‹ Le passetemps de J. Lhermite, pub. d'après le manuscrit original (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

aurait sur l'état politique et social de l'Espagne un ensemble de renseignements, qu'il serait difficile de trouver réunis dans un ouvrage de l'époque où se passent les faits relatés dans ces mémoires.

Pour le texte nous avons conservé l'orthographe du manuscrit, ne nous préoccupant pas d'établir une uniformité constante dans les mots que l'auteur a écrits de deux ou trois manières. Ainsi nous trouvons logeâmes et logeasmes, luy et lui, aulcuns et aucuns, etc. Il eût fallu user d'une attention extrême pour maintenir rigoureusement la leçon choisie ; nous avons préféré laisser au texte cette allure de liberté qui donne tant de pittoresque aux textes du xvi™^^ et du xvii"^® siècle. Seulement, nous nous sommes permis de couper assez souvent les phrases à jet continu, familières à l'auteur, et de redresser sa ponctuation trop abondante en virgules. Toutefois nous ne l'avons fait qu'en usant d'une sorte de tempérament entre le système du temps et celui d'aujourd'hui.

Jamais nous n'avons opéré un changement syntaxique : Jehan Lhermite a un style propre, il possède sa grammaire et nous semble écrire aussi correctement que la moyenne de nos écrivains en langue française de son temps, bien que celle-ci fût pour lui une langue apprise qu'il ne parlait pas habituellement. Philippe II l'avait cependant jugé digne d'enseigner cette langue au prince héritier du trône, au futur Philippe III.

DE l'importance DE CES MÉMOIRES.

Il n'appartient peut-être pas à 1 éditeur d une œuvre inédite ou d'un nouveau document d'histoire de formuler sur la publication qu'il fait un jugement doctrinal devançant celui qu en portera le lecteur. Mais si quelque réserve lui est commandée sur ce rapport, il lui est permis toutefois de signaler l'appoint particulier que le livre peut apporter à la science ou de donner des motifs plausibles en faveur de sa mise en lumière.

Dans le cas présent, il semble que l'éditeur en a le devoir : le titre donné à son livre par Jehan Lhermite n'en fait pas soupçonner le sujet, et la publication doit demander d avance un bill d'indemnité pour sa dimension relativement considérable.

Si le livre de Jehan Lhermite nous était arrivé sans le nom qu'il a reçu, nous l'aurions intitulé: Mémoires dun gentilhomme de la Chambre des Rois dt Espagne Philippe II et Philippe III, Ce sont bien, en eflet, des événements personnels écrits au jour le jour, puis réunis en un texte suivi pour former un recueil de souvenirs. Lhermite est un narrateur précis, naïf, sincère ; les détails de personnes, de choses, de localités, détails dans lesquels il entre dès le commencement de son livre et qu'il n'eût pu retrouver dix-huit ans après dans sa mémoire, les petites erreurs

même qu'il commet en transcrivant les noms tels qu'il les entendait prononcer et qu'il n'aurait pas commises s'il avait recouru à des sources étrangères, tout nous prouve qu'il tenait soigneusement un journal de ses faits et gestes quotidiens. Tout ce qu il relate, il Ta vu, il l'a entendu : c'est donc un livre « de bonne foy » qui devient, par cela même, un document.

Sans doute, une bonne partie du Passetemps consiste en descriptions de pays et de villes : la période de vie que ces mémoires embrassent n'est, pour ainsi dire, qu'un voyage perpétuel de l'auteur, de Belgique en Espagne d'abord, puis en Espagne à la suite de la cour qui se déplace souvent. Ecrites à une époque où les récits de voyages n'abondaient pas encore, ces relations offrent un intérêt réel ; n'étant pas extraites de livres, reflets d'une vive curiosité personnelle, elles ont un cachet propre et doivent souvent présenter plus d'un détail inconnu.

Lhermite aimait à inscrire dans son carnet ; quand il traverse rapidement une ville, il trouve toujours le temps d'y jeter un coup d'œil sur les choses remarquables: ici il copiera une inscription, là, il sera témoin de quelque scène locale dont il nous donne le tableau. Dans ses excursions en Espagne avec la cour, les loisirs ne lui manquent pas, ses descriptions deviennent prolixes, savantes même ; il recueille des renseignements, il consulte des érudits, s'adresse à des personnages officiels, s'efforce, en un mot, d'être

exactement renseigné. Nous n'en signalons comme preuve que sa longue description de TEscurial, laquelle doit être Tune des premières que Ion ait faites de cet immense et lugubre édifice, car elle date du moment même où celui-ci fut terminé et elle s appuie sur des communications positives. En la comparant avec des ouvrages consacrés ex professa au célèbre monastère et tout d'abord avec l'ouvrage de Francisco de los Santos (i), on constatera que Lhermite nous fait connaître plus d'une particularité oubliée ou négligée par d'autres auteurs. Citons seulement l'inventaire des reliques, un document des plus curieux, ne fût-ce que pour nous apprendre que le fameux duc d'Albe, à ses divers titres de célébrité, peut encore joindre celui d'avoir été un fournisseur très actif de ces objets pieux à l'église de l'Escurial.

Les pages des Mémoires consacrées à des récits d'itinéraires sont, en somme, très dignes d'être lues et l'on y trouve plus d'un épisode instructif, attachant même, pour l'histoire des voyages en Europe, il y a trois siècles : signalons, sous ce rapport, la narration de la sortie des Pays-Bas, la traversée d'Italie en Espagne, etc.

Mais le principal intérêt des Mémoires consiste à nous présenter, dans son ensemble, un tableau saisissant de cette sombre et monotone cour d'Espagne pendant les dernières années du

(i) Description brève de! fnonaslcriode. S. lj)reu\o el Real del Escuriaï por el P. Fray Francisco de los Santos. Madrid, 1657, in fo.

roi Philippe IL On y voit paraître les membres de la famille royale, les grands personnages, les arrivants et les passants ; on y voit les palais, les voyages, les chasses, les rares amusements et les longs ennuis ; mais, comme dans un panorama, tout cela défile en silence. Lhermite n'a eu aucunement l'idée de faire de son livre une source de révélations politiques. Bien qu'il approchât la personne de ce roi, qui était alors l'arbitre du monde, bien qu'il fût assez intelligent pour surprendre au passage quelque secret d'État, quelque parole royale importante à retenir ou à divulguer, il n'abuse point, sous ce rapport, du poste de confiance qu'il occupait, ou du moins, dans ses Mémoires, il garde une discrétion absolue. Le Roi, quoique déjà sur son déclin intellectuel autant que physique, est pour lui un être surhumain dont les actes ne peuvent être discutés. Ce n'est pas cependant que Lhermite n'ait l'envie parfois de dire son opinion sur un événement, mais alors, en homme prudent, il s'esquive et s'en remet « aux chronistes ».

De cette foule de minutieux détails, de ces allées et venues de la cour, des actes personnels de l'auteur, naïvement racontés, comme gentilhomme de la chambre, comme professeur de l'héritier du trône, il nous semble qu'il doit rester chez le lecteur une impression vraie, quoique peut-être inattendue, en ce qui concerne les dernières années du règne de Philippe II et les premières du règne de Philippe III. Plus d'un

épisode, raconté en passant, pourra être utilisé par les historiens et les penseurs.

Nous n avons pas hésité à proposer la publication de ces Mémoires ; nous remercions vivement nos collègues de la Société des Bibliophiles d Anvers d'avoir adopté notre avis ; nous croyons, en toute sincérité, que le livre de Lhermite deviendra un document d'histoire et que le nom de l'auteur occupera une place honorable dans la phalange, très nombreuse déjà, des écrivains anversois.

^♦f nftir làf lÉit nÈt liÉir làt iAl lÉt lÉc^ yàt. lit iél iuIl lit làL iAil vit

I n'y a rien au monde plus prétieux que le Discours sur le

Temps, plus désirable que celluy pour advenir, mot de Passe-temps , 11111 • • dont ce présent li-

plus regrettable que le passé, et plus pernitieux ^^^ ^^ intitutUé et détestable que celluy inutilement perdu. Et encores servant de Proême. que ce temps nous soit si chier, et en respect de l'éternité, si briet et périssable, ne cessant de s'escouler tousiours sans s'arrester un seul point, semble, selon la vulgaire opinion, que ne l'estimons entant, ni le tenons pour si brief et court, comme véritablement il est. Les sçavans escrits en sont plains, et la mesme expérience nous en faict saiges; car comme ce monde est tout plain d'altrications, variétez et fâcheries, et l'appétit sensuel des hommes si répugnant en soy, n'ayans repos, ni soûlas en leurs esprits, font semblant et ostentation à toute heure que ce temps leur est par trop long, fàchieux et pénible, ne sçachans comment et en quelle façon le passer, cherchent par tous moyens, inventions et entretenemens propres pour s'en desfaire, qu'en bon et clair langaige, nous appelions Passe-Temps. Maintenant qu'ainsi soit, et que l'esprit de l'homme ne peult estre oysif, ni désoccupé sans se maliguer et malfaire, nous convient surtout (jà qu'il n'y a autre question que de le passer) de bien et sérieusement penser comment, et en quoy mieulx

nous employer pour ne perdre inutilement un si beau et prétieux gaige.

