerre :

(( Quelle différence, lui dit-il, entre le procédé que « vous employez, et celui avec lequel je travaille ! Tan- (( dis qu'il me fallait presque une journée pour faire « une épreuve, il vous faut quatre minutes. »

11 est encore un autre mérite dont on ne saurait trop louer Daguerre, c'est le désintéressement dont il a fait preuve en dotant immédiatement la science, l'art et le public, des bénéfices de sa découverte.

L'État, il est vrai, l'a récompensé en lui donnant une pension de 6,000 francs. Mais qu'est-ce que cette modeste pension viagère, comparée aux millions que l'inventeur aurait pu gagner s'il eût gardé le monopole de son invention?

Quels progrès aussi la science de l'action de la lumière, l'art de la photographie, n'a-t-il pas dus à cette faculté laissée à tous de mettre en pratique les procédés nouveaux, de tenter des progrès, des perfectionnements ! Aussitôt l'invention mise dans le domaine public, le champ fut ouvert à toutes les imaginations, à toutes les intelligences, à tous les savoirs.

Chimistes, artistes, gens du monde même, la veille encore étrangers à toute question d'art et de science, se mirent à l'œuvre, et en pratiquant la daguerréotypie, quelques-uns par amour de l'étude, d'autres par spéculation, ceux-ci par simple curiosité, ceux-là comme un objet de distraction, tous firent, dans leurs essais et leurs tâtonnements, des découvertes précieuses qui peu à peu servirent à constituer la science de l'héliotypie, l'art de la photographie.

Le nouvel art, tout d'abord adopté par l'Acadéïnie des sciences, sur l'avis des Arago et des Dumas, devint bientôt l'objet d'une curiosité générale. On se rappelle que le roi Louis-Philippe, un des premiers, voulut poser pour un portrait au daguerréotype. Ce fut au jardin des Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau, que se fit cet essai : il ne fut pas précisément très -heureux. Aussi, après la première explosion d'enthousiasme général, le daguerréotype fut-il l'objet d'une réaction assez prononcée dans l'opinion publique. 11 eut ses détracteurs passionnés. Reconnu merveilleux pour rendre les objets inanimés, à plan vertical et à surface unie, on le déclara impuissant à reproduire des vues compliquées et étendues, de même que les traits du visage.

Néanmoins, soit par suite d'un esprit de contradiction assez commun chez nous, soit que l'homme ne voie rien dans la nature de plus digne d'être reproduit que la face humaine, soit plutôt encore par l'incitation que produit toujours la perspective des bénéfices industriels, la plupart des efforts des premiers opérateurs

tendirent à l'envi vers le portrait. Cette industrie, à peine créée, prit aussitôt des proportions considérables. Tous les fruits secs, comme on dit en termes d'école, des ateliers de peinture, de la miniature et du dessin, et aussi une foule d'impuissants de toutes les professions, incapables d'apprendre suffisamment la pratique de leur état, se constituèrent bientôt entrepreneurs de portraits au daguerréotype.

Les frais de fondation des établissements qu'on voyait alors n'étaient pas bien considérables. La nature même du travail semblait exiger un local haut placé, voisin du ciel et du soleil ; le matériel consistait en un ou deux objectifs, une petite provision de plaques et de produits chimiques peu coûteux : quelques centaines de francs suffisaient donc à cette première installation. Un cadre placé à la porte de la maison, et garni d'un certain nombre de portraits, se chargeait d'attirer l'attention des passants, à qui, moyennant une dépense de cinq à vingt francs, suivant les dimensions de la plaque, on garantissait une ressemblance parfaite.

Parmi ces pionniers de la photographie il se trouva, il est vrai, quelques véritables artistes qui, encouragés par les résultats qu'ils obtenaient, travaillèrent à perfectionner les procédés et réalisèrent des progrès réels ; mais la plupart restèrent à peu près stationnaires, ou se bornèrent à profiter des perfectionnements nouveaux découverts par la science, et à les appliquer au fur et à mesure qu'ils leur étaient révélés.

Ceux-ci étaient, sont encore et seront toujours des marchands de photographies. Permis à eux de se croire les régénérateurs de cet art : la mode leur a donné quelque renom , et ils forment la majorité des praticiens actuels.

