‹ Le pater de FénélonChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que votre nom soit sanctifié.

ES le matin, le lendemain, les enfants furent éveillés par les éclatantes splendeurs que le soleil, à son lever, jetait sur leurs petites couches. Pas un nuage ne voilait Tazur du ciel ; pas un autre bruit que le chant animé des oiseaux, semblable à une hymne de reconnaissance , ne troublait l'harmonie et le repos de cette scène majestueuse. Aussi , les enfants, émus de la joie mystérieuse qu'inspire aux cœurs purs et naïfs la vue des merveilles de la nature et des bienfaits produits par la main de Dieu, se levèrent-ils spontanément pour s'agenouiller et pour répéter la prière qu'ils avaient apprise la veille.

— Notre Père, qui êtes dans les cieux... Le précepteur entrait en ce moment; il bénit Dieu du fond de Tàme pour avoir fait fructifier dans ces jeunes cœurs la semence de piété qu'il y avait déposée la veille.

— Priez, leur dit-il , priez, enfants ! Les anges unissent leurs prières à vos prières et les portent aux pieds de Dieu. Priez, vous attirerez, sur vous et sur tout ce qui vous entoure, les bénédictions du ciel.

En ce moment, le son lointain et pieux d'une cloche se fit entendre et se mêla doucement aux chants des oiseaux et à la plainte mélancolique des arbres agités par le vent du matin. On aurait dit que ce tintement manquait à tant de bruits mélodieux et qu'il venait les rendre plus complets et plus religieux encore.

— Quelle est cette harmonie qui vient de se faire entendre et qui malgré moi- emplit mes yeux de larmes? demanda le jeune François.

— Mon enfant , c'est le bruit de la cloche du presbjtère; c'est une voix qui vient, pour ainsi dire, vous apprendre la seconde partie de la sainte prière que vous avez apprise hier, et que vous répétiez ce matin lorsque je suis entré : ISotre Père, qui êtes dans les deux.

— Quelle est cette seconde partie, monsieur l'abbé, pour que nous puissions l'adresser à Dieu?

— Que votre nom soit sanctifié!

— Pourquoi demander à Dieu que son nom soit sanctifié? fit le petit François.

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— Parce'quc le plus grand bonheur réservé icibas aux hommes, mon enfant, parce que leur seul moyen de vivre paisible, sans remords, sans craintes et plein d'espérance, consiste à sanctifier Je nom de Dieu. On n'accomplit point par des mots seulement un pareil acte de piété et de reconnaissance ! Des paroles qui tombent des lèvres ne satisfont pas à ce besoin religieux. Non, mes enfants , sanctifier le nom de Dieu , c'est transformer la vie entière en une bénédiction, sans relâche, des bienfaits de la divinité; c'est ne faire aucune action qui ne soit pure et chrétienne, et par conséquent, qui ne soit une preuve de reconnaissance envers Dieu. Se montrer strict observateur des devoirs différents que notre âge ou notre position nous impose , aller au-devant du bien qui se présente à faire , se détourner du mal dans les pièges duquel nous pourrions tomber, élever son ame vers Dieu chaque fois que nous recevons un bienfait de lui : voilà comment on sanctifie le nom du Seigneur. Alors, le cœur est léger et l'àme contente; alors, le bordieur s'accroît du contentement intérieur; la souffrance et le chagrin, s'ils se présentent , s'émoussent contre une conscience en repos ; on est heurcy,x et l'on rend

heureux ceux qui nous entourent. Non-seulement on sanctifie le nom du Seigneur, mais on le fait sanctifier par les autres.

— Mon cher précepteur, interrompit le jeune François, que les devoirs des hommes envers Dieu sont faciles, puisqu'il suffit de suivre les mouvements de son cœur !

— Oui, mon enfant, quand rien n'a encore perverti le cœur, quand nous n'avons point, par notre propre faute, étouffé sa voix salutaire, c^est un guide qui ne nous trompe point et qui nous enseigne sûrement nos devoirs envers le bon Dieu et nous assure le moyen d'être heureux. Mais, ne voulez-vous pas venir au presbytère avec moi, vous réunir à ceux qui sanctifient le nom du Seigneur?

