‹ Le passetemps de J. Lhermite, pub. d'après le manuscrit original (volume 2)Chapitre 13 sur 19 · Don Henrrique de Lorena, Conde de Portugal · texte numérisé non relu

Don Henrrique de Lorena, Conde de Portugal

Geste Dona Juana, fille des Roys Catholiques don Fernando et donna Ysabel, fust mariée au Roy Philippe d'Austrice le I, grand père qui fust de ce nostre présent Roy, Philippe le II, et furent par luy touttes ces figures richement renouvellées, et aussi du mesme ladicte sale, chose très belle à veoir.

La chastellainie (ou alcaydia selon eulx disent) de ce palays ou chasteau ont en perpétuité les Contes de Chinchon, par don à eulx faict par les Roys Catholiques, don Fernando et donna Ysabel susdictz, aux temps des révoltes qu'ils eurent avecq les Roys don Enrrique, leur frère et celluy de Portugal, qui s'estoit marié avecq dona Juana, fille putative dudict Roy don Enrrique, appelle l'impotent, entre lesquels s'estoient eslevées fort grandes et cruelles guerres. Ceulx de Çarnaramala, qui est un villaige là tout près, du costé de septentrion, tout tenant les mesmes murailles dudict chasteau, ont

privilège de Francyse, comme l'ont les nobles, qu'eulx 159^

appellent hidalgos, de point payer le droict de Vilains,

qu'eulx appellent pechcros, â cause de certain service par

eulx faicts à certain 'Roy de Castille, îuy advertissant la

secrète entreprinse que les enneniys avoient contre ledict

chasteau, par où il fust délivré de leurs mains, mais ont

subjection en forme de recognoissance de ce bien,

d'envoyer chasque nuict un dudict villaige à tenir guarde

audict chasteau et y sonner une corne quasi tout au

long de la nuict. Le resort de la terre et juridiction de

ceste ville est fort grand, s'extendant jusques aux limites

d'Aranjuez, et comprend en soy les marquisat de

Cuellar, qui est des ducqs d'Alburquerque, et contez

de Chinchon et de Pufioenrostro. A encores ceste ville

une antiquité fort notable, qui est un très vieu aquaduç, L'aquaduct de

faict du temps de l'empereur Trajano, encores qu'aul- ^^8°^*^-

cuns veuillent dire que de celluy de Hercules, appelle

vulgairement le pont de Segovia, par lequel tous les

habitants se pourvoyent suffissament d'eau, la conduysant

depuis de la Fuenfria, qui est le plus hault de la susdicte

montaigne qu'autrement ils appellent El puerto de

Guadarrama (qui à paine n'est sans neige) se repaçtissant

ceste eaue par des autres petitz canaulx ou aquaducts

par la pluspart des principales maysons de la ville,

laquelle pour la bonne conduicte et gouvernement

de cest aquaduct y a miz un superintendant, qu'ils

appellent Alcayde de la puenta, avecq salaire de 50 000

maravedis par an, sans encores le profit qui Iuy en

vient à monter autant. Il y a tout alentour de ceste

ville force bonnes pastures qui leur y faict avoir grand

nombre de moutops, dont leur en procèdent de fort

bonnes et très fines laines, et par conséquent du fort

/aiverde.

Parrazes, monastère de Sainct Gerome.

bon drap noir et de toute autre sorte de coleur, qui comme dict est, est bien leur principale trafique. Aussi y a il aulcunes terres labourables, mais d'icelles bien peu. Les vins leur viennent par charrettes des villes de Médina del Campo, Coca, Zebreros et autres lieux ; le mesme se faict touchant i'huyle, qui aussi n'y se croist point, et aussi fault qu'un chascun se pourvoye de son nécessaire les jours de marché de chasque sepmaine.

Le vendredy 12 dudict mois, partismes d'icy, et sortoit Sa Majesté avecq ses Altèzes de son palays, environ les quatre heures du soir, accompaingné de ses guardes, s'abbayssant peu à peu vers le grand chemin, auquel visitarent un hermitaige de grande dévotion qui y est aux faubourgs de la ville et prindrent leur chemin tout droict vers Valverde, lieue et demye de là, villaige de 300 inhabitans, auquel ils prindrent giste, et y arrivarent bien tempre. Les inhabitans d'icelluy s'exercent la pluspart en filer de la laine pour les draps et rasses qui se font en Segovia, comme aussi du mesme s'y occupent leurs autres villaiges circonvo)rsins Le terroir est assez bon, et vault la prébende du curé d'icelluy environ mille escus de rente, en la mayson duquel logea Sa Majesté, y ayant aussi du mesme (à ce qu'on dict) logée la Ser"* Royne Dona Ana, le jour' auparavant, quant se vint à marier avecq Sa Majesté audict Segovia, qui fust au mois de Novembre l'an 1570. Nous y séjournasmes le samedy, jour de Sainct Antoine de Padua, et le dimanche jusques à l'après disnée, et y eusmes force dances et comédies à l'usaige du pays ; sortismes d'icy à prendre giste en Parrases, trois grandes lieues dudict Segovia, monastère de Sainct Gerome, annex à celluy de Sainct Laurent le Royal, et Lundi 23.

partismes de la vers Martin Mufioz de las Posadas, Patrie du Cardinal Don Diego de TEspinosa, en son vivant Président du Royal conseil et evesque de Siguença. Partismes d'icy Mardy à prendre giste en Montero entre les villes de Olmedo et Arrevalo. Icy avoit le filz du Prince d'Orange, Guillaume de Nassau, appelle Phelippe, sa prison en un chasteau qu'il y a avecq ses guardes, comme par plusieurs années il y avoit esté, et n'avoit encores nulle liberté de pouvoir sortir aux champs, si ce ne fust sur un mulet en compaignie de son capitaine et soldats de garde à courrir ung lièvre ou tuer une couple de lapins à l'arbalestre, et encores qu'il y nourrissoit des bons chevaulx, ne luy servoient d'autre que dedans les murailles dudict chasteau pour s'y exerciter. Mais par intercession d'aulcuns bons amys, aussi par continuelle solicitation d'un sien bon et léal serviteur et secrétaire, qu'il avoit en court, appelle Robert de Moens, obtint ceste fois liberté de pouvoir user du papier et de la plume, pour franchement et sans aucun scrupule pouvoir escrire à ses frères et sœurs qu'il avoit en iceulx quartiers de Hollande, sans luy en estre faict aulcune recherche, commencement de sa briève et future liberté. Touttesfois et encores qu'y passâmes de bien près, n'osoy de m'y transporter à l'aller veoir, pour certains respectz et considérations qui à cecy me mouvoient, et qui par ledict Prince estoient très bien entendues, ne laissant partant de luy en faire (comme le susdict de Moens le sceut bien) tout bon office que possible me fust, sans touttesfois préjudicier en rien le bon et fidèle service de mon maistre, lequel sortant d^icy le mercredy, et passant par la ville de Olmedo, fust à giste en la Mejorada, monastère de S^inçt Gçrome^ un ^uart de

Martin Munoz de las Posadas.

Montero.

Phelippe Guillaume de Nassau, prince d'Orange , détenu prisonnier au château d'Arevalo.

Mejorada^ monas*

M92 lieue dudict Olmedo, y arrivant au soleil couchant, la

tère de Sainct Ge- i j • /-xi j

pluspart de sa suyte retournoient vers Olmedo, qui est

Olmedo. "^^ bonne villette de renommée, entre celles de Castille

la Vielle, qui se devise de la Neufve, depuis la montaigne

de la Fuenfria, ou Puento de Guadarrama qu'ils disent,

et est assise en fort bonne et fertile commarque, bien

pourveue de pain et vin, son terroir plat et uny, et la

ville bien enclose. Il y en a sept paroiches, et autant de

monastères tant d'hommes que de femmes, les offices de

Bourgmaistre, eschevins et sermentez s'y pourvoyent de

par Sa Majesté. Le marché y est tort beau, y ayant aussi

de fort belles fontaines tant' dedans que dehors la ville ;

Sa Majesté ne fîst que y entrer par une porte, traversant

par aulcunes des plus principales rues, et sortir par une

autre. Il y a icy bonne noblesse, et icelle riche et la

pluspart soubz le nom de mayorax£Oy qui est un bien

vinculé, que nous disons fiefF et ne se peult acheter,

et se herède par l'aisné ou par le chef-d'armes, si y a

il aussi de la fort bonne et riche bourgeoisie. La grande

église y est située joint au marché, avecq une belle tour,

et y dedans un horloge. Il y a beaucoup des jardinaiges

de fruict et verdures et entre icelles ont les radiz de

ceste commarque la fleur pardessus touttes autres. Le

i8, sortant Sa Majesté du susdict monastère, print son

Médina delCampo. chemin vers Médina del Campo, par un grand bois de

pins, chemin fort sablonneux et pesant, faysant un grand

veni qui nous causoit assez mauvaise journée. Les

archers nous vindrent icy retrouver, se mettans en ordre

pour faire ainsi leur entrée avecq Sa Majesté qui y entra

un peu tard, et passant par le marché et aulcunes des

principales rues, fust loger en une des meilleures maysons

de la ville, où il y avoit fort beau jardin, et y séjour-

nasmes jusques le samedy prochain, sans qu'il y eust aulcune feste, saulf que la première nuict y furent allumez quelques feuz d'allégrie, sçavoir est aux plus haultes tours de la ville, dont Tune par négligence (ne sçachant par qui) se brusla quasi toutte et ne fust esté par les grandes pluyes qu'il y eust, croy fermement que pis en fust esté advenu. Geste ville est aussi une des meilleures de ceste contrée, fort renommée entre les marchants et gens de trafique, à cause de ses deux foires qui, du passé, y souloyent avoir plus fréquentées que du présent, son terroir est plat, uny et fertil de pain, vin et toutte aultre chose. Une petite rivière d'assez petite importance, appellée Zapardiel,* passe par icelle et s'en va joindre avecq celle du Duero : on là passe par des beaux ponts de pierres. Il y en a jusques à cincq mille bourgeois ; le grand marché est très beau, joincte à la grande église dédiée à Sainct Ântolin, en laquelle y a un abbé, lequel a jurisdiction ecclésiastique sur toutte ceste commarque, comme s'il y fust évesque, saulf qu'il ne peult ordonner, ni graduer nul jeusne prestre, lesquels se doibvent graduer par l'évesque de Salamanque comme estans de sa diocèse. Tous les bénéfices sont patronats et aussi les offices de séculier se pourvoyent entre eulx, saulf la place de Bourgmaistre, ou Corregidor^ qui est à la collation de Sa Majesté, dont procède le proverbe qu'ils disent : En Médina, ni el Papa provee beneficio, ni el Rey officio. Il y a au costé du levant un fort beau chasteau appelle La Motta, auquel se détiennent plusieurs prisonniers d'importance, y estant lorsque Sa Majesté y debvoit venir, le Conte de Aranda Âragonez, lequel par son commandement fust incontinent transporté à celluy de Coca, auquel, bien peu

Tour bruslée pour feu de joie.

Zapardiel.

Abbé de Sainct Antolin.

Proverbe.

La Motta chasteau.

Coca chasteau.

'592 après, il mourut. La boucherie est belle, aussi y a il

plusieurs belles maysons de gentilshommes et riches marchants. Le monastère de Sainct Françoys n'est aussi des pires, auquel Sa Majesté oyoit messe le mesme jour, qui fust le 20, quand il sortoit d'icy. Passant par Villa seca, où nous repeusmes, et traversant aulcunes garennes tout en chassant, fust à visiter un sainct hermitaige, et de là par tout au long de la rivière du Duero, et s'ap- Tordezillas. prochant la ville de Tordezillas, sortoit leur magistrat à

Mayson Royalle jg recepvoir, et fust loger en une sienne mayson Royale,

de laquelle les mar- ,.. .. , ... , ^ . .,

'A T\ ■ ^«» qu il y a là sur la mesme rivière de fort belle veue et quis de Dénia ont * -^

la garde perpétuelle, récréation, dont les marquis de Dénia en ont la perpétuelle guarde ou Alcaydia. La situation de ceste ville est fort belle et recréative, assise sur la rivière du Duero, laquelle s'y montre belle, large et profunde, tellement qu'on y passe par un pont faict de pierre, long de dix arcures, abondante de toutte sorte de poissons, et est son rivaige tout plain de beaux jardins, avecq beaucoup des arbres fruictiers de toute sorte, excepté de celle d'orangiers, limonniers, cytronniers et ses semblables qui n'y croissent point à cause de la froydure ; au reste le terroir fort fertil, et très abondant de pain, vin et toutte autre sorte de vivres nécessaires pour le soustien humain, dont les vins s'envoyent en quantité vers les montaignes et villes maritimes des ports de Biscaye. La ville est fort ancienne et cognue par les Romains qui l'appelloient Turris sillana ; elle doibt avoir environ mille inhabitans, et entre iceulx aulcuns gentilhommes de marque et de mayora:(£0 qu'ils appellent, et aussi aulcuns laboureurs riches tant hidalgos, comme pécheras, VI parroiches. Elle est repartie en six paroiches et deux monastères,

II monastères. j^^^ y^^^ ^j.^^j j^ g^j^^^^ q^^.^ j^ j^^^^^ f^^^ ^j^g^

par le Roy Don Pedro le justicier, aussi pareillement assiz sur ladicte rivière du Duero, joiaissant de la mesme bonne vçue et recréation susdicte. En ce monastère demeuroit plusieurs années la Royne doiia Juana, Vefve qui fust du ducq de Bourguoigne Philippe le premier, fils de l'empereur Maximilien, fille des Roys Catholiques de Castille, d'Aragon etc., et par ceste alliance, premier Roy de ce nom de Castille et d'Aragon, qui mourut en Burgos en son eage de 28 ans, délaissant deux filz et quatre filles, à sçavoir les empereurs Charles le V et Ferdinand, Léonor, Royne de Portugal, et depuis de France, Marie, Royne de Hongrie, Ysabeau, Royne de Denemarcq, et Cathalina, posthume aussi Royne de Portugal. Et mourut ceste dona Juana le vendredy sainct l'an ISSS> 1^ corps de laquelle y demeura deposité jusques à ce qu'il fust transporté vers Granade, en la chapelle Royalle que les Roys Catholiques leur progéniteurs y avoient faict dresser pour leur sépulture, y reposant en compaignie de son mary, le susdict Roy Philippe le premier. Ha cedict monastère beaucoup de beaux privilèges, et entre aultres la souveraineté de la justice sur ladicte ville et neuf villaiges de sa jurisdiction, qui des sentences proférées par leurs magistrats y peuvent appellcr en la sale d'audience de cedict monastère devant un juge exprès à ce député, avant qu'estre renvoyez à la chancellerie de Valladolid, laquelle sale ils ont dedans leur circuit derrière le chœur, où ils ont aussi une mayson pour la demeure de certains moynes de l'ordre de Sainct Françoys qui leur servent de chapellains au divin office, et jouit aussi ceste mayson de la mesme veue que dessus. L'aultre monastère est de moynes de l'ordre de Sainct Dominique, et si y a t-il

Philippe le premier, Roy d*Espaigne, mourut à Burgos Tan 1506.

Et dona Juana mourut Tan i $ $ 5 à Tordezillas.

Torreaux.

Aniago monastère dç Chartrois.

aussi un fort bon hospital. La mayson Royalle, cy devant mentionnée, .a esté fondée par la susdite Royne dona Juana pendant quelle se tenoit audict monastère, pour ses serviteurs domestiques tant seulement, et partant guères loing dudict couvent de Saincte Clare. Auquel Sa Majesté, avecq ses enfants, fust à messe le 20, Dimanche, et les nonnettes leur envoyaient sur le soir une fort belle et riche collation de plus de cinquante plats de confitures par les plus notables personnes de la ville, et furent aussi Sa Majesté et ses Altèzes, ce mesme soir, à se recréer en ung jardin de playsance sur ladicte Rivière appartenant à un gentilhomme particulier de là, appelle don Luys de Cepeda, qui par sa curieusité et bonne industrie de grand jardinier, fust par Sa Majesté choysi et envoyé pour s'en aller servir la place de son gouverneur de Haranjuez. D'icy retournarent bien tard ; le lundy ensuyvant y séjoumasmes encores, et ce mesmes jour à Taprès-disnée y avions feste de torreaux qui estaient assez braves et furieulx, et en firent voltizer plusieurs par dessus leur cornes dont aulcuns demeuroient roydement tuez en la place. Et comme icelle estoit petite, entre la royale mayson et la rivière n'y ayant qu'une pallisade entre deux, s'efforçoient aulcuns des dicts tourreaulx de s'en jecter par dessus en la rivière, et aulcuns bons nageurs après eulx qui les y combattoient tout au possible, chose assez playsante de veoir. Le mardy 23 de Juing, vespre de Sainct Jehan, sortismes de Tordesillas, passant derechet par le mesme pont à repaistre a Aniago, monastère de Chartroys, assiz sur la mesme rivière du costé d'Orient, assez bien pourveu de poisson ; lieu où trois rivières principales, sçavoir est Pisverga, Duero et Zapardiel,

se joingnent par ensemble, et passant oultre, fîst son entrée ce mesme jour en la ville de Simancas, qui le reçeurent avecq grand contentement et joye, y entrant à coche ouvert de tout costez, afin d'en donner tant plus de satisfaction au peuple. Simancas, anciennement appelle Septimanca, contient en soy environ cincq cens inhabitans, et à son assiëte du costé d'occident sur la rivière de Pisverga sur une haulte montaignette, elle se passe par un pont fort beau et se vient à joindre un peu plus bas à celle du Duero, qui cause le pays estre grandement fertil et abondant de fruicts et poissonnerie. Au plus hault de ceste ville a Sa Majesté une fort bonne fortresse, en laquelle fusmes assez commodément logés. Icy sont guardés les Chartres du Royaulme, qui sont les papiers plus importans à la couronne, aussi les registres de toutes les despèches des choses de grandissime conséquence, tant touchant les affaires des Roys, ducqs, princes et grands seigneurs du pays, que des particuliers, tellement qu'illecq seront recouvrables tous et quelconques papiers d'importance, procès, sentences, contrats passés entre parties, et tout aultre semblable chose pour s'en guaraniir un chascun en son besoing, et sont ces papiers y mis en un si bel ordre, que tout à l'heure l'on y trouve ce qu'on y vient chercher, auquel effect y est mis un guarde-chartres, lequel a soing de les guarder, conserver et défendre de tout accident et inconvénient qui y pourroit avenir, estant les pièces ou chambres ausquelles se guardent, si bien accomodées contre tous inconvéniens qu'il semble que les oraiges du ciel mesmes n'y pourraient prévaloir. El Alcalde mayor, qui est une dignité au criminel, a icy la souveraineté de la justice civile, d'autant qu'il n'y a

Zimancas.

Fortresse.

Guarde-chartres

IS92 point de corregidor pour estre si proche à la ville de

Valladolid, et n'avoir autre jurisdiction que dedans son circuyt et encloz des murailles. Le terroir d'alentour est fort fertil et abondant de pain, vin, fruict et tout autre chose. Nous y séjournasmes le jour de la Saincc Albroso, monas- Jean et partismes de là, le 25 ensuyvant, vers El Albroso,

^o 's'^deSl^^^^^ ^"' ^^^ "° monastère fort dévot de l'ordre de Sainct

Françoys, de ceulx qu'ils appellent descalços^ où les vieux Roys de Castille avoient un quartier de mayson pour leur retraicte, quand ils s'y vouUoient retirer pour leurs dévotions, lors qu'anciennement la court se tenait audict Valladolid, n'estant de là qu'une petite lieuette. Son assiète est sur la mesme rivière du Duero, en lieu assez playsant et recréatif, y ayant de belle chasse et pescherie, tout alentour planté de force arbres pins, haultz et beaux, et guères loing de là est le villaige appelle Laguna, à cause d'un grand lacq qui y est, tout plain de canarts sauvaiges et tout autre sorte d'oyseaux de rivière, auquel logent ordinairement tous les gentilshommes et serviteurs domestiques de sa suyte. Icy séjournasmes jusques le 27, Vespre de Sainct Pierre, et sortoit d'icy Sa Majesté bien tempre, tellement qu'à bonne heure il vint à disner en une mayson aux fauxbourgs de Valladolid, appartenant a un gentilhomme particulier, dict Don Bernardino de Velasco, vis à vis de la mesme porte de ladicte ville, appellée la Puerta del Campo, à cause d'une belle pièce de champaingne raze et quarrée en forme de place ou plaine qu'il y avoit entre deux, au mitant de laquelle avoit le magistrat d'icelle faict planter plusieurs arbres et rameaux, bien espais pour la défense du grand ardeur du soleil, pendant qu'eulx, l'Université, la Chancellerie, la Saincte

Inquisition et plusieurs des plus notables d'icelle, vinssent à recepvoir Sa Majesté et Ses Altèzes ; lesquels partis de la susdicte mayson, vindrent s'arrester à Tumbre de ce ramaige tous trois en un coche descouvert de tous costez. Et au mesme instant s'y trou voient le Président, Conseillers et tous autres ministres et oflBiciers de la Royale chancellerie, ceulx du Sainct Office avec leur estandart, l'abbé avec ses chanoines et tout le clergé, le Recteur de l'Université, avecq les professeurs coUégialistes et plusieurs autres, et finalement le Corregidor, Magistrat et tous leurs ministres et officiers de justice qui tous en particulier s'approchoient à bayser les mains de Sa Majesté et Ses Altèzes, y ayant personne députée pour y nommer un chascun par son nom, surnom et office. Et dura ceste cérémonie plus de deux grosses heures, laquelle jà perachevée, commençarent tous à marcher, et firent leur entrée par la porte des ch%mps, traversant le grand marché, et une rue où demeurent les orfebvres, qu'ils appellent Plateria, et de là vers le palays, qui estoit la mayson du marquis de Camaraça, à l'opposite d'un beau monastère dict San Paul, de l'ordre de Sainct Dominique (auquel monastère reçeut Sa Majesté son sainct sacrement de Baptesme, par mains de don Alonso de Fuensaca, archevesque de Toledo, et fust né en la maison du susdict marquis, le 21 de may l'an 1527) et y furent faict icelle nuict force feux d'allegrie, et corrurent les gentilshommes de la ville force carrières devant le palais.

Valladolid est une des meilleures places de toutte la vielle Castille, selon le proverbe que l'on en dict : Villa par villa, Valladolid en Castilla, n'estant encores

Entrée du Roy en Valladolid.

VaUadolid.

Proverbe.

Pisuerga fl.

Esgueva fl.

Le Pré de Magdalaine.

la

Chancellerie.

comprinse entre les citez et villes, car ce vocable de villa sonne chez nous le mesme que Bourg ou Bourgade, un peu davantaige que villaige, car cité appellent eulx ciudady qui est la différence qu'il y a entre ciudad et villa, mais oseroy bien dire qu'il y en a plusieurs citez parmy l'Espaigne qui ne se pourroient esgaler à ceste Bourgade qui, selon plusieurs vieulx autheurs, souloit appeller Pintia, encores qu'aulcuns le dérivent de Val de Olid. Son asiète est sur le rivaige oriental de la rivière Pisuerga pardessus lequel gisie un beau pont de massonnerie faict du temps de la Contesse de CastilJe, femme qui fust du Comte Fernan Gonzalès ; il y passe encores une autre petite rivière qui prend sa source à une lieue et demie plus hault, coulant par devant un villaige dict Renedo, et prend son conduict parmy un pré, dedans la ville qu'ils appellent El pardo de la Magdalena, auquel sont plantez plusieurs beaux arbres en forme de drèves, se repartant ladicte rivière en plusieurs autres petits ruysseaux qui arrosent fort souvent cedict pré, et pour estre ce lieu un des plus frez, playsans et récréatifz de la ville, s'y trouve toutes les nuictz d'esté une infinité de peuple, pour s'y esbatre et recréer des chaleurs et travaux de toute la journée. Les gentilshommes y ont aussi leur place de piquer chevaux, s'y exercitant en toutte sorte de chevallerie, et desoubz ces drèves ne voit on que des fort belles pourmenades de Dames et gentilshommes tant à cheval qu'en coche, qui est chose assez digne de veoir, et passant (comme dict est) ceste rivière parmy la ville, vient depuis icelle à se joindre avecq celle de Pisuerga. La chancellerie est un tribunal de justice de fort grande authorité, auquel sont admiz en degré d'appellation touttes les sentences données par les

deux Royaulmes de la vielle et neufve Castille et de Léon, depuis la rivière du Tajo, y comprinse la cité de Toledo, jusques les limites des Royauhnes d'Aragon, Portugal et France, dont il n'y a autre revision, ni appellation quelconque, si ce n'est au suprême conseil Royal, chez la mesme personne du Roy, avecq amende de 1500 doubles ducats à dépositer incontinent par celluy qui aura intenté l'appellation. Le conseil de la Saincte Inquisition , qu'aulcuns appellent le Sainct OflBce, y a une fort belle mayson avecq leur prison en laquelle s'assemblent leur conseiller fiscal et familiers dudict Sainct Office. II y a quatorze paroiches, dont en la principale y a un abbé et chanoines. Cest abbé est subject à l'évesque de Palencia, pour estre ceste ville de sa diocèse, ayant touttesfois sa jurisdiction de par soy dedans le circuyt et encloz d'icelle, prétendant estre érigée en Cathédrale. Il y a aussi beaucoup de beaux cloistres tant d'hommes que de femmes, et entre iceulx l'abbaye de Sainct Benoist la Royale, la première de celles de leur ordre par loutte l'Espaigne, qui du passé souloit estre en Sahagon. Le clochier en est tout neuf, avecq un fort beau chapitel, et l'église s'en réédifie toute neufve. Le monastère de Saincte Marie del Prado, de l'ordre de Sainct Jérôme, est riche, assis sur la rivière de Pisuerga. Sainct Paul est un des plus beaux monastères que j'ai veu de Tordre de Sainct Dominique, assis au mellieur de la ville, à l'opposite, comme dict est, du Palays. Le couvent de Sainct François est aussi fort beau, assiz au grand marché; la Trinité, où les ducqs de Vejar ont leur sépulture ; les Jhésuites, qu'eulx appellent Jheatinos; les Augustins, Carmélites et Minimes y ont des fort bonnes maysons. Las Huelgas qui est un

XIIII parroiches.

