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abondance d'une matière fort puante non sans grand dangier de sa vie. Et doîz le trentiesme jour de sa maladie luy prindrent quelques chambres causées d'un peu du bouillon avec une bien peu du sucre qu'il avoit prins, dont il en eust la première fois plus de 40. qui l'alloient tousjours continuant jusques au dernier.
Il eust aussi un certain commencement de fiebvre éthique, ou journalière, avec des grandes indices de hydropesie, car avoit telle fois les jambes, cuysses et ventre grandement enflez, nonobstant qu'es autres parties de son corps estoit si maigre qu'il n'en avoit que la peau et les os. Et atout cecy luy accumuloient tous ses aultres maux qu'il avoit au corps de la defluxion de ses gouttes, et de sept playes ouvertes, ou fistules qu'il avoit es doigts de la main droicte, scavoir est au premier doigt trois, celluy d'au mitant encores trois, et la septiesme au poulce du pied droict, qui ne cessoient d'en distiller tousjours, le débilitant outre mesures, dont le moindre de ces maux fust assez bastant de l'emporter, comme aussi de faict bien peu de temps après il en mourut. Geste maladie fust fort longue et pénible d'endurer, plaine de mill maux et misères, mais fort exemplaire à nous tous, de veoir partir un si très hault et très puissant prince, armé d'une tant invincible pacience. Sa souffrance fust telle, qu'à bon droict la pouvons comparer à celle du bon et sainct homme Job, car tout le monde en demeura édifié, et après son trespas l'on ne prescha es églises autre chose. Il eust oultre ceste tant singulière vertu encores deux autres qui ne sont à estimer en moins, qui sont la grande prudence dont si richement il estoit doué, et la saincte religion et vénération des saincts, que tant avoit imprimée en sa poictrine, de chascune desquelles, pour
Chambres véhémentes.
Ethique et hydropique.
Fistules au doigts des mains et des pies.
Pacience admirable du roy.
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Ï598 confirmer mon dire et l'opinion de tous, vouldroy bien
Exemples de sa icy alléguer aulcuns exemples. Et pour ce faire, recourpacience. ^^^^ j^ mémoire des choses passées et de celles dernière-
ment advenues en ceste sienne maladie, je treuve que touchant sa grande pacience, je peux librement dire qu'humainement il seroit impossible d'en souffrir et endurer davantaige, veu que le pourpris de son corps estoit totalement saysy et accablé de tous les maux et misères du monde, n'ayant autre membre sain et net que celluy où l'entendement repose. Sa maladie luy avoit durée 53. jours, et en tout ce temps n'avoit changé que deux fois de linge blanc, au moins de celluy qu'il avoit le plus proche du corps, tant sensiblement sentoitil la douleur de ce changement. Et si bien me souvient, n'en avoit on faict son lict que deux fois, et ce tout au commencement de sa maladie, et se tenoit tout cedict temps couché sur son dos, sans s'en pouvoir bouger d'un costé ni d'autre, et que pis est, estoit contraint de s'y pourveoir de ses nécessités, qui sans nulle doubte luy seroit un des plus grands tourmcns du monde, veu que de soy mesme il estoit le plus net, poly et curieux que jamais la terre n'a porté, comme tous ses serviteurs le scavent bien, et en telle extrémité, qu'il ne peult souffrir une seule taschette es paroys et es pavez de ses chambres. Considérez avec quelle pacience il debvoit endurer tout cecy. Il y avoit desja deux ans et demy qu'il ne peult marcher sur ces pies, à cause de la grande defluxion de l'humeur de ses gouttes, et n'estoit tout ce temps là sans fiebvre intérieure qui luy consumoit les os, et especialement tous ces 33. jours de sa maladie qu'elle ne luy cessoit jamais, avec des si grands accès de chaleurs, l'un sur l'autre, qu'il n'avoit nul interval d'aulcun aile-
guement. Et outre ce, comme dict avons, les fistules de 1S98
ses doigts et pies* estoient d'un si grand tourment et martyre, qu'après d'avoir icelles distillées de la matière un an de long, s'estoient faicts si tendres et sensibles, qu'humainement ne peult souffrir que le seul linceul les toucha. Considérez avec quelle pacience il peult endurer cecy. Le 7. jour de sa maladie luy survint Taposteme dont nous avons parlé, qui fust un accident plus que mortel, outre l'immense douleur et paine que cela luy ammena, car fault considérer qu'avant qu'en meurir la matière, la douleur seroit insouffrable, mais ce bon prince la supporta de telle façon, que jamais n'en fist signe d'amertume, bien est vray qu'il redoubtoit fort l'heure qu'elle se deust ouvrir, veu qu'il scavoit bien que le bon ou mauvays succès de sa vie en dependoit. Et en icelle conformité le jour venu que 4'on la deust ouvrir, qui fust un jeudy, 6. d'aougst, jour de la Transfiguration, environ les 9. heures et demie avant midy, se mist ce bon et sainct prince en estât de grâce, ayant son confesseur, fray Diego de Yepez, tousjours auprès de luy, qui agenouillé y lisoit incessament en un missal certaines oraysons. Et le marquis de Dénia, aussi du mesme agenouillé, l'allumoit avec une bousie et cependant les chyrurgiens faysoient leur office, à quoy assistoient don Christoval de Mora, premier gentilhomme de sa chambre, les quatres médecins et trois chyrurgiens, et plusieurs gentilshommes et serviteurs tous de sa chambre, entre lesquelz me trouvoy aussi, mais point si hardy et inhumain qu'oculairement je peux veoir un tel spectacle mesmement en la personne de celluy que tant aymoys. Et encores que par ceste ouverture, après que la matière en estoit sortie en grandissime quantité, la
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159^ fiebvre s'afHoçoit un petit, ne cessarent depuis luy redou-
bler les douleurs, touttes les fois qu'il la fallut curer, car pour y appeller la matière qui descendoit de loing et Texprimer, y fallut user de grandissime force, qui luy causoient des terribles douleurs, et telles que les mesmes médecins et chyrurgiens en demeuroient espantéz. Considérez avec quelle pacience il devoit souffrir tout cecy. Et furent si très excessives et insupportables touttes ces douleurs, qu'un jour entr'autres estant besoing pour la cure de cest' aposteme luy haulser la jambe, pour tant mieux en expurger la matière, commençoit à patir un tel martire, qu'il dict à haulte voix qu'en nulle façon du monde il le peult endurer, à quoy luy replicans les médecins que touttes fois il convenoit de le faire ainsi, dict derechef, qu'à la bonn' heure, mais avec protestation d'en demeurer mort entre leurs mains, et cecy vous diz-je (dict-il) affin qu'en soyez advertyz, avec quoy firent cesser la cure pour icelle fois. Et pour donner à entendre combien ceste cure luy fust pénible, commandoit le plus souvent à ses chyrurgiens, pendant qu'ilz le enrôlent, qu'ilz s'arrestassent un peu, et des autres fois qu'ilz s'adoulcissent un petit la main, qui tout selon la grande souffrance qu'il professoit en touttes ses autres paines et douleurs, estoit un signe très évident de l'insupportable tourment qu'en cecy il enduroit, tellement que le plus de fois et tout en publicq se recommandoit à Dieu, implorant sa divine faveur et ayde, et plusieurs autres le fist tout en secret comme par son semblant le pouvions bien colliger. Les mauvoyses odeurs qui sortoient desdictes playes, estoit un' autre espèce de tourment, certes non des moindres, en respect de la grande curieusité et netteté avecq laquelle avoit tousjours vescu
cins.
ce prince, et avoir outre ce tout le dos et les flânez ÏS98
ouverts et ulcérez de ne s'avoir sceu tournez d'un costé ni d'autre tout le temps de ceste maladie. Considérez avec quelle pacience il peut endurer tout cecy. La soif inextinguible que ce bon roy avoit souffert l'espace d'environ deux ans et demy, que jamais n'avoit esté sans fiebvre, seroit incroyable de dire avecq quelle pacience il la supporta, car s'estoit si estroictement soubzmiz au Sa Majesté fort gouverne de ses médecins, que plustost il eust faict ne ^"„J^*^ ^^ ^^ *' scay que chose que d'excéder un seul point leur ordre. Ce que manifestement l'on prœuve par un cas advenu es derniers jours de sa maladie, qu'estant parvenu à telle extrémité que desja il avoit la poictrine eslevée et altérée de la mort, se voulant rafraischir la bouche avec un peu d'eau, et y consentans ses médecins, avec advertissement touttes fois qu'en ce faysant il print grand soing de n'avaller goutte, pour le dommaîge qui luy en pourroit avenir, advint que, n'ayant les forces bastantes pour en résister, en avalla quelque peu, dont eust si grand resentiment depuis, que par signes (ja que de bouche ne pouvoit parler) donna à entendre aux circonstans qu'il s'en estoit grandement repenty. Il eust deux heures avant qu'il mourut un' extasie ou foiblesse bien grande et telle qu'entendions tous que desja il estoit expiré, et comme le tenions pour tel, voycy tout à l'instant qu'il ouvra les yeux avec une vivacité non accoustumée et les ficha en un crucifix (qni estoit le mesme avecq lequel feu l'empereur son père mourut) qu'avoit en la main don Fernando de Toledo, gentilhomme de sa chambre, et le print à soy avec une telle ferveur et dévotion qu'impossible me seroit de le dire, et le baysa par plusieurs fois, et depuis print en sa main
159^ une chandelle beniste de celles de Nostre Dame de
Montserrat, au bout de laquelle avoit Tymage de la mesme Nostre Dame, et en fist aussi le mesme, qui fust un signe et demonstracion si claire et évidente (selon le tesmoingne fray Diego de Yepez son confesseur) que cest aflfect ne peult estre naturel, et de la mesme opinion estoit aussi Tarchevesque de Toledo, don Garcia de Loaysa, et nous tous en gênerai qui y estions, car impossible estoit que la nature Teust sceu remettre si tost en soy et avec un semblant si vif et fervereux, sans qu'en ce mesme instant la faveur du ciel ne luy fust esté impartie, et en somme qu'il eust eu quelque vision celestielle qui le remist ainsi en une si très ardante vigeur, tellement que plustost l'on peult attribuer à quelque ravissement d'esprit qu'à autre foyblesse corporelle, ce que pieusement pouvions tous croyre, veu que plusieurs autres grâces et faveurs du ciel durant ceste sienne maladie luy ont esté concédées de Dieu, qui jamais n'abandonne ceulx qui son sainct nom reclament. Et pour revenir à nostre propos de la pacience, est grandement à noter, que touttes ces douleurs, travaux et paines pour cruelles, inhumaines et insouffrables qu'elles ont esté, comme dict est, n'estoient bastantes pour l'enterrompre sa grande et parfaicte souffrance, ni qu'il monstra jamais par parole ni effect aulcun remarquable sentiment ou desgoust : ains avoit tousjours le visaige serain, modéré et en une mesme disposition, signes assez evidens de s'estre miz et conformé en la volunté de Dieu, comm' aussi le donnoit bien à entendre par les sainctes exclamations que souvent il fist des mesmes paroles de Nostre Sauveur : Pater, noti tnea, sed iua voluntas fiât. Et plustost s'efforçoit-il à consoler çeulx qu'il voyoit affligez
pour son mal, leur disant, aux uns qu'ilz se fussent reposer, et aux autres qu'ilz s'eussent à conformer avec luy en la volunté divine que d'en avoir pitié de soy mesme, chose, certes, fort exemplaire à tous, mesmement le voyant tant victorieux sur ses propres passions, qui n'est petite vertu, selon nous le réfèrent tous hommes scavans qui larguement discourrent sur le salut et salutation de nostre corps et ame. Et afin que tant plus l'on puisse estimer ceste sienne victoire obtenue contre soy mesme par ceste inestimable vertu de la pacience, convient icy grandement pondérer la qualité et subject de sa personne, avecq l'insupportable faix de ses travaux, douleurs et paines que cy devant avons référé, que considérant comment il estoit roy et prince souverain, nourry et eslevé en toutte grandeur et délices, semble à l'opinion de tous qu'il ne debvoit estre capable à les endurer : car comme il estoit, comme rôy, plus délicatement nourry que tous autres et plus libre en ses propres playsirs et voluntéz, suict aussi qu'il en doibt avoir eu le sentiment et tact plus vif et sensible, partant endureroit-il double tourment et afliction, et par conséquent, luy en debvra estre attribuée ceste victoire et la gloire au double, qui est un argument fort propre, par où l'on peult ayséement prouver que ceste sienne guerre et victoire ensuyvie n'a esté des moindres, sinon qu'on la peult meritoirement estimer et colloquer au nombre des haults faicts des roys et princes et des saincts hommes esleuz de Dieu, qui présentement jouissent du paradis céleste, comme pieusement croyons qu'il en est aussi jouissant. De ceste victoire tant singulière luy en reûssoient beaucoup de beaux fruictz spirîtuelz, pour sa consplation en touttes ses afflictions. J'ay sçeu de certains
Belles considérations sur le subject d*un grand prince.
159^ gentilzhommes de sa chambre, que ce bon roy avoit
instamment prié Dieu que sa divine volunté fust luy faire tant de grâce, qu'à l'heure de sa mort il se trouvasse libre de toutte douleur, afin qu'avec plus d'efficace, repos et quiétude d'esprit se puist addonner aux choses et méditations divines concernantes sa salvation. Et avons veu par expérience (en prennant tous un particulier soing) qu'à l'heure de sa mort le bon Dieu luy en ottroya ceste grâce, car doiz l'heure que les poulz luy commençoient Deux grâces et à faillir, qui seroit environ un jour et demy avant que
faveurs concédées à ^lourir, se trouva Sa Majesté libre de tout genre de Sa Majesté du ciel. , , tt . i. i
douleur. Une autre grâce autant singulière que la présente luy concéda le mesme Dieu, qui fust que tout le temps de sa maladie luy conserva Tentendiment, la mémoire et le cœur fort entiers et en soy, afin que (pour en mériter davantaige) il puist veoir et patir le tout, tellement qu'il eust (comme dict avons) le semblant de son visaige et de ses paroles, sans s'en lasser de regarder et en respondre à tous, aussi serain et libre comme s'il n'eust esté molesté d'aucune passion, comme ordinairement le font tous autres malades. Et ne sera chose de s'esmerveiller grandement si on a trouvé des hommes forts, robusts et de grand couraige souffrir et endurer des insupportables tourmens et martyres, l'espace de quelque peu de temps, car de ceulx là l'on en trouve journelement, mais de dire que ce bon roy (comme l'avons desja prouvé) ait souffert tanj de martyres l'espace d'un si long temps, semble que l'entendement humain ne le peult comprendre. Et est vray et plus que véritable qu'en tout le temps de sa maladie il n'en dict jamais mauvayse parole, ni fist aulcune mine desdaingneuse qui eust donné ou causé aulcun desgoust
ou mescontement à persone, ni Testoit aussi accoustumé 159^
de le faire en tout le cours de sa vie, comme Tay sceu et m'en suys particulièrement enquesté des uns et des autres qui y avoient servy devant moy, car pendant que je m y trouvay m'en suys bien certioré et l'ay trouvé le plus bénigne et débonnaire prince qu'il y en eust jamais, qui est une très singulière grâce de Dieu et bien propre à des grans seigneurs et princes, mais tous ne l'ont point obtenue de Dieu, qui en est le seul autheur. Et est ceste tempérance une vertu fort condigne à celle de la pacience que tant achevons d'exalter, laquelle, comme par cy devant disions, ne logeoit seule en ce royale habitacle, ains accompaingnée de deux autres qui en leur qualité ne sont de moindre estime, qui sont la religion et Religion grande dévotion qu'avoit ce bon roy et la grande prudence qu'il ^°^' usoit en touttes ses choses, desquelles m'efForceray de dire aussi ce que déz longtemps et mesmement en ceste dernière conjointure en ay observé. Et commençant par ce point de la religion, soubz lequel vont comprins tous les bons et pieux œuvres que Sa Majesté faysoit, et aussi le bon zèle et dévotion qu'il portoit au cuit divin et à la vénération des sainctes ymages et reliques, me souvient Exemples de sa en premier lieu avoir remarqué en luy ceste tant très '^ *^°°' singulière vertu déz quasi le mesme jour qu'entray en son service, par un' acte très exemplaire qu'il fist en présence de moy et de Pierre de Ranst mon collège (que cy devant avons encores nommé), qu'estant un jour malade au lict et luy survenant par nécessité de faire son eau, avant qu'en vouloir prendre Turinal, me commanda de couvrir avec la cortine une certaine ymage fort dévote d'un Ecce Homo et d'une Nostre Dame, qui y pendoit préz de son lict, fort curieusement tyssue
1^9^ à poinct de tapisserie de soye, or et argent, en signe de
révérence qu'il la portoit, qui fust un acte vrayement digne d'estre remarquée,* comme aussi de faict la remarquions, et depuis encores plusieurs autres bien conformes et condignes a ceste cy. Mais d'autant que ce seroit prolixité m'amuser à des semblables, où il y en a eu tant d'innumerables et de plus grande édification en ceste sienne dernière affliction, passeray outre de volée à en raconter succinctement ce que maintenant avons veu et remarqué. La révérence que ce bon prince portoit et avoit tousjours porté à la saincte croix de Nostre Sauveur et aux reliques des saincts, et principalement en cestuy son dernier passage, fust si fervoureuse et véhémente qu'il n'y avoit quasi jour de sa maladie, je diz, doiz l'unziesme d'icelle, comme tous avons annoté, qu'il n'y fist apporter aulcunes reliques des saincts, dont plus en estoit dévot et affectionné, lesquelles il mignardoit et reveroit avec tant de doulceur, amour et humilité, qu'il sembloit aveoir, selon l'ordinaire des voyageurs, qu'il debvoit dire l'adieu aux ossemens de telz saincts ses amys et dévots que tant aymoit en terre, pour par après s'acoster à leurs divins esprits et en jouir avec eulx de la sempiternelle gloire. Il advint un jour entr' autres, qui fust celluy de la festivité de s* Dominique, qu'il commanda aux religieux ensuyvans, qui furent fray Diego de Yepez, confesseur, fray Gaspar de Cordova, confesseur de son filz le prince, et fray Garcia de Sjntamaria, prieur de ce monastère, que tous trois habillez de leurs surplyz et estolles avec cérémonie et solempnité ecclésiastique, luy eussent à apporter de ces sainctes reliques, et qu'un chascun luy eust à dire et à mettre en avant quelque divine et spirituelle doctrine et contemplation
à Tendroict desdicts saincts. Ce qifainsi faysans, luy ïS98
apportarent un bras de s* Vincent Ferrer, un genou de s* Sebastien et une certaine autre relique de s^ Albain, laquelle n'agueres nostre sainct père le pape Clément Vin. luy avoit envoyé, dotée de grandissimes indulgences, et principalement d^une plenaire pours lors qu'il se trouveroit en l'article de la mort, à cause de quoy la detenoit tousjours auprès de soy sur l'autel de son oratoire d'où tous les jours il oyoit sa messe ; et ainsi luy dict un chascun l'antiphone et Torayson du sainct duquel estoit la relique. Et les ayant révérées et en faict toucher sa bouche, ses yeulx et sa mauvayse jambe de son aposteme, et parmy les sainctes et dévotes considérations qu'ilz luy dirent et mirent en avant, demeura icelle fois très consolé et très content, et les emportarent derechef avec la mesme cérémonie, et solempnité. La dévotion que Sa Majesté avoit avec l'eaûe beniste n'estoit véritablement moindre que celle que dict avons des sainctes reliques, car il s'en servoit fort souvent et ne se couchoit jamais sans s'en bénir premier. Il s'estoit aussi déz tout temps grandement incliné à la lecture des livres sacrez et espirituelz, et se delectoit fort d'ouyr parler de Dieu et des choses divines, en quoy reçeut sur ces derniers jours un grandissime reconfort, et s'en consoloit grandement et surtout par les admonestations que son père confesseur luy faisoit, se servant des passages de la s" Escritiire, du filz prodigue, du paraliticque et de la s** Magdalaine, qui tous furent de grans pécheurs et en receurent des faveurs et pardons inestimables de Nostre Sauveur. Et en gousta tant Sa Majesté qu'ung jour tombant en fayblesse, par où fallut suspendre semblable propos encommencé, deux heures apré? remiz en
159^ soy, fist appeller derechef sondict père confesseur, afin
qu'il luy eust à réitérer et parachever sondict propos et discours, à quoy du tout attentif acheva de Touyr avec grandissime dévotion et pieté. Les livres esquelz s'entretenoit le plus souvent furent de fray Louis de Granade, et en ceste sienne maladie celluy de Ludovico Blosio (i), qui lors estoit nouvellement traduict de latin en espaingnol. El en icelluy le lisoit le plus souvent la ser"* infante sa fille, es lieux et endroicts que son confesseur avoit signalé propres au présent subject, et en particulier touchant les angoisses que Thomme a en l'article de la mort, et des considérations que Ton doibt avoir à Tendroict du purgatoire, en quoy Sa Majesté print une grandissime consolation. Par où et moyennant la continuation de cest exercice spirituel alloit ce bon prince du tout se conformant à la volunté de Dieu, à laquelle fust tellement rangé qu'il n'aspiroit à autre que de veoir venir l'heure de son trespas. Et un de ces jours passez, luy ayant leu sondict confesseur par son royal commandement (selon qu'il le declaire) un certain chapitre d'un traicté dudict Blose, demeura tant consolé et édifié en son propos par les sainctes paroles de Nostre Rédempteur : Pater, non tnea voluntas, sed tua fiât, qu'il les debvoit indubitablement pronuncer et repeter en ceste sienne maladie plus d'un million de fois, tellement s'estoit conformé et reduict à sa divine volunté, et s'en délectant si fort, commanda sondict confesseur de point se lasser, ains le continuer tousjours, quoi faysant, luy lisoit de fort belles choses contenues au mesme chapitre. Et aussi du mesme se delectoit grandement par la lecture
(i) Louis de Blois ou Blosius, abbé dç Liessies, né en 1506,
de la s** Passion de Nostre Rédempteur, qui luy fust de 159^
grandissime efficace le jour de la Transfiguration, lors que l'aposteme se deust ouvrir, quand il commanda sondict père confesseur ^qui la lisoit à haulte voix) de s'arrester audict passaige : Pater ^ non niea voluntas, sed tua fiât, et se trouvant au plus véhément de son martyre, y fust celestiellement secourru d'un' incompréhensible patience, comme cy devant l'avons deduict, à l'admiration de tout le monde. Et après que les chyrurgiens eussent achevé de parfaire leur besoingne, commanda ce bon prince que tous ensemble eussions avecq luy à remercyer le bon Dieu pour ses bienfaictz, et en demeura dés lors sans moindre douleur et en plus grand repos, non sans admiration (comme je diz) de tout le monde. Il continuoit enfin cest exercice jusques au dernier, et que d'avantaige est, alloit souvent répétant de mot à autre les mesmes oraysons que son confesseur (selon luy mesme le declaire) les luy alloit lisant audict Blose, par où devint ce très catholique et très dévot roy et prince si contrit, humble et convaincu des choses mondaines, que véritablement n'hallettoit après nulles autres que les cclestielles.
