‹ Le pasteur d'hommesChapitre 8 sur 15 · I.I-: l'AS'i'ii r. i/iiuMMis · texte numérisé non relu

I.I-: l'AS'i'ii r. i/iiuMMis

calmée, iMiiiler éloigna douceineiit lu jeune feiiiaie, qui rcslait le front caché contre sa poitrine, et pfilit à la vue du changement qui s'était opéré en elle. Cepondanl, il fut assez maître de sa douloai'euse surpi'ise pour la cacher. 11 encouragea Lina et l'interrogea avec tendresse sur son mal ; mais elle ne put répondre qu'à travers des sanglots. La rentrée du major interrompit heureusement cette scène. 11 était accompagné de ^^ rangel, qui venait d'apprendre l'arrivée de son cousin, et qui accourait pour le voir.

— Où est notre LuLher, notre précm^scur, notre prophète ? s'écria-t-il de la porte. Je veux être le premier à lui rendre hommage !

Rudolphe, encore tout ti'oublé, se laissa embrasser presque sans répondre; mais Frédéric lui prit un bras qu'il passa sous le sien.

— Le voilà donc^ reprit-il, celui dont la parole remue rA!lcmagne comme le vent remue les feuilles mortes, selon la belle expression de mon condisciple Krumacher... J'ai un grand homme de plus pour ami!

— Ce (|ui vous empêche de demander comment se porte Lina? fit observer mailame Dalchid.

— Ah ! vous avez r.iison ! dit Wraiigel en lâchant le

bras de Rudolphe et s'approchant de sa cousine. Je suis un grand misérable ; mais ma cousine voudra bien m'excuser... en faveur du motif.. . A quoi bon, d'ailleurs, s'informer de sa santé... la voilà... elle vient d'arriver en chaise de poste. Je lui trouve déjà les yeux plus brillants.

— Parce qu'elle pleure^ répliqua Dorothée.

— Cela va sans dire, reprit Wrangel ; il faut toujours que la femme arrose ses joies, comme dit cet excellent Auguste Lafontaine... que j'ai beaucoup connu dans mon enfance ; mais ces pleurs-là ne font pas de mal : Pete, non dolet..Je demande pardon à ces dames de leur parler latin.

— Comment donc! M. le comte n'est-il point avec vous? demanda madame Dalchid, qui, n'ayant rien à faire dans une scène ^'épanchement, s'était jusqu'alors occupée de perfectionner sa coiffure devant un miroir.

— Ah ! c'est juste, j'aurais déjà dû vous en parler, dit avec intention Wrangel , fidèle à ses suppositions: vous l'attendiez ce matin peut-être?

— Nullement, répliqua Dorothée ; mais je pensais que l'arrivée de mon cousin...

— Le ferait venir?... Sans aucun doute, et il ne peut tarder à l'apprendre, car on en parle déjà partout.

— De mon arrivée ?... dit Rudolphe étonné.

— Sur l'honneur, répondit Frédéric, on. me l'a annoncée au Casino, où plusieurs professeurs se préparaient à vous rendre visite. Il y en a même un qui compte vous parler en latin. Il a un discours destiné à tous les personnages importants ou célèbres arrivant à Mûnden, et qu'il leur débite imperturbablement depuis vingt années. Tout le monde sait le commencement par cœur. Quousque fama tua, illustrissime domine... C'est un exorde par insinuation. Du reste, l'alloculion n'aura jamais été mieux placée que pour mon cousin.

— De grâce ! interrompit Rudolphe.

— Ah ! vous ne m'empêcherez pas de dire mon opinion! s'écria Wrangel. J'ai suivi tous vos succès, et j'en suis fier comme s'ils m'étaient personnels... d'autant que nous avons beaucoup d'idées communes... Estil vrai qu'on vous ait élevé un arc de triomphe à Inspruck?

— En effet...

lOj LE PASTlUn u'ilOMMFS

— Et que l'on vous ait donné des sérénades à Neustadt et à Naubourg ?

— Il est vrai...

— Que les jeunes filles de Hof'f vous aient offert des ileurs ?

— Oui ; mais. . .

