JULIUS EPISCOPUS NUCERINUS ET FRATRES MEMORISE PATRIS. P
Icy avoit un gentilhomme particulier de cette ville qui nous y fist beaucoup des caresses, et presta audict Président Damant son propre coche pour s'en aller delà jusques à Milan, à cause de quoy y furent délaissés les
Chasteau. susdicts brancquars. Il y a un fort beau chasteau sur
lequel Sa Majesté Catholique a d'ordinaire sa garnison espaignole ; entre icelle y avoit un soldat espaignol marié à une gentilfemme flamengue qui se disoii estre de la mayson de Berchem, séduicte et tirée hors de la mayson de ses parens contre leur bon gré et volunté, par où elle vivoit languissante, en grande misère et calamité. Nous partismes de là le 26, repeumes à
BarlasinaàMilan. Barlasina et prismes giste à Milan aux Trois Roys, fort
bonne hostellerie, distant du susdict Como 25 milles. Geste ville est une des plus belles que jusques ores
62 paroiches. avions veu durant tout nostre chemin ; il y en a 62
églises paroiches, toutes à fons de Baptesme, la plus part d'icelles bien richement aornées tant par dedans que
(i) Sur la sépulture n*est pas tout-à-fait exact. Aux deux côtés de la porte centrale de la Cathédrale de Côme, on voit deux niches ornées des statues de Pline l'ancien et de Pline le jeune, qui étaient natifs de Côme. Sous cette dernière on avait encastré dans le mur une pierre antique avec une inscription relative à Pline le jeune et que Ton regardait comme son épitaphe. fV. Inscript. Galliae Cisalp. latinae, éd. Theod. Mommsen, dans le Corpus inscr. latin. V*. p. 72.)
(2) Benedetto Giovio était le frère du célèbre Paul Jove, évéque de Nocera. 11 écrivit de nombreux ouvrages, restés pour la plupart en manuscrit. (V. Bayle.)
dehors, basties de marbre et enrichies de belles pcin- 15^7
tures, ornemens d'autels, et tout autre chose semblable. Le Dom, qui est l'église cathédrale, est fort grand et ancien, y ayant plusieurs beaux épitaphes ; le Saint Clou de nostre Seigneur y repose. Aussi y a il plusieurs beaux cloistres, quasi tous de nouveau édifiés, le monastère de Saint Ambroise est un des plus anciens, auquel nous furent monstres les deux tableaux des dix commandemens de Dieu, qu'ils disoient estre du temps de Moyse, aussi le vray pourtrait du serpent qui s'apparut au désert d'icelluy temps, estant mis sur une petite colonne de pierre au nef dudict monastère qui est chose bien digne de veoir ; on y veoit aussi un vieu livre escript en escorce par la propre main dudict Saint Ambroise. Les Pères Jésuites y ont une très riche chapelle, extrêmement bien en ordre, et aornée tout au possible. Il y a un fort beau chasteau, à la main gauche Chasteau. venant de Como, quasi semblable (à ce qu'on peult veoir par dehors) à celluy d'Anvers, dont le vieu y est incorporé dedans. A la première entrée du nouveau, y a une grande plaine par laquelle on arrive incontinent audict vieu chasteau, auquel entrant il y a une belle et ample court, et la mayson du chastellain assez belle et magnifique, comme aussi en est la chapelle, qui y est toute joincte ; il y a beaucoup de maysonnaige pour commodément y loger des soldats et est ledict vieu chasteau environné de larges fossés, comme aussi est le nouveau, les murailles du vieu, toutes couvertes d'un toict à tuiles en forme de galerie ou cler-voye, 'tellement que l'artillerie s'y tient au secq, de laquelle y avoit une grande quantité de toute sorte, entre autre une serpentine de 24 pies de longueur et plusieurs
iS^y autres leur semblables, y ayant une infinité de muni-