Voicy le prouffit que nous ammene l'exercice des Le proufit qu'achoses spirituelles et principalement la lecture de bons et scavanà autheurs, qui à bonne rayson se peuvent comparoir à des bons prescheurs et scavans précepteurs en chambre, ausquelz se peult tant plus a3'séement prester l'oreille, comme par eulx l'on en est instruict et endoctriné à moindre bruit et fâcherie, et se peuvent aussi appeler vrayz conseilliers et perscrutateurs de la conscience, qui ne s'en rougissent jamais reprehendans les faultes, veu que nulle passion les commande, et qui le meilleur est du tout, est, que Ton y trouve soûlas et
mené la lecture de bons livres.
159^ alleguemeiit contre tout genre de travaulx en ce monde,
dont ceulx qui s'en sont servy et en ont gousté le jugeront par expérience, et comme de faict l'avons veu en ce bon et sainct prince. Et comme Tune vertu suit l'autre, ne laissa aussi de s'exerciter le temps de sa maladie en la charité vers le prochain, ung œuvre non moings digne et excellent que celluy de l'orayson, lesquelz joinctz au troisiesme, qui est le jeun, sont ces trois ensemble les vrayz eschellons pour monter aux cieux, desquelz tous Sa Majesté en estoit bien doué, et encores qu'il n'en jeunoit pas si asperement, comme bien tous autres (car pour le respect de sa royalle personne, de laquelle dependoit le bien publicq, en estoit réservé de par nostre sainct père le pape, par bulle de dispensation qu'il en eust), ne laissa pourtant de bien estroictement observer l'ordre de nostre saincte mère l'Eglise, et les jours de jeun (comme sont les quatre temps, vigiles et autres) d'en faire démonstration, ne s'en servant que d'un seul plat de viande, qui suffit pour un tel personnaîge, moyennant que ce soit avec permission (comme dict avons) de la supériorité ecclésiastique. Aulmosne que Et revenant au particulier de l'aulmosne, fault scavoir feit Sa Majesté. ^^^ j^ ^^^^ temps Sa Majesté fust tenu pour grand
aulmosnier, et principalement en ces derniers jours, s'eslargissant outre mesure et selon le tesmoingne Juan Ruyz de Velasco, son ayde de chambre, et qui avoit à charge l'argent du gast ordinaire de sadicte chambre, et que moy mesme en ay veu, donna beeucoup des aulmosnes à des pauvres orphelines pour se marier, et à des vefves tristes et desconsolées pour se sustenter, et aussi aux monastères pauvres à fin d'en dire des messes et prier Dieu pour son salut, et entr'autres fist repartir
durant sadicte maladie par son grand aulmosnier, plus i59^
de 20000. ducats en des semblables aulmosnes. Il fist donner, par voye de son confesseur, au monastère de Nostre Dame de Guadalupe autres 20000. ducats d'une fois, pour leur constituer une rente de 1000. ducats tous les ans, et y faire dresser un nouveau tableau d'autel. Il funda aussi au mesme temps un monastère de l'ordre de s' Augustin en la ville de Huesca en Aragon, au mesme hostel des progeniteurs de s* Laurent qui estoit natif d'icelle ville, et ce par intervention du comte de Chinchon et sondict confesseur, applicant à ce grande quantité de biens confisquez durant les troubles n'agueres passées en icelluy royaulme. Il fist aussi donner par mains dudict comte au monastère de Nostre Dame de Montserrat neuf ou loooo. ducats. Et pour perpétuer une lampe ardante au monastère des prescheurs en Valence, avoit n'agueres donné 5000. ducats, et oultre ce donna encores audict monastère pour la fabrique d'une porte que l'on y fist quelques mill ducats. Il donna encores 3000. ducats au monastère de s' Benoist en Valladolid, aussi pour leur fabrique, et en fist oultre les susdictes aulmosnes plusieurs autres de grande considération, qui présentement ne viennent à la mémoire. Et donnoit aussi pour la canonization de s^ Raymundo de l'ordre de s* Dominicque 6000. ducatz. Et non obstant qu'il estoit desja tout affoybly, débilité et exténué de ses forces pour son grand mal qu'il avoit passé, se delectoit neantmoins et en estoit très ayse quand quelqu'un le venoit traicter de semblables choses, et les despecha incontinent et avec une doulceur et allégresse incomparable que ce seul désir qu'il en avoit seroit assez bastant
IS98 de le colloquer entre les bienheureux du celestiel collège.
Orayson mentale. La contemplation ou orayson mentale dont s'exercitoit
journellement est chose qui ne se peult exprimer, car déz que l'ay servy et cognu, n'y eust jamais jour qu'il ne s'en occupoit une bonn' espace, et n'estoit jamais, pour malade ou empesché qu'il estoit, sans ouyr messe tous les jours, et selon le dire dudict Jean Ruyz de Velasco, qui le doibt scavoir mieulx que nul autre, d'aultant qu'il s'en servoit tousjours seul avec luy touttes les apprés-disnées en achevant de disner et pendant que nous autres disnions, s'y appliquoit de telle sorte que bien souvient il en avoit les yeulx tous arrouséz de larmes. Il luy donnoit ses livres de dévotion et y mettoit ouvert tout devant luy un certain petit oratoire portatif, qui alloit tousjours quant et luy par tous les chemins et grans voyaiges qu'il faysoit, auquel se voyoient certaines ymages du s* crucifix et de Nostre Dame, faictes d'argent à demy relief et dotées de grandes indulgences, esquelles estoit tousjours spéculant et s'entretenant en ces divines et spirituelles contemplations, et n'y avoit en la chambre où il couchoit, un seul petit coing vuyde qu'il n'y avoit une dévote ymage de quelque sainct ou crucifix, esquelles avoit tousjours les yeulx fichez et l'esprit eslevé au cieulx. Et m'a dict asseurement ledict Juan Ruyz, par observation faicte par longues années, qu'entre jour et nuict cedict prince debvoit vacquer en orayson verbale et mentale plus de quatre heures à diverses fois, oultre encores qu'il ne laissoit d'ouyr les jours de festes, dimanches et autres signalez tous les divins offices avec grandissime dévotion et attention, par où semble qu'assez suffissamment pouvons prouver la grande religion que ce bon et catholique
prince a tousjours exercité professant la s*« foy catho- 139S
lique et romaine en laquelle il a voulu vivre et mourir» comm' à un bon et fidèle chrestien appertient, sans en ce manquer de son debvoir un seul point. Et non contant des manifestations susdictes pour son entière satisfaction, et aussi pour en donner exemple au monde, n'eust encores repos jusques à en avoir faict par sa propre bouche la protestation de la foy chrestienne suyvante, laquelle ay traduict de l'espaingnol, afin que plus comodéement nous en puissions tous ayder à nostre besoing, quand le bon Dieu nous vouldra appeller à soy, et nous nous trouverons es termes semblables que se trouvoit cestuy nostre bon prince et maistre, auquel obligatoirement debvrons imiter, si avec luy vouldrons parvenir aux ayses et jouissances divines. Ceste protestation doncques estoit extraicte originelement des œuvres du susdict Blose, Et dict en substance ainsi : Je très Protestation de vilain pécheur, redimé par le pretieux sang de Nostre ^ °^* Seigneur Jhesu Christ, declaire ouvertement que je perdonne de tout mon cœur tous ceulx qui aulcunement me peuvent avoir injurié et offensé en la manière et façon que ce soit, et en supplie très humblement à tous, presens et absens, que de la mesme façon ils me veuillent perdonner si en aulcune chose les ay offensé. Je cognoy et confesse n'avoir vescu jusques ores en Taspect de Dieu, avec la pureté et saincteté de vie que je debvoy. Je cognoy et confesse que mes pechézsont beaucoup^ Je cognoy et confesse que mes coulpes et négligences en ont esté grandes. Je cognoy et confesse touttes et quantes meschancetéz j'ay commis en toute ma vie, et en demande très huipblement pardon à Dieu très miséricordieux, regrettant fort de les avoir com-
159^ mises, avec un bon et ferme propos de ne Toffencer
jamais d'icy en avant. Et encores que jusques icy mes pechéz ayent esté grans et innumerables, non pour ce me veulx-je désespérer de la profunde et immense miséricorde de Dieu, mon créateur et rédempteur, ains espérer par les mérites de sa très saincte passion et mort (et non par les miens propres), que j'auray part et portion en la vie et possession éternelle. Je prens la très sacrée passion pour mon refuge et defence infaillible, et comme une fortresse inexpugnable la tiens tousjours devant moy contre les invasions de mes ennemis invisibles, et en faiz offrande à la sainctissime Trinité pour suppléer les mérites qui me faillent, en parfaicte et entière satisfaction de mes pechéz. Je croy en Dieu le père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jhesu Christ son filz unique, nostre seigneur, &c. Je proteste devant le mesme Dieu tout puissant et devant toutte la cour celestielle que je désire et veulx finer ma vie en la foy qu'il convient mourir un filz obéissant à la saincte mère église. Je proteste que je croy tout ce que comprend et croit la saincte mère église catholique et tout ce que les vrayz et catholiques fidèles de Jhesu Christ sont obligez de croyre. Et si en cas, par aulcune temptation du maling esprit, ou bien par quelque violence de la maladie, je vins à penser, dire ou faire quelque chose contre cestuy mien propos^ doiz maintenant pour alors le révoque, diz et proteste qu'en nulle façon du monde y veulx consentir. Je me rejouiz et donne grâces à Dieu mon créateur et sauveur très miséricordieux, que confiant en son ineffable pieté, je doibz mourir en la saincte foy chrestienne, es très sainctes mains duquel recommande mon ame et corps maintenant et à l'heure de ma mort. Amen.
Et ainsi comme il fist ceste protestation pour en finer iS9^
ses jours, s'estoit aussi muny par sa grande prudence (de laquelle avons aussi promis d'en dire merveille), déz le commencement de sa maladie, des armes spirituelles qui nous sont les plus nécessaires en ce combat, qui est la confession auriculaire de nos pechéz laquelle, pour Confession aurisa plus grande satisfaction, il la fist générale, scachant ^" ^^^^ ^^ gênera e. le grand dangier auquel il estoit : car tout aussi tost qu'il tomba malade, tascha par tous moyens de scavoir la qualité du mal et encores que ses médecins le luy celoient, n'ayant nuUuy entr'eulx qui luy eust osé pronuncer une si dure sentence, son confesseur cognoissant intérieurement la valeur et grand couraige, qui logeoient en sa royale poictrine, et de quelle importance seroit luy désabuser des vaines espérances du monde, pour tant mieulx le reduyre à toutte submission d'un bon et parfaict chrestien, de quoi il en avoit la charge, se détermina de luy en faire l'insinuation, ce que de faict il fist environ le commencement du moys d'aougst, quand le 22. du passé il estoit tombé malade, qui seroient quelque dix ou douze jours après, et Sa Majesté le print de si bonne part, qu'il luy donnoit fort benignement les grâces, usant de fort amiables et doulces paroles et avec ostentation de grand amour, plus qu'en cincq ans qu'il l'avoit confessé (à ce que luy mesme l'a déclaré), ne s'en estoit apperçeu, quoy scachant se résolut enthierement d'en passer oultre. Et pour ce faire, le plus commodément et en la mellieure forme, en chargea sondict confesseur d'y penser soingneusement et l'ayder à le metire par efFect, comm' aussi depuis il le fist. Et afin que le tout s'efFectuasse avec plus de force et efficace, se résolut de faire un acte de grandissime considération.
159^ par où se peult veoir manifestement la resolution tant
chreslienne et valeureuse que Sa Majesté avoit conceûe en soy, se submettant à tous debvoirs d'un bon et fidèle chrestien. Et en icelle conformité envoya don Christoval de Mora, son grand privé, vers sondict confesseur avec un billet contenant les suyvantes paroles : Padre, vos estay en lugar de Dios, y protesto delante de su acatamiento, que haré lo que dixeredes que he menester para mi salvacion, y assi por vos estara lo que yo no hiziere, porque estoy aparejado para hazerlo todo. — Père, vous occupez le lieu de Dieu, et je proteste devant son divin aspect, que je feray tout ce que me direz convenir pour mon salut, et ainsi vous sera imputé ce que n'auray faict, parce que \e suis prest de le tout faire. — Lesquelles paraprés il pronunça luy mesme de bouche audict son confesseur avant que se mètre en sa prétendue confession, et declaire ce bon père que d'icelle rëussoient beaucoup de beaux fruicts spirituels. Et se fist cest acte en telle forme par l'espace de trois jours que ce bon seigneur en demeura très consolé, et continuant ce bon propos, touttes les fois que sondict confesseur le venoit visiter ne laissa jamais de se reconcilier jusques à bien peu des heures avant sa mort. Ceste maladie luy avoit durée 53. jours, et en tout ce temps avoit quatre fois reçeu son créateur et deux fois l'extrem' unction, dont la dernière fust le 8. de septembre, jour de la nativité de Nostre Dame, quand le 13. ensuyvant il mourut. Et comme le jour précèdent qui fust le 12. sondict confesseur luy avoit dict messe en son oratoire^ et point administré le sainct sacrament comme de coustume touttes les fois qu'y celebroit, s'en estoit plaint à don Christoval de Mora, et depuis aussi audict son confes-
seur luy demandant la rayson pourquoy, qui s'excusant luy dict qu'à cause de Tinconvenient qu'y pourroit survenir, craindant qu'il ne pourroit avaller l'hostie, fist ce neantmoins grand' instance qu'il l'eust à communier des hosties du sanctuaire, mais ne l'osant faire, l'alloit tousjours entretenant en espoir, disant qu'il le communiqueroit avec ses médecins, et en cest' espoir demeura tout icelluy jour, et mourut avec ceste angoisse rendant bienheureusement l'ame à Dieu. Il ne se peut croire combien ce prince estoit soingneux du salut de son ame, et désireux de se monstrer filz obeyssant à nostre saincte mère l'église, et par conséquent à celluy qui comme vicaire icy embas de son espoux en a le gouverne. Et ainsi fist appeller le nunce apostolique qui d'ordinaire residoit en Madrid, afin de luy donner la saincte bénédiction, au lieu et nom du pape nostre sainct père, ce qu'il fist en la forme et avec les circonstances contenues au suyvant discours, que pour estre véritable et extraict d'un semblable, signé et autentiqué par le secrétaire dudict nunce, l'ay bien voulu icy insérer concordé de mot à autre, que pour n'avoir loysir maintenant de le translater en nostre langu e, fayz ofire de le faire un' autre fois, à la dévotion de quelqu'un qui en goustera et m'en fera requeste. Le discours doncques est cestuy-cy :
A diez y seys de Ag'" de 1598. en S* Lorenço el Real. La mag** del Rey don Felipe el II , que este en gloria, mandô llamar a don Camilo Caetano, patriarca de Alexandria, nuncio y collector gênerai por Su Sanctidad en esios reynos de Espana, que avia ydo alla para consagrar à Garcia de Loaysa en arçobispo de Toledo. El nuncio hallo al Rey estendido en la cama como immobile, con estrema flaqueça, mas con los sentidos
Sa Majesté, soigneux de son salut et désireux de se monstrer filz obeyssant à Teglise, fist appeller le nunce apostolique et demande sa bénédiction au nom du pape.
Discours du nunce apostolique.
1598 vivacissimos y con una serenidad de rostro y compo-
sîcion de animo milagrosa. Mando Su Mag** sentar al nunçio, el quai hizo a Su Mag*^ una larga platica para su consuelo espiritual y ordenada al fin, para que Su Mag** le avia Uamado que era para tomar su benedicion en nombre de Su Sanctidad, y una absoluçion plenaria, con intencion de alcançar todas las benediciones, indulgencias y frutos espirituales que se alcançan de Su Sanctidad en estado semejante, y el nuncio sela dio, con aquella liberalidad y plenitud, como si Su Sanctidad estuviera présente, teniendo seguridad que Su Sanctidad ratificaria su action y benedicion, y que aprovaria todo lo hecho. Acabada la platica del nuncio, Su Mag*^ respondio con cara ridente y animo intrepido, y como un santo, que se avia alegrado de su venida, y que su mal era grande, y estava dispuestissimo para se acomodar a la voluntad de Dios, con la vida y con la muerte, y que no pretendia otra cosa, sino morir en su sancta gracia y alcançar perdon de sus peccados, y que rendia y dava muchas gracias a Dios por los grandes beneficios recibidos, y que en el estado en que estava tuviesse tanta luz y conoscimiento de que el verdadero fin del hombre es la felicidad eterna, y que se consolava grandem** de lo que le offrescia de suplir con la bénédiction apostolica, la quai aceptava con grande voluntad y la pedia humilm'* a Su Sanctidad, y que queria que en todo caso se tuviesse respeto, y reverencia a la santa silla apostolica y a Su Sanctidad, y que se tuviesse mucha quenta con la jurisdiction ecclesiastica mirando por ella : y otras cosas semejantes dixo aquella santa aima que, por estar cansado y flaco, no se pudieron entonces percivir, y con esto se fue el nuncio. Mas es cosa de notar que avicndo Su
S'** lUust"* escrito a Su Sanctidad, para la confirmation y ratificacion de la benedicion y absolucion que eldicho nuncio le avia dado de parte de Su Sanctidad, llego la nueva antes que Su Mag"^ acabasse la vida de que Su Sanctidad le dio quantas benediciones, gracias y indulgencias le podia dar, y con estas tantas y tan santas obras, y dignas de grande y catholico rey y allegado a Dios, se fue a gozarle en el cielo> aviendole mucho tiempo amado y servido en la tierra. Ita est. Doctor Joannes Baptista Confalonerius, secretarius domini mei nuntii supradicti, etc*.
Ce discours manifeste icy entr* autres choses la grande débilité et peu de forces que Sa Majesté avoit de pouvoir proférer bien ses paroles, et partant y dict que Ton ne peult bonnement s'apercevoir du restant qu'il disoit au nonce, mais le peu qu'il en disoit fust brief et compen- 4ieux. Et ce defFault luy procedoit de deux choses, l'une et la principale du petit subject qu'il avoit en soy a à cause de sa longue maladie, qui le tenoit du tout consumé et exténué, et la deuxiesme, de l'inextinguible soif qu'il enduroit continuellement, qui luy tenoit la bouche et la langue aussi sèche comm' un' escorce, tellement qu'il en parla le moins qu'il peult, et tout son exercice cstoit en ouyr lire et parler des choses divines. Il estoit aussi fort somnolent, et ce, quand les accès de fiebvre luy prindrent, qu'à paine le pouvions tenir reveillé, et le dormir luy faisoit grand dommaige. Il fust commandé et permis à tous de l'aller entretenir touttes les fois que ce sommeil venoit afin de ne s'endormir, ce que fismes tous les uns après les autres, un chascun produisant telz et telz propos et discours que leur sembloit le plus se conformer au temps subieçt. Et comme cecy
Sa Majesté fort sommolente. Est parmis à un chascun de l'aller entretenir.
Pierre de Ranst arrive du Pais Bas à Irspaigne.
