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LES MICROBES DU PASTEUR GAUCHE

Le pasteur Gauche était maintenant connu comme le loup blanc dans tout le canton de Vaud , pour avoir arraché sa vigne afin de mettre sa conduite d'accord avec ses idées et de corriger le forgeron Jean Tribolet, qui battait sa femme quand il avait bu. Personne ne lui savait gré d'un sacrifice que son extrême pauvreté et Faccroissement régulier de sa famille rendaient plus méritoire. Au contraire, ses paroissiens continuaient à le lui reprocher comme un sacrilège, et l'en punissaient par mille tracasseries.

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Aussi, malgré son échec de Bettemont, désirait-il toujours quitter Crépins, bien qu'il lui en coûtât d'abandonner ce village où il était né. Mais partout où il se présentait, les gens disaient :

— Le pasteur Gauche? Celui qui a arraché sa vigne pour planter des pommes de terre? Ah! non, par exemple, pas celui-là!

Il fallait donc subir les insolences du régent, prêcher devant des bancs vides, plier comme un roseau sous la tyrannie du syndic, supporter sans broncher le mépris des gros bonnets, et même souffrir de la faim quand le boulanger, par malice, oubliait d'apporter le pain et jurait qu'il n'y en avait plus. Les premiers temps, la femme de Tribolet défendait de son mieux le pauvre pasteur, et répétait de porte en porte :

— Je vous dis que c'est un saint, et qu'il n'y en a pas un comme lui dans tout le canton.

Et elle racontait avec attendrissement la métamorphose de son mari, devenu doux comme un mouton et laborieux comme un bœuf depuis qu'il ne buvait plus.

Mais quand Tribolet se remit à boire comme par le passé, et à la battre plus fort que jamais,

elle en souffrit davantage, ayant perdu Fhabitude des coups, et n'osa plus répéter ses éloges, parce qu'on lui répondait :

— Vous voyez à quoi ça sert d'être plus malin que les autres.

Elle en vint donc, peu à peu, à penser que les miracles font plus de mal que de bien, en voulut au pasteur de celui qu'il avait accompli pour elle, cessa de lui envoyer des fruits et des légumes, et le regarda de travers.

Seule, madame Gauche soutenait son mari :

— Nous avons bien des misères à cause de cette vigne, lui répétait-elle, et il est certain que si nous l'avions gardée nous serions plus heureux. N'importe? Tu as fait ton devoir, et tu as bien fait!

Il répondait avec douceur :

— Sans doute. Pourtant je préférerais trouver un autre poste, puisqu'on ne m'aime plus ici ! Et c'est encore à cause de cette vigne qu'on ne veut de moi nulle part.

Un jour, il apprit qu'une occasion peut-être unique venait à s'offrir : le poste de Saint-Presle était vacant, et aucun candidat ne s'y présentait.

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Saint-Presle est un de ces villages alpestres qui pâtissent de la beauté de leur site et de Texcellence de leur climat : parce qu'ils sont au-dessus des brouillards et que le soleil y brille tout rhiver, les médecins, les spéculateurs et les philanthropes s'en emparent, y construisent des sanatoria pour les riches et pour les pauvres, et transforment l'endroit magnifique en un triste séjour de souffrance et de mort. Bientôt on y rencontre des malades sous tous les sapins, des odeurs de pharmacie expulsent les parfums agrestes, des toux rauques sonnent le long des sentiers ; les anciens habitants, inquiets ou contaminés, n'osant plus cueillir les fraises de leurs forêts ni boire l'eau de leurs sources, se retirent devant la population flottante des infirmiers, des gardes-malades, des sommeliers, des aubergistes, des convalescents et des moribonds ; et la peur et la tristesse flottent comme des miasmes dans l'air frais, sous le ciel splendide.

Malgré son désir de quitter Grépins, M. Gauche hésita plusieurs jours avant de s'inscrire. Il disait à sa femme :

— Aucun de mes collègues n'a envie de

monter là-haut. C'est naturel, après tout : comment peut-on vivre au milieu de tant de maux ? Madame Gauche répondait :

— La tâche n'en n'est que plus belle.