Abbé de VaUadolid.

Monastères.

'592 cloistre de nonnains, assiz au Pré de la Magdalaine,

Santa Cruz, nonnains (qu'ils appellent Çommendadoras de la or dm de San Yago), Santa Clara et plusieurs

Hospitaux. autres et entre les hospitaux sont les plus renommez

cellu)' qui se dict Esgueva, fondé par la susdicte Contesse de Castille, et celluy de la Résurrection hors de la

Université. porte dicte del Campo. L'Université de ceste ville a son

Recteur qui la gouverne et ses professeurs en toutes facultez, et aussi aulcuns bons collèges. Celluy de Santa Cruz est un des meilleurs, fondé par l'archevesque de Toledo, don Pedro Gonçalez de Mendoça, un autre fondé par l'évesque Mortero, qui le fust de Palencia, dict de Sainct Grégoire, joint à Sainct Paul, ne servant que pour les moysnes d'icelluy ordre de Sainct Dominique (duquel en estoit cedict évesque) pour y estudier leur théologie, y ayant une belle, riche et curieuse Bibliothèque. Item celluy des Jhésuites, et aussi un autre

Collège ou sémi- soubz leur protection pour les estudians de la nation naire de Jhésuites Angloyse, que Sa Majesté n'a guères y avoit fondé à

l'invocation de Santo Âlbano, auquel se sont desja nourriz et sortiz plusieurs sainctz et doctes hommes envoyez à leur patrie à y semmer et planter la parole de Dieu au grand dangier de leur vie, dont aulcuns de leur immortelle gloire y ont esté martirisez, estant ce collège ou séminaire de grandissime fruict pour la pauvre jeunesse Angloyse fugitive de leur patrie pour

Magistrat. la saincte foy de Jhesu Christ. Le magistrat se conduicc

de la mesme forme qu'es aultres villes et citez, y ayant un Corregidor, Alguazil mayor, Alcayde mayor, Regidores y Jurados, qui font journellement leur assemblée comme de coustume. La mayson de la ville et aussi la Boucherie se faysoient alors toutes neufves ; ladicte

mayson de la ville, située au plus beau du grand marché, i59*

lequel est une place quarrée, belle et fort espacieuse ; les édifices d'alentour quasi toutes en une façon, haulteur et frontispices, chose assez digne de veoir, principalement par toutes les rues principales, nommément celles qu'ils appellent plateria, en laquelle se firent touttes les maysons esgales par exprès commandement du magistrat, et ce par forme de police, depuis l'an 1568, quand quasi la plus grande partie d'icelle se brusla toute. Il y en a aussi parmy la ville plusieurs belles maysons de grans seigneurs, dès lors que la court y résidoit comme sont celle de l'Amirante de Castille ; Comte de Benavente, Ducq de Majara, Marquises de Camaraça, Âguilar et de Avila Fuente, Comte de Buendia, et plusieurs autres. Les sorties ou pourmenades de ceste ville sont tort aysées, recréatives et playsantes, pour n'estre le pays montaigneux et les mellieures sont tout au long de la rivière, y ayant force jardins et maysonnettes de playsance. Les eaux n'y sont guères bonnes, n'ayant pour leur boisson que celle du Pisuerga, n'y ayant aulcunes fontaines dedans la ville. La commarque fort abondante de bon pain, les vins raysonnables et la plus part clairetz, car le blancq qui s'y boit leur vient de dehors ; du fruict il y en a assez à son temps De la chasse et pescherie tout ce qu'ils en ont besoing. Le susdict Fernan Gonzalès, premier Comte de Castille et sa femme, la Comtesse, ont esté les premiers qui ont bénéficié ce lieu ; ils sont enterrés en la grande esglise du costé septentrional, et y a fundé ladicte Comtesse (comme dict est) l'hospital d'Esgueva, le grand pont qui passe le Pisuerga, et plusieurs autres choses notables. Icy nous fustent monstres la mayson de Cazalla, grand

L'inscription de mot à autre est la suyvante : Presidiendo en la yglesia Romana PauloIIII, Reynando en Espana Phelipe II, el santo offlcio de la Inquisicion condemnô a derrocar y solar estas casas de Pedro de Cazalla y de Dona Leonor de Vivero su muger , porq' los herejes lutheranos se juntavan en ellas à hazer conventiculos contra nuestra fee catholica, yglesia Romana. Anno de 1559 ^" 21 de mayo.

Mascarade ou encamisade fort belle.

personnaige qui fust en son temps un des plus dignes de ceste ville et fort estimé de feu l'empereur, Sa Majesté et tous les grands seigneurs d'Espaigne, jusques à ce, qu'il fust descouvert avoir tombé en certains points d'hérésie, lesquels il sustint jusques à la mort et fust pour tel comdempné à icelle, et sa mayson désolée et mynée de fons en comble, et y semmé du sel dessus, et au mitant de la place d'icelle, dressée une colonne avecq l'inscription de ce que dessus.

Lundy 29 de Juing, jour de S. Pierre et S. Paul, furent Sa Majesté et Ses Altèzes publiquement à messe en la grande esglise, le lendemain après à S. Paul, à l'opposite. Icy séjournasmes plusieurs jours, et ce temps pendant, ne laissa la ville d'inventer aulcunes festes pour la recréation de^ jeusnes Princes, et entre aultres y eust ce mesme jour, 30 de juing, une fort brave mascarade ou encamisade d'un grand nombre de gentilshommes, environ les dix heures de la nuict, devant le Palays estant Sa Majesté et Ses Altèzes le regardant par leurs fenestres à demy à la cachette, ne sçachant ceulx de la feste en quelle des fenestres ils estoient et ne laissoient pourtant d'enjouer un chascun son personnaige. Et y vindrent tous en fort beau et riche équipage, tous à cheval à la ginette, divisez en sept ou huict esquadrons, difFerentiez de diverses livrées et rares inventions, chose certes digne d'estre veue ; le premier esquadron tout accoustré à la Hongre, avecq des haulis bonnets de couleur marine et bien {Jassamentez d'or et en leur chariot un Daulphin argenté tout plain de fusées qui firent leur effect, passant par devant les fenestres où le Roy et Ses Altèzes estoient. Le second, estoit de gentilshommes de la ville sans mascre, fort bien en ordre, accoustrez de velour noir,

— iSi —

passamentez d'or, et eureut en leur chariot une fort belle 1592

musique de toutte sorte de voix et divers instruments musicaux d'une suave harmonie, et passarent ainsi leur monstre comme les précédens. Le troisiesme vint en habit des Indiens bigarrez de diverses couleurs et eurent semblablement en leur chariot gens accoustrez à la mesme guise, ayant pour armes une lune croissante. Le quatriesme vint aussi du mesme,. en différent habit des Indiens, leur chariot chargé des mesmes gens, tous accoustrez de ihoyle d'argent. Le cinquiesme accoustrez de verd comme chasseurs, passamentez d'argent, et leur chariot furny de toutte sorte de chasse comme des loups, renarts, lapins, lièvres et ses semblables, desquels passans les fenestres du Roy et Princes, y laissarent courrir aulcuns qui causoit une grande crierie entre le peuple. Le sixiesme accoustrez à la villageoyse, et avoient dedans leur chariot une dance à la villanesque, et en leur compaignie leur curé vestu de son surplys, et en sa main son bréviaire, sans y oublier monsieur son clerc, lesquels tous y menarent une vie non pareille et au meilleur du jeu leur survint un brave et furieux lorreau, Torrcau. tout alentour de son corps chargé d'un million de fusées, qui en un instant se mirent touttes en flamme, et la pauvre beste enragée et à demy bruslée se lança dedans le peuple avecq telle furie que beaucoup en furent griefvement blessez, voire aulcuns roydemept tuez en la place. Ceulx du septiesme vindrent accoustrez à la. Portuguèse, avecq des haults chappeaux de noir taffetas, ayant en leur chariot une femme y assise avecq une grande pale à enfourner le pain en la main toutte argentée, et une aultre qui en chantant et dansant crioit à haulte voix ces mots en Portuguez : Fîva, viva la

'59^ pald de la jorneyra que ha tnorto tnuytos castejaos. Le

huictiesme et dernier esquadron n'y menoit nul chariot,

ains vindrent seulement bien montez à cheval courrans

de deux en deux leur carrière, ayant tous un flambeau

en la main droicte, et icelluj^ allumé, passans et repas-

sans plusieurs fois la carrière, de deux en deux, comme

dict est, et depuis tous ensemble pesle-mesle, et en icelle

presse et foulles se tombarent plusieurs de leurs chevaulx,

non sans grand dangier de leurs personnes. Il y avoit

en chasque escadron dix gentilshommes, qui sans les

personnaiges des chariots viennent à monter des à 80

personnes, assez belle troupe de veoir en une occasion

comme estoit la présente. Tout cecy pouvoit durer

environ deux heures, et cecy achevé se mist un chascun

à son repos.

Le 2 de juillet, jour de la Visitation de Nostre Dame,

sortirent derechef à ouïr messe en Sainct Françoys, et

ainsi de jour en jour visitarent plusieurs autres églises,

comme celles de Sainct Augustin, Sainct Benoist le

Royal, la Compaignie de Jésus et la Saincte Trinité, et

furent ses Altèzes seuls à ouïr le divin service, la vespre

et jour de Sant lago, au monastère de Saincte Croix,

auquel se célébra la feste que les chevaliers, commen-

dateurs de l'ordre de Sant lago, sont accoustumez de

célébrer tous les ans en présence de leur chef, le mesme

jour de Sainct Jacques. Le susdict jour de Nostre Dame,

Cas estrange ad- „ advint une chose bien estrange, sçavoir est d'un pauvre ▼enu à un jeune ,. ... , • /« >

qJj^j, escolier sententié à estre pendu, pour avoir (a ce qu on

dict) desrobbé d'un sien oncle, clercq qui estoit de

certaine église, un certain calice d'argent pour s'en

achepter un habit de moysne de Sainct François, pour

la dévotion qu'il avoit à icelle religion. Dont advint

qu'au temps que le bourreau le debvoit jecter du gibbet ^59^

en bas, ils se vindrent tous deux à tomber en terre, et le patient encores à demy estranglé, touttes fois par la faveur du peuple parvint à se sauver dedans le couvent et monastère de Sainct François qui y estoit tout près. La justice, fort indignée de Toultrage qu'aulcuns des circonstans avoient faict contre les ministres d*icelle en faveur de cedict homme, mesmement le bourreau de qui on avoit soupçon d'avoir coUudé en cecy, et n'ayant nul moyen de r'avoir le condempné, commanda jecter la main sur le mesme bourreau et ceulx qui estoient signalez ^en ce tumulte, entre lesquels y avoit un qui avoit preste son épée pour encoupper le hart au patient, lequel y fust au mesme instant pendu en lieu de l'autre, et le bourreau et plusieurs aultres ses complices fouettez par les rues et condempnez à galères, spectacle assez tragique et digne d'estre annoté.

Jeudy le 9 dudict mois, alloient veoir Sa Majesté et Altèzes les académies de ceste université, et s'y entretenoient plus de trois grosses heures, y oyans proclamer plusieurs belles oraysons en diverses langues et différentes matières, est à sçavoir, de tous les professeurs en théologie, médecine, loix et arts libéraux qui y récitoient de fort belles et doctes choses, dont le médecin et légiste se signaloient sur tous, traictant le médecin de certaine anatomie mystique, faysant de cest univers un corps humain, prennant la Majesté Royale pour la teste, discourrant depuis par tous les membres de la république, le continuant jusques aux pies. Le légiste print pour argument l'Authorité Royale, soutenant que les Roys et Princes sont esleuz et colloquez en cest univers par la main de Dieu, et sur cecy vous y alloit disant merveilles.

de cannes.

1592 chose digne d'estre ouïe et bien remarquée, et en

firent autant les autres, un chascun louant son art et profession. L'unziesme de juillet ensuyvant, fust ordonnée par le susdict Magistrat de la ville une aultre feste, plus solempnelle que la passée, et icelle se fisc en la grande place devant la nouvelle mayson de la ville, en laquelle Sa Majesté, Ses Altèzes et tous ceulx de sa mayson la Torreaux et jeu virent fort à leur ayse, qui fust de courrir torreaux à

Tusaige du pays, et depuis un jeu, qu'ils appellent Juego de CanaSj qui est bien le plus beau et gratieulx de tous aultres, duquel et aussi de l'apparat de touttes icelles choses, il mérite bien d'en dire quelque chose. La place toutte vuyde, desoccupée ei mise en très bel ordre, fort bien arrousée et y jecté grande quantité de sablon pour la course de la chevallerie ; les fenestres des maysons et les théâtres, y faictz tout alentour, bien furniz de toutte sorte de gens spectateurs de la feste, la porte de la mayson de la ville où le Roy et ses enfans estoient, bien garnie de ses guardes, et après y avoir faict plusieurs gentilshommes de ce jeu de cannes leur entrée et sortie, en forme d'ostentation de leur bel équipage, menant devant eulx tous leurs laquays, dont entre aultres y entrarent fort sumptueusemcnt le ducq d'Ossuna et don Pedro de Toledo, marquis de Villa Franca, ayant devant eulx 80 laquays de leurs livrées et un chascun en main plusieurs cannes ou roseaux, fust commandé à son de trompettes et esclairons qu'on deust laisser sortir le premier fourreau ; lequel sortant brave et furieulx, commença à mectre peur et silence au peuple, faysant courir les gens devant soy, sans que touttes fois aulcune disgrâce leur en advint, et ayant ainsi courru quelque bonne espace, sans plus faire nulle bravesse^ fust commandé

par ceulx du magistrat qu'on l'eust à despécher vitement, ^59^

à quoy accourrurent plusieurs les épées et courtelasses

en main, à luy coupper les jambes ; quoy faict, y fust

derechef lancé un autre qui, passant les mesmes carrières,

ne laissa aussi de parvenir à ce dernier supplice, et ainsi

de plusieurs autres qui marchoient tous par le mesme

estroit, s'entretenans ainsi l'espace de trois ou quatre

heures, jusques à ce qu'il fust dict que le jeu de cannes

se debvoit commencer. A quoy tout le monde reprint

nouveau couraige, pour s'estre lassé de ce précédent,

triste et pernitieulx spectacle, . qui plustost se debvroit

user entre les Barbares que les chrestiens ; car n'y a

jamais semblable feste bien louée, qu'il n'y en ait eu

trois ou quatre morts en la place. Ce temps pendant,

firent présenter ceulx de la ville une très riche collation

à Sa Majesté et à Ses Altèzes, de force marmelades^

sucades et tout aultre sorte de confitures et fruictz, dont

un chascun en participoit bien largement. Le desseing

et concept de ce jeu de cannes est le mesme que celluy

que nous appelions jouer à la barre, sçavoir est, les uns

d'ung costé et les autres d'aultre, se courrans les uns

après les autres pour se captiver, saulf que cestuy-cy se

faict à cheval et le nostre à pied, et ceulx cy accoustrez

et équipez à la morisque avecq leurs escus (qu'ils

appellent adarga) en main, et en lieu de la lance une

canne, avecq lesquelles ils tirent au bout de leur carrière

les uns après les autres, et quelquefois par gaillardise

les tirent et jectent en air, si hault et avecq si bonne

grâce que cecy seul mérite d'en estre loué. Et font tous

ensemble leur entrée de deux en deux, donnant un tour

par ladicte place, laquelle faicte, se repartent en quatre

coings, se reduysans depuis en deux trouppes, l'une

- is6-

Ï592 contre l'autre, et se mectent ainsi à courrir les ungs les

autres sus, comme plus clairement se pourra veoir par Tensuyvante figure, mais le plus qu'il y en ait à veoir et qui plus digne soir de noter, est la bisarrie avecq laquelle ils y entrent. De ceulx cy il y en avoit six esquadrons, qu'eux appellent quadrilles, sçavoir est le susdict don Pedro de Toledo et ceulx de sa coiiipaignie, tous accoustrez de bordure jaune, tanné et blancq, qui sembloit estre la plus riche vesture de tous, ses laquays de la mesme livrée, et dix chevaulx menez par la main bien richement équipez à la ginette, couverts de taffetas carmoysi passementé d'argent. Le deuxiesme, le ducq d'Ossuna, avecq sa livrée de couleur jaune et rouge, aussi bien richement en ordre, avecq plusieurs beaux chevaulx menez par la bride. Le troisiesme, le comte de Melgar, filz aisné de l'Almirante de Castille, tous accoustrez de velour noir brodé de rouge, tous trois gentilshommes forastiers et à leur propres despens. Les restans estoient don Diego Enrriquez, second filz dudict Almirante, et les deux Bourgmaistres, le vieu et le moderne, tous d'une mesme livre de blancq et jaune, de la part et aux despens de la ville, qui tous firent ainsi leur entrée courrant de deux en deux leur trois carrières, et depuis se mettans derechef en ordre pour commencer leur prétendu jeu, comme cy devant dict est, et en ceste présente démonstration se peult veoir. Lequel parachevé encores que bien tard, y furent allumez certain chasteau et deux galères, qui y estoient pendues en air, en une grosse corde, traversant d'un costé et d'autre ledict marché, plaines de feuz artificielz qui se debvoient combattre, mais advint que, couppant le feu la susdicte corde, tout s'en alloit en fumée sans riens effectuer.

Et point encores contens de cecy, afin que la triste feste 1S92

parvint à estre un spectacle tragique, comme dict est, lançarent derechef un nouveau tourreau, tout partout entrelardé de fusées, lesquelles allumées donna dedans le pauvre peuple (qui pensant la feste estre desja parachevée estoit la pluspart en pied pour se retirer, ne pensant à rien) de telle furie, qu'il en tua deux ou trois et ne fust esté que, par exprès commandement de Sa Majesté, ses guardes l'eussent miz en pièces, croy fermement qu'il en eust bien autrement joué de son faulx tour, un acte certes assez barbare et cruelle de veoir, " laissant à un chascun assez qu'en discourrir. Avecq quoy tout le monde se retira, comme aussi le firent Sa Majesté et Ses Altèzes et tous ceulx de sa suyte.

Le 4 d'Aougst sortoient Sa Majesté et Altèzes à veoir le séminaire de la jeunesse Angloyse, lequel Sa Majesté n'a guère y avoit fundé à contemplation de la grande ruyne et perdition de la foy catholique en iceulx pays d'Angleterre, afin qu'avecq le temps il y en puist sortir des hommes doctes pour y aller la restaurer.

Le jeudi 6 dudict mois, jour de la Transfiguration, Le Prince d'Esreceut le Conte de Ribadania l'honneur de monseigneur P^*^^ ^^^ "" ^°" le Prince de se trouver en l'église de Nostre Dame del B^ptesmea^Comie Rosario qu'ils appellent, pour luy lever un filz des fons de Ribadania. de Baptesme, en compaignie de la contesse de Paredes, fille de don Diego de Cordova, qui en estoit la maraine, qui ne causoit peu de feste entre le peuple ce jour là. La troisiesme et dernière feste se fist le 8 du susdict Combat en galère mois, sur la rivière de Pisuerga, et y furent Sa Majesté ^"^ rivière Piet Ses Altèzes qui la virent en un jardin du susdict Almirante, s'embarquans en une petite galère depuis le pont jusques audict jardin, où ils mirent pied en terre,

- is8-

Ï592 montant en un grand eschaufault, qui y estoit fjict

sur le bord de la rivière, où leur fust aussi apprestée une fort riche et abondante collation de toutte sorte de bonnes et délicates viandes, confitures et fruictz à Tumbre et freschure de plusieurs haults et beaux arbres. Il y eust deux galères bien richement aornées et painctes par dedans et par dehors, touttes leurs voyles tendues, au mesme ordre et équipage qu'icelles doibvent estre sans rien leur en manquer. Et y dedans force mariniers, accoustrez les uns de rouge et les autres de jaune, qui debvoient estre combatuz par 24 petites barquettes, lesquels s'eschaufFèrent de telle sorte, comme si ce fust esté à bon escient, se jectans les uns aux autres dedans la rivière, qui tous se sauvarent à nage, et à la parfin y vindrent trois petites barquettes, qui avoient chascune dedans leur différente figure plaine d'invention de feu, à sçavoir la première une figure d'homme, l'autre d'un Neptune, et la troisiesme d'un dragon, qui touttes allumées en feu et plaines de fusées firent un très grand bruict, par où s'acheva ceste feste, qui d'aulcuns fust estimée la mellieure de touttes. Cecy faict, s'embarquarent derechef Sa Majesté et Ses Altèzes jusques au susdict pont où ils se mirent en coche, retournans vers leurs palays.

Icy me vint trouver un mien cousin alors freschement

Lucas van der venu de Flandres, appelle Lucas van der Haghen, filz

Haghen. jg Michiel, seigneur van der Meeren, et m'y amena

deux beaux chiens, l'un blancq et l'autre noir, de ces grans lévriers d'Yrlande, que Pierre Van Ranst m'envoyoit pour ' les présenter à Son Aitèze, ce que je fiz tout à l'heure et en eust ledict Van der Haghen les grâces de sadicte Aitèze, luy faisant donner po ir les

colliers une vingtaine de double pistolets d'Espaigne et en fist grand cas desdicts chiens, les envoyant incontinent vers Madrid, pour les y faire bien traicter, avecq les autres de sa royale chasse et vénerie. Et comme il y avoit question de leur faire de beaux colliers avecq quelque belle inscription, m'envoyoit le devant nommé lehan de Steelant, qui pour lors estoit encores en Madrid, ces deux vers en latin, contenant Tan de leur arrivée illecq :

NatVra reCte Canis hIC est doCtVs, VterqVe Vt AbsqVe La bore CVbans sternere posset aprVM.

NatVra reCte Cauls hIC est dVCtVs VterqVe Vt teneat parVo Crede Labore boVeM.

M. CCCCC. LWVVVVVVII.

Sa Majesté devint en icelluy temps un peu malade des gouttes, qui fust cause qu'y séjournasmes encores quelques jours, et fust alors receu en son royal service un nouveau docteur en médecine de fort grande famé et renommée, dict le docteur Luis Mercado. Et y mourut le 12 d'aougst un grand croniste de Sa Majesté, appelle Frederico Furio Cœriol, naturel de Valence, homme de rare entendement, grande science et expérience de plusieurs choses (i). Le partement d'icy fust déclaré pour le 25 ensuyvant dudict mois, surquoy firent tous leurs

(i) Fredericus Furius Seriolanus ou Ceriolanus. Ce personnage, qui a résidé en Belgique, appartenait à une famille très distinguée de Valence, celle des Ceriol ou Seriol, et fit ses études à Paris, à Louvain et à Bologne. Il eut, dans cette dernière ville, une discussion avec un théologien de Sicile sur la traduction de la Bible en langue vulgaire. A la suite de cette discussion, il se retira en Allemagne où il fit imprimer la thèse qu'il avait soutenue, thèse qui fut mise sur VIndex îibrorum prohibitorum. Son grand savoir comme légiste fut apprécié par Charles Qpint, qui le consultait et qui le

lehan de Steelant autheur de ces vers.

Frederico Furio Cœriol.

'S92 apprests et icelluy jour venu, partismes delà vers

Palaçuelos, ab- Palaçuelos, abbaye de la orden de Cistel^ qui est Tordre

aye e or re e ^^ Sainct Bernard, et avant y venir, se desvoyant S$

Majesté en la main gauche, passant la rivière Pisuerga par un beau pont qu'il y avoit tout enumbragé de plusieurs branches d'arbres, contre l'ardeur du soleil, y fust veoir un fort beau jardin appartenant au conseiller Ximenez Ortiz, de son Royal conseil, gisant au rivaige de la mesrae rivière du costè d'occident, auquel il s'entretint longuement, tellement qu'il estoit bien tard avant se retirer audict Palaçuelos, qui comme dict est, est une fort belle et riche abbaye et la première de celles de cest ordre et religion par tout le royaulme d'Espaigne. Il y avoit en son esglise une fort belle Sépulture. sépulture, eslevée en tombe, d'une certaine Royne yssue

d'une fort noble mayson, de Tellez de Meneses, appellée doiia mayor Alonso, dont les histoires d'Espaigne en font bien ample mention, car ceste dame s'enfuyoit de de son père (ne sçay pour que raison) et s'entretenant toutte desguysée plusieurs ans en la mayson d'un villageois, fust à la parfin fortuitement recognue par son dict père, et rammenée et remise en estât, se vint à marier ne sçay avecq quel Roy de Léon, dont l'histoire en est bien prolixe et admirable, que pour ne la sçavoir

recommanda ensuite à son fîls Philippe II. Celui-ci en fit son conseiller et son historiographe. Selon J. A. de Thou, il aurait, pendant les troubles des Pays-Bas, donné au Roi des conseils de modération à regard les provinces insurgées.

