‹ Le passetemps de J. Lhermite, pub. d'après le manuscrit original (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · SI · texte numérisé non relu

SI

à ce destinez, dont il y en a de la guarnison ordinaire 1587

six cens Allemans, et deux compaignies de gens de leur propre nation, tous salariez de la niesme République, y ayàns lesdicts AUemans du fort bon traictement, principalement ceulx qui occupent place noble, ou d'officier d'entre eulx, qui quelque fois ne seroit à refuser par quelque honneste homme s'estant mis en arrière, pendant qu'il attend meilleur secours de ses parens, n'estant la place en soy que par trop honneste, aysée et sans dangier, comme de faict nous y en trouvîmes aulcuns ^ de nostre pays, d'assez bonne mayson, qualité et parentage. La Doana est une mayson publique en laquelle toutes marchandises, tant des allans que venans, doibvent estre visitées et enregistrées, pour y payer le droict qu'ils appellent la dassa, soubs payne et amende de confiscation. C'est une mayson fort grande et ample, fréquentée d'un monde de gens, les facchins (qui est une sorte de gens qui portent toutes les marchandises sur leur dos) y font merveilles, et semble chose incroyable de dire les fardeaux qu'ils portent, et avecq quelle facilité. Il n'y a en ceste ville ni chariot, ni charrette, à cause de l'estrécissure des rues, ni aussi cheval ni mulet de charge, tellement que tout le poix gist sur ces pauvres gens, lesquels y travaillent avec telle grâce et force, qu'impossible seroit (comme dict est) de le croire. Le port de mer est grand et capable de plus de 100 galères ou batteaux d'une fois, y ayant une place, appellée la Darsina^ où les batteaux des marchans se mettent en seurté, laquelle se serre de nuict avecq une grosse chaîne. Il y a aussi un autre lieu qui s'appelle l'Arsenal, auquel se font les galères et tout autres sortes de batteaux. L'on trouve en Darrina toutte bonne

1587 commodité de petites barquettes, et à fort bon marché,

pour s'aller esbatre sur la mer mesmement quand elle est en calme : c'est alors qu'il faict grand playsir de naiger, et encores plus ayséement qu'es autres rivières, car l'eaue qui y est grosse et salée, y joinct sa grande profondeur, cause qu'on s'y va plus à son ayse et à plus grande seurté, tellement qu'à payne on s'y peult plonger dedans ; touttesfois le plus seur est ne s'y fier par trop, estant vray (comme l'on dict) que les meilleurs nageurs sont les premiers qui le plus souvent y demeurent. J'y ay naigé souventes fois, et encores des bien grans traictz accompaigné tousjours de ma barquette au costé, et le bon Dieu, loué en soit il, m'en a guardé jusques ores. La couleur de ceste mer est à demy asurée et verdastre, et n'en ameine es environs de ceste ville guères du poisson qui soit d'importance. Sa propriété est telle, comme aussi est celle des hommes, femmes et montaignes, suyvant ce commun dire qu'ils ont entre Proverbes. eulx : Huomo sen:(a fede^ Donna sen^ia vergoingna^ Mare

sen:^a pesce, Montagne sen:(a legni. Auquel propos me souvient avoir ouy dire certain Bigarriste du seigneur des Accors ce présent équivoque : Qpand Genevois je voys, homme de bien je ne vois (i). La jeunesse y prend pareillement son playsir et passe-temps les dimenches et jours de feste i danser es coings des rues, conmie cy devant dict en avons, mais bien avecq plus d'authorite et mellieure grâce qu'es autres villes et lieux de moindre qualité que cestuy-ci, car il y a un maistre de cérémonies expressément député i conduyre ces danses, lesquelles s'y font avecq telle modestie et honnesteté,

(i) Nous n*avons pas trouvé ce propos dans les Bigarrures et Touches du Seigneur des Accords, (Etienne Tabourot.)

que toute fille d'honneur s'y peult trouver sans encourrir 1587

blâme ou reproche quelconque, et a ce maistre de cérémonie à charge d'y faire venir les violons, et les payer des deniers que les bons compaignons de la danse contribuent pour chaque danse que ledict maistre leur faict payer selon la taxe qui par luy est faicte, ayant aussi particulier soing de n'y admestre persone des compaignons danseurs, qu'il ne soit de bonne famé et honneste conversation, et du mesme que les jeusnes filles n'y soient maltraictées de parole ni de faict, qui d'ordinaire sont filles de gens de bien de la bourgeoisie. Les danses qui les plus s'y usent sont Passemezes et Gaillardes, et si y a il aulcuns qui les dansent extrêmement bien, mesmement entre les filles qui vous les dansent, y entremeslant des beaux petits passages avecq leurs petites cabriolles extrêmement bien couppées, que c'estoit un indicible contentement de le veoir. Elles y viennent si bien et bisarrement accoustrées, toute à la légière d'un drap de soie de toutes sortes des couleurs, et si gentillement parées et coifiées que ce semblent plustost des nymphes, ou bien quelques déesses, qu'autrement ; et afin d'en paraistre plus belles et claires de teinct, les jours qu'elles doibvent venir à ceste assemblée, vous portent en leurs maysons, tout au long de la sepmaine tout leur visage emplastré avec certaine masse qu'elles font de rassin et d'autres choses picantes, pour s'en faire muer et esclaircir la peau que nous appelions la mue ; et afin d'en venir plus légières, vous portent aussi, tout au long de la sepmaine, certains haultz pantoufles chargés de plomb ; aussi usent elles d'un remède pour faire blondir leur chevculx, que pour noirs qu'elles les ont, vous les blondissent aussi blonds que l'or mesmes.

1587 les lavant avecq certaine lessive, et depuis les essuient

de longue main au soleil, et pour ce faire commodément s'assisent es fenestres des toicts de leurs maysons, le dos contre soleil, sur la teste un grand chappeau de paille troué, par où passent tous leurs cheveulx, les estendans tous alentour dudict chappeau, et en ceste forme les essuient tout à loisir. Le devant nommé Prince Gio. Andréa Doria estoit là tout près, à environ huict miles de la ville, en une sienne fort belle mayson de playsance, qui estoit sur le rivaige de la mer et pour y Embarquement aller nous embarcâmes en une petite galiote à huict sur mer pour aller j-^mes, qui nous y fist arriver en moins de deux heures,

veoir Loan, may- , ,., ..

son de playsance du nonobstant qu il y eust tempeste en mer. Nous y Prince Doria. trouvâmes le lieu fort playsant et la mayson du mesme,

située au pied d'un rocher, d'où sortoit une fort belle fontaine d'admirable invention; il y avoit une grande gaiole plaine de toute sorte de oyseaux, et fort beau jardin et récréatif. Et nous y fist l'hoste de céans fort grande chière, nous renvoyant avecq espoir de nostre bien future embarcation, sur quoy retournions très contens, attendans de jour en jour les galères de Naples, qui y debvoient mestre en terre quelque 4000 soldats pour les encheminer de là à Flandres, lesquelles, venues Galères de Na- jusques au nombre de 25, soubz la conduicte, comme ^^^' général d'icelles, De Don Pedro de Toledo (i), fismes

tous apprests d'y embarquer bientost. Sur ces entrefaictes y arrivarent quelques galères de celles de la seigneurie de Gênes, victorieuses de deux autres Turquesques, lesqueles y furent ammenées en grand triomphe^ et en

(i) Pedro de Toledo Ossorio, $« marquis de Villafranca, etc., plus tard gouverneur et capitaine général de TÉtat de Milan. Il était le petit cousin du duc d*Albe.

icelles, trouvé plus de trois cens esclaves chrestiens, qui tout à l'heure furent miz en liberté, dont leur grande et indicible pauvreté et misère nous causoit à tous un extrême regret, n'ayans autre refuge que la triste aulmone qu'ils allaient tous éperdus demandant par les rues, comme aussi du mesme de veoir tant travailler les autres détenus en captivité, dont leur très misérable traictement n'estoit à esgaler à celluy des brutes animaux, impiété, certes, très barbare, et non condigne au nom et profession de chrestiens. Or doncques, après y avoir faict nostre provision, et nous apperçeu de tout le nécessaire pour nostre embarquement, scavoir est, des matlats, du vin, pain, parmesan, oranges, lymons, cytrons, des anchoves, jambons, saulcisses, naveaux, radiz, courges et tout autre semblable chose, aussi du riz, et des maqueronnes, qui est une viande faicte de farine, fort usitée en ces pays-là, et laquelle se conserve longuement. Et surtout nous en pourvismes d'un veau tout vif, et avec ceste provision nous embarquâmes en une galère de celles de la Seigneurie, pour rattaindre les autres 25 de Naples, lesquelles s'estoient desjà avancées jusques à Savone, y ayans mis en terre quelque 4000 espaignolz. Nous y arrivâmes le 20 de Juillet, et y prismes giste en Sainte Marthe hors de la ville de l'autre costé du rivaige, fort bonne hostellerie, y séjournans deux jours, tant seulement pendant lesquels allismes veoir la ville qui nous sembloit assez belle, fort abondante de beaux fruicts. Il y a une chapelle sur le bord de la mer, Nqstra donna de Savona^ fort renommée en miracles, et sur une haulte roche il y a un chasteau bien pourveu de garnison, estant le chasteau et la ville de la seigneurie de Gênes. Le port est grand et capable de grand

Savona.

Chasteau.

1587 nombre de navires, et disent aucuns qu'anciennement le

Embarquement traficq de Gênes y estoit. Le 22, embarcasmes derechef

en galère de Naples ^^ ^^^ galère de celles de Naples, nommée L'Ange,

de laquelle le Capitaine estoit gentilhomme Napolitain, fort courtois et honneste en nostre endroict, nous concédant plus de liberté que le bon ordre de galère ne. permettoit, aussi nous estoit elle donnée par recommandation dudict Prince Gio. Andréa Doria, pour nous en servir tous seuls à nostre meillieur ayse et commodité. Cesdictes galères estoient en nombre (comme dict est) de 25, touttes très bien équipées et pourveues de toutes choses requises. S'approcheant la nuict, commencions à nous mestre en chemin/ acostans tousjours la terre à main droicte, et les esclaves à voguer sans en tyrer voyle, et en deux jours gaingnismes les isles de Ères (i), et comme nous allions tout tellement à veûe de terre, y eust aulcuns qui se firent desembarquer pour veoir en passant les villes maritimes d'icelle coste, comme furent Villefranche, Monaco, et son chasteau, Niza, et Villeneufve, et laissans Tisle de Sainct Les lies d'Eres. Honorât (2) à main gauche, arrivasmes ausdictes isles

d'Eres, où nécessairement estions contrainstz de nous arrester, pour au sortir d'icelles avoir estes repoulsés d'une bourrasque soudainement survenue. Nous y séjournâmes sur l'ancre environ 26 heures attendans mélioration de temps pour de là nous engolfer. Le lendemain venu, et le jour esclaircy d'une très espaisse bruyne qull y avoit, furent jecté sur les isles aulcuns esclaves pour pourveoir les galères de bois, dont la provision estoit desja fort diminuée. Et le jour plus hault entré, fust

(i) Hyères.

(2) Une des iles de Lérins.

aussi mis en terre un " chappelain pour y dire messe, et avecq lui ceulx qui le debvoient assister^ à quel efFect y fust incontinent dressé un autel au pied d'ung rocher, et sur icelluy dict une basse messe en toutte dévotion ; à l'élévation du Sainct Sacrement furent sonnées unanimement touttes les trompettes des galères, laquelle dicte, commençarent touttes à se bouger, passant pardevant celle dudict Don Pedro de Toledo, luy donnant la deûe révérence, à son des mesmes trompettes et se mirent peu à peu en ordre de partir, ce que fismes passé le mi-dy, tousjours à veue de terre, jusques à descouvrir la ville de Tholon, pays de Provence. Et de là nous aydant du bon vent, qui alors courroit, commençasmes à nous engolfer, mais n'estions pas si tost entré au golfe, que ce vent ne nous changea ; tout au contraire, nous y survenant une borrasque la plus terrible du monde, exposez à la seule miséricorde de Dieu, toutes les galères furent disparses en moings d'un rien, et nous fust donné advertissement comme le Turcq s'estoit descouvert en mer avecq grand nombre de galiottes. Geste tempeste nous dura plus de 24 heures à toutte fiirie, et n*y avoit personne qui ne pensa à son dernier faict, jusques aux capitaine, consuls et esclaves mesmes qui se tenaient tous abbattus, l'eaue y passoit et repassoit par tous costez ; la proue, où l'artillerie est, alloit la plus part desoubs l'eaue, couppant les ondes, dont trois ou quatre esclaves qui estoient là tout prés enchaynés, s'y trouvoient depuis noyés sans les avoir sceu secourir ; la lanterne estoit desja rompue, les voyles à demy deschirées, et le mas aussi en grand dangier de se fendre, ne pouvant plus soustenir une si grande violence, par où fusmes contraints d'abaisser

Engoulfement avec grande barrasque.

