S IV
De plus, enfin, ce parti est le seul qui ait à lui des provinces compactes, presque entières , et pouvant, dans l’occasion, se lever à sa voix, comme la Vendée cl le Midi.
La République, si elle veut durer, se nationaliser et prospérer, a donc de très-grands ménagements à garder envers le parti légitimiste.
Comment, me diront les républicains acerbes, des ménagements envers les légitimistes! En doit-on à ses ennemis? C’est de la faiblesse. — Non, c’est de la sagesse cl de la prévision.
Le parti légitimiste , comme je vous l’ai dit en commençant, est moins un parti qu’une époque. C’est un élément historique plus qu’un élément actif des
affaires du moment. Sa vie est dans un souvenir et dans une espérance, e’esl-à-dire dans un passe et dans un avenir, plus que dans le présent. Il faut donc traiter ce parti selon sa nature, comme un élément historique, connue un souvenir qu’on respecte, et comme une espérance qu’on laisse libre lanl qu’elle est individuelle et inoffensive dans le cœur et dans les arrière-pensées d’un parti national du reste autant que tous les autres partis.
Ce parti, au fond , ne s’est nullement déclaré en hostilité ou même en inimitié et en antipathie avec la République. Au contraire, il a élevé la voix dans la tempête du 24 février, à la Chambre des députés, par la bouche de ses deux orateurs, M. Berryer et M. de Larochejaquelein, pour presser le dénouement monarchique et pour créer le gouvernement provisoire; scs membres les plus énergiques sont venus à l’Hôlel-de-Villc offrir leur concours, leur or, leur épée à la République d’ordre et de salut commun ; ils ont adopté les premiers, et de cœur , l’épreuve nationale de la République ; ils ont volé et fait voler pour elle lanl qu’on ne les a ni insultés, ni menacés par de mauvaises paroles; ils ont contenu leurs départements, leurs communes, les populations qu’ils guident, dans une expectative favorable au nouvel ordre de choses cl d’idées; ils ont empêché toute fédération funeste à la patrie pendant l’interrègne et pendant la dictature du gouvernement provisoire; ils ont prévenu toute insurrection des provinces où ils ont de l’ascendant au nom de Henri V; ils ont volé et fait voter, aux premières élections, pour des
républicains modérés et amis de l’ordre; ils ont dit avec un bon sens cl une loyauté au moins temporaire: « Faisons sincèrement l’épreuve démocrati;
« que. Dans l’usurpation nous sommes des vaincus;
« dans la démocratie véritable, c’est-à-dire dans le « gouvernement de la nation tout entière, nous som- « mes des citoyens! des citoyens actifs, consultés,
« influents, puissants, occupant une place au niveau « de toutes, une haute et large place dans notre « pays. Réhabilités parla République, nous pouvons « avec dignité accepter le rôle qu’elle nous restitue.
« Nous, nos familles, nos terres, nos fortunes, notre « religion, nos traditions, nos supériorités des sou- « venirs, nos ambitions honorables même ont leur « sécurité, leur liberté, leur jeu, leur grandeur, dans « une forme de gouvernement qui n’humilie per- « sonne, puisqu’il est l’élévation de tous, qui ne pros- « crit personne, puisqu’il est la propriété de tous!
« Essayons! Prêtons-nous de bonne grâce à la vo- « lonlé de la Providence qui paraît se déclarer de o dix ans en dix ans , par des coups d’Élat du « ciel, pour la démocratie! Mêlons-nous à ce grand « mouvement des choses; jetons-nous dans ce grand « courant des esprits qui nous laisse depuis soixante « ans sur ses bords et qui nous laissera tout à fait « si nous persistons plus longtemps à attendre ces « Messies monarchiques, pendant que les religions ' « nouvelles de gentils se fondent autour de nous et « sur notre propre sol! Nous étions un parti exclu- « sivemenl dynastique ; ayons le bon sens et le cou- « rage de nous faire un parti national, et pour cela « faisons-nous d’abord un élément républicain! »
Ce qu’ils ont dit ainsi, la plupart l’ont fait; les jeunes du moins ont hardiment déplacé leur lente du camp des vieilles antipathies monarchiques, et l’ont plantée dans le camp de la République.
— Est-ce bien sincère? dit-on. N’y a-t-il pas une arrière-pensée, une secrète espérance au fond de ces cœurs légitimistes? Ne prévoient-ils pas que l’heure du dégoût et de la mobilité arrivera dans une nation qui s’engoue et qui se dégoûte si vite , et que la démocratie, s’arrêtant à moitié chemin, leur dira un jour: « Tenez, nous sommes trop jeunes ou « trop vieux, ou trop lâches ou trop vicieux pour « pratiquer ce sublime gouvernement républicain, l’u- « lopie des grandes âmes; donnez-nous un maître , « et délivrez-nous à la fois de notre République, de « noire honneur et de notre liberté? »
§ vi.
