‹ Le pasteur pauvreChapitre 7 sur 10 · LA VOCATION D'ÈVELINE GAUCHE · texte numérisé non relu

LA VOCATION D'ÈVELINE GAUCHE

Pendant que le pasteur Gauche était à Saint- Presle, il advint que sa fille aînée, Éveline, se lia d'amitié avec une jeune Américaine, appelée Myriam Bottomby, qui se mourait de la tuberculose au Grand-Sanatorium.

Myriam avait vingt ans, comme Eveline. Elle était très jolie et très blonde, tantôt vive, tantôt alanguie, toujours gracieuse comme une alouette et toute à ses caprices qui faisaient loi. Son père, parti de rien, était devenu roi de quelque chose : une ligne de lui, dix mots avec

sa signature sur un câblogramme, il n'en fallait pas plus pour faire hausser ou baisser les Bourses du monde et créer de la richesse ou de la misère. Avec sa figure rasée, sa mâchoire anguleuse, ses yeux froids, son nez droit et son front bas, casqué de cheveux gris d'acier, il rappelait certaines de ces figures de condottieri qu'on voit sur des médailles du temps de la Renaissance. Ce terrible homme, âpre à la concurrence, insatiable au gain, inflexible dans la lutte, avait adoré sa femme, et adorait la fille qu'elle lui avait laissée en mourant. Aussi Myriam était-elle une enfant gâtée, très enfant, très gâtée, déjà un peu femme; elle aimait la toilette, la danse, le base-bail, les bijoux, les sports, les voyages, et aussi les choses de l'art et de l'esprit, les bibelots qui coûtent cher, les livres rares, les opéras qu'on applaudit dans des loges somptueuses, les tableaux d'autel, les tombeaux qu'on va chercher dans de vieilles églises lointaines, et généralement tous les plaisirs, toutes les curiosités, tous les biens du monde. Quand elle tomba malade, les médecins les plus fameux furent appelés à la soigner : ils essayèrent sur elle les remèdes les plus nou-

veaux, les sérums les plus savants, les traitements les plus coûteux; elle continua à dépérir; après quoi ils l'envoyèrent à Saint-Presle, où sa venue inquiéta le directeur du Grand-Sanatorium, qui pensa qu'elle y mourrait, et que sa mort ferait mauvais effet.

— Mais nous ne pouvons pourtant pas renvoyer les malades ! lui dit le D' Nèche qui venait d'être appelé du Sanatorium populaire au Grand-Sanatorium.

M. Bottomby n'avait pu se résoudre à quitter sa fille, sachant qu'il ne l'avait plus avec lui que pour quelques mois ou quelques semaines. Il l'avait donc suivie, accompagné de ses secrétaires : du haut de la montagne où rôde la mort, il surveillait à la fois les progrès du mal invincible et le prodigieux échafaudage de millions dont sa seule activité maintenait l'équilibre. Il s'installa dans un appartement qui devint, comme par miracle, confortable et somptueux, et une pluie d'or s'abattit sur la contrée : il en tomba sur les hôtêls, sur les chalets, sur les mayens, sur les garçons, les portiers, les sommeliers, sur les médecins, sur les infirmiers, sur les voituriers, les facteurs, les marchands.

les malades, les pauvres elles riches. On eût dit que M. Bottomby essayait d'acheter, à force de bienfaisance, la vie de sa fille, ou peut-être, dans un inconscient esprit de justice, de compenser par ses largesses la rapacité satisfaite de ses ambitions. Mais Myriam continuait à dépérir.

Gomme elle s'ennuyait, leD^Nèche eut Tidée de lui amener Eveline, qu'il avait vu grandir et pour laquelle il nourrissait une secrète tendresse. Eveline, modeste et pauvrement vêtue, était une belle fille, blanche, svelte, saine, solide, avec des yeux couleur de violette et de magnifiques cheveux châtains, aux reflets si dorés qu'ils semblaient créer de la lumière; elle avait une de ces voix chaudes, suaves, profondes, dont le timbre, aux moindres paroles, vous saisit et vous émeut comme de la musique; toute sa personne dégageait ce charme indéfinissable qu'ont parfois les êtres privilégiés qui possèdent un don suprême, et ne s'en doutent pas. A la première rencontre, Myriam se prit pour elle d'une tendresse soudaine et violente, comme si cette petite étrangère incarnait tout ce que la vie a de bon ; elle la redemanda comme un enfant réclame un jouet préféré, et la voulut

toujours, à la façon de ces fillettes qui ne quittent pas leur poupée.

