PAUVRE
Au temps de ses études à FAcadémie de Lausanne, Alexis Gauche s'était lié d'amitié avec Jean-Philippe Blair, de Genève, qui, comme lui, se préparait au Saint Ministère et portait la casquette blanche. Bien qu'il y eût alors peu de contact entre les Facultés des deux villes, les jeunes gens se voyaient assez souvent, Blair ayant à la rue de Bourg un oncle opulent et célibataire qui réclamait de fréquentes visites. Pendant les vacances, ils passaient aussi parfois
quelques jours ensemble : Alexis fut invité à maintes reprises chez son ami, dont le père était employé du gouvernement et demeurait à la Cour Saint-Pierre, — et il entendit le carillon de la Cathédrale répéter ses vieux airs à chaque heure de la nuit. De son côté, Jean-Philippe allait volontiers à Crépins, où le père Cauche, très fier de « son fils le théologien », le régalait de choux au lard, de salée bien chaude et de vieux La Côte ; les deux amis passèrent de beaux après-midi d'automne à rôtir des pommes de terre dans la cendre des feux de broussailles, pendant que les vaches pâturaient en ruminant leurs souvenirs encore frais de la montagne.
Jean-Philippe se maria le premier. Comme on dit, il mit dans le mille : il épousa une jeune fille de la Ville-Haute, orpheline, fort riche et plutôt jolie, mademoiselle Louise de Chapeauvert. Ses ancêtres avaient été syndics, membres du Petit-Conseil, colonels au service des Etats- Généraux de la Hollande, négociateurs de traités délicats avec la France, les cantons suisses et le roi de Sardaigne; puis, après s'être illustrés dans la politique, ils s'étaient enrichis dans la finance : en sorte qu'elle constituait un parti
magnifique. L'amour bouleversa les combinaisons savantes qu'ourdissaient autour d'elle ses oncles, ses tantes et ses nombreux collatéraux : ayant entendu Jean-Philippe prêcher un jour, avec beaucoup de conviction, sur le mépris des richesses, elle se dit que celui-là, seul au monde, Faimerait pour elle-même et non pour son argent ; et, au scandale de toute sa parenté, elle devint la femme d'un petit pasteur dont les ancêtres avaient été commis ou cabinotiers, dont la famille appartenait notoirement au parti radical, et qui n'avait de biens qu'en ce espérances », si l'oncle de Lausanne ne léguait pas sa fortune à la Ville, pour avoir une avenue à son nom.
Peu de temps après ce mariage, qui défraya les conversations pendant deux bons mois, Jean- Philippe fut appelé à la cure de Sallinges. C'est une des plus agréables du canton : Sallinges, allongé sur le coteau qui domine la ville entre le lac et le Salève, est un beau village prospère, où des familles riches possèdent de superbes « campagnes ». Là se trouvait justement celle de madame Blair, qu'un des ancêtres militaires avait appelée la Redoute. La maison,
construite au dix-huitième siècle, un peu gâtée au dix-neuvième, gardait du style. Une de ses façades ouvrait sur une allée de marronniers, d'oii Ton voyait le Mont-Blanc et FAiguille- Verte. Il y avait au-dessous un jardin à la française, puis un potager, et plus loin, une rivière artificielle et un petit bois, où des écureuils bondissaient parmi les sapins. Les Blair s'y installèrent plutôt qu'à la cure, dont ils laissèrent la libre disposition à la commune; et ils vécurent dans Fabondance et la santé, en élevant leurs trois enfants. Blanche, Lucie et Laurent, qui naquirent à quinze mois d'intervalle.
Alexis avait été garçon d'honneur de Jean- Philippe et venait le voir de temps en temps. Mais ses visites s'espacèrent peu à peu et finirent par cesser quand, ayant épousé Madeleine Limours, la fille du professeur, il se trouva aux prises avec les difficultés d'une vie étroite, qui se resserra à mesure que multipliait sa famille, et se débattit avec les ennuis de toutes sortes que lui attiraient les scrupules de sa conscience toujours inquiète. Pourtant, les deux amis restaient en correspondance, et se communiquaient les principaux événements de leurs existences
si dissemblables. Ils pensaient souvent l'un à l'autre : « Que peut bien devenir Jean-Philippe? )) se demandait Alexis aux heures où il évoquait ses souvenirs de jeunesse. Blair se disait, de son côté : « Ce pauvre Alexis ! il faudrait bien l'inviter pour deux ou trois jours ! » Toutefois, comme sa femme marquait peu d'empressement à recevoir son ami, et comme elle était d'humeur assez despotique, il remettait d'année en année l'exécution de ce projet amical.
Un jour pourtant, après une réunion de Vieux-Zofîngiens où l'on avait parlé des anciens camarades et remué la cendre des amitiés oubliées, il écrivit à Gauche en le priant de venir le remplacer au temple de Sallinges, un certain dimanche où lui-même prêcherait à Saint-Pierre : délicat prétexte pour lui rembourser les frais de route qui, sans cela, Feussent empêché d'accepter l'invitation. La lettre ajoutait :
« Et puis, tu resteras bien deux ou trois jours avec nous, — depuis le temps que nous ne nous sommes vus ! »
M. Gauche fut reçu à la gare de Cornavin par Jean-Philippe, qui l'attendait avec son fils, et Fautomobile. Il n'avait encore jamais usé de ce mode de locomotion. Aussi se trouvait-il fort ému : les chiens, les chats, les voitures, les enfants surtout le mettaient dans des transes continuelles.
— J'ai toujours peur d'écraser quelqu'un ! expliqua-t-il.
Laurent — un gamin d'une douzaine d'années, très vif, un peu polisson — se mit à pouffer de rire.
M. Blair répondit :
— Oui, la première fois, c'est ainsi. Après, on n'y pense plus!...
Néanmoins il cria au chauffeur :
— Pas trop vite, Lucien, nous sommes en ville, gare aux contraventions!...
Le chauffeur ralentit, d'autant plus qu'il y avait des gendarmes ; mais il accéléra de nouveau dès que les maisons s'espacèrent le long des faubourgs. Aux abords d'une ferme, on écrasa un coq, qui chantait au milieu de la route. M. Gauche devint tout pâle. Laurent dit :
— Un coq, peuh! qu'est-ce que ça fait! Et M. Blair :
— Non, Laurent, ne dis pas cela! C'est fort regrettable, au contraire. Ce pauvre coq était content de vivre. De plus, il appartenait à quelqu'un.
Il se tourna vers M. Gauche, et ajouta, comme pour s'excuser :
— Mais si je faisais arrêter pour indemniser le propriétaire, — et je ne demanderais pas mieux, — tu n'imagines pas les ennuis que j'aurais ! Du reste, Lucien ne m'obéirait pas.
L'auto filait à grande allure. On était déjà loin du coq, dont le petit corps désormais muet se couvrait de poussière. Lucien, qui s'était rapidement retourné, s'écria :
— Les Wilson, derrière nous!... Peut-être qu'ils vont V attraper...
Les Wilson étaient des Américains, dont les contraventions ne se chiffraient plus : aussi, endossaient-ils, à Toccasion, celles des autres. Laurent battit des mains, en disant :
— Ça sera bien fait I...
Lucien se retourna de nouveau, et dit :
— Un gendarme I...