tion de pouldre, baies, et toute autre chose nécessaire pour sa défense, aussi le matériel pour en fondre l'anillerie, et tous instrumens propres à la mestre en perfection. Le palais, auquel le duc de Terranova se tient, qui alors y estoit gouverneur de par le Roy d'Espaigne nostre seigneur et Prince, est fort grand et ample, mais l'édifice assez vieu. Le Dom qui est la grande église, comme dict est, y est tout près, ayant un frontispice fort superbe tout faict de marbre, comme aussi du mesme on commcnçoit à revestir toute 1 jèglise tout alentour, y ayant desja érigées aulcunes estatues de marbre très belles de grand art et estime, principalement celle de la Magdalaine qui y est coUoquée du costé du midy, pour laquelle ils disent avoir souvent offert les Vénitiens en fin or l'équivalent du poix d'icelle. Il y a un hospital très admirable pour la grande commodité et soing qu'on y a des malades, fondé par Francisco Sfortia IV, Ducq de Milan, ayant plus de 60000 escus de revenu par an, dont l'édifice en est fort bon et beau, y ayant toutes les commodités qui pour cest effect s'y pourroyent désirer du monde. Au reste, la ville est très belle, y ayant de fort belles maysons, grand populace, infinie noblesse et icelle riche, fort bien nourrie et de très bonne conversation ; les hommes y sont d'ordinaire de fort belle taille et grands amateurs des chevaulx. Je croy qu'y se trouveroient entre eulx en temps de nécessité environ les trois mille gentilshommes bien montés^ outre encores les chevaulx de coche dont il y en a bien grand nombre qui, en temps de besoing, serviroient aussi de quelque bon subside, n'ayant gentilhomme de si petite qualité qu'il soit, qu'il n'aye son coche bien
furny de ses deux, trois et quatre chevaux, dedans 1587
lesquels s'y pourmènent les festes et dimenches par les rues, les uns après les autres en grande quantité, et en fort bon ordre, et dedans iceulx plusieurs Damoyselles riches et de qualité extrêmement bien accoustrées, comme des Princesses. Le commun est fort addonné aux mestiers et sciences de toute manufacture qu'imaginer se peult, et la jeunesse fort appliquée au travail, tellement qu'on n'y voit aller nul pouvre brember par les rues ; c'est un grand playsir d'entrer de nuit en la rue de ces gens de mestier, de veoir tant de boutiques ouvertes, les chandelles allumées, la diversité des occupations d'uu chascun, l'inquiétude des uns et des autres, les difFérens martillages et crys qui s'y donnent en temps et lieux difiérens, la petite armonie que de loing cela cause, la fréquentation d'une multitude d'allans et venans sans cesse, et enfin la spéculation que l'homme en a de veoir et y trouver une si grande variété des choses, qu'il semble au monde n'en pouvoir rien penser que faire ne s'y pourroit, dont entre autres les canons des arquebuses, et aussi les guardes d'espées y ont bonne famé. Nous y séjournâmes 8 jours, et ce temps pendant y mismes en vente nos chevaux, desquels n'en pouvions vendre sitost, à cause de la meschanceté des mareschaux qu'ils usent entr'eux envers tout passagiers : car outre le premier offre qu'ils auront faict n'en monteront }amais la seule maille, ains font complot entre eux de n'en regarder plus et, si possible leur est, les enciouer ou endommager par quelle voye que ce soit, ne s'y négligent point, tellement qu'au bout du compte le mellieur est les vendre incontinent et s'en faire quitte au premier
Pavie.
Les Chartreux, très beau et très riche monastère.