— L'avenir est à vous, s'écria Wrangel avec enthousiasme; j'ai toujours dit que vous réussiriez. Quand on a des idées généreuses... secondées par du génie... Oui, mon cher Rudolphe, oui, vous avez du génie, c'est moi qui vous le déclare, et je m'y connais... la plupart de mes amis en ont!... Ah ! si vous saviez combien je suis heureux de vous voir!... et ma cousine donc!... cela va hâter sa convalescence... car elle a été fort malade, assez malade pour n'avoir pu recevoir ni moi ni le comte, qui eut cependant pu lui donner de bons conseils.

— Le voici, interrompit madame Dalchid.

Lina posa les deux mains sur les bras de son fauteuil comme si elle eût voulu se lever pour fuir; mais les forces lui manquèrent, et elle se laissa retomber.

Stankar , jusqu'alors immobile s'était retourné à l'annonce faite par madame Dalchid; une convulsion de colère traversa ses traits, mais il s'écarta en

i.i: iM.-Trip. d'hommes lO.'î

scrraiiL ses mains \\\ne conlre l'aiUre.;. Quant à Riidolphe, il s'était avancé au-devant du comte qu'il embrassa. Après le premier échange d'amitié, il l'amena par la main près de sa jeune femme.

— Voyez, diL-il, elle souffre, elle est languissante ; vous pour qui la science a si peu de secrets, ne pouvezvous donc me la gucrir ?

De Loulhold sakm Lina, qui tremblait comme une feuille au vent.

— J'aurais voulu le tenter, diL-il d'une voix humblement respectueuse ; mais madame avait un médecin.

— Voyez comme elle est pâle, dit le pasteur e.i s'approchant de la malade... et sa main, comme elle tremble... N'aurait-elle point la lièvre?

— On peut s'en assurer, répondit Raphaël, qui fit un mouvement pour prendre le bras de Lina.

Mais celle-ci recula.

— Je vous en prie, dit Raphaël en se penchant. Et il ajouta tout bas :

— Voulez-vous donner des soupçons?

La Jeune femme ferma les yeux et abandonna sa main. Rudolphe,qui la crut près de s'évanouir, courut à

madame' Dalchid pour lui demander des sels ; Raphaël eut le temps de murmurer à son oreille :

— Il faut que vous m'accordiez un entretien ! Elle fit un mouvement d'horreur.

— Cette lettre vous expliquera mes motifs, ajouta de Leuthold, qui glissait entre ses doigs un billet.

Lina referma vivement la main.

— Je la mettrai dans votre Bible, acheva-t-il.

Et, se relevant avec un sourire vers Rudolphe, qui lui présentait un sachet :

— Ce n'est rien, dit-il tranquillement, une excitation nerveuse seulement...

— Ainsi vous ne voyez aucun danger? demanda à demi-voix Mùller, qui se tenait à l'écart.

— 11 suffira d'un peu de repos, répondit Raphaël sur le même ton.

Le pasteur retourna à la malade, que Frédéric et madame Dalchid cherchaient à ranimer; le comte se trouva seul près du major, qui était resté appuyé au poêle. Celui-ci s'approcha de son oreille.

— Et croyez-vous qu'elle puisse retrouver ce repos, monsieur le comte? demanda-t-il d'un accent contenu.

— Pourquoi M. le major me fait-il celte question? répliqua Raphaël étonné.

— Et pourquoi M. de Leuthold n'y répond-il pas? reprit le forestier. La science n'a-t-elle pu lui révéler la cause d'un mal aussi persistant et aussi profond?

— Peut-être, monsieur ; mais je n'aurai garde de dire ma pensée.

— Qui vous en empêche ?

— Le mépris avoué de M. le major pour la médecine.

— M. le comte se trompe, je ne méprise pas la médecine, mais certains médecins.

— Monsieur, est-ce une insulte?

— Qu'y a-t-il donc? demanda Rudolphe en entendant les voix s'élever.

— Une querelle ! s'écria madame Dalchid, qui avait cru distinguer les derniers mots.

— Nullement, interrompit Raphaël lé.i:èrement ; le major et moi, nous causions comme d'habitude, c'està-dire en nous disputant.

— Encore ! répéta Frédéric ; mais c'est donc une guerre sans trêve?

— Puisqu'il en est ainsi, j'emmène M. le comte, dit

'iOn Li: PASTEun n'iîOM.Miis

Dorothée ; d'autant que j'ai à le consulter sur un projet.

— J'en suis, dit Frédéric ; mais vous savez que nous ne pouvons rien faire sans le major.

— Alors, qu'il vienne aussi.

— Et ma cousine restera avec Rudolphe ?