La joie de Laurent redoubla :
— Tant mieux ! tant mieux 1 tant mieux!... A travers ces exclamations, qui se croisaient
très vite, M. Gauche comprit que les Wilson allaient payer le coq écrasé ; et son sens de la justice en fut offusqué. Il jeta un regard inquiet, qui avait comme un accent de reproche, sur Jean-Philippe, lequel ne disait rien. Au choc de ce regard, M. Blair leva les yeux vers le ciel, impassible témoin de cette petite iniquité, comme de tant d'autres plus grandes ; et il esquissa, de la main droite, un geste évasif, qui signifiait : <»: Que veux-tu, mon pauvre ami, c'est la vie!... » A coup sûr, il eût préféré ne pas avoir écrasé le coq, ou, l'ayant par malheur écrasé, le payer ; mais il aurait fallu stopper,
faire machine en arrière, ou tourner laborieusement, parlementer avec le propriétaire ou le gendarme, suivre jusqu'au bout la filière des tracasseries qui accompagnent une contravention, subir rhumeur narquoise de Laurent hostile à de telles délicatesses ; et il dit :
— On ne vivrait pas, si Ton pensait à toutes ces petites choses !...
— Peut-être, fît M. Gauche; pourtant...
Et il se contenta de hocher la tête, sans achever d'exprimer son blâme.
Du reste, on arrivait à la Redoute, Une grille écussonnée aux armes des Chapeauvert fut ouverte par un jardinier. L'auto décrivit une courbe hardie... Le gravier des allées sautilla sous les pneus. On fit le tour de la maison. Lucien stoppa devant la marquise. Un domestique, rasé, en veston pékin, vint prendre la valise de l'invité, — une pauvre petite valise en vieux cuir usé, presque vide. Et M. Blair poussa »on ami au salon, pendant que Laurent faisait gambader les deux coleys, Puss et Lucky, aussi élégants que ceux qu'on admire dans les peintures de Van Dyck.
Le salon était d'une richesse presque fas-
tueuse, avec ses meubles cossus, garnis de soie rouge, ses tentures pareilles, les glands à franges d'or des rideaux, ses tapis d'Orient, un lustre immense, des candélabres en bronze, une cheminée monumentale, et des vases, et des bibelots, et des porcelaines, et des vitrines. De grands tableaux, dans des cadres massifs, en décoraient les parois : involontairement, le regard de M. Gauche s'arrêta sur l'un d'entre eux, qui représentait une femme nue, levant les bras vers un ciel violet, au bord d'un lac bleu de Prusse. M. Blair comprit le sens de ce regard, et voulut prévenir les questions :
— C'est d'un grand artiste, expliqua-t-il, d'un nommé Z... Gela s'appelle V Adoration mystique du Ciel et des Eaux... Pour mon goût personnel, je préférerais autre chose. Mais ma femme aime ça. Ge Z... est à la mode : tu comprends, il faut bien avoir quelque chose de lui... Enfin, c'est de l'art I...
M. Gauche répéta, sans conviction :
— Oui, c'est de l'art... Pourtant, Jean-Philippe, ne trouves-tu pas... Hum!... Gomment dirai-je?...
L'entrée de madame Blair, avec ses deux
filles, Tempêcha de s'enferrer davantage. C'était une grande femme, au profil autoritaire, aux dents saillantes et très blanches, mise avec recherche, qui se mouvait avec majesté. Blanche et Lucie, blondes Tune et l'autre, avaient les cheveux flottants sur des blouses de soie bleue ; la première était pensive, avec des yeux comme des pervenches ; la seconde avait une drôle de petite frimousse éveillée, malicieuse, un peu ironique. Madame Blair examina rapidement M. Gauche, remarqua ses gros souliers enfoncés dans le tapis, sa redingote élimée, son pantalon bossué aux genoux et raccommodé dans le bas ; elle dut faire un effort sur elle-même pour lui montrer un peu de bonne grâce ; car, ayant toujours vécu dans l'opulence, elle avait, pour tout ce qui sent la misère, un mépris instinctif que Texcellence de ses intentions ne parvenait par toujours à réprimer :
— Il y a longtemps que M. Blair désirait vous voir, dit-elle après les premiers compliments, qui furent un peu embarrassés. M. Blair parle souvent de vous ; il aime tout ce qui lui rappelle sa jeunesse.
— Moi aussi, dit M. Gauche.
Il poussa un soupir, et ajouta :
— Mais des fois, je me demande si elle a jamais existé, tant la vie me paraît différente de ce que j'avais cru!...
Madame Blair le regarda de nouveau, tout grisonnant, avec ses yeux éteints, sa barbe mal soignée, sa triste figure labourée de rides pareilles à ces fissures que des pluies répétées creusent dans un sol ingrat ; puis elle regarda son mari, bien rasé, les cheveux lissés sur un front calme, élégamment vêtu d'un veston de coupe irréprochable, avec une perle piquée à sa cravate et un gilet à pois que tendait un ventre un peu fort, — seul indice de Tâge approchant. Une idée s'estompa dans son esprit, sans s'y formuler tout à fait : à savoir que s'il n'avait pas eu la chance de la rencontrer, M. Blair aurait peut-être à cette heure un aspect aussi minable que son vieil ami... Et elle dit, avec le sourire un peu pincé qui lui était habituel :
— Oui, Monsieur Gauohe, il y a déjà quelques années que vous avez été notre ami de noces !...
A ce rappel du passé, la figure de M. Gauche s'éclaira et rajeunit.
— Ah ! Madame, s'écria-t-il, quelle belle journée 1... Gomme vous étiez jolie, dans votre robe blanche, avec le voile et la couronne I... Je voyais bien que mon ami serait très heureux, et je me réjouissais avec lui, et je rendais grâce au Seigneur !...
— Ce brave Alexis I s'écria Jean-Philippe en lui prenant la main.
Il regarda ses deux filles, et il ajouta, d'une voix qui s'attendrit :
— Nous étions de vrais bons amis tous les deux, des camarades de la première heure, des frères I... Ah 1 c'était le bon temps I...
Les fillettes échangèrent leurs regards, dont l'expression différait beaucoup. Lucie, un moment après, souffla dans l'oreille de Blanche :
— Papa avait de drôles d'amis, quand il était jeune...
Et Blanche répondit :
— Moi, il me semble que j'aime déjà beaucoup M. Gauche !...
Les sermons prononcés le lendemain par les deux pasteurs ne se ressemblaient guère. A Saint-Pierre, Jean-Philippe prêcha sur un texte tiré du second chapitre de l'Evangile selon saint Jean, qu'il lut dans la grande Bible d'Osterwald qu'avaient maniée tant de ministres éclairés ou pieux : « // ne se fiait point à eux parce quil les connaissait tous, » Ses auditeurs étaient pour la plupart des citadins de la petite et moyenne bourgeoisie, d'une dévotion mitigée par l'esprit des temps : ils apprécièrent sa connaissance du cœur humain, sa sagacité, son expérience, son langage agréable, fleuri de métaphores faciles; mais comme on cherche
toujours la petite bête, ils lui reprochèrent un accent trop mondain :
— Quoi d'étonnant? dit Tun d'entre eux, commis à la banque Valmarin père et fils, — des cousins de madame Blair, qui leur avait confié presque toute sa fortune : — il a trop bien mené sa barque au temporel. Il passe les trois quarts de son temps à surveiller ses placements I Quand un pasteur est trop riche, moi je dis : mauvaise affaire !...