pris offrant, moyennant qu'aucunement il ne soit raysonnable, et que depuis Ton ne s'en ait plus à servir, y ayant bonne commodité de coches qui courent au demy galop à trois ou quatre chevaux par toute icelle contrée, en chasque coche quatre hommes tant seulement, et le cocher sur le devant sans y pouvoir mettre aulcunes hardes, saulf ce qu'un chascun peult porter desoubs son bras. D'icy partist de nostre compaignie le susdict Doctor Gosius, médecin, qui estoit de la Chambre du Ducq de Parme, prennant son chemin vers Nostre Dame de Loreta. Et le Ducq de Terranova nous y fist rendre nos arquebuses et pistoles, qui depuis Bellinzone luy estoient consignées par le susdict guide, nous donnant licence de les pouvoir porter de là en avant à descouvert. Le 5 de Juillet partismes de là vers Pavie tous en des coches, comme cy devant dict est et y vismes à michemin un monastère de Tordre des Chartreux, le plus beau et riche que je veis oncques, par dehors et par dedans achevé en toute perfection, y ayant outre ce des fort belles et rares peintures, et l'église aornée et composée en toutte curieusité, y ayant sur l'entredeux du chœur et de la nef, la sépulture du fondateur de ce chef-d'œuvre, qui fust Johannes Galeatius, de fine albastre avecq son épitaphe tout alentour, fort artificieusement faict ; le cym boire du Saint Sacrement très richement faict de toute sorte de pierres précieuses, si comme marbre, cassidoine, jaspe, lapislazuli, zaphir et hyacinthe et doré en plusieurs lieux, avecq aulcunes pyramides de cristal de roche, le tout si bien poly, élaboré et ageancé que ce sembloit un autre miracle du monde ; les formes au chœur des moines fort curieusement entaillées de certain bois très luysant et très odoriférant,
et le pavement du chœur tout pavé de marbre, d'un 1587
fort beau et curieux repartement. La sacristie toute à Tadvenant du mesme ouvrage, beaucoup de beaux et riches omamens d'église, et service d'argent, valissant plus de 20000 escus d'or et d'avantaige. Il y avoit à la main gauche un autel de marbre blancq, y entailly fort au vif le vieu et nouveau testament, chose fort rare et admirable. Au dortoir des moines, y avoit 31 cellules, fort bien accomodées, et fort beau reiectoir et plusieurs autres belles chambres, aussi fort beau jardin, bassecourt et tout autre chose nécessaire au mesnage. Ils sont riches, à ce qu'on dict, de plus de 1 00000 ducats par an, sur quoy ils se traictent bien, y menant une vie non pareille, tellement que le commun dire de ceulx d'icelle commarque est : Si voleté andare nel paradiso terrestre, andatevi. Le fondateur de ce grand œuvre a esté le susdict Johannes Galeatius, qui aussi du mesme a fondé le chasteau, jardin et garenne de Pavie, laquelle contient en circuit 20 miles, environnée de ses murailles, et bien guarnie de toutes sortes de venayson, qui se dict vulgairement Barcas. par où vouloit dire ce fondateur qu'en ce monde il n'aspiroit qu'à trois choses, sçavoir est : d'avoir une mayson pour sa demeure, un jardin pour sa récréation, et une chapelle pour sa dévotion et sépulture, dont il les a recouvertes toutes trois le plus accompliement que désirer se pourroit, pourveu que le chasteau et garenne qui se réputent pour sa demeure et jardin ne cèdent en rien à la susdicte abbaye, laquelle il tenoit pour sa chapelle et sépulture. D'icy passâmes outre vers Pavie, où trouvasmes en l'église de Saint Augustin, la sépulture et l'épitaphe de Liutprando, Roy des Lombards. Aussi s'y veoit la sépulture de Severino Sépulture.
15^7 Boetio, qui a escript le livre de consolatiom Philosophia.
Au Brolio voit-on la tour où ledict Boetio a esté prisonnier durant lequel temps il composa ce livre, laquelle encores pour le jourd'hui Ton appelle la tour de Boetio; elle est toute remplie par dehors de statues creûes, et en aulcuns endroicts trouées qui cause grand bruit en temps venteux, et est ceste tour fort antique, dont Tépitaphe en est tel :
mieoni^ et latls linguie clarissimus, et qui Consul ekam, hic peru, missus in exilium.
Et QjLJID MORS RAPUrr, PROBITAS ME VEXH* AD AURAS. Et NUNC PAMA VIGET MAXIMA, VIVIF OPUS.
EraT hic BoETIUS GENER SIMONIACI PATRITH ROMANI.