— Oui, reprit ce dernier, qui n'avait encore pu se trouver seul près de Lina ; c'est à moi de garder la malade; suivez-les, mon oncle.

Stankar parut hésiter.

— Allons, allons,, s'écria Frédéric en passant un bras sous celui du forestier; nous avons à vous demander des conseils et du papier! Voyons, major, dix minutes de complaisance et de bonne humeur ; que diable ! vous n'en mourrez pas.

Et; sans écouter davantage les objections du vieux militaire, il l'entraîna sur les pas du comte et de Dorothée.

Rudolphe, qui les avait reconduits jusqu'à la porte, y resta un instant, puis se retourna vers Lina.

Demeurée seule avec lui, la jeune femme se sentit saisie d'une sorte de tremblement intérieur. Elle était restée à la même place, les mains posées sur ses genoux, le corps droit, l'œil (ixé dans l'espace et sentant le sol

1 !■; PASTrîT, l/llOMNIRS 197

tourner sous ses pieds. Piudolpho laissa échapper un soupir.

— Qi-iel abaLlement ! pensa-L-il ; pas un regard, pas un mol...

11 s'approcha lentement et vint se poser près du fauteuil de la malade; mais elle ne parut point s'en apercevoir.

— Kh bien!... ils nous ont enfin laissés, Lina, dit il d'une voix triste et caressante.

Elle tressaillit comme si cette voix l'eût réveillée, se tourna vers Rudolplie et lui tendit la main.

Ce geste d'affection éclaircit les traits du jeune pasteur; il couvrit cette main de baisers, approcha une chaise et s'assit à côté de Lina.

— Ah ! laisse-moi m'asseoir assez près pour me rassasier de te voir, dit-il avec une tendresse passionnée ; si tu savais combien j'ai désiré cette heure !

— Hélas! pourquoi êtes-vous parti? balhulia la malade, qui n'osait soutenir son regard.

— Oui, reprit-il d'un accent profond, je ne soupçonnais point ce qu'une pareille absence peut avoir de cruel. Elle ne vous ôte pas seulement la paix, elle vous rend incapable de la retrouver plus lard. Celle aptitude

i08 LE PASTEUR d'hOMMES

à tout prendre en joie, ce sens du bonheur qui est le privilège de la jeunesse et de l'ignorance, vous le perdez. Ah ! si tu savais, Lina, quels dégoûts m'ont navré au milieu de cette société rongée de vices à laquelle je me trouvais mêlé malgré moi, et que je devais m'efforcer de guérir !

— N'y avez-vous donc pas trouvé des triomphes, des plaisirs? demanda Lina timidement.

— Des plaisirs ! répéta Rudolphe ; tu as cru aux paroles de Dorothée, qui t'a vanté cette vie de passions frivoles; mais, si tu connaissais le monde où elle a vécu!...

— Je ne le désire plus! répliqua la jeune femme avec une sorte d'effroi.

— Tu fais bien, Lina, reprit Rudolphe, que remuaient encore ses souvenirs récents, car qu'y trouverais-tu ? le mal adoré sans remords; le culte des sentiments sacrifié à celui du plaisir et de l'or ; des jeunes gens au front desquels la couronne des illusions s'est fanée avant d'éclore ; des vieillards niant Dieu les deux pieds dans la tombe, et se -hâtant de donner à la débauche les quelques heures dérobées à la mort! Voilà ce qu'ils appellent une société ! partout des hommes

LB PASTEUR d'hOMMES 199

avides, sans flammes ilaiis le sein, railleurs des vertus dont ils n'ont pas le courage, rapetissant la vie à leur taille en vendant tout au poids de la jouissance grossière ! Ah ! cette civilisation qu'on nous vante, Lina, elle est semblable au cadavre qu'emporte la mer: parce qu'il surnage, parce qu'il- a gardé la forme humaine et l'apparence du mouvement, on croit qu'il vit; mais la corruption seule le soutient au-dessus des flots, et, sous cette mort agitée, vous chercheriez en vain les battements du cœur.

— Est-ce vrai, mon Dieu!

— Les femmes, les femmes elles-mêmes, ces éternelles gardiennes de la pudeur et du dévouement, ont oublié leurs nobles instincts : elles ont accepté l'esclavage du pauvre et du faible sous le riche et le fort ; elles ont consenti à rester une proie que la passion se dispute, un instrument de plaisir qu'elle achète. Les plus opulents et les plus hardis dans le vice sont devenus l'objet de leur préférence. Aussi partout le lien de la famille a-t-il été rompu, le foyer domestique ouvert à la séduction, le mariage profané !...