Pierre de Kaxist tombe malade.
dura plusieurs jours, nous en lassâmes tous et aussi n'avions plus nulles flesches que tyrer, et si ne fust esté par un bon secours qui nous survint, ne sçaj^ comment en eussions vuydé, car Pierre de Ranst y arriva en ce mesme temps, qui fust sur la fin du mois de juillet, et pour l'absence au Pays-Bas, où il avoit résidé l'espace d'environ sept ans, apporta nouvelle et fort ample matière pour l'entretenir. Et s'allegroit grandement Sa Majesté avec sa venue, s'enquestant de beaucoup de choses, et par ce moyen l'alloit ainsi entretenant quelque cincq jours, jusques à ce qu'aussi tout mat et lassé de son long chemin qu'avoit faict, et aussi saysy et surprins de ne scay quelle profunde mélancolie, tomba malade d'une fort grieve maladie de laquelle peu de jours après il mourut. Son mal estoit fort dangereux et tenu pour contagieux comm' un' espèce de peste, que les Espaingnolles appellent taverdillo, encores que jamais n'en vismes les indices, car pour bien s'en asseurer, fault descouvrir parmy tout le corps certaines taschettes noires, qui en somme est le mesme mal qu'en flameng nous appellong pepercoren. Mais comm' il y en eust grande soubçon et que déz le commencement d'icelluy je l'avoy assisté, me fust défendu de par mon chief (qui estoit don Christoval de Mora, faysant l'office de sommeiller de corps de Sa Majesté) que je n'eusse plus à rentrer en la chambre de Sa Majesté tant que ce mal fust du tout descouvert, ou bien que Dieu en eust totalement disposé, tellement que bien contre mon gré je fiz absence de sa royalle chambre quelque 15. jours, assistant de jour et de nuict à ce malade, que certes j'aymoys comme mon propre père, pour les mutuelles amitiés que tousjours avions eu par ensemble. Et advint que le
y. jour de sa maladie il eust quelque amélioration, mais xS9^ certes bien faulse et de bien de considération, puis que,
bien peu de jours après, il en recheut et vint à mourir Pierre de Ransi
le plus desastréement du monde, qui fust le dernier jour ^^P^^^-
d'aougst, avec un extrême langueur et regret de la très H est enterré en
douce et très amiable compaingnie de sa très chère et S» Juste, en Madrid,
devant le fin*and au~ très fidèle espouse daraoyselle Françoyse de Baudequin ^^j ^^ „ ^^y ^^j, y„
et de ses deux petits enfans, Phelippe et Yzabeau de tableau avec son Ranst, pour les veoir si loing de luy et ne pouvoir epitaphe. recevoir d'elle Tayde et consolation qu'en semblable angoysse et mortelle affliction il^avoit de besoing. Sa Majesté demanda par plusieurs fois après luy, et ne luy pouvant celer sa maladie eust un particulier soing de s'en enquester après tous les jours, et comm' aussi de mon absence s'en estoit apperçeu, soubçonnoit incontinent que sa maladie devoit estre dangereuse, car scavoit bien qu'en nulle façon du monde le pouvois abandonner et que pour ce respect, selon la bonne reigle et police de sa chambre, l'entrée d'icelle me seroit défendue. Et ainsi s'en soingnoit grandement et tant qu'un jour il pressoit fort un certain serviteur de sa chambre afin qu'il luy eust à dire ce qui en avoit, par où venant à scavoir le tout et finalement qu'il en estoit mort, se monstroit aulcunement marry : car estoit le naturel de ce prince si doulx et bening, que de la moindre indisposition de ses serviteurs domestiques, et pricipalement de ceulx de sa chambre, ausquels cognoissoit et hantoit le plus, se condouloit comme de ses propres enfans, les faysant visiter de sa part avec secours d'argent et leur envoyant ses propres médecins de sa chambre pour les curer, qui pour nous tous n'estoit petite consolation et descouvroit en cecy ce grand prince et monarque
Prudence du Roy.
Exemples de sa prudence.
Le s< sacrament de 1 extrem-unction, et comment il se prépare de le recevoir.
un autre thresoir ou minière de vertu, non moins estimable que touttes les autres. Et pour revenir à ce qui nous restoit de dire, qui estoit de la grande prudence que ce Roy usoit en touttes ses actions, seroit me mettre en grand abysme si en vouloys discourrir sur le passé, et aussi n'en fayz profession, car par les scavans et curieux escrits des chronistes de son temps se pourra veoir bien clairement avec quelle discrétion, sagesse et prudence il aura procédé es affaires de son gouverne. Ce que je pretens de faire est d'alléguer icy trois ou quatre points, fort rares et excellens, concernans ceste tant singulière vertu, qui ne l'abbandonna jamais jusques au dernier souspir de son ame, c'est lors, enfin, qu'il fault que l'homme s'esvertue de monstrer et donner à entendre de quel talent il est^ et ainsi l'a monstre Sa Majesté en touttes ses actions, car avoit plus de 20. jours avant qu'il mourut, déz qu'il sçeut de certain qu'il n'y avoit plus nul espoir, qu'il se donnoit toutte la haste possible de s'armer et munir du s* sacrament de l'extrême unction, et une chose qu'il fist de grande admiration à tous, fust, que comme il n'avoit jamais veu administrer ce sacrament à personne du monde, ne scavoit le mystère d'icelluy, ni moins que cérémonies l'on y deust observer, et ainsi commanda à don Fernando de Toledo, gentilhomme de sa chambre, qu'il s'eust à enquester de l'archevesque de Toledo (qui estoit celluy qui en debvoit faire l'office) esquelles parties de son corps on le debvoit oindre, et aussi, qu'il eust â dire à son confesseur comment il desiroit grandement veoir le livre auquel cest office de l'extrem' unction estoit contenu, afin de l'ouyr lire tout et sçavoir de luy touttes et quelconques particularitéz et circonstances pour s'appercevoir avant qu'en recepvoir.
ce que faysant, sondict confesseur luy leut le tout. 159^
En quoy satisfaict^ fist ses préparations afin que ce s^ sacrament luy fust incontinent administré. Et parce qu'il avoit les mains aulcunement mal traictées et souillées des deâuxions de la goutte^ commanda incontinent que ses barbiers les luy eussent à nettoyer et aussi coupper les ongles pour le respect et révérence qu'il portoit à ce sacrament, et en ceste forme le receut fort dévotement et à son grand contentement. Ce faict, et en particulier le jour ensuyvant, s'apperceut en soy une (ne scay que) manière de melioration, que plustost je pense avoir esté spirituelle que corporelle, car quant est à l'esprit et l'intérieur faysoit monstres très évidentes d'avoir receu grandissime consolation, tellement qu'il dict expressément à sondict confesseur que jamais en tous les jours de sa vie avoit receu plus d'allégresse qu'à l'heure qu'il receut ce divin secours et que de faict il en avoit desja ressentu les eflfects. Et comm' il se portoit un peu mieulx et afin de n'estre frustré à son besoing du mesme secours et allégement, commanda que déz lors en avant il y eust incessament deux religieux de garde, lesquels s'y tindrent prestz en son oratoire de jour et de nuict, pour subvenir à la nécessité s'offrante, jusques au premier jour de septembre ensuyvant qui furent encores 12. jours avant sa mort, que ce bon seigneur et prince appetissoit derechef ce divin secours, comme de faict il le receut environ les 9. heures de la nuict avec grandissime dévotion et révérence et ordena que son fils unicq, prince et héritier de ses royaumes y fust présent, afin qu'il n'eust excuse par après de la mesme ignorance que jusques ores il en avoit eu. Ceulx qui y estoient aussi presens furent l'archevesque de Toledo, administrateur du faict, et plusieurs
Le Roy voulut que le prince fut présent à le veoir donner Textrem-unction.Et les paroles qu'il luy dict.
Sa Majesté encharge à son confesseur de bailler un certain escrit à son fîlz après son trespas.
Sa Majesté faîct suspension des affaires mondaines.
religieux ses assistens, et tous les gentilz hommes et autres
serviteurs de sa chambre, aussi ses maistres d'hosiel et
quelques autres seigneurs et gentilz hommes des plus
principaulx qui lors s y trouvoient au lieu. Et se paracheva
le tout avec grandissime modestie et à édification de
tous. Cecy faict et après estre tous sortyz, demeura Sa
Majesté seule avec sondict filz, auquel s'addressant dict
(selon que luy mesme en a déclaré) : He querido que os
hallays présente a este acto, paraque veays en que pasa
el mundo y las monarchias. — J'ai voulu que fussiez
icy présent, afin que regardiez en quoy le monde et les
monarchies s'achèvent. — Il luy donna encores outre
cecy de fort belles instructions, luy enchargeant surtout
qu'il eust à prendre grand soing siir la défense de la
saincte foy catholique et romaine et de guarder estroic-
tement la justice, aussi de se gouverner de telle sorte,
que quand il viendroit à ce présent terme, il en eust la
conscience libre et nette. Et le restant qu'il luy eust
encores à dire touchant la bonne reigle de sa personne
et police de son gouverne, se remettoit à un certain
papier que son confesseur luy donneroit après son trespas
et en icelle conformité, deux jours avant sa mort, délivra
ce mesme papier escrit de sa propre main à sondict
confesseur, avec la charge qu'icy achevons de dire. Ce
jeusne prince, tout esmeu du triste spectacle et paroles
tant pitoyables qu'il y avoit eu entr'eulx deux, sortoit le
cœur tout percé d'ennuy et de mortelle tristesse. Et Sa
Majesté dcz lors fist suspension des affaires mondaines.
Et poursuyvant ce propos fist derechef appeller l'un-
yiesme de septembre ledict prince son filz, lequel venu
l'envoya quérir sa sœur la ser"'*' infante sa très chiere
fille (laquelle deux heures d'auparavant s'en estoit desja
apperceûe par un' ambassade qu'il luy avoit envoyée par don Christoval de Mora, afin qu'elle s'eust à tenir preste pour prendre de luy son dernier congé lorsqu'il la feroit appeller par son frère, que ie laisse penser à tout cœur humain quelle angoisse et affliction prendroit ceste bonne princesse avec une telle ambassade). Et usant Sa Majesté d'un cœur magnanime, comm' en toutes ses actions il avoit monstre, print son dernier adieu d'eulx, leur donnant sa paternelle bénédiction, non sans eflFusion de larmes d'eulx tous comm' un chascun le peult bien considérer. Et comme les jours precedens il avoit admonesté son filz, ne luy dict plus rien ceste fois, ains s'addressant à sa fille luy dict en substance les suyvantes parolles : Que, puis que Nostre Seigneur n'avoit esté servy de luy ottroyer la grâce que de la veoir encores mariée avant sa mort, selon que tousjours l'avoit désiré, il la requerroit de se vouloir gouverner en tout comme jusqu'alors elle l'a voit faict et d'avoir grand soing de maintenir et accroistrc la saincte foy catholique es Pays-Bas, lesquelz pour ce seul respect l'avoit délaissez, avecq ferm' espoir qu'elle n'y manqueroit de sa part, et qu'en la mesme conformité elle le voulsist remonstrer à son cousin l'archiduc Albert à leur première entreveûe, et sur ce leur jecta sa bénédiction, qui furent les dernières paroles qu'ils eurent parensemble, et avec ce se retiroient tous deux vers leurs quartiers et depuis ne s'entrevirent plus, car Sa Majesté fist incontinent serrer la porte du quartier de sa fille avec la clef double qui reposoit d'ordinaire alentour, ou bien desoubs son chevet. Et se voyant ainsi quit et libre de touttes ces cures mondaines, s'appliquoit du tout à sérieusement penser sur ce que luy resteroit de faire pour entreprendre un si
Prend son dernier adieu de ses enfans.
Se prépare à la mort.
iS9^ long voyaige, que ainsi le puis-je dire, puis que luy
mesme usoit de ce terme touttes les fois qu'il traitoit de sa mort. II dict un de ces derniers jours audict don Christoval de Mora : Quando me vieredes partir, baxareys unas quentas benditas que traygo aqui al braço a la mano, porque son de muchos perdones. — Lors que me verrez partir, me mettrez en la main ces grains benicts que je porte au bras, qui sont de fort grandes indulgences. — Et un autre jour dict quasi le mesme à Juan Ruyz de Velasco, luy commandant de tenir prest un certain crucifix (que passé cincq ou six ans luy avoit dict qu'il le trouveroit en un tel et tel lieu) pour lors qu'il l'auroit à faire, estant en termes de partir de ce monde, qui estoit le mesme avec lequel mourut feu son père l'empereur. Et s'en souvenant ledict Juan Ruyz, Talloit incontinent chercher et le trouva au mesme lieu, et y joinct deux fouets ou disciplines dont Tune estoit fort usée, et en faysant le rapport à Sa Majesté, luy dict qu'il y avoit aussi trouvé deux disciplines dont l'une estoit fort usée, .respondit incontinent que ce n'avoit pas esté luy qui s'en estoit servy, mais bien feu sondict père, ne voulant attribuer à soy ce qu'à luy n'appertenoit. Il avoit desja, passé quelques jours, traicté de ce qui se deust faire après sa mort, et les. traicta fort librement sans aulcun genre d'horreur, ni d'espantement, ne plus ne moins comme s^il deust ordonner quelque long viage de son grand goust et contentement. Et ainsi, un moj^ avant qu'il mourut, avoit desja commandé à deux religieux du couvent de scavoir secrètement la longeur et haulteur du sarceuil de feu sondict père, et de quelle façon il y estoit miz dedans, et suy vaut ce traicta avec don Christoval de Mora l'ordre qu'il y auroit après son trespas et de
quelle façon il y vouloir estre miz dedans. Il ordonna ^9^
que tout aussi tost qu'il seroît expiré, persone ne
touchasse son corps, saulf ledict don Christoval, et ce
pour luy mettre tant seulement une chemise blanche,
luy gardant en tout Thonnesteté, car ne voulust point
qu'on l'eust à ouvrir, et après l'envelopper en un linge
blanc tout serré et depuis luy attacher au col une corde,
y appendant une croix de bois qui luy croysasse toutte la
poictrine, et à un cousté et autre un fouet ou discipline
de cordes, et que, suyvant cest ordre, il fust miz en une
casse de plomb toute serrée et souldée, afin que nul
mauvais odeur en puisse sortir, et icelle casse mise en
un' autre qui se feroit de boys, en conformité de celle
de sondict père. Considérez quel cœur si grand et magna-
nime debvoit avoir ce sainct et prudent prince qui, avec
tant de repos et quiétude d'esprit, donnoit l'ordre de son
propre enterrement ! C'estoit bien signe vrayement que
la conscience en debvoit estre libre et nette, et que des
choses de ce monde il s'en soucioit bien peu. Quattre
jours devant sa mort dict a don Fernando de Toledo,
luy demandant où il pourroit recouvrer une chandelle de
Nostre Dame de Montserrat, et luy en apportant une,
luy dict, qu'icelle chandelle avec un certain crucifix que
Juan Ruyz avoit en guarde, se tendroient prests pour lors
qu'il en seroit besoing, lequel crucifix il fist alors tyrer
hors et le pendre aux cortines de son lict, et dict audict
Juan Ruyz, en la présence de son filz le prince, que tout
aussi tost qu'il seroit mort et expiré, le print derechef
pour le mettre au lieu d'où il l'avoit tyré, pour et afin
que son filz à son temps s'en aydasse aussi, comme luy
et son grand père l'avoient faict. Et comme le temps de
'39^ sa mort s'alloit approchant petit a petit, demanda cedict
crucifix à fort bon temps et heure, et déz lors ne le quita jamais de la main jusques au dernier. Et voulant ledict don Fernando (selon la charge qu'il en avoit) luy avancer la susdicte chandelle, luy dict qu'il n'estoit pas encores temps et de là à quelque bonn' espace, qui seroient environ les trois heures du matin, luy présentant derechef ladicte chandelle, le regarda avec un doux semblant et s'en souriant luy dict : Or donc, maintenant est venu le temps. Sondict confesseur l'arche vesque de Toledo, les autres confesseurs de leurs altezes et plusieurs autres religieux dudict couvent y avoient esté appeliez de par Sa Majesté depuis lors qu'il demandoit ledict crucifix. Et luy dirent tous des fort belles et sainctes admonestations, et touttes les fois qu'ils cessoient de dire, pensans qu'il s'en devoit lasser, leur dict à haulte voix : Pères, dictes en d'avantaige. Et reprenant l'archevesque la parole, luy en dict derechef des fort belles choses, et le continua plus d'une demie heure, et entr' aultres luy dict et remonstra fort vivement combien d'importance il seroit à un prince si très catholique, qui avec tel bon zèle et affection avoit tousjours défendu la cause de Dieu et de saincte église catholique et romaine et comme filz obéissant d'icelle et de nostre sainct père, que de • présent, et es termes qu'il se trouvoit, il confessasse publiquement icelle nostre saincte foy et l'obeyssance qu'il avoit tousjours portée à la saincte esglise et au siège apostolique. A quoy dressant les oreilles et se revivifiant en soy, s'esforçoit de tout son pouvoir de dire et pronuncer tout hault : Si confiesso y protesto, qui furent les dernières paroles que ce sainct et prudent prince proferoit de sa bouche avant qu'en mourir, et
de là en avant s'en alloit achevant petit à petit et fort suavement sans aulcune violence, de manière que deux heures après, qui seroient les cinc heures du matin, un dimenche 13. de septembre de Tan comme dict avons de 98., il exspira, rendant bienheureusement Tame à son créateur. Ce grand roy ainsi mort et exspiré, y eust entre ses serviteurs une grande division, et lors s'y commençoient à descouvrer les entrailles d'aulcuns, tyrant un chascun à ce dont son cœur luy en estoit juge. Je me retiray aussi et miz incontinent en bonne guarde certains horloges que j'avoy eu à charge en sa royalle chambre, tout le temps que Tavoy servy pour les haulcer la corde et les mettre chasque jour à l'heure du soleil. Don Christoval de Mora y demeura tout seul, selon l'ordonnance que feu Sa Majesté luy avoit délaissée, prennant toutes fois pour son ayde le devant nommé don Fernando de Toledo, et mirent par effect ce que cy devant avons dict, et ainsi enveloppé en un linge blanc, delivrarent le corps mort à certains serviteurs de la royalle mayson qu'ils appellent monteros, qui est une vielle guarde instituée par certains royz de Castille ses prédécesseurs, et doibvent tous estre yssuz de certains lignaiges, naturelz d'un certain village dict Espinosa en la montaingne, dont ils ont leur privilèges et de plusieurs autres prééminences qu'ilz jouissent, leur appar" tenant de droict la guarde des corps morts des royz, roynes et princes du sang royal. Ceulx-cy prindrent incontinent à soy ce corps, jusques à ce que par acte publique devant notaire et tesmoins, il fust délivré au prieur et plus notables du monastère de S* Laurent, où il devoit estre et demeurer deposité avec les autres ses prédécesseurs. Et pour ce faire formelement, y furent
Sa Majesté exspire.
Le cors mort délivré à los Monteros d*Espinosa pour en avoir la garde.
Fut délivré depuis par acte au prieur de S* Laurent.
1598 appeliez le susdict prieur et notable du couvent devant
Geronimo Gassol, secrétaire du roy, faysant l'office de notaire, et plusieurs gentilz hommes de la chambre, maestres d'hostel et autres pour tesmoins, et pour le recognoistre descouvrirent le visaige donnant avec un cyseau deux tailles croysées au linge auquel estoit envelopé, et ces cérémonies faictes, le mirent incontinent en la casse de plomb et la souldirent bien fort^ et après en un' autre qui fust le sarceuil, faict d'un boys pretieux, qu'ils appellent angelinOy dont par cy devant avons encores parlé (i), et duquel le prince par très singulière faveur m'avoit faict donner une croix, laquelle je tiens en grande estime pour estrc un boys qui ne se corrumpe jamais, et en avoir des autres proprietez qui s'y deduysent plus à la longue. Geste casse de bois estoit toutte fourrée par dedans de satin blanc et par dehors garnie de toile d'or noire avec une croix, depuis d'en hault jusques embas, de satin rouge carmesy, enclouée avec de petits doux dorez et la couverte fort bien serrée. Et cecy faict, qui fust le mesme dimenche à l'apprés-disnée, vindrent Le sarceuil fut les moysnes, et fust porté hors de sa chambre vers porté à la sacnsue. |^ sacristie en forme de procession, chantans quelques
psaulmes et oraysons de requiem, où il fust miz au mitant
d'icelle toutte icelle nuict, et fust le lendemain au matin
enterré comme cy après se dyra. Le mesme jour de son
Messes de re- trespas furent célébrées un' infinité de messes, car n'y
quiem. avoit religieux qui ne dict la sienne, pour le grand
amour et particulière affection qu'ilz avoient porté à ce bon roy et prince. A l'apprés-disnée, comme dict avons, fust délivré son corps audict prieur, et cecy faict, se
(i) Voir page 27.
retira le nouveau roy vers son quartier, où le furent plaindre le deuil les maistres-d'hostel et gentilz hommes de la chambre de feu son père, qui furent nommément les comtes de Fuensalida et de Chinchon, maistresd'hostel, don Antonio de Toledo, don Fernando de Toledo, don Enrique de Guzman, don Pedro de Castro et don Fran^** de Rivera, gentilz hommes de sa chambre, et aussi le comte de Alba de Liste, premier maistre d'hostel de la future royne. Et y eust encores icelle nuict un* assemblée de ceulx du conseil d'estat pour y faire (à ce qu'on disoit) ouverture du testament du feu roy, et y fust créé alors pour conseillier d'estat le marquis de Dénia, grand favorit de Sa Majesté, aussi y fust declairé le partiment de Sa Majesté avec l'infante sa sœur vers Madrid, qui seroit le mercredy prochain, et que les vieux serviteurs du roy defunct y demeureroient tous pour assister aux obsèques. Le jour ensuyvant, qui fust le lundy 14. du mois, v;nt Sa Majesté de son quartier vers ladicte sacristie, avec une grande suyte de noblesse, pour l'enterrement du corps de feu son père, qui toutt' icelle nuict (comme dict avons) avoit reposé en ladicte sacristie, y miz sur un petit eschauffaut, le tout dressé en forme de tombeau, et icelluy couvert d'une très riche couverture brochée d'or, avec les armes de feu l'empereur, qui estoit la mesme qui sert d'ordinaire sur sa tombe les jours de son anniversaire, et tous les moynes du couvent et du collège venuz, aussi les enfans du séminaire et le tout miz en ordre et forme de procession, chascun avec si chandelle ardente en main. Et l'archevesque de Toledo avec les chapellains du roy et autres gens d'église derrière eulx, commençarent à marcher, sortant par une des portes qui tombe sur le
Ou va plaindre le deuil au roy nouveau.
Enterrement.