Le temps perdu (à ce qu'ils disent) se maria à damoy-

selle Ignorance^ et n'eurent qu'un seul fils de fort étrange

nom, meurs et condition, duquel a été produit, et

Lignage des En- engendré ce pernitieux lignaige des Enfants-perdus, tant

ants-perdus. esgarés et espars parmy le monde. Et encores que

l'arbre de leur Généalogie soit si grand et infiny qu'impossible me seroit d'en parvenir à bout, formeray icy le commencement d'icelluy, par lequel se pourra veoir la première déduction de leur descente, et en conjecturer depuis, selon les meurs et conditions d'un chascun (veu que par les plumes se cognoist Toiseau) qui pourront estre leur proches parens, soit par droite ligne ou collatérale, conseillant un chascun et, en particulier, tous mes bons amys, de bien se guarder de leur hantise, conversation et sequèles.

Et comme Pertinaciti devint vef de damoyselle Pompe mondaine, sa première femme, se remaria à Damoyselle Folie, et ayant dépendu^ tant en premières qu'en secondes nopces, tout son patrimoine, se consoloient l'un l'autre avecq la Belle Pacience, et que pour dernier refuge ils prendroient à rente quelque somme de deniers, avec quoy vivre icelle année, et que l'ensuyvante Dieu le pourvoyeroit. Et conseillés de leurs amis, Personne-mourutde-faim, et de Tant d*argent que terre, le firent ainsi ; mais comme le temps s'escoula sans avoir de quoy payer leurs créditeurs, vint mons' VAbus à les jeter en la prison où ils furent derechef visités et consolés par leur susdict amy, Dieu le pourvoyera. Mais Damoyselle Pauvreté, la rigoureuse, non contente de leurs belles paroUes, les mist en l'hospital où ils morurent avecq

aulcuns de leurs adhérances : Couste qu'il couste, et Je n'y regardoy pas, et y furent enterrés délaissans plusieurs fils, nefveux et aparentès parmy le monde, desquelz leur vieille tante Dame Oysiviti, sœur qui fust à Mons' le Temps-perdu, leur premier Père, avoit esté la seule nourrice, et par conséquent debvra estre (estant vray, quod educcUio sit altéra natura)^ Mère de tous maulx. Qpoy présupposé, me suis volontiers addonné à quelqu'honnest' exercice, d'où avecq le temps je pourroy tyrer (oultre ' la récréation et soulagement de mon esprit) quelque fruit aggréable, et qui ne me fust pénible le pouvoir continuer, sans pour ce postposer mes autres plus urgentes affaires. Je me suis donques délibéré de m'occuper à faire un ramas, ou recopilation de touttes et quelconcques choses qui me sembleront dignes d'aulcune mémoire, suyvant Tordre qu'icelles succéderont par laps de temps, sans y vouloir observer distinction de chapitres, ni autre décoration, fard ou affétation d'estyle quelconque, et moins avecq présumption de me vouloir esgaler à plusieurs graves autheurs qui, par ceste mesme méthode, ont escript ou délaissé de fort belles et doctes commentaires, très délectables, et très utiles au peuple : car de me mettre en compétence avecq eulx, craindroys infailliblement de tomber es mains du Dieu Mome, que les poètes disent avoir esté un Dieu entre les gentils tenu pour fort paresseux, et du tout addonné à ses playsirs et délices, ne s'occupant en autre qu'en calomnier, reprocher et reprendre les faits et labeurs d'autruy, tant des Dieux que des hommes. Et le disent estre engendré du Sommeil et de la Nuict. Duquel racontent, qu'un jour les Dieux Neptune, Vulcain et Minerve, s'altricans sur la perfection de leurs

Cause pourquoi Tautheur s'est addonné à faire le ramas de toutes ces choses.

Fiction poétique du Dieu Mome.

œuvres que chascun avoit mis en lumière, et ne se pouvant accorder entr'eulx, le dénommoient et le prindrent pour juge. Et encores qu'il semble que, pour estre manufacturé des mesmes dieux, n'y pouvoit avoir aulcune imperfection, ne laissa ce Dieu Mome, usant de sa condition et coustume, d'y en trouver aulcune. Qr présentant Neptune un toureau très parfait, que de ses propres mains il avoit parachevé, ne pensant qu'aulcune chose il y auroit à contredire, le reprint et luy reprocha de n'y avoir mis et colloque les cornes devant les yeulx. Une figure humaine, qu'avoit faict le Dieu Vulcain, la reprint, et luy reprocha d'y avoir oublié le principal que le mesme artiste ne voyoit, qui fust que, comme la malice de l'homme croit et procède secrètement de son intérieur, qu'un tel chef-d'œuvre seroit très louable et très parfaict y faisant un' ouverture en la poictrine, par laquelle se pourroit veoir et descouvrir ce que l'homme y machine, sçavoir est, si le cœur luy tesmoigne ce que la bouche profère, et enfin, si un tel dict la vérité ou mensonge. La déesse Minerve, très contente d'un si rude et mauvais succès de ses compétiteurs, s'asseurant entièrement de la victoire, parmy la perfection de l'architecture d'une fort belle mayson qu'elle présenta, fust neantmoings, comme les autres, reprin3e de l'inadvertence qu'elle avoit commise, de n'avoir faict icelle mayson sur ses quatre roues, pour lorsqu'il y eust un mauvais voisin d'un costé, pouvoir tourner l'entrée ou la porte à un aultre. Et avecq cecy, les despescha tous trois comme gens qui peu sçavoient de leurs arts et sciences. Pour l'office tant odieulx que ce Dieu exercitoit, fust appelle l'Envie contre les Dieux et les hommes. Il fust dict fils du Sommeil et de la Nuit, parce que la

condition des gens paresseux et ténébreux, qui est l'ignorant et menu-peuple, est de murmurer, blasmer, juger, et condempner les louables faicts d'autruy qu'eulx mesmes ignorent. Et encores qu'ils les sçachent, est très notoir à tous, qu'avecq un seul potage il se puist contenter les gousts et appétits de tout le monde. Je l'ay emprins, tant seulement pour mon particulier playsir et celluy de mes plus intimes amys, aussi pour la postérité de ceulx qui de plus près me toucheront, afEn qu'eulx seuls puissent veoir et conférer les choses du temps passé avecq celles d'alors, et le continuant en faire davantaige, selon la capacité de leurs esprits et meilleur jugement que le bon Dieu leur aura donné : car autrement, seroys marry que, tombant ce mien labeur es mains d'aulcun desdicts Momistes, calumniateurs des faicts d'autruy, il en fist aussi son profit comme de coustume, n'estant que par trop véritable que la vie d'aultruy, pour bonne, vertueuse et exemplaire qu'elle soit, ne soit exempte des reproches et calomnies du mal intentionné, ni plus, ni moings, comme en un verd pré, avestu et entapissé de mille diversitez de bonnes et mauvaises fleurs et herbes, le bœuf y repaist et s'y nourrist, cerchant parmy icelles son repas dont il prend goust et substance, délaissant par instinct naturel ce qu'aulcun dommaige luy pdurroit apporter ; du mesme la brebis et aultres n'y prennent que ce qui le plus leur est duysable. Aussi le renard, le loup et tous autres animaux de leur genre y pourchassent leur proie, et ce que l'un n'y appète est souhayté de l'autre, tellement que le tout s'y paist et s'y nourrist, se gouvernans tous selon leur instinct naturel ; et l'homme, gouverné de sa bonne ou mauvayse inclination qu'il a.

se repaist sur la vie de son prochain, jugeant, louant, ou calomniant ses faicts et œuvres. Je proteste donques, et dis en conclusion, ne m'en vouloir assujectir ni a loz, ni a vitupère.

