‹ Le pasteur d'hommesChapitre 9 sur 15 · LA BIBLE · texte numérisé non relu

LA BIBLE

Jorg était radieux. Il s'avança vers Rudolphe les bras ouverts, et s'écria :

— Victoire, Jean ! La harpe de David a apaisé Saïil ; on t'accorde la permission de prêcher à Mûnden,

— J'en étais sûr, reprit Frédéric; notre gouvernement n'a jamais voulu tenir la lumière sous le boisseau ; il suflisait de lui bien présenter les choses, et j'avais déjà expliqué la nouvelle doctrine au prince de Barkman.

— Au3ËU n'y avaiL-il rien compris, continua Jorg

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gaiement. Il m'a d'abord traité de révolutionnaire et

de païen.

— Vous avez cependant tout obtenu?

— Par hasard!

— Comment? demanda Rudolphc,

" - Ah ! tu ne connais pas le prince, reprit Kaufman en riant; tigure-toi un magister de village, la robe de chambre boutonnée de travers, les lunettes sur le front et le nez barbouillé de tabac. Je veux d'abord parler raison; il me coupe la parole par une citation de Démosthène, cjui prouvait, selon lui, les dangers de notre croyance ; je rappelle qu'elle a été prêchée dans la Saxe et la Bohême sans exciter le moindre trouble, il me répond par trois vers d'Homère ; j'invoque enfin le droit d'examen et la liberté de conscience, il me récite une strophe d'Anacréon ! Ma foi;, la patience m'échappe; je le somme de laisser là le passé pour s'occuper du présent; j'expose rapidement notre foi. Il avait beau entrecouper mon discours de maximes empruntées à Eschyle, à Sophocle ou à Euripide^ je continuais bravement sous cette grêle de citations, comme un grenadier de Frédéi'ic sous la mitraille, et je répétais que nous venions pour iaire accomplir la loi

LE PASTi:un D*HOMMi:S 20 J

do Ditii uir la icrrc; enlin il se fâche, s'empurle et prononce contre moi les imprécations de Philoctèle contre Ulysse:

« — Mortel haï, qu'oses-lu dire? Tu veii\ l,'ai)nii\''r des dieux; tu les fais mentir à ton prohl.

» Ma foi, il était inutile de continuer sérieusement; je n'ai point encore oublié mon Sophocle, je lui réponds comme Ulysse :

» — ÎSon, je les fais parler vrai, et ceci doit être fait.

r Le prince parait stupéfait, son visage s'épanouit ; il reprend :

» — Je te dis non.

» El, moi Je réponds, toujours d'après le ScholiasLc :

» — Je le dis, il faut obéir.

» — Hélas I malheur à moi, reprend mon interlocuteur ravi; ainsi mon père n'a pas engendré en moi un homme libre, mais un esclave.

!) — iNon, il te fit semblable au\ autres hommes avec qui lu dois prendre et renverser la ville de Troie.

» — Jamais, dussé-je éprouver tous les maux ; ja- Uiais, tant que ce roc existera! Je me briserai phitôl la tète en tombant de rocher en rocliei'.

» Qu'on le saissise, et qu'on lui ôte le pouvoir d'accomplir son projet.

» En prononçant ce dernier mot, j'avais pris la main du prince, je l'attirais vers la table et lui présentais une plume pour signer la permission que j'étais venu solliciter ; tout son être rayonnait de bonheur et de gloire ; il s'écria :

» — 0 mes mains, quel supplice pour vous !

» Et, se retournant de mon côté :

» — Vous avez suivi la version de Brunk dans la réponse d'Ulysse, dit-il ; c'est la meilleure, incontestablement la meilleure. Ah ! vous savez le grec! je ne croyais pas qu'il y eût parmi les ahsvériens des hommes aussi instruits. Dites- moi, cher maître, comment vous nommez-vous ?

» — Jorg.

» — Cher monsieur Jorg, que pensez-vous de l'épithète donnée à Hercule dans sa seconde antistrophe : Kalkaspîs? croyez-vous qu'on doive la traduire, comme l'a fait Brunk, par belliqueux ?