Dans le temple de Sallinges (que Jean-Philippe avait fait récemment restaurer à ses frais), M. Gauche prêcha sur ces paroles du treizième chapitre de la Première Épître aux Corinthiens : (( La charité ne finira jamais, » — On jugea qu'il manquait d'éloquence, parlait vaudois, disait de bonnes choses un peu naïves. Madame Blair et ses deux filles se trouvaient dans l'auditoire, tandis que Laurent avait accompagné son père. Elles entendirent, à côté d'elles, ce fragment de dialogue, entre deux vieux messieurs en redingote, gantés de frais :
— On devine que c'est un brave homme.
— Peut-être. Mais l'avez-vous vu de près? Je l'ai rencontré tout à l'heure, avant qu'il eût
mis sa robe à la sacristie : on l'aurait pris pour un mendiant.
— Il paraît, en effet, qu'il est très pauvre, dit le premier.
Le second conclut :
— C'est regrettable. Il ne faut pas qu'un pasteur soit dans la misère.
Et madame Blair dit à ses filles :
— Si vous m'en croyez, vous n'épouserez pas un pasteur : les fidèles ne sont jamais satisfaits, et leurs plaintes sont une source de mécontentement pour toute la famille.
Et l'on rentra, lentement, à la Redoute, en saluant en chemin nombre de personnes de connaissance, parmi lesquelles plusieurs étaient de la parenté.
A midi et quart, on servit un de ces déjeuners où chaque plat affirme l'excellence de la cuisine genevoise* Les œufs à l'espagnole étaient onctueux comme de la crème ; d'exquises morilles, conservées avec un art qui leur avait gardé leur arôme, accompagnaient les côte^ lettes ; la poularde avait cuit à la broche devant du charbon de bois, comme l'expliqua complaisamment M. Blair à son ami, tout à fait inca-
pable d'apprécier ces subtilités gastronomiques. On arrosa ces bonnes choses d'un petit « Bossey » des plus agréables, que vint renforcer, après la volaille, une vieille bouteille du Closdu-Rocher. Tout en satisfaisant son appétit aiguisé par la course matinale, Jean-Philippe racontait son sermon : j'ai dit ceci, j'ai dit cela ; et son geste suivait le rythme des phrases. Au dessert, il s'aperçut qu'il n'avait encore parlé que de lui. Il en conçut quelque honte, l'usage du monde lui ayant don aé cette espèce de vernis dont chacun se fait un devoir d'enduire son égoïsme.
— Et toi, mon brave Alexis, demanda-t-il en pelant avec adresse une pêche de son espalier, as-tu été content de ton auditoire ?
— Ohl moi, dit M. Gauche, je suis toujours content de ceux qui m'écoutent... Ce sont peutêtre eux qui ne sont pas contents de moi.
Madame Blair constata qu'il y avait beaucoup de monde :
— Et des gens très bien, ajouta-t-elle.
Elle nomma quelques-uns des habitants des villas voisines :
— Ils ont écouté avec une grande attention. Ils ne manquaient pas une parole...
Elle interrogea du regard ses deux filles, en demandant :
— N'est-ce pas ?
Blanche et Lucie acquiescèrent, la première avec un gentil sourire, la seconde sans beaucoup de zèle, car elle avait trouvé le sermon bien ennuyeux.
— Qu'est-ce que tu leur as dit? reprit Jean- Philippe.
M. Gauche chercha quatre mots appropriés pour résumer son discours, ne les trouva pas, et répondit simplement :
— J'ai parlé de la charité.
— Ah ! c'est un beau thème ! exclama M. Blair avec une mimique expressive des yeux et de la bouche. La charité!... La vertu qui nous manque le plus!... Celle pourtant qui est la plus purement évangélique... La charité!... Qui la connaît encore, de nos jours, qui la pratique?... Ah! tu leur as parlé de la charité!... Eh bien! mon cher, tu ne pouvais trouver un sujet plus utile, plus nécessaire, et si tu les as fait réfléchir sur eux-mêmes, tu n'auras pas perdu ton temps !...
Là-dessus, on se rinça les doigts dans des
bols en vieil argent, et Ton sortit de table.
L'après-midi fut en partie absorbé par le tour du propriétaire. Depuis longtemps, Jean-Philippe était blasé sur ce plaisir-là; mais il en retrouva la petite émotion flatteuse en montrant à son vieux camarade les améliorations qu'il avait introduites dans sa « campagne )). Quelques visites vinrent à Theure du thé, entre autres deux vieilles dames qui présentèrent à M. Gauche, d'un air sévère, plusieurs objections à son sermon. Quand il les eut satisfaites, elles lui demandèrent encore ce qu'il avait exactement voulu dire en disant ceci et cela. Gomme elles rapportaient inexactement ses paroles, il essaya de leur persuader qu'il n'avait dit ni ceci ni cela, mais autre chose. Il n'y réussit pas, et elles partirent convaincues qu'il manquait de fermeté dans ses opinions. — Ensuite, on suivit la partie de tennis que Blanche et Lucie engagèrent, quand la chaleur fut un peu tombée, avec des jeunes filles du voisinage. G'était charmant de les voir, en fraîches robes claires, se renvoyer la balle avec vigueur, et courir gracieusement sur le terrain poli comme un miroir. M. Gauche pensa à quatre de ses filles,
qui étaient chétives et qu'on ne soignait pas assez ; et il dit, en comprimant un soupir :
— On voit que ces demoiselles se portent très bien !...
— Elles prennent beaucoup d'exercice, répondit madame Blair : c'est la meilleure hygiène. J'espère que vos enfants sont aussi tous en bonne santé, monsieur Gauche !
M. Gauche songea qu'il serait oiseux d'établir le catalogue de leurs divers maux; et il répondit :
— Oui, madame, je vous remercie.
Par conscience, il ajouta, comme à regret :
— A peu près du moins !...
On ne lui demanda pas de s'expliquer davantage, et la partie se poursuivit jusqu'à la première cloche du dîner, pour lequel on faisait toujours un peu de toilette.
Le soir, dans le sans-gêne du fumoir, les deux amis retrouvèrent enfin toute leur ancienne intimité. M. Gauche ne fumait pas; Jean-Philippe savourait un excellent havane dont l'arôme était si pénétrant que M. Gauche, tout ascète qu'il fût, en éprouva comme une très légère ivresse : d'autant plus qu'il s^était laissé verser à table
LE PASTEUR I^AUVRE 131
un verre du Clos-du-Rocher, et l'avait bu sans y songer, — lui tempérant avec une telle intransigeance ! Aussi se trouvait-il enclin à rattendrissement et aux confidences. Les souvenirs de jeunesse, les figures, les dates, les noms évoqués au hasard de la causerie, augmentèrent peu à peu son désir d'épanchement ; et il dit :
— Véritablement, Jean-Philippe, tu es un homme heureux !... D'abord, tu as une femme charmante... Oh! la mienne est la bonté même, elle a toutes les vertus, elle est pour moi la bonne et fidèle compagne dont il est parlé dans rÉcriture... Ensuite, tu as des enfants robustes et délicieux, qui ne te donnent que de la joie.,*
— Aurais-tu à te plaindre des tiens ? interrompit M. Blair.