Il poussait un soupir, et reprenait :

— Ce serait peut-être dangereux pour les enfants ! Esther n'est déjà pas si forte, et Jacques s'enrhume très souvent !

Madame Gauche regardait tendrement ses petits, qui ne connaissaient ni les pièges de la vie ni ceux de la mort, et dont plusieurs, chétifs, auraient eu besoin d'une bonne nourriture ou de fortifiants ; et elle répondait :

— Il faut avoir confiance ; il n'arrivera jamais que ce que Dieu voudra.

Gar elle était de ces belles âmes pures qui semblent plus près du ciel que de la terre.

M. Gauche fut nommé. Là-haut, on n'a pas pour la vigne le même respect qu'à la Côte. Cependant ses électeurs, informés de son histoire, restaient méfiants. Plus d'un pensait :

« Un pasteur qui arrache sa vigne pour planter des pommes de terre, (c te bombardet-il pas ! » ça doit être un rude gaillard ! . . . »

Le régent, qui était âgé et d'humeur pacifique, disait en branlant la tête :

— Depuis quarante ans que je suis à Saint- Presle, il y a eu sept pasteurs qui s'y sont succédé. On ne s'est jamais chicané avec aucun : j'espère bien qu'on s'arrangera encore avec celui-là ! . . .

Le syndic, qui représentait le principe d'au-

torité et gouvernait la commune à la baguette, répondait en levant Findex :

— Ça ne sera pas encore celui-là qui nous mènera par le bout du nez : il aura beau faire, il finira bien par marcher, comme les autres !

Le greffier tâchait de se taire, parce qu'il craignait toujours de se compromettre; mais le soir, quand il avait tiré les verrous de sa porte, il soufflait dans Toreille de sa femme, après s'être assuré qu'ils étaient bien seuls :

— Pour ce qui se passera avec ce nouveau pasteur, on n'en peut rien savoir, c'est clair ! Seulement, voilà, il paraît que c'est un terrible !... Et alors, il pourrait bien se passer quelque chose !...

Toutefois, comme M. Gauche n'avait aucun concurrent, vingt-trois sur vingt-six des paroissiens qui se dérangèrent pour l'élection lui donnèrent leurs voix : les trois autres mirent dans l'urne des bulletins blancs, comme on fait quand on tient à exercer ses droits sans trop savoir ce qu'on voudrait.

Ces méfiances rendirent circonspect l'accueil qu'on fit au nouveau pasteur. Mais à peine était-il installé depuis huit jours, qu'on vit à qui

Ton avait affaire : loin d'être le fanatique qu'on avait redouté, il entrait plutôt dans la catégorie des moutons qui se laissent tondre. Et le ton changea. Le greffier dit à sa femme :

— Décidément, il est possible, après tout, qu'il ne soit pas aussi terrible qu'on avait cru !

Le régent dit :

— Peut-être même qu'il est un peu trop doux. Il en pourrait voir de grises : <( Qui se fait agneau, le loup le mange », dit le proverbe. J'en sais quelque chose, moi qui n'ai jamais demandé qu'à vivre en paix avec tout le monde !

Quant au syndic, il répétait à tout venant, en se frottant les mains :

— Vous avez vu si je l'ai mâté... Et ça n'a pas été long, nom d'une pomme!

Gomme l'histoire se déforme volontiers en passant d'un lieu dans un autre, il ajoutait :

— Si on avait des vignes par ici, il n'oserait jamais les arracher, pour sûr !

