‹ Le pater de FénélonChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Donnez-nous aujourd'hui noire pain de chaque jour.

L ne faut pas croire, néanmoins, que souvent les deux petits élèves de Fabbé vp, ne lui présentassent pas tour à tour de iH. justes sujets de réprimande.

François lui-même excitait parfois le mécontentement de son maître ; les soins dont l'entourait la tendresse de sa mère, ses succès scolastiques, et la grande indulgence de son père, le portaient à des sentiments d'orgueil qu'il était essentiel de corriger.

Ainsi, par exemple, il vint un jour trouver son précepteur avec un air de préoccupation.

— M. Tabbé, dit-il, je viens de trouver dans le livre d'Heures de ma mère Voraison dominicale dont vous nous avez permis de dire une partie dans nos prières. Je Tai voulu lire, et j'ai été arrêté dès la première phrase que j'ai rencontrée, après ce que je sais par cœur : Donnez-nous aujourd'hui noire pain de chaque jour. Cette prière peut de-

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venir juste dans la bouche du pauvre; mais, par exemple, dans la mienne et dans celle de mon père elle reste inutile ; car jamais nous n'aurons besoin de demander à Dieu du pain ; nous sommes trop riches pour cela.

— Mon enfant, reprit Tabbé, vos paroles m'affligent, car elles manquent de prudence et de modestie chrétienne. D'abord fc passage de l'oraison dominicale, que vous comprenez si peu, ne s'applique pas seulement au besoin de manger, mais encore à tous les besoins matériels de la vie. Or, quelque riche que vous soyez, un signe de la main de Dieu peut faire disparaître cette fortune, fut-elle cent mille fois plus considérable encore. Ensuite, il n'est même pas impossible que bientôt vous n'éleviez des cris de détresse vers Dieu pour obtenir de sa pitié un morceau de pain noir et dur. Les exemples de revers beaucoup plus éclatants ne manquent pas et arrivent, pour ainsi dire, chaque jour. Pour ne vous en citer qu'un exemple, la reine Marie de Médicis, femme du roi Henri quatrième, la mère du roi Louis XIII, la fdle du prince le plus puissant de l'Italie, après avoir vu toute la France à ses genoux, après avoir gouverné l'état avec le titre de régente, a dû fuir, s'exiler, errer de

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loyaunie en royaume, et vivre de la charité des souverains qui lui donnaient un asile pour reposer sa tète.

Vous croyez peut-être que là se sont bornées les épreuves auxquelles devait être soumise une reine, qui, de même que vous, s'était rendue coupable aux yeux de Dieu de trop d'orgueil et de trop de confiance dans les biens périssables d'ici-bas ! Non, mon enfant! Il fallut quitter l'Angleterre; elle vint à Bruxelles, et on la chassa de Bruxelles vers La Haye. Elle vint à La Haye, et on la chassa de La Haye vers Cologne ! Là, abandonnée de tous ses serviteurs, sans ressources, sans pain, elle se réfugia dans un grenier qu'on lui prêta par pitié, et elle y mourut de froid et de faim. Et vous qui n'êtes rien auprès d'une reine, vous, mon cher François, vous vous livrez à une confiance aveugle, et vous dites : Je n'ai pas besoin de demander mon pain quotidien à Dieu. Puisse quelque sévère leçon de la Providence ne pas vous faire repentir bientôt de vos paroles insensées et ne pas attirer sur vous de grands malheurs !