Avec Tassentiment de ses parents, Eveline se prêta volontiers à cette fantaisie, bien que le ménage souffrît de son absence. Elle était extrêmement raisonnable, ayant dès l'enfance partagé avec sa mère les soins que demandait la nichée : cette armée de petits Gauche, qui maintenant augmentait par couples de jumeaux, et qu'il fallait nourrir de peu de chose, habiller de rien, guérir sans remèdes coûteux, peigner, laver, moucher du matin au soir. Bien qu'elle n'eût jamais esquissé le moindre flirt avec personne, elleavait l'instinct de touteslestendresses : ce qui lui permit de comprendre et de partager celle qu'elle inspirait à cette mourante. Intuitive et spontanée, elle devinait beaucoup de choses qu'elle n'avait jamais apprises. A sa manière, elle était poète, en ce sens du moins qu'elle inventait de très belles histoires pour amuser ses cadets. Surtout, elle était musicienne : sans avoir jamais pris de leçons, elle tenait l'harmonium à l'église, rendait une âme au vieux piano de sa mère, chantait d'une voix inexperte et magnifique. Elle possédait peu de musique, mais

172 LG PASTEUR PAUVRE

devait à sa mémoire un répertoire assez vaste de romances, de lieds^ d'airs d'église ou d'opéras, recueillis parfois après une seule audition. Myriam avait entendu beaucoup de cantatrices acclamées sur les premières scènes des deux mondes : aucune, assurait-elle, dont la voix l'émût autant, qui fût avec une telle abondance une source vive de mélodies ; aussi ne se lassaitelle point de demander à sa nouvelle amie :

— Chante, chante, Éveline, chante encore quelque chose, je t'en prie !...

On fit venir un superbe harmonium, un merveilleux piano, des malles de cahiers et de partitions. Eveline se mit à déchiffrer ces pages oti vibre éternellement l'âme des vieux maîtres, et l'enchantement qu'elles dégagent la saisit et l'enveloppa. Elle oublia les mille petits soins qui l'avaient jusqu'alors absorbée : les chaussettes à repriser, les mouchoirs à ourler, les chemises à couper, les nez à moucher, la soupe à surveiller, et le reste. Elle négligea ses devoirs accoutumés, dont le poids retomba sur sa mère, car ses frères et ses sœurs étaient ou trop jeunes , ou trop égoïstes, ou trop habitués à compter sur elle. Personne, d'ailleurs, ne lui fît aucun

LE PASTKUR PAUVRE 173

reproche : tous aimaient Myriam à travers elle, et plaignaient d'autant plus la malade qu'ils mesuraient inconsciemment le prix des biens qu'elle perdrait avec la vie.

— Va souvent chez cette pauvre jeune fille, puisque tu lui fais du bien, disait M. Gauche.

Madame Gauche ajoutait :

— On est heureux de donner un peu de soimême à des gens si riches, mais qui ne peuvent jamais avoir les choses qu'on n'achète pas.

Et le D^Nèche se frottait les mains, heureux de voir apprécier sa préférée par des personnes difficiles, qui devaient s'y connaître.

Myriam, cependant, jouissait de la simplicité d'Éveline comme on jouirait de l'éclat ou du parfum d'une fleur sauvage si l'on n'avait jamais vu que des plantes de serre ou d'appartement. Mais elle était un petit être raffiné, compliqué d'artifices, changeant comme les nuages, jouet de ses propres caprices : le moment vint où elle se lassa de voir son amie, qu'elle trouvait si belle, dans la même pauvre robe grise mal faite, avec des gants usés, de lourdes bottines, un chapeau garni d'un mauvais ruban fripé. Et un jour elle lui dit :

— Sais-tu comme tu es jolie, Éveline?... Tu es si modeste, que tu ne t'en doutes peut-être pa.s... Pourtant, tes cheveux ont des reflets de soleil comme je n'en ai jamais vus, et quand même j'en ai beaucoup, tu en as davantage. Tu es grande et svelte comme un beau lys, et ta taille serait ravissante si tu avais un autre corset. Pourquoi donc es-tu si peu coquette? pourquoi t'habilles-tu si mal?

Éveline se mit à rire, et répondit :

— Je m'habille comme je peux, n'est-ce pas déjà miracle que je sois habillée? J'ai une douzaine de frères et de sœurs, et mon père est un pauvre pasteur; il n'a jamais possédé qu'une vigne, qu'il a arrachée pour planter des pommes de terre, afin de corriger Jean Tribolet, le forgeron, qui battait sa femme quand il avait trop bu. Où voudrais-tu qu'il prît de l'argent pour me donner de jolies robes, des bottines fines, des plumes pour mon chapeau ?

— Pourtant, tu aimerais en avoir, dis?

— Je n'y ai jamais pensé. Je sais qu'il y a de belles choses qui ne sont pas pour moi.

Alors, Myriam fit venir de Paris des costumes pour le matin, pour la ville, pour la prome-

nade, pour la maison, pour le dîner, pour le soir, avec un trousseau de linge si fin qu'on Teût dit tissé par des fées, des chaussures dignes du pied de Gendrillon, des chapeaux garnis, les uns de fleurs qu'on eût dit naturelles, les autres de rubans ou de dentelles, ou d'oiseaux des tropiques dont les plumes avaient de merveilleux reflets, pareils à ceux des pierres précieuses. D'abord, Eveline refusa ces présents, en disant :

— Tu comprends que c'est beaucoup trop beau pour moi. De quoi est-ce que j'aurais l'air dans ces robes-là? Je n'oserais jamais les porter!