Quelques mois se passèrent sans autre incident que de nouvelles couches de madame Gauche, qui cette foit eut deux jumeaux. De temps en temps, M. Gauche était appelé auprès de quelque poitrinaire, soit dans un des sanatoria, soit au village où leur nombre augmentait. Il en vit plusieurs arriver remplis d'espérance, décliner, puis mourir. Il vit une famille entassée dans un étroit chalet, où trois enfants sur quatre toussaient et dépérissaient. Il vit un grand artiste tomber le pinceau à la main, après s'être acharné, jusqu'à la dernière heure, à fixer sur la toile les jeux mobiles du ciel et de la lumière. Il vit une jeune étrangère, toute blanche et toute blonde, se faner comme une

fleur de serre que le gel a touchée. Il dut répandre ses paroles, comme un baume impuissant, sur les plus affreux désespoirs. Et la pensée de la maladie toujours présente, cachée partout, le poursuivit bientôt comme une hantise. Les premiers temps, bien qu'elle fût si proche, il n'y pensait que comme à tant d'autres qui nous guettent, dont on guérit ou dont on meurt selon la volonté divine. En la rencontrant à chacun de ses pas, il finit par ne plus voir qu'elle; il connut la terreur de la sentir s'abattre sur ceux qu'il aimait, tressaillit à la moindre toux, trembla devant cette ennemie que tant de désastres voisins lui rappelaient sans cesse.

Le médecin du Sanatorium populaire, le Nèche, venait de temps en temps passer une heure ou deux à la cure, dans la soirée. C'était un homme encore jeune, célibataire et de grande science. Il ne se contentait pas d'appliquer dans son service les traitements connus : il faisait toute sorte d'expériences sur des chiens, des lapins, des cobayes, recherchait les cas singuliers, perfectionnait un sérum de son invention, et parlait constamment de la maladie

comme on parle d'une personne avec qui l'on partage sa vie, sans trop savoir si on la hait ou si on l'aime. Et sa conversation tourmentait M. Gauche, surtout à cause de Jacques, qui s'enrhumait facilement.

Un jour qu'il distribuait la Sainte-Cène, en récitant selon Tusage les versets de l'Évangile qui lui venaient à la mémoire, M. Gauche entendit un accès de toux éclater parmi les fidèles. Le malade s'efforçait vainement de la contenir : secoué jusqu'au fond de sa poitrine ravagée, il tomba en avant, les deux mains appuyées au dossier du banc voisin, la tête sur ses mains; et il toussa pendant deux ou trois minutes. Les assistants se regardaient avec angoisse, et les voûtes de la vieille église résonnaient lugubrement. M. Gauche, qui tenait les yeux mis-clos pour se mieux recueillir, les avait ouverts tout grands, en s'arrêtant net, et il reconnut un pauvre homme dont le D"" Nèche

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lui disait la veille : « Je ne comprends pas comment fait celui-là pour se cramponner encore à la vie ! » Une femme compatissante voulut soutenir le malheureux : il la repoussa d'un geste impatient, se raidit, se convulsa, et bientôt cessa de tousser : soit que l'accès fût épuisé, ou qu'un suprême effort de sa volonté le domptât. Alors, se dressant de toute son énergie, il promena autour de lui un regard indescriptible, où il y avait du défi, de la colère, de la bravade et du désespoir, et s'avançant en chancelant vers le pasteur, il tendit la main pour saisir la coupe.

M. Gauche prononça les belles paroles que saint Jean prête au Christ annonçant sa mort prochaine :

c( Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie. »

Et le malade, ayant reçu la Gène, s'éloigna. Derrière lui venait une jeune fille du village, une de ces belles fleurs de force, de sève et de santé comme il s'en épanouit sur le bon sol vaudois. M. Gauche la connaissait bien : c'était Rose Després, la fille aînée d'un veuf chargé de famille, une brave fille, qui travaillait comme

quatre pour tenir le ménage, et malgré sa jeunesse servait de mère à sa nichée de frères et de sœurs.

Et voici qu'à Tinstant même où il tendait la coupe à cette belle enfant, une idée affreuse lui traversa Tesprit : s'il allait lui transmettre le mal?

Précipitamment, il retourna le vase qui tremblait dans sa main. La jeune fille le prit sans défiance. Et pendant qu'elle y trempait les lèvres, toute à l'émotion de l'acte solennel qu'elle accomplissait, M, Gauche prononça, comme malgré lui, ces paroles qu'il ne choisit pas, qu'une autre volonté que la sienne fit tomber de sa bouche :

« L'herbe sèche et sa fleur tombe... »

Rose pâlit, et lui rendit la coupe avec un long regard attristé, comme pour lui reprocher ces mots menaçants, cet augure de mort... Parmi les fidèles, jeunes et vieux, qui se pressaient derrière elle, M. Gauche en reconnut plus d'un que le mal marquait de ses stigmates ; mais il ne pouvait plus retourner la coupe et continuait à distribuer ainsi les germes redoutables à ces ignorants qui cherchaient leur Sauveur.