Je ne nie pas cela; je suis trop exercé au cœur humain pour croire que les racines vieilles comme le temps se sèchent en un jour dans l’ame des partis nourris de traditions et d’habitudes; je suis trop juste pour condamner même ces souvenirs, ces fidélités de la mémoire, ces arrière-horizons des partis du passé. Les espérances sont le droit commun de tout le monde; les conjectures ne sont pas des crimes dans un pays libre; les légitimistes ont les leurs,
’iO LIVRE DEUXIÈME,
les orléanistes ont les leurs , nous avons les nôtres- Quelles seront de ces espérances celles qui sécheront ou mûriront de celte germination d’idées qui végètent dans les différentes régions d’un grand peuple? Mais les légitimistes donnent du temps à la République, ils donnent leur concours à la démocratie raisonnable, il prêtent force au gouvernement républicain, ils offrent appui à l’ordre, à la modération, à la propriété, au sentiment religieux et moral, à la conservation de ce qui doit être conservé dans les bases de la nouvelle République. I/irréconeiliabilité de leur principe, de leur dynastie , de leur cœur, avec la monarchie illégitime et usurpatrice à leurs yeux de la maison d’Orléans ou de la maison impériale, nous assure leur préférence au moins relative pour la République. 11 n’y a pas en politique de plus sûr traité d’alliance qu’une haine commune! Laissez-les espérer! laissez-les se flatter s’ils se flattent. Alliez-vous par ce que vous avez de commun, et soyez sûrs que vos alliés ne vous manqueront pas le jour où il faudrait combattre ensemble une dynastie de 1830 ou une dynastie de 1810! L’irréconciliabilifé du parti légitimiste avec l’une ou l’autre de ces dynasties comme avec la démagogie est la pierre angulaire de la République. Laissez dire les républicains à courte vue; les légitimistes bien reçus dans le camp de la liberté sont le salut de la démocratie. Sans l’antipathie des légitimistes contre la dynastie d’Orléans , jamais la révolution de février ne se fût accomplie! jamais la démocratie ne se fût fondée en 1848! jamais vous n’auriez conservé un mois la République!
§ VII
Mais il y a un parti véritablement hostile , envenimé, irréconciliable longtemps, quoique muet et courbé en apparence devant la République, c’est le parti renversé par le choc de février. C’est le parti de la dynastie d’Orléans; c’est le parti qui, ayant chassé en 1850 la royauté des Bourbons et le berceau d’un enfant héritier de soixante rois par le vole d’une soixantaine de députés dans une chambre, avait élevé une royauté de circonstance et d’antipathie dont le titre était de n’en point avoir!
C’est ce parti qui s’élail masqué de démocratie pour faire une révolution, et qui, la révolution faite, a jeté le masque et le gant au peuple , et a pris le sceptre pour refaire une monarchie de rez-de-chaussée à la place d’une monarchie de premier étage. Ce parti au fond n’était pas un parti ; c’était un groupe ; un groupe d’ambitions , de mécontentements et de talents. Cela avait pris naissance dans des rivalités de cour, cela tenait sur un canapé, cela était éminemment propre à simuler la monarchie, parce que cela avait une dynastie dans la poche, propre aussi à simuler la démocratie, parce que cela chassait des rois légitimes. Le trône et le peuple se trouvaient également escamotés d’un seul coup. C’est ce qu’on a appelé la commédie de quinze ans ou la monarchie de 1850.
§ VIII
C’était, vous le voyez, bien peu de chose en commençant, une fantaisie d’ambitieux, un intermède d’opposition, une convoitise de règne servie par un accident populaire aux journées de juillet, comme la République a été servie par un accident populaire aux journées de février. Mais la République n’a pas fait la faute de 1850; ella n’a pas escamoté la démocratie pour la remettre à un parti; elle a eu une ambition plus désintéressée, plus noble et plus habile, parce qu’elle est plus grande; elle a appelé au trône la nation ; ella n’a pas voulu faire ou refaire une dynastie, mais un peuple !
§ ix.
Cependant il faut tout dire , celte monarchie de juillet sans base et sans racines, car le sol monarchique se refusait à la porter et à la nourrir, a été servie par deux bonheurs: un prince politique, habile temporisateur, Fabius des rois, comme je l’ai appelé, et des hommes de mérite, de talent et d’éloquence pour ministres. Elle a eu un troisième et plus grand ministre que tous les autres : la nécessité. Je m’explique.