Tant que le daguerréotype ne produisit que des épreuves sur plaques, il trouva le public froidement disposé. Le miroitement et l'aspect grisâtre de l'image empêchaient d'apprécier le mérite de la ressemblance et la finesse du modelé. C'est à cette époque que se rapporte le couplet satirique suivant :

Peu flatteur par principe, Ami d' la vérité , Le daguerréotype Enlaidit la beauté.

La photographie proprement dite, c'est-à-dire la reproduction et la fixation de l'image sur papier se produisit enfin. A partir de ce jour la cause de l'héliographie fut définitivement gagnée, non -seulement devant les artistes et les amateurs, mais aussi devant le public tout entier.

L'héliographie prit place au nombre des arts et des industries qui occupent une multitude d'intelligences et de bras, et mettent en mouvement des capitaux considérables.

Pour bien faire comprendre comment s'opéra ce progrès important, quelles circonstances amenèrent la substitution des épreuves sur papier aux épreuves sur plaques daguerriennes, il est indispensable de remon-

ter à l'origine de la découverte, et aussi de raconter ce qui se passait en Angleterre à l'époque même où Daguerre et Niepce préparaient leur mémoire à l'Académie des sciences.

Au moment où l'artiste et le savant français inventaient le daguerréotype, un chimiste anglais, Fox Talbot, inventait de son côté la talbotypie, laquelle consiste dans la reproduction d'images photographiques sur papier par la formation successive de deux épreuves, l'une dite négative^ donnant en blanc les parties noires de l'image, et les parties blanches en noir; l'autre dite positive j remettant chaque chose à sa place, c'est-à-dire les parties blanches et les parties noires ainsi que la nature les produit.

Deux mois après l'envoi du mémoire de Niepce et Daguerre à l'Académie , mais quelques mois avant la publication de leur procédé, Fox Talbot, en mars 1839, décrivit la série de ses manipulations dans le Philosophical magazine de Londres^ et envoya à la Société royale britannique une collection de ses dessins photographiques.

Mais ces épreuves directes étaient loin d'être parfaites; les noirs étaient d'une uniformité de ton fâcheuse, et les blancs, d'une déplorable sécheresse. Cependant l'idée était là, là était le point de départ de la reproduction photographique.

Huit années se passèrent sans qu'il se fît, dans ce système, de progrès notables et qui méritent d'être signalés.

Enfin en 18Zi7, et pour ainsi dire au même moment, deux Français résolurent le problème :

D'une part, M. INiepce de Saint-Yictor, neveu de l'illustre INiepce, substitua le verre au papier pour l'obtention des épreuves négatives;

D'un autre côté, M. Blanquart-Évrard trouva le moyen de modifier et de varier à volonté la coloration des épreuves.

Nous nous bornons à indiquer ces deux découvertes capitales sans entrer dans le détail des procédés mis en usage ; de même aussi nous mentionnerons sommairement les noms des hommes qui, de 18/i7 à 1850, apportèrent des perfectionnements partiels aux manipulations photographiques.

Ainsi M. Guillot-Saguet simplifia la préparation du papier négatif.

M. Humbertde Molard obtint des négatifs sur papier sans colle, purifié par les acides et rendu translucide par une solution alcoolique de diverses résines, perfectionnement qui conduisit à la découverte des procédés de travail à la cire, à la céroléine, à la térébenthine.

C'est à M. Regnault qu'appartient l'initiative de la substitution de l'acide pyrogallique à l'acide gallique, et de la préparation des papiers sous le vide de la machine pneumatique.

M. l'abbé Laborde combina l'acétate de chaux avec l'acide gallique.

MM. Humbert de Molard et Aubrée essayèrent d'un procédé de travail à l'ammoniaque.

M. Legray divulgua sa méthode d'opération au papier ciré sec, procédé excellent pour faciliter les travaux photographiques des voyageurs.

C'est également M. Legray, dit-on, qui substitua le collodion à l'albumine et qui, grâce à sa composition chimique, donna à la préparation une grande force de sensibilité. A partir de ce moment, le procédé Talbof devint presque instantané.