Si grande fut son angoisse, qu'en rentrant à la cure il en fit part à sa femme. Le visage paisible de madame Gauche ne se troubla pas ; et elle répondit, comme toujours :

— Qu'importe ce que disent les médecins! Dieu dément leur science quand il lui plaît : Fessentiel est d'avoir confiance...

Le pasteur rappela l'histoire du lépreux à qui Jésus, après l'avoir guéri, recommanda de se rendre auprès du Sacrificateur et d'obéir aux prescriptions habituelles, ainsi que le racontent les trois Synoptiques. Madame Gauche l'écouta et dit :

— Qu'est-ce que cela prouve? Il est écrit que pas un cheveu de notre tête ne tombera sans la volonté de Dieu.

Et M. Gauche sentit que décidément sa femme et lui ne se comprenaient plus. Elle semblait s'envoler vers le ciel, sur les ailes d'une foi surnaturelle, et chaque pas qu'il faisait dans sa carrière éclairait à ses yeux de nouveaux aspects de la souffrance humaine. Elle s'élevait à des hauteurs d'où les accidents du sol, ses édifices et ses habitants ne forment plus qu'une masse confuse, et lui, comme un voyageur qui marche

lentement, s'imprégnait les yeux de Fâme de la diversité des choses. Aussi, tandis qu'elle restait sereine, était-il dévoré d'angoisses et troublé jusqu'au fond de son être. Sa confiance était ébranlée, son esprit flottait. Tantôt il s'efforçait désespérément de retrouver sa piété candide, celle qui l'avait soutenu dans l'affaire de la vigne ; tantôt il cherchait une autre base à son action, et se disait orgueilleusement qu'exposé à tant de dangers ourdis par la nature, entouré de tant d'ennemis dont il a reconnu la présence jusque dans le monde invisible, l'homme a le devoir de se défendre par lui-même, en opposant aux aveugles instruments de son destin les armes que lui fournissent son savoir lucide et sa lente expérience.,.

Quand M. Gauche se retrouva seul, après Tentretien où celle qui Tavait si souvent réconforté ne Tavait plus compris, il s'aperçut qu'il frissonnait au souci terrible de sa responsabilité, à l'épouvante de répandre la maladie, comme un mauvais semeur dont la main lancerait dans les sillons les graines empoisonnées. (( Je consulterai le Nèche », pensa-t-il; et comme celui-ci tardait à venir, il alla le chercher au Sanatorium populaire.

On le fit attendre dans une petite pièce vernie en vert pâle, comme le reste de la maison, nue et froide, où Ton se sentait glacé jusqu'aux moelles. Il feuilleta d'abord les numéros dépareillés d'un magazine ; puis il s'approcha de la

fenêtre et contempla le paysage; et il vit que c'était un radieux paysage d'hiver. La neige étincelait au soleil aussi loin que les yeux pouvaient voir, sur les pentes du premier plan, et, par delà Fénorme échancrure de la vallée invisible, sur les cimes lointaines dont les fantasques architectures fermaient Thorizon.

Il était si complètement perdu dans sa contemplation qu'il tressaillit, comme un dormeur réveillé par un bruit, quand le Nèche apparut, en long tablier blanc, avec cet air brutal qu'ont parfois les médecins au fort de leur travail.

— Ah! c'est vous. Monsieur le pasteur I Quel bon vent vous amène? Allons ! venez dans mon cabinet !