Il publia à Louvain Rhetoricorum lihri III ; mais son principal ouvrage est un traité du conseiller : del Conseijo y Consejero, qu'il dédia à Phihppe II, traité traduit d'abord en italien puis en latin, et dont André Schott, qui avait connu Fauteur à Anvers et en Espagne, donna une nouvelle édition en 16 18.

véritablement, me déporteray d'en dire davantaige. Les serviteurs domestiques furent logez en un villaige là tout près, dict Cabeçon, un quart de lieue de là et ledict Palaçuelos de Valladolid, deux, d'où partismes le 26 d'Àougst, allant à giste à une villette appellée Duesiias, trois lieues, appertenante au Comte de Buendia, sommelier de corps de Sa Majesté. Il y en avoit environ 1500 inhabitans, assise au plus hault d'une montaignette au pied de laquelle coule la mesme rivière de Pisuerga, par où passe un beau pont de pierre et du costé gauche^ sur une autre petite montaigne, y avoit une vielle fortresse. La commarque est assez belle, playsante et abondante de tout, et pour estre fort boscagieuse, n'y avoit faulte de toutte bonne chasse, ni aussi de la pescherie, à cause de la rivière qui y est tout près. Icy receut Sa Majesté les nouvelles de la mort de l'Archevesque de Çaragoça, qui estoit desja attendant Sa Majesté en la ville de Taraçona pour y assister à l'assemblée des états généraulx d'icelluy pays, qu'ils appellent Cortès, qui pour alors n'estoit petite perte. Sa Majesté s'y détint quelque peu de jours et le susdict Comte y tint tout ce temps-là table franche pour les serviteurs de Sa Majesté.

Partismes d'icy vers Palencia, le 29 dudict mois, qui sont deux lieues et y arrivasmes le mesme jour bien tard, d'autant que Sa Majesté s'estoit miz pied à terre pour y veoir un monastère de religieuses qui y avoit sur le chemin, appellées Calabaçones, et comme la nuict survint fust besoing d'y entrer avecq force lumière, s'y estant aussy grandement entretenu avecq ces messieurs de la ville qui ne faillirent de l'aller recepvoir avant

Palencia.

Calabaçones.

Monastère de l'ordre de Saincte Clare .

îS92 qu'y entrer, selon leur ancienne coustume et cérémonie

et fust ainsi par eulx mené à son palays, qui estoit une bien belle mayson d'un certain gentilhomme particulier de la ville. Palencia, au temps des Romains, fust appellée Pallantia, selon le tesmoingnent plusieurs autheurs ; c'est une ville fort ancienne située en belle planure sur

Carrion fl. la rivière Carrion et se dict ceste comarque, (sçavoir est,

le destrict ou estendu de huict lieues de Valladolid, sept de Carrion de los Condes, et quatorze de Burgos,) communément la Tierra de Campos, y ayant force abondance de pain et vin, et est son église cathédrale,

Evesque de Pa- avecq dignité épiscopale et tiltre de Comte de Pernia, lentia, Comte de ^^j f^^^ ^j^^^j restituée en son premier estât depuis la

destruction d'Espaigne au temps des Mores ou Barbares par le Roy don Sancho el Desseado, en l'honneur et advocation de Sainct Antolin, martyr yssu de la Royale mayson de France, et en mémoire de cecy porte encores, pour le présent, ladicte esglise pour armes l'escu de France en camp asur, à trois fleurs de liz d'or. L'église est fort belle, située au costé septentrional de la ville, au mitant de laquelle, justement devant le chœur, y a ung trou par où on entre par plusieurs degrez à une Grotte de Sainct bien profonde grotte, faicte à vossure, où l'on dict estre "m*^"-! advenu : que s'y entrant un jour le susdict Roy don

Sancho pourchassant un ours qui s'y alloit sauver, et haulçant son bras pour le tuer, sentant soudainement un tel changement au corps en forme de poplexie, print telle frayeur en soy que, priant le bon Dieu pour sa miséricorde, cognut incontinent que ce lieu est consacré et dédié au susdict Sainct Antolin, par où print grande dévotion de le restaurer en son premier estât comme au temps des Goths il avoit esté, estant ce lieu

grandement révérentié de tous et cecy advint environ Tan 1018. Son évesque a aussi bon que 25000 escus de rente par an et la clergie fort bien accommodée, y ayant jusques à quatorze dignitez bien principales, outre quarante chanoynesies, chacune à 600 escus par an, sans encores les chapellanies, qu'ils appellent Racioneros, qui n'en ont pas tant : est à sçavoir les places de Doyen, Archedoyen de Palentia, de Açor, de Campos y de Cerrate, raaistre d'escole, chantre, thrésorier. Prieur, Abbé de Sainct Anton et plusieurs autres. Il y a huict paroiches et plusieurs beaux monastères et entre iceulx, celluy de Sainct Françoys et de Saincte Clare, auquel est enterré un Almirante de Castille en une grande barque de pierre, bien curieusement faicte, dedans laquelle y est accommodée sa tombe, chose bien rare de veoir. El Cid Ruy Diaz, qui en son temps fust un fort valereux Capitaine, yssu de sang royal, dont les chroniques d'Espaigne en font tant de cas, conquesta ceste ville des Mores ou* Barbares, et y fonda une chapelle avecq un hospital y joint, appelle Sainct Lazare et y tout tenant en la mesme muraille de la ville. Guères loing de la porte principale d'icelle, fust faicte, pour son plus grand honneur, une petite porte par laquelle homme vivant n'eust, avant luy et après, entré ni sorty et, pour ceste mémoire, fust incontinent après son entrée qu'il fist par icelle, condempnée et serrée, dont la mémoire en est encores bien fresche et assez repétée entre les citoyens qui me le contarent ainsi, comme aussi du mesme le succès d'une fort dévote ymage de Nostre Dame, qui y est en un hermitaige là tout près, laquelle à ce qu'eulx disent, y seroit venue par deux fois depuis la France, de son propre motif.

VIII paroiches.

Sépulture.

£1 Cid Ruy Diaz de Vinar.

Ymage de Nostre Dame miraculeuse.

159^ ?ans que personne y Tauroit rapportée et, l'ayant ren-

voyée, y retourna la troisiesme et s'y ficha si fermement à la paroy qu'impossible fust de la plus desfaire ou arracher de là ; par où elle s'y est demeurée, comme elle y est encores fort révérentiée de tout le peuple. Il y a aussi hors de la ville, comme à un traict d'arba-

Hermitaige dévot lestre de là, un autre hermitaige de non moindre

dévotion qu'admiration, fondé sur une montaignette qui se dict Nostra Senora de l'Osero, auquel a vescu et fréquentée autresfois le Saint TuribiOy le sainct corps

Reliques sainctes. duquel repose avecq plusieurs autres sainctes reliques

en l'église de Sainct Aniolin, et est ceste chapelle cavée hors de la mesme terre de ceste montaignette, qui est fort pierreuse, se soustenant sur diz gros piliers aussi de la mesme estoffe, sans qu'il y soit appliqué nulle sorte de massonnerie, chose bien rare et admirable de veoir, oultre ce qu'il y a plus de 300 ans qu'elle est ainsi faicte et cavée hors de la mesme terre et la tiennent

Magistrat. en fort grande dévotion. Le magistrat de ceste ville se

conduict en la mesme forme qu'es autres de ce royaulme et est icelle fort bien enclose de murailles et tourrelles à l'antique, qui es temps des particuliers Roys, estoit bien grande chose, aussi en respect des armes offensives qui s'usoient alors et au regard de celles d'aujourd'huy qui est l'artillerie, de laquelle ne s'en pourroient nullement prévaloir. Es temps que les Royaumes de Castille et Léon n'estoient ungz ensemble, avoient icy ceulx de Castille leur université ; mais depuis que par succession de temps, mesme par le Roy don Fernando el Sancto, qui conquesta la cité de Seville, se réunirent tous ces Royaulmes à un seul Roy, fust aussi ceste université annéantie et passée à Salamauca

OÙ ceulx de Léon avoient lors la leur. Il y a sur ceste Rivière de Carrion, près d'un pont qui y est, unze détenues de moulins qui y besoignent tous à leur temps. Les bourgeois de ceste ville nous y receurent avecq grand amour et affection, nous y faysant le plus grand acceuil du monde, et ce nous sembloit bien estrange, pourveu la grande incivilité avecq laquelle nous avoient traicté les autres par le passé. J'y estois logé chez un bon bourgeois avecq tous mes varletz et chcvaulx, qui ne voulut permectre qu'eussions despendu une seule maille, ayant faict sa provision pour icelle nostre venue de tout le nécessaire, principalement de deux ou trois sortes de bons vins, estant très marry de nostre partement de là, lequel fust le mardy premier de septembre bien du matin, allant Sa Majesté disner à Hozillos, lieue et demie à my-chemin de Amusco, où Sa Majesté print giste, qui est un villaige d'environ éoo voysins, appartenant au ducq de Najara. En Hozillos vismes en passant une esglise fort antique, qu'on dict estre la plus ancienne de toute la Castiile, l'ouvraige bien vrayement à l'antique ayant le grand autel au mitant de l'esglise descouvert de tous costez, avecq un petit tabernacle dessus de vossure, sôustenu sur quatre piliers selon qu'anciennement dans la primitive église se souloit user.

Le jour ensuyvant, partismes vers Fromista, Marquisat, villette assez bien accommodée qui est de là deux lieues ; Sa Majesté estoit logé au logis du marquis du mesme lieu, qui estoit assez bonne demeure vis à vis de l'église en laquelle nous fust monstre une hostie du Sainct Sacrement de l'autel miraculeuse ; le cas tust qu'un jour de Saincte Catheline, l'an 1453, il y eust un malade à qui l'on debvoit administrer le Sainct Sacrement estant

La bourgeoisie fort courtoise et amiable.

Hozillos tnusco.

et A-

Eglise fort antique.

Fromista.

Hostie miraculeuse du Sainct Sacrement.

Melgar de Ramental.

Sasamon.

Tardasos.

en rarticle de la mort, et s'approchant le curé audict malade, se détint la saincte hostie ferme à la patène sans qu'on la peult quitter, tellement qu'impossible lui fust la luy pouvoir administrer et se troublans tous, ne sçachans que cecy pourroit estre, fust examiné. ce faict si avant, qu'on vint à sçavoir que ce pouvre homme avoit autrefois esté excommunié et, n'en ayant faict nul cas, ne s'en estoii jamais espurgé, tellement qu'il fust besoing que l'authorité de la saincte esglise s'y entremit, le persuadant qu'il s'en eust à confesser, comme de faict il en fist et, l'absolution donnée et par luy receue avecq grande contrition, luy furent donnez tous ses saincts sacrements de la saincte esglise, mourant bientost après, et la susdicte saincte hostie guardée en grandissime vénération, en mémoire de ce grand et incompréhensible miracle.

Jeudy 3 de septembre susdicte partismes vers Melgar de Rameutai (i), 3 lieues, qui est un grand villaige qui autrefois appartcnoit à un facteur de Sa Majesté, et maintenant par confiscation appliqué à son royal domaine pour certains abuz commis par ledict facteur en l'administration du bien de Sa Majesté. D'icy panismes l'aultre jour vers Sasamon, 3 lieues, où. il y avoit une fort belle église, fondée par le Roy don Alfonso de la mano horadada, filz du Roy don Fernando et petit nepveu du Roy don Sancho, qui furerit Royz de grande marque et dont les Chroniques d'Espaigne en sont bien plaines. Le vendredy ensuyvant, le 5 dudict mois, partismes vers Tardasos, 4 lieues, ayant disné à mi-chemin en un petit villaige de bien peu de considération, et le 6 sur le soir

(i) Melgar de Fermentai.

- ié7-

Feu de joye et danses, et entre autres une sur des eschasses.

n y ayant que deux petites lieuettes, firent Sa Majesté 1592

et Altèzes leur entrée en publicq en la cité de Burgos, Burgos. où TArchevesque avecq tout son clergé et le magistrat de la ville les vindrent recepvoir aveéq les mesmës cérémonies, cy devant dict, des autres villes, au grand contentement et joye du. peuple! Ceste entrée fust assez lente et tardive, qui fust cause que bien tard ils arrivarent à leur palays, qui fust aii monastère dès Augùstins hors de la ville, aux fauxbourgs d'icelle, et tyrârent îcelle nuict du château qui y est, toutte Tartillerie, au îiioins jusques à 18 ou 20 pièces, dont tout le monde fuSt assez estonné, y ayant aussi force feuz de joye, avecq plusieurs belles danses à l'usaige d'icelluy pays et entre autres, une de certains hommes qui allaient sur des eschasses, chose très admirable de veoir et dansoient aussi légèrement et asseuremerit comme s'ils fussent esté en leurs propres pies, Burgos est une des plus anciennes et renommées villes de' toutte la Castille, tant là Vielle que la Neufve, encorès que celle de ' Tôledo en ait encores pour le jourdhuy sa compétence touchant sa préséance es assemblées générales des Estats, qu'ils appellent Cortès, Elle est enclose d'un^costé par une haulte montaingne qui Tensérre par forme de demi-lune, et de l'autre y passe une petite rivière dict Alarcon, Alarcon. prennànt son nom du lieu bu villaige où elle prend sa source, qui n'est de là qu'une lîeùe et demie et s'en passe oultre, se joingnant avecq celle de Pisuerga ; on la passe par aulcuns pons de pierre. Et ont esté autres fois les advenues des eanes de toutes les Rivières de Castille si grandes, qu'en l'an 1527, vindrent en grand dahgier plusieurs villes et villettes, desquelles aulcunes s'inondarent et se noyarent plusieurs personnes et bestail,

Grand' église de Burgos.

Sépulture.

Reliques.

aussi plusieurs édifices et nommément le pont de ceste ville nommé de Saincte Marie.

Lundy le 7, fust veoir Sa Majesté l'abbaye de Las

Huelgas dont cy après se dira. Mardy suyvant, jour de

la nativité de Nostre Dame, sortirent en publicq Sa

Majesté et Ser"* Infante, à oyr messe en la grande

église et le prince n'y peult aller à cause d'une sienne

petite indisposition qui, depuis le jour d'auparavant, luy

estoit survenue. Ceste église est une des plus belles

d'icelle contrée, naguères érigée en métropolitaine

(n'estant que cathédrale auparavant) par intervention du

Cardinal Pacheco, premier archevesque d'icelle au temps

du pape Pie le V. La fabrique en est fort belle avecq

deux grandes tours d'une mesme haulteur d'ouvraige à

Tantique et translucide, tellement que les vents ne les

peuvent combatre; au mitant du nef de ladicte église y

a une lanterne ou cymboire, fort bien et artificieusement

faicte, plaine de varrières qui illustre toute l'église par

sa clairté ; derrière le chœur ont les Condestables de

Castille, chefs d'armes de la mayson de Velasco, une

fort belle chappelle avecq leur sépulture, comme les y

ont aussi plusieurs autres seigneurs qui grandement la

décorent. En icelle reposent les saincts corps des deux

sainctes vierges Saincte Hélène et Saincte Centolla, qui

receurent leur corone de martyre au temps de l'empereur

Dioclétian et plusieurs autres reliques. Cest Archevcsché

vault environ éo mille ducatz de rente tous les ans, et

n'a qu'un seul sufFragant, qui est celluy de Calahorra, un

doyen, Archedoyens, plusieurs chanoynes, chapellains

et autres personnes ecclésiastiques dépendantes toutes

du clergé, dont il y en a grand nombre Le Cardinal

don Ynigo de Çuniga, évesque qui fust de ceste église,

y mourut l'an 1535 ^^ y laissa grande quantité de deniers 1592

pour y faire ung collège des estudians pouvres, sans rien

y payer pour leur apprentissaige. Il y a trèze églises XIII paroiches.

paroichiales entre lesquelles une fort antique, dédiée à

Saincte Gadea, que les latins appellent Saincte Agatha,

en laquelle du temps passé souloient les Roys faire leur

serment, selon appert par plusieurs escritz et mesmement

par l'histoire du Cid Ruy Diaz de Vivar. Il y a aussi

plusieurs beaux et riches monastères tant d'hommes

que de femmes.

Le dimenche 13 de septembre, furent Sa Majesté et Altèzes ouir messe à une abbaye de Sainct lehan, de l'ordre de Sainct Benoit, et y joint un fort 6el hospital qui leur est à charge avecq plus de 20,000 ducatz de rente, hors de la porte vers le levant. Mardy le 15, sortirent semblablement à veoyr un monastère des Chartroys, appelle Miraflores, une demie lieue hors de la ville, en une fort belle et playsante situation. J'y trouvay un moyne flameng. Il y a un fort beau et riche tableau d'autel de fort bel ouvraige, relevé de sculpture de plusieurs belles figures taillées,' et au mitant d'icelluy est faicte par artifice une chose ronde movible qui tourne tout alentour, par laquelle on représente chasque jour de feste l'histoire du sainct d'icelluy jour par toute l'année, qui est une invention bien rare et peu souvent veue et partant digne d'en estre icy annotée. Le fondateur d'icelluy fust le Roy don Juan el Segundo, qui y est enterré avecq la Royne dona Catalina, sa femme, en une fort riche tombe d'albastre devant le grand autel. Vendredy 18, furent veoir le thasteau sur le plus hault de la ville, où il y en a beaucoup de munition de guerre et en espécial infinité dVtillerie ;

Abbaye de Sainct lehan de Tordre Sainct Benoit.

Monastère de Chartrois Miraflor.

Sépulture.

Chasteau.

— lyo —

Hermitaige de Nostro Senora la Blanca.

Sainct Paul monastère de Tordre Sainct Dominique.

Reliques.

Monastère de la Saincte Trinité.

Crucifix de miracle.

on y faict de la pouldre chasque jour deux quintaulx» quand on y travaille à l'ordinaire. Il y a un puis fort profund pour y sustenter, en temps de nécessité, environ le 6000 hommes et on s'y peult abaisser jusques au fond, je diz jusques où l'eau est, par des degrez faicts en forme de carracol qui vont tout alentour du canon du puis, qui est faict de masonnerie avecq des petites fenestres de traict en traict pour y en recepvôir de la lumière, qui est aussi une des choses que jamais avoy vu. Il y a aussi là tout près un viel hermitaige ou chapelle, qu'on appelle Nostra Senora la Blanca, fort dévote et révérentiée des inhabitans. Dimenche 20, furent ouïr messe à Sainct Paul, de l'ordre des prescheurs dominiques, assiz sur la rivière, où il y a plusieurs belles reliques, lar plus part des unze mille vierges, que ceulx de la maison de Malvendas, gens de trafique, naturelz de là, y ont apporté. Lundi 21, jour de Sainct Matthieu, à la Saincte Trinité, monastère d'hommes d'un habit et religion que n'avons guères chez nous et les appellent Trinitarios. C'est une église de fort ancienne fondation, car on y avoit ouvert certaines tombes et sépultures de plus de 300 ans et y furent trouvez aulcuns corps morts, aussi entiers que tout le monde s'en esmerveilloit, principalement de la grande estature de laquelle ils estoient, qui certes sembloient avoir esté en leur temps de petitz gigans, et on nous asseuroit que l'avoient esté des prédécesseurs de ceulx de la mayson de Royas y Sandoval, desquelles sont chefs d'armes les marquis de Poca et Dénia, maysons fort nobles et illustres en TEspaigne. En ce monastère avoit un crucifix de miracle, dont le Christ avoit sur le bout du né une goûte de sang coagelée, qu'ils disoient estre succédé par

exprès miracle et permission de Diey, qu'estant advenu 1592

au temps de 4on Pedro el Cruel, se défendant en icelle ville contre les infidèles ennemis de nostre foy, qui la tenoient estroictement assiégée. Il y avoit question de raser une tour qui y avoit et en icelle une chapelle avecq son autel sur lequel estoit miz ce crucifix, auquel longtemps y avoit qu'une vielle femmelette tenoit grandissime dévotion, et sçachant que ceste tour, chapelle et crucifix se debvoient abbatre, à son très extrême regret et ennuy, se prosternant en terre, commença à fondre ses larmes avecq très ardentes prières à Dieu, afin que sa divine volunté fust d'empescher ceste future ruyne et destruction de ceste tour et semble que, par sa divine permission, au temps qu'on commençoit à démohr ceste machine, par la chute d'une grosse pierre qui tomboit d'en hault sur la teste de ce Christ, la luy fist abbaisser, la tenant premièrement droicte et eslevée, et y laissant la marque au front de ladicte cheute, et le sang qui y découlolt en abondance s*en allant dégoûtant peu à peu tout au long du né, y demeura au bout d'icelluy une goutte coagelée, qui encores pour le présent s'y veoit encores en grande admiration de tous et outre ce s'y veoient encores jusques i quinze gouttes du mesme sang qui,tomboit sur le drappeau qu'il avoit devant soy, et passant oultre, ceste pierre donna aussi une fort violente attainte sur le bout des pies dont y se voyent encores bien notablement les marques, un miracle tenu en grande vénération de tous et visité d'un chascun en grandissime dévotion.

Le mardy ensuyvant, jour de la Visitation de Nostre Dame, furent Sa Majesté et Altèzes veoir un monastère Monastère de de l'ordre Sainct Gerome hors de la ville, à une petite Sainct Gerome.

Torreaux.

Relique.

Hosties miraculeuses du Sainct Sacrement.

lieuette de là, dict Frez del Val, qui est fort riche et de belle et playsante situation. Le jeudy 24, y avoit une feste de torreaux ([m n'estoit guères de considération. La ville nous présenta la collation à tous, qui fust bien riche et abondante, principalement du bon saulmon qu'il y avoit bien fresche. Le Dimenche après furent semblablement veoir le couvent des Frémineurs, ordre de Sainct Françoys, un lieu assez dévot auquel nous fust monstre une pièce de la semelle du solier de Sainct François, avecq le mesme trou dedans, par où luy fust descouvert la playe de son pied, chose bien mémorable de veoir, du mesme y veoit on les deux hosties consacrées qui furent jectées par plusieurs fois au feu par un hérétique, voulant faire preuve de l'omnipotence de Dieu, dont le succès fust tel. Il y avoit un homme (non plus que huict ans passé) qu'aulcuns disoient encores estre en vie, qui s'estoit addonné à l'hérésie, fort indigné contre ce Sainct Sacrement, comme dict est, se résolut, un jour qu'allant à la communion avecq les autres ses voysins, il auroit à prendre la saincte hostie de sa bouche, le plus sain et nettement que possible luy seroit, et la rapporter à sa mayson pour y mettre incontinent en exécution sa meschante et diabolique intention, ce qu'il fîst par deux fois, prennant les deux hosties (lesquelles il avoit ainsi rassemblées en diverses fois) et les jectant au feu, pour veoir si elles s'y consumeroient comme toute autre chose; mais nostre bon Dieu ne permettant un si grand scandale, fust servy qu'icelles sortiroient du feu, saines, nettes et sans aulcune lésion, dont ce pauvre pescheur ne fust que bien grandement estonné, non touttesfois du tout réédifié de son grand malfaict et pernicieuse erreur, réitérant le mesme par plusieurs

fois, sans toutesfois rien effectuer. Et outre cecy, et encores plus endurcy qu'auparavant, print nouveau propos d'encontinuer la mesme preuve, mais bien par autre voye, à sçavoir de mettre ces deux hosties en un sien coffre, bien guardées, l'espace de quelque temps, pour veoir si pendant icelluy elles ne viendroient à se corrumpre comme bien en feroit le pain ordinaire qu'usons pour nostre soustien corporel, et qu'en tel cas il se deust convertir à Dieu et se jecter au gyron de nostre mère la saincte église. Quoy faict et le susdict temps passé, permist nostre bon Dieu qu'il les trouvasse en la mesme façon, espèce et perfection comme auparavant il les y avoit miz, par où, et secourru par la grâce du Sainct Esprit, luy vint un si grand remort de conscience que, tout à l'heure, se jectant à genoux devant un des pères d'icelluy couvent, et se confessant du grand péché par luy commis, il pria le mesme Dieu pour sa miséricorde, avecq un cœur contrit et humble, et fust entre eulx deux conclu et arresté, que pour plus grande gloire et magnificence des oeuvres de Dieu, ce miracle seroit publié par tout le monde, comme de faict il en fust exécuté, et nous y furent monstrées ces deux hosties en grandissime dévotion et admiration de tous.

Le lundy 28, reçeut le jeusne prince son Sainct Rédempteur au couvent et monastère de Sainct Augustin, auquel logeoient Sa Majesté et Ses Altèzes, comme par cy devant est dict, et y repose le Sainct Crucifix de miracle, de la fondation duquel, son invention et miracles, est assez largement discourru par un livre imprimé en espaignol, et aussi en ay faict aulcune mention par cy devant, à laquelle me remets et pour icelluy respect n'en diray icy davantaige hormis, que devant nos yeulx

Le Sainct Crucifix de miracle au monastère de Sainct Augustin.

Miracles se font

devant le Sainct

Crucifix pendant

que Sa Majesté y

estoit.

L'abbaye de las

Huelgas de l'ordre

de Sainct Bemart.

Hospital.

Autre monastère.