— Oh ! certes pas ! ... Ne va pas croire cela ! . . . Mais... comment te dire?... Je les aime de toute mon âme, vois-tu, j'ai pour eux une immense affection... Seulement.... seulement, il y en a quatorze!... Et c'est beaucoup, Jean-Philippe... Non pour mon cœur, mais pour ma bourse... Il faut les nourir, tu comprends, les habiller, les soigner quand ils sont malades... Le
Nèche ne veut pas que je lui paie ses visites, et même il apporte les remèdes... Pourtant... Hum !... Enfin, ce sont bien des soucis, des soucis que tu as la chance d'ignorer!.,.
— J'en ai d'autres, dit Jean-Philippe.
M. Gauche le regarda avec étonnement :
— Lesquels, je t'en supplie ? demanda-t-il avec le plus sincère intérêt.
— Des soucis d'argent.
M. Gauche sursauta dans son bon fauteuil anglais :
— ...D'argent, toi?... tu plaisantes!...
— Oh! je ne suis pas inquiet pour mes repas du lendemain, ce n'est pas ce que je veux dire. Mais il faut que je pense constamment à ma fortune... Quand je dis ma fortune, c'est une façon de parler... Tu sais que je n'avais pas un liard : mon imbécile d'oncle a tout laissé à la Ville de Lausanne, à condition qu'on lui fasse une '^statue ; et la Ville a accepté ; conçoit-on cela!... En démocratie!... En réalité, quand je dis ma fortune, je parle de celle de ma femme.
— Et c'est une grosse fortune?
— Heu! heu!,.. Pas aussi grosse qu'on le : croit, mon cher... Ge qui n'empêche pas qu'elle |
me crée des devoirs extrêmement difficiles!... Ces biens, dont j'ai l'administration, ne sont pas à moi : il faut donc que je les surveille avec plus de soins encore que s'ils m'appartenaient... Si tu savais quels ennuis!... quels tracas!... quelle misère!... Oui, oui, quelle misère, mon bon ami!... Je voudrais travailler, achever mon livre sur le Prophète Osée, — celui que j'ai commencé à Tubingue, tu te rappelles? Et bien! non, impossible, pas moyen!... J'ai acheté les livres qui me sont nécessaires... Seulement, je n'ai pas le temps de les lire!...
Il montra une bibliothèque remplie de dos de maroquin, en bel alignement, avec des dorures.
— Croirais-tu que je n'ai pas même pu les couper?... C'est pourquoi je les ai fait relier... Et leurs dos, là, me sont un reproche continuel... Ils me disent, dès que je les regarde : a Jean-Philippe, pourquoi ne nous ouvres-tu jamais? pourquoi nous négliges-tu de la sorte, Jean-Philippe, nous qui pourrions t'apprendre tant de choses que tu devrais savoir?... » — Ah! mes pauvres amis, Jean-Philippe a bien autre chose à faire qu'à tourner vos pages!... Jean-
Philippe surveille ses placements, étudie les cours de la Bourse, lit des rapports sur le rendement des mines ou l'augmentation du transit des compagnies de chemin de fer ou de navigation!... Quel métier, mon pauvre Alexis!...
M. Blair lança au plafond quatre bouffées de fumée bleue, fit tomber d'un coup d'ongle la cendre de son cigare, et reprit :
— Quand par hasard les affaires me laissent un moment de repos, tu crois que j'en peux profiter pour mon travail?... Non pas! Il y a la famille!... Ma femme a des oncles, des tantes, vingt-trois cousines et cousins germains, presque tous mariés, et des petits-cousins et des arrière-petits-cousins, — une légion !... Ce sont tous des gens très bien : la fine fleur des pois, ce qu'il y a de mieux dans la République!... Impossible d'en lâcher aucun : il faut dîner tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et les recevoir chez nous... Tout cela est réglé comme un service public!... Si je manquais une fois, ils diraient : a Ce Blair, il est entré dans notre monde pour l'argent de sa femme; mais il ne tient pas à nous, on le voit bien!... » Tu n'imagines pas la peine que j'ai à rester un soir sans
dîner de famille, ou à donner un dîner où il reste une toute petite place pour un convive qui ne soit pas un cousin!... Il n'y a qu'en été, quand ils sontaux bains ou à la montagne, que je puis respirer!...
— Les grandes familles ont bien des avantages, dit M. Gauche. J'espère que mes enfants se tiendront entre eux comme les doigts de la main...
— La famille de ma femme n'est pas une main, gémit Jean-Philippe, c'est une pieuvre, avec tant de ventouses et de tentacules que je n'y échapperai jamais!... Elle me suce le sang, mon ami, elle me ronge la cervelle I Et ce n'est pas tout!... Il y a encore les commissions, les sous -commissions, les Œuvres — oh! des Œuvres, des Œuvres, tu n'imagines pas combien!...
— Si elles sont utiles au prochain, mon cher Jean-Philippe, il me semble qu'au lieu de t'en plaindre, tu devrais être heureux de pouvoir...
M. Blair lui coupa la parole d'un geste autoritaire :
— Utiles?... les Œuvres dont je m'occupe?... Utiles! ! Il y en a quelques-unes, bien sûr, il y
en a d'excellentes, et ce n'est pas de celles-là que je me plains... Mais écoute un peu! Celle qui me prend le plus de temps en ce moment, c'est un Bazar qu'on organise pour construire une deuxième flècheà Saint-Pierre !... Pourquoi cette deuxième flèche?... Au temps de nos pères, au temps de notre enfance, il n'y en avait point, — et j'aimais mieux ça!... Tout le monde aimait mieux cal... N'importe, quelqu'un a eu l'idée, un jour, qu'il en fallait une, et Ton s'est mis à se démener pour construire la flèche qui est là, maintenant... A peine inaugurée, il n'y a eu qu'une voix pour trouver qu'elle était de trop : même, il a été question d'organiser de nouveaux bazars pour la mettre en bas. Mais ces choses-là sont trop raisonnables pour qu'on les fasse!... Cependant, un malin d'architecte s'est avisé de soutenir que, si une flèche gâtait notre cathédrale, deux flèches l'embelliraient!... D'abord, on l'a traité de fou... Et puis il a fait des conférences, publié des brochures, écrit des articles, converti des gens bien pensants et considérables... Et le tour est joué... Et moi, moi qui trouve que c'est absurde, je fais partie du conseil de patronage et de trois sous-
comités!... On se réunit presque chaque jour, on discute, on ergote, on cherche des moyens de trouver de l'argent, on en donne... C'est épouvantable!...
— Je vois bien que chacun a ses soucis, fit pensivement M. Gauche. Les tiens sont d'une nature un peu particulière, les miens sont plus simples : par exemple, quand il faut renouveler les chaussures de trois ou quatre de mes enfants, ça n'a l'air de rien, mais je ne sais pas comment en sortir !
— Bagatelles I s'écria Jean-Philippe. Ces choses-là s'arrangent toujours. Ce qui ne s'arrange pas, vois-tu, c'est la tyrannie de l'argent : elle vous tient depuis le matin jusquW soir, l'année durant, sans un jour de répit. Hélas! hélas I je suis le forçat de la richesse, mon brave Alexis I Je traîne une chaîne d'or; et l'or, voistu, c'est beaucoup plus lourd que le plomb!
M. Cauche, qui avait une grande puissance de compassion, commençait à plaindre tout de bon son ami :
— Moi qui te croyais si heureux ! soupira-t-il. Jean-Philippe jeta son cigare, qui s'était
éteint, en disant :
— Ces maudits havanes, si on les rallume, ils ne valent plus rien !