Il y en a encores plusieurs autres vieux bastimens de semblables tours du temps des Roys lombards, haultes, estroites, toutes unies, sans fenestres, ni aulcuns trous de lumière, massonnées de certaine pierre semblable à nos briques. En l'église des Cordeliers s'y veoit la sépulture, l'épitaphe et la teste du renommé jurisconsulte Baldi. Aussi y veoit on une pièce de la sainte Croix. Au Dom, les deux espines de la couronne de Nostre Seigneur, et devant ledict Dom y a une statue de cuivre Antonij Pij ItnperatoriSy contenant les vers ensuyvans :
MlLTIE CUM Q.UONDAM TERRESTRI FRETA RaVENNA TiCINUM IRRUERET, POPULUS PaPIENSIS IN HOSTEM
Classe armatus adît, belloql illabftur undis, Adventor hostes, sic sors tulit, inscius alter Alterius, fidens animis inimica petebat MiENIA regalem valvis insignibus urbem
IlLE HANC EXPOLIAT, MIRANDUS ReGISOL (i) INDE Hue AUFERTUR EQUES, SIC VICTOR VICTUS ABrr.
(i) Regisol. C'était le nom que Ton donnait à une statue équestre en bronze, représentant, croyait-on, un empereur romain, étendant le
Hors de ladicte ville, entre la porte de Piacenza et» ^5^7
Nostra Signora in Perticay en un cloistre est enterré selon cest épitaphe :
JaSON MAYNUS I. C. EQ.UES, ET COMES, QÏJISaUIS ILLE FUERJT HIC REQUIESCn*.
Par ceste ville passe la rivière Tuscin laquelle reçoit en soy toutes les ordures et immundices des maysons d'icelle, par des canaux qui passent par desous terre, et outre ceste rivière passe un pont faict de marbre et couvert par deseur dont le bois du toict a propriété de point engendrer des araingnes. Nous y retrouvasmes le susnommé Josse de Schitere, et en sa compaignie ses deux frères Daniel et lehan, qui s'y estoient tenus aux estudes aulcunes années pour estre ce lieu Université. Ce sont d'icy à Milan 20 miles, d'où partismes le 4 ensuyvant, prenant nostre chemin vers Tortona qui sont ^^^ Vogera de là 27 miles, passant par une villette dicte Vogera où repeumes ce jour là, et après le repas allismes saluer la Royne de Denamarque qui s'y tient sur son chasteau audict lieu. Nous y trouvasmes en son service deux ou trois gentilshommes âamens qui nous y firent grande feste, et retournans vers le droit chemin fusmes à giste audict Tortona \ l'hostellerie du Cerf où ladicte Royne nous fist desfrayer tous, comme aussi du mesme audict Vogera, dont en fusmes tous fort honorablement traictés (i).
bras et paraissant comme Josué régir k soleil. Cette statue a été détruite lors de l'invasion française.
(i) La princesse dont il est ici question n'était point, à proprement parler, la reine de Danemark : mais elle prenait, sans doute, ce titre dans son entourage. Il s'agit de Christine, fille de Christiem II, roi de Danemark, et d'Isabelle d'Autriche, la sœur de Charles Quint. Elle avait épousé, le 4 mai 1534, François Sforza, duc de
Tortona.
Proverbes ou Referains.
Par Betola à Saravalla.
•Cecy est un terroir fort bon, et abondant de toute chose, si comme des bons et délicatz vins, et toute sorte de fruictz, et sur tout des bonnes tripes de pourceau, qui y sont tenues en grande famé, à quoy peuvent donner plus qu'évident tesmoignage les deux ensuyvans referains :
Vin de Verona.
Pan Paduan.
Tripe de Tortona.
Putana Venetiana.
Un autre :
Unus Deus, una Roma.
Una turris in Cremona.
Unus port us in Ancona.
Unus porcus in Tortona.