Enfm M. Baldus, en remplaçant la cire par la gélatine, obtint des épreuves merveilleuses.

Telle est à peu près la marche ostensible que suivirent les progrès de la photographie.

Je dois cependant mentionner aussi les progrès véritables suscités par la participation d'amateurs trèsdistingués, tels que MM. Aguado, Jeanrenaud, Paul Perrier, Édouard Delessert et bien d'autres encore, qui ont produit de fort belles choses; mais je les cite particulièrement comme ayant apporté leur part de progrès réels par la supériorité de leurs aptitudes. En même temps que se produisaient leurs essais et leurs découvertes et qu'ils les révélaient au public, d'autres artistes ou savants se livraient, de leur côté, à des recherches spéciales sur des analogues, et faisaient parfois, avec un singulier bonheur, les plus heureuses rencontres.

C'est ainsi que bien avant l'invention même de M. Fox Talbot, un photographe modeste, M. Bayard, qui a exposé au palais de l'Industrie, en 1855, les plus belles épreuves qu'on y ait eu à signaler, avait réussi

à fixer sur le papier les objets soumis à l'action de l'objectif. Toutefois, il n'obtenait qu'une seule épreuve directe et par une seule opération.

M. Louis Figuier raconte à propos de la découverte de M. Bayard une anecdote assez curieuse, qui trouve naturellement sa place ici :

Le père de M. Bayard habitait une petite ville de province où il remplissait les fonctions de jitge de paix ; il s'occupait beaucoup d'horticulture, et particulièrement de la culture des pêches ; une de ses joies, c'était d'envoyer à ses amis les plus beaux spécimens des fruits venus à maturité sur ses chers espaliers. Son regret, pendant longtemps, fut de ne pas pouvoir marquer d'un chiffre indélébile les produits exceptionnels de la Pomone de son jardin.

Un jour, à force de rêver au moyen de réaliser cette marque de fabrique irrécusable, il fut frappé d'une idée soudaine, qui lui fit sans doute prononcer avec transport rÊup-/]>ca sacramentel. Cet heureux et habile horticulteur avait imaginé de faire frapper son empreinte sur ses pêches d'élite par le soleil luimême.

Voici le procédé auquel eut recours M. Bayard père.

Quand il avait remarqué une pêche qui lui paraissait devoir atteindre les plus .belles proportions^ quand il avait choisi et désigné cette pêche merveilleuse, il la dérobait à l'action du soleil en l'entourant de feuilles, et attendait ainsi que le fruit eût atteint tout son développement. Aussitôt qu'il le trou-

DE LA PHOTO(HiAPHlE.

vait presque parvenu à maturité, il le débarrassait de son enveloppe verte et le livrait sans défense aux rayons solaires; préalablement, il collait sur la surface des bandes de papier représentant des chifires artistcment découpés. Peu de jours après on enlevait ce papier, et les initiales se détachaient en blanc sur le fond rouge du fruit, qui restait ainsi marqué de l'estampille triomphante du propriétaire.

Ce phénomène, dont M. Bayard lils était témoin chaque année, avait naturellement frappé son jeune esprit. Enfant, il s'était anmsé à répéter ce même jeu de la lumière docile avec des morceaux de papier rose tressés en forme de croix. Les parties de papier, cachées par la superposition d'autres bandes, conservaient leur couleur rose, tandis que les autres étaient promptement décolorées.

Plus tard , ayant essayé de fixer les images de la chambre obscure, M. Bayard eut l'idée d'employer, pour arriver à ce résultat, ce papier rose de carthame qui avait servi aux distractions de son enfance; mais, placé dans la chambre noire, ce papier rebelle ne s'impressionnait point par l'agent lumineux.

C'est alors que M. Bayard eut l'idée de remplacer cette matière paresseuse par le chlorure d'argent, c'est-à-dire par l'agent photographique dont on fait usage aujourd'hui.

Il parvint ainsi à obtenir de véritables épreuves de photographies sur papier, avec cette condition, si remarquable pour l'époque, d'être des images directes,

c'est-à-dire qui n'exigeaient point la préparation préalable d'un type négatif. Sur l'épreuve obtenue dans la chambre noire, les clairs correspondaient aux lumières du modèle, et les noirs aux ombres.