Ï587 incontinent les voyles. Les capitaine, consuls et plus

vieux de la galère se mirent ensemble discourrans sur ce qu'il conviendroit de faire, et n'ayant autre remède que celluy qu'attendions du ciel, y furent dicts en grande dévotion les sainctes letanies, et autres plusieurs belles oraysons en tel temps convenables, outre les particulières dévotions et Vœux qu'un chacun faysoit, pour se veoir eschappés d'un tel orage, et délivrés d'un si grand et évident dangier de la mort qui nous estoit si proche. Mais comme nostre Seigneur n'abandonne jamais les siens, principalement ceulx qui, d'un cœur humble et contrit, son sainct nom reclament, jectant sur nous ses yeulx de miséricorde, nous envoya incontinent son secours et ayde, faysant cesser peu à peu cedict orage, dont lui furent <lonnées les immortelles grâces ; loué en soit-il pour tousjours, in sempiterna seculorum secula. Amen. Le quatriesme jour estoit desja entré qu'estions au goulfe, et point encores du tout asseurés du temps. Lors commençâmes tous à remémorer par ensemble les choses passées, et mectre en con- Discours sur la sidération ce que c'est de cest élément plus brave et mi^rabie vie des brusque que tous autres, et avions loysir de contempler

la triste et misérable vie d'une galère, et du gouvernement qu'on y mène. Le Capitaine est celluy qui commande à tous ; mais cestuy doibt obédience à son Général. Il y a en chasque galère trois ou quatre vieux pilottes, qui ont place de conseiller, qu'ils appellent consuls, deux autres pilottes pour tenir le gouvernai, deux comités, qui y sont pour chastoyer et faire voguer les esclaves avecq un grand vilain fouet en la main, et un petit siflet d'argent par lequel il se donnent à entendre ausdicts esclaves de ce qu'ils doibvent faire, item,

plusieurs autres matelots et jeusnes compaignons pour 1S87

mectre main à haulser et abbaysser la voyle, et la

gouverner selon les occurrences. U y a 24 bancs, et

autant de rames, et pour chasque rame quatre esclaves,

qui font en tout environ 100 hommes. Un esclave libre,

qui a charge de mectre touttes les nuicts les autres en

fer, entre lesquels il y a des forçados qu'ils appellent,

qui sont les sentenciés et condempnës sur icelles, autres

qui sont turcqs et barbares captiffs, et ceulx-cy ne sont

jamais hors des fers, mais bien les autres qu'ils disent

estre de bona voglia, qui sont ceux qui autres fois y

sont esté condempnés pour quelque espace d'années, et

icelles expirées, et se voyant en libené, touttes fois

esloingnés de leur patrie, et. sans moyens d'y pouvoir

parvenir, s'addonnent de nouveau à ceste vie, et gaignent

tous les mois leur souldée; entre lesquels il y a aulcuns

qui, addonnés au vice du jeu, prennent emprunté de

leurs Capitaines l'argent de la souldée d'un mois, trois

ou quatre, et icelluy perdu et n'ayans de quoy payer,

sont contrainctz de se jecter derechef à la vogue au

mesme traictement et submission de discipline comme

tous les autres. Il y a encores un autre esclave cuysi-

nier, un guarderobbe, deux charpentiers, plusieurs artil-

liers et soldats qui tous ensemble viennent à monter à

plus de 220 hommes. Il y a ordinairement quatre pièces

d'artillerie. Il y a deux barquettes pour s'en aller d'une

galère à autre, et aussi pour embarquer et mectre gens

en terre, attachées dans les mesmes galères au costez

de l'arbre. Nous y vismes faire une justice publique sur

un pillotte qui, par négligence de n'avoir tenu compte

du tjmaon, avoit esté cause que deux galères s'estoient

choquées, par où elles s'estoient grandement endom-

1S87 magées outre le dangier qu'il y avoit de se perdre touttes

deux, et fust jecté, les mains liées par derrière, avecq une longue corde du plus hault du mas en la mer, passé et repassé jusques à trois fois par desoubs la galère, et depuis retiré en hault pour s'y refaire s'il pouvoit, et pour plus solemniser ceste feste, s'estoient mises toutes les galères chascune en son rang et lieu, touchant toutes leurs trompettes et esclairons, après la sentence publiquement à haulte voix prononcée. Et toutes les fois que la Royale se remue, passant et repassant par devant les autres, luy font touttes la deûe révérence, à son des mesmes trompettes et esclairons.

Nous avions veu en mer, avant que la susdicte borrasque nous survint, plusieurs Dauphins et aulcunes Baleines en grandes trouppes, flottans et sautillans de seur l'eau, qui nous dénotoit la tempeste à advenir, qui est un présage très infaillible. Ledict 4* jour, sur le soir, commençasmes à descouvrir l'Espaigne, recognoissans Espaigne. un des premiers ports d'icelle coste, qui dict Palamos,

Palamos descouvrans incontinent après ceulx de dpo de Cré,

premier port des- Rosas, Empurias y Palafigel (i), tous ports et villes maritimes de ladicte Espaigne. La Matrone, la Capitaine, et une autre galère y arrivarent aussi quand et nous, sans que nulle autre y apparut longtemps après, à cause de quoy fusmes contraints les y attendre quelque peu, et ce temps pendant, faysoit ledict Président Damant ses extrêmes debvoirs envers ledict Don Pedro de Toledo, afin de nous mettre à bord tant las, abbatus et affoyblis estions tous de la tempeste passée ; mais nous donnans signes d'y vouloir entendre, nous entretint en cest

(i) Cabo de Creus, Rosas, Ampurias, Palafurgell.

espoir fort bonne espace, jusques à ce qu'en vismes le 1587

contraire ; car au lieu de nous veoir approcher la terre, nous en trouvasmes en un instant plus esloingnés que jamais, et fusmes les trois ou quatre galères, qu'estions ensemble, à rechercher en haute mer les autres perdues et esgarées bien à nostre grandissime desplaysir, qui autrement ne pouvoit estre, selon ledict Don Pedro nous en fist les excuses par après, n'estant permis à un Général de laisser (en semblable cas qu'avoit esté cestuycy) prendre port une seule galère, tant que touttes les autres de sa charge et conduicte soyent ramassées et mises en sauveté. C'estoit desja nuict, et si faysoit il fort obscur, quand nous sortasmes à ceste route, et se mist la Capitaine devant touttes, mettant force lumière au fanal qui est une grande lanterne mise en la pouppe, et sur le plus hault du mas se mirent incontinent deux hommes de sentinelle et y bouttarent dehors, au bout d'ung fort long bois, une autre lanterne à force lumière dedans, qui s'y tenoient bonne espace, taschant partout de descouvrir les autres, ce qui fust faict petit à petit. Le (nesme faysoient aussi les autres de nostre suyte et pareillement les autres perdues pour se correspondre mieulx, tellement qu'à l'aube du jour, furent quasi touttes réunies, saulf quelque quatre ou cinq, lesquelles ayant aussi descouvert en mer, encores que bien loing, nous vindrent rattaindre en peu de temps devant le port dudict Palamos, ou les estions attendans sur l'ancre. Le matin venu qui nous promettoit un fort beau jour, fust dicte l'oraison journaUère par les esclaves, et leur fust distribuée leur pitance avecq laquelle se mirent à délasser du traveil passé, qui n'estoit qu'un peu du lard, du biscuit et des aulx. Ils n'avoient faict que traveiller

1587 toutte la nuict, voguans en chair toutte nue et à force

coups de fouetz chose très cruelle et très barbare à veoir, ayant esté la galère toutte serrée par deseur avecq une grande toyle qu'on y tend touttes les nuicts, ce qu'ils font tous ensemble en moings d'un rien pour leur défendre des serains et humiditez de la nuict. Mais ne se peult penser la puanteur qu'on y sent desoubs, principalement au temps qu'ils traveillent, à cause de la sueur et immondicitez qui procèdent de leurs corps, dont il leur est permis de se nettoyer estans sur l'ancre, et laver leur linge, drappeaux et autres minutez ; et pour ce faire à meilleure commodité, se faict ceste leur laveure tout en général et se passent tous sur un costé de la galère pour, par ce moyen, la faire abbaisser tant plus proche à l'eau, pendant que ceulx de ce costé là en font leur besoingne, laquelle faicte donnent aussi en général le mesme secours aux autres de l'autre bande, qui, ce temps pendant, parachèvent aussi leurdicte laveure. Us mangent ensemble de quatre à quatre, à sçavoir la camarade d'un banc. La cuysine se faict au mitant de la galère tout tenant le mas, n'y ayant qai'un seul cuysinier qui furnist à tant de gens, et le diner faict avec si bon ordre et grande vitesse, sçavoir est, un chascun en son lieu, qu'en un seul instant cela est faict. Au reste du temps^ s'exercent la pluspart d'eulx enlasser des chauses de laine ou de filé, lesquelles ils vendent aux passagiers ou es villes et ports de mer, où avecq licence de leurs supérieurs ils se desembarquent quelquefois, ne faysans guères de conscience d'en tromper les pauvres gens par diverses manières et inventions, l'une fois, soubs couleur de bon marché, et ne leur vendant que des demy-chauses, car se faignans hastez et lesdictes

chauses bien enveloppées et troussées ensemble, ne ^S^y

permectent qu'on les regarde à loysir, n'ayans par dedans que des vieux drappeaux pour en faire tant seulement l'apparence, dont l'achepteur se trouve trompé et mocqué de tout le monde. Une autre fois vous vendent-ils des petites chosettes, le plus souvent des petits anneletz d'or avecq des pierreries faulses, qu'ils disent avoir desrobez d'aulcuns, et parce qu'ils les donnent à bon marché au semblant d'aulcuns convoyteux, ne laissent d'en décepvoir plusieurs, faysant un million des semblables bourdes et tromperies à toute heure, n'y ayant espèce de larrecin au monde qu'ils n'exercitent et n'estudient incessament. Âdvertissant à tous passagiers de guarder bien sur tous leurs bourses, les asseurants Advertissement que bien peu il y en a qui s'en eschappent, et quand *"j^P*ssagiers en ils ont desrobbé quelque pièce d'or, procurent incontinent de la changer en autre monnoye, encores qu'à perte de quelque peu, voires bien du tiers ou de la moitié, afin de n'estre descouverts avecq une telle espèce d'argent sur eulx, qui en tel cas leur cousteroit bien largement le double. Mais pour s'asseurer des semblables ces inconvéniens, est le plus asseuré de donner en guarde au Capitaine de la galère l'argent, bagues, et tout ce qu'on a sur soy, pour par après vous en rendre compte, moyennant quelque gratuité et courtoysie qu'on en use avecq luy, comme aussi du mesme on en faict touchant la provision de vivres, la mettant entre mains d'un esclave à ce député, pour vous les administrer et distribuer journellement à vostre bon playsir et demande, autrement s'envoleroit le tout en moings d'un rien ; mais puis bien dire que tout le temps que dura la tempeste, n'en despendions quasi riens.

Palamos.

Barcelona.

dont les pouvres esclaves ne recepviont nul préjudice, pourveu la charité que (sans doubte) cest esclave leur compaignon usoit avecq eulx. On donne à chasque esclave, en temps de tempeste, ou lors qu'il fault traveiller, outre l'ordinaire un bien peu de vin, pour leur conforter et encourager, n'ayans outre cecy autre que leur pauvre portion journalière, qui est d'assez peu de considération, et croy fermement que dessoubs la cappe du ciel, n'y peult avoir plus pouvre, triste et misérable vie que ceste cy, mais bien de plus grande admiration que toutes, veu que la pluspart d'eulx y vivent plus sains, forts et robustes que ceulx mesmes qui en leurs propres maisons jouissent abondamment de toutes choses les plus désirées en ce monde.

Or doncques estans à veûe dudict port de Palamos, y attendant le restant de nos galères, qui nous y vindrent trouver encores avant mi-dy, fiist commandé par le Général de haulser l'ancre, et nous avancer jusques à Barcelone, tellement que le mesme jour, le neufiesme de nostre navigation, et 29 du mois de juillet, arrivasmes en la plage devant ladiae ville, nous y desembarquans sur le soir sans touttesfois pouvoir touscher à la moindre chose de noz bardes, à cause que la Doana estoit serrée, dont le lendemain receumes de ceulx de ladicte Doana l'ordre qu'il nous fallut tenir, suyvant quoy fusmes derechef à ladicte galère à y recognoistre un chascun ce qui luy touchoit, et prennant congé de nostre susdict Capitaine et de toutte la bonne camarade, retournasmes derechef à la ville, très contens de nous veoir en seureté, délivrez des griâfes de ce monstre, abominable, brave et indomptable, comme desja en avions eu l'expérience, comme dict est.

Le susdict Président Damant, en mémoire et reco- 1587

gnoissance de la courtoysie reçue dudict Capitaine Nicolas Damant

monstra envers luy sa libéralité, luy faysant présent d'une ^""^ ."". ^^, "^

^ ' y ^ r au Capitaine de sa

très belle couppe d'argent dorée, laquelle il reçeut fort galère, courtoysement. Aussi fist distribuer à ces pouvres esclaves une trentaine d'escus d'or, y joint le restant de nos viandes, qui entre eulx fust de grande consolation et allégresse. Estans doncques arrivez audict Barcelone, ne pensâmes à autre chose qu'à y chercher nostre meilleur ayse et commodité pour nous en délasser. Nous desembarcâmes en des petites barquettes, à cause qu'il n'y a point du port, et que les galères n'y peuvent approcher qu'à ung ou deux traictz d'arcq de la ville, et encores fallut il que les mariniers ou autres hommes nous portassent à terre sur leurs espaules, d'autant que les mesmes petites barquettes n'y pouvoient encores aborder. A l'entrée de la ville furent visitées nos hardes pour nous y faire payer le droict de la doana qu'ils disent. Nous prismes giste en une hostellerie qui estoit là tout près, mais n'y trouvions le traictement tel comme bien l'avions de besoing, car selon la coustume du pays, n'y trouvions que le seul logis, des licts, et le service de dedans, à sçavoir la table couverte et le feu pour accoustrer la viande, et quand aux vivres, nous les falloit chercer en la place à nostre meilleur choix. Ces licts sont faicts de laine, et les appellent colchoti, fort frez et propres contre les chaleurs, car ne sont pas si mois qu'on s'y enfonce tant, comme en ceulx de nostre pays faicts de plumes, demeurant le corps plus tendu en air, par où ils sont aussi plus sains pour les reins, qui les ont chaleureux. Le service du linge blancq est tel qu'auroy honte de le

1587 racompter, à Tad venant est le surplus touschant le ser-

vice de la cuysine. Geste façon de vivre tant orde et sale, y joinct Tincommodité de chercer chasque fois ce qui nous fallut pour manger et boire, aussi l'incivilité et rudesse que ceste nation monstre à la première abordée aux estrangiers, nous y fist bientost avoir nostre saoul ; mais force nous estoit d'y séjourner quelques jours, pendant lesquels ne laissay de m'enquester des rarités d'icelle ville. Et entre aultres y vismes plusieurs belles chosettes, faictes de voirre comme sont tasses, couppes, bocals, de fort estrange façon, et fort allègres à la veue, aussi des très belles fleurettes, cha3mettes, baguettes et chapellets de diverses inventions et couleurs, tous faicts de voirre fort propre, et gaillarts au portage et aornenient des femmes. U y en a des belles églises, entre aultres la cathédrale, qui est fort belle, grande et très ancienne, mais bien obscure à cause de n'y avoir nulles voarrières, au lieu desquelles n'y ont qu'un trou de çà et de là estouppé avec une pierre, qui de son naturel est transparente, ce qu'ils disent estre trèsnécessaire pour y forclorre les grandes chaleurs, qui autrement par plus grande ouverture de voarrières (selon les avions en nostre pays) causeroit es églises une très excessive chaleur. Ce nous sembloit bien estrange d'y veoir tant d'obscurité, mais la fraischeur qu'on y a d'esté, est si très aggréable à tous, qu'en icelle sayson on n'y pourroit désirer d'avantaige. Le chœur y est raiz au mitant de l'église, de sorte qu'on y peult aller tout à Tentour ; il y en avoit aulcunes Reliques Reliques. et entre autres, de saincte Eulalia, vierge, et sainct

Cucufas, martyrs, qui y ont respandu leur sang pour la foy de Ihesu Christ, et de sainct Paciano leur Evesque,

qui y a vescu en grande saincteté et bonne vie, au temps de l'Empereur Theodosio, environ l'an de 350. Les rues y sont fort estroictes pour la défense des chaleurs. Il y a grand nombre de mainouvriers de toutte sorte de mestiers, dont les principaux sont ceux qui font ces cuyrs dorés d'Espaigne, qui en leur vulgair ils appellent Guadatnaxil, encores que les meilleures se font en Cordova et en Granada. On y faict aussi des bons petitz estuyz, encores que point des plus curieulx du monde, mais pour ceulx de cestuy pays ont famé • sur tous les autres. Il y a une place où on faict des neufves galères, dont s'y faisoient au mesme temps qui y estions environ quelque vingt et quatre ; n'y faillant jamais bonne quantité desja faictes, ou bien à faire, et force provision de nlatériaulx pour les y dresser en peu de jours quand besoing en seroit. Il y a là tout prez une fort haulte montaigne où il y a une haulte tour dessus, qu'ils appellent Atalaya, d'où on descouvre en mer bien loing les batteaux et galères des allans et venans. Deux ou trois jours aprez y estre arrivez y vismes faire justice sur certain homme condempné à estre décapité, ce qui fust exécuté bien estrangement suyvant l'usaige d'icelluy pays, lui couppant par devant la teste avecq un cousteau de la mesme façon comme l'on esgorge une brebis, qui nous sembloit chose bien cruelle et barbare. Les dimanches et jours de festes sortent les jeunes gens à danser sur les rues, au son d'un petit instrument qu'ils ont faict en forme de petict tambourinet,' assez facil î le toucher de tous, luy donnant par le seul touchement des doigts tel son que la personne qui l'a entre les mains l'ymagine, n'y ayant dedans nul mystère, ne artifice de musique, ne d'accord.