Mais Myriam voulut, et l'on ne pouvait rien refuser à Myriam, parce qu'elle se mettait à pleurer et à tousser sitôt qu'on la contrariait. Et il advint que ces toilettes seyaient si bien à

Eveline, qu'on l'eût prise pour une bonne cliente des couturières à la mode. Quoi qu'elle ne mît pour sortir que les plus modestes, les gens du village se demandaient l'un à l'autre :

— Est-ce que notre pasteur a tout à fait perdu la boussole, qu'il permet à sa fille de se fagoter ainsi ? Depuis que le monde est monde, on n'a jamais vu ça!...

Un soir qu'Éveliiie chantait, dans une robe couleur clair-de-lune comme il y en a dans les contes de fées, qui découvrait les fossettes de sa gorge et ses bras un peu gros, mais moulés comme ceux d'une statue, Myriam s'aperçut qu'elle n'avait ni colliers ni bracelets. Elle devint pensive, et, quand son amie l'eut quittée pour rentrer à la cure, elle dit à M. Bottomby :

— Papa, ne trouves-tu pas qu'Éveline serait encore bien plus jolie, avec mes bijoux?

Elle rêva un moment, sondant l'avenir de son regard attiédi, une larme au bord des cils; puis elle poussa un long soupir, et dit :

— Je veux les lui donner tous. Tu permets?...

A l'éclair de douleur qui traversa les yeux de M. Bottomby, elle comprit qu'il devinait sa pensée; alors elle s'empressa d'ajouter, pour le consoler :

— Tu m'en achèteras d'autres quand je serai guérie!...

Le lendemain, elle voulut donner à Eveline le lourd coffret d'argent massif, ciselé dans le style byzantin, avec des applications d'or et de pierreries, qui contenait une fortune en chaînes

d'or, en colliers de diamants et de perles, en boucles, en bagues, en bracelets. Sans pressentir rénorme valeur de ce présent, la jeune fille s'en défendit de son mieux, rouge jusqu'à la racine des cheveux :

— Tu es folle, Myriam, répétait-elle, tu es folle!... Comment veux-tu que j'accepte des choses pareilles? Qu'est-ce que j'en ferais?... Que dirait ton père ?. . .

Il fallut l'intervention de M. Bottomby, qui dit (( je veux » en fronçant les sourcils; en sorte qu'Éveline, à qui ce terrible homme causait une peur insurmontable, céda, par terreur plutôt que par persuasion. Mais quand elle rentra à la cure, honteuse comme après une mauvaise action, M. Gauche déclara que cette fois c'en était trop, et que la chose était impossible. Il prit le coffret, qui valait à lui seul plus d'argent qu'il n'en avait reçu pour l'œuvre de sa vie entière, pour ses sermons, ses visites de pauvres ou de malades, sa patience, son dévouement, sa vertu ; sans même l'ouvrir, il le mit sous son bras, et le rapporta dare dare àM. Bottomby :

— Je suis un pauvre pasteur, lui dit-il, et ma fille ne peut ni porter ni posséder de bijoux.

J'ai eu la faiblesse de lui permettre d'accepter des robes beaucoup trop belles, qu'elle ne porte d'ailleurs que pour faire plaisir à mademoiselle Myriam. C'est déjà trop : si elle n'était pas si sage, je craindrais qu'elle ne conçût de vains désirs et des goûts de luxe. Sans compter que cela fait jaser le village. Que dirait-on, si l'on savait qu'elle accepte un cadeau princier comme celui-là?

M. Bottomby n'entendit que ce dernier argument, qui lui parut sans valeur, car il faisait en toutes choses ce qui lui plaisait, sans s'occuper ni du tiers ni du quart; il répondit, en haussant les épaules :

— On dira ce qu'on voudra. Qu'est-ce que cela peut faire?

— Gela fait beaucoup, pour un homme qui a charge d'âmes, répliqua M. Gauche. Pour que ma parole, avec Taide de Dieu, soit efficace, il ne faut pas que mes actes, ou ceux des miens, prêtent à la critique. Aussi, cette fois, je ne céderai pas. Ne croyez pas que ce soit seulement à cause des gens : c'est pour ma fille elle-même, pour nous tous! Il y a des choses, voyez-vous, qui sont impossibles !

— Je n'en connais pas, interrompit M. Bottomby.

— Eh bien, fît doucement M. Gauche, vous voyez qu'il y en a du moins une !

Et il s'en alla, en laissant le coffret sur la commode.

Mais quand Myriam vit qu'Éveline ne portait pas ses bijoux, elle se mit à pleurer et à tousser, et dit qu'elle allait mourir. Alors, M. Bottomby reprit le coffret, et le porta luimême à la cure ; et il dit à M. Gauche :

— Ma fille a pleuré et toussé très fort, à cause de ces bijoux. Je veux qu'elle ait tout ce qu'elle désire ! Je veux qu'on fasse tout ce qu'elle demande ! Je veux qu'elle n'ait aucun chagrin ! G'est pourquoi il faut absolument que vous preniez cela pour miss Eveline !