1587 Mon premier concept a esté commencer dès que

j'entreprins mon voyaige d'Espaingne, qui fust Tan 1587. Mais pour mieux entrer en propos, ay bien voulu rétrograder pour redresser icy superficielement la mémoire d'aucunes choses commençant dois l'an 1580, qui fust celluy quand le 2 juing, jour du saint Sacrement, Feu Thomas trépassa feu mon père Thomas Lhermite (à cui Dieu Lhermite mon père pardoint) après avoir esté malade cinq jours continuels mourut e 2 jumg ^^ j^^^ d'une fiebvre continue, à son eâge d'environ les

soixante ans. Il avoit esté de fort bonne complexion, n'ayant eu en son vivant aulcunes grièves maladies qui fussent de considération, et ne fust esté pour la persécution tant barbare et tyrannique soufferte en sa personne et biens, au temps du sac de la ville d'Anvers par les soldats Espaignols, lors mutinez, qui fust le 4 de novembre 1576, est à croire, selon les indices de son bon naturel et forte complexion, qu'il eust encores vescu maintes années, car les trois ou quatre dernières, sçavoir est depuis le dict sac, l'on apperceut clairement sa fin luy approcher. L'affliction de son esprit estoit grande et telle, qu'en chose de ce monde il ne trouvoit consolation ; tout son appuy et recours estoit seulement en Dieu, ne se délectant en autre chose qu'en la spirituelle contemplation, et tant que pour s y pouvoir vaguer le plus à son ayse, alloit fuyant les compagnies et conversations populaires, appétissant toutte solitude^ et se

retirant souvent aux villages y circonvoysins, tantost ^5^7

sur ses propres héritaiges, et tantost sur ceulx de ses amys, parens et alliés, et m'y mena avec soy le plus souvent, et luy en tins très fidèle compagnie, taschant tousiours luy divertir icelle sa profonde mélancolie, conire laquelle il s'efforçoit aussi tout son possible, dont me souvient qu'incessament, avec grandissime efficace et agitation d'esprit, il alloit proférant icelle docte sentence : Omnium rerum irrecuperahilium summa fœlicitas est oblivio. Ce nonobstant, est impossible que l'homme qui a le cœur bien assis ne soit subiect aux regrets et sentimens des outrages tant barbares et tyranniques que n'a guères il avoit soufiert: le tout vient de la très puissante main de Dieu, qui en est le souverain juge. Il a vescu et parachevé son cours de vie fort honorablement comme à un chacun en est notoir. Ayant en sa jeunesse traversé plusieurs pays étrangers et fréquenté les Universités de Louvain en Brabant et de Poictiers en la France, et en icelles prins ses degrés de licentié es lois, et depuis hantant quelque peu la court, et se trouvant avec bon patrimoine, ne se soucyant guères des charges publiques, se mist touttesfois, pour n'estre du tout réputé oysif et forclos de celles de ceste ville, (au gouvernement de laquelle s'estoient entremis plusieurs de ses amys et alliés) au Magistrat d'icelle, et enfin délaissant sa dolente vefve, Damoyselle Marguerite Van Ranst, ma bonne mère, en compaignie de moy, et mes deux sœurs Marguerite et Anne Lhermite, triste et desconsolée, délogea de ceste vie à l'autre, l'an et jour que dessus, et fut honorablement enterré en l'église Mons"* Saint Jacq au grand chœur, audit Anvers, en la

1587 mesme sépulture de feu son frère Simon Lhermite,

Feu Simon Lher- Egcuver, seigneur de Bettinsart-lez-Ath, en Hainaut, en mite mon oncle j ? o

mourut le 14 Jan- son vivant aussi du Magistrat de la dicte ville, qui y

vier 1567. mourut le 14 de Janvier 1567, au commencement des

troubles et guerres civiles de ces pays, à cause de quoy

Ton nV avoit encores nlis aucune tombe, laquelle s'y

mist depuis avec leurs armoyries et l'inscription des

dates de leur trépas. L'an ensuyvant, qui fust celluy de

1381, le dernier jour des festes de la Pentecouste,

Feu mon oncle trespassa feu mon oncle Martin Van Ranst, aussy en

Martin Van Ranst . ^1 x* • ^ ^ j 1 j-^ -n •• x

I ^ . son Vivant du Magistrat de ladite ville, eagé environ mourut le 25 de ^ ' &

May 1581. septante ans, et ne fust guères longtemps malade. Il

mourut fort exemplairement, parlant jusques au dernier, et fust enterré au monastère de Sainte Clare, audit Anvers, en une vieille sépulture y fondée de par quelque sien proche parent de la mayson de Berchem, à laquelle il avoit action, comme yssue d'un même tronc et lignage. Depuis ce temps là, n'y a eu chose qui semble avoir esté de considération, et comme le changement du temps estoit tel, que partout il y avoit du danger, m'arrestay fermement chez ma mère, l'assistant es occurences de ses affaires de la mayson mortuaire de feu mon Père, qui quand et soy apport' assez d'empeschement pour s'y amuser quelque bonne espace, tellement que je m'y entretins quelques cinq ou six ans, jusqu'à ce qu'après plusieurs préallables changemens, altérations et séditions populaires, assiégemens et autres innumérables stratagèmes, qu'y survindrent (dont me remets aux chronistes Anvers rendu au d'alors), la ville d'Anvers fust réduicte a l'obéissance du 1 R y*^'"^ Roy d'Espaigne, Philippe le deuxième, nostre souverain

seigneur, par moyen du Ducq de Parme, son Gouverneur et Capitaine-lieutenant général es Pays Bas, qui

fust Tan 1585, et fust son entrée en icelle le 27 d'aougst de Tan susdit, au grand contentement et joye du peuple et consolation des bons, fidèles et affligez catholiques, qui dès alors commençoient à reprendre nouveau courage de penser un chascun à ses aflPaires, comme aussi de faict je me mis en équipage d'aller faire un tour parmy ces champs, et me trouvant en ëage compétant, et appétissant de veoir nouveau monde, et cognoistre aulcuns de mes parens paternels que j'avoys en Hainault et ailleurs, tentant aussi mellieure fortune, me déterminay de mettre en exécution ce mien désir, et prenant congé de ma mère, me partay du dit Anvers, le deuxième jour après la pasque fleurie. Tan 1586, en compagnie de mon cousin Martin Lhermite, seigneur de Betiinsart, vers Mons en Haynault, et arrivasmes ce mesme jour à Bruxelles, et y séjournasmes quelque trois ou quatre jours, estant logé chez Guillaume Van Veen, conseiller au conseil de Brabant, qui avoit espousé une mienne belle Tante, jadis vefve qui fust à feu mon grand oncle, maistre Jacques Vledincx, en son temps. Auditeur en la chambre de comptes en Brabant, de qui ma mère en es:oit niepce du costé de la sienne, et à cause de ceste alliance, avions tousiours entretenu le droict de bons amys et apparentés. D'icy panismes à Mons et logeâmes chez notre cousin Jacques de la Croix, seigneur de la Motte; de Chaumont, etc. Bailliu du vénérable Chapitre des Dames Chanonesses de Sainte Waldrut, Chef du Magistrat, et Capitaine d'une compaignie d'Infanterie bourgeoise de ladite ville de Mons, la mère duquel s'appella Hélaine Lhermite, sœur à feu mon père, selon plus clairement est déduict par l'arbre de généalogie qu'en avons. J'y trouvay aussi lehan de Buisson, seigneur

Mon parlement d'Anvers.

Bruxelles.

Mons en Ha}*nault.

Ï587 d'Oysiez, conseillier au grand conseil du Roy audit

Mons et Pensionnaire des Estats de Haynault, qui s'estoit marié à Damoyselle Catlierine de la Croix, David de Hauchin, docteur es lois, seigneur de Rheusmes et Viconte de Tourp, Pensionnaire de la dite ville et député ordinaire des dits estats, qui a pour femme Damoiselle Ysabeau de la Croix, et lehan de Fourneau, seigneur de Rouvegnies et de Marchiennes, Capitaine d'une compaignie Infanterie bourgeoise de ladite ville, marié à Damoyselle Charlotte de la Croix, toutes mes cousines germaines, sœurs dudict Jacques de la Croix, lequel nous y receut fort humainement et y logeâmes quelques trois Le seigneur de OU quatre mois, au bout desquels s'en alloit le seigneur de