Reliques.

y vismes faire deux miracles en deux personnes paralitiques, desquelles Sa Majesté fist faire incontinent les informations. Le mesme jour après disner, furent veoir pour la seconde et dernière fois, la susdicte abbaye de las Huelgas, qui est de religieuses, de Tordre de Sainct Bernari, fondée par le Roy don Alonso el VIII, celluy qui gaingna la bataille de las Navas de Tolosa, des deniers procédez de la desponible qu'il conquesta sur les infidèles et y a sa sépulture avecq quelques 36 de sa descente. Geste abbaye a du fort grand bien et plusieurs villaiges desoubz sa jurisdiction et icelle bien grande et seigneurille et en a la superintendance de Thospital, qui y est tout près, auquel servent aux malades certaines nonnettes qu'ils appellent ComtnendadoraSy de la mesme ordre, qui est un chasteau d'or au mitant de la Croix de Calatrave. Le susdict Roy don Alonso la dota de 17,000 ducatz de rente par an. On y trouve des pères confesseurs de toutes nations, pour la multitude de pèlerins qui y passent tous les jours de tous costez du monde, prennant par là leur chemin vers monseigneur Sainct Jacques en Galice. Il y en a aussi un autre couvent {En Vega qu'ils appellent) de nonnains, aussi de Gommendadoras de Galatrava, qui y a esté transporté du temps de ce nostre Roy, don Felippe II, de Sainct Feliz de Amaya, lieu de sa première fondation , pour certaines raysons qui esmeurent à sadicte Majesté à l'illust"* Archevesque d'ainsi le faire. En l'église de Sainct Elesmes, hors de la porte, du costé de levant, repose le sainct corps du mesme Sainct Elesmes, patron d'icelle, qui en son temps fust un sainct heremite pèlerin. Il y a parmy ceste ville plusieurs beaux et grans édifices et maysons de grans seigneurs, nommément celle du condestable de Gastille,

et aussi d'aulcuns particuliers marchants, comme de 1S92

ceulx de Malvendas, naguères mentionnez, ayant par cy

devant grandement fleurie en la trafique des laines avecq

l'Angleterre et le Pays-Bas, laquelle par défault d'icelle,

estoit présentement du tout destruicte et parconséquent

fort dépeuplée. D y a, joinct à la porte par où on va vers

Sainct Pierre, une maison fort vielle, à demy ruynée, Mayson ou de-

qu'ils disent avoir esté la demeure du susdict Ruy Diaz ^f"^^^"^ J?^ . ^ ^ -^ Cid Ruy Diaz de

de Vivar. Là tout près, en ung coing de la ville, se voit vivar. une tour, qu'ils disent avoir esté celle en laquelle fust La tour en labruslée et consumée en cendres dona Lambra, belle- J^^f^rt^^^^^^ mère qui fust des sept enfants de Lara, en laquelle s'estoit fortifiée contre ceulx qui la poursuyvoient pour la vengeance desdias sept enfans, lesquelz tous elle fist tuer et massacrer par trahison, selon la vulgaire opinion qi/on en a et plusieurs vielles histoires le récitent. De la mayson de la ville n^en diray rien, pour n'avoir trouvé en elle chose qui soit de considération et touchant le gouvernement de la justice et police d'icelle, est quasi sur le mesme pied qu'es autres villes de Castille. La commarque est assez abondante de pain, encores que point du meilleur, car il est un peu brun et ordinairement mal cuict et l'appellent en leur vulgair Trenchel ; des bons vins il n'y en a point et ceulx qui s'y bo5rvent sont rougeastres, fort grossiers et s'y apportent par charroy, dont tous les samedys de la sepmaine on y tient un marché, auquel un chascun se va pourveoir pour le temps que bon luy semble. Ont aussi de coustume se pourveoir tous les samedys de la chair qui leur fault par toute la sepmaine, et à ce, ont une place signalée qu'ils appellent el Rastro, II y a plusieurs fontaines, signament sur le grand marché, de l'eau

— lyé —

Icy meurent quelques seigneurs et serviteurs domestiques du Roy.

Sainct Pedro de Cardena , abbaye de Sainct Benoit.

Sépulture.

desquelles ils boyvent. Le marché aux poissons est le mellieur de tous, lequel s'y trouve assez abondamment et bien frez pour estre si près des ports de mer. Icy morurent aulcuns gentilshommes et serviteurs domestiques de Sa Majesté, nommément le Comte de Buendia, son sommeiller de corps, les docteurs Vallès et Victoria, médecins de sa chambre et plusieurs autres, y demeurant fort malade le Marquis de Velada, Gouverneur et premier maistre d'hostel du jeusne prince. Et le Mercredy, dernier de septembre, jour de Sainct Gerome, partirent d'icy Sa Majesté et Altèzes, environ les 9 heures du matin, à disner en Sainct Pedro de Cardena, Abbaye de Sainct Benoit, qui ne sont que deux lieues, et de là à Sainct Juan de Artega, qui sont'en tout cincq, monastère de Sainct Gerome, auquel logèrent icelle nuict. Ceste abbaye de Sainct Pierre est une des plus ancienne» de toutte l'Espaigne, fondée des temps des Goths par la Royne dona Sancha, laquelle y mourut l'an 850, selon appert par son épitaphe qu'y trouvions sur une sienne tombe, au chœur à la main droicte mise dedans la paroy, dont la teneur s'ensuyt : Regina catholica D, Sancia Theodorici Italia Régis conjunx Prima qtue monachos in Iberiam vocavit et hoc constru, cœno, obijt era D.LXXX. Son filz Théodore y est aussi enterré en une tombe dans la mesme paroy, un peu plus hault et plus proche du grand autel, avecq cest épitaphe qui dict : Theodoricus Injans, Sancia Regina filius, hic et obijt, et conditus est, simulque canobium constructum. Era D.LXXV. Cest enfant y morut un jour venant las de la chasse, prennani son repos du bord d'une fontaine, laquelle on y veoit encores aux pans dudict couvent, et disent aulcuns que sa mort luy fust annonciée par l'ange du ciel, pendant qu'il s'y

estoit reposant et que ses serviteurs luy apprestoient le ^59^

disner, et qu'ainsi il y mourut bientost, sans paine ni

fâcherie, qui fust cause que la royne, sa mère, y fabrica

ce monastère, qui auparavant n'avait esté qu'un seul

hermitaige et lieu de dévotion, leur donnant pour armes

une fontaine, avecq une inscription tout alentour : Cara

dina, qui veult dire chier disné, car dinar en ce temps

la signifioit le mesme que disner, qui oar laps de temps

s'est venu à corrumpre en Cardefia. Accfa, Roy des

Mores, y vint l'an 872, un mercredy, 6 de Aougst, et

destruict toutte la place, y tuant sur le lieu deux cens

religieux, selon appert par un viel épitaphe, qui s'y

veoit audict couvent, et pour n'estre bien lisable, ay

obmiz de l'avoir extraict. Et celluy qui le réédifia fust

le Roy de Léon don Alonso el Magno. La sépulture de

ce grand et valeureux capitaine El Cid Ruy Diaz de Vivar,

dont cy devant avions desja commencé à en parler, s'y

veoit aussi, lequel mourut en la ville de Valence, le

10 de Juillet 1099 et a sa tombe, eslevée de pierre, au

mitant du chœur, avecq l'inscription suyvante, par

laquelle on peult veoir ses haultz, valeureux et héroïques

faictz qui luy ont donné la grande famé et renommée

dont toutte l'Espaigne en est plaine. Aqui ya^ el muy Sépulture du Cid

esclarescido, y famoso cavallero vencedor de batallas, el Cid Ruy Di^^ de Vivar.

Ruy Dia^^ Campeador, el quai vencio al Rey Bucar sobre

Falençia con j6 Reyes de paganos delosquales los 22 que-

daron tnuertos en el campo, con esta fueron 72 batallas

catnpales que el vencio, ganâ a colada y ty:^ona sus preciosas

espadas. Passa deste tnundo a 10 de Julio era de

M.C.XXXVIIy (fe M.XCIX del nascimento del redemptor

del mundo. Elqual sea loado para siempre jamas Amen.

SaiQct Juan de Ortega, de l'ordre de Sain et Gerome.

Bellorado.

Hospital.

Il y avoit là, tout joinct à ceste tombe, encores une autre eslevée de bois, et dedans icelle un autre sarceuil avecq les ossements du corps de dona Ximena, sa femme, lesquelz nous y vismes par un petit trou qu'il y avoit, avecq aulcunes piécettes de son couvre-chef et autres drappeletz de son enterrement. Et à la main gauche audict chœur dans la paroy avoit encores une autre tombe avecq ceste épitaphe : A qui ya^ Gari^ Ftrnande:^^ Conde de Castilla hijo del gran Conde Hernan Gonçale:^ fino era M. XXX. III, et près de luy sa femme, la Comtesse dona Ana,' niepce qui fust de l'empereur Henrrique. Hors dudict choeur, au nef de l'église du costé gauche, estoient enterrez plusieurs aultres grans seigneurs et vallants capitaines du temps dudict Cid iusques au nombre de 27, et entre iceulx cincq Roys et Roynes de son sang et parentaige, avecq leurs noms et armes y mises, en tort bon ordre, chose bien mémorable, et digne d'estre veue et remarquée.

En Sainct Juan de Ortega, séjournasmes le lendemain, jeudy premier d'octobre, et partismes de là le jour ensuyvant à prendre giste à Bellorado. Ce monastère est de l'ordre de Sainct Gerome, situé en un désert et lieu fort boscagieux; le corps du mesme Sainct Juan de Ortega y repose, lequel y vivoit en grande saincteté. Les femmes stériles ont en fort grande dévotion de se ceindre d'une sienne ceincture de fer, que ce sainct homme portoit, pour en devenir plus idoynes à pouvoir concepvoir, et aussi des hommes pour se guarir de plusieurs autres maux en foni le mesme, dont on en a veu plusieurs grands miracles. Le 2, comme dict est, pour aller à giste à Bellorado, passasmes par Villafranca qui est un hospital Royal situé en la montaingne qui se

dict Montesdoca, pour y recueillir les pèlerins allans et 1592

venans à monseigneur Sainct Jacques en Galize, où on donne à chasque pèlerin par jour sa pitance de pain, vin, chair et autre chose, et un bon lict pour s'y reposer, n'y pouvans demeurer qu'une seule nuict, si ce n'est qu'ils y vinsent malades. En tel cas y sont ils bien traictez et soigneusement curez, et est permis à tout ceulx qui viennent en leur compaignie de s'y arrester tant que les malades soient guariz, leur donnant le mesme traictement qu'aux aultres, afin que depuis ils se puissent aller ensemble pour achever leur encommencè pellerinaige. Il y a trente lictz pour pellerins hommes et dix pour femmes, et encores dix autres pour les naturelz du lieu, qui sont en tout cinquante, et ont de rente jusques à 12000 ducatz par an, qui n'est petite commodité pour les pauvres pellerins passagiers.

Bellorado est une villette de sept cens inhabitans, appertenant au Condestable de Castille, le ducq de Prias. Il y a une bonne église, et au clocher d'icelle une horloge qu'on ne trouve pas par tout ; sur le grand marché une bonne fontaine, et du costé de midy un pont de pierre par lequel on passe une rivière, qui se dict Tyrotiy Tyron fl. laquelle menant, quand et soy, celle de Oja, viennent Oja fl. ambedeux à se joindre avecq icelle de l'Ebro. La com- Ebro fl. marque est assez fertile de pain, vin et fruictz, et le peuple assez riche, colloque en bon mesnage. Samedy le 3 d'octobre, partismes de Bellorado à disner à Villa de Pun, et à giste en Santo Domingo de la Calçada, Sanu Domingo qui sont quatre lieues, le chemin montaigneulx, et ^^ Calçada. passant par Villa Mayor, y trouvasmes une chapellette laquelle divise la jurisdiction des éveschez de Burgos y Gilahorra, et laissant d'un costé la villette de Granon,

Ojafl.

Église cathédrale.

Relique saincte.

Miracle des poulies qui résuscitèrent vifs de la broche et du jeune pelleriu, qui fut trouvé vif pendu au gibet vide.

qui est du ducq de Vejar, fist Sa Majesté son entrée publiquement en la ville de Santo Domingo de la Calçada, d'où le vindrent recepvoir leur Evesque, tout leur clergé et Magistrat, le logeant en la maison dudict évesque, derrière la grande église, et y séjournasmes trois jours jusques au mardy ensuyvant. La ville est petiote, n'ayant qu'environ mille inhabitans ; le magistrat comme es autres villes, et est son assiète sur le rivaige de la rivière Oja, du costé du levant, d'où ceste commarque prend son nom de Rioja et est le pont qui la passe fort long, faict de pierre ayant 23 arcures, et la J'ivière fort esparse et estendue, et encores que d'ordinaire elle ne soit guères pourveue d'eau, si est ce qu'avecq les advenues grandes qui viennent soubdainement des montaingnes circonvoysines, se croist en si grande abondance, qu'à paine la longueur de cedict pont en soit assez bastant. La commarque est bien fertile et pourveue de pain, vin, fruict, chasse et pescherie, à cause de plusieurs rivières qu'il y a. Il n'y a qu'une seule église en toutte la villette et icelle cathédrale annexée à celle de Calahorra. Icy repose le corps de Sainct Dominique de la Calçada, naturel de ce lieu et duquel il a print son nom, qui y a vescu en grande saincteté, assistant et secourrant actuelement aux povres pellegrins qui passoient par icelle contrée, tenant les chemins tousiours bien reparez, les ponts semblablement et tous autres passages, afin qu'ils n'y trouvassent aulcun empeschement de ne pouvoir parachever leur prétendu pèlerinage. Icy succéda ce gran miracle du pèlerin qui injustement fust condempné à estre pendu, et depuis fust trouvé vif au gibet, et en signe de vérité furent resuscitez deux poulies, cocq et geline, mises à la broche

pour s'en rottir, de la rasse desquelz Ton y trouve iS92

encores pour le jourd'huy, qui s'y conservent incessament. Tout à Topposite, y a un hospital aussi pour les pauvres passagiers, qui y sont receuz tant en santé qu'en maladie, et hors de la ville a fondé, puis n'a guères, l'évesque de Cuença Fresneda, confesseur qui fust de Sa Majesté, un monastère de Sainct François, Sépulture, auquel il est enterré en une chapelle qu'il y a. Ayant Dieu permis que, par intercession de ce Sainct Domingo, s'y sont veuz beaucoup de grans miracles, et entre aultres Miracles, celluy qui y advint au temps du Roy don Pedro le cruel qui s'estant fort indigné contre les inhabitants de ceste ville pour s'estre rangez du party d'un autre Roy lors son adversaire, et ayant juré contre eulx de les aller destruire pour se venger d'un si grand tort, comme de faict il se mist sur eulx, avecq tout son camp, les tenant bien estroictement assiégez, sans aulcun espoir de se délivrer de ses mains tyranniques, se resouldrent tous unanimement, et avecq entier espoir et confiance en Dieu d'obtenir par moyen de ce sainct homme quelque secours et allèguement du ciel, d'aller veoir en grandissime dévotion son sainct sépulchre, où s'estans tous prosternez en terre avecq larmes et oraysons, implorans son ayde, virent que dudict sépulchre sortoient deux blanches mains joinctes et eslevées au ciel, par où s'asseurans que de là leur viendroit le secours tant désiré, s'apperceurent incontinent une grande et espaisse nuée qui se mist entre eulx et leurs ennemiz, par où ils furent contrainctz de se retirer à l'instant, ne se voyans les uns les autres, craindant que pis ne leur en adviendroit, cognoissant évidament que Dieu, par l'intercession de ce sainct, leur avoit envoyé cest empjsche-

Estrella monasnastère de Sainct Gérome.

Ebro fl.

Longue maladie maladie du Roy à Estrella.

lehan de Gilley, Baron de Marno et sa recepte contre les gouttes.

ment. Mesmement, le Roy don Pedro, retournant en soy avecq entière repentance de sa mauvayse et inhumaine volunté, feisi vœu et promesse d'aller veoir le susdict sainct sépulchre, comme il le fist et accomplit depuis.

Mardy, le 6 d'octobre, partirent Sa Majesté et Altèzes

bien tempre, prennant leur chemin vers un monastère

de Tordre de Sainct Gérome, dict la Estrella, où ils

furent logez, laissant à main droicte la ville de Najara.

Ce monastère est situé sur la rivière TEbro, qui y passe

tout tenant, environné de plusieurs beaux villaiges aussi

gisans sur la mesnie rivière, et le paysaige tout alentour

fort playsant et abondant de tout, et le lieu et la mayson

fort bien accommodée et proveue de son nécessaire ;

Sa Majesté y estoit logée au quartier du dortoir des

moynes et aussi du mesme Ses Altèzes. Nous y arres-

tâmes plusieurs jours, à cause d'une longue et fort

dangereuse maladie que Sa Majesté y avoit, à sçavoir,

ses gouttes ordinaires, et outre ce, un flux de ventre

avec fiebvre continue qui n'estoit sans grandissime

dangier de la vie, dont tout le monde estoit bien perplex;

mais le bon Dieu, par sa miséricorde, y remédia. Le

baron de Marno, gentilhomme Bourguignon, de qui

avons encores parlé par cy de^rant, y arriva, et me

monstra une sienne recepte contre ce mal de gouttes,

m'asseurant qu'elle estoit très souveraine, et qu'il s'en

estoit toujours très bien trouvé, tellement que quand il

ne s'en servoit es deux saysons de l'année, il n'estoit

que par trop asseuré que ce meschant mal ne luy saysiroit

bientost et, au contraire, s'en préservoit il par toute

icelle année. Laquelle, comme je la communiquay avecq

Sa Majesté et que par son commandement elle fust

examinée par ses médecins, et par eulx approuvée, pour 1S92

très bonne et très utile, non seulement pour le mal de gouttes, mais bien pour tous autres maulx de ceste qualité, selon se peult veoir par la mesme récepte, me suis advisé de l'insérer icy dont la teneur s*ensuyt : Ad declinandas Arthritidem et Nephritidem quibus aliquando prehenditur D. consulti Medici Burgondiones judicarunt ei dandam esse operam saltem ineunte vere sequentibus evacuationibus. In quibus ut studium fuit mediocris apertionis ratione ipsius Nephritidis ac sine manifesto calore propter intemperiem calidam hepatis, ita cautionis ne humorum fusione articuli occuparentur> unde remixta sunt hic astringentia, et contemperantia aperientibus. Quibus etiam si fœlicissimo successu superioribus annis usus fuerit D. tamen censura doctorum Medicorum, quibus res concredetur, ut pro ea rata judicent subjicienda putarunt ipsi consulti Medici. — R. Cichor. totius fol. agrimon. an. M B. passul. integrarum et tamar Ind. pingu, an. 3 ij glycyriti var. seminis lactuc. an. 3 j. seminis papaver. alb. et seminis anis. an 3 S. flore, viol. p. S. fol. sen. mundat. 31. fiât decoctio in unam dosim, in colatura infunde rhab" elect. 31 j. cinam. G. iiij. In expressione dissolve ejusdem Rhab" tenuiss. pulver. fj. syrup. rosat. solut f i syrup. viol. ^ S. fiât potio. Sumenda mane pro minorativo tribus horis ante cibum. — R. Cichor. cum radicibus M j S. Oxalid, et Bugloss. quoque cum radicibus, fol. béton, scabios. capill. Ven. Meli SS. comarum absinth. pontic. an M S. agrimon. Endiv. juae arthrit. summit. lupul. an M. j. radie, caryophyllatae, bistritae, glycyriti, ros. an 3 iij. Juiub. sebest. passul. cum vinaceis an par V j. seminum. 4 frigid. maiorum seminis portul.

ÏS92 plantag. Anis, fœnic. an 3 j. seminis alth. bombac.

card. bened. an 3 S. florum cordialium an P. j. fol. senae mundat. | B. fiât decoctio pro quatuor dosibus, in colatura superioris decocti infunde rhab" electi 3 ij. S. Santal, citr. Fj. In expressione dissolve syrup. ros. solut. f ij S. S}Tup. viol, ex multis infusionibus f j S. fiât apoz. clarum aromat. pulver. elect. diarhodi abbat. 3 ij. sumat quatuor matutinis horis tribus ante cibum. Interposito deinde uno quietis. die, si tes postulabit sumat et sequentem potionem D. R. Cichoi". cum radicibus fol. béton, et oxalid. an M S. glycyriti. 3 ij. seminis Melon, cucurb. Anis an 3 B. Juiub. par. iij. et passul. integrarum totidem. florum cordialium commun. P. S. fol. senae mundat. 3 j. fiât decoctio pro una dosi. In colatura infunde Rhab. elect. f. iiij. cînam. G. v. In expressione dissolve eiusdem. Rhab. tenuiss. pulver. j S. syrup. ros. solut. ^ j. syrup. viol, ex multis infus. f S. fiât potio, sumenda ut prasscriptum est mane quatuor horis ante cibum.

Sa Majesté se remit derechef sur pied, et se fist

porter dehors en litière, et partismes vers la ville de

Najara. Najara, le 7 de novembre, qui ne sont d'icy que deux

lieues. A son entrée illecq, donnarent ceulx de la forteresse une fort belle salve de Tartillerie qui y avoit. La ville est assez belle, et sa situation assez playsante et de très belle veue, descouvrant d*un costé une très grande planure, avecq une infinité de villaiges, et plusieurs petits ruysseaux deçà et delà, oultre la rivière principale, qui passe tout tenant la mesme ville, appellée Najarilla. Najarilla, sur laquelle y a un beau pont de pierre qu'on

dict avoir fondé ce bon homme S'** Domingo de la Calçada, et est la commarque fort fertile et abondante

de tout. Les vins y sont un peu grossiers et rougeastres, et les mellieurs de toutte icelle province viennent de Sainct Auxencio, un quart de lieue de TEstrella, qui sont à demy claretz, et les plus estimez entre eulx, les autres plus grossiers, s'envoyent à la montaingne de Soria et la ville de Yangas, terres où le vin ne croist point. Il y a du costé de la ville, vers le midy, une fort haulte montaingne, et sur icelle la fortresse du ducq de ce lieu, en laquelle logearent Sa Majesté et Altèzes, encores qu'en bas en la vallée, ils ont ung autre vieu palays, qui n'est de nulle considération. Au pied d'icelle y a un beau monastère de Sainct Benoit, fort riche, appelle Santa Maria la Real, fondé par le Roy don Garcia de Navarra aéra Cesaris M. C. X. comme appert par certaine vielle inscription, auquel se treuvent enterrez ou dépositez 37 corps des Roys et Roy nés ses antécesseurs, lesquels y vismes miz en fort bon ordre en une pièce de soubz terre fort obscure qu'il y fallut entrer avecq des flambeaux, et nous y furent aussi monstre beaucoup de belles reliques, dont Sa Majesté en emporta aulcunes pour les transporter à son monastère de Sainct Laurent le Royal. D y a encores deux aultres monastères hors de la mesme ville passé la rivière, sçavoir est, Sainct François, et Saincte Hélène, qui est de nonnains. Paroiches il y en a quatre : ladicte Abbaye de Sainct Benoit, Sainct Jayme, Saincte Croix et Sainct Michel ; le Ducq y pourvoit la justice, encores que contre le bon gré des naturels qui luy ont esmeu procès touchant la souveraineté, allégant qu'ils sont de la domaine du Roy dont le procès est encores indécis. Les deux abba5^es ou monastères antiquissimes de Nostra Senor de Balbanera, et Sainct Emilian de Cogollo, de l'ordre de Sainct Benoit, y sont

Bons vins de Sainct Auxencio.

Santa Maria la Real, monastère de Sainct Benoit.

Sépultures de de trente sept Roys.

Reliques.

iiii Parroichcs.

Navarette.

Logronno.

Ebro fl.

Masquerade Encamisade.

ou

Conseil de la Saincte Inquisition.

tout près joinct à la montaingne, et le monastère de Sainct Dominicq de Silor, un peu plus avant aussi, de la mesme ordre. Mardy, le 10 de novembre, sortirent Sa Majesté et Altèzes d'icy vers Navarette, qui sont 3 lieues. Mercredy 11, jour de Saint Martin, partirent vers Logronno où furent reçeuz, et luy vindrent audevant un quart de lieue hors de la ville, à un hermitaige qui est là,. Tévesque de Calahorra, Don Pedro Puertocarreo, accompaingné de ses chanoynes et autres plusieurs gens d'esglise, le conseil de la saincte Inquisition qui y réside, et le magistrat avecq plusieurs autres gentilshommes de la ville, et entrarent tous ensemble par une porte de la ville, la traversans toutte jusques à sortir par une autre, et se furent loger en une très belle mayson qui y est hors des portes, appartenant à un gentilhomme particulier, située sur la rivière de TEbro et y avoit tout tenant un monastère de nonnains qui se dict la Madré de Dm. Il y eust ceste nuict une belle encamisade de la noblesse de la ville, laquelle est une des plus fameuses et cognues de toute icelle contrée pour estrc la clef et entrée du Royaume de Navarre à celluy de Castille, et a son assiette sur le rivaige méridional de la susdicte rivière TEbro, laquelle la traverse d'un costé à l'autre depuis le levant jusques au ponent ; et est la juridiction ecclésiastique annexe à celle de Calahorra, qui n'est qu'à 8 lieues de là, et autant de Sainct Domingo de la Calçado. L'évesque y réside la pluspart, pour estre le lieu fort playsant et accommodé. Aussi, y réside d'ordinaire le conseil de la saincte Inquisition, qui a son estendue par toutte la Navarre, Biscaye et Guiposcoa, et y tiennent leur tribunal en la forme et manière qu'es autres villes, où il y a semblable

résidence de la saîncte Inquisition. L'église est collé- 1592

giale, de Doyen, Archidoyen, Chantre, Maistre d'escole,

et seize chnnoynes, lesquels ont de rente jusques a

6000 Réaulx, et les chanoynes jusques à 3000 par an.

Ils rappellent la Redonda et est située au meilleur de la

ville, estant église paroichielle, dont il y en a encores

autres trois, Sainct Pierre, Sainct Bartholomieu et Sainct iiii parroiches.