D'icy partismes le 5 dudict mois, et passant par Betola, prismes giste à Saravalla, au Cocq, à la poste. Nous y estions fort bien traictés principalement de bon pain, et du meilleur vin que par toute la Lombardie n'avions trouvé, grande abondance de fruict de toute
Milan. Devenue veuve, elle fut demandée en mariage par Henri VIII, roi d* Angleterre ; mais très attachée au catholicisme, elle refusa et se remaria, en 1541, avec François, duc de Lorraine, qu'elle perdit en IS4S- Après ce nouveau veuvage, elle se retira à Tortona, ville qui lui avait été constituée en dot, et mourut à Alexandrie d'Italie en 1590.
On sait que Christiem II avait été dépossédé du trône. Il laissa trois enfants : Jean, qui mourut en 1552, Dorothée, morte en 1580, et Christine. Celle-ci pouvait donc, en 1587, se considérer comme héritière directe de la royauté de son père. Mais la véritable reine en cette année était Sophie de Mecklenburg, femme de Frédéric IL
Les gentilshommes flamands qui étaient attachés au service de Christine étaient, probablement, des parents du chancelier et agent diplomatique de Christiern II, Corneille Scepperus, dont la fille Anne avait épousé un Corenhuse. Nous verrons plus loin un Corenhuse à Gênes.
sorte, des oranges, citrons, limons et semblables que le 1S87
mesme pays produict. Jusques icy avions eu très belle planure, et venus en coche (comme dict est) mais impossible nous fust le pouvoir continuer à cause que d'icy commençoit la montaigne qui se dict celle de Gênes, se continuant tousjours jusques audict lieu tellement que mal ayséement il s'y peult aller que sur des montures, comme de faict les femmes mesmes s'en alloient guidées par un homme qui les menoit par la bride. C'estoit chose fort ridiculeuse de veoir quatre meschines et deux petits enfans dudict Président, qui furent Maximilien et Barbe, accomodées sur deux chevaux tant seulement, à sçavoir sur chasque cheval deux meschines, d'un costé l'une et d'autre l'autre, et les petits enfans en leur girons, pour mieulx et plus esgalement balancer la charge. Je m'avançay d'icy en compaignie dudict François Damant tout droict vers Gênes, laissant tout ce train arrière, et en partismes bien du matin sur des mulets de louage pour encores en un jour gaigner ladicte ville, ce que nous fismes à fort bonne heure, afin d'y cercher la meilleure hostellerie. Ce chemin est fort fâcheux pour n'estre que toute montaigne et roche, et outre ce, des plus tristes et stériles qu'avions veu jusques lors, toute sèche, sans bois, ni aulcun genre de verdure quelconque, et mesme le chemin tout remply des cailloux et des pierres, traversant plus de 36 fois (si bien me souvient) un grand ruysseau qui y est, sans aulcune similitude de chemin, tellement que l'homme pense chasque fois s'en esgarer, si ce ne fiist par les mesmes mules, qui en ce cas se monstrent plus saiges que ceulx qui en vont dessus, et cecy à cause de la multitude des pierres et cailloux qui
1587 s'y trouvent, y ammenez par la furie dudict ruysseau,
renversant ceulx d'en hault en bas, tellement qu'impossible seroit y pouvoir demeurer marque ou signe de quelque chemin. M'estant advenu qu'en voulant choysir un, à ma fantasie, la mule qui me portoit n'y vouloit nullement aller, se tenant toute coye sans s'en bouger un seul pas, et croy que plustost à coup d'esperon je l'eusse tuée, que de s'en passer outre, tellement que, par pure fantasie et opinion, elle me tenoit vaincu, la suyvant partout où elle me menoit. Nous y rencontrâmes plusieurs muletiers avecq leurs mulets de charge qui passoient cedict ruysseau en plusieurs endroicts, où il y avoit de l'eau, et quelque fois bien profonde, sur des eschasses grandes et haultes qu'ils portoient, quand et eulx, sur leur mesmes mulets, chose qui nous sembloit bien estrange, car s'y alloient si seurement dessus que par merveilles leur en advint aulcune disgrâce. Nous passâmes plusieurs petits villaiges, si comme Arqua, Lisola, Borgada, Fornaci, Buzula (i) auquel repeumes et Gênes. de là à Ponte Dezimo, prenant giste à Gênes en l'hostel-
lerie Sainte Marthe, environ les 12 heures du jour, ayans faict 36 milles, qui n' avoit esté petite journée. Les autres prindrent le nouveau chemin qu'on y estoit accomodant pour les coches, point encores du . tout achevé de parfaire, et y arrivarent le jour ensuyvant, au mesme train et esquipage que dict est, saulf ledict Président, sa femme, soeur et enfans qui s'y avançoient encores ce mesme jour, encores que bien tard, car selon l'arrest sur ce faict entre nous, dévoient avoir demeuré
(i) Ces noms, mal transcrits d'après les notes de voyage de l'auteur, se lisent ainsi sur les belles cartes de Vltalia de Maginî (Bononiae 1620) : Arquata, Isola, Borgo de Fomari et Buzala.
