‹ Le pater de FénélonChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE rV · texte numérisé non relu

CHAPITRE rV

Que votre royaume nous arrive.

ANS le ciel ? demanda François à son précepteur, dans le ciel ? Quoi I monsieur Fabbé , nous sommes destinés à monter dans le ciel?

— Oui , mon enfant : c'est là un des plus admirables mystères de la religion ! C'est là un des plus grands bienfaits de la miséricorde divine. La vie que nous menons ici-bas, mes petits amis, n'est qu'un temps d'épreuves et de noviciat, durant lequel nous parvenons, par nos efforts pour complaire à Dieu, à mériter une éternité de bonheur dans le sein de ce même Dieu. Voyez la bonté de notre père céleste I Pour prix d'une pareille récompense qui nous associe à sa gloire, il ne nous demande que de rester purs, c'est-à-dire d'être heureux sur la terre. Remplissez vos devoirs, nous dit-il ; appelez-moi votre père, et faites à mon égard ce que des enfants doivent à leur père : suivez mes ordresj agissez en tout pour me complaire, évitez avec soin

Que votre royaume nous arrive.

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les occasions de me désobéir et de m'olTcnser, épargnez-vous les chagrins du repentir, donnezvous les joies qui accompagnent une conscience sans reproche et la satisfaction de soi-mômc, évitez le mal, pratiquez le bien! — En échange, je vous appelle à moi, je vous donne une éternité de bonheur.

— Éternité! répétèrent les enfants.

— Vous êtes encore trop jeunes, mes enfants, pour comprendre la valeur de ce mot: éternité. Qu'il vous suffise aujourd'hui de savoir qu'une fois avec Dieu, on ne s'en sépare jamais ; les mois, les années, les siècles ne peuvent plus amener de changement dans le bonheur inaltérable dont on jouit. »

François dévorait les paroles dé l'abbé. Pierre, qui les comprenait peu sans doute, courait le long des buissons, tantôt arrachant une feuille, tantôt s'efforçant de saisir quelque insecte.

— Aussi, dans la prière dont vous savez déjà un peu, et que je vous apprendrai tout entière, Dieu lui-même a-t-il placé, pour la troisième demande à faire au père des hommes! Que votre royaume nous arrive.

Sur ces entrefaites, ils étaient entrés au château. Les enfants coururent embrasser madame de Fé-

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ncloii, tandis que le marquis et Tabbé s'entretenaient ensemble.

— J'ai rempli vos intentions, Monsieur, lui dit le précepteur ; je laisse tomber goutte à goutte l'eau bienfaisante de la foi sur ces jeunes plantes qui reçoivent avec bonheur la divine rosée. La Providence daigne me seconder, et fait naître les occasions de présenter mes leçons, comme par hasard et sans apprêt.

Il raconta ensuite au marquis la rencontre du vieillard et l'entretien qui s'en était suivi.

— Comme vous le dites, reprit monsieur de Fénélon, Dieu seconde nos efforts, car, en cette circonstance, il vous a permis de donner en outre un premier enseignement de charité; or, la charité est le plus sur moyen d'éveiller la piété dans les âmes bien organisées. Le oœur qui s'attendrit ne peut couver une mauvaise pensée , non plus que des yeux pleins de larmes ne peuvent jeter un regard méchant. Je vais faire quelques dons aux enfants ; tâchez qu'ils les emploient à des œuvres de charité; tachez qu'ils s'en dépouillent en faveur de quelques malheureux.

Cet entretien terminé, on se mit à table. Le repas fut gai ; les enfants contents d'eux-mêmes,

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doucement excités par M. de Fénélon et par la marquise, se livrèrent à mille reparties joyeuses auît^ueilcs il se mêla lui-même avec une indulgente bonhomie. Quand ou se fut levé de table, il emmena les deux petits garçons dans le jardin, et là, il leur proposa divers exercices d'adresse dont (juelques pièces de monnaie devaient être le prix. Vous sentez que les enfants acceptèrent de grand cœur et se mirent avec ardeur à franchir des barrières, à tirer à l'arquebuse, à courir au plus vite vers un but donné, et enfin à sauter à la corde. L'avantage resta presque toujours au robuste Pierre ; François ne put s'empêcher d'éprouver quelque chagrin de cette constante supériorité. Le marquis lui reprocha doucement ces témoignages de jalousie.

