‹ Le passetemps de J. Lhermite, pub. d'après le manuscrit original (volume 2)Chapitre 15 sur 19 · L*AN · texte numérisé non relu

L*AN

De Madrid à Alcala . . 6 lieues

A Guadalajara 4

A Viruega ..»..* ... 5

A Torremocha . . 6

A Eguita 4

A Tardaneda 6

A Tortuera 2 lieues

A Daroca 6

A Carmena 5

A Muel 4

A Caragoça 5

A Nozeoa 6

Joachin D'encenharr.

(i) Nous croyons inutile de donner une notice sur le fils aine du Taciturne après sa rentrée aux Pays-Bas. Nous nous contentons de renvoyer ùl Touvrage de J. P. van Cappelle, Fiîips Wilhm, Prins van Oranje, Haarlem 1828.

A Buzeta 6 lieues

A Cadasnos 3

A Fraga 3

A Lerida 3

A Belpuche 4

A Cervera 2

A S<* Coloma 2

A Ygualada 2

A Monserrate 3

Icy estoit Son Altèze trois jours y tenant ses dévotions, et alloit visiter tous les hermitaiges de ce monastère.

A Marteruel 3

A Barcelona 4

Icy estoit Son Altèze trois ou quatre jours, et s'embarqua en la galère de don Carlos Doria.

L'on compte d'icy à Loan, qui est une mayson de playsance de Juan Andréa Doria, son père, guères loing de Genoa 450 miles italiennes, qui font 160 lieues nostres.

De Loan à Savona ... 6

D'icy à Bilezimo 4

A Ceba, terroir de Se-

boye 4 V«

A Mondovi 4 Vt

A Fusanques 5

A Araconi 5

A Moncariel 5 '/j

A Turin, Court du

ducq de Savoye. ... i '/î

Icy le vint le ducq avecq ses trois fils audevant, et le receurent avecq grande solemnité et y firent

grande chière, s'y séjournant quelques 9 jours et y eurent grandes festes.

A Rivoler 3

A Belliane 2

A Susa 6

A Novaleze i y,

A Lunebourgh 5

A Mondana 4

AStJeandelaMorîenne 5

A Aiguebelle 6

A Conflans 4

A Fabergues 2 '/,

A Ansis 4

A Cisel 5

A Chastilion 3

A Nantua 3

Icy s'arresta trois jours, dernière ville du duché de Savoye, et icy luy vindrent recepvoir la cavallerie et noblesse de Bourgoingne.

A Aninto 6

A Urgelette 3

A Duché 3

A Campaingnole 3

A Nozerbeque 2

A Ornanque 6

A Besançon 4

Icy s'arresta trois jours.

A Vamelenom 5

A Volasuzet 4

A Liesnit 5

Icy s'arresta trois jours.

A Remir Ramon 6

Icy venoit au-devant de Son AltèzQ le fils du ducq de Lorraine

estant première ville de son duché.

A Pignal 4

A Ranviller 3

A Bacarat 3

A Blamont 3

A Laguarde 3

A Bergueville 3 x

A Han gros hanchon. 2 7i

A Anavorque 2

A Veres 3

A Nialdorf 2

A Siry 2 Vi

Icy s'arresta deux jours, pendant que tout son train et la gendarmerie passoit la Mouzelle, où la cavallerie du Pays-Bas jusques à mille chevaux, luy vindrent recepvoir et le vieu

Comte de Mansfelt luy vint audevant.

A Luxemborch 4 Vt

Première ville du Pays-Bas, d*où le fils du ducq de Lorayne se retournoit vers sa mayson.

Son Altèze s*y détint quelques cinq jours.

A Arlon .' . 3

A Bastoingne 6

A Marche 6

A Qiivey 3

A Namur 5

A Nivelé 7

A Notre Dame de Hau 3 Et à Bruxelles 3

qui font en tout 302 Vt lieues, comme se peult veoir par ledict mémoire (i).

Le Cardinal Archiducq party et en sa compaignie plusieurs seigneurs et amys et, entre iceulx, le Comte de Pontevaux, vindrent de nouveau plusieurs autres qui tous s'arrestoient en Madrid, attendans le retour de Sa Majesté. Cedict Comte de Pontevaux n'alloit point en suyte de Son Altèze pour n'estre encores depesché i son parlement. Il y demeura quelques jours après, et obtint de Sa Majesté de fort grandes mercèdes, sçavoir est, la place de gentilhomme de sa bouche, avecq un an de congé pour s'en aller au Pays-Bas, pendant lequel

Le Comte de Pontevaux de la famille de Gorrevod, Savoy en.

(i) Pour ne pas multiplier les notes, nous avons laissé tels qu'ils sont écrits, sans les redresser, les noms de ces diverses localités. On sait que le voyage a été décrit dans : Historica narratio profectionis.,. Alberti et Isabeîîa, etc., auctore J. BocHio. Antverpiae 1602. (V. p. 13, 199.)

'595 luy courreroient ses gaiges, qui estoit une démonstra-

tion de faveur avecq un entretenement de soixante escus par mois, lez la personne dudict Cardinal Archiducq, et y joinct une lettre de recommandation que Don Christoval de Mora escripvoit de la part de Sa Majesté à Son Altèze, afin de le recepvoir pour gentilhomme de sa chambre, et sur le tout, deux mille escus d'ayde de coste, avecq tout lequel s'en alloit très content. Et fust le jour de son partement de Madrid en suyte dudict Cardinal Archiducq, le 25 de septembre, duquel mesme jour m'escrivit de Madrid une fon courtoyse lettre, sur le remerchiement des addresses que luy avoy faict avoir envers Sa Majesté et ses ministres, et en signe de n'estre ingrat, me consigna 200 ducatz de pension sur certaine sienne action qu'il avoit sur une grande partie de minère d'or, d'argent et d'autres metaulx en la province de Guipuscoa, et d'aultres d'alentour, comme plus amplement appert par une sienne patente datée, en Madrid, ledict 25 de septembre 1595 signée de sa main : El Conde de Pontevaux, scellée de son cachet d'armes et plus bas, par son secrétaire Manuel Ferez Velasquez. Ceste libéralité en mon endroit estoit bien grande, mais balancée avecq le peu d'espérance qu'il y avoit d'en prouffiter, se peult bien* colloquer au nombre de celles hypothéquées sur la tour de Babylone.