11 emmena son visiteur dans une autre pièce, plus grande, aussi nue et peinte aussi en vert, et le fit asseoir parmi des livres en désordre, des fioles suspectes, des appareils où pullulaient sous sa surveillance des myriades de microbes. Et il écouta le récit de M. Gauche. De temps en temps il faisait « hum ! hum ! » comme quand ses malades lui décrivaient des symptômes qui l'inquiétaient. Ou même il interrompait par des

expressions plus énergiques. Quand le pasteur eut fini, il se mit à marcher de long en large dans la pièce encombrée, les mains dans les poches de son tablier, et il s'écria :

— Saperlotte?... Moi qui cherche partout les causes de contagion, je n'ai jamais pensé à celle-là!... Le diable m'emporte si j'y aurais pensé ! ... On attrape la phtisie dans une chambre d'hôtel où des malades ont couché, en mangeant dans leurs services mal nettoyés, en prenant le fiacre qui les a conduits à la gare, en montant dans le wagon où ils ont voyagé... Mais qu'on aille la chercher jusque dans la coupe de la Gène, non, ma foi ! je n'y aurais jamais pensé !...

Là-dessus, il s'arrêta devant M. Gauche en le foudroyant du regard, comme pour lui reprocher tous les microbes avalés par ses paroissiens ; et il cria, avec un geste furibond :

— Il n'y a qu'une chose à faire, c'est de supprimer la communion!

Est-il nécessaire de noter ici que le Nèche était un mécréant? 11 vivait comme un vrai païen, dans la complète ignorance de la religion et de ses préceptes. Jamais il n'entrait à

l'église ; et il ne se gênait pas pour mal parler des « mômiers » qui subventionnaient son sanatorium! Pourtant, à la stupéfaction qu'exprima la figure de son interlocuteur, il comprit qu'il demandait une de ces choses absurdes qu'on n'obtiendra jamais; et comme il avait l'esprit pratique, il s'empressa de battre en retraite :

— Ou du moins, fit-il en s'adoucissant, il faut changer la manière de la distribuer.

A l'exclamation du docteur, M. Gauche avait entrevu les incalculables conséquences de sa découverte, et comment tout l'édifice de la religion en pouvait chanceler. L'idée que sa femme avait peut-être raison lui traversa l'esprit comme un éclair; et pour se raccrocher à quelque chose, il balbutia :

— Il faudrait pourtant s'assurer d'abord...

— S'assurer de quoi? interrompit le médecin. Delà possibilité de la contagion?... Ah! mon cher monsieur, il n'y a pas l'ombre d'un doute ! . . • N'importe, si vous y tenez, je procéderai à quelques expériences.

Le pasteur se récria :

— Avec la coupe de la communion?... Vous n'y pensez pas, monsieur le docteur!.,.

Le médecin le regarda avec pitié, eji haussant les épaules :

— Hé! non, avec une autre!... Avec un gobelet en argent, un verre en cristal, avec n'importe quoi ! Tous les récipients se valent, n'est-ce pas?...

Et il expliqua dare dare le plan qui se formait dans sa tête : il convoquerait quelquesuns de ses malades, leur expliquerait le cas, les ferait boire dans une coupe, en analyserait les résidus, en essuierait les bords avec un tampon d'ouate, plongerait cette ouate dans du bouillon qu'il inoculerait à des cobayes :

— Et l'on verra comment ils s'en tireront! conclut-il. Pas plus malin que ça !... C'est l'affaire de quelques semaines... Tâchez de ne pas empoisonner toute la paroisse, en attendant!

M. Gauche s'en alla plus perplexe et plus angoissé qu'avant : sans doute, pensa-t-il, le vin qu'on verse dans une coupe ordinaire n'est pas le vin de la communion, les cobayes ne sont pas des chrétiens, et Dieu peut, par miracle, neutraliser les microbes que les fidèles absorbent, pour l'avancement de son règne; d'autre part, la Science est la Science, elle

n'affirme qu'à bon escient, ses méthodes sont inattaquables, et Dieu n'entend peut-être pas intervenir dans une affaire qui dépend avant tout des hommes, puisqu'il veut qu'en beaucoup de cas ils agissent par eux-mêmes. Comment choisir entre ces deux explications? Comment savoir? Ses voies sont mystérieuses, et notre esprit est borné...