Il en choisit un autre dans la boîte. M. Gauche le regarda curieusement en couper le bout avec un outil spécial, en argent, puis prendre une espèce de petit goupillon imbibé d'alcool et s'en servir en guise d'allumette; et il se dit qu'un homme riche avait besoin de bien des choses pour ses aises.
— On n'est jamais heureux I reprit M. Blair avec un geste découragé.
Il se frappa le front, et poursuivit :
— J'avais quelque chose là!... Toi qui m'as connu dans ma jeunesse, tu le sais bien I . . . Oui, oui, j'avais des idées... Le prophète Osée, quel beau livre j'aurais écrit!... Je pouvais servir la bonne cause, laisser quelque chose après moi... Tu n'as jamais eu cette ambition, Alexis?
— Non. J'ai toujours cru qu'il suffit de faire sa tâche, au jour le jour, le mieux qu'on peut...
— Moi, je Fai eue!... Et j'étais armé pour la réaliser, je le sens, j'en suis sûri... Eh bien! non. Je me serai occupé d'argent toute ma vie, je ne laisserai que de l'argent... Et c'est celui de ma femme, encore!...
En ce moment, un petit coup fut frappé à la porte, et madame Blair apparut sur le seuil :
— Philibert est au salon, dit-elle; il vient prendre une tasse de thé; veux-tu descendre?
Jean-Philippe leva les bras au ciel en disant :
— Il faut bien!...
Sa femme sortie, il expliqua :
— Un des vingt-trois cousins, naturellement!... un des pires!... Mais c'est un homme considérable : il a été président du Consistoire... Je parie qu'il vient pour l'affaire de la flèche... Ah ! mon pauvre vieux, tu te plains de ton sort...
M. Gauche protesta :
— Non, non, je ne me plains pas. Je dis seulement que j'ai un peu de peine à nouer les deux bouts.
— ... Eh bien! je voudrais te voir à ma place.
Sur ces mots, Jean-Philippe jeta son second cigare, à peine commencé, parce que madame Blair n'admettait pas qu'on fumât au salon, et qu'il ne voulait pas faire attendre le cousin Philibert.
Le lendemain, les deux amis prirent leur petit déjeuner sur la terrasse. Comme ces dames se faisaient servir dans leurs chambres, et que Laurent avait une leçon, ils restèrent en tête-àtête. La matinée était fort belle : le Mont-Blanc, qui ne se montre pas tous les jours, apparaissait dans Téchancrure de Tallée des marronniers, comme un tableau dans un cadre. La lumière du matin était radieuse, des oiseaux chantaient dans les branches. Sur la table, il y avait du café au lait, du chocolat, des œufs à la coque, du jambon, des tartines, du miel, des fruits et diverses pâtisseries. Jean-Philippe commença par gober une prune ; puis il ouvrit un œuf, en disant :
— Ces heures-là sont les meilleures. On est reposé. On n'a pas encore de soucis. Personne ne vous dérange...
Comme il prononçait ces mots, le valet de chambre vint annoncer que le régisseur demandait à voir monsieur. Jean-Philippe fît la grimace :
— Bon ! s'écria-t-il, pas même ce momentlà!
Et il ajouta, d'un ton résigné :
— Allons ! qu'il vienne!...
Presque aussitôt, M. Cauche vit arriver un petit homme, dont la tête à favoris poivre et sel semblait montée sur un col plus dur qu'un carcan. Il portait une grande serviette noire, et salua comme un jouet articulé.
— Asseyez-vous, Monsieur Durand, dit Jean Philippe... Mon vieil ami, le pasteur Cauche, de Saint-Presle... Qu'est-ce qui vous amène de si bon matin?
— Ceux des mansardes de votre immeuble de Plainpalais, répondit immédiatement le régisseur avec un geste résolu. Vous vous rappelez que je leur avais accordé un dernier délai pour payer leurs trois termes échus ?
— Oui, oui.
— Le délai est expiré avant-hier. Au lieu de payer, rhomme est venu m'offrir un à-compte de quinze francs... Quinze francs sur quatrevingt-dix !... Je lui ai dit que vous n'accepteriez certainement pas une offre aussi dérisoire.
— Ces gens-là sont insupportables! dit M. Blair en se tournant vers son ami, qui était tout oreilles. Voilà trois ans qu'ils sont dans la maison, et c'est toujours la même histoire. Il faut pourtant en finir une fois !
— C'est mon avis, dit M. Durand. Après tout, ces maisons ouvrières sont construites dans l'intérêt des classes pauvres. Mais l'exactitude des locataires permet seule aux propriétaires d'y trouver leur compte.
Comme il regardait du côté de M. Cauche, celui-ci crut pouvoir dire :
— Cependant, si ce sont de braves gens qui se trouvent dans l'embarras ?
M. Durand le foudroya des yeux, et dit avec sévérité :
— De braves gens ?... Les braves gens, monsieur, commencent par payer leur terme !... Ceux-ci sont de braves gens, si l'on veut, quand
ils sont en règle avec nous... Ils n'ont pas de vices, ils travaillent bien ; mais ils sont beaucoup trop nombreux!... Je ne sais combien ils ont d'enfants : imaginez- vous que la mère procède par jumeaux I...
— Gomme ma femme, dit ingénument M. Gauche.
— Mais dans leur position 1 poursuivit le régisseur. Quand on n'a pas un sou d'économie, quand on gagne à peine de quoi nourrir un enfant, on n'en a pas des douzaines, on se fait une raison !... Notez qu'il y en a toujours deux ou trois de malades. La mère est épuisée par ses couches. Et ils ont une grand'mère paralytique... Que voulez-vous faire avec des locataires pareils? Nous avons eu beaucoup de patience, la mesure est comble, j'estime qu'il faut les expulser.
Jean-Philippe, qui beurrait une tartine, murmura :
— Vous avez raison. Monsieur Durand.
Mais...
— Je sais ce que vous allez me dire, Monsieur le pasteur! interrompit le régisseur avec autorité. Votre état vous oblige à certains
ménagements. C'est entendu, et j'en tiens compte dans les conseils que je me permets de vous donner... Mais ! !... A côté du ministre, il y aie propriétaire !... Et le propriétaire, dans rintérêt de sa classe, dans celui de la société, est tenu de donner les bons exemples, de défendre les principes, de maintenir son droit, de le faire respecter. Gela est absolument nécessaire, dans les temps difficiles que nous traversons... Absolument I... Je suis sûr que M. Gauche sera de mon avis.
— Pas tout à fait, dit M. Gauche.
Et il s'expliqua, en dominant sa timidité.
— Que voulez-vous. Monsieur le régisseur? Moi, je ne suis pas propriétaire!... Je n'ai jamais possédé qu'une vigne, et... je ne l'ai plus... Je ne puis donc pas très bien me représenter ce que c'est que de l'être, ni pourquoi, quand on Test, on aurait le devoir de l'être avec dureté. Notre-Seigneur a recommandé de remettre sa dette au débiteur insolvable : je pense que c'est justement en pensant aux propriétaires qu'il a dit cela...
— Je crois être un bon chrétien, dit M. Durand ; mais les affaires sont les affaires.
Au lieu de lui répondre, M. Gauche se tourna vers son ami.
— Voyons, Jean-Philippe, demanda-t-il, combien te payent-ils par terme, ces mauvais locataires?
— Trente francs, je crois? fît M. Blair, en interrogeant des yeux le régisseur, qui confirma d'un signe de tête.