— Tu veux donc que Dieu lise dans ton cœur une mauvaise pensée? dit-il. Quoi! tu t'affliges du triomphe de celui qui doit être un frère pour toi? Quoi ! au lieu de t'associer à la joie de son triomphe loyal, tes yeux s'emplissent de larmes parce que tu n'es pas le vainqueur? Que dirais-tu s'il en agissait ainsi envers toi? Hàte-toi donc d'étouiïer des sentiments dont je rougis , et qui prennent leur source dans une vanité honteuse.

Je n'oserais donc plus vous proposer de jeux? 11 faudrait donc que je me privasse, ainsi que ta mère, du plaisir de vous voir lutter ensemble ! Considère où nous entraîne une mauvaise pensée. Si tu ne triomphes pas de toi-même en cette occasion, il faut renoncer aux jeux et aux études en commun. Il te faut vivre seul, sans amis, sans société, sans émulation. Adieu aux jeux, adieu aux exercices gymnastiques. Ce château devient triste et mort. Non-seulement tu te punis, mais encore tu punis les autres! Et puis, par-dessus tout, mon enfant, tu déplais à Dieu ; tu ne peux tourner désormais avec confiance les yeux vers lui, parce qu'il lit dans ton cœur un sentiment quMl réprouve.

— Tous n'aurez plus de pareils reproches à m'adresser, mon père , repartit Tenfant. Je vais aller embrasser Pierre, et lui demander mon pardon.

En effet, il alla au-devant de son compagnon qui le cherchait de son côté.

— François, lui dit-il, me voilà plus riche que toi; car j'ai quatre écus de six livres. Tiens, en voilà deux, partageons.

— Bien, mon enfant, très bien! embrasse-moi, s'écria le marquis.

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— Quand François reçoit quelque chose, il partage avec moi, je fais comme lui, voilà tout, monsieur le marquis.

— Vous êtes deux enfants que j'aime, qui méritez mon affection et que Dieu bénira. Voyons, puisqu'il en est ainsi, voilà deux écus que je vous donne encore. Maintenant, je vous permets d'aller vous promener à la foire du village, M. l'abbé aura la complaisance de vous y conduire, et peutêtre irai-jc vous y rejoindre moi-même.

Cette nouvelle, vous le comprenez, fut accueillie avec une grande joie; les enfants, chacun leurs trois écus de six livres dans la poche, coururent plutôt qu'ils ne marchèrent au village. A peine leur précepteur pouvait-il les suivre.

Arrivés dans le champ de foire, tout leur faisait envie : là, de magnifiques gâteaux étalaient au soleil leurs croûtes d'or et faisaient venir l'eau à la bouche, rien que de les voir. Ici, c'étaient des polichinelles aux costumes bariolés, aux mines grotesques et qui imitaient, au moyen de fils habilement disposés, les gestes et la danse d'un baladin. Plus loin, on voyait de riches portefeuilles dorés ; autre part, de petits objets en ivoire, que l'on ne pouvait regarder sans envie ; des madones , leur

enfant Jésus sur le bras, et que renfermait un étui sculpté comme une chapelle du moyen-àge; des crucifix qui auraient orné admirablement un oratoire; entin, les reliquaires, peints des couleurs les plus séduisantes; sans compter des livres d'Heures avec de belles gravures à chaque page. Les enfants s'arrêtaient devant chaque objet, le convoitaient, et tiraient Targent de leur poche pour l'acheter. Ils eussent tout dépensé dés la première boutique, si leur précepteur ne leur eut fait observer que c'était se charger d'objets qui pourraient gêner pendant le reste de la promenade; il valait mieux en faire l'acquisition au retour.