M. Gauche répondit :

— Je vous ai expliqué. Monsieur, pourquoi c'est tout à fait impossible.

Il dit cela d'une voix si résolue, que pour la première fois peut-être de sa vie, l'Américain sentit qu'il se heurtait à une difficulté véritable. Alors, il changea complètement de ton^ et dit :

— Dans les affaires, je dis toujours : je veux ! Et je réussis toujours. Mais là, ce n'est pas une affaire. C'est pourquoi je vous dis : « Je vous en supplie ! »

L'émotion contenue de cet homme fort était si saisissante, que M. Gauche se sentit remué jusqu'au fond du cœur. Il ouvrit la bouche pour offrir une transaction : Eveline porterait les bijoux, et les rendrait quand... Il fallait dire : « Quand Myriam sera morte ». Et il n'eut pas le courage de dire cela à ce père dont la douleur semblait prête à éclater. Il se promit seulement qu'il ferait ce qu'il n'osait pas dire, et céda en balbutiant :

— Mais ce n'est qu'une fantaisie de malade. Monsieur!... Quand votre fille voudra, la mienne lui rendra ses bijoux... C'est à cette condition que je l'autorise à... les porter...

— AU n^A^/ conclut M. Bottomby.

Ouand madame Cauche fut au courant de

l'affaire, elle dit à son mari :

— Tu n'aurais pas dû céder, parce qu'il est plus facile d'accepter que de rendre. Jamais cet homme ne voudra reprendre ces bijoux; et qu'en feras-tu? Veuille le Seigneur qu'ils

n'apportent pas le malheur dans la maison!...

Bientôt, tout le village sutqu'Eveline Gauche avait reçu en présent les bijoux de la petite Américaine, et qu'on la voyait dans les salons du Sanatorium rutilante de diamants, comme une reine ou comme une actrice; et le syndic, qui haïssait M. Gauche depuis l'affaire des microbes, dit à son greffier :

— Voilà-t-il pas ce sacré bougre de pasteur qui se met à gruger nos étrangers !... Il n'y a encore que les mômiers pour savoir tondre au bon endroit!... Ecoute bien ce que je vais te dire, et tu verras voir si j'ai raison : il ne leur laissera que les yeux pour pleurer!...

— Oh! fit le greffier, il y a de la marge!... Cet Américain-là, il paraît que c'est un tout malin, et un Grésus qui ne sait pas que faire de ses bloutzes !

Et le syndic conclut :

— Ça n'en est que plus honteux, nom de nom!... Honteux pour l'Eglise, pour le pays, pour le village... Un vrai scandale, je te dis!...

Myriam, qui ne quittait plus le lit, dit un jour à son père, en lui prenant les mains :

— Ecoute papa, quand je serai morte...

Elle sentit un frisson courir dans la grosse

main robuste, qui se mit à trembler; et elle s'arrêta. Puis, comme la main continuait à trembler, elle la serra du peu de forces qui lui restaient et reprit :

— Pauvre papa, il faut bien penser à cela, puisque cela peut arriver!... Enfin si je meurs... et aussi si je guéris... il faut que tu me promettes une chose : c'est qu'Eveline apprendra à chanter avec les meilleurs professeurs, et qu'elle deviendra une grande cantatrice, et que tu lui donneras tout l'argent qu'il faudra pour ça!...

M. Bottomby promit tout ce qu'elle voulut. Elle le remercia, réfléchit un moment, et dit encore :

— Mais, papa, cette pauvre Eveline a un vilain papa tout noir, qui est très sévère... Oh! tous les papas ne sont pas bons comme toi!... Peut-être qu'il ne voudra pas qu'elle devienne une grande cantatrice, avec ses idées... Alors tu le forceras à vouloir, dis?...

M. Bottomby promit encore.

Quelques heures plus tard, Myriam eut une crise d'étouffement, puis une syncope; et elle mourut le lendemain, dans les bras d'Eveline.

Son père ne quitta pas tout de suite Saint- Presle : dans ces lieux où il avait tant souffert, quelque chose subsistait de celle qui n'était plus rien, plus qu'un fantôme au fond de sa mémoire, plus qu'un peu de chair décomposée sous la terre inerte. Et des flots d'or coulèrent sur les fleuristes, les horticulteurs, les jardiniers chargés d'amonceler sur le tertre les plantes rares que la pluie et le temps faneraient peu à peu, en attendant le somptueux monument commandé à un sculpteur illustre. Et les gens disaient :

— Dommage pour le pasteur que la petite soit morte sitôt ! Il n'aura pas eu le temps d'en tirer tout ce que ça semblait promettre!.,.

Cependant, Eveline avait repris sa robe grise, son chapeau aux rubans fripés, et comme Fhiver approchait, le manteau qu'elle portait depuis trois ans; et les bijoux ne sortaient plus du coffret. Qu'en ferait-on? Gomme l'avait prévu madame Gauche, il était bien difficile de les rendre à M. Bottomby, qui ne- consentirait jamais à démentir sa petite morte. Onagital'idée de les donner au Sanatorium populaire, qui les vendrait au profit des pauvres. Mais Eveline résista :

— Il n'y a rien qui presse, disait-elle... Attendons au moins que M. Bottomby soit parti... Tant qu'il est là, ne faisons rien qui puisse ajouter à sa peine...