Un frisson parcourut tout le corps de Lina.

— Ah ! c'est là surtout, reprit le pasteur en se pen-

200 LE PAsmir. n'iioMMF.s

chant, vers elle avnc amour, c'esL au milieu de ce chaos do désordre et de honte que ta pensée me venait comme une consolation ! Eu songeant à toi, je rao disais que toute pureté, que tout amour n'étaient point perdus!... Alors, je me suis sauvé de cette fange humaine, j'en ai secoué les souvenirs sur notre seuil et je suis entré ici comme dans un lieu saint.

Lina se leva droite et pâle ; son courage était à bout... Elle étendit la main comme pour éloigner d'elle Rudolphe.

— Ne parlez pas ainsi..., murmura-t-elle brisée ; je ne mérite pas le bien que vous pensez de moi.

11 l'attira contre son épaule.

— Tais-toi, tais- toi, dit-il, avec une ineffable douceur, tu ne te connais pas toi-même, Lina. Ah ! malheur à moi si tu avais ressemblé à tant d'autres ! si je n'avais pu reposer mon amour dans une pleine confiance..., si j'avais été trompé !

Elle détourna la tête,

— Qno'il balbutia-t-elle d'un accent entrecoupé, vous si bon/ si miséricordieux, n'auriez-vous point pardonné ?

Rudolphe se leva brusquement.

Li: l'ASTEiiv d'hommes 201

— Non, s'écria-t-il avec un eiiipoilciiienl involontaire... L'indulgence est facile quand on ne blesse pas l'intérêt vivant de notre cœur! mais il y a au fond de chaque homme un point qu'on ne peut frapper impunément, un trésor qu'aucune main ne doit toucher, et ce trésor, pour raoi, c'est ton amour... Oh! si je le perdais!

Ce dernier mot , qui avait presque été prononcé comme un cri, exprimait tant d'ardeur el de vague effroi, que Lina ne put le supporter. Elle se couvrit le visage en chancelant. Rudolphe la soutint dans ses bras.

— Qu'as-tu donc? reprit-il alarmé; pourquoi ce trouble... mon Dieu! Mais que se passe-t-il en toi? Depuis mon arrivée, j'essaye de te retrouver joyeuse et tendre comme autrefois... Tes yeux m'évitent; tes mains tremblent dans les miennes. Tu souffres de quelque chagrin que tu ne veux pas m'avouer... .Je t'en conjure, parle, quel est-il?

Lma fil un oiïort pour redevenir maîtresse d'ellemême.

— Ce nost rien, Piudolphe, dit-elle; mais... ce que vuu.-j av(3Z dit lii... luuLà l'heure... m'a émue... Je suis si i'aihle !

— Ah! tu as raison, reprit-il en l'attirant à lui, je devrais songer que tu souffres, éviter tout ce qui peut t'agiter. Mais je t'aime tant, vois-tu; si tu savais... J'ai tant besoin de ton sourire, Lina ! Lina ! je donnerais mon âme pour ton bonheur!

Il l'avait assise sur ses genoux et la pressait dans ses bras avec une tendresse folle ; mais, loin de s'associer à son épanchement, la jeune femme continuait à trembler sur sa poitrine, et les baisers de Rudolphe rencontrèrent tout a coup une froide larme qui coulait sur ses joues.

Il se redressa comme frappé d'une blessure, et, repoussant Lina avec explosion :

— Vous me trompez , s'écria-t-il en se levant ; ce n'est point la maladie qui vous rend si pâle, qui vous arrache ces larmes. Vous me trompez ; il y a un secret que je veux connaître. Parlez, Lina.

— Rudolphe! Rudolphe! bégaya celle-ci, qui reculait éperdue.

— Parlez ! parlez ! répéta-t-il plus emporté ; il le faut, je le veux !

— Taisez-vous, on vient.

Plusieurs voix, dominées par celle de Jorg, reten-

LE PASTRUR d'HOMMES 203

tissaient en eflet, dans le vestibule. Le pasteur tressaillit, porta les deux mains h son front, comme s'il eût voulu reprendre possession de lui-même; puis, entendant que les voix approchaient, il montra à Lina sa chambre par un geste rapide, et elle s'y précipita.

Page 1