Bettinsart se marie fiettinsart vers sa mayson audict lieu, pour y faire une

à Damoyselle NIarie • • 1 ^

de la Motte. visite, et donner ordre au faict de son mariage, qui peu

de jours après se conclut avecq Damoyselle Marie de la Motte, fille du feu le seigneur de Papegnies. Tous les amys m'y firent grand accueil, un chascun par envie, la fraternité desquels y trouvay très-solide, sans aulcun genre de dissention, vivans entr'eulx comme vrays frères, n'ayant trouvé nulle part la conformité qu'il y a entre eulx. La ville est fort playsante, la bourgeoisie fort amiable partout, et la hantize des gentilshommes et damoysclles, fort honeste et conversable. Je m'y trouvay un petit estourdy au commencement à cause de la langue ; mais comme avant y venir, je m'estois aucunement exercité en icelle par lecture, m'y accommoday bientost tellement, qu'au bout de trois mois, la parlay bien parfaictement dont un chascun s'esbahissoit ; c'est un grand cas que la lecture pour ceulx qui veullent apprendre quelque langue, puisque par là, et avoir aussi quelque peu esiudié en la latine, on s'en habilite grande-

ment à en comprendre l'origine et dérivation de toutes 1587

celles qu'on en désire apprendre ; je dis de celles qui dépendent ou ont quelque communication avecques la susdite latine, ne restant doncques, pour s'en parfaictionner, que le mesme usaige et conversation, desquelles celle des damoyselles, ou bien des petits enfans, en est bien la plus convenable, parce qu'iceulx caquettent incessament sans tenir rang, respect, ni authorité quelconque, tellement qu'on y parle tout franchement et sans aucune arrière-pensée, qui faict incontinent perdre à l'aprentif la première vergoingne, et est cecy ni plus ni moins, comme les petits oyselets nouvellement encagés ou tirés de leur mue, qui incontinent qu'ils s'apperçoyvent de la clarté du jour, commencement à gazouiller petit à petit, tant qu'à la parfin ils vous en desgorgent leur chant propre et naturel. Et comme journellement je hantois les plus qualifiés de la ville, et entre iceulx aucuns qui venoient tout freschement de voyager, ne traictans d'autre que des grandeurs, magnificences et façons de vivre de plusieurs nations qu'ils avoient veues et hantées, me commençoit à recroistre un nouveau et très ardent désir d'en aller moy mesme à la recherche, et me trouvay incessament sans repos, tant que l'ayant communiqué avec mes susdicts cousins, de la Motte et de Bettinsart, ils m'y secondassent de leurs voluntés et consentemens, espécialment ledict de Bettinsart, qui me persuada grandement que, pour mon bien et avancement, il me convenoit d'ainsi Je faire, m'asseurant que si (moyennant la divine faveur) je pouvois arriver en court d'Espaigne, où se tenoit Pierre Van Ranst son grand amy, Ayde-Gentihomme de la Chambre du Roy, un de ses plus privez, avec lequel autresfois il y avoit

1587 traicté estant en icelle court, je ne failleroys par son

moyen de parvenir à quelque degré d'honneur en son

royal service. Je prins ce blanc pour mon seul but, et à

icelluy en dirigeois toutes mes flesches, et en premier

lieu, cercheois argent et compaignie, et ne fust esté

pour une petite maladie d'une fiebvre tierce qui me

surprint alors au chasteau de Bettinsart, où n'aguères

estois venu, me fus incontinent party en comp^^nie de

Nicolas Des- Nicolas Deschamps, Roy d'armes de Sa Majesté, qui

champs Roy d'ar- p^^ j^ j^j^j.g auparavant, estoit venu d'Espaiene, envoyé

mes de Sa Majesté. ^ ç, !. xt • x • ^y a- a

par Sadicte Majesté pour y assister à la donation des

Tous ces seig- colliers de l'ordre de la Thoyson d'or aux seigneurs

neursreceurentror- Marquis de Warambon, 'de Renty et del Vasto et Contes

d^^d'^t^D ^ ™*Sw ^^ Oostfrise, de Arembergue, de Berlaymont, d'Egmonc

Godle à Bruxelles, ^t de Champlite, qui receurent par les mains du susdict

le 7 d'Apvril Pan Duc de Parme ledict ordre en toute solempnité requise, 8s, sauf le Conte j»^^ gg ^^ -^^^ ^^^ ^^^^^^ ^^^^ ^^ j^ j^

de Champlite qui . . , . , .. 111 •

le receut en Bour- Maubeuge, qui n est qu à quatre lieues de là, lieu de sa

gogne, et le mar- naissance. Et comme le temps et occasion s'escoulèrent

quis del Vasto qui gans rien effectuer, principalement la présente, m'efforçay le receut devant la , . , .i 1 » • 5> 1 1

ville de Nuvs par niieulx que possible m estoit d en cercher autre, et à

ledict duc, le 20 de icelle fin me transportay à l'heure vers Bruxelles, où la

Juillet. * court du Gouverneur alors estoit, et avant y arriver me

vindrent les nouvelles comme Sa Majesté Catholique

avoit faist appeller à soy en Espaigne Messire Nicolas

Damant, Chevalier, Chancellier de Brabant, pour y

déservir la. place de son premier conseillier d'estat ei

guardeseaux près sa personne, par le trespas de lehan

Foncq, qui me sembloit estre très bonne commodité ;

suyvant quoy passant outre, et y arrivant, le fus prier

bien instamment me vouloir admettre en sa compaignie,

ce que toutesfois tout platement me refusa, car ni me

cognoissoit, ni m'avoit aulcune obligation, et encores 1587

qu'il m'en eust eu aulcune, n'en eust alors faict aucun semblant pour n'ouvrir la porte à plusieurs autres qui pour ce mesme eflfect l'avoient desja importuné grandement. Quoy voyant, ne laissay pourtant de m'en aperceveoir tousiours, me tenant prest pour à tout'heure me jecter en chemin à la moindre commodité qui pour lors me fust représentée, ayant, ce temps pendant, donné part de tout cecy audict Pierre Van Ranst, luy priant cntre'autres, que son playsir fust d'en toucher un mot à messire lehan Richardot, Chevalier, Président au conseil provincional d'Arthois, et des consaulx d'Estat et Privé de Sa Majesté, lez la personne du Ducq de Parme, son gouverneur général, qui en ce temps là, pouvoit beaucoup envers tous, afin que de la part dudict Van Ranst il en parlasse audict Damant, afin (comme dict est) il me vousisse receuvoir en sa suyte : et comme ce voyage s'en alloit aulcunement délayant, vint icelle lettre encores à temps, par où ledict Richardot fist tellement son debvoir envers ledict Damant, qu'enfin pour le respect dudict Van Ranst, j'y fus admis, dont j'en estois bien ayse, et les ayant sur ce remerchié, et sçachant préallablement le jour désigné pour nostre partement, me fus incontinent à Anvers pour y mettre ordre en mes affaires, donnant part à ma mère de tout ce que j'avois négocié, tenant le tout pour aggréable, encores qu'aulcunement contre sa volunté, guidée par l'amour et affection maternelle qu'à tout temps elle m'avoit portée, mais la raison et grande discrétion qu'elle use en toutes ses choses, la fist condescendre fort couragieusement à ce mien désir. Sur quoy me jecta sa saincte bénédiction en présence de mes deux sœurs, et prenant mon congé d'elles toutes.

15^7 fust le jour de mon partement de là, le 17 de Mars 1587, on partem^t ^^ m'embarquant pour Bruxelles, y arrivay ce mesme paigne, le 17 de i^^^9 7 ^rrestant jusque le 27 du mois de may en- Mars 1S87, et de suyvant, que sonions de ladicte ville pour entreprendre BruxeUcs, le 17 de ^^ d^sj^é voyage d'Espaigue. May cnsuyvant. . . • j 11 1. j

Nous en sortions de là, en bien grande trouppe,

Nicolas Damant sçavoir est ledict Messire Nicolas Damant, Madame

avec son train part gg^j^g ^f^i^i sa femme, avecq leurs trois enfans Maximi-

de Bruxelles pour ' ^

Espaigne. '^^^y Lconor et Barbe, Damoyselle Marguerite Brant, sa

belle-sœur, leurs serviteurs et servantes, item François Damant, son frère, garde-joyaux de Sa Majesté es Pays- Bas, aussi le protonotaire apostolique lehan Charles Schetz de Grobendoncq, conseillier de Sa Majesté en son grand conseil de Malines, qui y alloit pour adjoinct audict Messire Nicolas Damant, lehan Vanlaquen, son secrétaire, Georges le Petit, lehan Baptiste Kerreman, le docteur Gosius, Gaspar Tacquet et le secrétaire Gérard, Bourgoingnon, frère à celluy qui n'aguères avoit tué le feu prince d'Oranges Guillaume de Nassau, qui tous, entre passagiers, leurs serviteurs et toute la sequèle montoient à plus de 30 personnes. Il y avoit un coche à quatre jumens, et un chariot à quatre chevaux aux bagaiges, et pour les servantes, trois mulets de charge et deux charrettes qui estoit le train desdicts Président et Protonotaire ; les restans passagiers tous montés à cheval. Et en cest équipage sortions la porte d'Ânderlecht , et estions accompaignés de plusieurs gentilshommes et Bourgeois de la ville jusques pardelà Téglise dudict Ânderlecht, que est plus d'un quart de lieue de là ; et comme le chemin plus en avant devint dangereux à cause des excursions des Vrybuteres, qui se tenoient à Bergues sur le Zoom, menions avecq nous

fort bon convoy d'hommes d'à pied, jusques à cinquante et d'à cheval encores aatant, qui firent en tout cent hommes d'escolte, et prismes nostre chemin par Halle, autrement dict Nostre Dame de Hau, pour aller à giste à Nivelle, qui sont six lieues, et y fusmes logés au Heaulme. Le lendemain 28, repeumes à Fleuru, quatre lieues, et prismes giste à Namur au Mouton, qui sont eneemble 8 lieues. Ici entre Fleuru et Namur avions descouvert lesdicts Vrybuteres, mais pour estre peu forts ne nous osoient assaillir. Nous y séjoumasmes deux jours et le lendemain fust renvoyé ledict convoy qui cousta audict Président plus de quatre cens florins. Le Révérend"** Evesque dudict lieu nous y fist grande chière, et y alasmes veoir les églises et la cathédrale qui est dédiée à Sainct Aulpin, où estoient enterrez les entrailles du feu Monseigneur lehan d'Autrice avecq inscription par forme d'épitaphe de ses haults faicts, vie et trespas, qui y fust mis par ordonnance du ducq de Parme, l'an 1578, avecq le tableau qui y estoit mis sur le grand autel, dont le restant des ossemens de son corps furent, par commandement du Roy, envoyé à Espaigne.