En elle-même, elle se demandait : « Est-ce que j'ai bien le droit de me défaire de ces bijoux? Myriam ne me les a-t-elle pas laissés en souvenir?... )) Mais elle n'aurait pas osé dire cela à ses parents, et biaisait ainsi parce qu'en réalité elle s'était attachée à ces belles choses, qui lui avaient découvert sa propre beauté. Secrète-

ment, elle pensait encore : « Il y a pourtant d'heureuses femmes pour qui rien de tout cela ne serait de trop!... » Une voix insidieuse lui suggérait : « Toi aussi, si tu voulais, avec ta voix — cette voix que le bon Dieu t'a donnée et que tu négliges comme un trésor inutile, — tu pourrais être une de ces femmes-là !... » Alors le poids du ménage, où elle avait repris son rôle, pesait plus lourd sur ses épaules, la misère de la maison l'offusquait. Elle trouvait ses frères mal élevés, ses sœurs nigaudes, sa mère exigeante, son père injuste. Elle qui, jadis, portait allègrement sa destinée, comme un joyeux grimpeur porte un sac léger, elle se tourmentait l'esprit de questions inutiles : « Pourquoi est-ce moi qui suis l'aînée?... Pourquoi, parce que je suis l'aînée, faut-il que je fasse tout?... De quel droit m'empêcherait-on, si j'ai un talent, d'en profiter?... et de garder ces bijoux, si cela me plaît?... » Comme elle ne trouvait aucune réponse satisfaisante à ces questions et à d'autres semblables, elle grondait ses frères, houspillait ses sœurs, répondait mal à ses parents. Et madame Gauche disait à son mari :

— Ne trouves-tu pas qu'Eveline a bien changé, depuis qu'on lui a donné ces bijoux et ces toilettes ?

Mais M. Gauche, qui ne croyait pas au mal, répondait :

— C'est qu'elle a du chagrin d'avoir perdu son amie : il faut être patient avec elle, et nous la retrouverons telle qu'autrefois...

Un jour, M. Bottomby vint la demander. Ellele reçut dans la salle à manger, — la seule pièce de la cure, avec le cabinet paternel, qui ne fût pas changée en dortoir — après l'avoir fait attendre un moment, pour revêtir à la hâte la plus simple des robes données par Myriam. On entendait pleurer deux ou trois enfants dans la cuisine ; et elle avait honte des chaises cannées, du buffet en noyer où traînaient les restes d'un plat de choux, qui sentaient fort, de la longue table de sapin constellée de taches d'encre et de graisse. Mais M. Bottomby ne voyait rien de tout cela. S'étant assis sans précaution sur une des chaises qui n'était pas très solide et qui craqua, il se mit à raconter, en quelques phrases précises, sa conversation avec Myriam, sa dernière promesse à sa fille, sa

volonté bien arrêtée de la tenir. Et il conclut : — Tout est arrangé. J'ai déposé à la banque Patterson and G"", avenue de l'Opéra, Paris, une somme de cent mille dollars à votre nom. Les intérêts payeront vos études, et votre dame de compagnie. La somme vous appartiendra après vos premiers débuts. Voilà ce que je fais pour exaucer le vœu de ma fille.

Ainsi, le souhait d'Eveline — un souhait qu'elle aurait à peine osé formuler ! — se réalisait comme au signe d'une baguette enchantée. Elle eut une grande émotion et versa quelques larmes ; soit qu'elle s'attendrît sur la bonté de Myriam, ou qu'elle pensât à sa pauvre mère, ou à elle-même et au changement soudain de sa destinée. Puis elle se demanda ce qu'il fallait répondre pour être très correcte, et finit par balbutier qu'elle allait chercher ses parents. M. Bottomby songea qu'une jeune fille américaine aurait pris elle-même sa décision, sans consulter personne ; et il se rappela les paroles et la voix de Myriam, quand elle lui avait dit : (( Eveline a un vilain papa tout noir, qui est très sévère... »

Madame Gauche étant sortie pour des em-

plettes, Eveline ne ramena que son père, qu'elle avait trouvé en train de préparer son sermon du dimanche, sur la parabole du mauvais riche. M. Bottomby remarqua qu'en effet, il semblait tout noir dans sa longue redingote élimée, avec son pantalon déformé, qui s'effîloquait sur de gros souliers, son visage émacié, ses yeux caves, sa barbe de broussaille, et il pensa que l'affaire n'irait pas sans difficultés.

Cependant M. Gauche, que sa fille n'avait pas mis au courant, crut devoir ouvrir l'entretien par de bonnes paroles, comme il en tenait en réserve pour des cas semblables : il ne faut pas se laisser abattre par la douleur... ; les voies de Dieu ne sont pas les nôtres... ; quand II nous frappe, nous pouvons être sûrs que c'est pour notre bien et pour...