dict Gênes.
ceste nuict là à Ponte Dezimo, ou bien à Buzula pour ^5^7
y attendre quelque lictière, afin d'y entrer le lendemain plus à leur honneur et réputation. L'on commence depuis cesdicts lieux à descouvrir tout au plat la mer qui de loing et à prime face nous ne sembloit estre qu'une seule nuée asurée, n'ayant entre l'eau et l'air nulle distance ni distinction. Et y avoit tout au long d'un petit bras de mer qui descent depuis ledict Ponte Dezimo, plusieurs belles maysons de plaisance, par où on commence à entrer aux fauxbourgs dudict Gênes, qui Fauxbourgs dunous en sembloient bien les plus beaux qu'en nulle part avions trouvé, tout plains des belles et fort magnifiques maysons, qui plustost s'en resentoient à des palais de princes qu'autrement, avecq des forts beaux et playsans jardins, très abondans de toute sorte des fruictz, fleurs et semblables curiositez, et qu'entre autres y trouvions bien rare et digne d'estre noté, estoit que y vismes croistre les câpres dans les mesmes paroys des maysons, par dehors sur les rues, y plantés, ou semmés en certains trous en ladicte paroy, si gentiment par leur bel ordre et repartement que ce sembloit chose très admirable, et outre ce très aggréable à la veue, parce que le feuillage de ceste plante est fort beau et verdoyant et la fleur non moins belle, tirant sur icelle du lin sa couleur bleuastre ; des cytrons, limons, oranges et toute autre sorte de fruict de ce genre, il y en avoit en abondance, et tellement que les hayes des jardins en estoient d'icelluy. Aux susdicts faubourgs, guères loing de la porte, y a une tour haulte et belle, qui ce dict la Torre di capo de Faro, et est très admirable en haulteur, elle ne sert d'autre que pour descouvrir de loing les batteaux et galères qui y arrivent de tous costez, y ayant tousjours
'5^7 un homme de sentinelle dessus, qui à chasque coup
qu'il s'apperçoit de quelques navires qui y arrivent, donne quelque signe à ceulx de la ville de la quantité d'icelles, et d'où quelles viennent. Le Prince Gio. Andréa Doria, général des galères de Sa Majesté Catholique en icelle mer Méditerranée, y a là tout près ausdicts fauxbourgs, tout tenant à la porte de la ville, un très beau Palays avecq beau jardin, belles fontaines et galeries, et tout ce que humainement pour la commodité de l'homme, il se pourroit désirer, se pouvant ayséement embarquer es galères, par derrière ledict palays, sans en sortir d'icelluy, et sans estre veu de personne, qui n'est (entre celles qu'il y en a) des moindres commoditez. Ce palais a sa veue par derrière sur la mer, et de l'autre costé est le susdict jardin y ayant la rue principale entre deux, laquelle est bien large et ample, et fort propre à y jouer au balon, comme aussi d'ordinaire on y joue, et par dessus icelle rue est faicte une galerie, pour par icelle passer du palays au jardin au couvert. Ledict palays fort bien et richement ammeublé, et surtout le service d'argent très accomply et de très grande valeur. En entrant la ville, nous y fust demandé, par ceux de la guarde, la bulle de sanitày laquelle nous y fallut monstrer à cause que la peste régnoit en ce temps là au pays de Bourgoingne, desquels quartiers persone ne pouvoit entrer ; aussi nous y fallut-il déclarer l'hostellerie qu'eussions à prendre et sans ladicte bulle de santé eussions esté renvoyés à certain hospital de Saint Lazare, qui y est de l'autre costé hors de la ville pour y tenir et perfaire une quarantaine, comme suspects de ceste maladie infectueuse et, outre cecy, nous y firent visite de nos malettes, pour y payer le droict de la Doanay