Sa Majesté partist derechef d'icy vers le Pardo et s'y tenoit à l'accoustum^^e jusques passé le jour de S* Aiidrieu et lors partist vers Madrid, ou hyvernions icelluy hyver. Le Comte de Nous y trouvasmes entre les nouveaus venus le Comte Berlaymont. jg Berlaymont et plusieurs agens des seigneurs du Pays-

Bas, qui furent envoyez de par leur maistres à y soliciter certaines prétentions qu'eulx avoient sur les estatz et

Sa Majesté part de S* Laurent vers le Pardo et de là à Madrid.

offices illecq vacans, de Chief de finances, Admirante ïS9S

de la mer, généralitez de la cavallerie et rartillerie, et estoient ces agens Anthoine de Zoete, de la part du Anthoine de Zoete. marquis de Havre, Charles Clocqraan, de la part du Charles Clocmaa. Prince Comte d'Arembergue, Anthoine de Munde, de Antoine de Munde. celle du Comte de Solre, et Françoys Marchant de la FrançoysMarchant. part du gouverneur de Gravelingues, comme aussi de celle de Justo Lipsio, qui, tous prétendoient leur estre faict mercède, et en particulier ledict Lipsius qui, pour .sa doctrine et grande valeur, méritoit beaucoup et estoit convié de tous grans seigneurs et potentatz du monde. Tous ceulx-cy estoient gens de bien et de fort honneste et aggréable conversation, et partant nous en hantions bien menuement ensemble. Ledict Comte estoit un seigneur débonnaire et fort courtois, logé chez le marquis Marquis de Falde Falces, Capitaine de la Guarde des Archers de Sa ^^' ^^y devant sei- Majesté et frère au devant nommé Comte de Solre, que par cy devant avons intitulé le seigneur de Frayres, s'estant puis n'aguères marié à la marquise de Falces, et par consentement de son dict frère, transporté en luy le dict estât de Capitaine de la dicte guarde. Et comme je Talloy saluer, me fist fort grand accueil, désirant fort d'avoir ma cognoissance, et moy très honoré d'en avoir acquiz la sienne, luy oflfrant tout humble service, afin qu'es toutes occasions se voulsist servir de moy. Il prétendit incontinent audience de Sa Majesté laquelle luy feiz avoir et le parlant bien à son àyse et la mesme en obtint il de Son Altèze ; et Sa Majesté eust grand contentement et satisfaction de sa valeur et suffisance. Il luy fust dict que touttes ses remontrances mises par escrit s'envoyeroient es mains de Don Juan de Idiaquez, afin qu'il en fist verbal rapport à Sa Majesté pour après

^59S s'en résouldre. Qpoy taict n'eust ledict Comte plus rien

à solliciter, ains (se délassanf) penser à se refaire, et

comme je Talloy veoir très souvent, me donna part de

Le Comte de Ber- l'envie qu'il avoit de s'aller esbatre aux champs et visi-

ymon ,^^^° ter les Royales maysons de playsance que Sa Majesté y

do, Segovia et les avoit aux environs et joinctement les deux villes de

Royalles maysons Segovia et Toledo, qui n'estoient qu'à deux petites jour-

d alentour. Et Sa ^^^^ jg ^\ ^^ ^^ ^ç p^^j^ voyaige faysoit son compte de

Majesté le luy per- tr j o j i

met commettant s'occuper quelque quinze jours, ou trois sepmaines, Tautheur de Tac- pendant que Sa Majesté s'auroit embu du contenu de compaingner et le ses papiers, et sur iceulx avoir eu verbal rapport dudict

Don Juan de Idiaquez, pour par exprès en estre prinse briefve résolution sur tout ; mais que cecy debvroit estre avecq le congé et bon playsir de Sa Majesté. Quoy voyant, en prins voluntiers la charge, et luy en parlay, et ce de telle sorte que Sa Majesté me le concéda, et en estoit bien ayse, car me fist donner (pour ce mieulx faire) toute la commodité du monde, sçavoir est deux coches de à six chevaux de son escuyrie, et avecq iceulx un commissaire de chemin, et tous autres gens de service, le tout deâfrayé au despens de Sa Majesté, avecq lettres de sa part aux villes de Toledo et Segovia, et aux Gouverneurs, Conchierges et Alcaydes de touttes ses maysons, afin de le bien et honnorablement recepvoir partout. Et afin d'en estre mieulx reçeu et guidé partout, me commanda de l'accompaigner en ce petit voyaige et que j'eusse à tenir soing de le faire monstrer partout les choses plus rares et curieuses qu'il y auroit, ne l'abbandonnant jamais, avecq quoy me trouvay très content pour l'occasion qui m'estoit offerte de faire ce petit service à ce bon seigneur, que pour venir de dehors et estre du pays, et avoir lui, ses frères, père et prédéces-

seurs si très fidèlement servy Sa Majesté, méritoit bien iS95

d'en recepvoir de luy cest honneur, accueil et caresse, eucores que les seigneurs d'Espaingnes s'en espantoient bien, n'usant jamais Sa Majesté avecq eulx de la moindre chose des susdictes J'alloy le lendemain saluer les bonnes grâces de ce dict Comte, et luy donner part de ce qu'avoys négocié, dont me remerchioit fort et s'en monstroit très ayse, et dès incontinent donnions ordre à nostre partement, prennant avecq soy de compaignie le marquis de Falces, le visconte d'Esclay, son nepveu, Charles de Branet don Sancho de Leyva qui aussi n'aguères estoit venu <lenborch, viscomte

V 1 1 j I • d'Esclay.

à ceste court, à y prétendre pour ses longs services ^ s n ho de

qu^il avoit faict à Sa Majesté au Pays-Bas et en plusieurs Leyva.

autres endroicts, illecq marié à une damoyselle, fille du

seigneur de Varicq, Marcqgrave qui fust en son vivant

de la ville d'Anvers, qui estoit un cavallier fort dehait

et de bonne conversation, et le jour prins de nostre

partement, qui fust sur les derniers jours de Décembre,

et les premiers du nouvel an de 1596, y feiz venir les 1S96.

coches ausquels nous nous mettions, et prennans nostre

chemin par le Pardo, y fusmes disner ce jour là et y

fusmes fort bien traictez, et en achevant d'y disner, y

vismes la mayson qui audict comte semblait très belle ;

et comme nous restaient encores à fiiire cincq grosses

lieues jusques à TEscurial, près de Sainct Laurent, et

estre les jours courts et le chemin montaigneux et

pénible, nous partismes tempre de là (r).

(i) Le Comte de Berlaymont qui apparaît ici, est Florent, Comte de Berlaymont, Seigneur de Floyon, etc , fils de Charles, le célèbre membre du Conseil des Troubles, et d'Adrienne de Ligne. Il fut d'abord chanoine de l'Église de Liège, puis il embrassa la carrière des armes ; grâce à l'influence paternelle et à son dévouement au

Le Prince parle le François au comte de Barlaymont.