Blas, qui ont tous des grans et haults clochiers, causant

à la ville une très belle veue quand on la descouvre dès

loing. Il y en a aussi aulcuns monastères comme de Monastères.

Sainct François, Sainct Dominique, et de la Merced,

qui est aussi une religion que n'avons pas chez nous ;

ceulx de la compaingnie de Jhésus y ont aussi prins Les Jhésuites sont

résidence, que eulx appellent Theatinos, Item la Madré ^PP^ ^^rr,»^" . ^" 11,1 1. rx . paingne Theatinos.

de Dtos, de 1 ordre de Sainct Dominique, et un aultre

de Saincte Clare, qui tous deux sont de femmes. Qpant à la jurisdiction séculière en ont leur Corrégidor ou Bourgmaistre, lequel quand il vient à mourir, se pour- Magistrat, veoit sa place par le viceroy de Navarre pour y estre si proche, afin d'éviter (pendant Sa Majesté la pourveoit ou la confirme) les inconvéniens qui y pourraient survenir, et est assistez de 24 regidores que nous appelions eschevins, et autant de sermentez. Il y a entre la noblesse de la ville aulcuns gentilshommes de marque et lustre, et aussi de grande richesse, et de bourgeoisie il y a environ 4000 âmes, y compris les fauxbourgs qui sont très beaux et grans, estant leur principale trafique en laines qu'ils envoyent d'un costé et autre. Le terroir est bien fertil et abondant de tout, et comme la ville est frontière (selon dict est) est icelle partout serrée et entourée de bonnes murailles, et les portes se serrent touttes les nuicts, passant la rivière par dessus un grand

Chasteau.

Alhondiga.

L'abbaye de Sainct Pru dencio de l'ordre de Sainct Bernard, lieu où le Sainct Apostre Monseigneur Sainct Jacques apparut.

Action intentée par Farchevesque de Santyago, sur touttes les terres de l'Espaingne pour accroistre son revenu annuel.

Registre sortant de Castille en Na-

varre.

pont de pierre, par où on entre en une grande tour, qui est la mesrae porte de la ville, et du costé d'icelle un vieu chasteau, pour la défense du passaige. Il y en a aussi plusieurs bonnes fontaines, le marché est aussi fort beau, el Alhondiga, qui est une place où la ville faict sa provision de grain, pour les nécessitez qui y pourroient survenir, est fort belle et admirable. Deux lieues de là, en un lieu qui se dict Clavija, est le monastère de Sainct Prudencio qui y fust fondé par le Roy don Ramiro, en perpétuelle mémoire de la grande victoire qu'il y eust contre les barbares ses ennemys, par Tayde et faveur du sainct apostre Monseigneur Sainct Jacques qui y a apparut visiblement, et furent sur la place tuez plus de éoooo hommes, sans aulcune perte des chrétiens, par où fut aussi 'ordonné que dès lors ceste nation espaingnole eust à prendre en guerre pour leur patron audict Sainct Apostre, criant au temps de la bataille, Aydue Dios, y Santyago^ et que chasque bonnier de terre, universellement par toutte l'Espaingne, contribueroit tous les ans, à proffit de son église, certaine partie de leur creu en forme de recognoissance de ce grand miracle, surquoy (à ce que j'entens) l'archevesque de Compostelle en a esmeu procès, lequel comme il est encores indéciz, mais en "venant au bout, luy imponeroit une infinité d'argent, et tant qu'il se pourroit dire beaucoup plus riche que celluy de Toledo, qui vault environ les 300000 ducatz par an. Les trois ou quatre jours que Sa Majesté s'y détint, n'y avoient nulles festes à cause des continuelles pluyes, et au sortir de là, nous y fallut enregistrer tous nos biens et chevaulx pour estre sortie et séparation des susdicts deux Royaulmes, sans en payer touttes fois la seule maille pour aller

soubz Tumbre de Sa Majesté, qui avait rachapté en général ce droict aux fermiers pour une certaine somme qui leur seroit décomptée et rabattue au premier payement de leur ferme.

Nous sortismes de là le 13 dudict mois, jour de Sainct Eugène, et prismes la route de Viane, première ville de Navarre. Il y debvoit avoir environ 500 inhabitans, et entre iceulx aulcuns bien riches, car la commarque est fort abondante de pain, vin et tout autre chose, particulièrement le vin, en telle sorte que de leur seul creu ils pourraient, en temps de nécessité, pourveoir et sustenter toutte la Navarre ; et parce que rien ne peult sortir vers les autres provinces sans licence du viceroy, y ont touttes les choses à fort bon marché. Sa Majesté et Altèzes y furent receuz comme es autres villes avecq démonstration de grand contentement du peuple. Devant la porte par où entrîmes estoient peinctes les armes du Royaulme de Navarre, qui est une chayne d'or en camp de guelle, en mémoire des trinchées faictes de chaynes de fer qu'un roy de ce Royaulme rompoit en la bataille de las Navas de Toulouse contre les infidèles, dedans lesquelles ils tenoient en guarde leur Miramolin. Lundy le 16, partirent vers Arcos, quatres lieues, et y disnarent à mi-chemin. Geste ville, avecq quatre villaiges de sa jurisdiction, resorte soubz le Royaulme de Castille, encores qu'elle semble estre du terroir de celluy de Navarre. Elle contient environ 400 bourgeois ; son assiette est en planure, et se descouvre fort playsamment de loing, à cause d'un chasteau qui y est, avecq plus de 20 tourettes fort à l'antique. L'église est aussi fort belle, et du mesme son clochier, y ayant grande abondance de pain, vin, fruict, chasse et

Viane première ville de Navarre.

C'est une principauté, et appartient ce tiltre au premier filz de Navarre.

Armes de Navarre.

Arcos.

Chasteau.

— ije —

Estella.

Yarcbe abbaye de Tordre de Sainct Benoit.

Reliques.

Sépulture de Rois de Navarre.

Magistrat.

toutte chose semblable et aussi bonne pescherie, pour estre de si près avoysine de la rivière de TEbro.

Le jour ensuyvant, Mardy 17, partirent d'icy bien tempre vers Estella, qui sont de là quatre lieues ; le temps estoit un petit embarbouillé, tellement qu'avant y arriver commençoit grandement à neiger ; et s'approchant à une abbaye dicte El Yarcbe^ distante de là un quart de lieue, s'y mirent pied en terre pour la visiter. Ils y furent les très bien venuz, et leurs présentarent les moynes une fort bonne collation, de laquelle tous ceulz de la suyte en participoient bien larguement, aussi leur furent monstrées plusieurs belles reliques et donnarent légièrement un tour par toute l'église et le couvent. Geste abbaye est de l'ordre de Sainct Benoit, fondée par les Roys de Navarre, dont il y en a aulcuns enterrés. D'icy continuans leur chemin firent leur entrée en ladicte ville de l'Estella, où ils furent receuz fort solempnelement suyvant la coustume et usaige d'icelluy pays, sçavoir est, le magistrat tout accoustré avecq des longues robbes de velour rouge carmoysi, jusques aux talons, conduysans les personnes royales desoubz un poésie ou dais, par une porte toutte neufve, qui pour ce seul respect y estoit faicte, jusques au logis où le palays leur estoit préparé, qui estoit sur une petite placette, et en icelle un grand dragon fort artificieusement faict qui de tous costez par bouche et narines jectoit du feu à force, y ayant là tout près une fontaine de vin, qui courroit fort bonne espace au grand soulagement de tout le peuple, qui ne l'abandonnoit point jusques à la dernière goutte. Geste ville est une des trois capitales du Royaulme, et la plus moindre d'icelles n'ayant qu'environ 2000 inhabitans, dont le plus menu

parle la langue Biscayne qu'ils appellent Vascungada, laquelle nous sembloit fort estrange, n'y entendant un seul mot. Le magistrat est composé des sermentez de la ville, dont le premier, qu'ils appellent jurado en cap, leur préside, et se gouvernent quasi en la mesme forme comme ceulx d'Aragon, Valence et Cathalugne. Il y a trois églises parochielles, sçavoir est Sainct Pierre, Sainct Michel et Sainct lehan et des monastères quatre, de Sainct Françoys, Sainct Dominique, Sainct Augustin et les Mercenaires, et oultre ce, deux couvents de Religieuses de Saincte Clare et de Sainct Benoit. Il y a d'un costé, en un hault d'icelle, un chasteau qui la commande par tout. La rivière d'Ega y passe avec une grande impétuosité ; l'on la traverse par un beau pont faict de pierre, lequel nous sembloit trembler par la furieuse course des eaues, qui lors y couloient en plus d'abondance qu'autrefois, à cause des grandes pluyes et neiges qui les jours précédens y estoient tombées, et aussi pour n'estre le terroir d'alentour que montaingneux, lequel à cause de sa réflexion du soleil qui y réverbère, estoit fort abondant de toutte sorte de bons et beaux fruictz et la commarque (je diz au temps d'esté) fort playsante et délectable à tous, y ayant de fort belles fontaines, avecq force provision de pain, vin et de tout autre chose.

Le i8 partirent d'icy vers Puente la Reyna, qui est une des bonnes villes de ce royaume, y ayant environ 1500 bourgeois, et y logearent en un monastère de Tordre de Sainct Jehan, chevaliers de Malte, appelle El Cructfixo; la rivière de Arga y passe, qui prend son origine des montaingnes Pyrénées, prenant sa traverse par celle de Pamplone, et y court assez impètuosement y ayant un fort beau pont de belle massonnerie, duquel

III Parroiches.

IIII Monastères.

Chasteau.

Ega fl.

Puente la Reyna.

Monastère de l'ordre de Sainct Jean.

Arga fl.

'592 semble que ce lieu dérive son nom. Il y en a cinq

V Parroiches. paroiches et aulcuns monastères et semble que le terroir

en est aussi assez fertil et bien pourveu de tout ; on y parle ce mesme langaîge Byscayn ou Vascoings, et est le peuple fort doux et traictable. Le 19 partirent de là vers une mayson de playsance située au mitant des champs, deux petites lieuettes de Pamplone, appellée Oriz, appertenant à quelque gentilhomme d'icelle, en Oriz mayson laquelle furent tant seulement logez Sa Majesté et champesn-e o que ^j^^^es qui à grande paine s*y pouvoient accommoder,

tellement que le surplus s'en alloit aux villaiges circonvoysins, s'y logeans le meilleur que faire se pouvoit, non sans grand travail et paine pour l'obligation qu'un chascun avoit de s'acquiter de leurs debvoirs et charges, qu'après s'y avoir employez, leur restoît encores se retirer vers leur logement en temps obscur, tempestueux, les chemins fangeux, et encores bien dangereux, à cause des grans ruysseaux et profonds torrens qui courroient par tout en grande furie. Et fust ladicte mayson guardée de tout costez par une compaignie d'infanterie, que le marquis de Cortes, viceroy de Pamplone, y avoit envoyé à cest effect, en considération du peu de distance qu'il y avoit des susdictes montaignes Pyrénées, et par conséquent de la France, qui lors estoit ennemie de ceste couronne. Ce mauvais temps nous avoit duré depuis l'entrée en la susdicte ville de l'Estella, ne faysant la pluspart que pluvoir, neiger et tempester, par où les chemins s'estoient devenus si très mauvais, qu'avant y arriver s'estoient demeuré derrière plusieurs coches de dames et chariots de hardes et bagaïges, et n'y avoit remède de les faire acheminer, a cause du terroir tant marescageux comme il estoit, et fallut que plusieurs

femmes demeurassent derrière et ce nonobstant, passarent oultre.

Le vendredy 20 de novembre, prennant leur chemin tout droict jusques aux portes dudict Pamplone, où s'arrestans en une fort belle campaingne toute rase, descendirent de leurs coches, pour se mestre en certaines tentes, qui y estoient environnées de la guarde des archers de corps de Sa Majesté et y virent passer devant eulx trois mille bourgeois bien armez, marcheans en fort bon ordre, le mille d'iceulx à cheval, avecq la lance au poing et en fort bon équipage, les rescans tous arquebusiers d'infanterie. Et la guarde du pays (aussi chevallerie) y estoit mise de traict en traict, tenant pié ferme sans se bouger, et leur vindrent audevant le susdict viceroy, Tévesque avecq tout le clergé et les sermentez de la ville, tous accoustrez de longues robbes de velour noir, jusques aux talons, et autres plusieurs gentilshommes, qui se jectans aux pies de Sa Majesté et Ses Altèzes, les receurent avecq grand contentement et joye ; quoy faict et toutte la gendarmerie passée, se mirent derechef en coche, leur donnant ceulx du nouveau chasteau (qui y estoit tout à l'opposite) une très belle charge ou salve de plus de 60 pièces d'artillerie, et firent leur entrée en la susdicte ville, les conduysans de soubz ung poésie, jusques à la grande église qu'ils appellent la SeOy où ils se mirent derechef à terre pour y faire leur orayson comme de coustume, et de là se furent tout droict vers leur palays, auquel avoit logé le viceroy, lequel avait commandé (pour s'asseurer du mauvais voysinage de la France, comme dict est) de serrer touttes les portes de la ville d'icelluy costé, pendant que

Pamplone et de la forme que le Roy y fust receu.

Palays royal.

Chasteau.

Le jeune Prince est juré par ceux de Navarre pour successeur du Royaume.

IIII paroiches.

V monastères.

se fist ceste entrée, lesquelles furent depuis ouvertes, se retirant un chascun à son quartier. Le lendemain, samedy 21, sortirent Sa Majesté et Altèzes à veoir le susdict chasteau, qui n'estoit encores du tout achevé, mais selon le plant d'icelluy se pouvoit bien veoir que ce seroit un des meilleurs de la chriestienté, ne se différentiant guères de celuy d-Anvers. Le vieu qu'il y avoit auparavant estoit quasi du tout ruyné, tellement que Ton n'en faysoit nul compte. Le Dimenche 22, jour de Saincte Cécile, furent publiquement à messe à la grande église, laquelle parachevée, s'y assembloyent plusieurs grands et notables seigneurs du pays, et autres députez des villes, tous membres des estats d'icelluy pour y recepvoir Son Altèze pour leur seigneur et Prince, lequtl ainsi le jura, et eulx de leur costé en réciproque, et y furent observées toutes et quelconques solempnitez et cérémonies, à un tel cas appaîrtenentes. L'évesque y réside et a tous les ans de rente environ 24000 ducats ; les dignités ecclésiastiques comme chanoysies et autres se souloient repartir esgalement et y logent encores tous en un grand pand de logis serré à la taçon de religieux, sans touttesfois qu'ils disnent ensemble, leur estans encores demeurez les dignitez de Prieur et de Hospitalier, par où semble qu'ils y souloient vivre comme chanoines réguliers, estant leur esglise cathédrale et subiecte à l'arche vesque de Çaragoça. Il y a en tout quatre paroiches, sçavoir est la Seo, sainct Lorenço, sainct Nicolas et sainct Cernin, qu'on appelle Saturnin, qui le premier leur prescha le sainct évangile. De monastères d'hommes il y en a cinq : sainct François, sainct Dominique, sainct Augustin, les Carmélites et les Jhésuites ; et des femmes il y en a trois, et outre ce, un

fort riche hospital. Le viceroy y a son palays au mesme que Sa Majesté estoit logé. Il y a un conseil souverain, qu'ils appellent Real avecq plusieurs conseillers et autres ministres de justice, sur tous lesquels préside cedict viceroy. Geste ville est la première qu'on appelle ville capitale de ce royaulme, elle doibt avoir environ quatre mille bourgeois ; son assiette est sur la rivière de l'Arga, du costé méridional, laquelle prend sa naissance des susdictes montaignes Pyrénées, qui (comme dict est) sont là tout près, passant outre vers la Puente de la Reyna, et s'entrant de là en celle d'Ega, viennent à se joindre touttes deux avecq celle de TEbro, par où se dict le commun proverbe : En Navarra Arga, Ega, y Aragon ha:(en a Ebro varon. Elle est fort antique, fondée devant la nativité de Nostre Seigneur, par ce grand capitaine Pompeius magnus, y ayant (selon les historiens) planté ses trophées, la nommant Pompeiopolis, qui depuis avecq le temps, s'est venu à corrumpre en Pamplona. Sa situation est montaigneuse du costé septentrional, et pour estre si proche des Pyrénées, incessament chargée de grandes nuées qui causent la pluspart du temps y avoir des grandes et excessives pluyes, et tant continuelles qu'il semble ne se pouvoir jamais cesser ; par où disent aulcuns (par forme de commun dire) que ceste ville est l'urinai du ciel, comme véritablement l'expérience, le peu de jours qu'y estions nous le monstroit bien. Il y a d'ordinaire de fort bonnes maysons et belles rues, signament celles du Condestable, le Conte de Lerin. La commarque est assez fertile ; dès fontaines il y en a bien peu ; du bois il y en a assez, et qui plus en abondance y croist est le bois du buis, qu'eulx appellent bux^ duquel se font beaucoup des

Hospital.

Conseil Royal.

Arga fl.

Proverbe.

ÏS92 belles manufactures, si comme des peignes, quenouilles,

fuseaux et autres chosettes semblables, pour l'usaige des femmes et du mesnaige. Les femmes y sont fort diversement accoustrées, principalement touchant leurs paremens des couvre-chefs, par lesquels on les peult bien aysement distinguer les jcusnes des vielles, les mariées de celles encores à marier, et qui ne se veuillent marier, comme aussi des vefves et leurs semblables, qui nous sembloit chose bien estrange et digne de noter. Et pour estre si rare et extravagante, fust commandé par ceulx du magistrat qu'une danse à la façon du pays y fust ordonnée, devant le Roy et ses Altèzes, de touttes ces femmes, filles et garseties, accoustrées de leur habillement et diversité de leur parures et coefFemens, chascune selon Testât, qualité et vocation de leurs personnes, lesquelles un jour y vindrent danser, très parées et aornées, chascune avecq son galant à la main, menant quand et soy leurs cornemuses, au son desquelles vous y dansarent le plus gaillardement du monde, en présence de Sa Majesté, Altèzes, touttes les dames et gentilshommes de la court, une après-disnée toutte entière, et estoient quasi touttes leurs danses conformes aux nostres qu'appelions rondes, et ce fort coyement, avecq une honneste modestie et contenance non pareille. Nous séjournasmes icy quelques trois jours et partismes le lundy 23, sur le soir, vers la susdicte maison de Oriz de laquelle sortismes le lendemain, Barasuen. prennant nostre chemin vers Barasuen, petite villette,

estant Sa Majesté logée en la mesme mayson de ce fameux docteur Martin de Azpilenata, communément dict le docteur Navarro, assez cognu en la saincte court de Rome, qui estoit natif de ce présent lieu. L'on y

iî'

parle le susdict langaige vascoins, et trouvions la commarque assez playsante et de belle veue.

Le 25 partismes d'icy vers la ville de Olite, traversant par celle de Tafalla, ou repeurent Sa Majesté et Altèzes en un leur vieu palays qui y avoit du temps des Royz passez. La ville est fort ancienne, entourée de murailles à l'antique. Il y a environ mille inhabitans, assise en belle planure, environnée de tous costés de fort beaux jardinaiges, pour quels respects disent aulcuns historiens que Tubal la fonda, Tappellant suivant son nom Tuballa, qui depuis, par laps de temps, s'est venu à corrumpre en Tafalla. Le sénat d'icelle fist un fort beau présent à Sa Majesté de plusieurs beaux et gras moutons, perdrix, lapins, et tout autre sorte de venayson, valissant plus de 200 escus. Et passant oultre vers le susdict Olite, y arrivasmes sur le soir à bonne heure, n'estant de Tafalla qu'une petite lieuette, et y furent magnifiquement traictez et receuz de ceulx du magistrat et nobles de la ville, laquelle est une des plus vielles et mieulx assises d'icelles commarque sur la rivière dicte Aragon, qui y coule tout tenant bien large et ample, et on la passe avant qu'y entrer par un grand pont de pierre. Le pays est fort abondant de toute chose, comme aussi est celluy de Tafalla, et suivant le commun dire, Olite y Tafalla flor de Navarra. Sa Majesté et Altèzes y furent logez en un fort grand palays, au frontispice duquel estoient mises les armes impériales, par où semble que feu l'Empereur Charles le V le doibt avoir reparé en son temps. Icy reposarent icelle nuict, et le lendemain, bien tempre, après y avoir disné, sortirent vers Caparosa, qui sont de là 3 lieues ; c'est un villaige assiz sur un hault, et est son terrain tout alentour fort montaingneux,

Olite.

Tafalla.

Palays.

Magistrat faisant un présent au Roy.

Olite et son Ma gistrat.

Aragon fl.

Proverbe.

Palays.

Caparosa.

IS92 Aragon fl.

Sa Majesté commande à Tautheur d'enseigner au Prince la langue Françoise.

Valtierra et Villa franca.

Don gratieuxque le Prince feist aux archers.

la rivière d'Aragon y passe tout devant, qui depuis se vient à joindre avecq celle d'Ega. Il y a bien peu des inhabitans, et est le lieu de tort estrange composture. Ce fust icy que Sa Majesté me commandoit la première fois quei'eusse à penser comment et en quelle forme je pourrois bonnement et sans fâcherie enseigner la langue françoyse à TAltèze du Prince son fils, désirant fort qu'il la sceusse bien et naïfvement parler, ou du moings la lire et entendre pour s'en ayder au besoing. J'y pensois fort sérieusement afin de ne laisser escouler une telle occasion par où, avecq le temps, me pourroit advenir quelque bien et advanchement et, dès lors, y commençay à entendre de telle sorte qu'avant peu de jours sadicte Altèze commençoit à en gouster, au grand contentement et satisfaction de Sa Majesté, qui depuis encores me le commanda de nouveau, instigant par plusieurs fois son dict filz d'aussi le continuer, qui m'accreust grandement le couraige d'y persévérer jusques à en parvenir au bout et en joyr depuis du fruict de ce mien encomencë labeur et estude.

Le 27 partirent d'icy vers Valtierra, quatre lieues, et à mi-chemin vindrent ceulx de Villafranca, ung grand Bourg qui n'est guéres loing de là, présenter à Sa Majesté et Altèzes un semblable présent que ceulx de Tafalla, sçavoir est, force moutons, pouilles et chappons, qui furent par Son Altèze donnez à la compaignie des Archers du Corps de Sa Majesté et iceulx entre eulx repartiz, à un quartier de mouton, une belle pouille et un gras chappon à chasque teste, un don et présent par eulx fort solempnisé, pour estre le premier que de Sa Serenissime main ilz avoient pour lors receuz. Valtierra est une villette de peu de considération, n'ayant qu'une

seule mayson en forme de petit chasteau en laquelle logarent Sa Majesté et Ses Altèzes ; sa situation est sur un hault, guéres loing de la rivière TEbro, qui divise ces deux royaulmes Navarre et Castille, auquel vismes la ville de Alfarro, qui est là assise de l'autre costé de la rivière. Le samedy 28 partirent vers Tudela, où ils furent receuz par ceulx du magistrat d'icelle avecq touttes les cérémonies et solempnités qu'es autres villes, et outre ce, avecq une belle trouppe d'infanterie des mesmes bourgeois de la ville qui leur vindrent au devant, et furent icelle nuict partout allumez force feu d'allégrie. C'est une des trois villes principales du Royaume, située en une belle planure sur le rivaige de la rivière de l'Ebro qui, venant de Logroiio par le costé méridional, se passe oultre vers Çaragoça. Le pont qui y est est beau et long, faict de pierre, ayant 15 arcures, et au mitant d'icelluy une fort belle tour ; la grande église est assez belle, y ayant doyen, chantre, prieur, thrésorier et quatorze chanoynes qui ont chascun environ les 300 ducatz par an, et si est-elle tenue pour paroiche, desquelles il y en a encores, oultre ceste-cy, neuf autres ; des monastères il y en a de sainct Françoys, sainct Dominique, Carmélites, Augustins et Jhésuites, et un autre de Encamendadores de sainct Anton, qui portent en la poictrine une croix rompue, et pour mieulx dire ung tau If d'azur. Le gouvernement de la ville est conforme à celluy des autres de ce royaume ; la commarque est bonne et fertile, et abondante de toutte chose et de fort bonnes fontaines ; Sa Majesté n'y arresta plus qu'une nuict et le dimenchc 29 partoit vers Cascante, qui sont deux lieues.

Lundy, dernier de Novembre, jour de Sainct Andrieu,

Ebro fl.

Alfarro.

Tudela et son magistrat.

Ebro fl.

Grande église.

IX parroiches.

Monastères.

Cascante.

Taraçona, et

l'entrée solemnelle que Sa Majesté y fist.