M. Bottomby, qui l'écoutait d'une oreille distraite, lui coupa la parole en disant :

— Ce n'est pas pour cela que je suis venu vous voir.

Et, la figure subitement fermée comme s'il se préparait à une conversation d'affaires, le ton sec et autoritaire, il répéta, en les abrégeant, les explications qu'il venait de donner à Eveline.

M. Gauche Fécouta, les mains sur ses genoux, en roulant des yeux stupéfaits; ''puis il battit des paupières, et dit lentement, avec beaucoup de douceur :

— Je suis bien touché de vos bontés pour ma fille, Monsieur, bien heureux qu'elle ait mérité votre bienveillance. Mais votre projet, si généreux, ne saurait lui convenir...

Il toussa, comme dans un sermon, avant un passage important, et, de sa voix égale, expliqua que sa femme et lui souhaitaient pour leur fille aînée, comme pour leurs autres enfants, une vie modeste, utile, honnête, chrétienne ; que jamais ils ne la livreraient aux tentations de Fart et du théâtre; que, sans condamner absolument les femmes qui suivent une telle carrière, parce que c'est à Dieu seul qu'il appartient de juger, et parce qu'on peut être honnête dans tous les états, ils n'estimaient pas qu'elle pût convenir à leur fille ; qu'ils étaient responsables d'elle, et n'abdiqueraient point leur droit à la diriger dans les voies du Seigneur; et ainsi de suite.

M. Bottomby répondit :

— J'ai promis à ma fille : il faut !

Avec une tranquille obstination, M. Gauche repritFun après Tautre ses arguments, les développa, les allongea comme quand il prêchait, en trouva d'autres : Le vrai bonheur n'est pas dans le bruit, l'agitation, le succès... ; Eveline, élevée modestement et simplement, n'avait pas d'ambitions mondaines...; elle continuerait à aider sa mère jusqu'au jour où. Dieu voulant, elle trouverait un bon et honnête mari..,; elle entrerait alors dans une vie nouvelle, avec la satisfaction d'avoir rempli tous ses devoirs, et prête aux charges nouvelles qu'elle assumerait...

A ce point de son discours, M. Gauche se dit tout à coup qu'une occasion, peut-être unique, s'offrait pour traiter la question des bijoux qui l'empêchait de dormir, et il commença :

— Ma fille est bien récompensée, monsieur, du peu qu'elle a fait pour sa pauvre jeune amie, par la bonté que vous lui témoignez et par le sentiment qu'elle a d'y avoir mis tout son cœur. De notre côté, sa mère et moi, nous l'avons vue avec satisfaction accepter ce devoir imprévu, le remplir de son mieux, suivant ainsi la voie que le Seigneur lui montrait. Mais...

M. Bottomby l'interrompit d'un geste si brusque, qu'il s'arrêta net, et demeura bouche bée, comme s'il avait oublié tout à coup ce qui lui restait à dire. Puis, l'Américain prit dans sa main sa large mâchoire, et réfléchit pendant deux bonnes minutes : une de plus au moins que dans ses plus grosses affaires. Enfin, son visage s'éclaira, comme s'il trouvait la solution du problème ; et il dit :

— Vous avez beaucoup d'enfants. Monsieur le Pasteur. Moi, plus! Eh bien, voilà : vous me cédez votre fille, je l'adopte, c'est moi qui suis responsable. Je Femmène. Elle aura toute ma fortune !

Telle fut la stupéfaction de M. Gauche, qu'il ne trouva d'abord rien à répondre. M. Bottomby s'empressa d'interpréter ce silence comme une adhésion, et dit :

— Entendu, n'est-ce pas?... ail rightl.., M. Gauche secoua la tète, en expliquant :

— Non, non, monsieur, vous ne m'avez pas compris!... On ne peut pas se décharger ainsi de sa responsabilité, ni céder à autrui les enfants que Dieu nous a confiés. G'est pourquoi je garderai ma fille comme vous garderez votre fortune.

M. Bottomby fronça les sourcils, frappa un grand coup de poing sur la table, et s'écria :

— Mais puisque j'ai promis !...

— On ne peut s'engager que pour ce qu'on possède, répliqua M. Gauche.

— J'ai toujours fait ce que j'ai voulu, Monsieur !

— Il s'agit ici de la volonté du Seigneur, elle est plus forte que la vôtre.

La tranquille vigueur de cette résistance commençait à inquiéter M. Bottomby. Il jeta un regard sur Eveline, qui assistait muette à cet entretien où se jouait sa destinée, et il vit qu'elle était toute pâle, avec des yeux brillants. Manieur d'ambitions et de convoitises, il savait lire dans les cœurs : il devina que ses paroles faisaient surgir en celui-là la source des infinis désirs, et que la jeune fille lui appartenait, et il dit :

— Miss Éveline a son mot à dire dans l'affaire, je suppose !

— Ma fille m'obéira, monsieur, affirma M. Gauche. Une fille accepte les volontés de ses parents. N'est-ce pas, Éveline?