159^ , gran pan ou cloistre qu'eulx appellent el claustro mayor,
qu'en nostre plan de ceste fabrique avons signalée W., et prennans leur tour par tout le pan, entrarent par la porte grande de l'église signalée nu° 39. Et ceulx qui portoient le sarceuil furent tous des plus principaux seigneurs de sa court et mayson qui lors s'y trouvoient, entre lesquelz me souvient des ensuyvans, scavoir est : le marquis de Dénia, le duc de Medina-Sedonia, le comte de Alva de Liste, maistre d'hostel de la future royne, don Christoval de Mora, comte de Castelrrodrigo, premier chambellan et du conseil d'estat de Sa Majesté, le marquis de Velada, premier maistre d'hostel et du conseil d'estat de Sa Majesté, les comtes de Fuensalida et de Chinchon, maistres-d'hostel du feu roy et du conseil d'estat, don Juan de Idiaquez, commendador mayor de Léon, du conseil d'estat et grand escuyer de la future royne, le comte d'Orgaz, don Rodrigo d'Alencastro, maistres-d'hostel de Sa Majesté, le comte de Salinas, le marquis de las Navas, don Luys Henriquez, maistre d'hostel" de Sa Majesté, Ruy Paez de Vasconcelos, don Antonio de Toledo, don Hernando de Toledo, don Enrrique de Guzman, don Pedro de Castro et don Fran^*> de Ribera, gentilshommes de feu Sa Majesté, je diz de sa chambre, don Martin de Alagon, don Garcia de Figueroa, don Pedro de Guzman et don Alvaro de Cordova, tous gentilz hommes de la chambre de Sa Majesté moderne, don Alonso Fernandez de Cordova, Ruy Gomez de Sylva, don Juan de Tassis, correo mayor de Sa Majesté, et plusieurs autres. Et le roy le dernier de tous serrant le deuil, et derrière Sa Majesté tout le restant des gentilz hommes et serviteurs domestiques, tous accoustréz de deuil à l'usaige et façon du pays, qui
est un habillement assez magnificque et complet qu'eulx ^59^
appellent lova^ con cola large, capirotte y caperuT^a^ qui, pour mieulx le déclarer, est une robbe large, longue jusques aux talons et serrée pardevant, à queue iraynante de plus de cincq ou six aulnes de long*, et un chappron à longue pointe, et outre ce une grande pièce de drap ou de bayette pour couvrir et entouiller toutte la teste. Et entrans ainsi en l'église, fust le sarceuil miz et colloque au mitant d'icelle sur un grand tombeau qui y estoit dressé, couvert le tout d'un très sumptueux tapiz de toile d'or le fond noir, et sur le sarceuil, au costé de la teste, fust miz un fort riche crucifix de crystal de roche, et, au costé des. pies, une couronne royalle sur un quarreau de la mesme toyle, et d'un costé et d'autre du tombeau estoient miz quatre cierges ou chandelles de cire jaune (pour tant plus représenter son deuil) en des fort haults et groz chandeliers d'argent. Et se tenoit Sa Majesté tousjours debout derrière la tombe durant tout le divin office, lequel se commença incontinent, et en dict la messe le susdict archevesque de Toledo. Les maistres-d'hostel se mirent devant le tombeau, les gentilz hommes de tous les deux costéz et les restans domestiqués derrière Sa Majesté. Et dura l'office environ deux heures, depuis les dix jusques â douze, lequel achevé reprindrent les devant seigneurs le corps mort, et, en la
mesme façon que dict est, l'emportarent vers la pièce Le sarceuil porté
^ '1 ] • • j • r 1 à la vossure des
OU vossure ou il devoit estre miz et deposité avec les
^ autres corps-morts
autres ses prédécesseurs defunctz, qui vient à tomber de ^^^ roys. soubz le grand autel, et le sarceuil de ce feu roy fust colloque (selon que luy mesme en avoit ordonné) au costé droict de feue sa dernière femme la royne dona Ana, mère de Sa Majesté moderne, et justement desoubz
159* l'omitant des degréz du grand autel , où le prestre se
met d'ordinaire disant le confiieor quand il y célèbre la
Sa Majesté Tac- messe. Sa Majesté Taccompaingnoit jusques à le mettre
compaignoit jus- ^^ coUoquer au lieu designé, de quoi le marquis de
ques à ce heu ^t . ^ i i r i
Ton print acte de Dénia en son nom print derechef la cognoissance par
la déposition. acte publique comme dict avons. Et ce faict se retira Sa
Majesté vers son quartier, et aulcuns de nous autres
entroient aussi en la mesme vossure pour y curieusement
veoir et rcmarquei la disposition d'icellc, car long temps
avoit que personne n'y pouvoit entrer, et ainsi remar-
En quelle ordon- quay legierement en quel ordre tous les sarceuilz y
nance sont miz les estoient miz. En premier lieu est la pièce en forme
satceuilz en la vos*
sure de l'enterre- ^'^"^ ^^^^^ estroicte toutte blanchie et raysonnablement
ment des roys. claire, et tout au long d'un costé de la paroy estoient
miz des tresteaux et sur iceulx les sarceuilz, et aulcuns en des niches en ladicte paroy par le suyvant ordre : Premièrement, à l'entrée de ladicte pièce, celluy du ser°* don Juan de Austria, en une niche de la paroy, qui estoit de la façon d'un coffre à deux serrures, couvert de toyle d'argent avec une croix rouge et en desoubz avoit l'estandart du grand Turc qu'il vainquit en l'armée navale, peint de bleu et tout chargé de demi-lunes. Item, les corps des ser°** prince don Carlos et de la royne dona Maria sa mère, infante de Portugal, qui y sont aussi miz en des forts riches sarceuilz l'un après l'autre sur des tresteaux. Item, celluy de l'infante de France dofia Yzabel, troisiesme femme du feu roy. Item, celluy de la royne dofia Ana, sa dernière femme, et là, tout préz le sien et y joinct, celluy de feu l'empereur Charles le V., son père. Item, de l'impératrice sa femme. Item, les deux roynes de France et d'Hongrie, dona Maria y doiia Yzabel ses sœurs, les uns après
les autres» tous miz sur lesdicts tresteaux et fort riche- 1S98
ment garniz et couverts et avec des rouges croix. Et après,
en une niche, celluy du ser™* archiduc Wencislao, avec
une croix de S* Jehan. Et plus outre, en certaines autres
niches qu'il y avoit es paroys, jusques au nombre de six
petittes cassettes, couvertes de toyle d'argent avec leur
croix rouges, touttes des enfans de feu Sa Majesté. Il y
avoit aux coings de cest enterrement des grandes croix
faictes de bois, aux bras desquelles d'un costé et d'autre
pendoient certains fouets ou disciplines de cordes,en signe
et renoronstrance de lieu de pénitence et contrition. Le
prieur en a une clef, aussi en a le premier sacristain, et
l'ordre est que personne n'y peult entrer sans exprès
commandement de Sa Majesté ou desdicts prieur et
sacristain, estant à leur charge de le faire nettoyer de
mois en mois et en avoir le soing comm' il appertient.
A l'aprés-disnée se dirent les vigiles comme le jour
précèdent, et icelles dictes, fist appeller Sa Majesté le Le roy demande
confesseur du feu roy son père, pour avoir de luy J*" ^on esseur e eu
. . , -^ . ,., . , . , j son père lèsent qu'il
communication du papier qu il avoit laissé en guarde l'avoitenchargéluy (comme dict avons), et icelluy descouvert fust trouvé bailler après son estre le mesme que le roy S* Luys de France laissa à ^^espas. son filz Phelippe, son seul et unicq heretier, lequel pour estre trouvable es hystoires de ce temps là, mesmement au discours qu'en a faict un certain gentilhomme françoys, le seigneur de Longueville, qui estoit de sa suyte, l'ay obmiz de mettre icy, encores que bien condigne, veu qu'il n'estoit que tout plain de bonne et saincte doctrine, car comme tel n'y peult ce bon roy rien adjouster ne quiter, comme luy mesme verbalement le declaira audict son confesseur, mais de quoy tant seulement il l'enrichea, fust de l'avoir escrit et traveillé de
'^9^ sa propre main, par où son filz Ta tenu pour tant plus
cher et reçeu de la main de ce bon père avec toutte la
plus grande douceur et bénignité du monde.
Les aydes-gen- Ce faict, nous fist Sa Majesté la grâce et faveur de
tilzhommes de la jjous admettre, je diz les aydes de chambre de feu son
chambre du feu j n n . i . i i i m i
roy congratulent Sa ^^"' P^"*^ ^^ ^ ^"^^ ^"^^^ plamdre le deuil et le congra-
Majesté moderne tuler de son nouveau gouverne, .ce que fismes tous par
de la succession à ordre, et tous habillez de deuil en la guise que dict uronne. avons, scavoir est, à des longues queues traynantes, et
tout le visaige couvert : Manuel Alvarez de Cespedes, le premier, depuis don Fran""® Nevarez de Santoyo, et moy depuis, et après Juan Bernaldo de Quiros, don Juan Nevares de Santoyo, Juan de Maruan, don Bernave de Vivanco et Carlos de Sigoney, sans qu'alors nous fust déclaré aulcune chose de ce qu'en seroit de nous Les barbiers de tous. Les barbiers de corps de feu Sa Majesté furent
la chambre furent incontinent reçeuz et sermentéz, d'autant que Sa Majesté
n'en avoit nulz et que force luy fust de s'en servir, comme aussi du pjssé s'en estoit servy durant le vivant de son père.
Le mardy 15. se firent les offices funèbres comme les
jours passez, et sur le soir furent convoquez par Sa
Le testament de Majesté les président du conseil royal et tous ceulx du
feu Sa Majesté fut conseil d'estat, et fust ouvert et leu le testament du
feu roy, qui dura plus de quatre heures, et ce qui fust divulgué touchant le particulier de ses serviteurs domestiques est contenu es lignes suyvantes ;
Item. Mando al Principe, mi muy caro y muy amado hijo, conforme a la buena y loable costumbre que se a tenido en la casa real, conserve y continue en su serviçio la capilla y todos los ministros y officiales délia. —
Y que de los otros mis criados se sirva de los que le 1598 pareçîere ser a proposito para su serviçio. —
Y aquellos de quien nose serviere, mando les dé de por vida otro tanto de juro como tienen cada ano de sus gajes y salario, y que el juro aya de cessar, y cesse cada y quando que los reçibiere en su serviçio, 6 diere otro sufficiente entretenim^** 6 haza otra qualquier merced équivalente. —
Y es mi voluntad que todos mis criados, de qualquier calidad 6 offiçio que sean, gozen y Ueven sus gajes y salarios enteram" asta que seart despachados con otra merced équivalente, conforme a lo arriba declarado, y que los mas necessitados y los estrangeros destos reynos sean primero despachados por si quisieren volver a sus tierras, y encargo mucho al Principe mi hijo que mande hazer buen tratam*° en todo lo que se ofFresçiere a losdichos mis criados, como es justo y lo merecen por averme tan bien servido. —
Le lendemain lé. furent continuez les mesmes offices comme du passé, et n'y eust rien qui fust digne de noter, saulf que Sa Majesté avec l'infante se repartirent Leroyetlaser«e vers Madrid pour s'y retirer. Sa Majesté au monastère ^"^^''^^' " '°'"*;'/^ de S^ Jérôme et 1 mfante en celluy .des nonnams qu us ^j^^^j appellent descalças, auquel l'impératrice réside, pour y penser plus commodément un chascun à ses affaires. Cependant fust commandé que la vielle mayson de leur père ne se bougeasse de là, tant que les obsèques fussent achevées, et en ceste conformité y demeurâmes tous. Les serviteurs do- Bien est vray que j'en receu une particulière faveur de "^estiques de feu Sa
•'! . rj. 1 Majesté demeurent
Sa Majesté, qui, ce mesme jour, me fast dire par le -q^. assister aux marquis de Dénia que j'y eusse à demeurer avec les obsèques de leur
autres, mes compaingnons, mais aussi tost que je seroys "^^istre.
- is6-
Exemple de grande humilité de feu Sa Majesté.
de retour vers Madrid, me feroit appeller pour en disposer de moy et que je l'eusse à tenir secret. Avec quoy demeuray assez content et satisfaict de sa bonne volunté que tousjours m'avoit monstrée.
Le 17., 18 et 19. ensuyvans se continuarent les mesmes offices et achevarent ces funérailles en sept jours, qui sont les mesmes que se font d'ordinaire pour un simple religieux de cest ordre, car ainsi Tavoit feu Sa Majesté ordonné. Et croy véritablement qu'il s'eust bien passé avec moindre pompe, selon la recognoîssance qu'il eust de l'humanité de soy mesme, hormis sa qualité royalle en laquelle il estoit né, et estoit obligé pour beaucoup des respects de la maintenir, comm' aussi de faict en louttes ses actions graves et dépendantes de la couronne, il le sçeut merveilleusement bien faire, mais du restant et se tenant en degré d'homme humain, filz d'Adam et Eve, n'estimoit sa personne en plus que touttes autres. Et cecy veulx-je affirmer par le dire de Juan Ruyz de Velasco qui me raconta, passé quelques années, un acte bien rare et condigne à tant de vertuz qu'il y a eu reluysantes en ce monarche, qui fust, qu'ayant devant soy certains papiers (entre aultres) touchant la généalogie de la mayson d'Austrice, merveilleusement bien industriéz et elabouréz par un certain prestres, et qu'il y avoit desja beaucoup de jours que ce prcstre les luy avoit délivrez, prétendant (pour en dire la vérité) quelque grande recompense, fist grandissime instance envers ledict Juan Ruyz afin que Sa Majesté se voulsist resouldre et luy en faire payer ses petits travaux pour s'en retourner recompensé à sa mayson. Et le luy remantenant ledict Juan Ruyz et n'en goustant nullement, luy dict tout plattement qu'il n'avoit eu soing de
les regarder, et qu'il n'en faysoit nul cas, porveu (comm' il dict en espaingnol) que todos sumos hijos de Adam y Eva. J'ay dict cecy tout en passant pour approuver mon opinion conceûe. Et revenant au propos, diz que le septiesme jour des funérailles pour accomplissement du tout, y eust un fort beau et docte sermon funèbre, et que disnames ce jour là tous ensemble au couvent des moynes, nous y ayant convié le prieur, qui certes nous y traicta fort bien. Les gentilzhommes de la chambre, mastres-d'hottel et autres d'icelle qualité disnarent avec le mesme prieur en une chambre, et nous tous en un' autre, et en nostre compaingnie le controUeur et plus notables serviteurs de la bouche. Et de la part dudict prieur nous vindrent festoyer deux reverens pères, fray Juseppe de Siguença et fray Martin de Villanueva, qui certes nous firent une très bonne chiere. Et le disné faict, nous partismes tous vers Madrid, prennant giste icelle nuict à la Torre de ladrones, d'où sortismes le lendemain qui fust le 20., et y disnames encore du pain de nostre vieu maistre tous ensembles, mais le disné faict s'en alloit chascun son chemin, qui fust la vraye division des apostres, car ne nous vismes plus ensemble depuis. J'arrivay ce jour là à Madrid bien tempre et encores ce mesme soir m'allay vers le palays à m'y présenter, car de ma part n'en vouloy tomber en deffault, et me fust incontinent dict, par le susdict marquis de Dénia, que je me tinsse un petit coy et qu'à son temps s'en souviendrait de moy. Sur quoy m'en allay sans plus y penser, jusques le 25. dudict mois qu'il me fist appeller pour y prester mon serment de fidélité, et ainsi fuz receu en mon office en compaingnie d'un autre mien compaingnon qui se dict don Bernave de Vivanco, et en demeuroient
Sermon funèbre.
Les serviteurs de feu Sa Majesté disnent la dernière fois ensemble du pain de leur bon maistre.
L'autheur fut appelle pour rentrer au service du roy et en feit quand et quand son serment.
L'estat tant esclesiastique que séculier de tout le royaume congratule le nouveau roy.
L'estandart du royaume s'esleve.
Les obsèques se font avec pompe royalle.
forcloz tous les autres bien à leur grand regret. Et âsmes nostre serment es mains de don Christoval de Mora, qui servoit Toffice de son premier chambellan, duquel office feu Sa Majesté Tavoit encores pourveu bien peu de jours avant sa mort, comme aussi du mesme au susdict marquis de Dénia de son grand escuyer, à don Juan de Idiaquez de grand escuyer de la future royne, et à Garcia de Loaysa, archevesque de Toledo, de son conseil d'estat, comme aussi l'estoient les susdicts don Christoval et don Juan, tous personnaiges de grand scavoir et authorité, pensant pnr eulx consolider et establir le nouvel estât et gouverne de ce jeusne prince. Tout ce temps ensuyvant fust occupé en donner audience aux grans seigneurs d'Espaingne, ducz, marquiz et comtes et autres gentilzhommes principaux, et aussi aux députez des royaumes, provinces, villes et bourgs d'icelle, en quoy ce nouveau roy passoit un indicible traveil. Et n'y passoit plus rien qui fust digne d'aulcune note, jusques au ro. d'octobre suyvant, que Testandart du royaulme de Castille s'érigea en la ville de Madrid avec fort grande solemnité en plusieurs endroicts de la ville, crians et publians les roys d'armes le prospère gouverne de ce nouveau roy, qui se fist tout avec grand applaudissement du peuple. Le jour de S* Luc, i8. d'octobre, furent faictes et célébrées les funérailles de feu Sa Majesté en l'église de S* Gerome de Madrid, avec pompe et solemnité royalle en la forme que cy après s'ensuyt. Premièrement fust donné ordre de bien deûement aorner toutte l'église suyvant le subject présent, et en icelle conformité y furent pendues de tous deux costéz du grand autel de fort riches toyles d'or le fond noir, tout le restant de la grande chapelle de damas et velour noir à pal, et
la nef de l'église jusques au chœur des moynes, de i59^
drap noir avec une fâche de velour noir au plus hault, et en icelle tous les escussons des armes royalles, de trois en trois pies les uns des autres, et desoubz ledict chœur estoit faict un pâli, auquel avoit un' ouverture, laquelle gardoient les halebardiers de Sa Majesté. Et en ladicte grande chapelle se fist une très haulte et très sumptueuse chappelle ardente, comme le tout se pourra mieulx veoir par la pourtraicture que de l'autre costé en dresserons (i). Et pour cest effect y furent quitéz les trailUz de fer de ladicte grande chappelle comme au plant de ladicte église, qui s'y mettra aussi (2), se pourra veoir par la faulse ligne des pointelets qui y yront clairement signalez d'un pilier à l'aultre. Laquelle chapelle ardante se funda sur douze piliers de très groz bois, qui faysoient le pedestal, et montarent si hault jusques à la vossure du toict de l'église, toutte peinte de noir, gris et blanc, et les molures dorées. Et y avoit sur le tout une grande couronne dorée, et tout alentour plusieurs croix croysées et recroysées, avec grande quantité de cierges de cire jaune, et le mesme y avoit par toutte l'église, qui montarent au nombre de plus de 2500. cierges.
Il y avoit à l'haulteur de cinc degréz une tombe eslevée au mitant de ceste chapelle ardente, signalée audict plant icy à l'opposite (3 ) Q.. , et icelle couverte d'une très riche couverture de velour noir broché d'or et d'argent, et aux quatre coings quatre roys d'armes P.P. P.P. habillez de leur cottes d'armes, qui furent les deux
(i) C'est-à-dire au verso du feuillet 264 du manuscrit. Voir la planche 17.
(2) (3) Au recto du feuillet 265 du manuscrit. Voir la planche 18.