Son procédé consistait à exposer le papier imprégné de chlorure d'argent à l'action de la lumière, mais seulement jusqu'à un certain degré, que l'expérience lui avait appris à connaître. Quand on voulait s'en servir pour obtenir l'image photographique, on faisait tremper ce papier dans une dissolution d'iodure de potassium, et on l'exposait dans la chambre obscure à l'action de la lumière. Les rayons lumineux avaient pour effet de blanchir ou, pour mieux dire, de jaunir faiblement le sel d'argent dans les parties éclairées. 11 ne restait plus qu'à révéler l'épreuve et à la fixer au moyen de l'hyposulfite de soude.

M. Figuier ajoute qu'il a vu les admirables épreuves .obtenues par M. Bayard, il y a vingt ans, au cours de physique de M. Despretz à la Sorbonne.

Ainsi, à l'époque où l'héliographie sur plaque était à ses premiers essais, un homme avait déjà trouvé un procédé de fixation des images sur le papier; mais par suite d'une étrange modestie, cet inventeur ne chercha point à propager sa découverte. 11 ne voulut en tirer aucun profit, aucune gloire, il la garda pour son usage particulier.

Nous avons signalé les principaux progrès scientifiques; aux faits que nous avons cités il convient d'ajouter les essais de lithophotographie de MM. Le-

mercier, Lerebours, Bareswill, et la tentative de gravure héliographique sur acier de M. Niepce de Saint- Yictor; mais comme les résultats obtenus ne nous paraissent pas assez complets pour constituer des procédés pratiques, nous pensons qu'il suffit de les mentionner; ils démontrent du moins que des esprits sérieux s'occupent de ces perfectionnements.

Il est certains progrès pratiques que divers photographes prétendent avoir réalisés dans le secret de l'atelier : ces faits ne sont point de notre domaine. Scientifiquement parlant, ces progrès n'existent point tant qu'ils n'ont pas été consacrés par la publicité et surtout par l'expérience générale. Il faut donc laisser à chacun des auteurs de ces progrès les bénéfices et la responsabilité de leurs perfectionnements, sauf au public à en apprécier et à en déterminer la valeur d'après les résultats.

Un mot maintenant sur le grand mouvement industriel, scientifique et artistique auquel la photographie a donné lieu depuis dix ans.

Obtenant avec peine une modeste place au Palais de Cristal à Londres, en 1851, elle occupait à l'Exposition universelle de Paris, en 1855, une galerie tout entière, et l'on peut dire que l'espace qu'on lui avait consacré était loin encore d'être en rapport avec l'importance que la photographie avait déjà aux yeux du public. Trois ans après, sous l'inspiration de la Société générale de photographie, elle devenait l'objet d'une exposition spéciale.

Aujourd'hui les meilleurs esprits sont d'accord sur ce point : que ce n'est plus dans les expositions industrielles que doivent figurer les œuvres des collaborateurs du soleil, mais bien au milieu des manifestations de Tart moderne, dans les salons ouverts aux productions de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et de la gravure.

En effet, la photographie n'est-elle pas véritablement un art aujourd'hui, un art dans l'acception la plus philosophique et la plus élevée du mot?

Certes, nous reconnaissons que la science et l'industrie ont beaucoup fait pour son perfectionnement, tant par les instruments d'optique que par les produits chimiques appelés à assurer à l'opérateur des résultats certains; mais il faut également reconnaître que la photographie, de son côté, a rendu et rendra encore de très-grands services à la science et à l'industrie par la reproduction matérielle, exacte, mathématique, de certains objets ou de certains phénomènes mobiles et variables dont elle seule est capable de fixer l'image à un moment voulu. De ce que Léonard de Yinci a traité en géomètre, en savant, la question de la perspective, de ce qu'il a, pour cet objet, dessiné luimême des figures linéaires, est-ce à dire pour cela qu'on soit en droit de lui contester le titre mérité de grand artiste?

Que de personnes pensent que la photographie ne peut et ne d^it chercher qu'une reproduction fidèle des objets, tels que la nature les représente, avec les

reliefs et les creux, les claiis et les ombres que la lumière leur donne, et que là doit se borner son idéal!