Ladicte ville est assez belle, mais fort montaigneuse, les maysons toutes couvertes d'ardoyses qui est chose très singulière et digne d'estre veûe de loing, particulièrement la regardant depuis une très haulte montaigne qui y est tout prés, hors la porte du costé de Luxembourg. Le chasteau est situé au plus hault de la ville, la tenant assujectie de tous costés, n'y ayant jamais faulte de force garnison ; la Meuse y passe fort impétueusement et sont telles fois les eaûes si grandes, qu'il est advenu avoir icelles passées le pont qui y en est bien hault, dont on y a mis une pyramide pour dénoter jusques où ladicte

Par Nostre Dame de Hau à Nivelle.

Namur.

Sépulture ou l'Entei rement de feu Monseigneur lehan d*Austrice.

15^7 eaûe avoit montée, ce que les citoyens tenoient pour

chose rare et admirable. En sortant la ville vers le costé de Luxembourg, y a une grande, haute et fâcheuse montaigne à monter, et est ladicte ville pendante d'un costé et d'autre à des grandes montaignes. L'on trouve aux environs d'icelle infinité des mines de métaulx, et aussi de marbre et de tout autre sorte de belle pierre pour des bastimens, et aussi des ardoyses en grandissime quantité ; delà allant par Enteume (i), fusmes à giste en

Marche en Fa- Marche en Famine, qui sont sept lieues, et d'ici en ™'°^* avant commence estre le pays aulcunement désert et

stérile, n'y ayant que des montaignes, forests et grans bois de haulte fustaye, la plus part des fayaus, mais le paysage fort playsant et agréable à la veue, n'y ayant faulte de toute sorte de venaison. De pardelà Marche n'y avoit que des bruyères, et y commence le pays qu'on appelle d'Ârdennes. Nous partismes de là, le dernier jour de may et allismes veoir le seigneur de

Cobreville près Cobreville (2), sur son chasteau audict lieu, auquel de Bastoingne. logeâmes tous icelle nuict, et nous y fust faict grandissime chière, défrayant homme, cheval, et tout ce qui en dépendoit. La femme dudict seigneur de Cobreville estoit parente au susdict lehan Baptiste Kerreman, lequel nous délaissoit depuis icy, à cause d'un accès ou deux de fîebvre quil avoit eu les jours passés, pour s'y convalescer avecq espoir de nous en rataindre bientost. Nous laissâmes le droit chemin par Bastoigne, et le

Arlon. premier jour de juing, fismes nostre entrée en Arlon,

qui est frontière des pays de Namur et Luxembourg, y parlans ambedeux langues, walonne et allemande,

(i) Emptinne.

(2) Cobrainville, dépendance de la commune de Nives.

estant de là quatre lieues. La ville est assise sur la crouppe d'une haulte montaigne, où soloit avoir, à ce qu'on dict, un temple de la lune, que les latins nommoient Ara lunœ, d'où semble dériver ce vocable d'Arlon, par longueur de temps ainsi corrompu. Depuis là partions pour Luxembourg, qui fust le 2 dudict mois, jusques où ledict seigneur de Cobreville nous alloit tousiours accompagnant ; nous y logeasmes au Morien, et y fusmes fort bien traictés au despens de la ville, qui desfraya le tout. Le vieu Comte de Mansfelt, qui y estoit gouverneur, fist grande chière audict Président Damant et à tous ceulx de sa famille et suyte, les ayant logés en sa propre mayson, qui n'estoit encores du tout parachevée, ayant plus de 20 ans qu'il l'avoit commencé. Elle est située hors de la ville en une vallée fort playsante, et le bastiment fort riche et magnifique, y ayant plusieurs belles fontaines, garennes, jardins, statues ; la mayson, les chambres et galleries fort richement ameublées et aornées de très belles peinctures, et semblables curiosités bien condignes à un tel édifice, et croy que ce sera une des plus parfaictes maysons qu'il n'y aura pas au Pays-bas (i). Le 4 ensuyvant, prismes giste en Thionville, 4 lieues de Luxembourg, ville forte, et assez playsante selon sa petitesse. Dès le susdict Arlon jusques icy, avions traversé fort belle campaigne. Elle est assise sur la Mouzelle, y ayant un beau pont et porte des batteaux raysonnablement grands, et comme elle est sur la frontière, n'est jamais sans garnison ; le

Luxembourg.

Thionville.

(i) Ce magnifique palais, commencé en 1563, par Pierre Ernest de Mansfeldt, tomba en ruines peu de temps après son achèvement. On n*en voit plus aujourd'hui que des restes.

1587 Gouverneur, qui fust le Baron de Wils, nous y fist

grande chière, nous accompaignant jusques pardelà Mets en Lorayne, qui sont 4 lieues. Nous passâmes tout tenant les murailles dudict Mets, sans qu'il nous fust licite d'y pouvoir entrer ; elle nous sembloit fort belle et forte ville, y estant pour gouverneur Monseigneur de Moncassy, gentilhomme françois, avecq dix enseignes d'infanterie de la mesme nation pour garnison d'icelle. La Mouzelle y passe semblablement tout tenant ses murailles, et avant passer outre, nous y vint ledict gouverneur à recognoistre et celluy de Thionville s'en retournoit d'icy vers son quartier, passant outre vers le premier village là tout près, pour y prendre le repeu, et passant par un autre qui s'appelle Gey (i), sur le rivaige de la mesme Mouzelle, y trouvasmes les vossures en forme de certaines arcures d'un vieu pont, qui par-cy devant souloit servir (selon le dire d'aulcuns anciens dudict village) d'aquaduct d'une fontaine qui se souloit monstrer audict Mets, passant pardessus ladicte rivière, chose non sans admiration pour la longueur d'icelle, et digne de noter pour la grande antiquité, ne sçachanc en pure vérité l'autheur de cest œuvre, encores qu'il y en a aulcuns qui disent (je croy plustost par rêveries qu'autrement) que le Diable en avoit esté le fondateur, selon la fable qu'ils en racomptent, qu'au temps des Romains, il y avoit un gentilhomme énamouré d'une dame d'iceulx pays, demeurant sur son chasteau de l'autre costé de la rivière, fort agité de son amour et à cest efFect l'ayant longuement poursuivie, sans en pouvoir riens obtenir. Advint un jour que par desdaing,

(1) Probablement Fey, près de Verny.

importunité ou frivoles paroles, ladicte dame luy octroya 1587

sa demande à telle condition qu'il eust à dresser un pont sur ladicte Mouzelle, comme chose qui à elle sembloit estre impossible tant pour la largeur que profondeur de ladicte rivière ; ce nonobstant, taschant ledict gentilhomme d'y satisfaire, y fist tant par sa diligence, industrie, ou art diabolique, qu'il en vint audessus, et se maria à son grand désir et contentement avecq ladicte Dame. De ce qui en est, me remets au particulier jugement d'un chascun, tant il y a que la structure en est admirable, et digne d'annoter. Nous traversâmes ladicte Mouzelle et marcheant tousiours au long d'icelle, arrivasmes sur le soir à Pont-à-Mousson, quatre lieues Pont-à-Mousson, de Metz. La ville est petiotie, mais assez belle, et les gens de très bonne conversation, pour estre Université principale au Duché de Lorayne. La Mouzelle y passe par travers de la ville, et si y a il un fort beau pont long de plus de 185 pas. Depuis ledict Thionville, et tout le long de ladicte Mouzelle, y a beau pays, la pluspart des vignobles dont les vins y sont fort délicats ; aussi y a il force prairies, montagnes, vallées et petits boscages, et en somme le meilleur et plus playsant paysage qui se pourrait ymaginer. Les Pères Jésuites y ont leur mayson et collège fleurissant en estûde, y ayant plus de 1000 estudians en toute profession de doctrine, tant en théologie, droict civil qu'es autres arts. Nous y estions logés à la Licorne ; partans de là le 6 ensuyvant, et prismes giste aussi à la Licorne aux fauxbourgs de la ville de Nancy, en laquelle fumes bien traictés, et avions Nancy. faict de là icy 4 lieues. Traversant derechef la susdicte Mouzelle, le lendemain allions saluer et bayser les mains au Ducq de Lorayne qui y tient ordinairement