Icy me raconta ledict Comte les audiences tant favorables et bénignes que le jour auparavant il avoit eu de Sa Majesté et Altèze, prennant congé d'eulx avant se mettre en ce petit voyaige, et que Son Altèze luy avoit respondu en langue françoyse, dont s'estoit grandement estonné, ne pouvant penser ou ymaginer comment ce jeusne prince en pouvoit avoir apprins si bien et parfaictement la pronunciation, et qu'à la première audience, ne Tavoit respondu qu'en l'Espaignole, qui fust la première fois qu'il s'en estoit aydé en audience publique, encores que longtemps auparavant n'en parloit autre avecq moi, selon le sceut bien Sa Majesté qui l'oyoit tous les jours, et s'en delectoit grandement, l'exhortant qu'en touttes occasions il s'en eust à servir mesmement en celle dudict Comte, et tous aultres qui dès lors en avant viendroient du Pays-Bas ou bien de la France. Car sçavoit bien (s'estant enquesté de Joan Ruyz de Velasco, ayde de Gentilhomme de sa chambre et qui avoit eu charge de ses audiences et les avoit

roi, il escalada toute Téchelle des honneurs : gouverneur de Namur, d'Artois, de Luxembourg, chevalier de la Toison, etc. Il épousa en premières noces Hélène de Melun, veuve de l'infortuné comte de Montigny et en secondes noces, Marguerite de Lalaing, Dame de Wavrin et d'Escornaix. Il fonda, de concert avec celle-ci, le couvent de Berlaymont, à Bruxelles, et mourut le 8 avril 1626.

Le Vicomte d'Esclaye, Charles, Baron de Brandenburg, Seigneur de Château-Thierry, Walzin, chef de cinq compagnies wallonnes, etc., était son neveu. En effet, il était fils de Jean de Brandenburg et d'Adrienne de Berlaymont, sœur de Florent, morte en 1600. Charles de Brandenburg avait épousé Claudine de Mérode, fille de Richard, Seigneur de Freutz, etc.

Don Sancho de Leyva, gouverneur et capitaine général de Cambray, avait épousé Marguerite de Varick, fille de Goswin de Varick, raarcgrave d'Anvers et du pays de Ryen, tué par les Espagnols, à Anvers, le 4 novembre 1 576, et de Catherine de Berchem.

encores, comme aussi de celles de Son Altèze), qu'en 159^

la première audience dudict Comte, il l'avoit respondu en langue espaignolle, luy parlant premièrement ledict Comte en la françoyse ; sur quoy m'appellant un jour, me demanda quelle satisfaction j'avoys de Son Altèze, à sçavoir si es audiences publiques il se pourroit avancer à respondre aux gens en françoys, et sçachant sa suffisance, respondyz résolutement que cela ne dépendoit que de sa propre volunté (car fort assurément le pouvoit faire) et le bon playsir de Sa Majesté dont me tenoys pour très asseuré, moyennant Sa Majesté ou quelqu'ung de sa part le luy dict, qu^il s'encourageroit de le faire. Sa Majesté, fort satisfaict de cecy, appella depuis à soy sondict fils en ma présence, et luy dict : Lhermite me daze que hableys ya muy buen françez ; Propos de Sa yo he sabido que en la audiençia que destes al Conde ^^)f^^ ^^ Pnnce

1 animant à se ser~

de Berlaymont le respondistes en castellano, haviendo ^ ^^ j^ langue os el primero hablado en françez, si os paresce, que os françoyse à Tenpodreys valer de la lengua françeza, holgare que assi ^^^^^^ ^^ estran-

, , . 1 1 i I. • • j i giers en ses audien-

10 hayays, porque si yo no lo he hecho en mi vida, ha ^ , ,. sido no por no querer, empero por no saber, que aunque la entiendo muy bien, no me arroje jamas a hablarla, por aver ya sido de edad quando la deprendi y no haverme prejado bien la pronunciacion délia, y assi sera bien que de aqui en adelante os esfuercays a hazerlo ansi.

Avecq ce propos print ce jeusne Prince un si grand courage qu'il dict à son Père qu'ainsi le feroit, et dès lors commencions à estudier un petit entre nous quels termes luy seroient le plus à propos, succinctz et élégans pour semblables responses, et comme je luy en recopilay une bonne quantité, print d'iceulx les plus propres à cest efiect, tellement qu'ayant la mémoire vive et

Le Prince se délecta à la lecture des mémoires de Philippe de Commines.

Le Prince se submet à la loy d*un escu d'or d'amende pour chasque faute qu'il fera en la bonne prononciation de la langue françoyse.

prompte, ne lui failloit jamais depuis à quoy bien et promptement respondre, et ainsi l'exécuta de faict en la prochaine audience qui fust de bonne fortune celle qu'il donna audict Comte de Berlaymont, l'allant tousjours ainsi continuant, comme ledict Comte, les agens susdicts, qui depuis le parloient à toutte heure, et plusieurs autres le peuvent tesmoigner. Son Altèze s'estoit cest h)rver et les autres passez grandement exercité en la lecture franchoyse, ayant leu et releu les susdicts mémoires de messire Philippe de Commines avec grande attention, et telle qu'un seul mot ne luy eschappa de la plume qui fust un peu difficultueux et extraordinaire, qu'il ne le mist incontinent par escrit en un petit livret de papier qu'à cest efFect luy avoys faict, le tout divisé par ordre de l'alphabeth, et iceulx mots apprendoit-il chasque nuict par cœur, dont il en fist bien son prouffit, comme aussi du mesme de la pronunciation, laquelle sceut si naïfvement contrefaire, que s'estant luy-mesme soubmis à un escu d'or d'amende, touttes fois et quante lois que je l'eusse à reprendre en quelque faulte pour moindre quelle fusse, et ainsi me soit Dieu en mon ayde, ne peux jamais, en tout ce temps susdict, le rattaindre que de neuf amendes, et encores icelles, pour aulcunes petites fautelettes de bien peu de considération, de sorte que ce prince ne me debvoit non plus que neuf escus d'or d'amende, à laquelle (comme dict est), il s'estoit soubmis de sa propre volunté pour le grand désir qu'il avoit de se parfaictionner en ceste langue. Et en eust bien bonne mémoire de me les payer, car un jour quand moins j'y pensoys, me donna en payement d'iceulx neuf escus une fort riche médaille d'or de son effigie d'un cosié, et celle de Sa Majesté d'autre.

avec un fort beau tour de chayne d'or, le tout de la valeur de plus de cent escus d'or, à laquelle en digne mémoire d'un tel don, ay faict engraver tout alentour de la circonférence de la dicte médaille ces vers latins chronographiques qui vont icy mis, déclarans l'an de sa donation, et les raysons pourquoy me la donna, fort gentilement faict et elabouré.

/ LhERMItE eXoRNAT PRInCePS te HOC TORaVE

Anno 1596 5 phILIppVs.

( ARTE tVa hIspanVs gaLLICa Verba LcoVens.