Ils cédèrent sans peine à cette juste observation, et suivirent l'abbé qui les mena, à dessein, vers une partie solitaire du village, habitée par les plus pauvres habitants. Ils entrèrent dans une chaumière, sous le prétexte de se reposer, et ils trouvèrent une pauvre femme qui enveloppait un tout petit enfant dans de mauvais langes troués et presque en lambeaux.

— Mais le petit garçon aura froid la nuit, dit Pierre en voyant les membres de l'enfant presque aussi nus qu'avant d'être emmaillotés.

— Que voulez-vous, mon jeune monsieur, j'ai

quatre enfants, mon mari est malade, et je n'ai point d'argent pour acheter des langes à cette chère créature.

— Il vous faut donc beaucoup d'argent?

— Oh ! mon Dieu, non, bien peu ; mais ce peu je ne l'ai pas. Avec un écu de six livres, je me procurerais tout le linge nécessaire.

— Monsieur l'abbé, dit François en menant son précepteur à l'éscart, j'ai bien envie de ne pas acheter le portefeuille rouge qui me faisait si grande envie, et de donner un de mes trois écus à cette bonne femme.

— C'est une charitable idée et dont vous saura gré le bon Dieu.

— Tenez, ma chère dame, dit alors François, en présentant un de ses écus de six livres à la paysanne, permettez - nous de vous offrir cette pièce de monnaie pour acheter des langes à l'enfant.

— Merci! mon petit seigneur, répliqua la pauvre mère toute joyeuse, j'accepte de grand cœur, car c'est pour mon enfant.

Elle essuya une larme; François et l'abbé se Sentirent également les yeux humides. Pendant ce temps, Pierre avait bien do la peine à s'empêcher

de rire aux éclats ; il finit par sortir de la chaumière, sans pouvoir dompler son accès de gaîtè.

François et l'abbé vinrent le reprendre sur la pelouse où il se roulait, et lui demandèrent ce qui le rendait si joyeux.

— Oh ! le bon tour ! le bon tour ! s'écria-l-il , Que la paysanne va se trouver attrapée !

— Comment donc cela?

— Figurez-vous , monsieur Tabbé , que tout à rheure, au moment où la bonne femme se levait pour donner la bouillie à son enfant, et pendant que vous causiez avec François, je me suis approché du lit, et j'ai glissé dans les draps un écu de six livres. Quelle sera sa surprise lorsqu'en se couchant, le soir, elle trouvera ma pièce d'argent ! Elle se dira : C'est l'écu que j'ai reçu de monsieur François; mais comment se trouve-t-il ici, puisque je l'ai dépensé pour acheter des langes? Mon Dieu! que cela sera drôle 1 N'est-ce pas à mourir de rire ?

L'abbé adressait tout bas à Dieu une prière pour le remercier des bons sentiments qu'il avait donnés à ces deux enfants.

— Le soir commence à tomber, ne retourneronsnous pas vers le champ de foire, monsieur Tabbé,

car j'ai bien envie d'acheter un livre plein d'images et une petite boîte d'ivoire?

— Et moi, un polichinelle, des gâteaux et un joli sabre que j'ai vu et qui brille comme de l'argent.

— Allons du coté de la foire.

— Ils arrivèrent bientôt, car les enfants couraient avec avidité, pour se procurer les objets qu'ils désiraient. Ils se trouvaient déjà près des marchands, lorsqu'ils entendirent derrière eux des cris plaintifs : c'était un malheureux marchand dont la boutique, pleine de vases de faïences et de porcelaine, venait d'être renversée par une voiture et mise en mille pièces.

Le charretier et le marchand étaient aussi désolés l'un que l'autre.

— Si j'avais de l'argent, disait le premier, je vous paierais le dégât que j'ai commis sans le vouloir; mais ni la voiture ni les chevaux ne m'appartiennent. Je suis un pauvre domestique qui gagne à peine de quoi se vêtir.

— Ma mère! ma pauvre mère! criait le marchand. Cette boutique composait toute ma petite fortune et celle de ma mère. Je dois même le prix d'une partie des objets qu'elle contenait à un marchand dont j'ai eu bien de la peine à obtenir crédit;

il va me croire un fripon I Je reste sans ressources et sans pain pour ma pauvre mère! 3Ion Dieu! mon Dieu! que devenir?