15^7 sa court. Le palais en est fort beau et magnifique; la

montée fort espacieuse et aysée à monter, n'ayant nuls degrés, faicte en forme de carracol toute unie et pavée tellement qu'à cheval on y peult monter dessus, les sales, chambres et galeries fort belles, et accommodées pour s'y loger plusieurs seigneurs et Princes, et bien richement furnies et ameublées de tout. On veoit aux Sépulture du Roy cordeliers la sépulture ou tombe du Roy de Jhérusalem,

de Jhérusalem et j^^ j^ Lorayne, aussi celle de feue Madame la des autres. * j

Duchesse, femme du ducq moderne, bien richement

eslevées, et en l'église de... (i) celle du Ducq Charles le

Hardy, Ducq de Bourgogne, qui fust tué devant ladicte

ville, et depuis transporté à Bruges. Le susdict Ducq

fist augmenter ceste ville bien deux fois d'avantaige

quelle n'est, dont on y en travailloit encores, la Mou-

zelle en passe aussi par travers d'icelle. Nous y séjour-

nasmes jusques au lendemain, et après y avoir repeu,

sortions de là environ deux heures après midy vers

St Nicolas. une villette dicte S^ Nicolas, qui ne sont de là que deux

petites lieûettes, où entrions à fort bonne heure, y logeans en l'hosteleric aussi dicte S' Nicolas, et comme c'estoit un jour de dimenche, y avions beaucoup de passetemps en veoir danser la jeunesse, et s'exerciter entre icelle plusieurs autres jeus de récréation, qu'ils nous vindrent représenter. D'icy partit vers Bourgogne le susdict secrétaire Gérard à donner ordre à certaines ces affaires, avecq intention de nous venir retrouver depuis. Le lendemain, 8 dudict mois, traversâmes la

Par Luneville à ville de Luneville ; deux grosses lieues, repeumes en un

villaige guères loing delà, et primes giste à Raon,

(i) A Téglise de Saint George. Nom laissé en blanc dans le manuscrit.

Raon.

Wissenbach.

petite villette à l'hostelerie le Cerf, qui font trois lieues; ^5^7

le 9 passâmes par S* Diey, deux grosses lieues, et après Par St Diey à y avoir repeu, prismes giste à Wissenbach, pays d'AUemaingne^ gisant au pied d'une fort haute et fâcheuse montaigne. Le lo, passâmes ladicte montaigne, laquelle trouvasmes plus pénible en descendant qu'en montant, dont nous en fallut plus de deux heures et, pour éviter le danger, fallut enchaîner les roues des coches et chariots et, outre ce, y attacher des grandes branches liées ensemble, en forme de ramon, sur lesquelles s'assirent plusieurs hommes, se laissant par ce moyen là traîner avecq lesdicts coche et chariots, à cause de la grande vélocité de la descente, jusques à se mettre en seureté, au pied de ceste montaigne. Mesmement, audict village de Wissenbach, trouvâmes deux minières d'argent, lesquelles ne pouvions aller veoir par faute d'un peu d'esloingnement de chemin et mauvais accès à icelles. A l'yssue et descente de ceste montaigne, trouvasmes une très forte barrière ferrée, de laquelle avoient la charge ceulx du prochain villaige qui s'appelloit S** Marie, pays de l'Empire, une lieùe de pardeça ladicte montaigne, auquel repeusmes, et en sortans l'hostellerie, y eusmes ne sçay que ruses entre l'hoste et le maistre d'hostel dudict Président Damant, à cause de certain petit diflférent d'arrier-compte, que ledict maistre d'hostel ne voulut payer, car encores qu'il s'estait desia mis à cheval, et prest pour s'en partir, sceut cedict hoste tant faire que, par secrète intelligence du magistrat dudict villaige et assistence de ses voysins, il fust cauteleusement mené par devant la mayson de la ville, de laquelle sortans aucuns officiers de justice, y fust détenu et arresté, et tout à l'instant sentence prononcée contre

1587 luy» par où fallut sans nulle réplique payer et satisfaire

audict hoste, ou autrement nous en fust à tous pis advenu, qui servira icy d'advertissement à tous passagierSy afin de ne prendre jamais noyses ni flkheries avecq leurs hostes, principalement es contrées tant barbares et rustiques comme celles-cy, dont plusieurs s'en sont assez mal trouvés et depuis s'en repentis. D'icy nous en fallut il encores traverser plusieurs autres montaignes bien plus hautes que la précédente, ains moins fâcheuses, ne voyant tout alentour que de fort grans et haults sapins, se découvrans parmy iceulx, de çà et de là, les sommets de quelque grans rochers, et sur iceulx quelques chasteaux, ou tours de guet, pour en descouvrir la campaigne. Aussi y avoit des belles et playsantes vallées, ruysseaux et fontaines, et le pays tout alentour fort beau, encores que les chemins fort inusités et déserts. En aulcuns endroits sur cesdicts ruisseaux, y avoient aulcuns moulins à scier des aisselles des susdicts sappins, et cecy avec grande facilité et peu de coustange, dont l'invention en est très admirable, principalement pour ceulx qui ne l'ayent jamais veue, car en moins d'un rien, vous mettent ils en pièces un de ces grans bois avecq la plus grande facilité du monde et en sortent les aisselles, sommiers et tout autre sorte de bois qu'on y scie, tant esgales et conformes, qu'impossible seroit de le faire mieulx, n'en faillant que deux hommes tant seulement pour ce ministère, qui en une heure vous entailleront plus de la besoingne que cinquante autres en un jour. Sortans ledict boscaige, et approchant la ville de Keyserberch . y trouvasmes fort belles vignes, et les terres partout bien cultivées ; l'entrée d'icelles nous estoit défendue jusques à nous avoir recogneus, et s'estre

informés qui nous estions. Quoy faict, nous vindrent recepvoir, et accompaignés de leur sergeant, et ceulx de la guarde (qui tous estoient bourgeois), nous fust concédé le passaige par ladicte ville, jusques à nous en mettre hors par l'autre porte d'icelle. Ils n*y ont exercice d'autre religion que celle des Calvenistes, sans en sçavoir distinctement de quelle. La ville est très forte et très belle, à ce qu'en passant pouvions juger, et continuant chemin, arrivasmes ce mesme soir à Colmar, ville aussi très forte, ayant trois double ramparts, fossés et portes. Nous y logeâmes à L'homme sauvaige, dont aussi le sortir de la mayson pamiy la ville nous estoit défendu. Ils disent que l'église a esté autrefois mise en feu par dedans et que le tout se consommoit en cendres ; aussi y a il de fort belles maysons, le pays d'alentour fort fertil, produysant de fort bons et délicats vins. Il n'y a d'icy à Keyserberch qu'une lieue, et depuis là commencions avoir fort belle planure, et y estoit en ceste sayson le bled en très bonne apparence, la perspective de la compaigne assez conforme à la nostre en closures, hayettes, petits buissons et semblables propriétez, commençant à descouvrir, dès le susdict Keyserberch, les Alpes, montaignes fort hautes, qui divisent l'Italie de l'Allemaingne, et qui de loing nous sembloient estre de pures nuées. L'unziesme, passant par Heylichryck prismes giste à Otmersem (i), au Soleil, et le 12 à Basel, première ville de la Zwisse, nous y fismes fort beau et playsant chemin, et traversâmes beaucoup de beaux bois, où nous vismes force venayson de toute sorte ; nous y logeâmes à la Cygoingne, fort bonne et princi-

Par S«c Marie et Keyserberch à Col-

mar.

Par Heylichryck à Otmersem.

Basel.

Basilea pays des Zwisses.

(i) Ottmarsheim.