Nous allions ainsi en coche discourrans ensemble de plusieurs autres choses, y passans gaillardement le temps et arrivasmes ce soir là, un peu tard à l'Escurial et y trouvions la table mise et le logis prins pour un chascun et y fusmes très bien traictez, par ordre et commandement de Sa Majesté. Le lendemain, au matin bien tempre, allions veoir la Fresneda^ qui est maysonnette de playsance que ces moysnes ont là tout près, à laquelle se vont ordinairement se recréer par tour et ordre de leur prieur ; ceste maysonnette est très playsante d'esté et y a beaucoup des beaux fruictz et des viviers, lesquels en ceste sayson y estoient gelez et y allions dessus en patins d'Hollande. Le Comte et tous ces seigneurs s'y recréoient fort, nous y entretenans depuis le matin bien tempre jusques à neuf heures, qui seroit l'heure propre pour monter en haut audict cloistre, et passans derechef par nos logis, nous y mismes à desjeuner fort bien, et de là montions en hault à pied, qui seroit un quart de lieue de là, et y arrivasmes à fort bon temps que la grande messe n'estoit encores commencée. Nous la ouysmes, et icelle dicte en toutte solempnité, alloit

Escurial.

Fresneda.

Patins d'Hollande.

Prieur.

1596 ledict comte saluer le prieur de céans qui estoit un fort

Le comte arrive vénérable père, et qui desia estoit informé de nostre

au cloistre de Sainct . '

Laurent et salue le venue, et amsi nous receut fors courtoysement et députa

un moysne des plus anciens et qualifiez du couvent qui nous eust à enseigner toutte la mayson, et les choses plus rares et curieuses qu'il y auroit en icelle, en quoy nous entretenions jusques au midy, que force nous fust de nous abaysser au villaige où estions logez, et avions le disné prest fort abondamment de tout ; et comme plusieurs choses nous restoient de veoir, montions derechef au cloistre et y vismes quasi tout le restant. Ledict Comte et tous ces seigneurs estrangiers, qui jamais n'avoient veu ce chef-d'œuvre, demeuroient tant estonnez que personne n'en sceut que dire, car pour dire en bref ce qui est de ceste machine, n'y a langue au monde qui pourroit dire, ni particularizer le thrésor de curieusité qui s'y veoit et treuve. Il leur en restoit bien que deviser par ensemble tout au long de ce voyaige, car ne trouvoient nulle part le subiect tant ample comme cestuy-cy, encores qu'en plusieurs autres lieux se virent de fort belles choses. Le Comte et tous les autres très contens et très satisfaicts de la courtoysie qui s'estoit usée envers eulx, et estant desja tard, print ledict comte congé du prieur et des plus qualifiez du cloistre. leur remercyant de leur paine, et nous retirans vers nos logis, fust donné ordre de nous partir le lendemain vers Segovia. Ce qui fust faict, et le lendemain venu, nous mismes derechef en nos coches prenans nostre chemin vers le Campillo, qui estoit un villaige distant de Sainct Laurent une lieue, et lequel Sa Majesté avoit prins du duc de Maqueda avec un autre qui y est tout près, dict Monasterios, en contrechange de quelques

Campillo.

Monasterios.

autres parties de biens qu'il luy avait faict consigner en Aragon, et ce pour estre ces lieux fort playsans et bien assiz pour les appliquer à ce monastère ; et y avoit fort belle chasse, et aussi pour estre le terroir très fertil, n'y ayant que de prayeries qui annuellement peuvent valoir environ les loooo escus de rente, car est son estendue fort grande. Il y avoit une fort belle tour quarrée, laquelle Sa Majesté y fist reparer et fort curieusement accommoder pour sa demeure ; et affin d'en jouir de ce lieu tout seul, sans qu'il y eust concursion de gens, fist desloger tous les inhabitans d'icelluy en leur acheptant et payant bien larguement leur maysons et terres, lesquelles maysons il fist aussi reparer et accommoder pour ses gens et serviteurs domestiques, n'y laissant que le curé de l'église et son clerc et son conchierge de la maison ou tour royalle, laquelle encores que petite estoit fort bien accommodée, toutte troussée et comprinse en la quarrure d'une tour, tellement que Sa Majesté et Ses Altèzes y peuvent bien ayséement loger, dont ledict Comte ne s'en esmerveilloit peu, et luy en contentoit tant qu'il dict ouvertement n'avoir veu en sa vie en lieu si petit autant de commodité. Nous allions à giste à Cerecedilla au pied de la montaingne qu'ils appellent el Puerto de Guadarrama^ et le lendemain, montans ladicte montaigne (laquelle trouvions bien fâcheuse à monter, à cause de la neige et gelée qu'il y avoit, en quoy nous occupions la plus grande partie du jour), arrivasmes sur le soir en la mayson Royale, qui se dict Balsayn, autrement El bosque de Segovia, avecq intention d'y demeurer icelle nuict ; mais comme le Révérend Evesque de Segovia estoyt desja adverty que dès le jour d'auparavant estions en chemin, nous

Cerecedilla.

Balsa}^.

1596 envoya ses députés pour nous conduyre à sa raayson,

faysans grande instance qu'encores icelle nuîct voulsions passer oultre, que, encores que tard, estoit le chemin bon et la distance bien petite, et y arriverions à fort bonne heure, dont ledict Evesque recevroit grand honneur et contentement. Ledict Comte se laissa persuader et y condescendant, (après s'y avoir un peu refraisché) montions derechef en coché, et arrivasmes audict Segovia. Segovia bien tard, environ les 8 heures de nuict, ou

nous estoient attendans plusieurs gentilshommes de la ville, et un grand nombre de pages tous avecq des flambeaux allumez en la main, nous conduysans jusques à rhostel dudict Evesque qui, sortant jusques à la rue, y vint audict Comte au devant et le reçeut fort courtoysement. La mayson dudict Evesque estoit là tout proche du chasteau, qu'il n'y avoit qu'une place entre deux, et à l'heure que nos coches y arrivarent et que le Comte et ceulx de sa compaignie se mirent en terre, se deschargea toutte l'artillerie dudict chasteau, qui, pour ceulx de la ville estoit chose très rare d'ouyr, mesmement sçachant que c'estoit pour la venue d'un tel seigneur, et que Sa Majesté avoit commandé que ledict Evesque et magistrat de la ville l'eussent à recepvoir et luy monstrer tout l'honneur possible, chose point accoustumée par Sa Majesté envers nul autre seigneur d'Espaigne de quelle qualité qu'il fust. L'Evesque se montroit très ayse d'avoir en sa mayson un tel hoste, et le menant en sa chambre avecq tous ceulx de sa su3rte, nous y fist asseoir fort honnorablement, suyvant la réputation espaingnole, et ayant entre eulx aulcunes divises, fust appresté le souppé, lequel venu, nous assismes à table et eurent lesdicts Comte et Evesque des