La France était si faible , si peu debout sur ses pieds en 1830 devant l’Europe qui venait de l’envahir, et qui était encore toute coalisée et tout armée contre elle, la France n’aurait pas proclamé la dé-
cliéance du trône et la République, sans que la coalition des trônes n’eût marché une troisième fois sur la France , et ne l’eût étouffée pour crime de révolution.
11 fallait une concession aux cours, il fallait un otage aux rois, il fallait une satisfaction monarchique ou semi-monarchique aux monarques; Louis-Philippe fut celte concession , celle satisfaction , cct otage des rois : il masqua de son corps la démocratie cachée derrière lui. On dit: Voilà un trône! Ce n’élail qu’un simulacre. Mais la coalition s’arrêta devant celle ombre: la paix fut sauvée.
En 1848, nous n’en étions plus là. La coalition était dissoute, au moins par désuétude; la France avait grandi en indépendance et en force; nous démasquâmes hardiment , mais pacifiquement, la démocratie française ; nous dîmes à l’Europe : Nous voilà! Choisissez de la guerre ou de la paix; nous désirons l’une, nous bravons l’autre. Ce fut l’Europe qui s’ébranla et qui trembla!
S’il en a été autrement depuis , prenez-vous-en aux coupables du 23 juin 1848, qui ont contracté la force de la République sur elle-même pour défendre la société dans son propre sein , et prenez-vous-en aux erreurs des hommes d’Etat de la seconde période de la République.
À l’abri de ce gouvernement de 1850, la bourgeoisie , la propriété moyenne, l’industrie, le commerce, tout ce qui vil de paix , se réfugia et se groupa pour éviter la guerre. Ce fut le gouvernement des intérêts alarmés , et aussi des monopoles et des cupidités égoïstes. Il se forma autour de celte dynastie de surprise et de refuge une petite aristocratie de deuxième race, composée de deux cent mille électeurs, suzerains d’une vassalité de fonctionnaires qu’on appela l’Étal. Des parlements distingués par le talent, des hommes éminents par la richesse, par la parole, par la tribune, par le journalisme, prirent toute la place, place immense, entre le trône et le peuple.
Ces hommes confisquèrent la souveraineté, l’élection, le droit, l’administration, la diplomatie, la politique; ils proscrivirent en haut par envie, ils proscrivirent en bas par peur, ils monopolisèrent la nation au profil de leurs ambitions, de leur supériorité conquise, de leur importance, de leurs fortunes; ils tendirent visiblement à une espèce de féodalité des intérêts sous le patronage d’une dynastie pécuniaire.
Leur parti , assez riche pour acheter la France, se grossit quinze ans des émoluments du trésor public, d’où coulait sous toutes les formes ce qu’on a appelé la corruption politique, et ce qui n’était en gros que la corruption du bien-être. L’orgueil les
saisit avec la richesse; ils eurent l’ivresse un peu insolente des enrichis ; ils jouèrent à la monarchie de vieille race; ils renièrent la révolution qui les avait portes; ils défièrent le temps; ils brutalisèrent les réformes; ils crurent que le prestige dynastique avait déserté les vieilles races et qu’il les couvrait désormais de la majesté des traditions et de l’inviolabilité du droit divin ; ils se perdirent par l’excès de confiance en eux-mêmes et de dédain de la nation qui les subissait.
Un coup de foudre, inattendu pour tout le monde, les réveilla, renversés du trône, désarmés du pouvoir, descendus de leurs dignités, dépouillés de leur crédit et de leurs faveurs , précipités de l’oligarchie qui leur appartenait à eux seuls, et précipités dans la démocratie qui appartient à tous!
La démocratie modérée, juste et magnanime, ne se vengea pas, il est vrai, elle ne les insulta pas, elle ne créa pas la chambre ardente des opinions ou des fortunes; elle les reçut dans son sein, elle les plaignit, elle leur laissa même presque partout les emplois qu’ils occupaient et qui n’étaient point incompatibles avec la sécurité de la République. Ce parti ne subit d’autre dégradation que l’égalité.
Il resta ou il rentra librement dans l’assemblée nationale, dans les services publics , dans le conseil d’Etat, dans la magistrature, dans la diplomatie, dans l’armée. La République rie demanda pas aux hommes les plus compromis dans l’intimité de la dynastie écroulée: « Avez-vous servi la monarchie? » mais « Voulez-vous servir la nation? » Elle ne leur
dil pas: « Étiez-vous dynastiques? » mais « Voulez-vous être citoyens? » Ce sera l’éternel caractère de celte révolution de n’avoir ni accusé, ni proscrit, ni dégradé, ni humilié personne. Le parti de 1830 pouvait donc entrer de plein-pied , et sans courber la tète, dans les affaires et dans le gouvernement de la République.