— Et ils te doivent trois termes ?
— Oui, dit M. Durand, malgré leur promesse formelle de se mettre en règle.
— Cela fait donc nouante francs, dit M. Gauche.
Il regarda la table chargée de bonnes choses, le plateau d'argent, la cafetière d'argent, le sucrier d'argent, les pots à crème d'argent, les tasses de porcelaine fine ; et il dit :
— Nouante francs !... Gela représente peutêtre une dizaine de petits déjeuners comme celui qui est servi là !... Vois-tu, Jean-Philippe, si tu expulsais ces pauvres gens, je crois que tout cela me resterait sur l'estomac.
M. Blair saisit la balle au bond, soulagé d'avoir un prétexte pour résister à son régisseur.
— Je ne veux pas te faire de la peine, mon brave ami, s'écria-t-il, pour une fois que j'ai ta visite!... Accordez-leur donc encore six semaines, Monsieur Durand, mais dites-leur bien que c'est la dernière qui sonne, et qu'après, nous serons implacables.
— Je l'espère ! dit le régisseur en pinçant les lèvres.
Il ajouta, en se levant :
— D'ailleurs, s'il en était autrement, je préférerais renoncer à m'occuper de votre immeuble de Plainpalais, Monsieur le ministre. Je ne puis pas gérer des maisons dontles termes restent impayés : c'est d'un trop mauvais exemple I
Et après avoir répété son salut de bonhomme en bois, il s'éloigna avec majesté.
— Tu vois ! s'écria Jean-Philippe dès qu'il se trouva seul avec son ami, tu vois ma vie!... Et quand je te dis qu'il vaut encore mieux être pauvre, tu ne veux pas m'écouter !...
— C'est que je m'imagine qu'il doit être si doux de donner quand on a ! réponditM. Gauche. Tandis que, si l'on n'a rien, c'est presque impossible !... Moi, par exemple, qu'est-ce que je
peux, pour aider les malheureux?... Mais toi!... Ainsi, ces braves gens de Plainpalais... si tu leur portais simplement la quittance de leurs trois termes, cet après-midi?... Avec ces pâtisseries, qui vont se perdre, pour les enfants?... Tu leur dirais : « Je sais que vous êtes dans la peine. Le Seigneur ne m'a pas marchandé ses dons. Eh bien, voici, je veux vous aider, selon la loi de charité... » Quelle joie pour eux!... Quelle bénédiction!...
M. Blair considéra son ami avec un étonnement profond.
— Alexis, dit-il enfin, je commence à croire que tu as Fétoffe d'un saint. Or, nous vivons parmi les hommes, qui sont méchants, trompeurs, intéressés, rusés et sans foi. Si je faisais ce que tu me demandes, il me faudrait en user demain de la même manière avec mes locataires du cinquième, puis après-demain avec ceux du quatrième et ainsi de suite jusqu'au rez-dechaussée... Dès qu'on cesse de montrer les dents, ces gens vous grugent... Je ne retirerais bientôt plus un centime de cet immeuble, qui est à ma femme comme tout le reste, comme cette argenterie, comme ce miel, comme ces
tartines et ce café au lait ! Oh ! je ne demanderais qu'à écouter mon cœur !... Tu sais que je n'en manque pas, et suis bon garçon... Mais c'est impossible, j'appartiens âmes biens, c'està-dire aux biens de ma femme,,. Je suis l'esclave delà propriété...
Et il continua longtemps sur le même ton, sans réussir à convaincre M. Gauche.
Au moment où Jean-Philippe, ayant assez maudit Pargent, proposait un tour dans les bosquets, on vit arriver, sans que le valet de chambre Feût annoncé, un homme entre deux âges, à figure grave, la barbe en pointe, le monocle à Toeil. Jean-Philippe souffla à M. Gauche :
— Le cousin Adolphe!... Un financier!... Et un tout fin !...
Puis il fit les présentations en invitant le nouvel arrivant à s'asseoir.
Celui-ci prit place après avoir soigneusement tiré son pantalon pour éviter la marque des genoux, refusa les bonnes choses qu'on lui offrait,
et commença d'une voix neutre, un peu pâteuse et traînante :
— Je viens vous apprendre une regrettable nouvelle, Blair; mais j'ai cru qu'il fallait vous avertir sans retard, car je crains qu'elle ne vous touche en quelque mesure. Vous ne savez encore rien?...
— Non... Qu'est-ce qu'il y a?...
— Valmarin vient de sauter.
Jean-Philippe devint pâle comme la mort, et
balbutia :
— Vous dites?... Valmarin?... saUter?...
De sa même voix égale, qui n'accentuait ni
un mot ni une syllabe, le cousin Adolphe détailla la catastrophe : fuite d'un caissier infidèle, — visite du coffre-fort, complètement vide, — découvert énorme, — des millions engouffrés on ne sait où, — bref, l'habituelle et lamentable histoire d'une classique déconfiture. Jean- Philippe devenait toujours plus pâle, et s'essuyait le front. A la fin, il jaillit de son siège, hors de lui, les bras en l'air, et cria, tourné vers la maison :
— Louise ! Louise ! Viens tout de suite !... La fenêtre d'une chambre au premier étage
s'ouvrit; madame Blair, effrayée, apparut en peignoir, avec des bigoudis.
— Louise, nous sommes ruinés !...
L'impassible cousin manifesta un léger
trouble :
— Qu'est-ce que vous dites là, Blair?... J'espère que vous n'aviez pas tout chez eux...
— Si fait, tout, ou presque! s'écria Jean- Philippe... Et j'ai cautionné Valmarin pour ses phosphates!... Que faut- il faire, mon Dieu! que faut-il faire?...
Madame Blair descendait, dans son peignoir ; Blanche et Lucie apparurent à leurs fenêtres ; puis Laurent accourut, suivi de son professeur. Ce fut un concert de gémissements, où se croisaient des plaintes comme celles-ci: ^ Ruinés!... Est-ce possible?... Tout à fait? Oui, tout à fait?... Nous n'avons plus rien!... Il faudra vendre la Redoute!... Je donnerai des leçons de piano!... Cousin Adolphe, vous qui êtes si fort, tirez-nous de là!... »
Les mines curieuses des domestiques se montrèrent derrière les angles delà maison, et leurs oreilles tendues happaient des secrets que nul ne songeait plus à défendre.
— Vous avez le temps de réfléchir, dit le cousin Adolphe. Les catastrophes arrivent vite ; mais leurs effets sont lents. Au reste, Blair, quelle imprudence!... Tous vos œufs dans un seul panier !...
— J'avais une telle confiance en Valmarin ! fît Jean-Philippe.
Madame Blair commença :
— Je te le disais bien, moi !... Je... Son mari lui coupa la parole :
— Toi?... Par exemple !... Tu croyais en lui comme en Dieu!... Et d'abord, c'était ton cousin, non le mien !...
Puis il s'efforça de se reprendre :
— Voyons!... voyons!... Du sang-froid!... Soyons calmes... Il ne sert à rien de perdre la tête!...
Et il se mit à poser pêle-mêle mille questions au cousin Adolphe, à faire des calculs de tête, à prendre des notes de sa main qui tremblait, en tâchant de se persuader que le désastre serait circonscrit :
— Pourtant, tout n'a pas disparu?... Il restera quelque chose?... Il y aura un actif?... Les immeubles?...
— Grevés d'hypothèques.