Hélas ! les pressentiments de l'abbé ne se réalisèrent que trop. On était au sortir de l'hiver; une rivière voisine, grossie par les neiges tombées en

abondance, se mit à déborder, amenant partout avec elle l'inondation et les désastres. D'abord elle envahit les prairies qui s'étendaient sur ses rives, et les bestiaux manquèrent de pâturages. Pais la fatale nappe d'eau s'étendit jusqu'aux champs déjà ensemencés, empêcha toute culture, rendit impossibles les travaux agricoles, et vint entourer le village et le château d'une ceinture d'eau que personne ne put franchir. Alors la fureur de l'élément s'accrut et ne connut plus de bornes. Elle jaillit de toutes parts avec impétuosité, déracina les arbres, inonda les maisons et força les habitants à se réfugier sur leurs toits, où la mort venait même souvent encore les frapper, car la violence du choc sapait les fondements et détruisait les murs. On V oyait alors les maisons s'écrouler tout à coup ; ceux qui se croyaient en sûreté sur leurs toits disparaissaient au milieu des flots et y trouvaient une mort horrible. On éprouvait un effroi que des paroles humaines ne peuvent exprimer à la vue des meubles, des arbres, des cadavres qui flottaient çà et là, se heurtaient contre ce qui restait debout, et semblaient menacer du même sort les infortunés qui luttaient encore contre le trépas.

Le château, grâce à la solidité de sa construc-

tion, rravait pas à craindre d'ùtre détruit, mais l'élévation des eaux avait été si subite et si peu prévue, qu'il avait fallu abandonner précipitamment les étages inférieurs pour se réfugier dans les greniers. Là, se trouvèrent donc réunies une cinquantaine de personnes, c'est-à-dire la famille de M. de Fénélon et tous ses domestiques. Dans le désordre et l'effroi causés par l'invasion du terrible élément, personne n'avait songé à sauver quelques aliments. D'ailleurs ce qu'on aurait put en apporter n'aurait pu suffire à un si grand nombre d'individus. La faim se fît donc bientôt sentir parmi les infortunés, et François ne comprit que trop combien il avait été insensé en doutant que jamais son pain quotidien pût lui manquer.

C'était quelque chose d'effrayant que de voir tous ces visages pâles porter autour d'eux des regards inquiets, et se demander avec angoisse s'il faudrait mourir de faim? mourir de la plus lente et de la plus douloureuse des Morts ! Et cependant tous secours restent impossibles I La violence de l'eau ne permet à aucune barque de tenter la délivrance des prisonniers. Les tentatives du même genre qui ont été faites pour les premières maisons du village, moins difficiles à aborder que le châ-

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teau, ont été suivies de la perte de ceux qui ont eU rimprudence de les faire. Aucun espoir de salut ne reste donc aux infortunés réunis autour du marquis.

Quant à lui, une douleur mortelle lui serrait le cœur, mais sans lui ôter la résignation qu'il devait aux volontés de la Providence. Assurément, il souffrait tout ce qu'un homme peut souffrir à l'aspect de ses fidèles serviteurs, de sa femme, de son fds, condamnés à une mort cruelle. Mais il ne murmurait pas contre la Providence : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » disait-il.

Madame de Fénélon, son fds serré dans ses bras, ne laissait échapper aucune plainte, et s'efforçait d'imiter la force chrétienne de son mari , mais en vain. Un pareil effort surpassait les forces d'une mère. Sa voix mourante ne cessait d'adresser à la sainte Vierge les plus ardentes prières pour le salut de son enfant.

— Mère du Sauveur, disait-elle, que je périsse si telle est la volonté de Dieu!... Mais mon lils, mon fds 1 Sauvez-le, au nom des souffrances qui vous ont percé le cœur, quand vous gémissiez au pied de la croix.

François &e mêlait aux prières de sa mère ; il

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pleurait, il s'accusait, il maudissait son orgueil, car il croyait Yoir, dans l'inondation, un châtiment de sa présomption folle.

L'abbé allait de l'un à l'autre, et cherchait à ranimer le courage de ses compagnons d'infortune. Quelques-uns l'écoutaient , mais les autres se livraient aux actes les plus insensés du désespoir. Ils criaient, ils pleuraient, ils s'arrachaient les cheveux ; les femmes surtout montraient un trouble qui tenait du délire. Tantôt, elles couraient aux fenêtres et reculaient d'épouvante devant le torrent qui battait les murailles avec rage ; tantôt elles se réunissaient en groupe dans le coin le plus obscur du grenier, mais c'était pour se livrer bientôt à quelque nouvel acte insensé.