Cuirs dorez d*£spaigne, dicts Guadamazil, se font à Barcelona.

15^7 et est tout quarré et plat de l'espaisseur de trois doigts,

faict de parchemin fort bien tendu comme tambourinet par dedans avecq une grosse corde de luth qui donne la resonnance et harmonie, et est appellée en leur langaige pandero. Ils usent aussi d'un autre instrument qu'ils appellent guiterra, assez commun entre eulx, n'y ayant un si pouvre garçon en la rue qui ne la touche, et y chante dessus allant pour la mostarde, mais Dieu sçai quelle telle est la musique ! Bien est vray qu'aulcuns entre gens de qualité la touchent mieulx, y chantant dessus divinement bien. Aussi s'en servent ils du petit violin, de la fleute, du petit tambourin et de la comemuze qu'eulx appellent gayta. Et les gens communes faysans leurs nopces sortent à l'ordinaire à danser sur les rues, que je pense ils font pour estre si estroictement logez, ayans les maysons petites et basses, et les toicts tous plats, de sorte que bien aysement on y peult aller dessus, couverts de tuiles rondes, et creuses en forme de canaulx, lesquelles n'y sont point massonnées dessus avec de la chaux, ou autre ciment quelconque, mais bien avecq tant seulement de la fange prise de la rue, qu'ils mettent desoubs lesdictes tuiles les joingnans l'une à l'autre, mais avecq si peu de fondement, que le vent les emporteroit chaque fois, si on ne les chargoit avecq des grosses pierres, chose bien rustique, et signe bien évident du peu de curiosité que ceste nation a en leurs bastimens et fabriques, qui pour la descrire en deux mots, fault sçavoir que quasi universellement par toute l'Espaigue, je dis entre le commun, ils font leurs maysonnettes basses, plattes ; les paroys grosses de boue, et au premier instant sans porte ne fenestre, lesquelles (les quatres paroys dressés) ils vont ouvrant en la part

OÙ mieulx leur semble convenir. Vray est, que depuis ^'.87

quelques ans en çà, la fabrique en général s'y est grandement émenée, mesmement dès que nostre roy Philippe le deuxiesme y ait mtroduit la nouvelle fabrique par ce grand chef-d'œuvre du monastère de sainct Laurent le Royal, qu'il y a faict aux environs de Madrid, comme cy après (moyennant la divine faveur et que je le puisse veoir et contempler à mon ayse) se déduyra plus en particulier. Quant aux jardinaiges, il y en a de fort beaux lesquels s'entretiennent à force de les arroser, qui se faict fort practiquement par forme de moulin, avecq deux ou trois grosses roues de bois qui s'entrent l'une en l'autre comme horloge, • gouvernées par un grand bois qui sorte, auquel est attelé un grand baudet ou mulet, qui allant les yeulx bandez tout alentour donne mouvement auxdictes roues, et icelles à un autre instrument auquel est attaché une longue corde plaine des petits pottelets tombant en un fort grand puis, d'où ils espuisent de l'eau à force, qui se viennent à évacuer par tour en* un réceptacle d'eaue qui y est, duquel se reporte ladicte eaue par tout le jardin ; autrement impossible seroit d'y pouvoir cultiver pour la sécheresse du terroir, et par ce moyen vous y produisent de fort beaux fruicts comme sont oranges, limons, melons, prunes, abricots et autres semblables que n'avions pas au Pays Bas, à sçavoir, selon leur langaige Durasnos, Melocotones, Alberchigas, et plusieurs autres qui toutes tyrent sur une espèce de pesches. Et sont les environs de ceste ville plus que de quatre lieues d'alentour bien pourveus de ces jardinaiges aux fruicts et de toute autre verdure, les melons y croissent es champs ouverts en grandissime quantité, à cause de quoy, aussi pour estre

1587 ville maritime, jouissant des avenues de la mer, y faict

aulcunement bon vivre, et à bon marché. D y faict fort

playsant d'aller jouer sur la mer, aussi y a-t-il des fort

bons nageurs, et comme je me meslay alors de ce mestier,

advint qu'un jour beau et clair, ayant en mer grand

calme, m'aventuray à naiger en compétence d'aulcuns,

et m'esloingnant plus que deux cens pas du rivaige,

approchant à une galère, qui y estoit sur l'ancre, me

L*autheur en survint soudainement une grande borrasque, que pour

grand dangier de ^^ sauver n'y avoit autre remède que de me tenir

la mer. ferme au cable de l'ancre de ladicte galère, que de

bonne fortune j 'a vois bien prest à la main pendant que ceulx de dedans m'eussent secourru, comme ils en firent leur debvoir, mais bien sans rien faire, car estoit le vent si hault et eslevé dominant aux ondes que à chasque avenue d'icelles j'en fus couvert et submergé fort bonne espace me tenant tousjours ferme audict cable. Et touttes les fois que lesdictes ondes s'abaissoient, me trouvay pendu de toutes deux mains audict cable plus hault que 40 pies en air, sans que ceulx de la galère me pouvoient aulcunement secourrir par où me trouvay en assez grande perplexité ; mais prennant cœur et considérant en moy mesme le grand dangier auquel j'estois et qu'il n'y avoit autre remède que de m'ayder moy mesme, favorisé du vent qui venoit de haulte mer, jestant les ondes vers la terre, me déterminay d'abandonner le susdict cable me mestant en la miséricorde de Dieu et des ondes, avecq espoir qu'icelles me jecteroient par leur flux et agitation en sceureté, comme véritablement je fus faict en moings d'un rien, me trouvant envelopé, voires à demy enterré au sablon, à la plage, d'où me levoy incontinent donnant grâces au souverain Dieu,

grand la vie la mer.

pour la belle eschappade, car autrement si au contraire le vent eust venu de terre donnant en mer, impossible m'eust esté m'avoir peu sauver, à cause de la grande impétuosité des ondes ; servira partant d'advertence aux bons compaignons amateurs de ceste science, que nuUuy, pour grand nageur qu'il soit, ne se fie par trop de son grand sçavoir ei forces. Nous partismes d'icy l'unziesme d'aougst, à sçavoir : ledict Président Damant, sa femme, et enfans en coches, et les hommes sur des mulets de louage, assez mauvais équipage pour ceulx qui n'en sont accoustumez, pour estre une monture mal bridée, triste et fantastique, ayant le plus souvent le pas court, secq et dur, tellement qu'on s'en trouve fort mal. D'icy, jusques au mont Serrât n'y avoit chose à remarquer, à cause de quoy allismes tout droict nostre chemin jusques à Marturel (i), qui sont huict lieues, et de là, le 12 ensuyvant, à Nostre Dame de Montserrat, qui sont autre trois lieues, prennant giste en Ygualada, au pied dudict mont. Lequel montasmes sur nos mulets, et les damoyselles sur des petits baudets d'icelle contrée, et en telle équîpaige arrivasmes tous au cloistre qui est assez hault au pendant de ladicte montaigne, comme plus clairement se peult veoir par la figure.

L'abbé et moynes nous y reçeurent fort humainement, nous y faysant loger, et nous deffrayant le peu de jours qu'y estions sans en despendre une seule maille, saulf l'aulmosne qui s'y donne d'ordinaire qui est réservée à la discrétion d'un chasqu'ung. Ce mont Serrât est une montaigne seule et exempte de toute autres, et vault ce mot autant à dire en langaige

Advertissement.

Marturel.

Nostre Dame de MoDtserrat.

(i) Martorell.

1587 Cathalan, comme montaigne sciée, parce qu'il semble

que rochers et montaignettes soyent touttes taillées et sciées à une scie, comme apparentement se peult veoir par ceste dicte figure. Le circuit d'icelle a quatre lieues, du mitant de laquelle se voyent les isles de Maillorque, Minorque et Iviça, lesquelles distent de là 200 miles ; soi> aspérité, pour ceulx qui de loing la mirent, est grande, et encores que le tout ne soit que roche et pierre, si y a-il de beaux fruicts, Romarins, Lauriers, Mirthes et plusieurs autres arbrisseaux, plantes et fleurs oloreuses. L'origine de ce monastère se déduict, depuis l'an 888 du temps d'un Comte - de Barcelone appelle Guifrapelos, selon appert par quelques vieux livres qui s'en trouvent. Il a esté augmenté seconde fois, et y mis un couvent de Nonnettes de l'ordre de saint Benoit, et puis après autres fois renouvelle en l'an 1493, par les Roys Catholiques Don Fernando et Dona Ysabel, et au lieu des nonnettes y mis des moynes de l'observance du mesme ordre, pour ce que les nonnains ne pouvoient subsister aux grands travaulx qui leur falloit avoir d'une si grande multitude de gens qui fréquentoient journelement sans cesse. La saincte ymage de Nostre Dame, qui y fust trouvée à la deuxiesme augmentation, est mise au mitant du tableau du grand autel, et y pendent cinquante lampes allumées avecq leur bascins d'argent, qui y sont présentées par des grands Monarques, Papes, Empereurs, Roys, Princes et seigneurs, outre quarante grosses chandelles de cire dont aulcunes pèsent jusques à 25 quintaulx qui s'allument touttes, les jours plus signalez des festes et processions. Il y a très riches ornemens et joyaux pour le divin service ; aussi y a-il plusieurs ymages, paintures et figures de bras, mains,

pieds et jambes, voires d'hommes, femmes et enfans touttes entières de cire en remémoration d'aulcuns signalez miracles y devenuz, tous recopiiez en un livre de grande authorité à l'honneur de Dieu et sa benoiste mère la Vierge Marie, qu'on trouve imprimé en langue espaignole. La dévotion de ce lieu est très grande ; et est ceste image, comme dict est, fort visitée des pèlerins estrangiers qui y viennent de tous costés du monde, lesquels n'y peuvent séjourner, si ce n'est aulcuns jours limitez pendant lequel y sont desfrayez d'une honneste pitance par jour. Nous nous y mismes en estât de grâce et y receumes nostre souverain Rédempteur, de quoy nous fust donné à tous un billet, pour nous en servir à nostre besoing^ traversans cedict Royaulme d'Espaigne où tous estrangiers, plustost qu'autre part sont plus molesiez touchant le point de la religion, partant feront saigement ceux qui le vouldront hanter, de se pourveoir d'attestations de leurs villes, lieux, paroiches et voisinaiges, d'où ils sont sortiz, en tesmoignage de leur foy, Religion, et bonne vie. Je m'y fiz aussi enregistrer au livre de la confrérie de Nostre Dame auquel trouvions plusieurs autres noms de gentilshommes de nostre pays. Il y a au plus hault de ceste montaigne plusieurs sainctz hommes qui y vivent en leur hermitaige en très grande solitude, à cause de quoy s'y sont les oyselets tant apprivoysez envers eulx, que ce semble un miracle de la façon qu'ils viennent manger hors de leur bouches, sautillans tout alentour d'eulx comme des petits anges, (en manière de dire) condignes à si saincte conversation. — Le 14, partans de Ygualada, prismes giste à Cervera, 8 lieues, le chemin encores tout plain de rosmarin et semblables herbes odorifé-

Advenissemeni sur la conduicte de la Religion en entrant en Espaigne.

Cervera.

nSy rantes, comme dict est, mais bien aspre et désert, où

il y avoit force perdris et franquelins, qui est une espèce

de poulie de bois mais pas si grande ; leur chair blanche,

plus grande que la perdris, mais point si bonne. Le 15,

Belpuche. passans par Taraga à Belpuche (i), 4 lieues, et le 16,

Lerida. , à Lerida, 4 lieues, ville frontière de Cathaloingne et

Aragon, par où passe une rivière assez secque, et y a un vieu chasteau, et une église assez belle. Jusques icy avions passé quelque peu de dangier de BandoleroSy qui est une sorte de vrybutères banniz, desrobans par les chemins, cheminans rousjours en trouppe. Le 17 par Fraga à Cadasmos (2), 3 lieues, le 18 à la Venta de Venta de Santa Santa Lucia, qui est une mayson seule au mitant des

Lucia

champs, où on reçoit les passagiers, n'y ayant bourg, ni villaige aux environs, à cause que le pays y est fort désert et inhabitable, comme il est aussi en plusieurs autres endroicts de TEspaigne, ausquels on s'en ayde aussi des semblables maysons ou hostelleries, qu'ils appellent ventas, à cause qu'on y vend du pain, du vin, et aulcunes autres commoditez pour le subside de passagiers, encores que le tout du pire, et au plus cher marché, comme bien se peult penser. Nous y arrivasmes morts de soif, à cause des grands chaleurs, et suflFocquez de la poussière qu'avions passez par le chemin, et n'y trouvions chose qui allèguement nous puist donner, me souvenant y avoir payé un Real pour la seule eaue que beut mon mulet, et encores de la bien sale et puante ; tel est l'incommodité de ce pays pour ceulx qui ne s'y sçavent gouverner ne conduyre ; car pour bien cheminer par ces déserts convient avoir las alforjas y bottas,

(i) Bellmug.

(2' Canda3no3.

qu'ils appellent, plaines de bonne viande et du bon vin, is^?

ces alforjas est un sacq faict à la façon d'une besace^ laquelle on pend d'un costé et d'aultre sur la mule en l'arrier-arçon de la selle ; et la botta^ par autre nom la borracha^ est un cuyr auquel le vin se conserve bien, qui sont les deux meilleurs compaignons de chemin qu'en icelle sayson se peuvent désirer. Le 19 à Osera, 3 lieues, et de Cadasmos à la susdicte Vente, 5 font ensemble huict. D'icy plus avant commence le terroir à s'addoulcir, pour s'approcher la ville de Çaragoça, où Caragoça. que arrivasmes le 20 d'Aougst, qui sont encores 3 lieues, et en tout depuis Barcelone jusques icy, 46 lieues.