1598 premiers, celluy à main droicte, les armes des Pays-Bas,
la Bourg"* et Castille quartelées, et celluy à main gauche, celles de Castille, Aragon et Sicile, aussi quartellées, et les deux derniers, celluy à main droicte, les armes de Portugal, et l'autre, à main gauche, celles de Castille et Aragon, comme les précédentes. Embas et hors du pourpris de la chapelle ardante, aux quatre coings d'icelle, quatre massiers I.I.I.I. avec leurs masses d'or sur leurs espaules, et alentour, de trois costéz, y avoit trois bancz troûuéz, chascun avec huit flambeaux ardans, et chasque flambeau avec son escusson d'armes, et aux quatre coings quatre haults chandeliers de boys noir avec de fort gros cierges tous de cire jaune, représentant en soy (comme dict avons) plus de deuil. Et sur la tombe estoit miz un quarreau de velour noir broché d'or, et sur icelluy une grande couronne d'or avec un scheptre, le collier de l'ordre de la Thoyson d'or et l'estoc de justice. Et aux quatre piliers des quatre coings avoit quatre bannières avec les armes royales et derrière le tombeau ou chapelle ardante avoit encores trois bancs R.S.T. Au premier, trois pièces d'honneur, scavoir est : une cotte d'armes, et d'un costé et d'autre Tecusson d'armes couronné et avec le collier de l'ordre, faict à demi-relief; et le heaulme, en forme de tymbre, avec son hachement, et pour devise un chasteau d'or duquel sortoit un demi lion de purpre avec un' espée nue en la main, le hachement estoit d'or et d'argent semmé d'ermines. Au deuxiesme S., quatre pièces d'honneur, qui furent quatre enseignes ou bannières avec les armes royalles : la première estoit quarrée, la deuxiesme longue et à queue desployée en forme d'estandart, la troisiesme un guydon, et la quatriesme, une certaine autre bannière, qui touttes
quatre sont les plus ordinaires desquelles les royz se ^59^
servent en différentes occasions de guerre. Et au troisiesme
banc T. trois grandes bannières^ chascune des couleurs
du feu roy, qui furent or, gueles et argent, et la première
en forme d'un estandart, la deuxiesme d'un guydon, et
la troisiesme d'une rornette, esquelles soloient les royz
et princes porter leur devise, mais comme Sa Majesté ^ ^^Y ^^ ^^^ ^^
) . . . 11 > • • • • r ordonnance Dour
n avoit jamais eu nulle, n y avoit aussi nen miz. La „ . ^
' . ^Icr aux obsèques
courtine du roy estoit au costé droict de la grande de son feu père.
chapelle, signalée »{«, et la ligne faulse des petits pointelets
dénote la veûe ou rayon visuel depuis là jusques au
grand autel. Et le restant se pourra veoir par le mesme
plant qu'en avons dressé. Et l'église, ainsi aornée et
mise en ordre le mesme jour i8. d'octobre, jour de
S^ Luc, un dimenche à deux heures après midy, sortoit Sa Majesté hors du monastère en coche pour aller quérir sa sœur l'infante, laquelle y ammena avec aulcunes de ses dames en trois coches tout à la desguisée sans que personne s'en apperçeut, et ainsi rentrarent secrètement audict monastère. Qsioy faict se mirent Son Alteze et ses dames en certain oratoire qu'il y a là du costé de la courtine de Sa Majesté et de là ouïrent le devin office. Et Sa Majesté s'abbayssoit de son quartier environ les trois heures, accompaingné de la plus grande et principale noblesse de sa court, et entra en l'église par la porte du costé du monastère signalée & et devant sa personne marchoient les quatre massiers, et Sa Majesté accoustré de son deuil, la teste et visaige couverts, et don Christoval de Mora, comme premier chambellan, luy portant la queue, marchea outre. Et marchoient encores devant luy son premier maistre-
1598 d'hostel le marquis de Velade, portant son baston sur
ses espaules, et devant luy les quatres maistres-d'hostel, le marquis de Villanueva del Rio, le comte de Orgaz, don Pedro Portocarrero et don Rodrigo de Alencastro. Tout aussi tost que Sa Majesté entroit desoubz sa cortine, y fist orayson et s'assied en sa chayre, et le mesme firent tous les restans qui y avoient place et assiement
L'ordonnance qu'il signalé. Joinct au grand autel, au costé de Tevangile, y eut de s'asseoir j-^i^ u 't? »-^i
^ , , comme audict plant se peult veoir E., s assirent les
un chascun selon r r >
son rang et degré, prélats, qui furent Tevesque premier chappellain de
Portugal, Tevesque de Cuidadrrodrigo, Tevesque de
Guadix et l'evesque du Puçol. Le marquis de Velada,
comme premier maistre d'hostel, eust sa chayre raze
sans dossier derrière la cortine du roy A., et là tout
prés se tenoient debout, tout joingnant de la courtine,
le grand aulmosnier et premier chapellain du roy, don
Alvaro de Carvajal, et Juan de Guzman, sommelier de
sa courtine. Au banc des grans B. (qui sont ceulx qui
se couvrent devant le roy) furent assiz pesle-mesle (sans
y observer entr' eulx aulcune préséance) le duc de
Don Phelippe Terranova, le prince de Marruecos (qui est un prince d'Africa, prince de , . 1 i-i 1 j- 1 1 *
Marruecos "^ ^"* ^y oublié de dire aulcunes choses à son temps,
qui estoient bien dignes de mémoire, et ainsi diray icy en passant et par parenthèse, comment ce prince estoit heretier du royaume de Marruecos en Afrique, et pour certain rencontre qu'il eust avec ses compétiteurs de la couronne, se fist fugitif de son pays au temps que le roy de Portugal don Sébastian y fust à la conqueste et s'y perdist, comm' à tout le monde est notoir. Et déz ce temps-là le nourrissoit et l'entretenoit Sa Majesté en ce royaulme d'Espaingne fort richement selon sa qualité et par laps de temps s*y est trouvé si bien, qu'oubliant son
naturel, sa loy et foy, s'est rangé et reduict à la nostre. ÏS98
Et se laissant baptiser en S' Laurent le Royal environ l'an 91. ou 92., le leva Sa Majesté des fons à baptesme et luy donna pour nom Phelippe. Et y eust beaucoup de cérémonies à noter car je les viz touttes, mais pour dire la vérité, m'en suys négligé et ainsi suffira que superficiellement ayons icy remémoré quelque chose. Cestuycy donc s'appelle don Phelippe de Africa, prince de Marruecos, commendadeur de l'ordre de S* Yago, et est tenu icy en Espaingne au rang des grans, et, qui davantaige est, luy quite et oste Sa Majesté le bonnet touttes les fois qu'ilz se treuvent ensemble), le comte de Alvadeliste, le duc de Najara, don Pedro de Medicis, frère au grand duc de Florence, le duc de Alcala, le duc de Médina Sidonia, le duc de Arcos, et, le jour ensuyvant à messe, el amirante de Castilla. De l'autre costé du tombeau D. estoit assiz le cardinal archevesque de Seville et un peu plus bas, sur le banc C, les ambassadeurs qui lors residoient en court, qui furent don Camilo Caetano, patriarche d'Alexandrie et nonce du pape, et les ambassadeurs de l'Empire et de Venize. Sur les trois bancs L.L.L. estoient assiz les prescheurs et chappellains du roy qui montoient en nombre plus de 40. Au lieu signalé M. estoient les chantres de la toyalle chappelle. Les consaulx estoient assiz au longs bancz H. H. H. H. H. H., et tous iceulx par leur ordre et préséance, commençans depuis le costé de Sa Majesté pour le plus digne, et premièrement le conseil royal et de la chambre du roy, desquelz y eust le président et quinze conseilliers et le fiscal. Item, le conseil d'Aragon, desquelz y eust le vicechancelier et trois regens, un fiscal, le secrétaire pour la comté de Cathaloingne, le secrétaire pour le royaulme
159^ de Valence, le secrétaire pour Aragon, le secrétaire pour
Mallorca et Menorca, le secrétaire pour Cerdena et un autre pour le prothonotoriat de Aragon, touttes lesquelles jurisdictions resortent soubz ladicte couronne d'Aragon. Depuis, le conseil de la S*^ Inquisition qui furent l'inquisiteur gênerai, six inquisiteurs et leur fiscal. Item, le conseil d'Italie qui furent le comte de Chinchon, thresorier gênerai de la couronne d'Aragon et de l'Italie, trois regens pour Sicile, un pour Milan, deux pour Naples. Item, le conseil des Indes qui furent le président, quatre conseilliers et un secrétaire. Item, le conseil de hai^enda, qui sont les finances, le président et quatre commis, suyvoient après eulx les conseilliers des finances qui furent quatre et après eulx la chambre des comptes qui furent quatre et leur fiscal. Et derrière le premier banc de ceulx du conseil royal avoit un autre, sur lequel s'assirent plusieurs seigneurs et gentilz hommes de tiltre et grande qualité, et derrière eulx se tenoient en pié les alcades de la court, lesquels ne s'assient jamais en présence du roy. Le conseil de Portugal n'y unit point pour ne se contenter du lieu qu'on leur avoit signalé, et celluy du Pays-Bas et de la Bourgoingne n'y fust point aussi pour ne leur avoir signalé place Les vigiles se Et tous assiz en la forme que dict avons, se commen-
çarent les vigiles qui durarent depuis les quatre jusques à sept heures de la nuict, et icelles faictes se retourna Sa Majesté vers son quartier et s'en alla incontinent accompaingnant sa sœur vers son monastère et s'en retourna tout aussi tost vers le sien. Et le lendemain 19., à six heures du matin, y fust célébrée une messe de Nostre Dame par Tevesque de Guadix de pontifical, habillé fort richement de brocat, et fort solempnele-
commencent.
~ lés -
ment, avec les chantres de la royalle chapelle. Laquelle achevée, célébra encores une autre du S* Esprit Tcvesque de Cuidadrrodrigo, aussi de pontifical, et fort richement habillé, et avec la mesme solempnité que dessus. Et pendant que cest office s'alloit achevant vindrent peu à peu les consaulx et s'allumarent les cierges, et ce temps pendant alloit aussi Sa Majesté pour sa sœur, comm' avoit faict le jour précèdent, et Tammena quant et soy, et icelle venue et coUoquée au lieu précèdent, rentra aussi Sa Majesté avec le mesme accompaingnement que dict avons desous sa courtine, et tous assiz en leurs places, se commença la messe, laquelle célébra l'archevesque de Toledo, fort pontificalement et avec toutte la solemnité du monde, fort richement habillé de brocat d'or et noir, de la mesme toyle qu'estoit la couverte de la tombe, lequel ornament avoit faict faire feu Sa Majesté pour cestuy son dernier service. Et achevé le sermon que prescha le docteur Terrones de Aguilar, prescheur et chappellain du roy, sortoit Sa Majesté de sa courtine accompaingné des grans, de son premier maistre-d'hostel et des autres, et monta les degréz du grand autel à queue traynante, où son grand aulmosnier donna une chandelle de cire jaune, avec un doublon d'or de à quatre ducatz (i) la pièce y affiché, à l'admirante de Gistille, lequel la mist en la propre main de Sa Majesté pour en faire l'offrande, laquelle se fist et la reçeut un des diacres et la mist en un plat d'argent, et avec ce s'en retourna Sa Majesté à son lieu desoubz sa courtine. Et poursuyvant ainsi l'office s'acheva la messe, et furent données des
La messe.
Sermon funèbre.
Offrande.
(i) Sic; c'est la traduction mot pour mot de l'expression espagnole un dobîon deoro deà cuatre ducados.
1598 cierges à tous les grans d'Espaingne, et, la messe achevée,
s'abbayssa Tarchevesque du grand autel accotnpaingné de ses diacres et autres chapellains qui Tavoient assisté et assiz plus bas que le tombeau, y dict quelques oraysous funèbres à demie-voix haulsée, auxquelles respondant la royalle chappelle en ton musical, se leva ledict archevesque et donnant deux tours tout alentour de la chapelle ardante, le premier jectant de l'eau beniste et le deuxiesme de l'encens, et après avoir achevé la royalle chappelle, se retourna ledict archevesque vers l'autel où se despouilla. Et Sa Majesté se retira accompaingné comm' auparavant vers son quartier, et de là s'en alloit derechef accompaingnant sa sœur l'infante vers son monastère, qui seroient environ les deux heures après mi-dy, où il demeura disnant avec elle et de là se retourna vers le sien, avec quoy s'achevèrent ces pompes et solempnitéz funèbres. .
Les tristes nouvelles du trespas de feu Sa Majesté estoient esparses et divulgées par tout le monde, et où icelles debvoient avoir esté arrivées le premier seroit à la court de Rome, par une lettre que Sa Majesté despecha incontinent à Sa Saincteté comme par sa copie se peult veoir, qui est la suivante :
Muy Santo Padre,
Lettreduroyd'Es- Dios se ha servido de Uevar para si el Rey mi senor. paingne au pape Confio en la misericordia divina que ha ganado mucho. Clément VII . segun fue SU vida y su muerte : y yo que he perdido tal
padre, no pudiendo hallar consuelo en cosa de quantas me dexa, acudo d V. Santidad d que me reçiba por su higo obediente, y dessa santa sede. Supplico d V. Santidad desde luego, mientras Uega la persona que ymbiare d
hazer este ofEçio, que V. Santidad me alcançe de Nuestro 1598
Senor su luz para governar con el zelo de religion y justicia, que deseo haver heredado de mi padre, que aya gloria. Nuestro Senor guarde a V. Santidad, para mucho bien de su yglesia como deseo.
De S. Lorenço i 13. de septiembre de 1598.
Muy humilde hijo de V. Santidad Yo el Rey.
Et icelle reçeûe par Sa Saincteté, la leut incontinent et Le P^pe ^aict ou-
la portant quand et soy au premier consistoire des ^^^^^^ ^® ^* ^^^^® . , du rov en consis-
cardinaux qu'il y eust, auquel fist publiquement ouver- toire, et y faict une
ture du contenu d'icelle et esguillonné de bon et pieux harangue en lou-
zele, y fist une fort belle harangue en louange des a^^gc^^u^ydefunct.
infinies vtrtuz, dont Sa Majesté avoit esté doué en vie,
et de la bien-heureuse fin et mort qu^avoit passé, qui
peut icy servir d'épilogue et d'approbation de tout ce que
par cy devant ay dict et narré. Et puis que la copie de la
relation de cest' harangue nous fust donnée en langue
espaingnole et estre de fort bon et clair style, n'ay osé
la translater en la nostre, craingdant de l'offusquer, et
partant l'ay icy mise en la mesme forme qu'elle nous
fust envoyée de la court de Rome.
Su Santidad i los 9. de octubre tuvo consistorio, en elqual estando ya avisado de la muerte del rey de Espana, hizo una platica con palabras graves y muy élégantes, Harangue du pape diziendo, que si en algun tiempo la santa sede apos- ^ louange du roy tolica tuvo occasion de dolerse y mostrar sentim*^ era en esta, por causa de la muerte del rey de Espana que murio a los 13. de sept, en su casa y monast^ de S. Lorenço del Escurial, dexando d todos justa causa de
159^ dolor, por una perdida tan grande, y mucho mas d Su
Santidad, por el amor que le ténia, y la estimaçion y caso que hazia del, y con mucha razon, considerando la devocion y obediençia que siempre le avia mostrado, y d este proposito. Su Santidad se alargo, declarando y referiendo por menudo las grandes partes y virtudes de Su Magestad : y dixo, que no ha avido rey tan prudente, tan sabio, tan amigo de hazer justicia a qualquier genero de personas, aunque fuessen muy povres y misérables, ni tan paçiente y constante en las adversidades, loqual avia mostrado como se avia echado de ver en la perdida de tantas mugeres y hijos muertos, ni quien tan bien se conoçiesse, ni huviesse sabido aprovechar de la prosperidad y felicidad que tuvo, ni tan querido, ni reverençiado de sus vassallos, y tan tcmido de sus enemigos, ni quien tan bien y con tanta ygualdad supiesse hazer mercedes, y repartir lo que Dios le havia concedido, como se pareçio bien en las provisiones y présenta çiones de las yglesias y obispados, pues que entendiendo quanto importava al serv° de Dios, que semejantes personas tuviessen meritos para ello, siempre los avia nombrado sin ningun otro respeto mas de los meritos y partes que tenian. Y lo que mas se ha de estimar, tan cbristiano y catholico que las obras y palabras convenian muy bien al nombre que ténia y por tantas rrazones se le dévia, y que desto postrero toda la christiandad era buen testigo, pues que para procurar la conservaçion de la santa fé catholica y obediençia a la santa silla, no solam'* en Espaiia (adonde à qualquier estorvo Su Mag'' dexando otras occupaciones aunque de muchissima importançia, acudia y intervenia con su persona, castigando i los delinquentes de tel manera^ que aquel reyno fue con-
— lé9 —
servado limpio y tenido en la christiandad que todos M9^
sabian) pero tambieD en todos sus reynos y senorios en
losquales jamas Su Mag^ avia querido consentir la libertad
de consciençia, y porque quiso reduzir à la fé catholica y
â la obediençia desta santa silla los vazallos tambicn
de otros, empeno todo su patrimonio real, y gastô en
esta obra los grandes tbesoros que de las Indias le
trayan, y tantas dadivas que sac6 de los reynos de Cast*
en tantos afios que reynô. De donde se puede dezir,
que toda la vida del rey fue una continua pelea contra
los enemigos de la santa fé. Y quanto a la religion y
santo zelo de Su Mag"^ dixo, que nadie (excepto los que
estan gozando la bienaventurança para siempre jamas,
puestos en la lista de los santos) se podia comparar con
Su Mag"^. Despues de baver dicho esto Su Santidad,
anadio, que en tanta perdida y trabajo, de dos cosas ténia
consuelo, la una era la christiandad y conformidad gran-
dissima con la voluntad de Dios con que escrivian era
muerto, por loqual ténia çierta esperança que estava en el
çielo, gozando el galardon eterno mereçido, por aver
servido en esta vida a su divina mag"*. La segunda, por
aver dexado un hijo y heredero de sus reynos, tan
semejante i el en los hechos, como lo era en el nombre,
de quien ténia esperança grandissima que avia de con-
servar y mantener viva la santa y buena memoria de su
padre, de manera que no paresçiesse sucession, antes
una résurrection, y que en sus oraçiones y sacrificios
ya tenta encomendado con muchas veras, d Dios d
ambos, padre y hijo, y que encargava d todos que hizies-
sen lo mismo, satisfaziendo y compliendo con la obliga-
çion que tenian con el uno, por las obras passadas, y
con el otro por lo que se ofreçia de hazer con una carta
— lyo —
1598 escrita de su propia mano, laquai aunque era brève, pero
era buena. Y acabando de dezir esto, bizo Uamar a su camarero mayor, y le mandô la leysse en voz alta, y aviendo leydo ladicha carta, dixo Su Santidad, que para determinar el dia en que se huviessen de bazer las honrras y las ceremonias acostumbradas, y tratar del rrecibimiento de la ser"* princesa, futura reyna de Su Mag**, nombrava los très cardenales de las ordenes y los de la junta de las ceremonias y los dos sobrinos^ y con esto acabo. —
Ces cérémonies et pompes funèbres ainsi parachevées, semble que le monde, tout umbragé d'ennuy et tristesse, voulut un petit s'esclaircir par les nouvelles actions de ce nouveau roy et prince, rejouissant les cœurs des hommes qui^ du commencement de son bon et prudent gouverne, en concepvoiem incontinent grand espoir et opinion. Et aussi, pour se refaire un petit cedict prince des travaux Leroypourchan- et ennuys passez, voulut changer d'air, et ce suyvant ger d'air part vers St p^^tig^ jg ^q monastère le 21. dudict mois d'octobre vers
Laurent et Segove ,
et va à la chasse à celluy de S* Laurent et de là vers Segove et Balsayn, qui Balsàayn et se vient est une sienne mayson de playsance là tout préz, s'y arrester au Pardo, recréant à la chasse de sangliers et cherfs, desquels en
y attendant le jour , . , ^ • t^ 1 •
de sa solemnele en- tua aulcuns et vmt S arrester depuis au Pardo, qui est trée en Madrid. une autre mayson sienne, où estoit attendant l'opportunité de pouvoir faire son entrée solempnele en Madrid, pendant que ceulx de la ville faysoient leurs apprests, lesquelz faicts et le tout miz en bon ordre, y fist son entrée le 8. de novembre, partant dudict Pardo environ les 8. heures du matin pour aller disner au monastère Entrée du roy en de S* Gerome, duquel sortoit à l'apprés-disnée environ ^*^- "^' les quatre heures, sur un cheval alazan, le tout fort
modestement à cause du deuil, mais bien accompaingné de la noblesse. Le marquis de Dénia, comme grand cscuyer, portoit Testoc de justice devant sa personne royalle, laquelle alloit d'un costé et d'autre environnée de ses guardes des halbardiers, et celles des archiers de corps derrière le tout, tous accoustréz de deuil. Et fust receu par ceulx du magistrat de la ville à l'accoustumée soubs un poésie fort riche, lequel portoient les mesmes eschevins allans à pied, fort richement habillez de leurs longues robbes, le tout de toyle d'or. Et entrant par la rue qu'ils appellent de S' Gerome, passa tout droict par celle qu'ils appellent la Galle Mayor, et de là, par la porte de Guadalajarra, la rue des Orfebvres, la place de S^ Salvador, et ainsi par l'église S** Marie (en laquelle feît orayson) vers son palays, où arrivé n'y eust plus rien^ saulf qu'un chascun se retyra ce soir-là à son repos. Et de là en avant commençoit-on à parler du mariage de ce roy aveD la ser"* princesse Marguerite, fille à l'archiduc Gharles, filz de très haulte mémoire à Tempereur Ferdinand, qui fust un' alliance bien préméditée, traictée du vivant de feu Sa Majesté. Et fust la troisiesme des filles dudict archiduc Gharles, qui avoient esté proposées et avancées pour cesie alliance, car les autres deux moururent avant que venir à ce point, et fust la sixiesme de ses autres sœurs et le dixiesme enfant des douze que délaissa ledict archiduc, comme par l'ensuyvant mémoire se peult ayséement veoir. Auquel vont aussi declairéz les jours et ans de leurs naissances et les alliances qu'aulcuns d'iceulx ont faict.
Ferdinand nasquit le 9. de juillet 1578. et s'allia avec la fille du duc de Bavière.
Maximilien, le 17. de novembre 1383.
L'on parle du mariage du roy.
Mémoire des frères et sœurs delà royne d'Espaingne, espouze au roy Phelippe m.
1598 Leopolde, le 9. d'octobre 1586.
Il y eut encores un autre qui fust posthume.
f Anne, le 16. de aougst 1573., se maria avec le roy de Poloine et est trespassée.
f Marie Chrîstienne, le 10. de novembre 1S74.
Cathaline Renée, le 4. de janvier 1576.
f Gregoria Maximilienne, le 23. de mars 1581.
Leonor, le 25. de septembre 1582.
Margarite, royne d'Espaingne, le 25 . de décembre 1 584.
Marie Magd"% le 7. de octobre 1587.
Constance, le de décembre 1588.
Il ne fust lors traicté d'autre chose qne du parachèvement de ce mariage et comment nn chascun se puist mieulx et plus magnifiquement monstrer en ceste con- Le lieu des nopces junture. Et fust le lieu de la célébration de ces nopces
fut déclare a- jç^lairé en la ville de Valence et commandé qu'un lence. .
chascun s'apperçeut bien tost pour ce voyaîge.