15^7 pale hostellerie, et y trouvasmes logés aulcuns capitaines

françois, y envoyés de par le Roy de Navarre, pour y ramasser quelques gendarmes pour le secours des Hugenots de France, y sejournans un jour entier, pendant lequel fusmes veoir la ville qui nous sembloit belle et playsante. Le Rhin la traverse par travers, et à ceste cause y avoient très bonne pescherie de toutes sortes de poissons, et entre iceulx de fort bonnes et délicates truittes. Aussi y a il fort belle Université ; les maysons sont toutes peintes par dehors des histoires du vieu Testament, chose assez playsante de veoir ; les femmes et jeunes filles ordinairement de belle, haulte et gaillarde stature, la plus part blondes, les hommes aussi de fort belle taille. Ils y exercent la plus part la religion Luthérienne. Les heures de l'horloge y sonnent différemment qu'es autres lieux et villes circonvoysines, tousiours une heure reirogradée, comme si disions, quand ce sont autrepart dix heures, ce n'y sont que neuf, qui procède (à ce qu'ils disent) par permission de Dieu, qu'advenant un jour que certain leur Bourgmaistre ayant conspiré contre la bourgeoisie, pensant par préallable et secrète intelligence, à une heure de la nuit, ouvrir aux ennemis la porte, et s'y trou vans lesdicts ennemis à l'heure conférée, advint que l'horloge de la ville fust arrestée, ou bien retrogradée, par où passant le temps et l'heure de leur complot ainsi entre eulx consignée, fust leur trahison descouverte et la ville sauvée ; en perpétuelle mémoire de quoy, n'ont jamais volu retrancher le cours desdicts heures jusques au jour présent. D'icy nous en fallut prendre ung guyde ; partant le 14, ensuyvant vers une ville tte nommée Liehstal. Liehstal, non plus qu'à une grosse lieue dudict Basel,

d'où sortans, nous en fallut aussi changer de charrettage, n^y

prennant au lieu de limon un autre attellage d'un seul cheval de suyte, à cause de l'estrecissure des chemins. Le 15 allismes à giste à un villaige dict Olthen, et Olthen. logeâmes à la Tour. Icy nous venoit rataindre un gentilhomme flameng, natif de Bruges, nommé Josse de Schietere, qui longtemps après nous estoit party de Bruxelles, passant le lendemain plus outre vers Pavie, pour s'y veoir avecq ses deux frères qui y estoient estudians. Le 16 à Zurze (i), au Soleil, et avant y venir, Zurze. avions passé une haulte montaigne, au sommet de laquelle descouvrimes derechef, et plus au plat, les susdictes Alpes, qui estoient toutes couvertes de neige, et encores que bien distans d'icelles, nous en sembloit toutesfois d'estre desja au pié d'elles, pour leur très excessive haulteur. Dès ledict Liehstal ne fismes que monter petit à petit, trouvant partout très belle campaigne, jusques à ce qu'estions sur ladicte montaigne, à la descente de laquelle avions basse vallée, et faysoit le temps fort pluvieux et triste, à cause de quoi cerchions bonne hostellerie, où il n'y eult faulte de bon vin, belle hostesse, et tout autre chose semblable. De là partîmes le lendemain, prenant giste à Lucerne, à la Croix d'or, Luceme. passant par un village nommé Sampach, guères loing duquel trouvâmes un long pont faict de bois et couvert par deseur, gisant sur la rivière du Rhin, lequel à peu de distance de là comence à prendre sa source, et selon le dire d'aulcuns, du lacq dudict Lucerne sur lequel ladicte ville est assise, le partant en deux parties. Le pont qui gist sur cedict lacq, et par lequel ces deux

(i) Sursee.

1587 parties se communiquent, mesmement par où on va

droistement à la grande église, ha de longueur 850 pas tout faict de bois, et couvert par deseur en forme de galerie et sur chasque pilier peinct un passaige de la saincte passion de Nostre Seigneur et de plusieurs autres belles et sacrées histoires, chose certes très dévote et commémorative. Ledict lacq est fort grand et large, environné de toutes parts de fort haultes montaignes et rochers, et en aulcuns endroicts bien avesties de toute sorte d'arbres, la pluspart des sapins. L'eau y en descoule fort impétueusement, se convertissant, à cause de sa très excessive cheute, toute en escume causant un bruit le plus espantable du monde. Ladicte ville est fort catholique, qui lors nous sembloit chose nouvelle, pour n'avoir trouvé, par tout le pays de Zwisse, autre son semblable, ni par celluy de l'empire, ci ce n'est la religion calveniste, ou luthérienne. Il y a depuis Liehstal à Olthen deux lieues ; delà à Zurze, trois, et depuis jusques à Lucerne deux, qui en tout font sept Embarquement Heûes, et icelles bien grandes. Le 18, nous nous embarsur e ac de Lu- qu^mes sur ledict lacq en plusieurs batteaux plats et

larges avecq tout nostre train, sur le bord duquel vismes en plusieurs endroicts de fort belles assiettes, des petits hameaux et chapellettes ; aussi y trouvasmes plantées, deçà et delà, aulcunes croysettes de bois, signifians noyement d'hommes et naufrages de batteaux, qui bien souvent y souloit avoir à cause du grand abisme et profondeur du lieu, tant enserré de tous costés (comme dict est) entre les susdictes montaignes, de sorte que, s'y entrant le vent une fois, n'en trouve sitost sa sortie, ains s'y entortillant, vous cause des très exécrables tourbillons et, par conséquent, ce grand péril et

danger des susdicts noyemens et tristes naufrages, dont 1587

en avions aussi nostre part, mais non de si mauvayse

yssue, sçavoir est force tonnaires, esclairs, et grandes

pluyes qui cessarent incontinent. Es susdictes mayson-

nettes demeuroiem quelques pauvres gens gaingnans

leur vie à pescher à truittes, lesquels s'y trouvent en

grande quantité, et des très bonnes ; ils y nourrissent

aussi grande quantité de chèvres qui y pourchassent

leur vie sur iceulx rochers et montaignes, y faisant des

saults d'une roche à autre, pied ferme, comme si ce

fussent des sauvaiges. Nous en fismes 4 lieues par eaue

et de là encores une lieûette par terre vers Altorf, où Altorf.

ledict lacq se finist, y prennant giste à la Couronne,

fort bonne hostelerie. C'est un villaige situé entre les

montaignes, un lieu assez beau et playsant, contenant

des belles maysons et fontaines, et comme il approche

l'Italie s'y parle tant italien que zwisse, comme aussi

du mesme audict Lucerne ; et encores trois ou quatre

lieues plus arrière, depuis cedict lacq jusques audict

Altorf, y a une fort belle chaussée encores qu'estroicte,

mais bien unie, à tous costez des fort belles prayeries,

et depuis des fort haultes montaignes, qui les enserrent

en forme d'une vallée; tout au long de ce chemin, et

par toute la vallée avions force arbres noyez en très

grande abondance. De par deçà ledict Altorf ne s'y peult

plus cheminer en coche ni chariot, à cause de l'estré-

cissure des chemins, s'y servant un chascun d'ordinaire

des montures que s'y trouvent tout à propos. Mais pour

la commodité de la femme dudict Président, sa sœur,

sa fille, et les petits enfants, y furent incontinent faict à

la légière deux branquars, qui ne coustarent guères

d'argent^ comme à cincq florins (si bien m'en souvient)

1587 la pièce, et furent portés par deux chevaux de louage,

et aussi le raesme toutes les hardes. Et y logeâmes, comme dict est, à la Couronne, où le lendemain nous vint veoir l'Ambassadeur du Roy d'Espaigne, Pompeo de la Croce, gentilhomme Milanez fort accort et très accomply, nous y faisant des grands accueils, et fusmes veoir en sa compaignie un fort dévot cloistre de Capucins, qui s'y tenoient au pied d'une fort haulte montaigne. Nous y vismes tout leur petit mesnage, cellules, refectoir et l'église qu'estoit très dévote, ains très povrement aornée ; il y avoit un fort playsant jardin d'admirable situation, appendant au pied de ladicte montaigne, fort laborieusemsnt y accommodé tout en montant par des degrez de pierres, comprendant grande partie de ladicte montaigne et quasi au plus haulte d'icelle, encores que de très excessive haulteur, qui nous sembloit un ouvraige très admirable. Nous y séjournâmes deux jours et le 21 partismes de là, au mesme équipage que dict avons, d'où après esté sortis, entrions en un bois gisant sur des haultes montaignes, dont le chemin estoit fort mauvais et fâcheux, n'estant que toute roche et plein de la neige. Et avant y repaistre, avions desia faict trois ou quatre passages dessus ladicte neige, non moins dangereux qu'espan tables à veoir, veu que desoubs la mesme neige passoit un grand ruysseau d'eaue, de celle qui descoule desdictes montaignes avecq l'impétuosité qu')miaginer se peult, nous servant de pont ladicte neige, chose d'assez grande admiration, de veoir une matière si liquide et tendre, souffrir un si grand poix, sans s'en défaire tout-à-coup. Nous repeusmes à Vassa(i), lieûe

(i) Wascn

et demie d'Altorf, au Blanc Cheval. Après repeu, y continuant chemin, le trouvasmes tout semblable au passé, hormis le Pont d'enfer, qui est un passaige surpassant en dangier, horreur et ,espantement à tous autres, à cause d'un exécrable abysme et profondeur qu'il y en a d'un costé, et d'une très excessive haulteur des mesmes montaingnes dressées contre nous d'autre. Et le chemin si estroit, tortu et malcomposé, qu'à paine on y peult passer sans y tomber en un million de dangers, et les eaues y tombent si furieusement desdictes montaingnes, qu'impossible seroit de dire le bruit et estonnement que cela cause aux passagiers, lesquels le plus souvent en sortent tous estourdis et à demy sourds, comme le firent aulcuns des nostres, à cause de quoy s'appellent ces eaues sauvaiges, car impossible seroit de croire avecq quelle furie et vélocité elles tombent touttes converties en escume. Il nous y fallut descendre de nos montures et les mener en bride pour tant plus nous en asseurer, et si en avions encores du mal assez. Nous prismes giste à l'hospital, au pied de la montaingne de Saint Godart, qui sont trois lieues, et le lendemain 22 à l'aube du jour, fismes nos apprestes pour la monter, les hommes à cheval et les damoyselles en des trayneaux à bœuf et le mesme aussi ledict Président Damant, son frère, et Protonotaire Grobendonc. Ces trayneaux s'y trouvent tousjours prests pour cest effect, et quand et quand les hommes qui les guydent, qui est une commodité assez grande pour tous passagiers, non touttes fois sans grand dangier pour l'aspérité du chemin et grande abondance de neige qui y est tousjours. En cest équipage y commencions à monter bien du matin et lort playsamment, suyvant par une estroite pied-sente, les

ParVassaàrhospital pied de la montaingne de Saint Godart.