grandes cérémonies ensemble, et y souppâmes fort bien et magnifiquement tout à leur mode, sçavoir est, un plat après Taultre, le rotty et viandes plus tendres premier, et depuis le bouilly et iceulx plats fourniz d'aultant de pièces comme il y avoit de personnes à table, qui furent ledict Révér"* Évesque, le Comte, le Viscomte d'Esclay son nepveu, le Marquis de Falces, Don Sancho Martinez de Leyva, et moy, qui en tout estions six. Et si le plat estoit de perdris, autant y mont, en avoit il, si de petits patez, autant du mesme, et si de veaux entiers autant en y eust il eu, et ainsi de tout aultre chose, y ayant grandissime abondance de viande, laquelle nous fust administrée par un maistre d'hostel qui, pour ce seul faict, y estoit debout à ung coing de la table, et dura ce souppé fort grande espace, avecq le plus grand silence et modestie du monde, sans qu'à paine personne s'osoit regarder soymesme, et moins de se boyre Tung à l'autre, et encores oseroye bien dire que le demander à boyre y devoit estre un péché mortel, en quoy receut (plus que nuUuy des nostres) grand préjudice ledict don Sancho de Levya, qui de son naturel estoit gentilhomme dehait et ouvert, et icelle façon de faire fort eontraire à celle qu'avions usée parmy le chemin par ensemble, et selon l'on use en nostre pays, de laquelle escole il estoit alors freschement venu. Et ne se peult bonnement reprimer de la bonne accoustumance, et pour ensuyvre en cecy son goust, nous prions l'ung l'aultre à boire par desoubz la table par le touchement des piez, ou bien par le regard des yeux, et ainsi meslions ceste contenance mesurée avecq la nostre desbordée pour nous en recréer au mieulx. La table levée, nous y entretenions un petit,

Charles de Bran-denbourg, viscomte d'Esclay, nepveu du comte de Berlay-

«596 pendant que les gentilshommes et serviteurs souppoient ;

quoy faict et estans desja bien tard, nous furent monstrées nos chambres et logis pour nous en retirer, dont un chascun estoit bien ayse, car pour dire la vérité avions ce jourd'hui là grandement traveillé, tant par le chemin, comme depuis y arrivez par la triste et fâcheuse contenance et réputation que sans nulle relasche il nous y fallut tenir, bien contraire à nostre naturel.

Le lendemain, à 8 heures, estions desja tous levez et le R"' Évesque prest à dire messe, laquelle se dict en sa mayson, en une petite chappellette qu'il y avoit, fort pontificalement, et icelle finie se furent ledict Comte, Évesque et tous les autres à veoir le chasteau ou palays royal, qu'eulx appellent Alcazar, lequel trouvarent fort beau ; et tout aussi lost que le Comte y entra, se deschargeoient derechef touttes les pièces d'artillerie, quoy oyans ceulx du magistrat, vindrent incontinent audict chasteau à s'y trouver avecq ledict Comte, et luy donner la bien venue, luj' faisant des grands offres de courtoysie, et l'accompaingnarent par tout. D'icy le mesna ledict Évesque à veoir la grande église, en laquelle avant qu'entrer, le vindrent les chanoynes à recepvoir jusques hors des portes, et ainsi se retournans tous ensemble, le conduyrent en fort bel ordre jusques au grand chœur, où le firent asseoir fort honorablement et aussi tous les autres, un chascun à son rang et suyvant sa qualité, et y commençarent incontinent à chanter un fort beau motet avecq des*forts belles voix, y entremeslez tous instrumens musicaulx qui estoit chose célestieJle et très digne d'estre ouye, laquelle achevée furent menez à veoir toutte l'église, laquelle trouvarent fort belle encores que point du tout parachevée.

car l'on y travcilloit tousjours, et croy qu'estant '59^

en sa parfection sera une des plus belles de toutte

l'Espaingne. D'icy retournions derechef vers la mayson

dudict Évesque, nou$ accompaingnant tousjourS ledict

magistrat et chanoynes, lesquels de là prindrent leur

congé, se retirant un chascun vers sa mayson, et le

Comte les remerchia fort de leur courtoysie, et l'heure

du disné venue, nous fist asseoir ledict Évesque à table,

chascun en sa place comme le jour d'auparavant, et y

furent servies à table beaucoup de bonnes et délicates

viandes, sans comparayson plus abondament que la nuict

passée, le tout avecq la mesme contenance et réputation.

Aulcuns dudict magistrat y retournoient l'après-disnée

à y tenir compaingnie audict Comte, et ainsi sortions

tous ensemble en coche à veoir plusieurs belles choses

parmy la ville, et entre aultres la nouvelle mayson de Maison de la

la monnoye, chose fort rare et admirable de veoir. Et monnoye neufve.

encores que pour lors l'on n'y forgeoit nulle monnoye,

si y avoit il aulcunes pièces apprestées, pour par icelles

monstrer audict Comte et ceulx de sa compaingnie, la

manière et la façon de la forger et battre, lequel se

faict tout par la violence d'eaue, en forme de moulins

et roues qui se gouvernent par ladicte eaue, tellement

que pour forger les planches ou lames d'or, d'argent

et de cuyvre, s'y forgent avecq la plus grande facilité du

monde ; car ne fault que les mettre sur l'enclume, et les

y tenir fermes dessoubz le martillaige d'un gros vilain

marteau qui se gouverne par lesdictes roues, et en

donne (dessus avec une si grande roydeur et iorce,

qu'impossible me seroit de le dire ; de ces planches

ainsi forgées se faict la mesme monnoie en moins d'un

rien, les passans par certain instrument duquel elles

IS96 sortent touttes raonnoyées du coing, de Tinscription et

armes royales, ne restant autre que de coupper-jus chasque pièce de par soy, qui aussi se faict avecq certaine industrie fort facile, comme par les mesmes pièces de monnoye se peult veoir, lesquelles ont, du costé de Tescu des armes royales, ung petit pont contrefaict à celluy de Segovie qui est l'aqueduct, lequel d'icy allions aussi veoir comme une des choses plus rares et anciennes de la ville. De là allions veoir plusieurs monastères de religieux fort beaux et playsans tous plains de sainctes

Reliques. reliques et antiquitez condignes de perpétuelle mémoire,

que pour les avoir particularisé plus menuement par cy devant au discours que j'ay faict sur le voyage de Taraçone, n'en feray icy plus de mention. Ainsi passant oultre, diray que tout ce jourd'huy nous occupions en iponstrer audict Comte touttes les choses qu'il y avoit à veoir, dont il en eust grand contentement et satisfaction, et Taccompaingnarent tousjours lesdicts du Magistrat et Révér"* Évesque, qui le menant vers sa mayson, luy fist icelle nuict fort bonne et amiable chière. Et le lendemain venu, considérant ledict Comte les grans frais et despens que faysions journellement à ccstuy son hoste (car estions de trouppe entre seigneurs et valets plus de 40 personnes), aussi qu'il n'y avoit plus rien à veoir, se détermina de s'en partir, et prennant sur ce son congé dudict Évesque, partismes ce jourd'huy là, après le desjeuné faict, qui n'estoit moins abondant et superflu que les autres repas des jours passez, et partant de là un peu tard sur le midy, fismes nostre compte de ne passer oultre icelle