C'est là une grave erreur, non moins grave que celle qui prétendrait que l'idéal de la peinture consiste à reproduire la figure matérielle des choses et des personnes, et qui compterait pour rien, dans le paysage, la poésie, le sentiment de la nature, pour rien aussi, dans la figure, la physionomie, l'expression, le mouvement, la vie enfin.

On nous accordera bien qu'il y a déjà œuvre d'art, de la part du photographe, dans la pose qu'il donne devant l'objectif au modèle, soit animé, soit inanimé, qu'il veut reproduire. N'est-ce pas là, en effet, une véritable composition? Ne choisit-il pas lui-même les conditions d'heure, de lumière, de relief? S'il s'agit d'un portrait, ne cherche-t-il pas l'attitude, le mouvement qui est le plus en harmonie avec le caractère, la physionomie du modèle ? ne met-il pas de préférence en relief les traits les plus caractéristiques du visage? ne l'esquisse-t-il pas à l'avance lui-même, pour ainsi dire, dans la chambre noire de son objectif? Mais là ne s'arrête pas le travail artistique du photographe.

(( Le sentiment du photographe se traduit sur l'épreuve qu'il fait, comme le sentiment de l'artiste sur le tableau qu'il produit, » ont dit MM. G. Roman et Cuvelier. Rien n'est plus juste, en effet; c'est dans le ton, dans la coloration, dans la dégradation des teintes des épreuves, que l'artiste se manifeste tout entier. En

connaisseur attentif et expérimenté saura parfaitement distinguer, au simple examen d'une épreuve, le sentiment et le goût de l'opérateur qui l'a exécutée. Là, il découvrira, il constatera la touche du maître ; car les tons des épreuves offrent autant de variétés que la touche des peintres; ils portent l'empreinte saisissante et irrécusable de la main qui les a produits, de la volonté qui les a réglés.

Nous avons cru devoir signaler ce point dans cette partie purement historique de notre travail, parce que, selon nous, le développement du sentiment artistique dans la manutention photographique a notablement contribué et contribuera encore plus dans l'avenir aux progrès généraux de l'art; parce que c'est à lui qu'on doit la conquête des sympathies et des suffrages des gens de goût; parce que, enfin, c'est à la manifestation de ce sentiment que commence la ligne de démarcation qui sépare l'artiste photographe de l'opérateur vulgaire et des marchands de photographies.

Nous aurons du reste occasion d'y revenir en traitant de la partie purement pratique de l'opération photographique.

En résumé, telle est à peu près l'histoire de cette merveilleuse invention, de cet art qui, après de longs tâtonnements , des hésitations , des défiances sans nombre, au milieu de décourageantes concurrences, de l'exploitation industrielle et marchande, en est arrivé cependant à conquérir les suffrages du public, et plus encore à se faire adopter par les artistes comme

un excellent instrument de travail et d'étude, par les savants comme un très-utile moyen de reproduction des faits et des phénomènes naturels. Nous tâcherons tout à l'heure d'indiquer quelques-unes des conquêtes que la photographie nous parait destinée à faire encore dans le domaine de l'art et dans celui de la science.

Nous essayerons, d'abord, d'exposer avec lucidité la pratique usuelle des procédés actuels, en décrivant minutieusement tous les détails de l'opération, telle que nous la faisons nous-même journellement.

ou

MAIVIEL PRATIQUE ÉLÉMENTAIRE

Nous avons dit que la photographie était un art, parce qu'il y avait toujours dans le résultat des travaux du photographe quelque chose d'individuel, parce que, malgré la régularité, l'identité absolument mathématique des diverses opérations, qui doivent être en résumé toujours conformes aux principes généraux adoptés jusqu'à ce jour, principes dont il n'y a pas à se départir, il est facile, à un œil quelque peu exercé, de reconnaître dans chaque épreuve la personnalité de chaque praticien; parce que, enfin, tout en employant les mêmes substances dans les proportions indiquées, chacun donne cependant à ses épreuves le cachet distinct de son individualité, selon sa nature personnelle, selon son tempérament.

Loin de nous la prétention d'enseigner à faire la photographie plus ou moins nerveuse, plus ou moins

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