» Je réponds que le mot peut signifier au bouclier d'airain, et il s'écrie, en battant des mains, que c'est aussi son opinion ; sur quoi, il commence luie réfutation

d'Herman, qui |)rétend (itrUerciile n'est jamais représenté dans la mythologie avec.un bouclier. Tout en l'écoulant, je lui dictais et il écrivait; bref, quand le commentaire fut achevé, l'autorisation était également écrite. Je me suis hâté de pn^ndre congé du prince, qui m'a reconduit jusqu'à la porte, toujours avec du grec, et ne m'a quitté qu'après m'avoir fait promettre que je reviendrais.

— C'est admirable, s'écria Wrangel en éclatant de rire; qu'on nie encore, après cela, l'utilité des études classiques? Voilà une scène de Sophocle qui aura eu plus d'autorité que l'Évangile.

— Sur un fou ! dit Jorg sérieusement. Mais maintenant il faut parler à des hommes. Walter et Botten ont été prévenus ; ils réuniront au vieux temple tous ceux qu'ils savent dignes d'être initiés, et, dès ce soir, tu leur feras entendre ta parole.

— Ce soir? répéta Rudolphe. Quoi! le jour même de mon arrivée, sans préparation?...

— En avais-tu donc besoin à Kreiberg et partout où nous avons passé? Allons, remets- toi, Jean; l'air des jardins d'Armide a t-il déjà amolli ton courage? Viens avec moi, il faut que je te parle.

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Et, prenant, le liras du jiasleur, il l'entraîna vers Tavonue la plus écartée du jardin.

— Ils vont préparer leur sermon, dit Wrangel; tant mieux. Pendant ce temps, nous pourrons achever nos dispositions pour le dîner et le concert. Je tiens essentiellement à ce que le retour du cher cousin soit dignement fêté. A-t-on envoyé les invitations ?

— Je ne sais, dit Stankar préoccupé ; madame Dalchild s'était chargée...

— C'est juste; mais il faut avertir les musiciens ! Vous veillerez à ce que la salle de verdure soit préparée, major. Beaucoup de rubans, de guirlandes, et une couronne au-dessus du fauteuil de Rudolphe. J'ai heureusement mon cabriolet à la grille ; je serai de retour dans une heure..

Il acheva de boutonner ses gants, prit son chapeau et sortit précipitamment.

Le forestier le laissa partir, puis s'avança vers le corridor qui conduisait à la chambre de Lina.

Celle-ci s'y était réfugiée en quittant Rudolphe, et s'était laissée tomber à genoux devant son lit avec des sanglots et des larmes; mais cette crise avait été courte. Trouvant du courage dans la grandeur même

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il(^ son désespoir, elle se releva en essuyant ses yeiiK et ivs:;Uit d'iinilor les condamnés qui, pour éviter les angoisses de l'atlente, se donnent sur-le-cliamp la mort de leurs propres mains. Elle courut à son secrétaire, et, laisauL un efl'ort suprême, se mit à écrire rapidement ([uelques lignes à peine interrompues par des frémissements comprimés. Elle venait de laisser tomber sa plume et essuyait ses yeux gonflés de larmes pour relire son billet, lorsqu'une main s'avança brusquement et le saiisit.

Elle se retourna avec un cri et se trouva en face du major.

— A .qui cette letlre ? demanda-t-il en serrant convulsivement le papier ; est-ce encore au comte, madame, et lui assigne-t-elle un nouveau rendez-vous?

Lina ne put que joindre les mains, sa voix avait expiré sur ses lèvres.

— Pourquoi trembler? reprit Stankar avec une iro-

nie faroucbe ; ne connaissez-vous pas son babilelé à dt'jouer la surveillance, et les arbres qui favorisent sa fuite.onl-ils cessé d'ombrager votre balcon ?

— Par grâce, par pitié!... balbutia la jeune femme suffoquée.

— Mais non, reprit le forestier, dont le regard s'était reporté vers le billet, cette lettre n'est point pour le comte !

— Rendez-la-moi! s'écria Lina, qui étendit les mains pour la reprendre.

Le major l'écarla d'un geste et lut : « Rudolphe. »

— Ah ! pas devant moi ! interrompit-elle en se cachant le visage.