Il y eut un terrible massacre de cobayes dans le laboratoire du Nèche. On leur inocula toutes sortes de préparations compliquées, calculées de manière à épuiser le champ des hypothèses ; et ils mouraient comme des mouches, et Ton découvrait dans les résidus des coupes, en plus des bacilles de Koch, une véritable ménagerie de streptocoques, de pneumocoques et autres animaux mille fois plus dangereux que les lions, les tigres ou les boas. Si bien que le D*" Nèche, triomphant, arriva un soir à la cure armé du carnet où il avait consigné les résultats de ses expériences. Il n'y en avait pas moins de sept, dont chacune comprenait deux parties et une conclusion. Et

c'était à se demander par quel miracle il y a encore des hommes sur la terre, dont les microbes sont les rois. M. Gauche en futatterré. Mais sa femme, qui assistait à rentretien, gardait son inaltérable sérénité.

— Qu'est-ce que cela prouve? demanda-telle.

Le docteur faillit se mettre en colère :

— Comment, qu'est-ce que cela prouve?

Vous n'avez donc pas écouté mes conclusions? Cela prouve que les tuberculeux laissent des bacilles sur les bords de la coupe, sapristi! Cela prouve que le résidu du vin en est rempli! Cela prouve...

Madame Cauche l'interrompit :

— Ce n'est point là la question, Monsieur le docteur. Il faudra établir que Dieu ne protège pas ceux qui se confient en Lui ; ou que, s'ils sont atteints de la maladie, ce n'est pas parce qu'il le veut et pour leur plus grand bien. Que peuvent vos expériences, quand il s'agit de tels problèmes? et que signifie ici la mort ou la guérison de vos cobayes?

Le D** Nèche ouvrit des yeux énormes, et resta décontenancé, sans trouver un mot à

répondre. Il consulta des yeux le pasteur, qui se contenta d'esquisser un geste incertain en soulevant et laissant retomber sa main droite.

— La Science a ses lois et ses exigences, chère Madame, fit-il enfin... Mais... je n'aurais jamais cru qu'à la fin du dix-neuvième siècle on pût encore trouver une foi si robuste!...

M. Gauche restait plus perplexe que jamais. Il lui semblait que sa femme représentait la Foi, à laquelle tant de liens l'attachaient ; et que le docteur représentait la Science, dont il faisait Famère découverte. Sa raison, ballottée entre ces deux extrêmes, perdait ses derniers restes d'équilibre. Mais il pressentait que, comme il arrive presque toujours dans ces sortes de duels, c'était la Foi qui perdait du terrain.

— Dieu ne nous demande-t-il pas de nous aider par nous-mêmes partout où nous le pouvons? hasarda-t-il.

Le docteur s'empressa de l'appuyer.

— Sans aucun doute !

Mais madame Gauche répliqua avec sa douceur obstinée :

— Dieu nous demande avant tout de Lui garder notre confiance. Quand donc Lui prou-

verons-nous qu'il Fa toute, si nous en manquons jusque dans l'acte institué par son Fils pour commémorer le sacrifice auquel nous devons notre salut?

A ce moment, M. Gauche se rappela à propos qu'à côté de la foi il y a la théologie : et il ouvrit une longue discussion critique, historique et exégétique sur l'institution et la célébration de la Gène. Personne ne le suivit : le docteur, parce qu'il ne connaissait rien à ces matières ; sa femme, parce que sa foi l'élevait plus haut. Quand on se sépara, madame Gauche pensait que les savants sont des aveugles présomptueux; le Nèche pensait que les croyants sont victimes d'une sorte d'hypnose. Quant à M. Gauche, il ne savait que penser.

Le lendemain, pendant qu'il doutait encore, on vint le chercher pour assister Rose Després qui se mourait, atteinte d'une phtisie à forme foudroyante. Epuisée par une affreuse hémoptisie et plus blanche qu'une rose blanche, la pauvre jeune fille le supplia de demander à Dieu de la guérir, pour son père, pour ses frères, pour ses sœurs, et pour elle-même, parce qu'elle aimait la vie. Les petits pleuraient

à voix basse, dans tous les coins du chalet, comme s'ils perdaient leur mère pour la seconde fois. Le père, accablé, répétait comme un refrain de désespérance :

— Mais d'où cela peut-il venir?... Où est-ce qu'elle peut avoir pris ça? Dans notre famille, on n'a jamais rien eu, Monsieur le pasteur!