Marie de Cottrel. Madame la baronessc de S' Martin, dame Marie de
Cottrel, vefve de feu le seigneur Conrard Keghel, dict Pyramus, demi-frere à feu monseigneur Jehan d'Austrice, arriva en ce temps-là à Madrid pour la troisiesme fois avec ses enfans, qui furent damoyselle Barbe et Jehan Keghel, et y vint pour obtenir de Sa Majesté quelque soustien, au lieu de celluy qui luy estoit failly par le trespas de feu son mary et celluy de sa belle mère, dame Barbe de Blomberg, qui n'agueres estoient trespasséz. Et avoit ladicte dame sa résidence ordinaire en Ambrusero prés de Laredo en Biscaye, y jouissant en son vivant 3000. ducatz de rente, que le feu roy luy fist donner tous les ans pour les justes et deûes raysons et considérations qui se laissent penser ; mais comme le voyage de Sa Majesté vers Valence estoit desja sur main, n'eust
ladicte baronesse loysir ni commodité de rien eflFectuer, i59^
et se résolut de demeurer à pied quoy audict Madrid y attendant le brief et heureux retour de Sa Majesté, ou bien d'envoyer quelqu'un de sa part ensuyte à veoir si par le chemin (pour ne perdre de temps) elle pourroit obtenir quelque chose. Ce voyaige (comme dict avons) estoit desja du tout declairé et si avant que l'on avoit commandé qu'un chascun s'eust à mettre en ordre le plustost que possible luy seroit.
Sa Majesté (Dieu me le guarde maintes années) me fist alors mercede de 2000. ducatz d'ayde de coste, qui me Ayde de coste. vindrent merveilleusement bien à point, et moyennant iceulx me miz incontinent en très bon équipage et donnay ordre au restant de mes petits affaires. Je me trouvay encores embrouillé avec grande quantité d'horloges et plusieurs instrumens mathématiques^ que doiz le temps du vieu roy j'avois eu en charge, et pour m'en défaire, les delivray incontinent au guarde-joyaux de feu Sa Majesté, qui m'en donna ma descharge. Et puis que nous parlons d'horloges, et pour y avoir entre iceulx deux qui estoient de grande commodité et fort curieux, ne sera hors de propos d'en faire icy aulcune Horloges fort cu-
mention. De ces deux horloges (parmy encores quelques "^"^ à^^f' J^
servoit feu Sa Maaultres) se servoit Sa Majesté d'ordinaire en sa chambre j^g^^
et puis bien dire qu'il n'y eust autre meuble ni pièce qui sentoit plus son roy, ni dont le plus il gousta et en tyra du service que de ces deux cy, les ayant miz de jour et de nuict devant ses yeulx, et qui en somme estoient le total gouverne de ce bon roy, car vivoit desja si regléement et limitéement en tout que par les seules minutes alloient comptées et ordonnées ses actions et occupations journalières, qui n'estoit de petite admiration à nous tous.
neuses.
1S9S Et oultre qu'ilz faysoient TofEce d'horloge, qui est sonner
ou monstrer l'heure, servoient aussi de lampes ou lumières de nuict au lieu de chandelles, comme par l'ensuyvante pourtraicture bien aysement se peult veoir, laquelle pour n'avoir icy lieu commode de la mettre, ay mize au feuillet ensuyvant (i), et aussi joinctement cer- Lampes fort eu- tains autres patrons de lampes (2), que, encores que feu
Sa Majesté ne s'en servoit point, les tiens pour fort commodes et sont fort curieuses et signeuriles en chambre, car la fumée est doulce et la flamme ne trouble ni offend nullement la veûe, moyennant que l'huyle que l'on y mect soit doulce et claire et la meiche bien mouchée, et partant Sa Majesté ne s'en servoit d'autre lumière pendant qu'il besoingnoit aux papiers. Et comme je diz, y avoit deux de ces horloges à lampes d'une mesra' haulteur, ne se differentiant d'aultre que d'estre Tung à monstrer les heures tant seulement, et l'autre a monstre et clochette tout ensemble. Celluy qui les inventa le premier fust un horlogeur du roy appelle Hans de Evalo, natif de Bruselles, et en fist la montre. Et depuis un sien homme de mestier appelle Jennin Cocquart, aussi natif de Bruselles, fist l'autre, et cestuy-cy me donna les susdicts patrons des lampes.
(i) C'est-à-dire au verso du feuillet 270 du manuscrit; ce sont les dessins reproduits ci-après à la page 175 et à la page 176.
(2) Figurées au recto du feuillet 271 du manuscrit ; ce sont les deux palrons des lampes de Jennin Cocquart, reproduits ci-après aux pages 177 et 178.
Suict la pourtraicture des deux horloges dont Sa Majesté d'ordinaire se servait en chambre.
[Le pied de Castîlle, qui se voit au recio du feuillet 248 du manuscrit, est reproduit sur la planche en r^ard de la page 114 du présent volume.]
IS98 Le trou par lequel sorte le raeicheron, qu'en la suy-
vante figure avons signalé A., est icy couvert et estoupë avec une planche qui est la trongne du lyon, laquelle se haulse tors que l'on y veult mettre la lampe, et Icelle quitée demeure eo la forme que maintenant se voit.
Cestuy-cy est l'envers du susdict horloge, par où l'on donne k entendre comment l'on met la lampe au creux d'icetluy, boutant par le trou quarré A. le meicheron B., comme en ceste présente figure se peult veoir. Et fault advenir que pour mettre l'huyle en ceste lampe, fault quiter ledict meicheron et remplir tout le cercle plain d'huyle et après le remettre. Et ainsi mise dedans l'horloge, vient la lumière à tomber devant la monstre de l'horloge.
Suyvent Us patrons des lampes de fennin Cocquart.
Deuxiesrae figure de l'extérieur
de la lampe.
Ces deux petites vis C.C. servent pour faire haulser ou abbaysser le vasseau de ceste lampe à la haulteur que Ton veult. Et afin qu'il demeure ferme au lieu qu'on le veult avoir, fault presser fort ladicce vis contre le fuseau de fer qui passe par l'omitant dudict vasseau, comme par ceste première figure se peult veoir. 13
Le petit-pied de ces lampes est le mesrae que celluy de la page précédente (i).
(i) C'est-â-dire du verso du feuillet 270 du manuscrit, ou de la page 17s du prisent volume. — L'expression pelil-fried, employée plusieurs lois par Jehan Lhermite, signifie échelle, ligne divisée en pnrties pour indiquer le rapport des dimensions ou des distannces marquées sur un plan, une carte, etc., avec les dimensions ou les distances réelles ; ce n'est autre que le mot espagnol pilt'piir 'ojourd'hui inusité, que les Espagnols avaient certaitiement emprunté de la langue française.
Sa Majesté doncques se mist en chemin pour son i599
prétendu voyaige et partist de Madrid jeudy 21. de ryjy^^^r . ^^
janvier Tan 99. après midy, et ne fust ce jour là qu'une 1^^^.^ p^^j. ' ^^^^
lieue de là à giste en un villaige dict Vicalvaro. Et mena brer le festin de ses
quand et soy sa sœur la ser"* infante qui alloit aussi «opces. Et même
pour se marier avec le ser°' archiduc Albert d'Autrice ^^^^ rinfante^ur
qui debvoit venir à Espaingne et y conduyre Tes- s'y aussi marier à
pouse de Sa Majesté, et en sortirent à bien petit nombre l'archiduc Albert
de coches et à fort peu de gens de leur suyte, et la tyra J"*»^^°^°^ " **^
"^ ° . , Bas, y devoit aussi
Sa Majesté hors du monastère des nonnains (qu ilz amener la royne.
appellent descalças)^ auquel avoit esté retirée jusques
lors en compaingnie de la ser°* impératrice, mère audict
archiduc son futur mary. Et fust commandé que tout le
restant de leur train s'eust à partir incontinent après
eulx. Le 22. repeurent en Vaziamadrid et prindrent
giste en S^ Martin de la Vega, qui sont 4. lieues, le 23.
à Haranjuez 4. lieues, le 24. à Ocaiia 2. lieûesy le 25.
à Villatova 3. lieues, le 26. al Corral del Almaguer II y a icy des
3 lieues, le 27. au repas à Villanueva de Alcardette et ™°."*°^ /^°^'
, . mais point si bien
à giste à los Hinojosos, en tout 6. lieues, le 28. à las f^ictz comme chez
Pedroneras 3. lieues, le 29. à S* Clémente 4. lieues, qui nous.
est un fort beau petit bourg et où il y a des fort bons
petits vins clairets, et la campaingne d'alentour fort
belle et fertile de toutte chose. Le 30. à Minaya 3. lieues,
et le dernier à la Roda 3. lieues. Lundy premier de
febvrier au repas à la Gineta 3. lieues et à giste à
Albacette autres 3., qui sont en tout 6 lieues. Le 2.,
jour de Nostre Dame, à giste à Chinchilla 2. lieues, qui
est une villette fort ancienne située au pied d'un rocher
et au plus hault d'icelluy y a un vieu chasteau, où se
voyent les armes des marquiz de Villena avec une
inscription qui dict : Don Juan Pacheco, marques de
Almanza.
Registre sur les limites des royaumes de Castille et Valence.
Le viceroy de Valence envoyé un grand présent au roy.
Villena, mayordomo mayor del senor principe don Enrrique, y dona Maria Portocarrero, marquesa de Villena. Le 3. à repaistre al Villar 3. lieues et à giste à Bonnette autres 3., qui sont en tout 6. lieues. C'est un petit villaige fort pouvre et despourveu et n'y avoit à paine assez des logis pour y loger les royales persones, tellement qu y passions assez du mal. Le 4. à Almanza 4. lieues, qui est limite ou frontière ville entre Castille et Valence et où le registre est des biens, mais puis qu'allions desous l'umbraige de Sa Majesté n'y payâmes riens, car Sa Majesté paya le tout moyennant certaine composition que l'on avoit faict avec les fermiers de la douane ou tollieu d'icelluy passaige qui leur debvroit estre rabbatu de leur ferme. Le 5. à la Fuente de la Higuera 3. lieues, premier villaige du roy^aume de Valence. Le 6. à repaistre à Vallada 3. lieues. Et avant y venir, avions passé par Moxen, où le comte de Benavente, viceroy. de Valence, fist un grand présent à Sa Majesté de plus de 50. mulets de charge, chargez de force perdriz^ chappons, pouilles d'Inde et semblable volaille, aussi des graz moutons, veaux et autres choses de ce genre, et une infinité de fruictz et conserves, un présent certes de grande valeur et estime. Aussi y avoitil une certaine compaingnie d'hommes d'à cheval avec des javelines, qu'eulx appellent ginettes, qui est une gendarmerie, comme sont noz chevaulx-legiers, et ceulx cy alloient tousjours accompaingnant Sa Majesté par tout le chemin depuis qu'entrions en cedict royaulme, auquel trouvions incontinent et partout force orangiers, limonniers et tout' autre sorte de semblables arbres, et la température de l'air fort changée et aussi le pays fort montaingneux, qui tout nous causoit grande admiration.
pourveu la petite diflFerence qu'il y eust des disstances 1599
d'un royaume à autre. Et s'avancha Sa Majesté encores ce mesme soir une lieûe à prendre giste en Canales, qui sont en tout 4. lieues. Le 7. fist Sa Majesté son entrée en la ville de Xatina qui est de là une lieûe. Icy le Xatina. furent attendans les archiers de corps pour Taccompaingner à son entrée, et le magistrat le vint au devant le recepvant desoubz un poésie, et furent tous accoustréz de longues robbes de velour ei sattin carmezi et menoient le cheval de Sa Majesté à deux longues cordes de soye, attachées d'un costé et d'autre au mord dudict cheval sur lequel Sa Majesté chevauchoit, qui est ainsi leur ancienne coustume de faire, et y eult icelle nuict force feuz d'allegrie. Le comte de Solre qui n'agueres estoit Comte de Solre. arrivé à Madrid, envoyé de la part de l'archiduc Albert, nous y vint rattaindre en compaiugnie de son frère le marquis de Falces, capitaine de la guarde desdicts archiers, et aussi du mesme le président du Pays-Bas Nicolas Damant, avec tout son mesnaige, qui venoient de suyte après la ser°' infante, pour s'embarquer avec elle pour le Pays-Bas. Le lendemain vint le magistrat bayser les mains à Sa Majesté et plusieurs gentilz hommes des plus notables de la ville, et avec ce partîmes de là ce mesme jour, qui fust le 8., et, passant par une fort haulte et pénible montaingne, fusmes à giste à la Puebla del Duque de Gandia 3. lieues. Le 9. à St Geronimo de S* Geronimo de Gandia, monastère de l'ordre de S» Gerome Gandia monastère. 2 lieues, ce monastère, disoient les moysnes, que peu avoit, qu'il avoit tremblé comm' une feuille de l'arbre par un terremote, dont les paroys s'estoient ouvertes en plusieurs endroicts, comm' encores en vismes les signes. Et celluy qui le funda fust un duc de Gandia, comm' appert par
IS99 une inscription en langue valencienne, qui s'y voit en une
des paroys à la entrée d'icelluy, selon la teneur suyvante : Lo molt ait senyor don Alfonso, fiU del infant en père duch de Gandia, marqes de Villena, comte de Ribagorça e de Dénia, funda aquest monestir a honor de Deu et de sent Jeronim, lany mil CCC.LXXXVIII. Oliva. Le 10. de febvrier à une villette dicte Oliva, qui est
comté et appertient au duc de Gandia. Il y a icy force Icycroistlesuccre. abondance de sucre, lequel le terroir y produict, et pour
le bénéficier y a certains moulins et engins propres, qui est bien chose digne d'estre veûe, mais ne le rafinent pas si bien comme Ton faict en la ville d'Anvers. Ce sucre y croist en des cannes ou des roseaux en campaingne raze ou terre labourée et cultivée comme si ce fust pour y semmer du bled. Le terroir y est fort fertile et uny, et la température de l'air fort doulcc et aggre- D'icy se descou- able, estant toutte coste de mer, laquelle se descouvre vre la mer. incontinent doiz que Ton ait sorty la montaingne du
susdict monastère de S* Gerome. Il y avoit eu en touite
Terrcmote gène- ceste commarque un gênerai terremote ou tremblement
rai par tout ce pais, j^ ^^^^^ ^^j qu'impossible me seroit de le dire, car le
2"* jour de Noël lors dernièrement passé, s'y tombarent en un moment plusieurs maysons et grans edefices de chasteaux et monastères, et entre autres un chasteau miz sur une très haulte roche et y joint un hermitaige fort dévot qui se dict Nuestra Senora del Rebullett, Tymage de laquelle, selon la vulgaire opinion, a esté faicte des mains des anges. Ce chasteau et hermitaige furent brisez en mille pièces en moins d'un clin d'oeil, comme aussi fust toutte la roche, et encores que les toicts tombarent sur ceulx qui y habitoient, qui seroient plus de 24 personnes, n'en demeura nulle morte ni blessée, car eurent
loysir de se sauver incontinent par les creuz que faysoient ^S99
les sommiers d'un costé et d'aultre, et par les grandes concavitéz et ouvertures qui s*y estoient faictes au mesme terroir et rocher, chose très admirable de veoir, mesmement que la saincte ymage n'en receut aulcun dommaige, s'estant bougée tant seulement un petit vers un costé, et la custode du s' sacrament ouverte, sans en recepvoir aulcun dommage ni lésion quelconcque. Il y tomba aussi un monastère de cordeliers et oultre ce plusieurs tours, tourrettes, chapiteaux de chasteaux et frontispices, et fust ce terremote gênerai quasi par tout le royaume de Valence et chose bien nouvelle pour ceulx d'icelle commarque, qui de leur temps n'avoient jamais veu son semblable. Cy-joint à Oliva se veoit un chasteau en une montaingnette,qui appertient au seigneur de ladicte ville et y domine dessus. Il y avoit aulcunes belles pièces d'artillerie, aussi y a-il un très profond puys, encores que sans eaûe, car a esté impossible d'en pouvoir parvenir, d'autant que le fond n'est que rocher et n'y a moyen d'en fouir plus oultre, mais avec tout cela est sa profundeur espantable. Sa Majesté partist plus oultre le lendemain jeudy 1 1 . et fist son repas en un
villaige dict El Vergel, appartenant au marquis de Dénia, Vergel , village
I j . x/r • .de Morisques.
auquel ne demeuroient casi autres que Morisques, qui ^
y vivoient à leur mode, je diz, quant est à leurs habille-
mens et façon de converser par ensemble, et encores
oseroys bien dire que desoubz leur loy et secte de
Mahomet, bien est vray qu'en secret, car aultrement
ne leur en seroit permiz le publicq exercice, ains sont
obligez d'aller touttes les festes et dimenches à messe,
soubz paine de certaine amende pécuniaire, et en cas
de desfault en sont bien asprement punyz. Us y vont
1599 accoustréz à la morisque. Et pour se rejouyr Sa Majesté
Danse à la mo et Alteze ce jour-là, y vindrent danser devant eux à leur
"^^"*' mode, qui estoit fort playsant à veoir. C'est une nation
fort appliquée, selon son naturel instinct, au labeur et cultivage des terres, et fort profitable au respect des seigneurs des lieux, terroirs et hameaux qu'ils habitent, et partant les y souffrent très voluntiers. Et est quasi tout le royaulme de Valence plain de ceste race, et encores par toutte TEspaingne s'en trouve grand nombre, qui ne donne peu d'inquiétude ni petite arrière-pensée à ceulx qui,prevoyans les choses pour advenir,en craingnent par laps de temps quelque générale révolte et conspiration contre les chrestiens, favorisez de leurs mahometistes d'outre mer, qui est la Barberie, qui en 24. heures y pourroient mettre en terre grand nombre, s'il ne*fust toutesfois le grand guet que les nostres y tiennent incessament par toutte la coste, y ayant de lîeûe en lieue Aidaya, qui est une haulte tour qu'ilz appellent atalaya et sur icelle une
unetourdeguardc. sentinelle qui, aussitost qu'elle descouvre en mer quelques galiotes, le manifeste incontinent par certain signal de feu qui se boute hors ladicte tour sur une haulte pique, auquel accourt incontinent un chascun pour en obvier le dangier, aussi n'est permiz audicts Morisques de pouvoir porter espée, ni avoir aulcunes armes en leur maysons, offensives ni défensives, soubz grandes paines, moyennant quoy les y laisse-on paysiblement vivre, et en sont les seigneurs, comme dict est, bien ayses d'en avoir grand nombre en leurs trésors et jurisdictions. Ceste dance et récréation qu'ilz y firent dura fort bonn' Sa Majesté et Tin- espace, et icelle faicte partirent de là Sa Majesté et
fante,accompaignée ^i^eze et louttes ses dames fort richement en ordre, des ses damoyselles 1 1 r r «r • x
jusques au nombre ^^^^^^ ^"^ ^^^ palefroys fort magnifiquement équipez,
scavoir est les housses de velour et toyle d'or, richement garnies de perles et brodées d'or et d'argent, et les selles touttes d'argent massif de grandissime valeur et estime, jusques en nombre de plus de 30., qui estoit chose très belle de veoir et bien rare pour nous tous qui, passé plusieurs années durant le temps du vieu roy, n'avions veu le semblable, et arrivarent en cest équipage audict Dénia sur le soir. Geste ville est située sur un fort hault et aspre rocher qui faict poincte ou teste en la mer, et à cause de ce, y a un fort beau et playsant port, qui est bien un des meilleurs et plus seurs qu'il n'y a pas en toutte icelle coste. Il y avoit, avant qu'entrer en la ville, en une planure qu'il y a là tout préz, environ 2000. infans bourgeois et gens de la commarque y miz en esquadron de guerre, qui y firent une fort belle salve à la venue de Sa Majesté. Nous y trouvasmes audict port plusieurs navieres de diverses nations, scavoir est genevoys, marzeilloys, et des autres contrées de la France et l'Italie. Aussi trouvâmes un batteau hollandoys appelle S* Pierre, duquel estoit maistre un certain Willem Cornelissen Broer, qui se disoit estre de certain villaige préz de Danzicq, mais le tenions pour hollandoys, comm' aussi estoient tous ses matelots, et pour icelle soupçon y fusi détenu et arresté par le viceroy de Valence, en vertu de cercain edict que n'agueres Sa Majesté avoit faict publier contre ceulx de Hollande et Zeelande, ennemiz et rebelles de sa couronne, qui fust un arrest gênerai. Et comme il y fust ainsi détenu, despouillé et séquestré de touttes ses voyles, tymon et ses appenenances, et qu'il y estoit ferme sur l'ancre, nous print envie de l'aller veoir, ce que fismcs tout à l'instant, mesmement avant que mettre pied en
IS99 de )o., se met à
cheval et faict son
entrée en Dénia.
Dénia port de mer.
Bourgeois en armes.
Navires de diverses nations.
Un batteau hollandois y arresté.