Balsayn. nuict que la royale mayson de Balsayn, avecq propos

de nous y tenir icelle nuict, la passant le plus joyeusement que nous seroit possible, et partir de là le lende-

main bien tempre pour et afin de passer à bonne heure la très fascheuse montaingne qu'avions à passer en icelle sayson, toutte plaine de la neige et glace, assez dangereuse à la passer. Ledict évesque sçachant ceste nostre intention, et attendu qu'en icelle mayson ne trouverions que la bonne hostesse (qui seroient le conchierge et sa femme) sans autre commodité quelconque, procura incontinent d'y envoyer des licts et tout autre chose pour nous y soupper, et y envoya son maistre d'hostel, et maistre cuysinier avecq leurs adhérens, équipez de tous instrumens et outils de leur mestier et chargez de grande abondance de viande, moyennant quoy y fismes icelle nuict très bonne chière Et comme la nuict estoit très froyde, aussi qu'il n'y avoit desiette de bois, ni faulte de cheminées, les hostes à nostre dévotion et toutte la mayson pour nostre, fismes en plusieurs endroicts de fort bons feuz. Aussi nous voyans libres et hors de la tutèle et submission de la réputation passée, la passâmes fort joyeusement, déchassans du corps le triste et mélancolieux humeur desja incorporé, nous remectans du tout en nature.

Le lendemain venu, donnions ordre au partiment, qui fust après y avoir desjeuné et passâmes icelle montaingne avecq assez de travail et paine, prennant giste au mesme villaige de Cerecedilla auquel auparavant avions logez, et le jour ensuyvant partions de là bien tempre et trouvions les chemins fort remplys d'eaue et fort fangeux ; nous repeumes à mi-chemin et entrions encores icelle nuict en Madrid, vray est, que bien tard, car le chemin avoit esté fort fâcheux et long, comme de neuf lieues qui en temps d'hyver est fort grande journée. Nous allions tout droict vers le logis du Comte, et de

Cerecedilla.

Madrid.

ÏS96 là se retira un chascun vers le sien Le lendemain, bien

tempre, alloy à la chambre de Sa Majesté qui, tout aussi tost qu'il me vit, me demanda après le bon succès de cestuy nostre bon voyage ; de quoy le faysant récit, tout en particulier se réjouissoit d'entendre le bon acceuil que par tout Ton avoit faict et monstre audict Comte, et surtout, qu'il en estoit retourné content principalement de ce qu'il pourroit avoir veu au monastère de Sainct Laurent, car semble que ce contentement que tous particuliers prennoient en veoir ce grand et admirable chef-d'œuvre, luy servoit de guerdon, loyer et gloire, pour le soing, travail et paine que pour ce mectre en parfection avoit suffert et enduré. Nous reposâmes icy quelques quatre jours et au bout d'iceulx, print audict Comte nouveau désir de continuer son prétendu voyaige, qui estoit d'aller veoir la cité de Toledo, et donner un tour par les royales maysons de Haranjuez et Aseca, qu'il y a es environs de là, et ainsi p'artismes derechef au mesme train et équipage que les jours passez, et Nostre Dame de passans par Nostre Dame de lUiescas, qui est à mi-voye Illiescas. jç Toledo (où la première nuict prismes gistes), entrions

le lendemain en ladicte cité qui de Madrid est distante 12 lieues.

Nous entrions en icelle au soleil couchant, sans que personne s'appericeut de nostre entrée, car estoient desja les magistrat et chapitre advertis que le Comte y debvoit venir, et qu'à son advenue, ils l'eussent à recepvoir fort honnorablement. Mais le Comte, tout ennemy de ces cérémonies, leur anticipa le jour et tout à l'escart s'y mist dedans, prennant giste en une des meilleures hostelleries. Q.uoy sçachnnt, les susdicts Messieurs se troublarent grandement pour s'estre négligez du eoup.

et leur estre escoùlée Toccasion de s'acquitter deuement ^59^

du debvoir qui de la part de Sa Majesté leur estoit enjoinct, et vindrent tous unanimement à ladicte hostellerie à saluer les bonnes grâces audict Comte, luy suppliant de leur pardonner la faulte commise, que pour n'avoir esté advertis du jour précis de son arrivement illecq, avoient le coup failly, et s'estoient tombez en icelle impaninence, et que son bon playsir fust de se desloger de là, prennant le logis de TArchidoyen dudict chapitre, qui estoit nepveu à Garcia de Loaysa, grand aulmosnier du Roy et Précepteur du Prince, selon que par Sa Majesté avoit esté ordonné. A quoy ne voulant nullement ledict Comte condescendre, leur pria très instamment de ne se mettre en nulle paine, ains très content et très satisfaict du tout, leur remercia fort de la courtoysie reçeue ; sur quoy non contens du tout replicarent diverses fois, mais voyans qu'il n'y eust nul remède, se retiroient tous vers leurs maysons et, une demie heurette après, envoyarent audict Comte force présens de venaysons et volailles de toutte sorte, aussi de plusieurs vins et autres délicatesses, et à l'heure du soupper y vindrent les musiciens de la ville, et aussi dudict chapitre à luy donner la musique, taschans par tous moyens de réparer la faulte commise. Enfin, le Comte s'y trouva fort bien reçeu et non moins à son ayse de se veoir libre et hors de subjection de personne, tellement qu'y passions la vie fort gaillardement; et le lendemain venu, vindrent derechef ceulx de la ville et l'archidoyen, avecq plusieurs chanoynes en sa compaignie, à donner le bon jour audict Comte, et le mener à messe en la grande église, laquelle ouye allions veoir touttes les sainctes reliques et richesses indicibles Reliques.

159^ qu'il y a, lesquelles à leurs temps, et à une aultre

occasion plus commode, se diront plus en particulier. D'icy retournions vers Thostellerie accompaingné de tous ces messieurs, lesquels prennans congé de là, retournoient derechef à Taprès-disnée pour nous mener vers le royal palais (qu'eulx appellent El Alcaiar Real) et y joinct l'engin par lequel l'eaue monte depuis la rivière d'enbas jusques au plus hault dudict palays^ en tout plus de 325 pies, qui est une chose admirable de veoir, et de laquelle se dira aussi davantaige plus avant, comme aussi des autres particularités qu'y vismes, tonttes dignes de louange et perpétuelle mémoire. Nous partions d'icy le lendemain environ les 8 heures du matin, et vindrent derechef tous ces messieurs à prendre le congé, non sans grandes cérémonies d'un costé ou d'aultre^ qui seroient trop longues les icy raconter, et fusmes à repaistre trois lieues de là sur la mayson du roy dicte Aseca, mayson AsecUy située sur la rivière du Tajo, en une assiette fort

royalie. j^^jj^ ^^ playsante d'esté, et toutte plaine de chasse, et

la maysonnette assez belle et bien troussée, et tout ce

chemin fort playsant tout au long de ladicte rivière.