qui est certaine tauxe qu'on y paye de toutes et quel- 1587
conques marchandises et choses neuves qui s'y apportent, et nous ayant sur ce demandez, si en avions aulcunes et respondans que non, point contents de ce, nous y firent une visite assez rigoureuse, et par trop incivile, selon le vil et abject qualibre d'icelle sorte de gens, nous rechercheans jusques à la chemise mesme. Et comme de fortune rencontroient avecq une piécette de toile bien fine et belle, que j'avoy apporté pour mon usaige, pour en faire des frases quelque jour, soubs pretext et couleur de ne l'avoir pas déclaîrée, me la prindrent pour confisquée sans aulcun contredit ni regard qu'ils deussent avoir prins de mon innocence, allégant que j'ignoroy que semblables choses, que l'homme porte pour son propre usaige, seroient tenues pour marchandises sujectes et redebvables à cestuy leur droict, tellement qu^il * m'en fallut armer de la belle pacîence, prennant toutesfois mon recours vers les Siegneurs de ladicte Doana, avecq espoir que (prins égard à ma justice) ils me la feroient rendre, comme depuis il en advint par moyen et intercession de certains gentilshommes de leur nation avecq lesquels en fismes cognoissance, en payant tant seulement un escu pour leur dict droict. Mais en avoient ces bélistres bien largement dismée ceste dicte pièce, avant que l'avoir peu arracher de leurs mains, m'en ayans dérobés plus de trois ou quatre aulnes. Il est icy Advertissement
de noter que, tombant es mains de semblables, le aux passagiers tomii. 1 1 • 1 • 1 1 l>ans es mains des
meilleur est ne leur celer rien, les traictans le plus . courtoisement que faire se peult et plustost leur en offrir de l'argent que de permectre que la visite passe outre, car pour net et clair que l'homme procède, en ouvrant une fois la valise, ne laissera d'eschapper d'aulcune
isSy perte, outre les ruses et molesties qu'on en prend,
tant du retardement du chemin qu'autrement. Nostrç hoste nous advertist aussi qu'on n'y pouvoit aller par les rues avecque dague, ni épée, sans en avoir licence de la Seigneurie, qui est la souveraine justice de ceste ville se gouvernant comme république de par soy. Icy nous vindrent rattaindre les devant nommés Jaspar Tacquet, Josse de Schitere, Daniel et lehan, ses deux frères, N. (i) de Corenhuse, seigneur d'Eecke, gentilhomme gantois, et le secrétaire Gérard avecq son beau frère, qui tous y arrivoient de trouppe, et pour venir aulcuns d'eux par la Bourgoingne, où (comme dict est) la peste régnoit, et les autres par négligence de n'avoir apporté leur bulle de santé, furent tous indifféremment envoyez à l'hospital de Saint Lazare, où il leur fallut demeurer jusques au jour de nostre embarcation, qui fust quelque douze ou treize jours depuis, et ne fust esté par singulière faveur du susdict Président Damant, qui intercéda pour eulx envers la susdicte Seigneurie, est à croire qu'ils y fussent encores demeurez jusques au bout de leur quarantaine, en grand hazard de perdre le passage des galères d'icelle sayson. Nous y séjournâmes quelques 15 jours, et ce temps pendant, y fusmes veoir la ville et ce, la plus part en compaignie de certain gentilhomme de là, appelle lehan Bautista Raffa, qui, pour l'affection qu'il portoit à ceux de nostre nation pour s'avoir nourry entre icelle, nommément en la ville d'Anvers, par où il parloit aussi icelle langue, et pareil-
(i) Probablement, Claude de Corenhuse, qui mourut en Italie, tué dans un assaut, selon les uns, ou en se rendant d*Ostie à Rome, selon d'autres. Il était le frère de Corneille, époux d'Anne de Scheppere. (Votr note, page 42.)