Çaragoça est une grande et ancienne ville, et passe par icelle la rivière de TEbro, qui est assez grande. Il y a beaucoup de beaux jardins et aussi de fort grandes maysons. Le palays du Roy, auquel réside son vice-roy en absence, est assez grand et bien accommodez. Il y a des beaux cloistres et beaucoup des belles esglises, et on y veoit beaucoup des sainctes reliques. Les Jhesuites (qu'eulx appellent Theatinos) y ont beau couvent ; nous y irouvasmes le frère de l'avocat Schot (i), que j'ay cognu en Anvers, un fort révérend père et très docte. Il y a un Evesque riche et puissant et grand nombre de clergé, et entre aultres lieux dévots une chapelle, dédiée à la saincte Vierge Marie, fondée par le sainct apostre Monseigneur Sainct Jacques, au temps qu'icelluy apostre y preschoit avecq aultres ses disciples, et comme en ce temps là, il s'y trouvoit grandement affligé de l'esprit à cause du grand travail desja par luy et les siens prins, sans en réuscir aulcun profit aux âmes et cœurs

(i) Le savant jésuite Andréas Schottus.

15^7 des hommes, n'ayant encorcs converti que tant seule-

ment sept personnes, et que ce nonobstant sans discontinuer le travail avecq plus d'ardeur qu'au paravant, sortant une nuict accompagné desdicts ses convertys et autres ses disciples au rivaige de ladicte rivière de TEbro, à s'y tenir en orayson, et autres semblables occupations, advint qu'icelle nuict luy apparut la sacratissime Vierge Marie, sur une colonne ou pillier de jaspe qu'il y avoit, accompaignée de grand nombre d'anges qui là chantoient avecq suavissime harmonie le divin office. Qiioy voyant, le sainct Apostre se mit incontinent à genouil devant elle, qui luy dict en ceste forme : tu fabriqueras en ce lieu une église de mon nom et advocation, parce que je sçay qu'en ceste partie d'Espaigne me sera monstrée grande dévotion, et ainsi la prens dès maintenant soubs ma protection et guarde. Ces paroles dictes, désapparut la saincte vision. Et obéissant à icelle, fist le sainct apostre sa diligence d'y bastir une chapelle, enserrant en icelle cedict pilier de jaspe qui encores pour le jourdhui y est si révérentié, et d'où ladicte chapelle prend son nom, à sçavoir la Capilla de Nostra Sehora del Pilar, laquelle s'est ainsi conservée en mémoire des chrétiens d'icelle ville de temps fort antique, et selon l'opinion d'aulcuns, depuis le premier an après la passion de nostre Rédempteur. — Le docteur Ant. Beuter, en sa Chronique d'Aragon, dict l'avoir veu escript de temps fort ancien au monastère de la Minerva de Rome, et que si en ce temps là auroit esté vivante la mesme vierge Marie, ne se prendra en conséquence, veu que aussi du mesme, au nom du sainct apostre Sainct Jean évangeliste fust érigé un temple en Ephèse, estant encores vivant. Aussi aulcuns disciples de Sainct Pierre

luy bastirent des temples en son vivant, nommément 1587

selon que tesmoingne Canisius, de B. vir. lib. 5. c. 23.

qui dict, qu'estant Sainct Sabieninus envoyé de par luy

pour evesque à la cité de Suesionia en France, édifia

au nom de Tapostre un temple en son vivant. Sainct

Materno, aussi disciple de Sainct Pierre, selon refièrent

les annaulx des églises Treberiensis et Coloniensis, en

un lieu appelle Molsheim, près d'Argentine, édifia

pareillement un temple audict apostre en son vivant.

Sainct Marc fist le mesme en Alexandrie, et édifia un

temple audict Sainct Pierre en son vivant, et le récite

ainsi Sainct Anaclète ; aussi Sainct Clément refiert à

Theodosio, homme riche et noble, que Sainct Pierrt*,

estant encores en vie fist sa propre mayson temple de

son nom, tellement que pou voit bien l'apostre Sainct

Jacques édifier une chapelle au nom de la Saincte Vierge

Marie, mère de Dieu tout puissant, vivant encores en

ce monde, et elle mesme luy apparoir, apportée de

Jherusalem, où elle résidoit, par ministère des Anges

à Espaigne, avecq son grand et particulier contentement

pour y veoir et choysir par ses propres yeulx, pays et

terre où son nom par après pourroit estre invoqué et

révérentié, laissant le surplus du secret de ce divin Reliques de plu-

mistère à la pieuse contemplation du dévot lecteur. Icy ^^^"" ^^^^^

furent martyrisez par les infidèles, Sainct Lambert et

Saincte Engracia, fille du Roy de Portugal, en compaignie

d'autres 18 martyrs. Et aussi du mesme, une infinité

des autres, lesquels l'histoire appelle Massa candida,

pour sa grande multitude, qui estoient quasi innumé-

rables, les noms desquels seront escripts au livre de la

vie. L'on y célèbre aussi le sainct martyre de Sainct

Valère, evesque, qui fust de ceste cité, lequel patist

tirs.

iSSy

Calataût.

Siguença.

Hita chasteau.

Tortosa.

Alcala.

Madrid.

pendant son exile d'icelle. Il y avoit icy encores à veoir plusieurs autres raritez dignes d'annotation, mais à cause du peu des jours qu'y séjournions, impossible me fust les pouvoir obtenir. Nous y estions logez chez un amy, painctre flameng, et comme par les chaleurs et incommoditez des chemins ledict Président Damant, et la plus part de sa suyte se trouvoient fort afFoybliz du travail passé, fust prinse résolution de s'y délasser quelque jours et que François Damant, son frère, avecq quelques autres s'avançassent jusques à Madrid, pour y préparer son logis, à leur arrivée illecq. Ce qui fust ainsi exécuté, et me mis en chemin avecq luy, partans dudict Çaragoça le 26 d'Aougst, tous en des mulets de louage, et à plus grandes journées qu'auparavant, nous pourvoyans aussi de meilleure provision dont par cy devant avions trouvé faulte. Nous prismes giste la première nuict à Calataût (i), qui sont 13 lieues, qui a le terroir très fertil de beaux fruicts, dont le lieu en a bien la famé. Le 27 fusmes à giste à Siguença, qui est une ville fort ancienne du temps des Romains, y ayant à veoir beaucoup des antiquitez, lesquels par faulte de temps ne pouvions recognoistre poursuyvans tousiours nos journées, ayant du susdict Catalaût jusqu'icy, 14 lieues. Le 28, passant par devant un chasteau qui se dict Hita, appartenant au Ducq de l'Infantado, prismes giste à Tortosa ; dudict Sigueuça à Hita sont 7 lieues et de là à Tortosa 4, qui sont ensemble unze. Et le 29 à Alcala, qui sont dix ; sortans de là le lendemain bien matin, qui fust le 30 dudict mois d'Aougst, pour arriver tempre à la ville de Madrid, qui sont autres six, et en tout, depuis le

(i) Calatayud.

susdict Çaragoça jusques icvi 54 lieues. Cest icy où 1587

Sa Majesté Catholique a d'ordinaire sa demeure, et où Court de Sa Matous ses consaulx ont aussi leur ferme résidence, à cause ^^^^ ^^ ^° ^^"^ de quoy est ceste ville tenue pour la Royale Court des Roys d'Espaigne. Sa Majesté n'y estoit point alors ; mais bien là tout près en un sien monastère dédié à Sainct Laurent et intitulé le Royal. Sa situation près d'une villette dicte Escurial, auquel monastère Sa Majesté se retiroit d'ordinaire avec ses enfants et domestiques, à cause des grandes chaleurs d'esté, qui fust aussi cause que le devant nommé Pierre de Ranst, Ayde de Chambre de sadicte Majesté (à qui je venoys adressé) n'y estoit point aussi. Nous logeasmes au logis de Herman de Vriese, Archer de corps de Sa Majesté et y estions fort bien traictez : l'incommodité qu'avions passée par les chemin§ avoit esté telle que le moindre traictement à l'usaige de nostre patrie nous eust semblé chose du paradis terrestre. J'escrîvay incontinent audict Pierre de Ranst luy advertissant de nostre arrivée illecq, à quoy me respondict aussitost que j'en estois le très bien venu, et que pendant qu'il m'adviseroit autre chose, j'eusse à prendre grand soing de me refaire bientost du grand travail passé ; m'admonestant surtout de prendre guarde à deux choses, sçavoir est : des grandes chaleurs et forts vins du pays très nuysables à la santé de ceulx qui nouvellement y arrivez, et point encores faicts à si soudain changement, ne s'en sçavent bien refréner et condujTe. Je me gouvernay, selon son bon conseil et advis, et bien peu de jours après me manda que je l'allasse veoir audict Sainct Laurent, suyvant quoy m'en partoy incontinent. Il y a de Madrid jusques là sept grosses lieues; mais comme la plus part de la compaigne

1587 estoit toutte rase, ne sembloit qu'il y en avoit la

Sainct Laurent moictié. L'édifice qui y est hault, superbe et très admi-

le Royal de l'Es- ^j^j^jg (comme depuis se dira) est assiz au pied d'une fort

curîal

haulte montaigne qui l'obscurcist grandement, joint aussi

que le terroir tout alentour est fort stérile et aspre, qui

luy desrobbe grande partie de son lustre et resplandeur.

Je n'y estois quatre ou cinq jours sans que j'eusse

loysir de m'enquester d'aulcunes curiositez, le réservant

pour une aultre fois, me contentant alors de le veoir,

et admirer tant seulement en superficie. J'y trouvay

Première entre- ledict de Ranst un petit indispost d'un quatarre qui luy

veue de Tautheur çg^oit tombé sur l'œil, dont se portant mieulx s'estoit avec Pierre de Ranst. ,,11. • ji n r • •

levé du lict ce jourdhuy là, et me receut fort humame-

ment, me monstrant toutte la caresse du monde. J'y

Philippe de Lan- trouvay aussi le seigneur don Philippe de Lannoy, fils

noy, paige au Roy. j^ fgy jg seigneur de Beauvoirs, paige qui estoit à Sa

Majesté, y estant peu de temps au paravant arrivé, avecq intention de se mestre menino (qui en nostre vulgair sonne mignon, ou pour mieulx dire petit paige) au Prince ; mais comme il estoit trouvé aulcunement grandelet pour l'estre. Sa Majesté le reçeut pour le sien, luy concédant toutesfois sa libre entrée en la chambre dudict Prince, comme l'avoient les autres ses meninos^ mais point les autres paiges de Sa Majesté, qui sont comptez et tenuz desous son escuyrie, estant ordinairement de moindre qualité que lesdicts meninoSy qui doibvent estre fils de grans seigneurs de tiltre et maysons illustres. Son pédagogue estoit un fort honnest homme, appelle maistre Alexandre le Grand, prebstre, natif de Sainct Omer, et depuis, par moyen de son petit maistre, avanché à la place de Chappelain du Roy. Je me retournay vers Madrid, qui estoit sur la fin

d'octobre, et au commencement de novembre sortoit Sa Majesté dudict Sainct Laurent vers le Pardo, qui est une sienne mayson de playsance, deux lieues de Madrid, à laquelle fust appelle le susdict Président Damant pour s'y présenter la première fois devant Sa Majesté. Il y fust, et mena quand et soy, le Prothonotaire de Grobbendoncq et son frère François Damant, cy devant nommez, et je m'y trouvay aussi, se jectans aux piez de Sa Majesté, qui les reçeut bénignement retournans encores ce mesme jour. Et sur la fin de Novembre, retourna Sa Majesté audict Madrid, pour s'hyv.erner en sa mayson Royale, qui pour icelle sayson est fort propre et commode. Quelques jours après, furent lesdicts Nicolas et François Damant armez chevaliers, de la propre main de Sa Majesté et ledict prothonotaire pourveu de l'office de chancellier de l'ordre de la thoyson d'or, et ledict François Damant, de premier Roy d'armes de ladicte ordre, autrement dict, Thoyson d'or. L'Hyver venu, environ le Noël, commençarent les gelées, et furent bien grandes, au respect quelles avoient esté les hyvers passez, et duroient plus de quatre sepmaines continuelles, et si fortes que les viviers de la mayson royale, là tout près, qu'ils appellent la casa del CampOy s'engelarent tous ; de sorte qu'on y pouvoit aller dessus en patins d'Hollande ; mais de ceulx y en avoit bien peu qui s'osoient mestre dessus, aussi n'y avoit il pas des bons patins. Mais comme, de fortune, j'avois apporté les fers des miens que je souloy user en Flandre, par persuasion d'Erasme de Ranst, frère audict Pierre, qui (ayant esté autrefois en l'Espaigne) bien sçavoit les occasions qu'il y pourroit avoir de s'en

Première enterveue du Chancellier Damant avecq Sa Majesté.

Ledict chancellier Nicolas Damant et François son frère, armez chevalliers de la propre main du Roy.

paigne.

1587 pouvoir servir, et sçachant ledict Pierre que je les avoy;

aussi que très bien m'en sçavois ayder, rapporta le

tout à Sa Majesté et ses Altèzes qui, très désireux de le

veoir, me firent dire qu'à cest effect ils sortiroient et

que je m'y trouvasse sans nulle faulte. Le jour prins, je

feiz tout mon effort d'y apparoistre, et à grande paine

trouvay-je personne qui me sceut faire les bois de mes

patins, de sorte qu'il fallut que moy mesme j'y misse

main, les accommodant le mieulx que possible m'estoit.