D'icy passions oultre vers l'aultre mayson royale

Haranjuez, may- d'Haranjuez, qui sont de là six lieues, et faysoit ceste

son roya e. après-disné fort mauvais temps de pluye et gresle, avecq

grande froydure, le ciel fort serré et obscur, et les chemins fangeux et bien fâcheux de passer, aussi le traict bien long en respect d'une journée d'hyver qui causoit que bien tard y arrivasmes, passans tous une terrible froydure ; mais l'allégeance et soûlas que trouvions des bons feuz, la table mise et le souppé bien addressé nous fist bientost oublier les paines passées. Sa Majesté avoit faict escrire au Gouverneur dudict lieu

quMl nous eust à traicter bien, comme certes il le fist^ car s'en alloient ledict Comte et les autres seigneurs très contens de là. Le lendemain allions veoir la mayson et les jardins à fleurs, et depuis à cheval touttes les belles drëves et beau plantaige des beaux arbres iruictiers et de toute aultre sorte qu'il y avoit par tout, aussi la diversité des animaulx et oyseaulx qu'il y en avoit de tous costés du monde, desquels et aussi de tous aultres particularités de ce lieu se dira davantaige en un aultre lieu. Diray icy tant seulement, en somme, que ledict Comte dict et confessa, qu'es jours de sa vie, n'avoit veu plus belle mayson, jardinaiges, plantaiges et belle situation de lieu que cestuy-cy dont luy demeura assez qu'en discourrir. Nous y séjournasmes deux jours pour veoir touttes ces choses, mais iceulx bien courts et briefs en regard de l'infinité des choses qu'il y avoit à annoter.

Le jour ensuyvant, partions de là nostre droict chemin vers Madrid parachevant ainsi ce playsant et gratieux voyaige, au grand contentement dudict Comte et ceulx de sa suyte, de quoy le lendemain donnay derechef part à Sa Majesté, qui aussi du mesme s'en réjouissoit. Cecy seroit environ le mi-janvier, et faysoit le temps d'alors fort beau et doulx, et estions desja en vespre des caremeaux, que tout le monde se souloit rejouir et s'esbatre, de sorte que entre aultres passetemps il y avoit aulcunes joustes, et semblables festes et récréations. Mais la mcllieure, plus admirable et jamais veue fust celle des Buratins, qui estoient deux frères Italiens (mais bien dès leur enfance nourriz en la France), jeunes garçons d'environ 21 ou 22 ans, fort habils et

Madrid où que le comte de Berlaymont retourne fort satisfait de son voyage.

Caremaux.

Les voiles des Buratins.

i$9^ gaîllarts, faysans des admirables voltes et saults en Tair,

et alloient merveilleusement bien sur la corde, aussi voUoient sur la mesme corde depuis une fort haulte tour jusques en bas, chose, au jugement des hommes, incompréhensible de croyre, mais pour l'avoir veu oculairement en présence de Sa Majesté, Ses Altèzes et une infinité de monde, comme par ce présent project se peult veoir, le puis asseurer estre véritable, et chose très digne d'estre veue, annotée, et mise en perpétuelle mémoire. Il se veoit par la figure A comment l'un des Buratins contretaict son frère B, qui estoit desja monté sur la corde (par quel bout ils montoicnt sur icelle pour y faire dessus leur gaillardises). D faict des cabriolles, et C, le voulant contrefaire, faict une grande cheute, qu'il sembloit aux spectateurs qu'il se debvoit rompre le col, mais comme il le fit de taict avisé, demeura pendant à la mesme corde par une seule main et le baston entre les jambes, prennant en l'aultre main son petit bonnet et avecq icelluy se ventiloit les mouches du visaige. F va, miz dedans un sacq lié et serré, et marche sur la corde (chose incroyable) et va cherchant son frère qui est E E sautillant d'un costé et d'aultre, afin qu'il ne le treuve point, jouant entre eulx le jeu que jouent nos enfans à la cachette. H va sur des eschasses, G G, l'ung sur des boules et l'aultre sur des chapins, qui est ung solier à façon de pied de cheval comme les portent en Espaingne les femmes. I se mect sur l'extérieur du bois, estendant pies et mains en forme de grenouille, K faict des voltes en un petit cordon qui est appendant à la corde principale. L se tenant ferme audict cordon, les jambes plyées et la teste en bas, haulse de ses deux bras deux hommes de terre qui sont

M M, dont Tung d'eux N est le Buratin principal qui, agenouillé là tout prés, y faict quelques mines pour en faire rire les gens. O est tendu en terre, et a sur le ventre une grosse pierre de grans poix, laquelle P P rompent en plusieurs pièces avecq de grand coups de marteau, qui est une chose fort cruelle de vcoir. Q. faict une cheute mortelle d'une eschelle d'en hault en bas, passant par tous les eschellons avecq un artifice et vélocité admirable, et au bout du compte se mist en pied avecq une gaillardise non pareille, comme si rien n'en eust passé. R R : Tung vole pardessus la corde, et l'aultre s'y entretient faysant rire le peuple, y faysant beaucoup de petites gentilesses, que pour les référer icy touttes sembleroit chose incroyable. Ceulx qui sont assiz sur le banc, signalez S S S, sont les menestriers, au son de la musique desquels ces Buratins dansent sur la corde et en font leurs cadences, et mille petites différences dont la moindre semble chose incroyable de le dire. L'habileté et légéresse qu'ils usoient en cecy estoit si très admirable que plusieurs estoient d'opinion que le tout se faysoit par l'art du diable, esblouissant les yeulx du peuple, et comme ils alloient partout représentans ces jeux, advint qu'en aulcunes villes les magistrats voulans faire prœuve de cecy, leur despouilloient tout nuds et leur donnoieni de nouveaux accoustremens légiers à leur façon et guise, aussi les visitarent ils la bouche et tous aultres lieux secrets, comme desoubs les aiscelles et plantes des pieds, sçavoir s'ils y auroient quelque charme ou sorcelerie pour s'en satisfaire de l'opinion que tout le monde en avoit, dont le tout bien examiné n'en trouvoient la moindre chose. Cecy tust représenté devant Sa Majesté et Altèzes

Pourtraicture du Palays Royal de Madrid.

Vazia Madrid, mayson royalle.

Pierre van Breusegem

Haranjuez.

Nostra Senora d'Esperança, monastère de Corde-

lers.

Haranjuez.

Ayde de coste.

Aseca, Sa Majesté y est fort malade.

devant leur palays de Madrid, dont cestuy-cy en est la vraye pourtraicture, 'mise en sa perspective le mieulx que possible m'a esté, qui suffira pour donner à entendre l'ung et l'autre au curieux lecteur, tant qu'autre occasion luy vienne entre mains de s'en satisfaire mieulx. Sa Majesté sortoit d'icy quelque huict ou neuf jours devant la quaresme, qui fust le 20 de febvrier, et s'alloit vers une sienne maysonnette qu'il a là tout près, à 3 lieues, en ung petit bourg dict Va:(ia Madrid, en laquelle se tcnoit que trois sepmaines.