Stankar reprit.

« Rudolphe, je ne veux point vous faire chercher plus longtemps le secret que vous m'avez demandé! ce supplice est trop horrible pour vous, pour moi-même. . . Rudolphe... je ne suis plus digne de votre amour ! »

Stankar s'arrêta, tous les muscles de son visage tremblaient, ses lèvres étaient pâles et ses moustaches hérissées.

Il relut d'une voix glacée :

« Je ne suis plus digne de votre amour !... »

Puis, regardant Lina, qui était tombée assise sur son lit et se tordait les mains en sanglotant :

— Ainsi, je ne m'étais pas trompé ! continua-t-il c'était vrai!... c'était vrai !

Lina se laissa glisser à ses genoux. Il recula de deux pas.

— Ce n'est point à moi qu'il faut demander grâce, madame, s'écria-t-il. c'est à Rudolphe... Mon Dieu... plus digne de son amour !... Et c'est toi, malheureuse, qui as écrit cet aveu !...

— Il le fallait, dit Lina d'un accent entrecoupé ; je ne pouvais le retenir plus longtemps... Je souffrais trop.

— Et lui, avez-vous songé h ce qu'il allait souffrir en lisant ces mots? reprit Stankar; avez-vous pensé que cette lettre allait lui envoyer la honte, le désespoir, la mort?...

— Que dites-vous ?

— La mort ! répéta le forestier avec une énergie terrible, car il n'y survivra pas, vous le savez.

— Mon, interrompit Lina éperdue ; oh ! ne dites pas cela, mon Dieu, je veux qu'il vive! Mais que faut il donc faire ? Accepter une tendresse à laquelle je n'ai plus de droits, tromper Rudolphe ?

— Vous l'avez pu pour le couvrir de honte, et vous ne l'oseriez pas pour le sauver du désespoir! reprit le forestier d'un ton d'ironie méprisante. Ah ! dites que

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vous n'avez pas le conrago do l'expiation ! parce que vous trouvez trop difiîcile de supporter en silence le poids de vos remords , vous voulez confesser votre faute sans vous demander s'il y a un homme que cet aveu déshonore ! Ce n'est pas assez pour vous d'avoir été infiune, vous voulez être lâche!...

— Mon oncle!... cria Lina égarée.

— Mais cela ne sera pas, continua Stankar, dont la voix s'élevait; il s'agit de sauver Rudolphe, madame, et vous le sauverez ! Cet amour, que vous ne méritez plus, vous le subirez !... Ce sera votre châtiment.

— Oh ! c'est trop horrible, bégaya Lina.

— Pensez- vous donc que le coupable ait le choix du supplice? Vous obéirez, madame; vous vous montrerez calme, empressée, joyeuse !...

— Mon Dieu I

— Je promets bien de ne rien laisser paraître, moi qui sais tout !,.. Je trouverai bien Ta force de vous appeler encore tout haut d'un nom affectueux... moi qui vous méprise !

Lina tendit les bras avec un cri.

— Debout, madame,- s'écria Stankar inflexible : es-

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siivf'z vos yeux, ('loiilïez vos soupirs, laissez au moins à Rudolplie le temps de vous haïr.

Lina écarta brusquement les ciieveux qui voilaient son front...

— Ali!... oui... s'écria-t-elle, oui... vous avez raison... il faut d'abord le guérir de son amour... Alors il acceptera plus facilement ma perte... il pourra être heureux sans moi... Oh! jeme tairai... je paraîtrai tranquille; mais, si lui-même allait tout découvrir...

— Un seul homme pourrait l'inslruiro; reprit Slankar d'une voix sombre, et il gardora le silence ! Songez seulement à votre promesse. Tout à l'heure il faudra paraître au milieu de la fête improvisée pour le retour do Rudolplie ; tâchez de sourire et de laisser, pour quelques heures, à celui qui vous aime, les illusions de son bonheur.