Beaucoup de gens sortoient à veoir ceste feste, qui

leur sembloit à tous très admirable ; des nostres il y en

L'on va à patins avoit bien peu : Charles de Tisnacq. lieutenant des

d*Hollande en Es- archers du corps de Sa Majesté et gentilhomme de sa

mayson en estoit Tung, mais point des plus experts et asseurez, Jacques Van den Walle, serviteur au dict de Ranst, en alloit de meilleure grâce ; quelques autres mariniers hollandois qui pour icelle sayson s'y trouvoient en court, s'y avançoient aussi, comme firent pareillement deux ou trois serviteurs domestiques de Sa Majesté de nostre nation. Entre lesquels je m'y miz pesle-mesle, et me veuillanc signaler plus que les autres, y feiz trois ou quatre gaillardises de saultz en plaine carrière, et aussi courroy-je à toutte furie, qui pour moy estoit assez facil de faire, comme celluy qui tout freschement estoit sorty de Tescole, et surtout esguillonné de la présence d'un si grand monarque; tellement que le meilleur bruict et famé me demeuroit, et fust la feste fort solempnisée de tous. Aussi y avoit il deux femmes flamengues, qui alloient raysonnablement bien : l'une d'icelles, native de Edam en Hollande, appellée Marguerite Walix, de fort bonne disposition de corps, que encores que d'eage et avoir esté plusieurs ans hors de

son coche.

son naturel, alloit toutes fois de fort bonne grâce. Je 1587

la prins par la main, et feismes un tour, deux ou trois ensemble à l'usance de son pays, qui fust l'entier accomplissement de toute ceste recréation, dont Sa Majesté, ses Altèzes, touttes les Dames et Gentilshommes s'y estoient merveilleusement recréez. Et s'enquesta Sa Majesté fort curieusement de moi, qui j'estois, d'où je venois, et combien qu'il y avoit que j'estois en Espaigne ; de quoy ledict Van Ranst luy donna entière satisfaction, et non contant de ce, me feist l'honneur de me faire approcher son coche, veuillant veoir un de Le Roy faict apmes patins, lequel luy monstray, et aussi à ses Altèzes ^^^^^^^^ *" ^^^ qui s'espandoient fort d'une si grande industrie, ne pouvant comprendre comment on s'en pouvoit tenir et s'asseurer dessus : à plusieurs sembloit cecy plustost enchantement que d'autre chose, et croy fermement qu'aucuns idiotz, gens de peu d'expérience des choses du monde, demeuroient en ceste opinion ; estant vray, selon me fust raconté alors, que passé quelques ans, dès que les Flamengs commençoient à hanter l'Espaigne, un Flameng fust jecté en prison, pour un semblable cas advenu en Valladolid, et point sitost relaxé d'icelle, tant que ceux de la saincte inquisition s'en estoient meurement informez, pour donner satisfaction au peuple qui grandement s'en estoit scandalizé. Ces gelées durarent encores (comme dict est) environ les trois sepmaines, pendant lesquelles y fusmes souvent au mesme passe temps. Sa Majesté, ses Altèzes, et toute sa suyte y vindrent un aultre fois, et me feist Sadicte Majesté l'honneur de m'y faire appeller expressément, qui me donna au cœur ne sçay que sursault et arrière pensée, que par ceste nouvelle souvenance, il en pourroit

L'autheur se retire chez soy, évitant les compaignies de sa nation pour tant plus tost apprendre la langue Espaignole.

demeurer en la mémoire de Sadicte Majesté plus grande impression de moy, par où, h temps et lieu, je pourroys parvenir à cqs miens premiers desseings, qui tousiours avoient esté de me mestre quelque jour en son Royal service. A quoy pensant d'alors en avant, et afin de tant plus me rendre à ce capable, déterminay de m'appliquer totalement à la langue, mœurs et conditions du pays, pour par icelle voye, aussi me faire entre les uns et les autres tant plus aymé et conversable ; et le conférant ainsi par ensemble ledict Van Ranst et moy, trouvasmes convenir que tout à l'instant que je me retirasse chez moy, laissant toutes et quelconques compagnies, hantises et conversations de ceulx de nostre nation, me logeant à cest efFect en une mayson privée, qui estoit 'celle de Jean Baptiste Rovelasca, son grand amy, homme fort riche et puissant, et qui d'ordinaire résidoit en Lisbonne, y tenant sa principale demeure, outre plusieurs autres qu'il avoit de correspondence en divers lieux, si comme aux Indes de Portugal, aux mines de la Neufve Espaigne, en Milan et en Madrid, dont ceste cy n'estoit des moindres en authorité, gastz et despens. et des moins accréditées, ayant d'icelle la superintendence Jeronimo Resta, natit de Cremona, en compaignie de Anthoine Rovelasca, son frère, lesquels m'y receurent fort amiablement, me traictans comme filz de la mayson, jouissant une bonne espace de temps de leur bonne et agréable compaignie, principalement de celle dudict Anthoine, qui de son naturel estoit homme doux et conversable, et m'aymoit fort. Et pour y bien applicquer mon temps (suyvant mon intente) n'y faisois autre chose que de m'addonner à l'esiude de la langue Espaignole, laquelle je comprins bientost,

tellement qu'au bout de quelque sept ou huict mois, j'avoy desja translaté un petit livret de François en Espaignol, intitulé les DouT^e abus du mondCy composé par maistre lehan Picus de Mirandula. Je m'y appliquay à toute furie, de sorte qu'il n'y avoit heure au jour que je laissasse escouler infructueusement, car après d'estre las d'escrire, lire ou composer, cherchoy la compaignie plus à propos et convenable (comme cy devant a esté dict alentour de la langue françoyse) pour m'exerciter en la pronunciation et bon accent de l'Espaignole, et pour tout soulagement de mon esprit, m'amusoy quelque fois en la description de cas frivoles, et le restant du temps, m'employai en toucher le luth, encorcs que rien ou bien peu m'en soit demeuré, car j'y commençay tard, estant cecy une estude qui dès la tendre jeunesse veult estre exercitée, pendant que les doigts délicats et tendres se puissent mieulx appliquer, et rompre à la bonne disposition d'iceulx, suyvant que cest instrument est pesant et très difficil à apprendre. J'ay trouvé ceste langue fort copieuse et élégante, toutte plaine des beaux mots, sentences et proverbes, qu'eulx appellent ReferaneSy qui est une fort belle façon de parler, aornant'fort le vulgair colloque. Voicy doncques la vraye resgle et façon de vivre, que tout homme d'honneur désireulx de parvenir doibt observer en pays estrange ; en premier lieu (comme dict est) ne faire cas de ceulx de sa propre nation, je diz quant est à la familière conversation et hantize, s'appliquer incontinent à la langue, mœurs et condition du pays, et le principal, et surtout, avoir précisament devant les yeulx ce seul point à quoy la personne aspire, dressant à icelluy touttes ses fins et actions. Et pour ne vivre jamais en oysivité, aussi pour

Advertissement ou plustost Resgle que tout homme de bien, pour parvenir en pais estrange, doibt tenii et observer.

iSSy

Henry Cocq, natiff de Hollande, Archer du Roy, a escrit de la généralité d*£spaigne.

Philippe de Croy, seigneur de Molembais, vint en Espaigne pour y deservir la place de

ramasser deçà et delà tout ce qui me sembleroit curieulx, m'aceostay tousiours de ceulx desquelz j'en pourrois tyrer quelque chose.

Henry Cocq, archer du corps de Sa Majesté, natifF de la ville de Gorcum, en Hollande, homme fort curieulx et de bonne conversation, me donna part d'aulcunes choses concernantes la généralité de ce Royaulme, desquelles il en a aussi composé et recopilé un livre avecq intention de le faire imprimer quelque jour, intitulé : Hispanicarum rerutn ab initio munii gestarum, usque ad nostra tetnpora, brevis, et succincta Chronologia. Una cum eiusdem populorum, civitatum, et oppidorum insignium, fluminum, amnium^ mantium^ colliuniy fontium^ sinuum, promontoriorurfiy et insularurriy Dignitatum eliam^ ac statuuniy tant ecclesiasticorum quam secularium compendiosa Topographiay rebusq. aliis Hispanùe scitu dignissitnus (i).

Et comme par cy devant ay dict plus en particulier les causes de ma retraicte chez le susdict lehan Baptiste Rovelasca, continuant tousiours au mesme propos, pensoys incessameni comment et de quelle façon me pouvoir avancef à quelqu'autre chose qui me fust propre et avantagieuse, à l'ultérieur avanchement que tant désiroys. Philippe de Croy, seigneur de Molembays, vint en ce temps, qui tust sut la fin de l'an 1388, à Espaigne appelle par Sa Majesté pour y deservir la place de Capitaine de sa guarde des Archers de corps, qui est

(i) L*autheur transcrit ici, en traduction française, le livre de Henry coca qui forme tout un volume. Nous avons retranché ce vaste hors-d*œuvre, qui formera une publication séparée. C'est une description statistique et politique de TEspagne fort intéressante. L'ouvrage est cité ; il existait encore en manuscrit à la fin du siècle passé mais il est resté inédit.

Claude de la '

une charge fort honnorable, et amena en sa compagnie ^5^8

son frère Jacques de Croy, seigneur de Frayres (i), à qui ^^P^^^*°^ ^^ ^^~

il donna la lieutenance de ladicte guarde, et fust faict Sa Majesté.

Gentilhomme de la bouche de Sa Majesté; Claude de la Jacques de Crôy. Caussie, seigneur de Rocques, vint pour son maistre

Caussie* d'hostel, et George le Provost, seigneur de Sale3'S, pour George le oroson maistre salle, tous deux gentilshommes de bon vost. moyen, naturels des quartiers de Toumay, Lisle ou d'Ârras, donnant incontinent à un chascun d'eux une place d'Archer réservée. Et comme il trouva la compaignie du tout abastardie de son ancien lustre et resplandeur, par ce que Ton y avoit boutté plusieurs de basse condition, par la mauvayse conduite de ceux qui, par cy devant, l'avoient eue en gouverne, fist tout incontitdnent ses debvoirs envers Sa Majesté pour la redresser, et tant en fist, que Sa Majesté y presta l'oreille, et leur augmenta leurs gaiges jusques à dix huicts patarts par jour qui auparavant n'estoit que douze, qui en ce temps là n'estoit peu à estimer selon alloient touttes les choses de la Roy aile mayson basses et retranchées. Et estoit l'ordonnance et nouveau commandement de Sa Majesté que tous les Archers seroient tenuz de se mettre à cheval, et que les places dès lors à pourveoir seroient données à des gentilshommes de bonne part (comme de tout temps on en souloit user) ou bien à des personnes d'honneur, sçavoir est, de fort bonne famé et renommée, yssues de fort ancienne bourgeoysie, et qui eussent

(i) Ferrières. Ces deux Croy étaient fils de Jacques de Croy et de sa 3 c femme, Yolande de Lannoy. Philippe fut appelé en Espagne après la mort de sa i« femme, Anne de Beaufort; il épousa en secondes noces Anne de Croy, marquise de Renty. Jacques de Croy épousa en Espagne la marquise de Las Falces.

1588 servy Sa Majesté en guerre pour le moins Tespace de

six ans continuelz, prennant préallablement de tout cecy secrète et léale information au mesme lieu de leur naissance, et surtout qu'ils fussent vassaux de Sa Majesté de ses Pays-Bas, ou de celluy de la Bourgoingne, selon l'ancienne institution d'icelle mayson, et aussi suyvant le pié de la nouvelle instruction qui alors fut faicte par son Royal Bureau, signée de la propre main de Sa Majesté, et à luy délivrée pour par son authorité (comme Capitaine) en estre faicte l'exécution, comme dès lors en avant bien rigoureusement il en fust ensuyvy, tellement qu'en peu de temps la compaignie fust remise en son anchien estât, et tenue en la mesme réputation que de tout temps elle avoit esté tenue ; et les nouveaux Archers tant plus estimez et honnorez par tout. Aussi Sa Majesté, pour tant plus honnorer ledict seigneur de Le seigneur de Molembays, érigea une sienne terre qu'il avoit aux

^"^^"^ dl'solr?'^' Pays-Bas, dicte la terre de Solre, en Comté, dont il

print dez lors le tiltre de Comte de Solre. C'estoit un très saige et très accomply seigneur, et se sceut merveilleusement bien gouverner en court, se faysant estimer entre grans et petits et par conséquent bien aymer de tout le monde. Quoy considéré, lassé de la vie tant privée et escartée que jusques alors j'avois menée, et pour l'envie que j'avois d'en hanter un peu d'avantaige, me déliberay de me colloquer au nombre de ses domes-

LAutheur se tiqQgs, ce qui de faict j'en feiz, et me fist l'honneur met domestique du , ,. ^ j o i j > j -i

Comte de Solre '^^^^^ Comte de Solre de m accepter pour un des genulspour hanter et s'y hommes de sa mayson, avec les mesmes commoditez

exercer en tout que les autres d'icelle qualité jouissoient, sçavoir est,

exercice de No- 1 ^ . l i j r i- • •

, j ma personne, mon varlet et cheval desfroyez. Et joinct

à ce ma place d'Archer réservée, comme Tavoient les

devant nommez seigneurs de Rocques et de Saleys, aussi gentilshommes de sa mayson, Tung faysant l'office de son maistre d'hostel, et Tautre celluy de son maistresalle. J'avois prins ceste résolution de moy mesme, sans le sceu du devant nommé Pierre Van Ranst, qui après l'avoir sceu, me fist entendre que j'en avois procédé inconsidérément, pour veu que par autre voye il taschoit de m'avancer en lieu plus éminent et plus proche de sa Royale personne, et qu'il craindoit que cecy ne me vint à blasme, pour veu le peu de cas que l'on tenoit des archers du passé, à cause des raysons susdites. Pour quoy parvenir, me conseilla que je deusse prendre le certificat qui de mot à autre s'ensuyt signé dudict Comte et cachette du cachet de ses armes. — Felipe de Croy, Conde de Solre, segnor de Molembaj's etc. Capitan de la guarda de los Archeros de cors del Rey nostro senor. A todos que la présente vieren doy fee, y certifico, que Juan Lermita, Natural de los Payezes Baxos, ha que me sirve de Gentilhombre de mi casa con mucha satisfacion mia, y que para su entretenimento hallanda en su persona las partes y calidades de nobleza y hidalgia necessarias, le di una plaça de Archero, reservandole de los servicios y exercicios de la decha plaça como a los demas otros gentiles hombres de mi cisa he hecho y concedido, que por ser assi la verdad, y paraq. dello conste en tempos venideros, aviendome rrequirodo le diesse la présente, se la di firmada de mi nombre y scellada del scello demis armas. En Madrid a 22 de Octubre de 1590. Je m'y entretins quelque 7 ou 8 mois. Philippe, et Maximilien de St Aldegonde, Charles de Longueval, Comte de Busquoy, Robert de Linden, y venu de la part du Prince de Liège, Henry de Varie, filz au feu

Charles de Longueval, Comte de Buquoy, Robert de Linden, Philippe, seigneur de Castegu

I590 y fust faict gentilhomrae de la bouche, et Maximilien, seigneur de la Marlière, gentilhomme de la mayson du Roy, tous deux fils au feu seigneur de Noircarmes.

Henry de Varie et le baron de Pimorin, filz au S<^ de Chassey, commis des finances au Roy au Pays- Bas, furent armez chevaliers de la propre main du Roy. Et ledict Sambitoris fut aussi faict chevalier.