Icy me vint veoir un mien cousin appelle Pierre Van Breuseghem qui m'y apportoit les pourtraicts de mes deux sœurs Marguerite et Anne Lhermite, qui estoient faicts l'année précédente de 95 et mè furent très aggréables et très bien venuz, et venoit cedict Breuseghem de Séville ou un aultre mien, appelle Lucas de Merre, qui les avoit apporté du Pays-Bas les luy enchargea pour me les faire tenir seurement, pourveu que luy mesrae ne le pouvoit faire se partant oultre vers les Indes de la Neufve Espaingne (i). De là allions vers Haranjuez, qui sont 4 lieues, auquel se tint Sa Majesté une grande partie de la quaresme, jusques le jour de Nostre Dame, que luy print dévotion d'aller visiter un monastère de frémineurs qu'il y a là tout près, à un quart de lieue de la ville d'Ocana, qui se dict Nostra Senora d'Esperança, auquel nous séjournions quelque deux jours et de là retournions derechef vers Haranjuez, où Sa Majesté me fit derechef grâce et mercède d'un petit secours de 200 ducats. Et le 29 de mars partions du mesme lieu vers Aseca, qui est une aultre mayson Royalle à trois

(i) Une généalogie anversoise nous renseigne un Pierre van Breuseghem, né en 1566, époux d'Elisabeth van Beselaer.

lieues de Toledo, et en icelle séjournasmes plusieurs jours à cause d'une griève maladie qui survint à Sa Majesté, dont pensions tous qu'il s'en debvroii mourir. Nous y tenions nos Pasques et y furent dictes les offices de la sepmaine saincte, joinct à la chambre de Sa Majesté en son oratoire, tellement que de son lict les pouvoit ouyr et furent célébrées fort dévotement et chantées à basse voix, sans y entremesler instrumens musicaux qui ne turent que fort bas et doulx qu'à peine ni l'ung ni l'autre s'oyoit, tant estoit Sa Majesté malade et débilité et ne pensions moings que de le perdre à toute heure. Le traveil qu'y avions n'estoit petit, car n'y avoit nuict que n'estions debout, mais le bon Dieu nous l'espargna encores pour icelle fois. Le Comte de Berlaymont estoit desja du tout depesché, ayant prins son congé de Sa Majesté pour s'en partir dois ledict Haranjuez, et pour s'avoir mis quelques jours auparavant en suite de Sa Majesté^ pourchassant l'issue de ses affaires, avoit totalement desfaict sa mayson, qu'à son arrivée à Madrid y avoit dressée, n'y pensant plus retourner ; mais comme force luy fust d'attendre après l'arrivée des galères d'Italie à Barcelone (n'ayant nul autre commodité de passaige), il résolut de ne se mestre si tost en chemin, tant que premièrement telles nouvelles fussent arrivées, et se voyant sans train et mayson (come dist est) se retira mesnagièrement avecq le peu de gens qu'il avoit en un village dict Caravanchel, à un grand quart de lieue de Madrid, auquel se tenoit quelque espace de temps attendant l'arrivée des galères susdictes. Et comme de fortune, il s'y trouva le mesme jour de Pasques, et que, comme Chevalier de la Thoyson d'or, estoit obligé de mettre sur un tel jour (comme aussi sur tous aultres

Le comte de Berlaymont est depesché pour partir et se retire à un village pour y attendre l'arrivée des galères.

Conte gratieux du comte de Berlaymont.

ï59^ semblables, suyvant leur reigle et institution) le collier

du mesme ordre, et ne voulant manquer à son debvoir et obligation, s'accoustra fort paschalement avecq ledict collier au col, et se fust à la grande messe en l'église dudict villaige, en laquelle toutte la populace assemblée s'esmerveilla grandement d'y veoir entrer un tel personnaige, ne sçachans du premier coup ce que cecy pourroit estre; mais enfin, s'appercevans de la grandeur et éminente resplandeur que cest habit ammène quand et soy, luy vindrent au devant aulcuns des plus notables, et pour plus l'honnorer le colloquoient au mitant d'eux et le firent asseoir sur un bancq au grand choeur, entre l'Alcalde mayor et quelque autre des plus qualifiez, où luy fallut tenir sa réputation formèle et accomplie comme se peult penser. Je raccontay tout cecy à Sa Majesté, qui ne se peult abstenir de rire du bon et gratieux succès.

Sa Majesté, comme dict est, estoit tombé malade audict Aseca, et tellement qu'en deux mois ne sortions de là, et comme il se trouvoit au commencement en convalescense, print envie au bout d'iceulx s'en partir

Toledo. de là vers Toledo, auquel arrivasmes le 20 du mois de

may, et y séjournasmes au pied de trois mois, car Sa Majesté y retomba derechef malade et non sans grand dangier de la vie. Icy avoys loysir de bien et curieusement m'enquester des choses plus rares et antiques d'icelle cité, qui bien examinées ne seroient des moins

Engin de Teaue admirables de cest Univers. L'engin de Teaue est une

oe o uqu se / ^ j^ pense) des plus extraordinaires que jamais dira davantage. i»i • -i i

1 humain entendement à sceu comprendre, tant pour son industrieuse invention, que pour le grand frays et despens qu'il amaine quand et soy, qui, pour ce seul

respect, doibt estre tenue pour une des œuvres Roy ailes, veu que tous les ans Ton y despend pour le maintenir, plus de 3000 ducats, et n'est son bénéfice autre que de pourveoir la Royalle mayson (qu'ils appellent Alcazar) d'eaue, pour le service des cuysines, escuyries, et aussi le boisson ordinaire des gens, laquelle après y estre reposée en des cysternes, est bien la meilleure et plus délicate eaue qui s'y boit par toutte l'Espaingne, car est de la mesme rivière du Tajo, assez renommée de tout temps pour telle. Je ne mets icy la pourtraicture de cest engin par ce que présentement ne Tay sceu recouvrer, mais bien en espoir de l'obtenir un autre jour.

El Alcazar Real est assiz sur le plus hault de la cité, jouissant d'une très belle veue sur le rivage de ceste rivière du Tajo, qui y passe tout au pied de la roche, sur laquelle ceste mayson est bâtie, laquelle est quarrée et fort haulte, et a fort beau frontispice. Le feu empereur Charles le V, la meliora grandement retournant de son voyage d'Argel et Thunes, comme aussi en faict Sa Majesté, que estant parachevée selon le project qui en est faict, sera indubitablement un des meilleurs palays de ce royaulme. Il y a ici plusieurs vieulx temples, monastères et hospitaulx et entre iceulx, celluy du Cardinal Tavora La grande église de Nostre Dame est fort ancienne et de fort belle structure, et selon une vielle inscription qui s'y veoit sur une pierre de marbre, mise et érigée en un pillier, au pand de ceste église, fust consacrée Tan 625, dont la teneur est la présente :

Mayson royalle à Toledo.

Tajo fl.

Églises, monastères et hospitaux.

La grande église.

+ IN NOMIKE DNI CONSECRATA ECLESIA SCTE MARIE IN CATOLICO

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