Lina porta son mouchoir à ses yeux pour en tarir les larme-, puis à ses lèvres pour apaiser ses soupirs. Le major venait d'ouvrir à sa j^ensée tout un horizon nouveau : là (lù il no lui avait montré (|Ufî la punition, elle avait aperçu le dévouement, rêve éternel de la femme. Le coup qui devait frapper Rudolphe, elle pouvait l'adoucir en gardant pour elle toutes les douleurs; elle

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pouvait dénouer, anneau par anneau, la chaîne qui liait leurs deux cœurs, amener insensiblement l'indifférence ; puis, une fois dépouillée de l'amour qu'elle ne pouvait plus accepter, se consacrer tout entière à l'être qui le lui aurait retiré; se vouer à son bonheur sans attendre de reconnaissance, l'aimer seule à son tour, et sulnr toutes les humiliations réservées à ses tendresses patientes et dédaignées. Étrange espoir, impossible à réaliser peut-être, mais qui la relevait à ses propres yeux en lui donnant la perspective d'un rachat douloureux ; car qui peut dire l'ardeur d'un repentir de femme échauffé aux flammes du cœur ? Pour racheter la faute qu'elle pleure, rien ne lui paraît assez difficile. Aussi emportée dans ses remords que dans ses erreurs, elle multiplie les châtiments et élève au delà de toute mesure le prix du pardon. Tombée dans l'abîme, elle ne regarde plus la montagne où elle était autrefois assise dans sa sérénité, mais les étoiles elles-mêmes ; il ne suffit pas que l'expiation la relève, il faut qu'elle l'exalte, et la femme tombée n'a jamais demandé à redevenir une femme, mais une sainte.

Pendant que Lina retrouvait quelque espoir dans ces enthousiasmes de remords, le comte rêvait de son côté

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aux moyens de ne point abandonner sa proie. Traqué de toutes parts et ne marchant plus qu'entre des abîmes, il éprouvait cette rage obstinée de l'homme accoutumé à vaincre et qui voit pour la première fois la victoire près de lui échapper. Le temps et les efforts dépensés l'achamaient, d'ailleurs, à celte œuvre étrange; il n'y pouvait plus renoncer; c'était pour lui une de ces passions fatales dont vous jugez les périls et auxquelles vous ne cessez point pour cela d'obéir. Le rapide instant de bonheur dû à la surprise et à la violence avait allumé chez lui une ardeur aveugle, une sorte de soif insensée qui le précipitait vers le but de ses désirs à travers tous les obstacles.

Après avoir vainement attendu Lina au jardin , il rentra dans la maison, comptant y trouver Andréas et pouvoir le charger de la lettre qu'il voulait remettre à la jeune femme ; mais Andréas était en course pour la fête. Les amis et les voisins invités commençaient déjà à arriver dans la salle de verdure préparée par les soins de madame Dalchid ; Rudolphe, averti, venait de quitter Jorg pour les recevoir. De Leuthold revint au salon dans l'espoir d'y rencontrer Lina: mais elle n'était point encore descendue. 11 se rappela alors l'aver-

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tissenient donué par lai à la jeune femme, chercha la Bible où il avait prom.is de déposer la lettre refusée et l'aperçut à sa place accoutumée. Son parti fut pris à l'instant : après s'être assuré qu'il était seul, il saisit lé Uvre, ouvrit le fermoir de vermeil avec la double clef qu'il portait toujours, glissa la lettre au milieu du volume et le referma avec soin.

Au même moment, Frédéric entrait avec madame Dalchid et plusieurs invités. ;

L'organisation de cette fête subite avait donné à la femme de l'ancien banquier viennois une animation et une activité qui lui étaient des plus favorables. Elle retrouvait quelque chose de ses habitudes d'autrefois et comme une ombre de ^a gloire éclipsée. Obligée de suppléer Lina, que ?a maladie exemptait de pareils soins, elle faisait prendre rapidement toutes les dispositions pour les rafraîchissements, l'orchestre, les tables de jeu, et Wrangel, qui s'était déclaré son aide de camp, la secondait en courant, s'agitant pour répéter les mêmes ordres un peu plus haut.

Tout le munde avait insensiblement quitté le jardin , où le brouillard du soir commençait à se faire sentir ; Rudolphe lui-même venait d'y entrer avec Siankar et

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