Marcgrave d'Anvers, le Baron de Pimorin Bourguignon et Francisco de Sanibitoris, de la part du Comte de Mansfeli, y hantoient d'ordinaire, et en tout exercice de noblesse y eusmes par ensemble une espace de temps une fort bonne et honneste conversation Sa Majesté estoit alors en Haranjuez, et à son retour vers Madrid se mist le Comte avecq sa compaignie à cheval pour aller au devant de luy, tous fort bien en ordre. Ledict Comte, fort richement équippé, et tous les Archers armez de touttes leurs armes, et sur icelles leurs nouvelles casaques à la façon de Flandres, que ledict Comte avoit faict faire ainsi, de velour noir, passamentées à icelle mode, et les morrions aussi couverts du mesme velour à trois crestes, à la vielle façon de la mayson de Bourgoingne, avec de grandes et hautes trousses de plumes touttes noires sur iceulx, et aussi sur la testière du cheval qui estoit fort beau à veoir, et sortant aussi en cest équipage rencontrèrent Sa Majesté à grosse lieue de Madrid, entre Xetaffe et Villa verde et passans tout tenant son coche, luy firent une très belle salve de pistoUe, et de là se divisans en deux trouppes, y firent une fort belle escarmouche, dont Sa Majesté, ses Altèses, touttes les dames et Gentilshommes de sa suyte se réjouissoient grandement. Ceste journée coutta fort chière audict Comte qui, après son retour à sa mayson, tomba grièvement malade d'une maladie dont véritablement ne pouvions sçavoir la cause, car aulcuns disoient qu'elle estoit procédée du traveil passé, qu'après s'avoir grandement eschauffé, ne s*avoit gardé des airs qui alors courroient fort subtilz et dangereux, les autres l'imputoient à ce que s'avoit esté quelque manière de sorcelerie qu'ilz appellent El cjo, qui est un mal fort ordinaire en

ces pays, au moins en Toppinion du commun qui tient 1590

pour tout asseuré qu'il y a des gens de veue si aiguë, pénétrative et venimeuse, que seulement en regardant une personne, ils la infectent par les seuls rayons visuelz de leurs yeulx, chose que toutes fois n'ay sceu comprendre jusques ores, si ce n'est que la personne ainsi regardée, et au mesme temps que ceste inspection se faict, soit disposée à se tomber malade de quelqu' autre accident, ou bien (comme le plus souvent il advient) en des petits enfans, ou des beaux et graz chevaulx, qui estans au comble de leur santé, n'en pouvans humainement plus pousser outre, soit nécessaire (estant vray qu'il n'y ait au monde chose qui ne croysse et descroysse) qu'un subiet de telles personnes, chevaulx, ou d'autres animaulx s'aille derechef en décadence, lesquelz en tel cas seront plus subiectz à ceste sympatie de ce mauvais œil que nulz autres, et tout le monde tant plus inclin à les jecter l'œil dessus, soit par admiration ou par envie, dont il pense le vulgair avoir prins l'opinion que quelque mauvais œil les aura infectez ou endommagez, suyvant aussi celle des anciens, selon que le declaire ce grand Poëte Virgile en ses églogues sur la fin de la troisième, où il dict : Nescio quis teneros oculus mihi fascinât agnos.

Tellement que selon ceste vulgaire opinion, il y en pouroit bien avoir quelque secret mystère, mais tel que ce soit en eust bien ce bon seigneur sa part, se trouvant tant à l'extrême qu'en beaucoup de temps il n'en pouvoit venir au bout, languissant bien longuement ce meschant mal, tant que prennant au cœur et nouvel appétit de changer d'air, comme il le fist se retirant sur une mayson de plaisance qui estoit du Comte de Castanar, un des

I590 maistres d'hostelz du Prince, en un sien villaige de

Ryvas, trois lieues de Madrid, il en fust du tout reguary. Il y mena quand et soy tout son mesnaige, nous y tenans assez bonne espace : pendant lequel avions loysir d'y philosopher à la rustique, jouissant de la chasse, pescherie et tout autre semblable passetemps. Ne cessant ce temps pendant le susdict Pierre Van Ranst d'avoir soing de mes particulières prétentions en court, faysant sur icelles plusieurs secrètes instances sans mon scQu (car telle estoit sa condition), encores que d'aulcunes il m'en avoit donné pan, et ainsi advint qu'un jour entre aultres il me fîst appeller à l'improviste, afin que le lendemain au matin bien tempre je me trouvasse tout seul au Pardo, où Sa Majesté estoit lors, qui seroit environ le printemps, et m'y transportay à fort bonne heure, où arrivé m'y mist en part où certain ministre de Sa Majesté, qui traictait ce mien affaire, . me peult bien aysement veoir, sans y faire autre debvoir ni me donner part de chose quelconque, et me renvoya tout aussitost. Surquoy passarent aulcuns jours sans que nouvelles me vindrent de sa part, jusques à ce que par une lettre sienne, escritte de sa propre main de Sainct Laurent le Royal, datée du 19 d'octobre 1590, il m'advertit de la grâce et faveur que Sa Majesté m'avoit faict de se servir de moy pour ayde-gentilhomme de sa chambre, me mandant que je l'eusse à tenir fort secret, tant que j'eusse faict mon serment, ne me donnant plus que de trois jours de terme pour pendant iceulx m'appercevoir d'un nouvel accoustrement de chemin, et icelluy faict, m'en partir incontinent, ce que je fiz ainsi sans en dire mot à personne, saulf audict Comte de Solre qui s'en monstroit très ayse. Et me party le 22 ensuyvant, à

rheure mesme que ledict Comte s'en partoit vers le Pays-Bas auquel il alloit, pourveu de par Sa Majesté du gouvernement de Tournay et de plusieurs autres charges J'y arrivay ce soir là, qui seroient environ les sept heures de nuict, et au mesme instant, sans rien tarder, me mena ledict Van Ranst vers le seigneur Don Christoval de Mora, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté, qui lors faysoit l'office de son sommeiller de corps, en absence du Comte de Buendia qui l'estoit, es mains duquel je faysoy mon serment de fidélité qui par luy me fust proposé, les deux doigts haulsés, en la forme qui s'ensuit :

Jureys a Dios, deservir bien y fielmente a Su Magesdad guardando el secrcto de su Camara, y allegandole todo bien, y apartandole todo mal. Aquoy je respondoy : Juro, et continuant dict d'avantaige : que si assi lo hizieredes, Dios os ayude, y si no, os lo demande mal y caramente.

Quoy faict, me retiray icelle nuict, et le lendemain au matin montay à la chambre de Sa Majesté qui achevoit de s'accoustrer, et me jectant à ses pieds, me receut benignement, comme aussi depuis firent Monseigneur le Prince et l'Infante, sa sœur, à l'aprez-disnée en présence de Sa Majesté, et dès lors commençay à servir, dont me trouvay très content, donnant les seules grâces (après Dieu) audict Pierre Van Ranst, qui en cecy m'avoit montré l'amitié que moy et mon cousin de Bettinsart tousiours avions espéré de luy. Il me mena ce mesme jour, et les autres ensuyvans encores, à saluer les bonnes grâces de plusieurs grans seigneurs, ministres de Sa Majesté et gentilshommes de sa chambre, qui tous me monstroient fort grande caresse, se

1S90 Le Corate de Solre part vers le Pays-Bas, pourveu du gouvernement de Tournay.

Serment de ceulx de la chambre du Roy cathol.

L'autheur est faict Ayde-gentilhomme de la chambre du Roy.

IS90 rejouissans de la grâce receue, encores qu'aulcuns d'entre

eulx (qui n'en firent que les mines) le pensoient bien autrement au cœur, pas trop contens du coup failly, en respect d'aulcuns leurs amys et favoritz pour lesquelz ils avoient prétendu ceste place, mais ledict Van Ranst sçachant le tout le sceut fort bien dissimuler envers eulx, et à ceulx-là me fist il faire mellieure mine qu'aux autres, me manifestant alors l'envie, ambition et impiété qu'il y a d'ordinaire en ces grans Palays et royales maysons, de quoy le temps, la sayson, et l'expérience qui se prend en faict saige à un chascun. Il me iist ce playsir de m'instruire de plusieurs autres semblables choses concernantes ceste mienne nouvelle façon de vivre, et comme vieu courtoysan, saige, discret et rusé qu'il estoit, me mist incontinent en bon train de bien et soingneusement servir, me recommandant surtout l'humilité et modestie, et me dict souvent en forme de Belle sentence. sentence : Que mas valia pecar de corto que de largo, d'où

je prins incontinent une telle impression, qu'impossible

me seroit pouvoir mésuser de la présence, privauté et

faveur d'un si grand Prince et monarque.

Le Roy Philippe II Sa Majesté estoit alors en eage de 63 ans, fort subiect

eagc de 63 ans. ^^^ gouttes, désja tout blanc et chauve, encores que

d'assez bonne disposition de corps et d'entendement plus sain, et de la mémoire plus fort que jamais, fort addonnè au travail des papiers, et très expert aux affaires de son gouverne. Nant et experientia rerum magistray et ut Seneca inquity ut ferrum, aut as usus splendescit sic exercendis negotijs anitni vigor. Il avoit desja survescu tous ses consaulx plus de trois fois, et respondoit à tous ses ministres de papier, par escrit de sa propre main, dont selon l'opinion de plusieurs debvoit avoir escrit durant

contraire.

sa vie plus de papier que quatre muletz de charge n'en «587

pourroient emporter, et qui le plus est d'admirer estoit . ^ J^^,. J" r» . 1 11 . • 7 • 1 paigne Philippe II

1 assiduelle continuation de si longues années, si grande- addonné aux pâment en préjudice de sa santé, le pouvant toutes fois piers et feu Tempebien excuser comme le fist l'Empereur son père (de très ^^"^ ^°" P^^^ ^" haulte mémoire) qui n'avoit (à ce qui m'a esté raconté) ni papier ni plume en sa chambre, et assez en paine quand il luy falloit escrire quelque chose, tellement que qui lors eust sceu obtenir trois mots tant seulement de sa main, les eust estimés en bien grande chose, et toutes fois ne laissa pourtant de fort bien gouverner ses estats et pays, A ce propos, advint un jour à l'endroict de ces riches Foucares (i) d'AUemaingne, qu'estant l'Empereur en nécessité d'argent, leur requérant par un sien billet, escript et signé de sa main, le vouloir soudainement secourir de quelque notable somme de deniers, eulx esmeuz de ceste façon de faire tant hors de coustume, la luy furnirent en grande promptitude, tenant en grande valeur et estime cedict billet, lequel encores pour le jourd'huy (à ce que j'entens) ils guardent en leur guarde-joyaux, et en font fort grand cas. Sa Majesté, tout au contraire, postposant santé et tout playsir n'eust heure seure de disner, soupper, ni se coucher, se levant de fort hault matin, tellement que ses serviteurs en patissoient grandement jusques à tant que, vaincu par débilité des forces corporelles, il y mist meilleur ordre, n'en pouvant d'avantaige, tellement que le trouvay plus réglé et modéré en cecy, qu'il n'en avoit esté les ans passez. Et estoit mondict seigneur le prince en eage de douze ans, n'aguères sorty du gouvernement de sa gouvernante,

(i) Les Fuggers d'Augsbourg.

Mémoire, ou Liste de ceulx qui estoient en actuel service du Roy et Prince lors que Tautheur fust faict de la chambre du Roy.

Dona Juana de Mendoça, s'ayant nourry parmi les femmes en compaignie de sa sœur la Ser*"* infante Donna Yzabel Clara Eugenia, qui seroit eagée de vingt et quatre ans, le prennant alors en charge le Marquis de Velada comme son gouverneur. Et furent les serviteurs domestiques de Sa Majesté et aussi ceulx dudict Prince qu'alors j'y trouvay en leur actuel service, les ensuyvans et premièrement :

Le Sommellier et Gentilshommes de la chambre

DE Sa Majesté.

Le Conte de Buendia, sommellier de corps de Sa Majesté.

Don Alonso de Çuniga, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté.

Don ChristofTal de Mora, gentilhomme de la chambre.

Don Antonio de Toledo, gentilhomme de la chambre et aussi

grand veneur de Sa Majesté.

Le Marquis de Dénia, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté. Don Fernando de Toledo, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté. Et le Marquis del Carpio, aussi gentilhomme de la chambre de Sa

Majesté.

Les Gentilshommes de la chambre du Prince.

Don Garcia de Figueroa, gentilhomme de la chambre de Son Alt«. Don Martin de Alagon, gentilhomme de la chambre de Son Alt*. Don Pedro de Guzman, gentilhomme de la chambre de Son Alt«. Et Don Francisco Pacheco, gentilhomme de la Chambre de Son Alt«. Et Don Christoval de Mora, sommellier de corps dudict Prince.

Aydes-Gentilshommes de la chambre de Sa Majesté.

Pedro Negrette, ayde de chambre, réservé.

Juan Ruyz de Velasco, ayant les papiers de la chambre.

Bernardino Duarte, ayde-gentilhomme.

Manuel Alvarez, réservé.

Juan de Santoyo, ayde de chambre.

Pedro de Ranst, ayant à charge les horlogues.

Don Francisco de Santoyo, substitut de Juan Ruyz.

Y Juan Lhermite, ayde de chambre.

Les Barbiers de son corps. 1590

Jean de la Huerta, dict Papenhoven, natif de Louvain, premier barbier. Bernard Cornelissen, natif de Nymmègue, ayde-barbier. Et Thomas de la Vallée, natif de Bruselles, ayde-barbier.

Aydes-Gbntilshommes de la chambre de Son âltbzb

A QUI SERVOIENT AUSSI LES SUSDICTS BaRBIERS.

Don Felipe de Çuniga, ayde de chambre.

Alonso de Muriel y Valdiviesso, ayde de chambre. Alvaro de Malpartida Galarza, ayde de chambre. Y Juan Ferez Florian, ayde de chambre.

Les Maistres d'hostelz de Sa Majesté et de Son Alteze.

Le Conte de Fuensalida, de Sa Majesté.

Le Conte de Chinchon, de Sa Majesté.

Le Marquis de Velada, grand maistre d'hostel de Son Alteze et

aussi de Tlnfante.

Le Marquis de Villanueva, idem.

Et le Conte de Orgaz, idem.

Et le Conte de Castellar, idem.

Juan de Espina, controUeur et Juan de Sigoney, greffier du bureau de Sa Majesté. Gaspar de Bullon, controUeur et Jeronimo de Qpincoces, greffier du bureau de Ses Altesses du Prince

et Infante.

Les Principaux de la chapelle de Sa Majesté.

Garcia de Loaysa, grand ausmoumier de Sa Majesté et précepteur

de Son Alteze du Prince en la langue latine.

Don Francisco de Lima et

Juan de Guzman, sommelliers de l'oratoire de Sa Majesté. Ec Philippe Rogner, maistre de la chapelle, qui fust un des premiers

hommes en sa profession de son temps. Du restant des chappel-

lains et chantres ne se dict rien icy pour éviter prolixité.

Les Escuyers de Sa Majesté.

Don Diego de Cordona, premier escuyer.

Don Diego de Toledo, escuyer.

1590 DonAlvaro de Qpiroga, escuyer.

Don Fernando de Luxaa, escuyer.

Et Juan Geronimo Tinti, Napolitain. Un des premiers hommes de à cheval qu'il y en a de son temps.