— Oh ! oui, bien volontiers ! s'écrièrent à la fois les petits garçons.

Ils coururent aussitôt se faire habiller par les femmes chargées de ce soin. En quelques minutes ils se trouvèrent prêts, et ils sortirent, tenant chacun une des mains de Tabbé.

Lorsqu'ils entrèrent dans Téglise, l'office était déjà commencé : des chants d'une noble et touchante simplicité s'élevaient au ciel , répétés par les voix unies des prêtres et des paysans. Quelques

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violons mêlaient leurs accords naïfs à ce concert religieux que Ton ne pouvait entendre avec indifférence, et qui n'aurait pas laissé sans émotion riiomme le moins disposé aux sentiments chrétiens. Figurez-vous donc l'impression qu'il produisit sur les âmes tendres de Pierre et de François, introduits, tout à coup, au milieu d'une nef qu'inondaient les nuages parfumés de l'encens et placés, pour la première fois, en face de la pompe majestueuse du catholicisme. Les encensoirs qui s'élevaient dans les airs par un mouvement régulier et avec un bruit argentin; les vénérables prêtres, tous courbés par Tège , qui célébraient devant Tautel les mystères saints; la majesté de leurs costumes, tout semblait répéter aux oreilles des enfants ces paroles de saint Luc: Ma maison est une maison d'oraisons. Aussi , s'agenouiilèrent-ils d'eux-mêmes; aussi, mêlèrent-ils aux prières de toute cette population prosternée devant Dieu, la seule prière que sût leur mémoire et que comprit leur intel-

ligence :

« Notre Père, qui êtes dans les deux, que votre nom soit sanctifié. »

L'olTice terminé, ils se levèrent et suivirent leur

précepteur, cpii les reconduisit au chAteau. Chemin faisant, ils rencontrèrent un pauvre vieillard inlirme qui se traînait avec grande peine et qui découvrit, devant le fils du marquis de Fénélon et devant le jeune ministre de Dieu qui l'accompagnait, son front couvert de cheveux blancs.

— Eh bien! père, demanda l'ecclésiastique, vous voilà donc mieux portant aujourd'hui? Vous pouvez sortir?

— Je tâche de me traîner jusqu'à Téglise pour y faire ma petite prière à Dieu. J'arriverai quand tout sera fini; mais dame, monsieur Tabbé , ce n'est point ma faute. A mon âge, on ne fait point (le ses jnmbes ce que Ton veut : pour arriver le dernier à Téglise , je ne me suis pas moins mis en route le premier. Si je n'ai pas la satisfaction et le bonheur d'assister à la sainte messe, jaurai la consolation de prier devant Tautel.

— Dieu n'en recevra pas votre prière avec moins de bonté. Mais, dites-moi, nous ne sommes pas bien pressés d'arriver au château ; retourner sur nos pas ne ferait que prolonger un peu notre promenade. Veuillez prendre mon bras jusqu'à l'église, je vous y conduirai; cela diminuera votre fatigue.

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— Moi, (lit François, je me mettrai de Taiitre côté pom' que le bon vieillard s'appuie sur mon épaule.

— Et moi, dit Pierre, je porterai son bâton. Le vieillard , confus , Ht d'abord quelques diiïi-

cultes d'accepter l'offre de l'abbé ; mais il se rendit bientôt à ses instances, prit le bras qu'on lui offrait, s'appuya sur Tépaule de François et se mit à marcher presque lestement vers l'église. Pierre les précédait en tenant la béquille du vieillard, et non sans se livrer à maintes joyeuses gambades. Arrivé à l'église, le vieillard s'arrêta sur le seuil : avant de les quitter, il leur tendit les bras comme pour les bénir.

— Merci , leur dit-il 5 merci à vous qui honorez la vieillesse et qui venez à son aide. Merci , Dieu vous le rendra dans le ciel.

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