Le Roy fait son entrée en Taraçona à cheval.

fist son entrée en Taraçona, qui sont trois lieues. La compaignie de ses archers de corps luy vint trouver à mi-chemin pour Taccompaingner à ladicte entrée, et luy vindrent audevant ceulx de la ville, avecq un grand train de gentilshommes Aragonez. y convoquez pour la prétendue assemblée et y entra par une porte aornée et embellie d'un arcq triomphal et plusieurs belles figures en peincture ; sçavoir est celle de Sainct Prudent, évesque qui fust de ce lieu et celle de Hercules, et plusieurs aultres, qui touttes avoient leurs significations mystiques, exprimées par certains vers latins qui y estoient miz desoubz chascune figure. Sa Majesté, sortant de son coche, se mist à cheval et icelluy tout blancq, bien richement équipé et soubz un poésie très riche, marchant devant sa personne toutte la noblesse de sa suyte et celle de la ville, et plusieurs autres grans seigneurs et gens de qualité, la plus part y venuz à cause de ceste assemblée, chascun selon le rang qui luy appartenoit, prenant son chemin tout droict vers la grande église, pour y faire, comme de costume, son orayson ; luy suyvant peu à peu en leur coche Monseigneur le Prince et la ser*"*" Infante, qui de là furent tous menez au mesme train, vers la mayson de l'évesque, où ils furent tous trois logez et y furent faict ceste nuict force feu d'allégrie. Le peuple s'en rejouissoit grandement d'une telle tant désirée venue, comme estoit celle d'un tel leur souverain Prince et seigneur^ selon qu'un chascun de rayson le peult considérer et mesme nous, qui nous allegrames beaucoup d'une telle sienne entrée, tant inusitée, comme estoit, s'avoir miz à cheval en un sien si hault eage d'environ 66 ans, et après avoir passé tant de maladies et recheutes que n'aguères il avoit suffert,

que certes nous sembloit chose de grande admiration ; mais son grand et magnanime cœur qu'il avoit, fust assez bastant de supporter tous ces travaulx et paines, pour Tenvie qu'il avoit de restaurer et rappayser ce peuple tant altéré comme naguères il avoit esté, qui seroit chose très longue d'icy le réciter. Nous y séjournâmes depuis le Lundy, jour de Sainct Andrieu, (comme dict est) jusques le samedy cinquiesme de décembre, et ce temps pendant s'y conclurent les poincts et arrests de ceste assemblée, espécialement le 2 dudict mois que mondict seigneur le Prince y fust juré et sermenté par lesdicts de ce royaume pour prince héritier d'icelluy, ce qui se fist avecq touttes les solempnités et cérémonies à un tel cas requises, et s'y avoient tenuz lesdicts députés des estats y convoquez à ceste assemblée, l'espace de plus de sept mois continuels, et pendant icelluy terme décidé entre eulx la pluspart des affaires, tellement qu'à la venue de Sa Majesté, il ne restoit que d'y passer sa voix et en passer oultre jusques à la difSnitive par où n'y arrestâmes davantaige.

Ceste ville est située entre les bornes et limites des royaumes d'Aragon, Castille et Navarre, encores que soubz le resort d'Aragon, estant assez bien peuplée jusques à 2000 inhabitans ; elle est montaigneuse, son église cathédrale assez belle, mais bien petite et obscure, assise au plus bas d'icelle, par où court un petit ruysseau, qui descent des montaingnes de Moncayo, qui ne sont guères loing de là, bien haultes jusques aux nuées, tousiours plaines de. neige, par où aulcuns veuillent dériver son éthimologie de Monte CanOy qui veult dire montaingne grise, à cause de la similitude que la neige a avecq les poilz griz, s'équivocant à ce mot Montcayo.

Le Prince est juré par ceux d'Aragon successeur du royaume.

IIII parroiches et im monastères.

Chose mémorable des limites des trois royaumes de Navarre, Castille et Aragon.

Agreda

L'évesque de ceste église a 14000 ducatz de rente et les chanoynes en ont jusques à 400. Il n'y en a en tout que quatre paroiches et autant de monastères, à sçavoir, de sainct Françoys, sainct Dominique, sainct Augustin et les Mercenaires, et depuis peu de temps ença les Jhésuites, qui s'y sont introduictz par le dernier évesque d'icelle, don Pedro de Cerbuna, Tan 1585. Le gouvernement et policie de céste république s'y administre sur le mesme pied qu'es autres villes de ce royaulme. De ce siège épiscopal a esté autrefois (comme dict est) possesseur Sainct Prudent, et un gran-dévot poète, aussi du mesme nom, qui composa plusieurs beaux hymnes, que pour le jourd'huy on use encores en la saincte église, est naturel de ceste ville. Le terroir en est très fertil et les environs d'icelle fort playsans et récréatifs, à cause des jardinaiges qu'il y a tout alentour, principalement vers le costé de Tudela. Il y a icy tout près sur les extérieures limites de ces trois royaumes Navarre, Castille et Aragon, trois tables de pierre, chascune mise sur son terroir, se divisans les unes des autres, sur lesquelles (ils disent) que les roys d'iceulx royaumes souloient du temps passé venir disner ensemble, chacun assiz à la table de son terroir et jurisdiction, où ils furent serviz de leur propres gens et viandes, et selon l'usaige et façon de faire d'icelluy leur pays.

Le 6 (comme dict est) partit d'icy Sa Majesté après le midy, accompaigné de grand nombte de gens naturels dudict Royaulme d'Aragon, qui ne passarent oultre que jusque à leurs limites, et continuant chemin, fist Sa Majesté ce soir là quatre lieues jusques à la ville d' Agreda, la première de Castille, qui a environ sept cens inhabitans. Son terroir assez fertil et abondant de

pain, et à cause du bon pasturaige qu'il y a, bien pourveu de moutons et de tout autre chasse de venayson, y ayant un corrégidor qui s'y pourveoit de par Sa Majesté et desoubz luy ses sermentés comme es autres villes de Castille. Lundy 7, partirent vers Soria, qui est une ville des plus anciennes de toutte l'Espaingne, dont aulcuns la tiennent pour celle de Numantia, qui fust par les Romains assiégée l'espace de dix ans, jusques à estre réduicte à telle extrémité que par famine et aultrement, ils s'estoient consumez jusques au dernier homme, selon le récite plus amplement ce grave hystorien Tite Live, et plusieurs autres. Mais selon les circonstances qu'ils allèguent de sa situation, semble que ceste ancienne ville de Numantia n'a esté qu'un peu plus hault vers la rivière qui y passe, en un petit hameau qui y est avecq un pont dict de Garay, que modernement ceux de Soria apellent la gran Garaha, où l'on voit encores pour le jourd'hui plusieurs édifices, signe assez évident que la susdicte vielle et antique ville y souloit estre, encores qu'aucuns soient de contraire opinion et que s'auroit esté celle que présentement on appelle Çamora, pour estre assise sur la mesme rivière Duero, qui touttesfois semble estre impertinent selon qu'en descrit le susdict Tite-Live. Ceste rivière de Duero, qui est une des plus grandes et fameuses de toutte l'Espaingne, y prend sa naissance d'aulcunes fontaines et nommément d'un lacq dict Corbion, es montaingnes de là tout près et passant oultre vers Almaçan, Verlanga, San Estevan de Gormaj, Aranda, Tordesillas, Toxo, Çamora, Miranda et Oporto, s'y jecte en la mer océane, ayant mené quand et soy plusieurs aultres rivières, ruysseaux et torrens, et faict véritable le commun proverbe qu'on en dict.

Soria.

Numantia antiqua.

Duero fl.

Monastères.

ÏS92 yo soy Duero^ que todas las açuas bevo. La ville est fort

rover e. montaingneuse par tous costés ; il y a vers le midy, sur

le plus hault d'icelle, une fort vielle fabrique d'un grand circuict, faict à l'antique, qui souloit estrc un chasteau ou fortresse de ce temps là, quasi du tout ruynée, n'y ayant que les seules murailles, qui touttes fois de loing semble estre chose d'aulcune considération. Il y a en XXII parroiches. ceste ville 22 paroiches, sans encores plusieurs autres

petites églises submises et accessoires à icelles, dont la principale, située près du grand marché, est de chanoynes resortant soubz Tévesché de Osma, duquel elle prétend de s'exempter, l'érigeant en cathédrale. Il y a aussi plusieurs monastères comme de sainct Benoit, sainct Françoys, sainct Dominique, sainct Augustin, les Mercenaires et Theatinos, que nous appelions Jhésuites. Au monastère des Mercenaires nous fust monstre un corps mort qui y reposoit dedans une paroy, lequel ils disent y avoir esté trouvé en une vossure, au temps qu'ils prindrent possession de ce monastère, qu'auparavant l'on dict avoir esté une des plus vielles paroiches de la ville, et selon le dire des religieux, semble avoir passé plus de 400 ans que ce corps y a esté enterré, s'y ayant conservé tout secq, entier, incorrumpu et sans luy en faillir un seul membre, vestu en toutte sa peau, depuis la teste jusques aux pies, gisant sur son dos roidement estendu, comme si freschement il y fust miz sans nulle descomposture quelconque, estant d'assez belle taille et stature, et comme plusieurs y alloient le veoir, ne fallut qui par curieusité luy arracha de la bouche une de ses dents, laquelle y trouvasmes moings, estant l'opinion de plusieurs que ce debvoit estre quelque corps sainct, ou bien de quelque personnaige illustre

Sépulture.

qui avecq le temps se debvra encores. descouvrir, et pour ^9^

tel y est très estroictement guardé des religieux de cedict monastère, oultre lesquels susdicts il y en a encores trois ou quatre de religieuses nonuains de divers ordres et habits. Quant au gouvernement de la ville, y a le Magistrat, corrégidor la préséance sur tous les sermentés ou jurados qu'ils disent, et s'y administre la justice sur le mesme pied qu'es autres villes. Il y en a aussi plusieurs riches gentilshommes, chef d'armes de leurs maysons, qu'ils appellent mayoraz^goSy et la principale trafique du commun est la pasture et nourrisson de grande quantité de moutons, qui leur donnent de très bonnes et très fines laines en grandissime superfluité, aussi font ils grandement leur profit du bois qui y croist sur icelles montaingne en grande abondance, la plus part de sapins, desquels ils scient toutte sorte de grand bois, comme des sommiers et des aisselles, idoynes et appropriées aux fabriques. Des vignobles il n'y en a point ou bien peu ; ni aussi grande fertilité de grain à cause que le terroir est du tout sablonneux et si n'y a il nulles fontaines, ains boivent généralement de la susdicte rivière Duero. Sa Majesté y fust logée en deux maysons appertenantes à deux gentilshommes de la ville ; leur surnoms del Castillo y del Rio, appropriées en une, guères loing de la grande église à laquelle furent ouir messe Sadicte Majesté et Altèzes le 8 dudict mois, jour de la Conceptson de Nostre Dame, et le lendemain 9 partismes de là vers Almaçan, qui sont 6 lieues, une des plus grandes Almaçan. journées qu'en tout ce voyaige avions faict, tant pour le désir qu'avoit Sa Majesté de donner fin à icelluy, comme pour n'avoir autre commodité de villes plus proches pour y prendre giste, à cause de la grande

Froydure très ex-

cessive.

Duero fl.

Bcrlanga.

Atiença.

Axedraque,Hita, Eras, Meco, Barrajas et Madrid.

froidure d'icelle sayson qui nous tenoit desja bien asprement saisie, de telle sorte que j'oseroy dire (me conformant à l'opinion de plusieurs autres) qu'au Pays- Bas ni en l'AUemaingne peuvent avoir plus grandes froydures que celles qu'icy sentions, avecq continuelles gresles et neiges. D'icy furent licentiez les archers de corps de Sa Majesté pour s'en pouvoir avancer le droict chemin vers Madrid. Geste ville est assise sur le rivaige du Duero du costé méridional, il y doibt avoir jusques à 600 inhabitans, vassaulx du marquis dudict lieu, dont la justice séculière luy appartient et la spirituelle audict évesque d'Osma. Il y a icy en ceste cômmarque un très fameux monastère de femmes d« l'Ordre de Cistel, autrement de Sainct Bernard, fundé par une Royne d'Aragon, Infante qui fust de Castille.

Jeudy 10 de décembre, partismes d'icy vers Berlanga, encores 6 autres lieues ; nous continuant tousiours la mesme froidure, avecq un grand et insupportable vent qu'il faysoit Ceste ville est aussi Marquisat appertenant à la mayson et famille des Velascos, Conestables de Castille, et y a le marquis une fort belle ma}'son, en laquelle logarent Sa Majesté et Altèzes. L'aultre jour, qui fust le II, fismes encores autres 6 lieues prennant giste à Atiença, de la diocèse de Siguença, assise en un rocher, hault et désert et, à cause de sa très excessive haulteur, froid tout au possible. Nous y séjournasmes aulcuns jours pour une indisposition advenue à son Altèze du Prince et sortans de là, traversans peu à peu les villes et villettes d'Axedraque, Hita, Eras, Meco, Barajas, fismes nostre très désirée rentrée en Madrid. Axedraque est une petite villette appartenante au ducq de l'Infantado, y ayant en un hault du costé d'icelle, un beau

chasteau de pierre blanche qui de loing semble très ^59^

bien, et du mesme lieu se descouvre très belle campaingne, et au mitant de la grande place de la ville y a une très belle fontaine, et est le pays assez fertil de pain, vin, et tout autre chose. D'icy à Hita sont trois lieues, tout beau pays appertenant audict Ducq comme aussi du mesme la ville de Hita, où il y a aussi une fort belle fortresse sur un hault qui y est d'un costé, et laissant ceste villette à main droicte, passimes outre vers Eras, qui est une mayson de playsance que ledict Ducq y a, en laquelle furent logez Sa Majesté et ses Altèzes, et tous bien et libéralement traictez et desfrayez, et y séjournasmes le jour et festes de Noël, et y eust grand froid, estant très fort gelé partout. D'icy prismes la route de Meco, laissant la ville d'Alcala à main gauche, par laquelle pour estre tant à veue de tous, et ne s'en forvoyant guères, passarent plusieurs. Le lendemain, comme dict est, à Barajas, vilkige appertenarîl au Comte dudict lieu, Président qui fust du conseil royal de Sa Majesté, et le 30 de décembre entrasmes en la ville de Madrid, Retour à Madrid passant Sa Majesté et Altèzes par le monastère (qu'ils appellent) de las descalçasy pour y veoir et saluer sa sœur l'Impératrice et Tlnfante Dona Marguerite, Religieuse professe d'icelluy monastère, sa fille, et de là se retiroient vers leur palays, comme aussi firent tous leurs serviteurs vers leurs logis, très contans de s'y trouver en repos et ayse, au bout de huit mois qu'avoit duré ce présent voyaige. Auquel encores que la distance d'un lieu à autre, sçavoir est depuis Madrid jusques à Taraçone, ne fust que quelque quarante lieues de droict chemin, en fismes bien plus de 183 lieues selon le torsement qu'en fismes, qui bien aysément se pourra veoir

par Tensuyvant mémoire et aussi la petite description qa*en ay dressée, dénotant la route ou le frayé du chemin par touttes les villes, bourgs et villages que passions en tout ce voyage.

De Madrid au Pardo lieues 2 A St-Laurent por Torre de

Ladron 7

Au Campillo

A Guadarrama

A Cerecedilla

A la Fuenfria

A Balsjyn

A Segove

A Valverde

A Parrazes

A Martin munoz

A Montejo

A Mejorada

A Médina del Campo por

Villa Seca

A Tordesillas

A Anago

A Simancas ?. . . .

Al Abrojo

AValladolid

A Palaçuelos

A Duenas

A Palençia por Hozillos. .

A Amusco

A Fromista

A Melgar de Ramental (i)

A Sasamon

A Tardajos 4

A Burgos 2

A St-Juan de Ortega por

St-Pedro de Cardena. . 5 A Belorado por Villa franca 5

Monta entodo 79 V4

Monta entodo 79 V4

A St-Domingo de la Cal-

çada por Villa del Pun. 4

A TEstrella 4

A Najara 2

A Navarette 3

A Lagrono . 2

A Viana 5

A Arcos 4

A Estella 4

A la Puente de la Reyna . 3 7i

A Oriz 2

A Pamplona i

A Oriz 2

A Barasuên 27*

A Olite por Tafalla 2

A Caparosa (2) 5

A Valtierra 4

A Tudela 4

A Cascante 2

A Taraçona 3

A Agreda 4

A Soria 5

A Almaçan 6

A Berlanga 6

A Atiença 6

A Axedraque (3) 4

A Hita 3

A Eras 2

A Meco porJuntodeAlcala 4

A Barajas 3

A Madrid 2

Monta entodo 183 léguas (4).

(i) Melgar de FernamentaL

(2) Caparoso.

(3) Jadraque.

(4) Ce célèbre voyage politique de Philippe II à Taraçona, aux

Dismas de Bergues, seigneur de Waterdycq, Gouver- 1592

neur de la ville de S* Gheertruydenbergue, nous vint Dismas de Bergues. icy rataindre une journée ou deux, avant que parachever ce nostre susdict voyaige, à remonstrer à Sa Majesté les très urgentes raysons qu'il y avoit pour le brief secours de la dicte ville, qui n'aguères estoit bien estroictement assiégée des ennemys, et fist tant qu'en peu de jours il fust despesché, encores que point avecq la vitesse et promptitude que la nécessité le requerroit ; car comme depuis entendions, y arriva avecq le secours trop tard. Cestoit un homme saige et accort, et très cordial à ses amys, au nombre desquels me peult persuader que n'estois des moindres. Il partist d'icy au mois de Febvrier 1593, et (comme dict est) y arriva 1593trop tard avec son secours, par où print tant d'ennuy et fâcherie en son esprit que de pure mélancolie tomba grièvement malade, et de là en peu de jours il morut ;

Cortès d*Arragon, a eu encore un autre historien, natif des Pays-Bas espagnols, Henri Cock ou Cocq, dont il a été déjà parlé (v. p. 86). La relation en a été publiée, d'après un manuscrit de la bibliothèque nationale de Paris, sous le titre : Jornada de Taraiona hecha por Felipe II en ij^2... recopilada por Enrique Cock, archero de Su Mag^, notarioy escribam publico.,. publicada por A. Moreî-Fatioy A. Rodrigue:^ Villa, Madrid, 1 879. Les deux relations se complètent : bien que Jean Lhermite ne soit pas nommé une seule fois dans celle de Cock, il n y point de doute que les deux auteurs ne se soient communiqué leurs notes ou qu'ils aient eu recours tous deux à quelque même rapport officiel, car leurs descriptions sont souvent presque textuellement semblables. Toutes deux cependant sont bien des oeuvres personnelles et contiennent des détails différents. Henri Cock avait précédemment accompagné Philippe II dans un autre voyage, publié par les mêmes auteurs, également d'après un manuscrit de Paris : Relacion del Viaje hecljo por Felipe II, en is^4, Zarago^a^ Barcelona y Valencia, escrita por Henrique Cock, Madrid, 1876, in 8°.

Grandes gelées en Espaingne et l'on y va sur des patins de Hollande.

Marguerite Walix va sur des patins de Hollande.

et en mémoire de l'amitié qu'avions eu par ensemble, me iust donné un fort beau tour de chayne d'or que sa sœur, Madame d'Oss (i), me fist délivrer par mains de Gil du Faing, un sien amy (dont cy devant ay aussi faict mention) qui l'avoit en son pouvoir. Il y avoit partout en ceste sayson de tort grandes gelées qui avoient commencé quelques jours avant Noël et durarent plusieurs autres depuis, et Sa Majesté et Ses Altèzes se ressouvenans des choses passées que soûlions faire sur la glace, m'incitoient de nouveau que j'eusse à ordonner une feste de patins de Hollande sur les viviers de la Casa del Campo, lesquels tous estoient très fort gelez ; en quoy ne pouvant manquer de mon debvoir, feiz incontinent adjourner tous ceulx qui me sembloient propres à cest eflfect, et comme en ce temps il y avoit en court grand nombre de mariniers hoUandois, qui estoient venuz à y soliciter quelques leurs affaires, feiz tant que d'entre eulx je ramassay quelque sept ou huict personnes de celles qui se vantoient le plus d'aller bien et dextrement sur ces patins. Et le jour signalé venu de la sortie de Sa Majesté et Ses Altèzes, y furent lesdicts mariniers avecq le surplus d'aulcuns serviteurs du Roy, qui autres fois y avoient allez dessus en leur royale présence. J'y amenay aussi, quand et moy, la devant nommée Marguerite Walix, hollandoyse, qui aussi du mesme s'estoit autres fois trouvée devant Sa Majesté en semblable feste et qui alloit de mellieure grâce que nulles des autres femmes (dont il y en avoit encores une ou deux), et nous y trouvans ainsi tous

(i) Jacqueline de Berghes, épouse d'Antoine Van Oss, seigneur d'Humbeke^ etc., amman de Bruxelles. Elle mourut en 1595.

ensemble, commencions à y passer le temps fort joyeu- ^593

sèment, attendant en grande dévotion la venue de Sa Majesté, Altèzes et toute leur sequèle. La glace estoit très forte et très bonne, et le temps fort doux et gratieux, sans aulcuns empeschement de vent ou aultre semblable chose au contraire, qui nous fist prendre à tous un grand couraige de bien et jolyement parachever ceste feste ; mais le tout nous alloit de rebours, comme depuis et à son temps se dira. Sa Majesté et Altèzes y arrivarent avecq tout leur train et se mirent tous en fort bon ordre, Tung coche après Taultre sur le bord du vivier et une infinité de gentilshommes de sa suyte à cheval, tous au long dudict bord ; comme aussi du mesme une grande multitude de gens de la ville de toutte sorte et qualité, qui nous estoit suyvie sur le bruit qu'il y avoit partout de ce rare et admirable spectacle, lesquels tous y arrivez, fust commandé qu'ung chascun de nous s'esvertuasse le plus que possible seroit de 'bien représenter et solempniser ceste feste et recréation, La glace (comme dict est) estoit très bonne, très claire et très unie et bien forte sans aulcune arrière pensée, car y avions desjà marché dessus plus de deux grosses heures ; mais voycy nostre malheur qui nous y survint, lors quand moins y debvions penser, sçavoir est, qu'en un seul instant et moings qu'en un clin d'œil, toutte la glace s'enfonça, se brisant en mille pièces, et nous tous La glaceserompt

au mitant d'icelle, et le vivier très profond, sans qu'à ^* ^*°° ^ ^^^ ^"

r 1. . ! dangier de la vie

peme personne se puist sauver. Les susdicts marmiers

s'eschapparent du dangier et ne se mouillarent que

jusques aux genoulx, comme aussi firent les restans et

aussi du mesme moy qui m'estois desjà miz en sauveté,

abandonnant de la main la susdicte Marguerite, avecq

ï593 laquelle j'avois allé fort bonne espace, luy admonestant

que de son costé elle s'en eust aussi à sauver, mais la pauvre femme, perdant couraige et force, s'y trouva tant perplexe que nullement du monde se pouvoit bouger, y demeurant toutte seule s'enfonça incontinent dedans jusques au col ; quoy voyant et pensant la pouvoir encores secourir, me retournay derechef vers elle, mais estoit ce rompement de glace si soubdain, qu'impossible me fust de l'approcher à dix pies près, qu'aussi du mesme je ne m'y tombay dedans, dont Sa Majesté, Altèzes et tous les circonstans se trouvarent assez espantez, attendans la triste fin de ce spectacle. Mais le bon Dieu (loué en soit il) nous espargna encores pour icelle fois. La paeur que j'avois de la perte de ceste bonne femme n'estoit pas petite, aussi monstroient bien Sa Majesté et Altèzes le grand soing qu'ils avoient de la faire' sauver. La crierie de tous estoit très excessive, et cependant n'y avoit personne qui nous vint au secours. J'y traveilloys tout au possible, procurant de ramasser les plus gros glaçons qu'il y avoit alentour de nous, les mettant desoubz les bras d'elle pour s'en appuyer dessus et par icelle moyen la sustenter, pendant quelque secours et ayde nous advint, que quant à ma personne m'en soucyois bien peu, pour m'en sçavoir raysonnablement bien ayder à nage. Il y avoit de bonne fortune là tout près une longue aisselle, laquelle y avoit esté apportée pour nous en passer dessus, depuis le bord jusques sur la glace qui tout au long dudict bord estoit toutte fondue du soleil qui y avoit réverbéré tout le matin ; ceste aisselle me fust jectée à force de bras, mais point si avantagieusement que du premier coup je la pouvois rattaindre, dont m'en falloit encores assez

traveiller, rompant grande partie de la glace, qui estoit ^593

devant moy toutte entière, mais point si forte qu'en pouvois monter dessus pour la rayson que depuis se dira, tellement qu'à la parfin je l'obtins, et la traynant peu à peu vers ladicte femme, la mettoy desoubs ses bras, par où elle et moy avions moyen de nous délasser quelque peu, nous asseurans quelque peu du dangier de la vie, encores que point du tout, pourveu la grande pesanteur de nos personnes que causoit le mouillement de nos accoustremens, ce temps pendant courroient les ungs et les aultres de çà et de là, pour nous apporter des cordes et cecy bien tardivement. Sa Majesté pour prévenir au remède, commanda quiter celles des chevaulx, je diz de l'attelage de tous les coches ; et touttes les dames voyant ceste nonchalance de tous, esmeues à pitié, et craingnantes nostre désastre, se résolurent touttes de donner leurs huques (qu'elles appellent mantos)^ qui est un grand voile d'une estofFe semblable à du tafetas bien délié qui leur couvre tout le corps depuis la teste jusques aux pies, avecq ordre et présuppost de les lyer touttes ensemble et les torsans en faire une longue corde pour nous en secourrir. En ces entrefaictes, perdit la pauvrette du tout son couraige et s'affoyblit deux ou trois fois devant moy, tant par la froydure de l'eaue, qui la debvoit transpercer le cœur, qu'aussi de l'agonie de sa préméditée mort qu'elle voyoit devant ses yeulx ; et reprenant de nouveau cœur et forces par l'espoir et asseurance que luy donnois de sa brève rédemption, voyant aussi tout le monde tant empesché à nous ayder, commença à crier en haulte voix en son flameng : Coorden, Coorden, Coorden, Le mesme feiz aussi en langue espaingnole pour les donner à entendre combien

IS93 estions desjà parvenu à l'extrême, estant près d'une

heure qu'estions ainsi traveillans, que je croys certes que si le secours ne nous fust venu bientost, eussions paty et souffert le triste passaige de la mort. A cest instant, y vint un bon homme qui nous y apporta une longue corde, mais point encores si longue que sans y attacher un long roseau ou canne qu'il y en avoit, ne nous pouvoit attaindre, par moyen de quoy j'obtins ladicte corde, et icelle bien fermement tenue en l'une main et en l'autre la susdicte aisselle, à laquelle estoit appuyée la susdicte Marguerite, qui par mon ordre ne l'avoit jamais abandonnée et moins l'abandonna présentement, quand ceulx de la terre tout bellement nous y attiroient, pendant que par le mouvement de mon corps j'alloys rompant la glace et mestant de costé les glaçons qui nous empeschoient de nous aborder. Et comme peu à peu, nous allions ainsi approchans, aussi gaingnans le fond, nous asseurans de l'avoir prins et miz pied en terre, entrarent aulcuns des susdicts mariniers à nous rencontrer, dont Tung d'eulx se mist d'un costé de la femme et moy de l'autre, et ainsi appuyée sur nos espaules la portions dehors jusques d la mettre en sauveté, dont (Dieu sçait) la joye et contentement qu'il y avoit de tous et la solicitude que tous ces gentilshommes et dames, voire Sa Majesté et Altèzes mesmes prindrent à nous faire bien traicter et caresser, commandant Sa Majesté tout expressément qu'on nous eust Maison Royalle à mener à la Casa del Campo, pour nous y faire essuyer

appe asa e j^y^jj^j ^^ ^qj^ fgu q^ depuis nous faire mectre au lit

Campo. r • T I I

pour nous y refaire. La meschancheté qu en cecy nous

avoient faict les jardiniers ou fontaniers des fontaines

de ce jardinaige, estoit bien grande et inexcusable, et

si mal prinse et entendue de Sa Majesté, que s'il ne i593

fust esté par mon intercession, croy indubitablement

qu'ils en fussent esté chastiez bien asprement ; car

oultre ce que je leur avoy adverty, et dict bien à certes,

qu'ils n'eussent à tyrer-jus l'eaue dudict vivier pour faire

courir leurs dictes fontaines à l'heure que Sa Majesté

debvoit passer pardevant icelles, comme de coustume

ils en souloient faire, ne laissoient partant d'en suyvre

leur fantasie, et de faict en avoient tant ty ré-jus d'ung

coup, que la glace, (encores que bien forte et espaisse)

n'ayant sur quoy se sustenir, s'enfonça toutte d'un coup,

et de la façon que cy devant dict est, qui fust la cause

de nous y avoir veu en si grand danger de la vie, sans

quoy semble que ceste feste n'auroit esté accomplie pour

bien au vif représenter à ces Princes touttes les mesmes

circonstances, qui en nostre pays es semblables souloient

advenir, dont tout le monde en eust assez à parler, et

courroit desjà le bruict parmy la ville que deux ou trois

des nostres y esioient noyez. Nous nous mismes chascun

en son lict et y fismes apporter des autres accoustre-

mens, et par commandement de Sa Majesté, y fust

apportée fort bonne collation pour nous en refaire.