M. Gauche rentra bouleversé. Il raconta ce quf'il venait de voir à sa femme, qui raccommodait des bas; et il dit :

— Décidément, je vais adresser un Mémoire au Département de l'Instruction publique et des Cultes!

Et sans écouter ce qu'elle répondait, il courut chez le D^ Nèche.

Cependant, le bruit se répandit dans le village que le pasteur Gauche avait fait une découverte importante sur la contagion de la tuberculose. Nul ne savait au juste de quoi il s'agissait ; plusieurs n'en affirmaient pas moins que cette mystérieuse découverte conduirait à la fermeture des sanatoria, par ordre du gouvernement. En sorte que l'inquiétude se communiquait de chalet en chalet : car s'ils mouraient des sanatoria, les gens de Saint-Presle commençaient par en vivre, surtout les plus cossus, qui possédaient des chars et des chevaux pour le transport, des terrains dont le prix montait, des produits qu'ils écoulaient avec avantage. Les cas de maladie, parmi eux, n'étaient pas

encore assez nombreux pour les troubler outre mesure : et ils se rassuraient en disant :

— Depuis que le monde est monde, il y a eu partout des poitrinaires, et il y en aura jusqu'à la fin !

Entretenue par les commérages du tiers et du quart, la rumeur allait grossissant; et M. Gauche, qui travaillait comme un nègre à son Mémoire, disait à sa femme :

— Il me semble qu'ils commencent à me regarder de travers, un peu comme à Crépins. Moi qui travaille pour leur bien, et qui étais si heureux de n'avoir plus d'ennemis !

Mais madame Gauche ne le rassurait pas d'un mot, comme autrefois, parce qu'elle aussi blâmait son effort.

Parmi les défenseurs des sanatoria, il n'y en avait pas de plus zélés que le syndic. Il possédait dix actions de l'entreprise, et suivait d'un œil amical les phases de leur ascension. Où s'arrêteraient-elles? Impossible à prévoir! Quand ces affaires-là vont bien, les actions ne s'arrêtent plus : on l'a vu avec celles de la farine Nestlé, dont une seule est une fortune! Et les fondateurs des sanatoria étaient de tout fins grillets,

qui savaient bien ce qu'ils voulaient 1 Aussi disait-il au greffier :

— Je ne sais pas ce que foutimasse ce sacré bougre de pasteur, mais je vois bien qu'il manigance un mauvais coup I

Le greffier, qui ne possédait aucune action, répondait paisiblement :

— Faudra voir !

— Vous êtes bon, vous I s'écriait le syndic... Etquand il sera trop tard?... Je vous dis, moi, qu'il faut que j'aille fourrer le nez dans sa cuisine!

— Allez-y, Monsieur le syndic!

Un beau jour donc, le syndic s'en fut sonner à la cure. M. Gauche vint ouvrir lui-même, et le conduisit dans son cabinet, où il y avait des chaises paillées et une table en sapin. Cette table était couverte de feuilles de papier griffonnées et raturées à l'infini : si bien que le syndic, rien qu'à les voir, sentit un petit frisson lui courir dans la moelle, comme si déjà ses dix actions tombaient à zéro. Et il commença par s'informer de la santé de madame Gauche, puis de celle de ses enfants ; puis il parla du temps qu'il faisait; et il se mit à faire quelques

réflexions judicieuses sur la politique française. En sorte que ce ne fut guère qu'au bout d'un quart d'heure qu'il attaqua son sujet :

— Ahl ça, dites voir, Monsieur le pasteur, est-ce que vous savez ce qu'on dit par là?...

— Ehl qu'est-ce qu'on peut dire, Monsieur le syndic?

— On dit comme ça que vous préparez un écrit...

Le syndic loucha vers les papiers.

— ... Et que vous allez l'envoyer à Lausanne, au Conseil d'Etat, et que c'est pour demander qu'on ferme les sanatoria!