lement la françoyse, nous y fist et monstra grande 1587
assistence et courtoysie, comme aussi fist du mesme en
mon endroict un mien grand amy que j'y trouvoy, qui
autresfois m'avoit esté condisciple es écoles de maistre
Anthoine Helius en ladicte ville d'Anvers, appelle
Gregorio Bianco, et par leurs moyens nous furent
monstrez plusieurs palays de seigneurs et des très belles
maysons de particuliers, toutes si bien et richement
basties qu'impossible me seroit le pouvoir déduire par
le menu ; diray tant seulement en substance que toute
la ville nous sembloit en général, à cause des beaux et
superbes édifices, jardinages et autres semblables curio-
sitez, se ressembler à un paradis terrestre. Touchant aussi
les églises, cloistres et autres lieux consacrés au divin
service, n'en dis moins que dessus : églises paroychielles
il y en a 30, des cloistres il y en a plusieurs ; en celluy
des Gïrdeliers vismes la sépulture de ceulx de Grimaldi, Sépulture.
en une chappelle basse fort sumptueuse, toute de marbre
blancq, richement élabourée, et entaillie de plusieurs
belles et sacrées histoires, d force dorure dessus, un
ouvraige, certes, très digne d'estre veu et annoté. En la
paroiche de Saint Laurent, en la chappelle de Saint
lehan Baptiste, s'y voyent les cendres du mesme Saint
lehan par lesquelles ont esté faict plusieurs miracles, et
entre autres, estant la mer fort haulte, outre l'ordinaire,
n'y ayant jamais flux ni reflux, ou au moins bien peu
comme à tous en est nottoir, et par conséquent la ville
en grand danger de se submerger, par représentation de
ceste saincte Relique qui s'y fust portée en une casse Saintes Reliques.
d'argent en forme de procession avecq grand dévotion
et révérence, furent la tempeste et croyssance des eaues
gratieuz.
1587 incontinent cessées. En la sacristie de la mesme église,
s'y veoit le plat inestimable, auquel mangearent Nostre Rédempteur et ses apostres Tagneau pasqual, et selon plusieurs autheurs, mesmement par les chroniques de ceste République, appert que cestuy plat fust conquesté en la surprinse de la ville de Ca^area. En un monastère de Saint Bartholomé hors la ville, à la pone de Sainte Gitaline, repose un des trois muchoirs de nostre dict Rédempteur, que la Sainte Véronique luy présenta, par lequel se sont faict beaucoup des miracles. En l'église
Sépulture avec j^g Dominiques y a un épitaphe d'un certain défunct un épitaphe fort 1 r •> 1 • 1 •
<n-ari«iT V^^» P^"^ ^^^^^ ^^^^ ^^ gratieux, j ay bien voulu icy
insérer :
Inveni portum, sors et fortuma, valete.
Nil mihi vobiscum est, ludite nunc auos.
Je passeray outre pour éviter prolixité d'en faire icy mention plus particulière de tous les hospitaux, chapelles et autres semblables fondations en bénéfice des pauvres maladieux, desquels il y en a grand nombre, tant dedans que dehors, comme aussi du mesme des couvens et monastères d'hommes et de femmes. Il y a en ceste République un seul personhaige pour chef esleu collegialement par leur sénat, pour l'espace de deux ans, ordinairement du sang plus noble d'entr'eux, qui tient sa résidence au palays de la mesme République avecq obligation de s'y tenir en toute grandeur et réputation, s'accoustrant de rouge et à tiltre de Ducq. Ce palais est fort grand et ample, et on y tient la plaidoirie ordinaire, y ayant continuelle guarde pour l'asseurance et authorité de la personne dudict Ducq, comme aussi du mesme aux portes de la ville, l'havre et autre lieux