Les amys de tous costés nous y vindrent veoir, se

rejouyssans extrêmement de la bonne et heureuse yssue,

et nous y ayans un peu délassé au lict, nous tournions

derechef à nous accoustrer, et retournans ainsi à la

mayson, qui seroient environ deux heures après, m'en

allay tout incontinent à la chambre de Sa Majesté,

comme si rien ne me fust esté advenu. Et cpmme ils

m'y virent entrer, commença un chascun à m'embrasser

comme si de la mort je fuz resuscité avecq grande

allégresse, et tant que Sa Majesté mesme ne peult

Don gratieux que faisoit Sa Majesté à ceux qui avoieiit allé sur de patins de Hollande.

dissimuler d'en avoir aussi receu contentement, et m'appellant à soy, me demanda comment je m'en trouvoy et aussi la susdicte Marguerite, et pourquoy nous nous estions si tost levé du lict, sans autrement avoir procuré nostre remède, car bien eust esté convenable en un tel cas (selon le dire et adveu d'un médecin de sa chambre qui y estoit présent) d'avoir prins quelque beuvrage pour suer dehors la froidure qu'avions au corps, afin que pis ne nous en advint par après, comme véritablement m'en suis bien resenti, ayant allé les deux ou trois ans ensuyvans avecq un continuel douleur et refroydissement de teste, qui ne m'a causé peu de dommaige en ma santé. Sa Majesté, pour aulcune consolation nostre, me feist donner incontinent un tort beau et riche accoustrement, qui devait valoir plus de 200 escus d'or, fort accomply de touttes pièces, faysant moy mesme tyrer les estoffes de la boutique du marchant, et aussi du mesme donna un autre à la susdicte Marguerite, de la valeur de quelque 600 réaulx et à chascun desdicts mariniers et autres qui s'y estoient trouvez, cent et cinquante réaulx pour une souvenance dont ils se trouvarent tous fort contens, et moy en particulier comme chose procédée de la Royale et libérale main d'un si grand prince. Son Altèze fist semblant d'en avoir aussi reçeu grand playsir, et croy que s'il cust eu moyen, me l'eust bien richement récompensé, mais les petites faveurs que dès lors il me monstra plus à menu que du passé, me firent bien guarir ma playe, réitérant souventes fois à me racconter les choses passées, en quoy print tant de goust, qu'en plusieurs jours depuis il ne laissa escouler un seul que ne parlions de ceste matière. Et réitérant ainsi (comme je dis) ces choses passées, luy vindrent

en la mémoire les grandes exclamations que ceste femme ^593

avoit faict sur le dernier, se voyant en extrême dangier

disant à haulte voix : Coorden, Coorden^ Coorderiy surquoy

me demanda un jour ce que ces mots vouloient dire, je

luy respondoy en soubsriant qu'en son langaige elle

avoit dict, que de alli en adelante avia deser mas cuerda^

cuerda, y cuerda, (équivocant ce mot cuerda sur celluy

de coorden) par où commença à rire, et luy tomba

merveilleusement en grâce ceste interprétation, tant

pour l'allusion des mots, que signification tant propre

au présent subiect.

Ce Prince estoit de condition fort doux et voluntaire, et se playsoit grandement de ces semblables entretenemens, quoy considéré, taschay par tous moyens et inventions de l'entretenir et me conserver en sa bonne grâce; Tencommencé estude de la langue françoyse alloit tousiours de bien en mieulx, et par ce moyen, avoys occasion à toute heure de le traicter plus familièrement que nul autre, et cognoissant son humeur, luy proposay une mascarade que debvions faire à l'occasion de cer- Mascarade, taines nopces qui se faysoient en ce temps là d'un sergeant de la Guarde Alemande avecq certaine vielle femme, vefve d'un Armeur du Roy, en laquelle se delectoit grandement et en donna incontinent part à Sa Majesté et à la ser"'' Infante, sa sœur, lesquels le tindreni aussi pour bien. Et me commanda Sa Majesté que je l'eusse à mettre en exécution, et qu'avant y aller (car ces nopces se célébroient là tout près, à l'opposite du Palays) j'eusse à passer par devant eulx avecq loutte la compaignie, afin de nous en veoir à leur ayse, ce que je feiz, et pour entendre que Sa Majesté et Son Altèze goustoient de ceste feste ; aussi pour estre çhosç neufve çt inusitée en

'593 ceste court, vouloit un chascun des grans seigneurs

estre de la compaignie et entre autres entrarent en icelle le Marquis de Dénia, grand favorit de Son Altèze et Gentilhomme de la chambre de Sa Majesté, le Comte de Lerma, son fils, menino ou petit page de Son Altèze et don Fernando de Toledo, aussi gentilhomme de la chambre de Sa Majesté, et nous accoustrames tous au dict Palays en la guarde-joyaux de Sa Majesté avecq des accoustremens à l'alemande, de ceux de la livrée de la guarde du Roy qui estoit encores toutte neufve et jamais mise, à charge du Guarde-joyaux qui nous les donna par ordre et commandement de Sa Majesté mesme. Il y avoit ledict Comte de Lerma, et deux aultres jeunes gentilshommes, accoustrez en femme aussi à la façon et guise d'Alemaingne, et tous ainsi mis en ordre, passâmes pardevant Sa Majesté et Ses Altèzes par leur gallerie où elles estoient assises en leurs chayres, et nous y firent danser nostre entrée et plusieurs Alemandes à l'usage de nostre pays, dont se delectoîent grandement, et cecy faict, passâmes oultre vers lesdictes nopces ausquelles nous entretenions quelque bonne espace, au grand contentement et satisfaction de tous. L'Altèze du Prince ne se pouvoir sàouller d'en parler plusieurs jours après, et chasque fois qu'estions ensemble, ne faisoit que m'inciter à des autres choses et inventions nouvelles, et n'ayant pour lors rien à main pour l'entretenir, et m'estant desjà apperceu que son but estoit de s'amuser à quelque chose pour éviter oysivité, l'espace qu'il se trouvoit en la présence de son père, qui fust d'ordinaire tous les jours à l'après-disnée depuis environ les deux jusques aux quatre ou cincq heures, pendant lesquelles avions aussi la nostre occupée en la lecture de la langue françoyse. Mais pour

ne Tattédier par trop par ceste estude, luy miz en avant, par forme de Fassetemps, les commencemens pour parvenir à la pratique de la Géométrie, et aulcunes des propositions plus nécessaires tendantes à icelle fin, qui oultre le goust et playsir que Ton en prend est une estude très profitable à tout bon esprit désireux de parvenir à notice de plusieurs choses, principalement dépendantes de cest art et science, et s'en délecta tant qu'il n'y avoit jour qu'il ne s'en occupa, naturellement incliné à luy mesme en exécuter les choses : car de vrayement actif et jaloux de la science (si dire se peult) qu'il estoit, ne peult jamais souffrir qu'à chose qu'il eust entre mains, j'y meisse la mienne, ambitieux du tout d'emporter luy seul l'honneur et la gloire, s'employant en tout avecq un entendement si prompt et vif, qu'il n'y eust chose pour diflScile quelle fust qu'il n'en parvint à bout.

En cest estude de la Géométrie s'estoit desjà ce" Prince exercité quelques jours, quand le temps et la sayson s'approchoient que Sa Majesté debvoit sortir de Madrid vers ses maysons de playsance, comme à l'ordinaire estoit accoustumé de faire, car ne se tenoit jamais en ce lieu qu'au temps d'hyver. Et maintenant, celluy du printemps venu, qui seroit environ les caremeaulx, partismes d'icy vers le Pardo qui est une maysonnette, et son assiette assez belle, et joliette comme cy devant avons dict. Et y estions quelque peu de jours nommément jusques au jour des cendres. Les jours de caremeaulx, je dis les trois ou quatre derniers, y avoit grand passetemps de danses, comédies et tous autres jeux de pas et pas. Les dames du palays y représentoient un jour une très belle comédie au quartier de

L*autheur enseigne au Prince les commencemens de la Géométrie.

Le Roy part de Madrid vers le Pardo.

Caremeaux se tiennent au Pardo.

Comédies.

i$93 l'Infante, qui ne fust veue que de Sa Majesté, son Altèze

du Prince et aulcuns des gentilshommes les plus privilégiez, et un aultre jour y avoit aussi du mesme une autre représentation de comédie par les comédians espaingnols, laquelle se representoit en publicq, et fust fort louée de tous. Son Altèze, quelques jours auparavant. Mascarade. m'avoit commandé de penser à y faire quelque masca-

rade à la façon et guise de celle de nostre pays ; ce que traictant avecq aulcuns de nos paysans, y trouvasmes très grande difficulté, d'autant que le terme qu'avions pour ce faire estoit fort court, et partant ne pouvions bonnement conclure entre nous quelle invention prendre pour donner goust et contentement à ces Princes, gardant en tout l'honneur et réputation de nostre nation, joinctement aussi pour ne nous mettre en des grans frais et despens, pour veu que le tout estoit fort chier, et ce Prince n'avoit rien ou bien peu à donner, et Sa Majesté, qui le pouvoit faire, n'estoit guères prodigue, que pour tyrer de ses mains un cent escus, en falloit bien user de la belle réthorique, particulièrement es choses de si peu de fondament comme seroit ceste-cy. Touttes ces considérations retindrent fort supprimé mon esprit, et tant que je n'osoy rien faire sans de nouveau remonstrer le tout à Son Altèze et pratiquer de mettre au jeu quelque grand seigneur de qualité, comme seroient ceulx de la chambre, pour aussi par ce moyen, tant plus qualifier ceste nostre entreprinse, que si elle vint à sortir tant seulement soubz le tiltre de mon nom, et point succéder comme bien le désirions, auroit à souffrir de tout le monde une grandissime blasrae, bien à mon grand regret et préjudice, et de tous ceulx de nostre pays ; partant me convenoit entièrement d'y entremesler

aulcuns de ces grans personnaiges, comme cy après plus en particulier se dira. Mon concept fust de représenter soubz couleur de mascarade, une manière de nopces de celles qui s'usent ordinairement chez nous, et y introduire diversité d'habillemens, distinguant les estais et qualités des personnes selon Tusaige d'icelluy nostre pays, et après que ceulx de ceste nopce auroient ainsi faict leur entrée en la salle, où Sa Majesté et Altèzes seroient, et y dansé quelque espace, aurions à ordonner une autre compaignie de masques accoustrez à la villageoise, qui entreroient à donner mascarade à ceste nopce, par quel moyen se passeroient aulcunes heures de récréation et avions subiect de donner goust et playsir à cesdicts Princes, et généralement à tous. Je traictay tout cecy bien menuement avecq mon dict seigneur le Prince qui print le tout de fort bonne part, et quand est du faict de la despence, me promist de me le payer quelque jour bien libéralement, mais que pour cela je ne laissasse d'en passer oultre, et que présentement il m'ayderoit de tout son pouvoir : car dès lors commenceroit a espargner quelque peu de deniers et me les donneroit tout à l'heure. Il n'avoit alors plus de liberté que de demander à son Gouverneur jusques à 200 réaulx à la fois, qui luy estoient ordonnez de par son père, pour d'iceulx en faire ses petits playsirs. Je ne sçauroys exprimer de parolle la paine et angoisse avecq* laquelle je le vy, se voyant tant desnué de moyens de ne pouvoir furnir à si peu de chose, et d'autre part, le désir qu'il avoit que cecy se fîst, pourveu que desjà il s'avoit miz en teste et qu'aulcuns des gentilshommes le sçavoieni aussi et qu'il eust le cœur si magnanime qu'à nulluy d'iceulx s'eust osé descouvrir pour leur en demander quelque secours.

Notez la bénévolence du jeune Prince.

1593 Quoy cognoissant, luy suppliay très humblement de ne

s'en donner de la paine, et que selon mes petites forces, je tascheroy d'en passer outre, mais qu'il convenoit surtout (selon que dict avons) de chercher le personnaîge qui en cecy me presteroit son authorité pour les raysons susdictes, car j'avoys proposé de le faire extrêmement bien, ou le laisser du tout ; veu que mon honneur en dépendoit, et me demandant qui m'en semblerait le plus à propos, luy diz que Don Fernando de Toledo, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté, qui s'inclinoit fort à ces semblables récréations, et s'en sçavoit bien ayder pour avoir esté autres fois au Pays Bas, et se trouvé en maintes festes d'icelles ; ce que trouva bon, et me commanda que je l'eusse à parler de sa part, afin qu'il s'y voulsist entendre. Je le fis ainsi, et s'y condescenda incontinent, s'enchargeant aussi de le communiquer avecq Sa Majesté, afin que le tout se fist avecq son congé et préadvertence. Le tout ainsi prévenu, commencions dès lors à y penser à très bon escient. Et fust trouvé bon de Sa Majesté, Son Altèze et ledict Don Fernando ce mien premier concept, et en icelluy passay outre, suyvant quoy m'alloy ce jour là en toute diligence vers Madrid à y traicter avecq ceulx de la camarade, ce qu'en cecy conviendroii de faire, et avant qu'en retourner, laissay touttes les choses en si bon ordre, commises à des personnes de grand soing et curicusité, que quasi plus riens ne m'en restoit de faire. Bien est vray, qu'il n'y avoit jour que n'alloy veoir par la poste en quels termes alloient les affaires, de quoy donnay chasque fois part à mondict seigneur, comme chef et souverain de ceste feste, qui un jour entre aultres pour accomplir sa parole, me tenoit prest quelques dix et sept

escus d'or en une sienne bourselette, laquelle me donna ^593

libéralement avecq promesse de s'eslargir d'avantaige, comme depuis il le fist et m'en tiens pour très satisfaict. Mais pour luy donner à entendre, comme ces entrefaictes (qu'en mellieur terme je pourroy dire ces farces) qu'entre sadicte Altèze et moy avions sur ceste matière d'argent, n'estoient fondées sur quelque mien intérest ou convoytise que je pourroys avoir de luy esplucher sa boursette, ains bien pour luy persuader que ce que je faysoy ne seroit sans grand traveil et despens, afin que tant plus il l'eust à estimer, luy fis refus de vouloir prendre cest argent, et que desjà j'avoys recouvert bonne provision pour bien larguement furnir à tous ces despens. De quoy pas trop content et à demy marmousé, me répliqua que je l'eusse à prendre encores qu'il y avoit peu, mais qu'à son temps il se souviendroit me le récompenser bien libéralement. A quoy obéissant prins la boursette, et hors d'icelle les seize escus, y délaissant dedans un seul, lequel avecq la mesme boursette luy suppliay de vouloir reprendre, afin, (comme je disoy en soubriant) que cestuycy y puisse ramener beaucoup des autres, car ne convient que Son Altèze se treuve sans bourse et monnoyé. Sur quoy, me jectant un doulx regard, commençoit à soubrire et reprint la boursette avecq le seul escu dedans et la mist en sa pochette. J'ai bien voulu référer icy touttes ces minutez susdictes, afin qu'un chascun puisse considérer et cognoistre combien les Roys et Princes sont subiects à leurs propres sensualités et passions comme tous autres, et comment ils sont guidez d'eage en eage par les degrés de leur capacité et suflSsance, par où je veux dire que quand ils sont enfans, sont traictez et tenuz comme des enfans, et quand

1593 parvenuz à l'adolescence, comme des adolescens et ainsi

de degré en degré, dont en mille endroicts en ay bien veu la preuve et expérience. Et me voulant plus avant engolfer en ceste matière, m'oseroy bien vanter d'en pouvoir dire merveilles, principalement touchant l'éducation de ce prés'^nt jeusne Prince, par la familière hantise et conversation qu'ay eu avecq luy, s'estans passez entre nous deux tant de petites minutez que ne sçauroys par quel bout les entamer.

Pour revenir doncques au propos, fust nostre Mascarade en la forme que s'ensuyt. Sa Majesté, ayant déclaré le jour que ceste nostre recréation se debvoit faire, qui fust le penultiesme des caremeaulx, nous avoit faict donner trois ou quatre coches, pour y amener mes gens, et aussi signalé un quartier de la mayson. qui fust celluy d'embas, où je les debvoys rassembler pour s'y accoustrer, et accoustrés et mis en bon ordre, faire sortir de là (traversant par la court) et monter par une

^ grande et espacieuse montée qu'il y avoit, vers la grande

sale du quartier de la Ser°*^ Infante, en laquelle seroient assis le Roy, Prince, et Infante, et y joinct touttes les dames et gentilshommes du palays. Et suyvant ceste sienne ordonnance, sortirent, en premier lieu, le sire et dame des nopces, fort richement accoustrés de sattin blancq passamenté d'or, à la façon et usaige de nostre pays selon le portaige des nobles, et la dame de nopces avecq ses longs cheveulx, et devant elle deux paires de belles jeusnes fillettes jectant deçà et delà des fleurettes et herbettes odoriférantes, selon en est la coustume ; touttes accoustrées de tafetas incarnat et fort gaillardement aornées, le tout suyvant la façon du pays, et devant le tout alloient les violons en leur bel ordre, touchant

fort mélodieusement la musique, et marchoient en ceste i593.

forme par la montée en hault vers ladicte sale. Icy en ceste montée trouvions en enboscade le marquis de Dénia Marquis de Dénia, qui, pour son absence du palays pendant qu'allions occupés en ceste mascarade, n'avoit esté comprins en icelle, dont s'estoit monstre très marry, et me fist grande instance que je l'eusse à accommoder quelque part, afin qu'il y puist entrer et donner ce petit goust à son Altèze (de qui il estoit grand favorit), qui désiroit fort qu'il y fust entre mis, mais comme touttes les places estoient desjà pourveues et occupées, ne pouvois penser par où le pouvoir iniroduyre, si ce ne fust en luy donnant la place du curé ou chappelain des; espousailles, qui estoit encores h pourveoir, car personne n'en avoit pensé. Ce que luy proposant, le print en fort bon gré, et tout à l'instant se fist accoustrer en prestre, avecq Son brévier en la main, et se tint en la susdicte montée pour faire son entrée avecq les Sire et Dame de nopces, qui de tous fust fort bien interprété ; et ledict marquis s'y trouva merveilleusement bien à son ayse, car aussi tost qu'il entra en la sale, s'y mist sur un bancq guères loing de Sa Majesté et Altèzes et y estoit assis tout au long de la feste, sans quiter son masque, et la vit fort bien à son ayse, sans que personne (saulf son Altèze et moy) sceut qui il pouvoit estre, dont entre ceulx de la mascarade, n'avoit petit murmure, ne pouvant imaginer d'où ce nouveau masqué estoit venu sans le sceu d'eulx tous, et qui si bien s'y estoit accomodé, y représentant le personnaige tant nécessaire et à propos, et de nous tous tant oublié. Suyvoient après lesdicts Sire et Dame de nopces deux personnaiges représentans un gentil-

1593 homme avecq sa femme nouvellement mariés, riche-

ment accoustrés de couleur à icelle nostre guyse, et après eulx deux aultres représentans, un conseiller avecq sa robbe longue et plat bonnet de velour, et sa femme avecq son chapperon du mesme, accoustrés à icelle mode. Depuis suyvoient deux aultres, jeusne homme et jeusne fille accoustrés comme varlet de chambre et chambrière de quelque grand seigneur et dame. Item deux aultres, homme et femme, accoustrés à la bourgeoyse, je dis le tout à la brabançonne. Item deux aultres, homme et femme, accoustrés à la hoUandoyse, desquels la femme estoit la dessus-nommée Marguerite Walix, et les deux derniers estoient un cuysinier et sa femme, aussi cuysinière, bisarrement accoustrés à leur mode. Le cuysinier avecq une grande cueillière en main par contenance, et la cuysinière en son bras un corbeillon avecq des gaufes qui s'y estoient faictes en la mayson, touttes chaudes, pour les présenter à Sa Majesté et Ses Altèzes, et marchans ainsi en ordre, firent leur entrée tout en dansant devant le Roy en la susdicte salle, et icelle faicte, s'alloient tout droict vers Sa Majesté et Ses Altèzes les susdicts cuisiniers, leur offrant lesdictes gaufes, qui par eulx furent fort bénignement receues. Ce temps pendant, s'assirent lesdicts Sire et Dame de nopces et tous les autres en leurs chayres et bancs, qui y estoient miz pour eulx, et le présent faict desdictes gaufes, commençarent derechef leurs danses fort jolyment à la façon du pays, et commanda Sa Majesté que touttes les femmes eussent à quiter les masques, pour tant plus à leur ayse continuer leurs danses, lesquelles femmes estoient touttes de nostre nation, et entre icelles y avoit tort belles et de fort bonne grâce, et comme

cecy dura quelque bonne espace, se mirent ce temps pendant en ordre ceulx qui debvoient faire la mascarade (comme dict est) à ceste nopce, qui fust une compaignie de villageois fort gentilment accoustrez à icelle mode, et entre iceulx avoit aulcuns personnaiges de qualité, comme furent le comte de Cantecroy (i), le seigneur de Frayres (2), lieutenant des archers de corps de Sa Majesté et gentilhomme de sa bouche, le devant nommé don Fernando de Toledo et moy, Pierre Van der Neesen (3), fils de Denis Van der Neesen, secrétaire de la ville d'Anvers, archer, et un autre serviteur du Roy, tous de nostre nation excepté le susdict don Fernando, et avions nostre cornemuse, et chascun en mains nos fléaux par contenance, le tout à la villageoise, et en cest équipage fismes gaillardement nostre entrée, y observant touttes les cérémonies qui en tel cas se souloient user, sçavoir est, hurtans premièrement à la porte et demandans congé au Sire des nopces, si son bon playsir seroit de nous y admettre, lequel y appelle, vint luy mesme, pour sçavoir que sorte de gens nous estions, et laissant entrer un seul des nostres et le tyrant à part, s'informoit de luy en secret (se parlant

(i) François Perrenot, Comte de Cantecroy, fils de Thomas Perrenot, seigneur de Chantonay, (frère de Granvelle) et d'Hélène de Brederode, dame d'honneur de Marie de Hongrie. Il mourut en 1607.

(2) Jacques de Croy. (Voir note p. 87.)

(3) Pierre Van der Neesen, deuxième fils do Denis Van der Neesen, secrétaire d'Anvers de 1567 à 1610, et d'Adrîenne de Wilde. Revenu aux Pays-Bas avec le titre ôHEques auratus, il devint maïeur de Halen, en 161 7, et mourut le 19 Novembre 1625. Il était le frère de Jean Van der Neesen, qui fut au service du Grand Duc de Toscane et qui eut des rapports avec Pierre Paul Rubens. (Voir Correspondance de Rubens, T. I. p. 119.)