Des autres serviteurs domestiques, comme sont gentilzhommes de la bouche et de la maysoa, n'en feray icy nulle mention, pour en estre le nombre par trop inâny. Et pour tourner bride au propos cy devant délaissé, diray que Sa Majesté se parteist de Sainct Laurent le

Pardo, mayson royal, le lendemain aprez la Toussainctz, vers le Pardo, royale. ^^ g'y tenoit tout le mois de novembre comme de

coustume, pendant lequel y avions plusieurs passetemps et récréations, estant ce lieu fort playsant et délectable, et la mayson tort commode, faicte à l'imitation de celles de nostre pays, comme plus clairement se pourra veoir par la figure. Les sorties au bois sont très aysées pour un chascun et s'y recréent les serviteurs du Roy

Description de la merveilleusement. La mayson, comme je diz, assez

Royale mayson du b^Ug g^ encores que petite fort bien troussée, couverte Pardo et du déduict .' ^ ^ . ', ,

des belles chasses ^ ardoyses et aux quatre ^coings ses tourrettes eslevées ;

que Ton y a. elle est quarrée et environnée de fossés sans eaue,

ayant au fond dudict fossé un jardinaige aux fleurs tout alentour, qui est très playsant à veoir. L'on y a opinion, que l'eaue d'alentour des maysons n'y est guères saine, à cause des vapeurs et humiditez quelle y attyre, et partant n'y avoit il nulle, hormis les quatre fontaines qu'il y avoit aux quatre coings dudict fossé, qui serviroient pour l'arrousement tant seulement du jardin. Il y avoit en une galerie haulte plusieurs pourtraictz de grans seigneurs et Princes, tous faictz des mains de deux les plus fameux paintres, Anton ius Morus, et Titianus, qu'il y avoit en leur temps, lesquelz y ont

aussi laissé leur propres pourtraictures, mises entre tant ^S9^

d'autres de personnages illustres , si comme furent l'Empereur Charles et l'Impératrice, son frère l'empereur Ferdinand et tous ceux de leur descente, et de plusieurs autres particuliers dignes d'en estre colloquez en leur nombre ; qui touttes avecq plusieurs autres painctures aornoient merveilleusement ceste galerie, et passant oultre à une aultre non moings belle qu'espacieuse, y avoit aussi grand nombre de belFes painctures de divers painctres, et diflFérentes mattières, la plus part d'icelles de la main de Hierome Bosque (i) et de son invention, aussi aulcunes du susdict Titian, et entre autres sept pièces contenant les festes que la Royne d'Hongrie, gouvernante qui fust du Pays Bas, fist à Sa Majesté à son entrée en icelluy, en la ville de Bins dont tout le monde en sçait tant à parler (2), et encores huict pièces de la journée que fist feu l'empereur Charles le V en AUemaingne contre le Ducq de Saxe, oultre ce, y avoit en une chapelle qu'il y a, un fort beau tableau d'autel, qui est la copie d'une fameuse painture où Nostre Seigneur fust descendu de la croix, dont l'original se voit en la ville de Gand (3). Aux quatre tours

(i) Jérôme Bos.

(2) Voir sur les fameuses fêtes de Binche, 1549, Le siège et les fêtes de Binche, par Ch. Ruelens, Mons, 1878, in-80.

(3) Il serait assez difficile de déterminer quelles sont les œuvres d'art dont il est parlé ici. Dans son Felicissimo Viaje del principe Don Phelippe, Calvete de Estrella nous apprend que Marie de Hongrie offiit à Charles Quint les tableaux et tapisseries qu'il avait admirés aux fêtes de Binche. L'Empereur les transporta en Espagne, probablement au Pardo. Un incendie détruisit cette maison de plaisance sous Philippe III et plusieurs tableaux y périrent. La description faite par Ponz (Viaje en Espana, vi. 155) du Pardo, après sa restauration ne signale plus, par conséquent, ce qui s'y trouvait à l'époque de

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Quadrants au sosur des verrières fort curieux.

estoient les paroys touttes paintes de prospective de bâstiments et fabriques d'une fort artificieuse main et aussi du mesme les toictz, ou les cieulx d'enhault d'aulcunes chambres qu'il y avoit, et celluy de la grande galerie très artificieusement paintz sur des toiles bien tendues. Aux verrières du mi-dy y avoit des quadrans au soleil, paintz par dessus le mesme voirre, et Testyle, ou l'index, qui signale l'heure par dehors tendu et eslevé sur les degrez de l'élévation d'icelluy pôle, par où s'y pouvoit très aysement veoir l'heure que c'estoit donnant le soleil dessus, qui pour me sembler chose très curieuse et bien aysée d'imiter, l'ay bien voulu mestre icy par mémoire.

Ceste mayson fust commencée au temps de feu l'empereur, y ayant eu tant seulement une vielle tour du temps des Roys Catholiques et parachevée par Sa Majesté moderne, qui l'a grandement méliorée, y adjoustant des autres maysonnaiges pour la commodité et

Jehan Lhermite. Nous ne savons ce qu'étaient les sept pièces reprisentant les Fêtes de Binche. Peut-être s'agit-il des tapisseries ornant le château de Binche lors des fêtes. Il en est de même des huit pièces de la guerre contre le duc de Saxe : cet épisode historique a été traité en 12 gravures d'après les dessins de Martin Heemskerk; peut-être ces dessins ont-ils servi également pour des tapisseries. Quant à la Descente de Croix de la Chapelle, elle peut être une copie d'un volet de tryptique par Gérard Horenbaut, qui se trouvait dans l'Église de Saint-Jean, à Gand ; elle peut être aussi, en admettant que Lhermite se soit trompé sur la provenance, une copie du Roger Van der Weyden, de N. D. hors des murs de Louvain, tableau célèbre, aujourd'hui au Musée de Madrid, où l'on en a également la copie par Coxcie. Enfin, à Binche, Marie de Hongrie avait dans sa chapelle une Descente de Croix qui excitait l'admiration et dont elle aurait pu envoyer une copie en Espagne. (Voir sur cette question : Alt Flàndrische Biîder in Spanien, etc., par Carl Justi, dans «Zeitschrift fur bildende Kunst». Leipzig, 1886. xxi^ année, p. 95.)

— lOI —

meilleur logis de ses serviteurs domestiques. Cedict iS9^

Empereur ne fust guères incliné à la fabrique comme depuis Sa Majesté Ta esté et, dès que Prince, ne le sceut jamais dissimuler, tant qu'il advint un jour (à ce qu'un certain vieu serviteur de l'empereur m'a raconté), qu'estant ledict feu Empereur logé en ladicte vielle mayson, avecq bien petit train qu'il y avoit amené, et Sa Majesté qui lors n'estoit que prince, s'y trouvant fort estroictement accommodé, et y ayant passé mauvayse nuict, allant le lendemain à saluer son Père, luy demanda l'empereur comment il s'y estoit trouvé icelle nuict, à quoy (s'en voulant servir de l'occasion) luy respondit, qu'assez mal et estroictement, et que Sa Majesté feroit bien d'en faire agrandir la mayson, ou bien d'y adjouster une aultre pour la commodité de tous, surquoy l'empereur répliquant luy dict ceste sentence bien digne d'un si saige Prince : Que los Reyes no avian de tener Belle sentence

casas, ni voluntad. Il ne fault pas doubter qu'il ne luy ^t ^? {'^"^P^^^"^

Charles le V.

dict cecy sans prévoyance d'aulcune chose, mais bien

mal possible luy fust d'expeller ce à quoy la nature tant

s'inclina, suyvant le vers qui/dict : Naturam expellas

furcay tamen usque recurret/TtWomtnx, que suyvant sa

naturelle inclination, il fist tant que, peu de jours après,

il obtint congé de son dict père pour y pouvoir bastir Inclination du

une tour tant seulement, laquelle s'y veoit encores pour ^J^^ , . ^^^^^

le jourd'huy au mitant des Bois, soubz couleur quelle

ne seroit que pour y mectre un homme de guarde que

nous appelions sergeant de bois, luy consignant pour

cest efFect quelque mille escus pour une fois, qui en ce

temps là debvoit estre bien grande somme, mesmement

en considération du peu d'argent que Sa Majesté manioit

alors, n'ayant pour son gast ordinaire d'avantaige qu'un

1590 seul escu par jour, et comme son concept estoit autre,

sçavoir est, d'y bastir quelque belle tour, haute et puissante, n'en peult bonnement furnir aux despens d'une si grande fabrique que force ne luy fust de prendre emprunctez, oultre les susdicts looo escus, quelques autres cinq cens (comme il le fist) d'un sien serviteur, gentilhomme de sa chambre, auquel sans doubte nulle, il les luy aura très bien payé à son temps, avecq usure et interest, et en fust ce bastiment le premier qu'il fist oncques en sa vie, mais point le dernier, comme depuis si en a bien monstre, nonobstant les admonestations dudict feu Empereur son Père. Geste tour est communément appellée Atalaya, qui est un mot barbare et vault autant à dire comme une place haulte, soit Tour, ou autrement, d'où on peult descouvrir toute la campaigne d'alentour ou qu'anciennement du temps des Barbares on souloit mectre des guardes, ou sentinelles contre les ennemys, mais ceste-cy y est pour guarde de bois et de la chasse qu'il y en a en grande abondance, tant de venayson comme de volerie, sçavoir est, des cerfz, dains, sangliers, lapins, renardz, chatz sauvaiges et autres ' bestes semblables, des aigles, hayrons, vautours, agasses et icelles en plus grande abondance que nulle part, et des colombz sauvaiges que nous appelions ramiers, lesquels s'y trouvent sans nombre, se nourrissans des glans qui y sont en grandissime quantité, ne produisant ce bois autre fruict, n'y ayant qu'une sorte d'arbre qui est une espèce de chesne encores que différent en feuillaige. Cest arbre est petit et bas, et la feuille ne luy tombe jamais d'une fois, de sorte qu'il en soit du tout desnué ; ains se va entretenant par toute l'année quasi d'un mesme semblant, tellement que pendant que l'une se tombe.

l'autre se croist, et produict une grande infinité des 1S90

glans, quand Tannée est bonne et fertile, et c'est alors que lesdictz colombz y viennent en plus grande abondance, estant cecy leur vray pasture, car sont ces glans beaucoup meilleurs, plus gros et plus doux que ceulx de nos chesnes, et de telle sorte que les pauvres gens les mangent en lieu de chastaingnes, et les riches en font aussi grand cas. Cest arbre est appelle en Espaignol ^^

Ensina, et a la feuille petite, rondelette, dentelée, et de fort triste couleur comme celle que nous appelions feuille morte ; le bois n'est ydoine à autre chose qu'au bruslage. La chasse de ces colombz ramiers est fort Colombs ramiers playsante, et s y en délectent fort à menu Sa Majesté et °" mansars. Altèzes, les tyrant à coups d'arbalestre, assiz desoubz un arbre, dedans une petite hutte qui y est faict,^des mesmes branches et feuillage de ce bois, y estant mises sur cest arbre quelques deux ou trois couples des mesmes colombz ramiers apprivoysez et les yeulx bandez, y attachez sur une branche, ausquelz on tyre de loing avecq un petit cordon pour les faire aisletter, après quoy s'abaissent incontinent les autres sauvaiges, se mettans de leur costé, qui tout aussitost y sont tyrez par ceulx de desoubz, qui est un des plus grands passetemps du monde, car outre le playsir y tyre-on en moings d'un rien une trentaine, ou davantaige.

Les agasses, ou pies, y sont en grandissime abon- Agasses. dance, et les prend on au vol du faulcon, les cherchant en plane campaigne, et quand on les y trouve, jecte-on après chasque agasse une couple de faulcons qui luy font assez de batterie avant que la prendre, car n'a le cœur de s'eslever en hault, cherchant par tout les petitz ruyseaulx, hayettes et buissons pour se sauver, voire

Hayron.

Vautour ou Milan.

Corbau.

Suette.

Grande suette que TEspaignol appelle Biio et chez nous un Duc, qui est un espèce de chat-huant.

jusques à se mectre dedans les coches de Sa Majesté et des Dames de sa suyte, aussi desoubz les jambes des hommes d'à pied et d'à cheval, tant qu'à coup de bastons on ne la peult enchâsser, mais pour la coupper chemin et luy faire la guerre avec poil et plume, luy jecte-on après, un lévrier ou quelqu' autre chien de chasse (à cecy enseigné) qui la poursuit si vivement, et les faulcons du mesrae, que le pauvre oyseau ne trouve repos, ni au ciel, ni en la terre, par où fault nécessairement qu'il se rende, soit par les dicts faulcons, ou bien par ledict chien, qui est une volerie assez playsante. Celle de l'hayron est aussi une des plus nobles et playsantes qui se faict avecq des faulcons, à l'usaige de npstre pays. Comme aussi du mesme celle du vautour qu'eulx appellent Milano^ et aussi celles du corbau et de la suette qu'eulx appellent Lechuça, qui se volent tous avecq des faulcons et s'en défendent merveilleusement prennant leur vol fort hault, tant que le plus souvent on les perd de veue, m'en souvenant entre aultres, avoir veu voler une suette qui montoit si hault es nuées, qu'à paine la peumes veoir, et que pour estre la journée claire à soleil luysant, la vismes touttes fois se défendre si bravement contre deux faulcons, qu'en contasmes plus de 36 attainctes que lesdicts faulcons lui donnoient avant s'en faire maistres d'elle, dont à la parfin se vindrent à tomber elle avecq un desdictz faulcons qui en avoit faict la prinse devant nos piez tous dfux ensemble. Ils y ont une fort grande suette qu'ilz appellent BnOy non pas de celles que j'achève de dire, car est cestecy un oyseau fort estrange que je pense que chez nous l'appelions un Duc, estant fort grande outre mesure, mais assez semblable en plumaige et aspect de

— los —

visaige aux autres de ceste espèce, la nourrissant exprès- 1590

sèment pour la chasse, et ne la peuvent faire bonnement sans s'en servir premier, car quand il n'y a apparence de vautour, corbau, agasse, ou autre oyseau de proye pour le voler, prennent tant seulement ceste suette, et la jectant de la main, laquelle faysant un tour de vol parmy la campaigne, vous y faict incontinent abaisser du plus hault du ciel et s'approcher après d'elle, une infinité de ces susdicts oyseaux qui plus y ^mblent venir par enchantement que par autre chose '(encores que la rayson en soit bien évidente et naturelle, sçachant bien un chascun combien ceste inimitié entre tous oyseaulx et ce genre de suettes soit grande et naturellement leur infuse), veu le peu d'apparence qu'il y en avoit auparavant, et lors les voleurs y prennent leur choix après que plume jecter leurs faulcons, quoy faict s'y veoit, tout à l'instant, une batterie en l'air la plus cruelle du monde au grandissime playsir et contentement des spectateurs. Ceste suette est de telle qualité, que celuy qui sçait son nid en temps qu'elle a des jeunes, n'a besoing d'avoir soing de la cuysine, et outre ce en tyre encores du grand profit en bourse, car il n'y a jour qu'il ne luy vaille une bonne douzaine de lappins, autant de perdriz et aultre semblable chose ; mais il fault prendre visée qu'à temps et heure on les luy desrobe vitement, et tant plus qu'on les luy en desrobbe, tant plus vite les y rapporté, ayant considération que ce temps pendant on sustente les dicts ses jeunes, afin qu'ils ne s'en meurent de faim, avecq quelques tripailles ou semblable ordure, car iceulx mortz s'achève la feste. Comme aussi le mesme advient à l'endroit des Aigles et d'autres grans oyseaulx de proye desquelz on en sçait