Eveline baissa la tête, et, fuyant le regard de son père, murmura :

— Il faudrait réfléchir!...

Surpris de cette hésitation, M. Gauche affirma :

— Il n'y a pas à réfléchir. Le cas est tout simple. Il faut dire non.

Eveline le regarda tristement, puis elle regarda M. Bottomby, en disant :

— Je voudrais causer de tout cela à tête reposée avec mes parents, Monsieur... Oh! je vous suis très reconnaissante, et aussi à cette pauvre chère Myriam ! . . . Voulez -vous me donner jusqu'à demain pour réfléchir?

— Oui, oui, jusqu'à demain, répondit l'Américain en tirant sa montre. Même heure, trois heures et demie... Je reviendrai...

Et il s'en alla, sans écouter M. Gauche, qui lui disait :

— Il n'est pas nécessaire d'attendre à demain. Monsieur, la chose est trop simple... Eveline sera de mon avis, j'en réponds !...

M. Gauche était persuadé qu'une fois le tentateur parti, peu de paroles suffiraient à persuader Eveline. Mais elle ne voulut pas continuer la conversation, et s'éclipsa en disant seulement :

— Plus tard, papa, je t'en prie !...

D'abord, elle s'enferma dans la chambre qu'elle partageait avec ses deux sœurs, Esther et Juliette; et c'était un de ses tourments, de n'avoir jamais eu '^un coin à elle, pour être seule. Esther et Juliette étaient à l'école. Elles en revinrent à quatre heures, l'esprit rempli de petites historiettes toutes fraîches qu'elles voulaient conter à leur aînée. Mais au lieu de les

écouter avec sa complaisance habituelle, Éveline leur dit de se taire, et comme elles continuaient, s'en alla.

Elle jeta sur sa tête un fichu de laine blanche, qui venait de Myriam comme la toilette, et se dirigea vers la forêt. Elégante et gracieuse, elle semblait une de ces jolies étrangères qui viennent s'installer à Saint-Presle auprès d'une sœur malade ou d'une mère mourante, et dont l'ardeur de vivre contraste avec tant d'images de maladie et de mort. Quand elle passa sous les fenêtres du Grand-Sanatorium, deux jeunes gens, étendus dans la galerie, se soulevèrent de •leurs chaises longues, braquèrent sur elle leurs lorgnettes, et la suivirent des yeux jusqu'au tournant du chemin. Plus loin, elle croisa un groupe de touristes, qui revenaient d'une course d'automne ; ils se retournèrent pour la regarder, et elle entendit cette exclamation :

— Jolie fille!...

Plus loin encore, elle rencontra le syndic^ qui redescendait d'un pâturage communal, dont les chalets exigeaient quelques réparations. Lui aussi, se retourna pour la regarder, mais avec une grimace qui exprimait plus de blâme et de

malveillance que d'admiration. Puis ce fut le Nèche qui Tarrèta :

— Bonjour, Mademoiselle Éveline. Vous allez bien?

— Pas mal, Monsieur Nèche, je vous remercie. Depuis quand Tappelait-il (( mademoiselle » ?

Etait-ce la jolie robe qui lui en imposait?

— Vous vous en allez en promenade, comme cela, toute seule?

Il se balançait sur ses pieds, gauchement, comme un ours, et il avait visiblement envie de poursuivre Fentretien. Elle eut peur qu'il ne lui offrît de l'accompagner, ou ne profitât de l'occasion pour lui dire des choses qu'elle soupçonnait depuis quelque temps et ne désirait pas d'entendre; et elle coupa court, en expliquant qu'elle marchait vite pour chasser un petit mal de tète. Alors, il poussa un soupir, et dit :

— Allons, au revoir, Mademoiselle Eveline. Et il se retourna pour lui crier :

— Si cela ne passe pas, prenez donc un cachet de phénacétine ! J'en ai justement dans ma poche : en voulez-vous?

— Non, non merci, cela passera tout seul ! Elle songea : (( C'est un brave homme, un

peu rude, mais qui a toujours été bon pour moi... Je n'aurais qu'un signe à faire! On ne se trompe pas sur ces choses-là!... Mon pauvre docteur, vous en trouverez uûe autre !...

Et elle entra dans la forêt.

L'idée d'affliger, par son départ, ses parents qu'elle aimait bien, et les cadets qui comptaient sur elle, attrista un instant le beau décor grave et tranquille, les vieux sapins sombres chargés de lichen, les mélèzes aux tons plus clairs, les hêtres dont les feuillages commençaient à roussir. Quel chagrin pour les siens, que de la voir courir allègrement vers un avenir qu'ils ne pouvaient comprendre ! Mais qu'y faire? Chacun suit sa voie : moins étroits, ils l'auraient approuvée. Quels mauvais arguments invoquaient-ils contre son bonheur ? Toutes les belles choses viennent de Dieu : l'art n'est-il pas une des plus belles qui soient? Vivre pour l'art, être une source de joie et d'harmonie pour les milliers d'êtres muets que le chant exalte et réjouit — peut-on concevoir une plus belle destinée?... A peine, hier, aurait-elle osé la rêver, et voici qu'elle n'avait qu'un mot à dire pour l'atteindre!.,.