Au milieu de tout cela, la faim se faisait sentir ; personne n'avait mangé depuis la veille au soir. Jugez de ce qu'ils souffrirent quand vint la nuit, une nuit sans sommeil ! . . . Puis, quand reparut le jour qui ne leur amena aucune espérance!... Que devenir, mon Dieu, que devenir !

Le second jour, vers quatre heures , un silence de mort régnait parmi tous ces infortunés. Les uns pressaient inutilement dans leur bouche quelque partie de leurs vêtements, pour tromper l'action de

la faim ; les autres, égarés par le délire, se mordaient les bras et suçaient le sang qui coulait de leurs plaies. On n'entendait plus que de faibles gémissements, interrompus de temps à autre par des cris qui s'étouffaient aussitôt... Tout à coup, un grand bruit se fit entendre et deux hommes jetèrent des exclamations de joie qui attirèrent Tattention de chacun.

— Du pain, du pain! disaient ces hommes.

En effet, Teau entraînait avec elle et apportait verslechàteauune cinquantaine de pains, provenant sans doute de quelque ferme inondée. Aussitôt chacun s'arma de perches; quelques femmes donnèrent leurs jupes à Taide desquelles on façonna des semblants de filets, et Ton se mit à regarder avec anxiété si les pains passeraient à portée de ceux qui voulaient les prendre... Un cri de douleur et d'espérance trompée s'éleva d'abord ; les premiers pains se heurtèrent contre une poutre cachée sous l'eau et prirent une autre direction ; mais les seconds arrivèrent à portée: au péril de leur vie, et en s'exposant à tomber dans le torrent, quelques hommes dévoués purent les recueillir à peu près tous. Alors il fallut voir, dans les greniers, les forcenés saisir ce pain noir trempé par Teau et se

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Je disputer avec rage. Chacun se jeta dessus et dévora sa proie : la famille du marquis se trouva la seule qui n'en eut pas sa part, quoique M. le marquis de Fénélon eût partagé les dangers de ceux qui s'emparaient du pain. Heureusement le petit Pierre n'était pas resté inactif au milieu du tumulte général ; glissé dans la foule, il était venu s'emparer de trois pains, qu'il avait cachés dans la paille sur laquelle il se tenait couché. Quand la nuit fut venue et qu'une obscurité complète régna dans le grenier, il se glissa vers ses amis, et leur apprit, tout bas, le trésor qu'il leur apportait. Alors la famille entière, les yeux pleins de larmes de reconnaissance, remercia Dieu de ce secours inespéré, et reçut, comme le plus grand bienfait, ce pain gâté par l'eau et dont un chien n'eût pas voulu pour sa nourriture. Oh ! combien François souffrit ! Combien, pendant la nuit, il adressa de prières au père des hommes ! Avec quelle ferveur le lendemain matin, il fit cette prière : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ?

Mais le temps des éprouves était passé et Teau s'était considérablement abaissée pendant la nuit : on put descendre dans les étages inférieurs du château ; on put se procurer des provisions et du

feu. L'ordre régna enfin , il ne restait plus qu'à réparer les dégâts causés par l'inondation.

M. deFénélon n'hésita pas à sacrifier une partie de sa fortune pour rendre moins pénible le sort de ses vassaux. Non content de leur remettre l'année entière de leur fermage , il réalisa une somme considérable et alla de ferme en ferme, de cabane en cabane, donnant aux uns, prêtant aux autres ce qu'il leur fallait pour reconstruire leur habitation, ensemencer les terres et racheter des bestiaux. Pierre, François et l'abbé leur précepteur raccompagnaient dans toutes ces excursions et le secondaient dans ces actes de charité. Chacun enviait leur présence ; chacun priait Dieu de bénir un seigneur si plein de charité, et qui, suivant les paroles des livres saints, comblait de bienfaits ceux qui manquaient de tout.

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Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnonj t ceux qui nous ont offensés.

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