— io6 —

i59<5 aussi leur nid mais point si ayséement, d'autant qui sont

de nature plus fiers et braves et point si accessibles

^^ë\^' comme la susdicte suette. De ces aigles il y en a de deux

ou trois sortes, sçavoir est : des Royaulx, gris, et communs ; et comme cest oyseau est puissant et redoubté de tous autres, n'y a oyseau de proye qui l'ose assaillir ou le combattre, partant n'y a aultre moyen que le tyrer à l'arquebuze, dont Monseigneur le Prince se délectoit grandement, l'ayant veu abbattre plusieurs, Renariz et chatz comme aussi des renartz et chatz sauvaiges, aussi des

sauvaiges. canartz et quelques autres oyseletz de rivière qu'il y en

a là tout prez, sur icelle de Mancenarès, laquelle estant d'ordinaire secque et peu profunde, n'y a guères de ceste oyselerie et moins de la poissonnerie, et quand il y en a, seront des petitz poissons et parmy iceulx aulcuns grandeletz qu'ilz appellent Barbos, qui sont les mesmes que nous disons Barbeaulx mais point si grans ni groz, comme les avons chez nous. Il advient quelque fois que ceste rivière se desborde à cause des grandes advenues des eaulx de pluye et de la neige qui découlent des montaignes y voysines, à cinq ou six lieues tant seulement de là, et quand cela est, y souloit avoir grandis- Lappins noyés sime perte de lappins qui y sont en grandissime abon-

insques p us ae j^^ce. estant advenu qu'en une desbordement d'eaue ils

quatorze mille. , * ^ °

S en ayent noyez plus de 14000, lesquelz à une real la pièce, pour le moings, viennent à monter autant de mille Reaulx. Et encores que la perte soit telle, y en demeure touttes fois grand nombre pour la génération, ni se laisse portant d'en tuer aulcuns à discrétion de celluy qui les prend en ferme, ni moings Sa Majesté Chasse royale de quand elle y vient, et son royal playsir est d'en faire lappins. une générale tuerie qu'eulx. appellent Jeo, où il est

permis à un chascun d'en tuer autant qu'ilz peuvent, et 1S90

ce à coups de bastons, qui est une grande récréation pour tous les serviteurs domestiques, y estant Ses Majesté et Altèzes assises en leur coches avecq leurs arbalestre bandées en la main, attendant la première abordée des lappins lesquelz y viennent en grande multitude, pourchassez de loing (les ayant préallablement estouppez tous leurs trous) jusques au lieu de leur attente, tellement que deschargeant sesdictes Majesté et Altèzes le premier coup s'avancent tous autres serviteurs et ceulx de leur suyte à y donner dedans, les tuans à coup de baston comme des mouches, et n'y a si pouvre, ni petit qui ne s'en aille chargé à sa mayson. Geste manière de chasser est tenue pour chasse Royale, et partant réservée hors du ferme, et quasi touttes les fois que Sa Majesté y vient ou s'en départe, ainsi observée au grand playsir et contentement de tous. Des loups il n'y en a guères, mais Sa Majesté, estant Prince, Loups comment s'addonnant grandement à ceste tuerie de loups et autres °° ^^ amorce et

tvrc

bestes et oyseaulx de rapine, y fist faire, guères loing de la mayson royale, en une colline haulte et descouverte, une longue allée desoubz terre, vossée par dessus et avecq beaucoup des trous qui sortent de tous costez à nivel de la terre, pardevant lesquelz se mist quelque chair crue ou bien une charongne, ou semblables ordures, pour par ce moyen y attraire et allécher les susdictz loups, autres bestes, et oyseaux de proye et rapine, qui s'y assembloient en grande abondance, et principalement des corbaux qu'eulx appellent Cuervos Plusieurs oyseaux carniceroSy vautours, Quebrantahuessos, qui est un oyseau ^^ P^oye, comment aussi grand que l'aigle, ou bien un petit davantaige, et °° ^ amorce et des autres dictz en leur langaige Bucytre^ qui est aussi de

— io8 —

1S90 la mesme espèce, et duquel nom a prins ceste allée le

nom de la Bueytrera, selon encores pour le présent on l'appelle, et s'y mettoit Sa Majesté dedans pour les y attrapper à son meilleur ayse, en tuant à chasque fois

Cerf et Dain. une grande quantité d'iceulx. Les Cerfs et Dains y sont

petitz et point si sauvaiges comme chez nous, qui je pense doibt procéder de la tranquillité qu'ilz y ont par tout le royaume, au moings en icelle contrée, où personne ne les peult chasser sans licence du Roy, qui est cause aussi qu*on les y trouve en plus grande abondance, aussi ne les chasse-on à force de chiens comme auprez de nous, mais bien les tyre-on à coup d'arbalestre, les poinctes des flesches oinctes d'herbe venimeuse, ou à coup d'arquebuze, dont en ay veu tyrer aulcuns la Ser"** Infante Donna Yzabel, comme aussi Sa Majesté en son temps les y tyroit dextrement et bien souvent. Et le mesme en souloit faire au Pays-Bas, particulièrement au bois de Sonien prez de Bruxelles, de quoy l'ay ouy raconter merveilles, et entre autres, que deux ou trois choses luy estoient advenues bien rares et admi-

Cas fortuit et rables, sçavoir est que, voulant tyrer un corse audict

rare advenu au j^^jg ^ ^^ d'arquebuze, et ne prennant feu la pouldre, Prince estant au , j 1 r 1 • • • . .

Pais-Bas tirant un voulant regarder la faulte qui y pouvoit avoir, advint

corse ou dain. que quelque peu de temps après, icelle pouldre prennant

feu, le mesme corse en fust tyré par la mesme baie et

cecy à cas fortuit, et sans plus y penser, dont tout le

monde en fust grandement estonné, et n'en receut

Autre cas fortuit personne aulcun dommaige. Une autre fois aussi en la tirant un dain. ^^^^^ f^^^^^^ ^^^^^ ^p^. ^ „„ ,„„^ jain OU COrse. le

coup s'en venant à faillir sans en blesser la beste, y demeura par l'estonnement de la baie (qui debvoit passer

tout tenant ses oreilles) tant sourd et estourdy que, sans '59^

se bouger de la place, y fust prins et tué par les chiens.

Et pour revenir au propos. Aussi n'y sont les sangliers Sangliers et com-

.1 • r • 1 i 'IL ment on les chasse.

SI braves m tuneulx comme chez nous, et si les chasseon d'autre façon, sçavoir est avecq des pans ou toyles que les chasseurs ont à ce propos, les enserrant en un petit circuit, duquel l'on déchasse ceulx qu'on ne veult estre tuez, qui sont d'ordinaire les femelles et leurs jeunes s'ilz en ont aulcuns, pour n'en destruyre du tout la race, pourveu qu'il n'y en a guères. Et lors s'y mettent dedans Ses Majestés et Altèzes et touttes les dames en coche, et les gentilshommes à cheval avecq une fourche de bois au poing, desquelles en ont aussi Sa Majesté, Ses Altèzes et D«ames pour s'en défendre, bi besoing en seroit, contre la furie (si dire se peult) de ceste beste, laquelle s'y tue à coup de bastons en manière de dire, et pour du tout la perachever, suyvant l'ordre de la Vénerie, la lance-on une couple de grans lévriers après qui vous la despeschent en moings d'un rien, et par merveilles, n'y demeure jamais chien tué ni blessé, choses bien difiérentes aux nostres, encores qu'on m'a dict qu' es montaignes il y en a bien de plus grans et plus furieulx, me souvenant d'un très grand que je viz tuer avant que venir à Espaigne prèz de Bettinsart, sur le terroir de Baillieul, qui avoit unze paulmes de longueur depuis le groing jusques à la queue, et plus de quatre piez de haulteur. Je m'y trouvay présent avecq une coupple de lévriers en lesse et s'y estoient assemblez trois ou quatre trompes des seigneurs d'alentour, se joingnans avecq celle du comte de Ligne et le chassâmes plus de trois jours et trois nuictz sans interval quelconque. Et fust la mort fort solempnelle à

IS9I Le Duc de Savoy e

arrive à la cour du

Roy d'Espaigne.

— IIO —

l'usance de chasse, en présence dudict Comte, la Comtesse, et touttes ses damoyselles, près de sa mayson audict Baillieul et avant y mourir, mist en pièces plus de huict chiens courrans, aussi des autres grans, sans encores plusieurs autres blessez.

Sa Majesté partoit dudict Pardo vers Madrid, qui fust pour le commencement du mois de Décembre et y séjourna l'espace de quelque cinq sepmaines tant seulement. J'y trouvay la maison Royale fort belle, et accommodée, et non sans grand subiect d'escrire icy beaucoup de bonnes choses, mais pour me trouver par trop empesché à cause de mon nouveau service qui me touchoit de plus près que de m'amuser à ces semblables curieusitez, m'a semblé plus convenir le différer pour une autre fois, lorsque je me trouveray plus à loysir, aussi pendant que j'yray peu à peu recognoissant ce que le plus me sera duy sable pour mieulx m'y maintenir en absence dudict de Ranst qui, de jour à autre, se pensoit partir vers le Pays-Bas.

Le 25 d'Apvril de l'an de 91, y arriva le Ducq de Savoye n'aguères marié à la Sér™* Infante Donna Cathalina, fille maisnée de Sa Majesté, et y vint (à ce qu'on dict) pour avoir secours contre les Françoys et particulièrement les Provençaux qui luy avoît esmeu guerre, causée par les troubles d'alors par la soudaine mort du Roy de France qui fust tué par un moisne Jacopin. Sa Majesté sortit à le recepvoir avecq son filz le jeusne prince, jusques hors de la ville, et le fist entrer auprès d'eulx en son coche, et retournarent ainsi par ensemble vers son palays accompaigné de touttes ses guardes, des archers, helbardiers allemans et espaignolz et grans nombre de seigneurs et gentilshommes de marque, le

logeant en un des meilleurs quartiers de son dict palays 159^

auquel il fust servy des propres serviteurs de Sa Majesté et

le tout fort richement y accommodé, jusques à y trouver

la guarderobe bien furnie de plusieurs très riches et

très accompliz accoustremens de diverses couleurs, faictz

à la mesure de sa propre personne pour s'en changer

tous les jours d'un nouveau, qui certes n'estoit des

moindres magnificences qu'un Roy peult user à un sien

hoste, estant oultre cecy, d'eulx tous très humainement

reçeu. Et y séjourna quelques jours, et pendant iceulx

paracheva de négotier ses affaires, lesquelles mises desja

en bon terme, volut Sa Majesté qu'il allast veoir ses

Royales maysons de playsance qu'il a là tout alentour,

prennant en premier lieu la route vers Haranjuez, de

là vers Sainct Laurent le Royal, et au retour passa par

le Pardo et fust partout défroyé et servy des propres

serviteurs de Sa Majesté et en reçeut par tout grand

playsir et récréation. Il y eust en Haranjuez chasse

Royalle, et y turent tuez plusieurs bestes sauvaiges, et

y fust tenu un banquet entre les Buffons de Sa Majesté

(qui l'alloient par tout accompaignant) où ne furent

serviz à table que de pastez de renartz, chatz, agasses,

corbeaux et autres semblables animaulx, les mangeans

tous pour de la fort bonne viande, dont par après y

avoit entr'eulx une fort grande risée. Sa Majesté sôrtoit

aussi de Madrid en ce temps là vers le Pardo, d'où ledict

Pierre de Ranst print son congé et partist vers le Pays- Pierre de Ranst

Bas, le 26 de may ensuyvaat, et Ses Majesté et Altèzes P*^ ^^" ^^ ^^y*"

et ledict Ducq le 30, passant Sa Majesté par Madrid ^ ^>9i-

pour aller vers Haranjuez, et avant que passer oultre,

y print le susdict Ducq congé de Sa Majesté et de ses ^^ ^^ ^«g^

Altèzes se mettant en chemin vers Savoye et Sa Majesté paigne.

I59Î (comme dîct est) vers Haranjuez, usant avecq ceulx

qui Tavoient servy de fort grandes liberalitez ; sçavoir est de fort belles chaynes d'or, et de fort riches bagues et présens à un chascun selon ses qualitez et mérites ; et alloit Sa Majesté icelle nuict à giste à Valuerde, une grosse lieue de Madrid, et y arriva fort tard avecq un temps fort tempestueux, venant les ruysseaux partout tant chargez d'eau qu'il y eust grand dangier de se perdre aulcuns et fallut les aller retrouver avecq des flambeaux par les chemins. De là allions tout droict vers Haranjuez où il se tenoit quelques jours. Le tout m'y sembloit fort beau, et s'y avoit il beaucoup qu'annoter, mais comme n'y séjournasmes guères, aussi pour les mesmes raysons que susdict, le dilatay pour une autre fois. De là allions vers Âseca qui est une autre sienne mayson de playsance, à quatre lieues de là, sur la rivière du Tajo, aussi fort playsante, de laquelle se dira aussi davantaige à son temps et lieu, car n'y estions que bien Toledo et dupa- peu de jours, passant aultre vers la cité de Toledo, qui

lays appelle El Al- ^^^^ ^^.^jg ijeues, OU Sa Majesté a aussi un fort grand et cacar*

magnifique palays, faict du temps des Roys payens et

depuis renouvelle et augmenté par des autres Roys, leurs successeurs, et dernièrement par feu Tempereur, père de Sa Majesté, quand il vint de la journée d'Argel en Barberie, lequel le mist en fort belle forme quarrée, et aussi plus hault et eslevé qu'auparavant, et Sa Majesté y adjouste encores de nouveau un autre fort grand quartier, pour mieulx y accommoder sa demeure vers le midy, mais comme la fabrique n'a que six mille escus de Rente, y travailloit on assez lentement. Elle en vouloit avoir jusques à 14000, délaissez par l'empereur, mais comme depuis survint à Sa Majesté la fabrique de Sainct

Laurent et plusieurs autres, semble qu'il en ait retranché le 8000 pour les appliquer à ses autres œuvres, qui est bien peu de chose pour un tel subject, mesmement qu'il en fault encores entretenir avecq l'engin qu'on y a faict, qu'eulx appellent el Ingenio del agua, qui est pour y faire monter l'eau depuis la rivière d'embas jusques au plus hault dudict Palays : chose bien rare et admirable, et de laquelle, comme aussi de plusieurs autres grandeurs et particularitez de ce palays et cité de Toledo, se dira d'avantaige à une aultre fois, quand le bon Dieu nous y ramènera encores. Diray tant seulement qu'en ceste cité réside d'ordinaire la souveraine Justice de la Saincte Inquisition de ce royaume de Castille, par authorité de laquelle y fust alors tenue sur un eschaffault en présence de Sa Majesté, Ses Altèzes et de tout le monde, une Acte publique qu'ilz appellent auto de la Santa Inquisition, Spectacle assez triste et déplorable

Inquisition

Exécution , ou

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