En suivant le sentier qui s'enfonçait dans la forêt, Éveline admira le mystérieux enchaînement des choses qui prépare Favenir à Tencontre de nos prévisions : si le Nèche n'avait pas eu pour elle un peu trop d'admiration, il n'aurait pas eu l'idée de la conduire auprès de Myriam ; si elle n'avait pas rencontré cette bonne petite Myriam, elle aurait indéfiniment continué son rôle de Gendrillon, ou peut-être aurait-elle épousé le docteur, avec qui c'eût été la même chose, ou presque, à la misère en moins. Non, non, décidément, laver, peigner, torcher des enfants et peiner dans le ménage, ce n'était pas son affaire ! Elle était faite pour une autre vie, large, belle, exubérante et gaie, pour cueillir des bravos, de l'or, des fleurs, pour être célèbre comme ces reines du chant dont Myriam lui avait raconté l'histoire, pour être heureuse, pour être aimée autrement que par ce bon D'' Nèche, qui devait approcher de la quarantaine. Et comme elle était seule dans la forêt, elle se mit à chanter, lançant aux échos des mots et des sons qui sortaient directement de son cœur, et célébraient la beauté des choses, la splendeur de la vie, la fraîcheur

divine de Tair, Fespoir vague et troublant des suprêmes allégresses. C'est ainsi que sa décision fut prise.

Elle en rayonnait quand elle revint à la cure, tard dans la soirée, ayant oublié Fheure du maigre souper. Les petits étaient couchés, les plus grands apprenaient leurs leçons. Son père et sa mère Fattendaient dans la salle à manger, devant quelques restes qu'ils avaient eu peine à lui garder, car les plats étaient toujours trop courts, et les enfants demandaient : «Encore! » tant qu'il restait une pomme de terre ou un macaroni. Madame Gauche se joignit à son mari, pour prêcher et supplier, en reprenant les mêmes arguments, qui revenaient avec de légers changements dans la façon de les présenter : le bon exemple à donner... les devoirs à remplir... Fobéissance... les avantages d'une vie modeste et simple, etc., etc. — Eveline écouta longtemps sans répondre, le front barré d'une ride obstinée qui ne présageait rien de bon. Puis, comme sa mère répétait des choses déjà dites, elle s'écria :

— Ma pauvre maman, il ne faut pas m'en vouloir, mais je ne voudrais pas vivre comme

toi!... Le devoir, les exemples, oui, oui, c'est magnifique!... Est-ce ma faute, si je n'ai pas le courage de vivre pour cela?... si j'ai une belle voix?... si j'aime tout ce qui m'attend, tout ce qui m'appelle?...

Elle la regarda un peu tristement, puis regarda son père, et dit encore :

— Je sens que c'est ma voie ; demain je dirai oui à M. Bottomby !

D'autres arguments se présentèrent à l'esprit de M. Gauche : il parla plus fort, il invoqua la volonté paternelle, il déclara qu'il ne donnerait jamais son consentement, pas plus que s'il s'agissait d'un mariage avec un malhonnête homme. Eveline répondit :

— Eh bien! oui, mon pauvre papa, je désobéirai!... Oh! cela me fait beaucoup de peine, je t'assure, parce que je t'aime tant, et j'aime tant maman!... Mais je ne peux pas faire autrement!...

— Ah! malheureuse ! fit M. Gauche en se couvrant le visage de ses mains.

Alors Eveline, ayant peur de s'attendrir, s'enfuit de la chambre.

M. et Madame Gauche restèrent en face l'un

de Tautre, mal éclairés par la vieille lampe, qui sentait presque toujours mauvais. M. Gauche répéta plusieurs fois :

— Ah! Seigneur! Seigneur!...

Puis il se leva, et se promena avec agitation dans la chambre en disant :

— Est-ce possible qu'un malheur pareil tombe sur nous?... Notre fille chanteuse!... Notre Éveline ! . . . Qu'avons-nous donc fait pour mériter un pareil châtiment?...

Madame Gauche, immobile, le suivait des yeux, et désapprouvait cette agitation : car rien ne pouvait ébranler sa confiance, et son âme était à l'épreuve de toutes les douleurs. Puis elle croisa les mains sur sa poitrine, et dit seulement :

— Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses !... Amen!...

... Gependant, quand on sut dans le village qu'Éveline était partie pour Paris avec une grande malle pleine des toilettes et des bijoux qu'elle tenait de Myriam, on raconta que M. Bottomby l'avait enlevée, sous prétexte de lui apprendre à chanter. Et le syndic dit à son greffier :

— Je savais bien, moi, que notre pasteur est un vilain monsieur !... Car c'est lui qui a manigancé toute cette affaire!... Aussi, je vais écrire au Conseil d'État pour qu'on nous en débarrasse... Et ce ne sera pas trop tôt!

Page 1