M. Gauche eut un haut-le-corps.

— Estr-il possible qu'on dise cela, Monsieur le syndic?...

— J'y ai entendu de ces deux oreilles!... Et j'ai bien voulu dire que ça n'était pas vrai. . . parce que... parce que, parce que notre pasteur, que j'ai dit, est un brave homme, qui se mêle de ce qui le regarde, nom de bleu!... Voilà ce que j'ai dit, moi!... Mais ils m'ont dit, eux : « Pour la vérité, c'est la vérité, à preuve qu'il va tous les jours chez le docteur Nèche, et qu'ils taguenassent ensemble par le laboratoire, et tout

ça. » Alors, qu'est-ce que j'y pouvais répondre, moi?... Je suis venu pour voir, et voilà !..,

— Vous avez bien fait. Monsieur le syndic, et je vais vous expliquer ce qu'il y a.

Et M. Gauche se mit à raconter toute l'histoire de son Mémoire, depuis le commencement. Il tapait sur son manuscrit, ou le brandissait, comme une arme terrible, contre les microbes. Même il en lut, non sans une certaine complaisance, quelques passages bien venus. Le syndic écoutait de toutes ses oreilles, et sa figure s'assombrissait. Quand le pasteur se tut, il se mit à secouer la tête de haut en bas, un long moment ; et il dit :

— Ecoutez voir. Monsieur le pasteur..., si ça vous était égal et sauf votre respect. . . , j'aimerais mieux que vous laissiez tomber cette affaire...

— Hé! pourquoi donc. Monsieur le syndic?

— Parce que, pardine!... D'abord, vous comprenez, ça fera causer tant et plus !... Oui, oui, il y en a qui disent : « Ce pasteur-là décidément est un agité : il ne peut pas laisser ses paroissiens « tranquilles »... Ça sera comme quand vous avez fait arracher les vignes à Grépins !...

M. Gauche marchait de surprise en surprise.

— Mais je n'ai jamais arraché que la mienne! s'écria-t-il...

— C'est tout comme, Monsieur le pasteur!... Et puis, voyez-vous, on ne sait pas où ça nous conduira!... Ma foi, non, on ne sait jamais !... Ça pourrait bien nous conduire là où ils disent... Et dans tous les cas, voyez-vous, ça fera du grabuge... C'est pourquoi, voyez-vous, il vaut mieux laisser tomber cette affaire!...

— Vous n'y pensez pas. Monsieur le syndic. . . Je tâche de faire pour le mieux... J'obéis à ma conscience...

— Bien sûr. Monsieur le pasteur, j'y sais bien... La conscience, oui!... Mais voilà, on peut lui expliquer les choses !... Les sanatoria, vous comprenez, c'est la richesse du pays!... Un pays qui était pauvre il y a vingt-cinq ans... Et à présent... Ah! à présent!... Voyez-vous, si vous voulez rester en paix ici... sauf votre respect, monsieur le pasteur... vous nous brûlerez toutes ces paperasses !

— Ces paperasses vont partir pour Lausanne, Monsieur le syndic, et j'espère qu'avec l'aide de Dieu, elles produiront leur effet.

— Vous verrez que ça vous nuira, Monsieur le pasteur!

— Nous verrons ce que vous verrons, Monsieur le syndic !

Gomme M. Gauche s'était levé, offensé et très résolu, le syndic fut bien obligé de battre en retraite. Et il s'en alla, Foreille basse, un peu surpris, un peu fâché, un peu inquiet^ n'ayant pas la coutume de rencontrer de l'opposition. Ghemin faisant, il rencontra le greffier, qui conduisait un char de fumier. Il l'arrêta pourlui raconter toute Fhistoire; comme le greffier se grattait la tête, il continua :

— Je vous l'avais bien dit, quand on Ta nommé, que c'était un fanatique, ce bougrelà!... Les gens de Crépins savaient bien à qui ils avaient affaire...

Et comme le greffier continuait à se taire, il conclut :

— Et nous, on va se veiller voir un moyen de le faire filer d'ici!...

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