1587 ungs les autres comme en font les grues, les ungs à

cheval, les autres en des trayneaux (comme dict est) et le surplus à pied, et commençans peu à peu gaingner le hault, nous y survint une excessive froidure d'une gresle fort espaisse qui nous environnoit tous, de telle sorte que les derniers perdoient de veue ceulx qui les précédoient. Et comme en montant avions quitté manteau et casacque pour la chaleur qu'il nous faysoit, nous les fallut remettre bientost pour la soubdaine froydure qui nous avoit saysie et encores eusmes du mal assez pour nous en réchauffer, marcheans en ceste sorte fort bonne espace, de tous costés enveloppez dedans les mesmes nuées. L'abondance de la neige estoit très grande et sans y avoir esté auparavant le chemin battu, eussions encourru bien grand dangier, comme depuis en vismes l'expérience en trois ou quatre gentilshommes espaingnols qui, peu de jours auparavant, s'y estoient suflfoquez dedans la mesme neige, et dont les corps nous y furent monstrez en la chapelle de Saint Godart, qui y est au plus hault de ladicte montaingne, et leurs chevaux aussi du mesme parmy les champs, chose assez triste et déplorable à veoir. Depuis icy commencions à descendre, dont la descente nous sembloit plus pénible et dangereuse que l'ascente, et aussi de plus longue durée. Tout aussitost que commencions à nous abbaisser, resentions ne sçay que meilleure température d'air plus doux et aggréable que celluy qu'avions passé par delà les montaignes, découvrans de loing le terroir de la Lombardie, et estans desja descendus, y trouvasmes le plus beau et playsant pays du monde, bien plantaigé d'arbres sapins, plusieurs ruysseaux et fontaines, et toutes les prayeries verdoyantes et richement entapissèes

de plusieurs sortes de belles fleurs, entre lesquelles trouvions aulcunes plus exquises que celles dont en nostre pays aulcuns en font si grand cas. Nous repeusmes à Airolo, al Cappello^ n'ayans en cinc heures qu'avions cheminé faict que deux lieues. Après le repas continuâmes chemin, et passans aulcunes montaingnettes^ rochers et aulcuns passaiges pénibles^ fusmes à giste à Faydo, au Bœuf, fort bonne hostellerie, ayans reprins depuis le susdict Airolo les susdicts branquars, qui de là jusques audict Faydo, sont autres deux lieues. Et le 23 partans d'icy, repeusmes à Jornico, à la Croix d'Or, et passant par un villaige appelle PoUogio, prismes giste à Bellinzona, à la Corone, qui est une ville frontière entre la Zwisse et l'Italie, y parlant les deux langues, et n'y estant licite de porter daggues. Sa situation est fort belle, et outre ce, fort estrange, estant le cœur, je dis l'aumitant de la ville, assis en une vallée, entre deux montaingnes, toutte entourée et environnée de murailles à l'antique, comprendant de tous les deux costés grande partie desdictes montaingnes, y ayant aussi un chasteau de fort rare et antique structure. Il nous y fallut dépositer nos armes, qui furent arquebuses et pistolles, à certain guyde qu'avions amené du susdict Altorf, pour depuis nous les faire tenir à Milan es mains du Gouverneur, qui, y arrivez, nous les eust à faire rendre, encores qu'aulcuns passagiers s'en passent outre sans s'en desfaire en quitant tant seulement les rouets des buses, mais le plus seur est ne s'en empescher, d'autant qu'il est défendu par tout le pays que personne n'en puist cheminer avecq, soubs grand hazard d'en avoir quelques ruses avecq les justiciers et guardes d'icelluy. D'icy à Faydo il y en avoit 22 lieûettes italiennes^ qu'ils appellent

Faydo.

Jornico.

Bellinzona.

'5^7 milles, dont les trois peuvent valoir, plus ou moings,

qu'une des nostres. Le 24, sortant ladicte ville, y trouvasmes incontinent une montaingne fort fâcheuse à monter, laquelle passée, y avions fort beau et playsant pays, force vignobles, arbres fruitiers, et la plus pan d'iceulx des chastaingniers en très grande abondance, Lugan païs de et fusmes à giste à Lugan, au Trois Roys. Le lieu en Lombardie. ^^^ f^j.^ playsant, gisant sur un grand lacq qui se dict le

lacq de Lugan, abondant de tout genre de bon poisson, et pour estre jour de feste, à sçavoir de Saint lehan Baptiste, y avoit grande allégresse entre le peuple, qui y firent plusieurs danses en public, quasi à tous coings de rues, à Tusaige et façon de faire de leur pays, et furent très bien en ordre, principalement les jeusnes filles, qui estoient toutes bien gaillardement accoustrées de toutes couleurs de draps, de soie, et fort curieusement parées et coeffées à leur mode, qui nous sembloit chose très aggréable de veoir. Les hostes y usent grande courtesie avecq les estrangiers, mais le tout pour leur propre intérest, sortans la ville sur le soir à rencontrer les nouveaux venus ausquels convient, par envie les ungs des autres, leur proposant tout le mellieur qu'ils ont en leurs hostelleries, avecq un visaige flatteur et souriant, pour tant plus les attirer à soy, ne sçachant à paine la personne à qui d'eulx s'adresser le mieulx, et certes l'on y est très bien traicté, et à fort bon marché. Du soir nous y fusmes pourmener par les rues, et y vismes voleter par l'air une infinité des petites estincelles quasi flamboyantes, qui nous causoit aulcune admiration, mais sceumes depuis que ce n'estoient que certaines petites mouches qui procèdent dudict lacq, lesquelles ont ceste propriété, que par l'esbranlement

de leurs ailettes, vous monstrent ceste apparence de feu. Le 25 nous embarquâmes sur ledict lacq, avecq tout le susdict train, et fismes huict milles ; nous repeusmes à Cadilago (i), en Saint George, et trouvasmes toutes les montaignes d'alentour chargées de force chastaigniers et oliviers, et prismes giste à Como, laissant à la main droicte un autre grand lacq, qu'eulx appellent en leur vulgair // loche maggiore^ qui sont 8 milles et logeâmes à la Fontaine, fort bonne hostellerie. La situation de ladicte ville est fort belle et playsante, les terres bien remises et cultivées, dont la plus grande part de la despouille estoit desja cueillie ; icy trouvions aussi un lacq beaucoup plus grand que celluy de Lugan, et aussi très abondant en poisson. L'église cathédrale est fort belle, et ancienne, et tout le frontispice faict de marbre blanc, et y trouvions aulcunes antiquités de vielles sépultures, entre aultres celle de : Vicenti Pici civis ca salensis nobilissimi e MorUeferrati jurisc, V, doctoris, lequel y mourut l'an 1557 suyvant son épitaphe qui est celluy-ci :

Hic Cn4ERES PiCI rémanent ANIMiaUE COLENDUS SPLENDOR IN HUMANIS SiECULA LONGA NITET.

UxoR Barbara scipionis génère orta P.

L'on y veoit aussi les sépultures des Pères et fils, Francisci et Zanini Cigalini medici, le père qui mourut 15 51 et le fils 1562 ; aussi du mesme : Johannis Pauli Turnt tnedici clarissimiy et devant ladicte église y voit on dedans la paroy, d'ambedeux costés de la porte d'icelle, deux inscriptions sur la sépulture C. Plinii

Embarquement sur le lac de Lugan.

Par Cadilago à Como.

Sépulture.

(i) Capolago.

1587 Cœcilii Secundi^ l'an 1356 (i). Et outre ce celle de Bene-

dicti Jovii (2), comme appert par cestuy son épitaphe :

Q.UEM mviDA MORS VULT ESSE MORTUUM, HiSTORIA, PaTRIA,

ORATIONES ET CARMIN A BeNEDICTUM JoVIUM MORI NON SINUNT.

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