Comte de Cantecroy.

Seigneur de Frayres.

Don Fernando de Toledo.

Pierre Van der Neesen.

i$93 à roreille) qui nous pourrions estre, quoy sçachant,

firent entre eulx ne sçay que mines, voulant à la fin donner à entendre qu'il ne goustoit guères de nostre mascarade, et sur ce, s'en retournant y laissa cestuy-cy et les autres hors des portes sans leur en donner aulcune responce, dequoy indignez commençoient à se marraouser, tempestans et crians à haulte voix sur la descourtoysie receue, à quoy y survindrent aulcuns des nopces qui, voulans intercéder pour eulx (advouans que ce leur estoit faire injure), persuadoient audict Sire de nopces que l'on les deust laisser entrer ; et touttes ces circonstances et plusieurs autres faictes, fust commandé de la part dudict Sire qu'ils entrassent, avec condition touttesfois qu'ils ne s'y detiendroient longuement et qu'aussitost qu'il en viendroit une autre compaingnie, s'en deslogeroient incontinent pour estre (selon les excuses ordinaires) la place petite et la multitude des gens grande, y adjoustant plusieurs autres excuses frivoles pour bien et proprement parfaire et parachever ceste farce. Quoy faict, entrarent de deux en deux avecq leur cornemuse devant eulx, laquelle s'y planta au mitant de la sale^ touchant la danse villanesque^ et tous eulx à danser alentour d'elle, la mesme danse avec fort bonne grâce et gaillardise, dont Sa Majesté, Ses Altèzes et toutte l'assemblée se recréarent fort, et en particulier s'ayans informez des circonstances et chosettes qui entre ledict Sire des nopces et ceulx de la masquerade s'estoient passées, ayant encores Sa Majesté fort bonne souvenance que le mesme au temps passé luy estoit advenu au Pays-Bas en compaingnie des masques, en laquelle s'estoit trouvé autresfois. Ceste compaingnie réjouissoit grandement toutte la nopce, car par leurs secours se

délassoient quelque peu, estant desjà plus de 4 ou 5 i593

heures qu'ils ne faisoient autre que danser, Sa Majesté et Altèzes se demesuroient quelquefois de rire, pour les extravagantes et rares danses que l'on y dansoit. Et puis bien dire hardiment que nulle des autres festes passées leur avoit plus contentez que ceste nostre, et en y continuant encores quelque autre petit espace, et s'approchant la nuict, fust commandé de nous retirer, faysant la retraicte en la mesme forme comme avions faict l'entrée, et aussi tous ensemble traversans par la mesme court, où Sa Majesté et Altèzes nous estoient regardons par une fenestre, fusmes menez par son commandement et prévention au quartier du concherge d'icelle royale mayson, qui esioit luy avec sa femme et belle mère de nostre nation, auquel trouvasmes la table mise, et icelle fort bien furnie de très bonnes viandes, à laquelle nous assismes, suyvant l'ordre et façon de faire de nos nopces et y fismes grande chière sans distinction de persones car s'y metoient à table pesle-mesle avecq les autres les susdicts comte de Cantecroy, don Fernando de Toledo et seigneur de Frayres et se beuvoient les ungs aux autres comme si ce fust esté à bon escient, représentant ung chascun fort vivement son personnaige, et comme il n'y avoit faulte des espions et bons rapporteurs qui, à chasque pas, alloient dire à Sa Majesté et Altèzes ce qui se passoit, en prindrent un si très singulier playsir que quasi l'envie leur print de s'y aller tous desguysez ; mais comme cecy ne se pouvoit faire sans totalement estre descouverts, et par icelle occasion troubler toutte la feste et allégrie, se détindrent coyz, saulf Son Altèze du Prince qui, avecq le congé de son père, y allist desguisé entre quelques gentilshommes de sa chambre,

1593 et s'y détint fort grande espace, contemplant les conte-

nances d'un chascun. Et moy, comme aussi le susdict don Fernando de Toledo, sçachant que Son Altèze y estoit, fismes tout nostre effort de récréer la compaignie et leur lascher la bride, afin de se desborder totalement, et y démontrer à ce jeusne prince ce qu'es semblables festes et banquets se souloit user, lequel faict et parachevé en toute modestie, se retirarent tous, et encores que bien tard s'alloient tous ceulx de la mascarade vers Madrid, es mesmes coches du Roy qui y estoient prêts et attendans à cest effect, et Son Altèze se retiroit aussi vers son quartier, auquel me fist appeller incontinent. J'y alloy après m'avoir despouillé des accoustrements de villageois, et tout aussi tost qu'entray en sa chambre, me vint au devant, et luy faysant une basse révérance, jecta son bras sur mon espaule par manière de m'embrasser et me dict en espaingnol les suyvantes paroles : O qi4e bien lo haveys hecho todo. Tous les gentilshommes de sa chambre advoyoient le mesme, me trouvant très content que le tout avoit si bien réussi au goust et contentement d'un chascun, et en particulier de Son Altèze ; la Ser"** Infante en avoit aussi grandement gousté, et pas moins Sa Majesté, dont me furent redoublées touttes mes joyes. Le lendemain me demanda Sa Majesté beaucoup de particularités des personnes qui s'y estoient trouvées ; à quoy (cognoissant sa condition) me fallut respondre, luy donnant toute satisfaction. Don Fernando de Toledo luy en tint aussi aulcuns propos, espiant tousiours l'occasion de luy remonstrer les frays et despens qu'en avoys faict, à veoir s'il y auroit moyen d'en tyrer quelque chose; enfin y besoingna si bien que par son moyen, et sans mon sceu. Sa

Majesté me fist donner par voye de la chambre quelque mille cinq cens réaulx, en considération des despens, (comme dict est) que je pourroy avoir faict, lesquels, certes, montoient à plus grande somme, car avoient, en premier lieu, le Sire et Dame des nopces esté accoustrez de satin blanc de pied en cap, passementé d'or, qui furent deux accoustremens avecq leurs appartenances très riches et très magnifiques, et n'y avoit nulluy des aultres personnaiges que je ne les avoys faict faire tout ce qui leur falloit pour la représentation de leurs personnes, dt outre ce, avoys accoustré les quatres jeusnes garsettes et les musiciens et aussi mon accoustrement de villageois qui estoit de fort bon drap, le palletoc de noir et le pourpoint et chausses de bleu, le tout fort gentilement faict à icelle guise, comme aussi du mesme estoit celluy de don Fernando de Toledo, qui estoit mon compaignon, pour estre de ma taille, et les autres estoient differentiez dont les deux estoient tous blancs, mais bien tous d'une mesme façon et guise, tous à mes despens, saulf ceulx desdicts comte de Cantecroy, le seigneur de Frayres et don Fernando de Toledo qui les avoient frayez à les leurs propres. Je prins ces 1500 réaulx à bon compte, et en payay à un chascun le peu que de leurs bourses pourroient avoir desboursez, tellement que personne d'eux n'en dépenda la maille, et se demeuroient avecq leurs accoustremens et chosettes, qui à cest eflfect leur avoient esté faictes et données, très contens tous de s'avoir veuz et trouvez en une si honnorable feste, en présence d'un si grand monarque accompaigné de tant de princes, seigneurs et dames, la fleur de toutte sa court.

Cecy passé, et la comédie des comédiens espaignols

Ayde de Coste, pour les frais de la mascarade.

IS93 qui fust le jour ensuyvant, Mardy des caremeaulx

(comme dict est) parachevée, entrions le lendemain après au premier jour de quaresme Mercredy des cendres, quand tout bon chrestien se doibt humilier devant le prebstre à y recevoir les cendres en commémoration de la fragile matière de nostre confection, et penser combien touttes les choses de ce monde sont vaines et transitoires, comme de faict avions veu passer celles des jours passez et ainsi tous remis en nos dévotions, et Les caremeaulx lesdictes cendres y prinses, partismes encore de là ce

tenuz au ar o, jj^^gj^^g j^^j. ^ Taprès-disnée vers la ville de Madrid, retourna Sa Ma- .

jesté à Madrid. OÙ arrivez, y séjournasmes tout le quaresme entier et

encores quelque jours après, et s'approchant les chaleurs

Part vers TEscu- se retira Sa Majesté vers son cloistre de Sainct Laurent,

n et y reçpiven ^^jjjjjj^ jg coustume, auquel estois tout cest esté, et y

et rinfante la Rose receurent les Ser"** Prince et Infante, l'Estoc et la Rose

de la part du Pape, de nostre sainct Père le Pape, qu'est une cérémonie qui

s'use entre lesdicts Papes et Princes chrestiens, fils de l'obéissance de la saincte Catholique et Romaine esglise, en recognoissance d'un paternel et filial amour qu'ils ont entre eulx, qui par tous Princes est estimé en grandissime faveur, leur envoyant quand et quand beaucoup d'indulgences et pardons, qui leur sont présentées de sa part en grande solempnité, comme furent cedict Estoc et Rose à ces deux Princes, sçavoir est, en l'église de Sainct Laurent, devant le grand autel, en publicq, et a veue de tout le monde, leur lisant en haulte voix un brève dudict nostre Sainct Père, et cecy feict, avecq aucunes autres cérémonies, y receurent Son Altèze du Prince son Estoc, qui est une belle espée à deux mains, longue et large, avecq son fourreau richement gitrny d'or et aorné de pierres précieuses et à la mesme

sa ceinture tout à l'advenant, un fort beau et riche ^W

présent condigne à un tel Prince, et la Ser"* Infante sa

Rose, avecq les mesmes cérémonies que susdict, qui est

une petite branche, en forme de petit arbre tout doré,

et en icelluy beaucoup de roses ; lesquels deux présents

comme choses consacrées et mistiquement dédiées au

service de Dieu, furent en grandissime révérence, coUo-

quez au sainctuaire des Reliques d'icelle sainte mayson,

desquelles il y en a une grande infinité, comme par cy

après (Dieu aydant) se dira plus en particulier. Cecy y

advint en Tan 1593, environ le mois de juillet ou

d'aougst, et pour ce mesme temps receus une nouvelle

ayde de coste de 200 d. que Sa Majesté me fist donner Ayde de coste.

pour mon entretènement et, incontinent après, y fist le

Ser"* Cardinal Albert, Archiducq d'Austrice, beaufrère Leser^e Cardinal

et nepveu de Sa Majesté, son entrée venant de Lisbone ^,^.^^'^.^; ^^^|^*^"^

, . , .j, 1 d Autriche, fait son

ou il avoit résidé quelques années, au gouvernement entrée en TEscurial.

et viceroyat d'icelluy royaulme de Portugal. Son entrée

fust l'unziesme de septembre ensuyvant, ayant esté à

giste icelle nuict en Robledo, où Don Christoval de

Mora, somellier de corps de Sa Majesté, le fust veoir

de sa part, luy laissant préadverty de partir de là pour

se trouver à quatre heures du soir près le villaige de

TEscurial, auquel Sa Majesté l'iroit recepvoir en son

coche. Sa Majesté y fust à l'heure limitée, et le Prince

son fils avecq luy, et s'y détint bien peu de temps, car

le susdict cardinal avoit eu grand soing d'y arriver à la

mesme heure ; et tout aussi tost qu'il apperceut le coche

de son oncle, fist arrester le sien et se mist à pied pour

l'aller au devant, ce que voyant Sa Majesté, fist aussi

le mesme et le prince joinctement et s'approchans l'ung

l'aultre, s'y embrassoient fort amiablement, iedict Car-

IS93 dinal Archiducq s'abbayssant jusques à ses pies avecq

semblant de les vouloir bayser, mais Sa Majesté ne le permettant, luy fist grand accueil, le faysant incontinent lever de là. S'addressant au Prince, eurent entre eulx des grandes cérémonies, en quoy s'entretenans quelque peu, print Sa Majesté son chemin vers son coche, par où cessans d'ultérieures altrications sur ce faict de courtoysie, le sujrvirent et se mirent tous trois en icelluy, Sa Majesté en son lieu accoustumé, et les deux Princes dans les estriers d'un costé et d'aultre, et de ceste façon montoyent en hault vers cedict monastère, auquel entroient par la grande court collocant à leur nouvel hoste au milieu d'entre eulx, et après avoir entrez en ladicte court, y vindrent les Prieur et quelque trentaine de religieux des plus vieux et vénérables du couvent le recepvoir, s'allans ainsi tous ensemble vers l'église, en laquelle fist son orayson agenouillé devant le sainct sacrement sur deux coussins, et un fort riche tapis qui y estoient mis comme de coustume ; pendant quoy se mirent Sa Majesté et Altèze un peu de costé, et icelle faicte, le prindrent derechef entre eulx deux et marchans plus avant entrarent en la chambre de Sa Majesté par une porte qui va secrètement vers le couvent, et entrant en icelle y trouvoient la Ser"^ Infante, laquelle avecq ses Dames et Damoyselles y attendoit sa venue. Le Cardinal Archiducq, tout aussi tost qu'il la veit, s'avanchoit vers elle à se jecter à ses pies et s'y approchant la . feist une basse révérence, mettant un genou en terre luy suppliant de luy vouloir extendre sa main pour la luy bayser selon en est la coustume. Mais la Ser™* Infante, voulant user envers luy de toutte la courtoysie possible, la luy refusa, ains baysant la sienne

propre (selon la contenance et mine qu'en semblable cas i593

s'use) fist une bien basse révérence, et Sa Majesté s y interposant, fist semblant de vouloir hausser ledict Archiducq qui se levant en pied, et saluant (en peu de paroles) ses bonnes grâces, se recula peu à peu, et s'y mist derechef du costé de Sa Majesté, où les Dames et Damoyselles susdictes luy vindrent aussi saluer, luy faysant chascune de par soy ses deues et accoustumées révérences, et après elle, les petites fillettes de deux en deux (qu'en leur langaige les appellent MeninaSy et au nostre vault autant à dire que mignonnes, qui touttes sont filles des plus grans seigneurs du Royaulme) et les receui touttes très amiable et très courtoysement. Cecy faict le reprindrent autres fois au milieu d'eulx, et le convoyant Sa Majesté jusques à l'antechambre, autrement dicte la chambre des audiences, le fust accompaignant Son Altèze jusques à le mettre en son quartier, qui estoit celluy d'embas de cestuy de Sa Majesté, lequel il trouva fort bien accommodé et mis en ordre, auquel le laissant. Son Altèze s'en retourna vers son Père, et de là s'en alla vers le sien, très contens tous d'avoir l'hoste en la mayson, lequel s'y délassa quelque trois ou quatre jours, et de là s'alloit vers Madrid à saluer sa mère l'Impératrice et sa sœur l'Infante dona Marguerite, Religieuse en Saincte Clare (qu'ils appellent las desçalcas) où se tenoit quelque huict jours, et iceulx passez, retournoit derechef vers Sainct Laurent, traictant Sa Majesté dès lors en avant avecq luy, bien à menu les affaires de son gouverne ; car comme désormais il se sentoit vieu et débilité en ses forces corporelles, ne peult si bonnement assister à touttes ses affaires comme bien du passé, et aussi au Prince son fils qui estoit

«593 encores en bas eage, convenoit grandement qu'il eust

quelque personnaige d'authorité pour, petit à petit, l'introduire au maniement d'icelles et comme unicq et seul hérétier de sa couronne, ne le pou voit en charger à nulluy mieulx qu'audict Cardinal Archiducq, qui luy estoit si proche de sang comme oncle et cousin germain qu'il estoit dudict Prince son fils, tellement que dès lors, qui fust le 27 dudict mois de septembre.

Le Prince entre Son Altèze et ledict Cardinal Archiducq entrarent la au conseil d'estat. première fois au conseil d'Estat, et en une assemblée

qui s'y fist quasi journèlement, y introduicte passé quelques peu d'années auparavant par ordre et nouvelle trace de Sa Majesté, en laquelle se traictoient touttes et quelconques choses journalières et coursaires, desquelles Sa Majesté mesme ne peult obmettre d'en prendre la notice. Mais pour le sublever de ce traveil et fâcherie, passoient premièrement touttes icelles choses par ceste assemblée, laquelle depuis (et ce des choses plus graves) en donna part à Sa Majesté, soit par écrit, ou bien par rapport de bouche, laquelle assemblée fust appellée par eulx la Junta et furent ceulx qui y entroient Don Christoval de Mora, Don Juan de Idiaquez et le Comte de Chinchon, un secrétaire et son adjoint, et comme je dis, entroient pour la première fois en ceste assemblée le susdict Prince, et en sa compaignie sondict oncle, et aussi du mesme le Marquis de Velada, son gouverneur, le mesme jour et an que dessus. En ceste présente année n'y arriva personne de dehors qui fust de considération ;

PhelippedeLan- Don Phelippe de Lannoy, seigneur de Beauvoir (i), y

noy.

(i) Il était fils de Baudouin de Lannoy, seigneur de Tourcoing, chevalier de la Toison, gouverneur et grand bailli de Tournai, et d'Adricnne de Hornes.

avoit esté quasi la plus grande partie de Testé, traveillant ^593

incessament d'obtenir la place de Gentilhomme de la chambre de Sa Majesté ou bien du Prince, et me fia tout le secret de son affaire, car estions fort grans amys, longtemps avoit, et aussi de ma part Tayday en tout ce qui m'estoit possible, et comme dès son enfance il avoit esté fort bien voulu du Prince, comme celluy qui s'y estoit nourry à ses pies, feiz mon mieulx tousiours de le maintenir en sa bonne grâce. Il m'escrivoit souvent des petits billets sur nostre secrète intelligence, et ne m'en escrivoit nuls sans faire mention de Son Altèze, lesquels luy communiquay tousiours, et ne laissoit jamais de luy en respondre un petit motelet de sa propre main, et le plus souvent en langue françoyse, dont ledict seigneur de Beauvoir se tenoit pour très content et très favorisé de ce prince, et la nuict venue, soupâmes le plus souvent ensemble, ruminans à bon loysir les chosettes passées d'icelle journée entre ledict Prince et nous, en quoy prismes un grand soûlas et contentement, appliquant le tout à la bonne et désirée yssue de ses prétentions.

Sa Majesté s'y détint encores jusques passée la feste des Toussaincts et partit de là vers le Pardo. En ce temps arrivarent en ceste court Don Gaston Spinola et le marquis de Malaspina, Gentilshommes Italiens, ledict Spinola naturel de Sicile, qui avoit longtemps servy nola. Sa Majesté au Pays-Bas, homme de grand entendement ^^ marquis de et esprit et fort universel, et meslé de touttes choses, espécialement en la mathématique et la fortification, et comme il avoit ses prétensions en court, et que force luy fust de s'y séjourner quelques jours, ne peumes laisser de nous y rencontrer et nous faire cognoistre,

Sa Majesté part de TEscurial vers Pardo.

Don Gaston Spi-

Malaspina.

Gerotne del CasdUo.

Comptoir fort curieux.

nous faisans grans amys. Par ensemble, il m'employa souvent en ses affaires et feiz pour luy plusieurs bons et fidèles debvoirs envers Sa Majesté et me les recogneut aussi fort courtoysement, car traictâmes bien menuement ensemble en matière de fortifications, dont estoit très expert, et me monstroit envie de me vouloir enseigner (selon le désir que n'avois moindre d'en apprendre) quelque chose, mais mon malheur fust qu'en la plus chaulde alarme de ce nostre mutuel désir, il fust depesché de sesdictes prétensions, par où fust forcé de s'en partir incontinent. Il me laissa pour mémoire un compas de l'actron avecq certaines pointes movibles fort bien et poliement faict, un instrument fort rare et exquis pour, par manière de triangles, prendre l'haulteur d'une tour, la longitude ou distance d'une place à autre, et la profundeur des fossés, sur quoy il avoit une fort ample déclaration par escrit; mais n'eust le temps de me la laisser, tellement que cest instrument me demeura infructueux. Il alloit pourveu par Sa Majesté du gouvernement de Béthune, et se retourna vers le Pays-Bas très content, comme aussi fist du mesme le susdict Marquis de Malaspina.

Je receus icy certaine lettre d'un mien amy, appelle Gerome del Castillo, que j'avoys cognu en ceste court quelque bonne espace de temps, et s'estoit party de nous vers le Pays-Bas depuis Logronne, quand Sa Majesté y estoit en ce dernier voyaige. Cestuy-ci m'envoya quand et icelle le pourtraict de certain comptoir, en forme de pédestal dont autre fois m'avoit parlé, qu'avoit inventé, et s'en servoit d'ordinaire le seigneur de Champaygney, et moi par son instance le communiquay à Sa Majesté, qui en estoit bien désireux de le veoir.

pour estre Tinvention bonne et son usaige très accommode.

Sa Majesté se détint quelque trois sepmaines audict Pardo, et le jour de Sainct Andrieu passé, se partit vers Madrid, où nous hyvernions tout icelluy hyver. Sa Majesté me fist icy secourrir avecq 430 ducats pour m'en ayder à m'équipper, veu que bientost après debvions derechef sortir aux champs comme de coustume. II y eust icy au temps de Caremeaulx aulcunes festes d'allégrie et, entre aultres des joustes et y comparurent maints seigneurs et gentilshommes de qualité. Le devant nommé don Felipe de Lannoy s'y trouvoit aussi, pour parrain d'un certain gentilhomme qui y debvoit jouster, et son malheur fust qu'avant encores entrer en la lice, un cheval de quelque autre gentilhomme, qu'un laquay menoit de la main, luy dressa une telle ruade à la jambe que peu de jours après il en mourut ; ce fust le 16 de mars 1594 et fust déposité en l'église de certains religieux, qu'ils appellent los Carmelitas descalços. C'estoit un gentilhomme fort doux, vertueux et de fort saincte vie, et en particulier grand aulmosnier, que encores qu'il n'avoit tous les moyens du monde, ne laissoit pourtant d'en repartir bien largement aux pauvres. Ses serviteurs me dirent depuis sa mort, que quand il n'avoit de l'argent sur soy et un pauvre luy en vint demander, leur donna chasque fois ses gans, mouchoirs et autres petitesses qu'il pouvoit avoir en sa poche, car ne sceut jamais rien refuser. Il m'aymoit extrêmement, comme par cydevant ay dict, et estions le plus souvent conversans ensemble ; nous avions ouy, tout cest hyver passé, la Théorie de la Sphère, soubs un fort grand mathématicien dict El dotor

Sa Majesté par du Pardo vers Madrid.

A.yde de Coste.

Phelippe de Lannoy trespassé.

IS94 Andres Garcia de Cesf>edes (i), et l'avions raysonnablement

bien incorporée. Il me laissa par testament, en mémoire d'amitié, une fort belle tasse d'argent dorée ouvrée à demy relief, et au mitant d'icelle certain fruictaige esmaillé qui pèse environ un marc et six onces ; et outre ce, m'avoit donné en vie bien peu devant sa mort une fort belle espée avecq son pendant, dagge et ceinture. Sa Majesté re- Qr le printemps venu, ne tarda guère Sa Majesté de tourne vers Escu- ^^ retourner vers sondict cloistre à y passer les chaleurs

d'esté. Les occupations qu'y avions estoient les ordinaires, sçavoir est, la lecture de la langue françoyse que

Le Prince conti- Jqj^ Altèze continuoit tousjours, en laquelle s'estoit tant

nue la lecture fran- , , j • -i • f v 11

I ,. avanchee que desia il avoit commence a translater les çoyse,en quels livres ;

et quel exercice. commentaires de Jules César, qui fust de françois en

espaingnol, et depuis d'espaingnol en françois ; mais ne continua guère, parce que ceste forme d'estudier luy estoit par trop pénible, mais ce qu'il en traveilloit le tiens encores bien guardé, escrit de sa propre main, sçavoir est l'espaingnol de la mienne, et le françois de la sienne, comme se peult veoir en un petit livret de papier doré, lié en quarto, avec une couverte de cuyr noir, dorée tout alentour, et au mitant d'ambedeux costes ou planes de la couverte une croix dorée avecq quatre ribans de soye verde, lequel espaingnol il traduysoit premièrement du françoys, et me le dicta, et depuis l'alloyt traduyre luy mesme tout seul en françoys. II avoit aussi leu quelque peu de jours auparavant au premier livre d'Amadis de Gaule, et s'en lassa aussi

(i) André Garsias de Cespedes, mathématicien et cosmograpbe des deux Indes, auteur de divers ouvrages relatifs à la navigation* à l'hydrographie, à la géométrie, dont on peut voir la notice dans la Bibîiotheca Hispana de Nie. Antonius.

bientost, et ainsi print entre mains les mémoires de i594

Messire Philippe de Commines &* sar les principaux

faicts et gestes de Louys unziesme et de Charles huic-

tiesme son fils, Roys de France, et commençoit dès lors

à en gazouiller un petit. Il apprint chasque nuict par

cœur une demie douzaine de vocables des plus difficiles

et extravagans, que le jour d'auparavant en lisant il avoit

annoté, qui fust une fort bonne méthode pour brève-

ment incorporer ceste langue ; car sans ce petit labeur,

sçavoir est apprendant par cœur ces mots, possible luy

fust esté d'en pouvoir parler par après, car comme des

lettres se font les syllabes, et des syllabes les dictions et

mots, ainsi des mots et vocables se forment les oray-

sons et sentences, par où l'on vient à en parler petit à

petit. Son Altèze s'y applica merveilleusement bien, et

en fist bien peu de faulies, aussi avoit il la mémoire

tant solide et profunde qu'un seul mot, pour diflBcil et

scabreux qu'il pouvoit estre, ne luy eschappa jamais, et

me sceut maintes fois dire, passé trois ou quatre sep-

maines, qu'un tel et tel mot il avoit leu en un tel et tel

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