— La responsabihté des associés?... du conseil d'administration?...
— Matière à procès...
— Enfin, il faut voir, il faut voir...
— Oui, Blair, allez vous habiller, nous descendrons en ville ensemble.
M. Gauche avait suivi avec une surprise affligée les diverses phases de cette scène. « Hé quoi, songeait-il, est-ce bien le même homme qui, tout à rheure, se plaignait du fardeau des richesses? est-ce lui qui se désespère parce qu'il en est délivré?... Hélas! c'est que, sans s'en douter, il y avait mis tout son cœur!... y> Gomme personne ne s'occupait de lui, il eut l'idée de partir par Fexpress de midi, grâce auquel il arriverait à Saint-Presle dans la soirée. Puis il songea qu'il pourrait peut-être apporter quelque réconfort à Jean-Philippe, et se décida d'attendre son retour en faisant les cent pas sous les marronniers. Naturellement, les incidents de la matinée distrayaient son esprit de la beauté du paysage : il y réfléchissait de toute sa force, et peu à peu, comme il lui arrivait souvent, ses réflexions prirent la forme d'une
prière. Ce fut une prière très fervente. Des paroles précises n'en sauraient rendre tout le sens ni le vrai caractère ; pourtant elle disait à peu près ceci :
« Je te remercie, ô mon Dieu, de ce que tu m'as fait naître et vivre dans la pauvreté. Pardonne-moi si j'ai parfois méconnu l'excellence de cet état : je sais maintenant qu'entre ces deux malheurs, posséder au delà de ses besoins ou manquer un peu du nécessaire, le premier est le pire et le plus dangereux. Tu nous as toujours donné notre pain quotidien, Seigneur, à moi et à mes bien-aimés ; à quoi sert-il d'avoir la huche garnie? Sois donc béni et prends pitié de ces nouveaux pauvres! que les écailles leur tombent des yeuxl qu'ils reconnaissent que tu les as frappés pour leur bien ! qu'ils se consolent de la perte de leurs trésors terrestres, et ne travaillent plus désormais que pour en amasser d'impérissables au ciel! Donne-leur cet esprit. Seigneur, si telle est ta volonté I Amen I »
Quand il eut achevé cette prière, M. Gauche se trouvait à l'endroit de la terrasse où se découvre le panorama du Mont-Blanc. Il se mit alors à Tadmirer, en songeant que les magnificences de la terre sont un bien commun, dont les plus pauvres peuvent jouir et que les plus riches ne sauraient accaparer; tant et si bien que le problème de la propriété se posa devant son esprit, et qu'il conçut qu'elle n'est en dernière analyse qu'une triste invention des hommes. Gomme il s'étonnait d'avoir une idée si hardie, il entendit un bruissement de pas derrière lui, et il se retourna. Et voici. Blanche, l'aînée des demoiselles Blair, était là.
— Personne ne s'occupe de vous, Mon-
sieur Gauche, lui dit-elle. Il faut excuser mes parents ; ils ne pensent qu'à leur malheur.
Il remarqua que la jeune fille n'avait pas pleuré, qu'elle ne paraissait point émue et restait parfaitement calme.
— Oh ! je comprends très bien. Mademoiselle, répondit-il. Je me demande même si je n'aurais pas mieux fait de m'en aller. Mais j'ai pensé que je pourrais peut-être rendre quelques services à votre père quand il rentrera : c'est pour cela que je suis resté.
Le beau regard limpide de la jeune fille se nuança d'une grande tristesse ; elle dit :
— Mon pauvre père aura grand besoin de sympathie et d'appui, Monsieur...
Elle ajouta, d'une voix un peu tremblante :
— Ma mère et ma sœur aussi : elles ne s'arrêtent pas de pleurer. Et même Laurent, qui est si jeune. Cette idée que nous serons pauvres les met dans la désolation.
— Et vous, Mademoiselle, elle ne vous afflige pas?
— Non, Monsieur, au contraire.
M. Gauche la regarda avec surprise.
— Pourtant, fit-il, élevée dans l'aisance et le
LE PASTEUR PAUVRE i57
bien-être, vous aurez de la peine à vous accoutumer aux privations.
La jeune fille affirma, avec force :
— Je pense que c'est la Providence qui vous a envoyé ici en ce moment, Monsieur le pasteur... pour que vous aidiez mes parents et leur disiez les choses qui leur feront du bien!... J'ai cette idée parce que je vous connais un peu... Notre père nous a souvent parlé de vous : entre autres, il nous a raconté comment vous avez arraché votre vigne pour planter des pommes de terre !... Et moi, je trouvais cela si beau, si beau, — oui, beau comme un acte d'héroïsme!
— Oh ! Mademoiselle, ne dites pas cela ! interrompit M. Gauche en rougissant. C'était tout simple, Tidée venait de ma femme, je n'y ai eu aucun mérite.
— Peut-être que personne n'a jamais aucun mérite, non plus qu'aucun tort, répondit Blanche. On ne sait jamais, comme dit un de nos professeurs, et il ne faut pas juger. Seulement, Monsieur, j'ai pris l'argent en horreur, à force d'en entendre parler. Le mot suffit à me donner des nausées. Vous n'imaginez pas combien de fois il revient dans une journée !...
i58 LE PAS^rEUR PAUVRE
A présent que nous n'en avons plus, j'espère que nous en parlerons moins!...
— Pour moi, Mademoiselle, qui n'en ai jamais possédé, je me plaisais à dire que Tavantage d'en avoir, c'est qu'on peut n'y pas penser. Je ne dirai plus cela après la conversation que j'ai eue hier avec votre père ; car il m'a confié combien il souffrait de penser sans cesse à l'argent, et de ne pouvoir faire autrement. . . D'autre part, je sais par mon expérience que lorsqu'on en manque, on est forcé d'y penser plus qu'on ne voudrait... Oserais-je vous dire ce que je crains?... Vos parents en parlaient beaucoup parce qu'ils en avaient trop ; peut-être en parleront-ils tout autant désormais parce qu'ils en seront privés... A moins toutefois que le Seigneur ne les éclaire !...
La jeune fille frappa du pied sur le sol et dit :
— S'il en est ainsi, l'argent est une chose maudite !... Moi, je me sens plus heureuse et soulagée depuis que je sais que nous n'en avons plus ; et je suis sûre qu'il en sera de même pour mes parents, ma sœur et mon frère!... Je ne leur dis rien en ce moment, parce qu'ils sont incapables de rien entendre ; mais je leur dirai
tout ce que je pense, oui, tout, et j'espère que je leur donnerai du courage!...
La figure de Blanche s'était animée, ses yeux brillaient, toute sa personne, un peu fluette, un peu faible, respirait la bravoure et la générosité :
— Ah! Mademoiselle, s'écria M. Gauche, vous serez leur force et leur soutien ! Je ne suis plus inquiet de mon vieil ami Jean-Philippe, et je vois une fois de plus que Dieu, dans sa bonté, place toujours la consolation à côté de la douleur!...
On déjeuna n'importe comment, M. Blair n'étant pas rentré. Madame Blair pleurait dans sa chambre; M. Gauche se trouva donc seul avec les trois enfants. Laurent, d'esprit mobile, ne demandait qu'à se laisser distraire ; mais Lucie ne mangeait pas, et ses pleurs coulaient dans son assiette. Blanche, très calme, se mit à parler de la pluie et du beau temps, comme si la ruine ne se fût pas abattue sur la maison.