1599 la ville, pour la joye et playsir que reçeumes tous de
nous veoir en mer comme de long temps ne l'avions veûe, et aulcuns d'entre nous jamais en leur vie. Et pour dire la vérité, ne m'en rejôyssoys moins que tous, veu qu'il y avoit desja 12. ans que dernièrement m'y trouvay. Ceulx de dedans ne nous reçeurent avec moindre contentement, d'aultant qu'estions moy et trois ou quatre de nostre compaingnie de leur nation, et que par nostre moyen ilz pouvoient espérer quelque secours et allégement en leur desastre. Et ainsi nous firent incontinent monter en hault, et abordez qu'estions, deschargarent incontinent toutte l'artillerie et nous y firent faire fort bonne collation des viandes de leur provision qui, pour estre de la patrie, nous furent très savoureuses et très aggreables. Et comme la mer estoit fort calme, nous y détenions assez bonn' espace y prennant nostre récréation. Cependant fist Sa Majesté son entrée en ladicte ville avec grande joye et applaudissement du peuple, et Chasteau â Dénia, print son logis au plus hault de la ville au chasteau
d'icelle, lequel y a fort belle veûe, mais sa fabrique est fort vielle, car disent que ceste ville et chasteau y sont
L'ancienneté de esté doiz le temps des Mores et que, passé quelques ce chasteau et ville. 800. ans, elle fleurissoit grandement et que la ville a
esté fort grande et très bien peuplée, dont s'y voyent encores pour le jourd'huy les vieux fondemens des murailles et aulcuns tourrions, et le port et havre n'est
Feuz de joye. pas des pyres. Il y eust icelle nuict force f«uz d'allegrie
de diverses inventions, et estoit la salve de l'artillerie
Sa Majesté s*em- fort belle. Le lendemain s'abbaissoit Sa Majesté du barque. chasteau et vint au havre pour s'y embarquer en une
des petites galères qu'il y avoit, à s'aller esbaire en mer qui estoit fort calme et bonnace. Et estoit sa galiote fort
dois.
belle et bien en ordre, de 24. rames, et le comité, pilote iS99
et tous les rameurs tous accoustréz de soye carmesy d'une mesme livrée. Ceulx de la suyte nous embarcames tous en des autres petites galiotes ou fragates qu'il y eust en assez grand nombre, et en cest' appareil allions tous voyans en mer fort bonn' espace, visitans touttes les navires qu'il y avoit et nous enquestans fort curieusement de leur venue, apportée, et des marchandises qu'il y avoit dedans. Et arrivant Sa Majesté avec sa galiotte Sa Majesté entre aupréz du filibot ou batteau hollandoys, luy print envie ^" 1 ot o and'y entrer, ce qu'il fist. Et fust icelle fois la première qu'en tous les jours de sa vie il avoit miz pied en semblable batteau, dont ne reçeut petite récréation, car le visitoit tout sans en laisser coing derrière. Et entra au camerin de la pouppe, auquel le maistre de la navire luy monstra le secret où il gardoit les armes de sa personne, comme seroient certains coutelas et quelques arquebuses. Et sortant ce petit camerin entra en la cuysine, où le maistre luy présenta à desjeuner du biscuyt et du beurre, dont il en mangea. Et luy en fust monstre la façon et manière de mouldre la moustarde, qui se faict fort gratieusement, car prennent une grande escuielle de bois fort profonde et route ronde, et en icelle mettent le grain de la moustarde entier, le trempant avec un peu du vinaigre, et tout incontinent pour le mouldre prennent une grosse baie d'artillerie, laquelle jectent dedans la mesme escueille au mitant dudict grain, et lors vient quelqu'un des garçons du batteau, qui, assiz en terre, prent Indicte escueille entre ses jambes, et par le remuement de la baie, laquelle il faict aller tout alentour de i'escueille, qui (comme dict est) est profonde et creuse, et la baie pesante et ronde, se rompt le dict grain en
Sa Majesté s'embarque derechef avec Tinfante et touttes ses damoyselles pour s'aller esbatre sur mer.
Tournoy par mer.
Sa Majesté s'embarque derechef à pescher.
G)medies.
Tournoy à pied et autres récréations.
moins d'un rien et en devient fort bonne et fine moustarde, chose d'assez grande admiration à ceulx qui jamais n'ont veu son semblable. Le maistre se jecta au pies de Sa Majesté avec grande démonstration du contentement et joye qu'il avoit eu d'une si bonne et inopinée visite, et Sa Majesté luy en sçeut le bon gré, dont il en demeura très satisfaict et tous les matelots aussi, ausquelz demeura très abondante matière pour par après en discourrir assez. Et d'icy se retira incontinent vers son chasteau à y oûir la messe, laquelle achevée se mist à disner. Et tout incontinent après s'abbaissoit derechef (pour le grand playsir qu'il en eust eu) vers le port, menant quand et soy l'infante sa sœur et en sa compaingnie touttes ses dames et damoyselles qui tous s'embarquarent es mesmes galiottes et fragates, et beaucoup de gentilz hommes en des autres petits batteaux à leur suyte, et faysoient un grand tour par tout le havre, auquel eust un tournoy par mer, qui fust chose fort playsante à veoir, et passarent ainsi icelle aprés-disnée en grand playsir et récréation. Le lendemain samedy, de bon matin, s'abbaissoit derechef Sa Majesté à certaine pescherie qui s'y faict audict port, fort playsante et sans se mettre en aulcun dangier, et pour ce faire se mist Sa Majesté tout seul, accompaingné tant seulement des deux marquiz de Dénia et de Velada, en une nasselle à pescher, et s'esloingnarent quelque bon traict de nous tous et en rapportarent raysonnable prinse,et en avoit Sa Majesté de ses propres mains prins aulcuns poissons, dont s'estoit grandement recréé. Nous demeurâmes en ce lieu jusques le mardy prochain, et ce temps pendant y eusmes forte récréation de tout genre de jeux et d'esbats, tantost des commedies et tantost des tournoyz et combats de à pié.
Et aussi y eusmes une représentation fort au vif d'un assiegement de fortresse jusques à en gaingner le lieu par assault, qui furent les chrestiens d'une part et les Mores d'aultre, chose bien belle de veoir, car n'y eust faulte d'y mettre en avant touttes et quelconques ruses, subtilitéz et inventions de guerre qui en semblable cas se souloient oflFrir. Et ainsi fust ceste fortresse combattue fort asprement et par après conquise, rasée, abbattue et démantelée à toutte furie, qui (comme je diz) estoit chose très digne d'estre veùe. Le lundy s'embarca l'infante à s'esbatre sur la mer et avec intention d'entrer à son retour audict filibott hollandoys, mais comme le temps s'escoula sans y avoir pensé et que c'estoit désormais heure d'aller à messe, n'y peult entrer, encores qu'elle alloit l'environnant bonn' espace par dehors et le regardant fort curieusement, et aussi du mesme s'enquestant de la disposition de par dedans, en quoy elle n'en reçeut petit playsir, et ainsi passa oultre sans y entrer, retournant incontinent vers le chasteau. Le maistre du batteau luy envoya un grand présent des vivres qu'il avoît de sa provision ordinaire, qui furent du beurre, fourmaige, harengs, de la chair salée et enfumée et du biscuyt, et avec ce une sienne req** ou supplication touchant sa liberté, laquelle, avec tout ledict présent, elle reçeut très benignement et fist tant envers son frère qu'il la luy concéda incontinent. Et suyvant ce s'en servoit peu de jours après, car luy furent à l'instant rendues touttes ses voyies, tymon et autres choses de sa naviere, de quoy le viceroy de Valence l'avoit faict despouiller pour l'asseurance de son arrest, et ainsi fust miz en sa liberté. Et en mémoire de ce, aussi pour avoir jouy personnelement de la présence de Sa Majesté
L'infante s'embarque.
Présent du maistre du fîlibot à l'infante.
Ce batteau ou fîlibot hollandois fut miz en liberté par intercession de Tinfante.
1599 qui luy avoit honnoré d'entrer en sa naviere, changea le
nom de S* Pierre, dont elle estoit intitulée, en S' Phi- 4ppe, et demeura très content d'une si bonne visite, dont à luy et tous ses matelots en demeura assez que raconter à leur retour en leur pays à leurs femmes, enfans et paysans. Et en donnoient les grâces à nous tous qui estions de leur nation, pour les avoir si bien aydé et
Faulse alarme de mené leur affaire à une si bonne fin. Il y eust ceste nuict ^^^^^' une faulse alarme de certaines 14. galliottes de Mores
(selon courroit le bruict), qui s'estoient apparues gueres loing de là, costoyant icelle coste, dont il y en eust un terrible rumeur au palays au quartier des femmes, qui touttes icelle nuicr ne reposarent gueres, encores que le tout fust appaysé avant les unze heures, moyennant quoy se retirarent tous à leur logis. Ce neantmoins y furent faict en apparence touttes les diligences possibles en defcnce de la ville, chasteau et entrée du port et aussi de l'abordement des Mores par toutte la £oste, qui certes fust chose bien remarquable de veoir, car fust commandé que certaine compaingnie ordinaire de chevaux légers qu'il y a là tousjours de guarnison, laquelle ilz appellent ginettes, se mist incontinent à cheval, courrant toutte la nuict ladicte coste, moyennant quoy et les sentinelles qu'il y a de traict en traict aux tourrettes, comme dict avons, demeura la coste fort bien guardée, et sur ce n'y eust plus nul bruict icelle fois. Sa Majesté partist d'icy le mardy 16. de febvrier, comme dict avons, et fust disner en un certain monastère de cappuchins, qui est là tout préz hors des portes, et à dormir en Olive. Le
Gandia. mercredy 17. passâmes par Gandia, qui est une belle
villette, et tournant chemin vers le rivaige de la mer, allismes tousjours par la mesme coste tout à veûe
d'icelle à prendre giste en la Fouillera qui sont 4. lieues. Le lendemain 18. parûmes de là et fismes deux lieues de chemin par terre jusques à un grand lac qui se dict la Buffera, auquel y a grand' abondance de poissonnerie et aussi d'une sorte d'oyseaux qui sont semblables aux corbeaux de mer, lesquelz s'y laissent prendre fort lourdement. Et le plus grand playsir que l'on y a, est qu'ilz se laissent tyrer en volant, avecq des arcz d'azier à des boulets de terre, et tombent tout aussi tost qu'ilz en sont touchez, encores que ce ne soit qu'au bout d'une seule plume, et comme ils ne sçavent nager se laissent prendre incontinent à la main. Les poissons de ce lac ni la chiar de ces oyseaux n'est gueres bonne ni savoureuse et nullement estimée entre gens de qualité, mais le commun s'en sustente fort, et ainsi vault ce lac grande somme d'argent par an au domaine de Sa Majesté. Il y eust grand nombre de petits batteaux qui n^estoient non plus grans que pour un rameur et un garçon de son ayde et deux ou trois passagiers, esquelz nous nous embarquâmes tous, selon l'ordre qui nous fust donné. Et se mirent Sa Majesté et infante, avec une de ses dames d'honneur et les deux marquiz de Dénia et Velada, en un d'iceulx qui fust le plus grand de tous, et ainsi nous mimes à la vogue, tant qu'estions en plaine et haulte mer (comm' on dict) et qu'il nous fust loysible de hauser voyle, car le vent nous estoit propice, ce que fismes incontinent et commençâmes à naviger fort jolyment, les uns plus que les autres, selon la legerité de noz petits batteaux et la dextérité de noz pilots, comme se voit journelement par expérience en des grans, scavoir est que l'un est plus léger à la navigation que l'autre, et ce suyvant la bonne ou mauvayse trace qu'ilz sont
IS99 Fouillera.
Lac de la Buffera .
Embarquement sur le lac de la Buffera.
IS99 basiiz et fabriquez, et de cecy nous en rëussoit inconti-
nent envie et compétence, s'efforçaat un chascun à voyle desployée de s'avancer le plus et en estre le plus proche ensuyte de celluy de Sa Majesté. Nous avions rencontré de bonne fortune, moy et deux de mes compaingnons, un des plus navigables de tout Tesquadron (dont il y en avoit plus de soixante), et fismes tant que les surpassions tous, mesmement celluy de Sa Majesté, lequel pour estre plus chargé que tous autres, avoit besoing d'en estre aydé, tellement qu'il nous fust commandé et enjoint d'attacher celluy de Sa Majesté au nostre. Et par ce moyen le menions après nous, et allismes ainsi tousjours en compaingnie plus de trois lieues jusques à en arriver à l'autre bout dudict lac, où arrivez y trouvâmes force coches pour nous passer oultre jusques à un village dict Icysereprindrent Catarocha, demie lieue de là, auquel prismes giste. Et les coches pour aller ^^^^ estoient ces coches envoyez de par le viceroy de
par terre jusques à -^ " , ^
Catarocha. Valence, car noz coches, thariots et montures s estoient
allé par un autre chemin par terre et n'y peurent arriver
aussytost que nous. Mais avant que nous en desembar-
Playsaote chasse quer, voulust Sa Majesté prendre le playsir de la chasse
sur le lac de la ^^omme cy-devant ay dict) de ces oyseaux de mer, qui
s'appellent (si bien me souvient) foofaSy et en furent tyréz plusieurs, en quoy nous y entretenions fort bonn' espace, les poursuyvans tousjours par tout le lac jusques à nous mettre dedans l'espaissure des roseaux que l'on y a tout au long du bord en grand' abondance, derrière lesquelz ilz se cachent et se pensent sauver. Et n'est le lac en cest endroict gueres profund, comme aussi il n'en est nulle part tellement que partout l'on voit le fond, et si peult-on partout naviger seurement sans aulcun notable dangier, ni arrière-pensée. Geste journée nous
fust si playsante et aysèe, que hardiment puis dire que iS99
c'estoit une des mellieures et plus allègres qu'avions eu par tout le chemin depuis la sortie de Madrid : car ne se peult bonnement dire combien playsante et délectable seroit la veûe de plus de 60. barquettes à voyle (qu'eulx appellent lanchas) qu^il y eust, s'entresuyvant Tune l'autre, qui certainement ne sembloit autre qu'une petite armée navale en une si grande estendue de lac, comm' estoit cestuy-cy de plus de deux lieues de large et trois de longeur, et n'y avoir aulcun dangier du monde, et à la parfin parachever la journée avec une si playsante chasse, comme dict avons, en suyte d'un si grand roy accompaingné de tant des belles dames qui environnées d'un grand nombre de petits batteaux plains de gentilz hommes serviteurs domestiques, ne laisseroient s'en recréer fort et en gaudir de ceulx qui par infortune vinssent à tomber en l'eaûe (comm' il y eust aulcuns) qu'ordinairement en une telle presse de barquettes, mesmement en lieu tant espaiz et embrouillé de roseaux, comm' estoit cestuy-cy, souloit advenir et d'aulcune manière s'en peult excuser. D'icy (comme est dict) nous tendions vers Catarocha à y prendre giste, et le lendemain, 19. de febvrier, sortions de là bien matin vers un monastère de l'ordre des Cordeliers, à un quart de lieue préz de la ville de Valence, auquel disnames. Et à l'aprésdisnée firent Sa Majesté et Alteze leur entrée en ladicte ville, qui fust fort solempnele, accompaingné de touttes Entrée solemnele
ses guardes. Et le receurent ceulx du magistrat soubz ^^ ^ Majesté et I r . 1 1 . ... infante en la ville
un poésie tort riche, comme en plusieurs autres villes ^ y . précédentes l'avoient faict, et se mist Sa Majesté à cheval, et la ser"** infante sa sœur demeura toutte seule
IS99 en son coche qui fust mené à petit pas derrière iedict
poésie, et touttes ses dames dhonneur et jeunes damoyselles derrière elle en leurs coches, qui touttes furent environnées et serrées de deux costéz de la guarde d'à cheval des archers de corps de Sa Majesté, et toutte la noblesse alloit devant à cheval. El y eust un fort bel et solempnel appareil par touttes les rues que Sa Majesté devoit passer depuis la porte de son entrée jusques à son royal palays, qui n'estoit moins que l'entière traverse de toutte la ville, car ce palays est situé à deux ou trois traicts d'arc hors d'icelle.
Bel-videre, ou La chose qui le plus me contentoit et non moins au
belle parade en une *j-.*ï ^j** • ««^
^^ . eoust de tout le monde et lusques ores lamais vctie en
entrée de prince. ^ ^ ' ^ ' ^ ^
tant diverses et solempneles entrées qu'avions faict ensuyte de ce roy et le feu trespassé son père, estoit de veoir tous les frontispices des maysons de chaussetiers, merciers, drapiers, marchans de soye et tous en gênerai de ces mestiers et trafiques, depuis le fond jusques au cap du toict guarnyz et gentilment parez de tout genre de marchandise et mercerie de leur mestier et profession, sur quoy fault imaginer la variété des choses qu'il y auroit à veoir, tant aggreables à l'œil et combien que cela embelliroit les rues, qui en toutte comparayson ne peult nullement estre esgalé à la mellieure peincture ou tapisserie du monde. Et outre ce, passant par le grand marché et celluy au poullailes, estoit chose très admirable d'y veoir du mesme tous les frontispices d'icelles maysons âornéz et chargez, à l'imitation des autres, d'une infinité de volaille, si comme sont pertris, franquelins (qui est une sorte de pouille de boys), chappons, gelines, poulies, paons, poulies d'Indes et tout autre sorte semblable. Et aussi du mesme en des autres
maysons grandissime abondance de lappins, lièvres, iS99
chevreulx et toutte autre sorte de venayson, un belvidere, certes, non moins playsant et délectable que celluy des merceries que predict avons, qui en conclusion fust une des mellieures inventions que nulle part n'avions veûes et bien digne d'estre mise par mémoire. Il y eust encores plusieurs autres à veoir, non moins remarquables et dignes d'en estre référées, mais puis que les susdictes semblent de mellieur subject, nous est passé le goust d'en particulariser d'avantaige. Les théâtres et arc triumphaux qu'il y eust ne furent pas de grans despens, mais bien délectables à la veûe et de belle invention. Sur le pont, qui se passe de l'autre costé de la ville par dessus ung ruysseau qui y coule, pour aller vers le royal palays (car comme dict avons est ce palays hors de la ville) estoit mise et tyssûe d'un costé et d'autre une ramure de belle verdure en forme de haye, entrelassée de force rameaux d'orangiers, lymoniers et tout' autre samblable sorte d'arbres y appendant leur mesme fruici en grande abondance, qui estoit chose fort play santé à veoir. Ce pont passé, entra Sa Majesté en son palays, qui est un édifice fort à l'antique, auquel y Palays royal, a de fort belles sales, grandes et amples, qui ne laissent en aulcune manière de sentir son roy, mais je diz bien de ceulx du temps passé, car les palays et edefices modernes se font bien plus magnifiques. Le plus beau et playsant qu'il y eust, furent les jardinaiges qui s'y Beaux jardins à voyent tout alentour et la campaingne tant raze et unie, et si merveilleusement bien cultivée et advestue de toutte verdure (car n'y a en toutte cest commarque tant que la veue se peult estendre un seul pied perdu) qu'à bon tiltre se peult donner foy au commun dire de tous, que
Valence.
1599 ce terroir de Valence n'est en soy qu'un seul jardin ou
vergier de fleurs, fruicts, herbes et semblables freschures et amenitéz, et pour mieulx dire, un paradis terrestre. La terre y est si fertile, favorizée de la bonne température du ciel qu'elle produict deux fois son fruict en une mesme sayson. Et sont les champs partout plantez de force arbres meuriers blancz desquels le fruict n'est d'aulcune valeur, car ne le laissent jamais parvenir à se meurir, s'en servans tant seulement de la feuille, pour le soustien et aliment des vers de soye, qu'il y en a en grand abondance, et qui est bien une des mellieures trafiques des habitans de delà, lesquelz arbres y sont plantez en un si bel ordre que par tous costéz que l'on les voye et regarde, semblent des belles, longues et droictes dreves, et ne sont peu proufitables à ceulx qui en ont grande quantité, puis que chasque arbre vault tous les ans pour le moins un escu, de la seule feuille qu'on en ceuille pour l'eôect que dessus. Et sont les hayes et enclosures qui distinguent et séparent les possessions et heretaiges les uns des autres, touttes d'orangiers, limoniers, granadiers et leurs semblables. Et outre ce, tous les jardins plains des mesmes arbres y plantez en forme de petits buyssons et forestz, qui est fort playsant à veoir. Et ne se peult exprimer de bouche la bonne senteur que l'on y prend quand ces arbres y fleurissent que je pense n'avoir odeur au monde (pour plus artificiel qu'il soit) qui s'en puisse esgaler. Geste fleur s'appelle EaûedefleurdV flor de a:^r, de laquelle se distille une eaûe odorife- ""6^- rante, qui a aussi le mesme nom, qui est très estimée
entre les dames, lesquelles l'appliquent à plusieurs choses et en font mille gentilesses pour leur besoing. Sa Majesté
s'y reposoit ung jour sans en sortir, qui fust le sammedy iS99
ensuyvant.
Le dimenche commençarent les carémeaux tant renom- Carremeaux de méz par toutte l'Espaingne, qu'ils disent n'avoir leur semblable par tout le royaulme, voires par tout l'univers, car tout ce qui s'y traite entre la noblesse en faict de récréation, est fondé sur certaines gentillesses et gallardises d'odeur qui se jectent par les fenestres aux passans par les rues, et parmy ce force oranges que l'on y a en abondance. Les gentilzhommes vont à cheval par les rues, fort richement équipez à la ginette et leur personnes desguysées, un chascun selon son invention, les visages masquez, courrans force carrières devant les fenestres de dames, et après 'avoir faict ces gaillardises s'y arrestent le plus souvent divisans avecq elles (sans toutes fois se donner à cognoistre), qui ne laissent de respondre à tous propos depuis d'en hault soubs paine de descourtoysie. Moyennant quoy s'y oyent bien souvent de fort beaux, discrets et arguz discours, et quand la veine de leur retorique vient à cesser s'entretienent avec des oranges, qu'ilz jectent l'un à l'autre^ en quoy sont si adroicts que par merveille n^en failleront jamais, comme par eâfect l'ay veu en un gentilhomme et damoyselle qui s'estoient pelotans préz d'une heure de routte sans en laisser tomber un seul, et encores estre la distance d'entre eulx deux, depuis d'enbas jusques à la fenestre d'en hault plus de douze pies, chose esmervellable à ceulx qui jamais n'auroient veu tel passetemps. Sa Majesté, désireux de scavoir ce qu'estoit de ceste feste, se mist ce mesme jour à cheval avecq ses plus privez gentilzhommes, qui furent le marquis de Dénia, le comte de Lerma son filz, le marquis de Sarria son beauôlz, don Juan de Sandoval
IS99 son frère, et don Henrrique de Guzman, tous gentilz-
hommes de sa chambre, qui s'estoient habillez fort bisarrement avecq des longues robbes de nuict de damas fort richement passementées d'or et d'argent, et de fort beaux chappeaux à force plumes, et masquez, sur les plus beaux chevaux de l'escuyrie du roy, équipez à la ginette, qui sortans ainsi par une yssue ou porte faulse du palays, donnarent plusieurs tours par la ville, courrans en aulcuns endroicts force carrières. Et moy aussi du mesme curieux et pour n'estre frustré d'une si belle conjuncture, pour et à fin d'en pouvoir racompter comme tesmoing de veûe, me determinay en compaingnie d'un mien compaingnon, qui fust don Bernabe de Vilanco, d'en suyvre leurs pas, et ainsi nous mismes incontinent à cheval, masquez et accoustréz le plus gaillardement que nous estoit possible, et les suyvismes partout en queue. Et par ce moyen vismes bien à nostre ayse touttes les particularitéz de ce festin, qui certes est fort playsant, honneste et récréatif, et mérite bien que l'on en aye la souvenance, encores que ce ne fust que pour la diversité des inventions des masques, qui s'y virent en si grand' abondance tant à pie qu'à cheval, que ce seroit chose prolixe et encores très difficile le vouloir plus à menu decyfrer.