— Pierre, dit François à son ami, je donnerais bien mes deux écus de six livres à cet homme pour qu'il ne pleurât pas ainsi.

— Je tiens déjà les miens dans ma main pour les lui olTrir, mais cela fera-t-il assez?

— Monsieur TaUbé, combien peut valoir cette boutique brisée?

— Je vais m'en informer, répliqua Tabbé , qui comprit Tintention généreuse de ses élèves. 11 alla parler au marchand et revint.

— Il évalue sa perte à quarante livres.

— Et nous n'en avons que vingt-quatre, murmura François.

— Monsieur Tabbé, ne pourriez-vous pa^ nous prêter le reste? Monsieur le marquis nous donne six livres par'semaine pour acheter des jouets ; nous vous rendrons votre prêt sur cet argent.

— Je ne vous les prêterai point, mais je m'associerai à votre bonne œuvre. Tenez, mon ami, ne pleurez pas ; voici deux enfants que votre douleur a touchés et qui me chargent de vous remettre ces quarante livres,

Le pauvre diable, en entendant ces paroles, en voyant brilter les écus, en les sentant dans sa main, crut faire un rôve ; ses sanglots se changèrent en paroles joyeuses, et il se mit à chanter et à sauter comme un enfant.

— Merci, mes jeunes seigneurs, disait-il, Dieu vous bénira! Dites-moi vos noms pour que ma mère et moi nous les joignions à nos prières! Au nom du ciel, ne vous éloignez pas avant que je sache à qui je dois un si grand bienfait.

Les enfants, déjà loin, s'étaient dérobés à sa reconnaissance, et regagnaient le château sans argent, sans jouets ; mais le cœur content et animés par une gaîté folâtre qui les faisait se livrer en cheminant à mille ébats et à mille jeux.

Monsieur le marquis de Fénélon, étant allé de son côté à la fête, il rencontra le marchand et apprit ce qui s'était passé. Quoiqu'on ne pût lui nommer les enfants, son cœur lui dit le nom de ceux qui étaient venus au secours du malheureux. Quand il fut de retour, un regard échangé entre lui et l'abbé suffit pour le confirmer dans ses suppositions.

Alors il envoya un domestique au village et celui-ci revint chargé de livres et de jouets que les

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enfants trouvèrent, le soir, en se couchant sur leurs lits, avec cette inscription : Pour des enfants charitables. Je n'ai pas besoin de vous dire les cris de joie qu'ils poussèrent.

— Oh ! que mon père est bon !

— Quel excellent homme que le marquis !

— Mais comment a-t-il su cela?

— Avec quelle générosité il nous récompense !

— Mes enfants, M. le marquis peut vous donner une idée de la bonté céleste. M. de Fénélon a trouvé, dans sa tendresse de père, le moyen de savoir votre bonne action et de la récompenser. En cela il s'est rapproché de la sollicitude divine. Dieu fait pour tous les hommes ce que votre père fait pour vous ; il observe leurs actions , il se réjouit du bien qu'ils pratiquent et il les en récompense au centuple ; il tient compte du verre d'eau donné au pauvre, et de la parole bienveillante qu'on adresse aux malheureux. Il va plus loin, car il dit : Ce que vous faites à ceux qui souffrent, vous le faites à moi-même; enfin, il place avant tout, parmi les œuvres au moyen desquelles on s'ouvre le ciel : la CHARITÉ. Donnez à manger à ceux qui ont feim, dit-il ; donnez à boire à ceux qui ont soif ; vètis«ez ceux qui sont nus ; consolez ceux qui souffrent, et

je VOUS dirai : venez à moi, et je vous recevrai dans mon sein.

Adressez donc ce soir, avec confiance, votre prière à Dieu , mes cliers enfants, elle lui sera agréable, car vous avez sanctifié le nom de votre divin père; vous avez fait un pas vers son royaume céleste. Dites-lui plein d'espérance et de foi : — Notre père , qui êtes dans les deux, que votre nom soit sanctifié , que votre royaume nous arrive.

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