— On voit bien que tu ne comprends rien ! s'écria Lucie.
Blanche regarda M. Gauche, qui lui sourit et dit doucement :
— Relisez le chapitre sixième de la Première Épître à Timothée, Mademoiselle : c'est là
qu'il est dit que nous n'emporterons pas nos biens avec nous, et que nous ne devons demander qu'à être nourris et vêtus.
Lucie lui jeta un regard noir, et dit sèchement :
— Moi, Monsieur, ça ne me suffît pas !
— Que Dieu vous donne la patience, Mademoiselle, répliqua M. Gauche.
Et l'on ne parla plus jusqu'à la fin du repas.
Jean-Philippe revint dans l'après-midi. Il y eut des conciliabules, des explications, des plaintes, des allées et venues, jusqu'à l'heure du repas du soir, qui réunit de nouveau la famille. La voix de M. Blair tremblait en prononçant les habituelles actions de grâces : « Sois béni, Seigneur, des biens que tu nous donnes... » — comme si des reproches et de la rancune mêlaient leur amertume à ces remerciements. Cependant, le potage était bon, le poisson frais, le rôti excellent. Après tant de fatigues, de courses, d'émotions, l'appétit commençait à revenir : les Blair s'abandonnèrent peu à peu au bien-être de la table savoureuse, de l'estomac satisfait. Puis, les deux pasteurs se retrouvèrent au fumoir, où ils avaient, la veille,
échangé tant de propos qui n'étaient plus de saison.
— Je ne pourrai plus fumer de ces cigares ! s'écria Jean-Philippe en coupant d'un coup de dents rageur le bout de son havane.
M. Gauche demanda :
— Auras-tu tant de peine à t'en consoler?...
— Oh ! s'il n'y avait que cela !... Tu penses bien que je reviendrais volontiers aux Grandsons de ma jeunesse!... Mais c'est un signe, une façon de symbole : il y a le reste, le reste, le reste ! . . .
Il avait un accent désolé. M. Gauche voulut lui rappeler sa plainte de la veille :
— Toi qui regrettais tant...
Jean-Philippe l'interrompit sans lui laisser le
loisir de souligner sa contradiction :
— Mais ce n'est pas à moi que je pense, mon cher!... G'est à ma femme, à ma pauvre femme, qui n'a plus rien... G'est à mon fils, qui aurait pu être si heureux !... à Lucie, qui a des goûts dispendieux... à Blanche surtout, tiens! parce qu'elle est si frêle et que je Taime tant I...
— Oh ! pour elle, ne t'inquiète pas ! s'écria M. Gauche. Elle a le cœur courageux !...
LE PASTEUR PAUVRE iG3
— Gomment sais-tu cela?
— Nous avons causé... ïu as une brave fille, Jean-Philippe!... Elle a confiance en Dieu : et vois-tu, c'est cela qui compte!... La confiance, la confiance, voilà ce qui te manque, mon ami : et c'est le trésor qui ne trompe pas!...
Jean-Philippe, enfoui dans son meilleur fauteuil, grogna :
— Tu en parles bien à ton aise, de ce trésorlà, toi qui n'en as jamais eu d'autres!...
— Les ai-je désirés?... Non, je t'assure, en pleine bonne foi!... Rappelle-toi ce que tu me disais hier : en t'écoutant, je louais le Seigneur de ma pauvreté. Si vraiment tu es pauvre aussi, maintenant, eh bien I confie-toi en Dieu, tu ne t'apercevras seulement pas de ta misère !
— Faut-il que je te le répète? Il y a mes enfants, ma femme...
— Si tu leur disais : « J'ai confiance », au lieu de te désoler comme tu fais !... Si tu leur disais cela, simplement, avec un visage calme, crois-tu donc que tu ne les aiderais pas mieux?... Ils t'écouteraient : la confiance rend le courage... Veux-tu que je te dise tout ce que je pense, Jean-Phihppe?...
L'autorité de M. Gauche croissait à chaque parole. Ce n'était plus un simple homme pauvre en redingote élimée qui parlait ; c'était un ministre de Dieu, convaincu, sincère, en qui se manifeste comme un rayon de Féternelle Vérité :
— Ce n'est pas à eux seulement que tu penses, Jean-Philippe, c'est plus encore à toimême... Tu te dis que tu vas perdre ces aises, ces biens qui te sont chers, pour te retrouver tel qu'autrefois, avec d'autres habitudes et d'autres besoins... Tu te dis que tu n'auras plus de banquiers ni de carnet de chèques, et qu'il te faudra peut-être vendre ta campagne, tes bons meubles, tes tableaux, les livres que tu n'as pas eu le temps délire... Et peut être te dis-tu encore que les gens vont parler de toi, et répéter à travers la ville : « Ce pasteur Blair, qui était si fier de sa richesse, voilà qu'il n'a plus que son traitement!.., » Ce sont ces idées-là, surtout, qui te rendent malheureux !...
M. Blair, qui baissait la tête, protesta :
— Je t'assure que je pense aux miens plus encore, aux miens avant tout!...
— Oui, sans doute, — mais pour des raisons
analogues. Et alors?... Raisonne autrement, Jean-Philippe!... Redresse ton courage!... Aie confiance en Dieu, qui ne nous abandonne jamais quand nous l'invoquons!,.. Toutes ces choses qui te semblent si nécessaires, tu verras qu'on peut s'en passer, et bientôt tu n'y penseras même plus!... Tes filles auront des robes plus simples, ta femme aussi : les en aimeras-tu moins pour cela?... Ton fils devra travailler : le beau mal ! le travail n'est-il pas une bénédiction?... Et si les gens voient que tu es calme et courageux, ils ne diront pas les choses que tu crains ; mais ils diront : « Décidément, le pasteur Blair est un bon chrétien et un brave homme : cela se voit à la façon dont il supporte son épreuve!... »
— Et alors, au lieu de me railler, ils me plaindront! fit M. Blair avec amertume.
— C'est la voix de l'orgueil qui parle, maintenant. Ne l'écoute pas : elle ne vaut pas mieux que les autres. Mais pense à ce que je viens de te dire, et demande à Dieu de t'aiderl... Oui : il donne à celui qui demande !... Il te répondra il te dira comment il faut parler aux tiens!... Ta petite Blanche te soutiendra, tous les tiens
t'aimeront davantage. Vous serez heureux autrement, tous ensemble, dans le doux sentiment de votre union, sous la garde de Dieu!...
Il se tut. M. Blair ne répondit pas tout de suite, mais des larmes brillèrent dans ses yeux. Elles roulèrent silencieusement le long de ses joues; il dit enfin :
— Ah ! mon bon vieil ami, que serais-je devenu si tu ne t'étais pas trouvé là I...
Et M. Gauche se réjouit de n'avoir pas pris l'express de midi, comme il avait d'abord songé à le faire.
Mais il fallut partir le lendemain. Blanche et Jean-Philippe l'accompagnèrent à la gare de Cornavin, dans l'auto conduit par Lucien, qui n'écrasa personne. Au moment du départ, M. Blair se rappela tout à coup qu'il devait rembourser les frais de route à M. Gauche. Gelui-ci refusa, en disant :
— Non, non, mon ami, je crois que tu es plus pauvre que moi, à présent.
Et jamais Jean-Philippe ne put lui faire comprendre qu'au point où il en était, un louis de plus ou de moins ne représentait pas grand'chose...