Ce tout achevé se retira Sa Majesté vers son palays, jusques le lendemain qu'il fist derechef un' aultre sortie, et le mesme en fist le vulgue, comme aussi le jour Autre masque- en suyvant. La sortie que fist Sa Majesté fust très belle ^" ^°y* et en plus grand nombre de gentilzhommes qu'aupara-
vant, dont si bien me souvient. Il y en avoit quinze, tous accoustréz d'une mesme livrée à la morisque et leurs chevaux à la ginette. Et courrurent force carrières
en la place du palays (qui se dîct El Real), tyrant force iS99
cannes, chose fort playsante à veoir, et ne s'en allarent pas par la ville icelle fois, faysans ceste feste à la ser™® infante sa sœur et touttes les dames du palays, par quoy y accourrurent incontinent toutte la populace et noblesse d'icelle, laquelle y vint fort bien en ordre. Et entre icelle s'y signala le plus un certain esquadron de 12. gentilzhommes incognuz, les six habillez d'hommes fort Esquadron inbisarrement à la morisque, et les autres six de vielles ^°8°"* matrones (qu'eulx appellent dtœhas), qui portent le mesme portaige que les vefves, scavoir est, un très grand couvre-chef de toille blanche de Cambray qui leur couvre quasi tout le corps jusques à la my-jambe, et du restant, sont accoustrées par desoubz et dessus tout de noir, estant leur habit sur le tout une huque de honscotte, que l'on appelle manto, et estoient tous montez et équipez à la ginette et masquez le visaige. Et en cest' équipage faysoient leur entrée fort gallairdement courrans de deux en deux, scavoir est homme et femme, et vindrent tous à s'arrester devant les fenestres de son Alteze, et se meslarent depuis avecq l'esquadron de Sa Majesté, courrans tous ensemble force carrières, tyrans et jectans force cannes en l'air, chose très belle à veoir, et ce temps pendant s'y joûoient leurs personnaiges deux certaines figures que cedict esquadron y avoit ammené, qui representoient l'une les carémeaulx et l'aultre le caresme. Le carémeau y vint sur un cheval frison, gras et gros, qui plustost sembloit son dromedaire qu'animal de son sexe, et vint l'homme qui en alloit dessus, tout chargé par devant et par derrière de toutte sorte de chair, de volailles, de saucises et tout autre semblable chose d'icelle sayson, le tout fort aggreable et gratieux au
Deux personnages,run représentant les caremeaux et l'autre le quaresme.
'5^9 peuple, et de l'autre costé, celluy qui représenta le
caresme sur une maigre mule, tout chargé de poissonnerie et choses de quaresme, non moins rediculeux que Taultre, avec un autre certain badin, accoustré fort estrangement à la façon d'un courrier et masqué le visaige qui leur servoit de trucheman. Et cestuy-cy se mist au mitant du peuple, devant les fenestres de la ser"' infante à y causer et babiller merveilles en langaiges macaronicque, qui y dict des choses fort gracieuses pour en faire rire le peuple. En cecy se passoit toutte icelle apresdisnée, et sur le soir s'en alla Sa Majesté avec les siens à la desrobée vers l'hostel du viceroy de Valence, où y avoit un bal fort solempnel, lequel ilz virent. Et ce temps pendant fust représentée au palays, devant son Alteze et ses dames, une fort belle commedie qui dura depuis sept jusques à dix heures de la nuict, laquelle achevée et Sa Majesté retourné à son palays ainsi accoustré comm' il estoit, donna une fort brave Mascarade. masquerade à sa sœur, accompaingné de tous ses gentilz-
hommes de sa livrée, qui y firent une belle entrée, chascun avec son flambeau ardent en main, et depuis s'entremeslans parmy les damoyselles, dura la danse jusques à deux heures du matin, et avec ce achevèrent le carémeaux, se retirant un chascun à son repos. Le lendemain mercredy, jour de Cendres, le tout transmué en exercice spirituel selon l'ordonnance et ancienne coustume de nostre s" mère l'Eglise, s'appliquant un chascun aux bons chrestiens et pieux œuvres de son debvoir, ne s'y fist plus nulle mention des vanitéz passées. Et le tout ainsi reduict à repos et tranquillité, y fust attendue en très grande dévotion la très désirée venue de la ser™* royne Marguerite d'Austrice, espouse
de Sa Majesté, de rembarquement de laquelle doiz la iS99
ville de Gènes y eust dcsja nouvelles, dont bien peu de
jours après en receumes celles de son arrivement à ^ roy"^ ^"^"^^
fT'* ^^i jir»' >i «à Vinaroz, accom-
Vmaroz, port et havre d Espamgne, et qu après avoir . x j r. h*
passée deux oraiges en mer, y arriva avec 41. galères duc Albert.
soubs la conduite du cap°* gênerai de Sa Majesté en
icelle mer, le prince Gio. Andréa Doria, le 28. de mars,
où elle fust receûe de la part du roy par Tillustr™*
cardinal don Rodrigo de Castro, archevesque de Seville,
les comtes de Lemos et de Alva de Lista, tous deux
grans d'Espaingne, et ledict comte de Alva, comme son
grand maistre-d'hostel, le seigneur don Juan de Idiaquez
son grand escuyer, et de plusieurs autres, qui tous furent
de sa mayson et famille, laquelle n'agueres Sa Majesté
luy avoit feict dresser par sa venue.
Or ces nouvelles arrivées en court, fust incontinent
depesché le marquis de Dénia, qui de la part du roy Le marquis de
Tyroit donner la ires bien venue, et pour ce faire, print , ^"^^ ^^^ /
, -^ ^ ' r > r jgj^^g pQy,r donner
incontinent la poste accompaingné de quelques 40. j^ bienvenue à la gentilzhommes de marque et qualité, tous accoustréz royne de la part du d'une mesme livrée d'un velour carmesy passementé '^^y* d'or, et les restans d'un drap d'une mesme couleur passementé de soye, qui entre seigneurs, varlets et postillons montoient plus de 100. chevaux de poste, qui estoit fort playsant à veoir ; car courroient tous les uns après les autres, scavoir est les postillons devant, après les varlets, et puiz après les maistres, portant un chascun devant soy sa petite valise et leur manteau y envelopé, et le dernier de tous fust ledict marquis aussi accoustré des mesmes couleurs, mais bien plus richement guarny que les autres, et au lieu d'un manteau ordinaire, eust un ^
petit court manteau, qu'eulx appellent bohemio, tout
La royne arrive ÙL Monviedro.
L'archiduc Albert part de Monviedro vers Madrid pour aller veoir sa mère rimperatrice, et, en passant par Valence, salue Tinfante son espousée.
Le roy et l'infante vont visiter la royne à Monviedro.
brodé d'or et d'argent et son chappeau du mesme pour se différencier des autres. Et en cest apparat partirent de Valence courrans tousjours jusques k en rencontrer la ser™* royne, qui venoit aussi marcheant depuis Vinaroz vers Monviedro, la rencontrans environ cinc lieues de là en un village dict S* Matheo, tendant son chemin vers ledict Monviedro, qui n'est que quatre lieues de Valence et est une ville fort ancienne et fort célébrée, et cognue es histoires des Romains, appellée ancienement Saguntum, en laquelle se détint quelque espace de temps et signament touite la sepmaine saincte et encores partie de l'ensuyvante, pendant que le ser"* archiduc Albert d'Austrice, qui estoit venu avec elle depuis AUemaingne, alloit faire un tour vers Madrid à y visiter sa mère l'impératrice, qui partit de Monviedro le lundy sainct, passant tout tenant la ville de Valence pour depuis là se mettre au droict chemin de Madrid. Quoy scachani Sa Majesté sortit incontinent de son palays pour l'aller saluer audict chemin, et quand et quand l'ammener vers sa sœur la ser™* infante son espouse, qui lors s'y entrevirent la première fois, et estoient ainsi en fort bonne conversation tous trois ensemble quasi une grosse heure, et ce faict le reconvoya Sa Majesté vers son chemin vers Madrid, où arrivé s'y séjourna quelques peu de jours, comme cy après se dira. L'unziesme d'apvril, jour de Pasques, à l'appresdisnée, environ les deux heures, partirent Sa Majesté et l'Alteze de l'infante ensemble vers Monviedro, à la desguysée, en un coche à six mulets courrans tousjours au galop, qui sont quatre grosses lieues, et y arrivarent en moins de deux heures, à y visiter la royne, qui fust aussi leur première entreveiie, et s'y entretindrent quelque peu, dont revint Sa Majesté très content
et ne laissa bieniost après d'ensuyvre la raesme déroute, car Talloit veoir derechef le 14. ensuyvant, jour de sa nativité, en un lieu dévot de Nostrc Dame, dict communément Nuestra Senora del Puich. Le 16. s'approchant, ladicte royne partist dudict Monviedro vers un monastère de Tordre de S* Gerome dict San Miguel de los Reyes, à une demie lieiie préz de la ville de Valence, et ce mesme jour sortist aussi Sa Majesté aux champs, et à son retour passa par le dict monastère, où il visita derechef son espouse qui n'agueres y estoit arrivée, de sorte qu'elle ne faysoit que s'asseoir à table pour soupper en compaingnie de sa mère l'archiduchesse, qui tout aussi tost qu'elles entendirent la venue de Sa Majesté se levirent de table, et s'y entretint Sa Majesté un bien peu de temps, s'entreparlans partrucheman, et ce faict retourna incontinent vers son palays, et la royne y demeura jusques le dimenche prochain qui fust le jour signalé de leurs nopces et de celles de l'archiduc et l'infante tous ensemble. Et ce temps pendant y arriva de son retour de Madrid ledict archiduc, qui fust le 17 dudict mois, s'y ayant séjourné quelques trois ou quatre jours, et prins son congé et adieu de la ser™« impératrice sa mère. Et ainsi ledict jour signalé, qui fust un dimenche 18. du mois d'apvril, firent leur solempnele entrée en la ville de Valence, dont y eust en divers endroicts d'icelle de fort grans apprests, et principalement des rues qu'ilz debvoient passer, lesquelles estoient d'un costé et d'autre aornées et tapissées de fort beaux et riches tapis de soye, or et argent, et à l'entrée de la porte, par où la royne devoit entrer, qui se dict de Serranos, y eust un fort bel arc triumphal, comm' aussi du mesme un autre au mitant du grand marché, qui estoit le plus hault et beau de tous,
La royne vient loger à S^ Miguel de los Reyes préz de Valence.
Jour des nopces et de rentrée solemnele de la royne en Valence.
L'archiduc retourne de Madrid»
Arcstrîumphaux.
1599 et un autre à la porte dicte del Real, par laquelle debvoit
passer et sortir pour aller au royal palays, qui (comme dict avons) est hors de la ville, qui tous trois estoient fort beaux et tout plain de belles painctures et devises. Et le plus brave (comme je diz) de tous estoit celluy du grand marché, qui avoit plus de loo. pies de hault et gueres moins de largeur, et de fort belle et rare invention, car estoit de trois arcures, et aux entredeux de fort belles columnes, son architecture de l'ordre corinthe, dont l'arcure d'aumitant estoit plus grande et haulte que les collatérales, et y avoit aucunes belles painctures d'un costé et d'autre de fort industrieuse signification. Il y eust à la main droicte celle d'une royne guerrière, armée et la lance au poing, qui, par sa valeur et furie, mettoit en fuyte et fouloit à ses pies un grand tas de gendarmerie avec ces vers en espaingnol :
Reyna de Françia, Diosa de la Guerra, Fue Radegundis en librar su tierra.
 la main gauche avoit painct un char triumphant, et
en icelluy assiz une femme armée, et devant elle un
grand temple de fort belle structure, avec le vers qui
suit :
La Espanola Yzabel al mundo espanta, FuDdatido a s^ fée por la fée saacta.
Et sur le tout de ceste machine y avoit Tarchitrave, frize et cornise, le tout en fort belle proportion, et audict frize estoient escrit en lettres d'or.
D. Margaritae Austriae, D. Philippi III.
Hispaniorum Régis potentissimi uxori carissimx, S.P.dV. dicavit, anno 1599.
Il y eust de tous costéz, aux coings de ce chapiteau, i599
certaines pyramides, et au bout d'icelles sortoient certaines banderoles blanches avecq les armes de la ville, et au mitant de ce chapiteau ou frontispice, estoient paincts deux bras s'entrelassans des mains, qui soustenoient un globe ou sphère terrestre, avec ceste devise :
Para mas, si mas ubiera.
Et un peu plus hault au mesme tableau y avoit les armoyries du roy et de la royne, et sur le tout un' autre pyramide avec une banderole comme les autres, et estoit de l'autre costë cest arc triumphal, ni plus, ni moins, comme de cestuy cy, saulf qu'il y avoit différence des painctures ; car à la main droicte sur une des arcures y avoit la paincture d'un certain capitaine qui donnoit la main à un autre, avec les vers suyvans.
A Otton Vence Rodulfo, y dale ulano Luego a besar la victoriosa mano.
A la main gauche un ost, lequel s'enfuyoit d'un aultre, avec le vers :
Vuelve OttOD aflfrentado, y Etelfrida No quiere en su çiudad darle acogida.
Et aux quatre coings de cest arc y avoit quatre pyramides haultes de 60. pies, qui estoient painctes comme de marbre. Il y eust encores en plusieurs autres lieux de la ville de fort belles inventions et devises, qui toutes alludoient au nom de Marguerite, qui seroient par trop prolixes les icy référer.
Sa Majesté donques de la ser°^* royne sortoit dudict La royne marche monastère de S* Miguel el Real, le dimenche 18. sus- ^''^^ '* "'^'^ ^^
Ï599 son oncle Tarchiduc
Albert.
La ro3*ne est receue sous le poésie et se met à cheval, et le mesme en font toutes ses dames.
L'ordonnance de l'accompaignement de la royne.
dict environ les 8. heures du matin, avec sa mère l'archiduchesse, en son coche, et avec elles Tarchiducq Albert, accompaingnéz de leurs guardes et un grand nombre de noblesse qui la menarent jusques à la porte de ville, où elle fust receûe fort solempnelement par ceulx du magistrat d'icelle et d'aulcuns des principaux ministres et officiers de justice du royaulme. Ceulx du magistrat qui sont les sermentéz qu'eulx appellent jurados, estoient tous accoustréz de longues robbes de toile d'or et les restans d'autres semblables mais non de la mesme estoffe, un chascun selon la dignité de son office, lesquelz tous prindrent en main les bastons de poésie desoubz lequel la royne debvoit marcher, qui fust aussi de toyle d'or au fond rouge, et lesdicts bastons tous dorez. Et pour cest effect sortoit la royne de son coche et se mit sur un fort beau palefroy, et le mesme firent l'archiduchesse sa mère et touttes les dames d'honneur et jeunes damoyselles de sa suyte, chose certes très gratieuse de veoir. Ce faict commençarent tous à marcher et mirent la royne desoubz ledict poésie, et son palefroy fust mené avec deux longs cordons d'or et de soye carmesy, attachez au mord de la bride d'un costé et d'aultre, par les nobles et lesdicts magistrats et plus notables de la ville et du royaume, scavoirest, du costé droict les barons, seigneurs et nobles, tous fort richement accoustréz de cappe et espée selon leur guyse, et du costé gauche aulcuns des magistrats et plus notables de la ville, qu'eulx disent estre officiâtes del quitamento, qui doibt estre réputé pour un des membres dudict pays et ville, tous accoustréz de longues robbes de velour et damas noir. Lesquelz ainsi miz en ordre, y arriva le duc de Najara, grand d'Espaingne, et en sa compaingnie plusieurs autres grans
et seigneurs de tiltre, qui tous vindrent au devant de i599
ladicte royne, laquelle après avoir saluée, se mirent tous à Taccompaingner, et fust donné ordre d'en passer outre. Ceulx qui marchoient les premiers furent cincq compaignies de chevaux legiers, qu'eulx appellent ginettes, qui est la guarde ordinaire de la coste de ce royaume, avec leur trompettes devant eulx, tous accoustréz d'une mesme livrée, scavoir est, casaques d'armes de drap d'escarlate passementées de soye, et leur capitaines fort richement accoustréz. Suy virent ceulx-cy tous les trompettes, clairons et menestriers de la ville, aussi accoustréz de la mesme livrée, jusques au nombre de quasi 30., et parmy eulx les trompettes du roy, accoustréz de la royale livrée, qui furent environ 20., qui tous alternativement alloient sonnant leur trompettes et autres instrumens, sans que jamais ceste musique en cessa. Après eux marchoit pesle-mesle la noblesse, de laquelle il y en eust grand nombre, et des seigneurs de marque et qualité bien environ quatre cens, tous fort richement habillez, montez en des fort beaux chevaux, et fort bien accompaingnéz de laquays, varlets et pages, tous riche, ment accoustréz de velour, satin, toyles d'or et d'argent, de toutte sorte de couleurs, brodez de diverses inventions de soye, d'or, d'argent, et aulcuns de perles et pierreries, et leur bonnets chargez de force plumes, qui pour la variété des couleurs sembloit un jardin à fleurs au plus beau de la primavere. Et non moings estoit d'admirer la belle livrée de Sa Majesté, qui estoit quasi toutte de soye, composée de trois couleurs, scavoir est, jaune doré, blanc et rouge, et de laquelle estoit accoustréz parmy les trois guardes, les officiers de l'escuyrie et aultres plus de sept cens personnes, touttes differen-
IS99 tiées suyvant l'ancien portage de leur nation, et aussi
suyvant Vo&ce qu'un chascun deservoit, qui tout ensemble estoit un des plus beaux et aggreables spectacles de toutte la feste. Icy monstroit chasque nation par envie l'industrie et suffisance de leur esprit et pouvoir, ce seroit une chose incroyable de référer icy les gasts et despens qu'un chascun faysoit pour s'y signaler le plus. Il y avoit qui estoient du tout brodez d'or, d'argent, perles et pierreries d'inestimable valeur, jusques aux housses mesmes de leurs chevaux, et leur pages et laquays tout à ['advenant, qui estoit chose incompréhensible. Et après toutte ceste noblesse vindrent les quatre massiers avec leurs masses d'argent doré en leurs espaules, et incontinent après eulx les maistres-d'hostel de la royne et plusieurs grans d'Espaingne, qui montoient au nombre de seyze (auxquelz vont comprins aulcuns seigneurs estrangiers qui, pour estre de leur rang et se Grans d'Espaingne. couvrir devant le roy, se mirent ainsi entre ces grans
d'Espaingne), qui furent nommément l'almirante de Castilla, les ducs de l'Infantado, Alburquerque, Gandia, Hijar, Vinale, le marquis de los Vêles, les comtes de Benavente, Mirando et Lemos, les princes Juan Andréa Doria, don Philippe de Affrica de Marruecos, de Malfetie, de Oranges, don Pedro de Medices et don Juan de Medices. Après ceux-cy vindrent les quatre royz d'armes, habillez des hoquettons d'armes fort richement brodées. Le comte d'Alba de Lista, aussi grand d'Espaingne, en venoit après tout seul, comme grand maistred'hostel, avec son baston accoustumè, occupant le lieu de sa prééminence. Et après luy, le seigneur don Juan de Idiaquez, grand escuyer de Sa Majesté de la royne, qui marcheoit à piè, ne s'esloingnant gueres de la personne
de Sa Majesté, laquelle y suyvist sur un fort beau pale- '599
froy ou cheval de pas, soubs un daix de drap d'or, porté par les nobles, magistrat et plus notables du royaunne, et son palefroy mené des mesmes en la forme que dict avons. La royne estoit accoustrée d'une robbe de toyle d'or et d'agent, brodée d'une infinité de perles et pierres précieuses de grandissime valeur, et sa coeflFure tout à l'advenant chargée de très grosses perles et pierreries, qui ne se peult bonnement exprimer. Derrière Sa Majesté vint incontinent l'archiduchesse sa mère en son palefroy, accompaingnée de l'archiduc Albert qui la. tenoit à main droicte. Et estoit ledict archiduc accoustré de blanc et bleu, des couleurs (à ce qu'ilz disent) de la ser"* infante, et des mesmes estoit toutte la livrée de ses serviteurs, et estoit l'archiduchesse accoustrée de son habit ordinaire de viduité, à la façon de son pays. Depuis vint la duchesse de Gandia, dona juana de Velasco, comme première chambellane de la royne, aussi en son habit de vefve à la façon d'Espaingne. Et ensuyte d'elle touttes les autres dames et damoyselles de Sa Majesté, sans observer entre elles aulcun ordre de preallance, touttes sur de fort beaux palefroyz, et accompaingnées chascune d'un gentilhomme de qualité, qui y faysoit l'oflSce et debvoir de serviteur, tous très richement accoustréz. Et derrière elles vint un grand nombre de coches, ausquelz estoit le rémanent des femmes de leur suyte, qui fust en somme une veûe et spectacle tel qu'en mémoire des hommes ni peult avoir eu plus beau, riche ni mieulx ordonné, ni croy que l'on en aura tant que le monde sera monde. Et en cest ordonnance marcharent tous depuis ladicte porte de Serranos jusques à