‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 23 sur 102 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

saint Docteur par un ascétisme dégénéré. Puisque 4 d'ailleurs il était en position de choisir ses témoins, qu'il l'a fait avec soin, et que pour un génie comme le sien il ne peut être question de crédulité niaise ou naïve, nous le tenons pour un témoin digne de toute confiance dans les récits qu'il nous fait ; heureux de trouver une base aussi ferme, nous n'hésiterons pas à profiter de cette bonne fortune qui ne se rencontre pas si souvent en histoire.

Allons au fond : les récits de saint Grégoire ne sont guère qu'un tissu de miracles ; et là est en réalité la cause du dédain qu'affichent pour ses Dialogues rationalistes et naturalistes. En Allemagne on le dit carrément et crûment, à propos du IIe livre, où est racontée la vie de saint Benoît. Les épisodes miraculeux y abondent : c'est donc une œuvre sans valeur historique (1). Voilà un « a priori extra-scientifique (2) » autant qu'extra-rationnei et pas du tout chrétien, nous Talions dire plus loin. En France on y met les formes du rationalisme mitigé qui est le naturalisme ; mais au demeurant c'est bien la môme conclusion qui ressort des lignes citées plus haut sur la valeur intellectuelle de saint Grégoire. On accepterait encore de croire, à la rigueur, que Benoit a fondé Subiaco et le Cassin ; bien qu'on puisse, d'après certaines méthodes cri-

L) (irutzmacher, Die Bedeutung Benedikts von Nursia und seiner Recjcl in der (ieschic/ite des Monchthums. Berlin, 1892.

(2) Anatect. Bolland. XIJ, 315.

XXXII INTRODTCTION

tiques, agiter la question de savoir si Grégoire n'a pas confondu deux fondateurs du même nom. Nous ne désespérons pas de voir quelque pionnier de la science aborder un jour cette thèse. L'on admettra encore que le fondateur du Cassin a écrit la Règle connue sous le nom de saint Benoît. Et ce sera tout. Pareille conclusion n'effraierait pas certains critiques affinés; pour eux, ce serait seulement contribuer, sur ce terrain comme sur tant d'autres, à « rétablir dans la pureté de ses lignes le majestueux « édifice de l'histoire ». Majestueux, oh oui, comme le désert; car une fatalité singulière veut que cette épuration aboutisse régulièrement à séparer toute institution de ses origines. L'Ordre monastique n'aurait pas à se plaindre d'être exhérédé comme l'Eglise elle-même l'est fort souvent.

Nous ne sommes cependant point encore résignés à pareil sacrifice. Sans doute, et nous l'avons appris de saint Grégoire comme de l'Eglise, dès qu'il s'agit de faits extraordinaires, nul plus que le théologien catholique n'a le devoir rigoureux d'exiger de sérieuses garanties quant à la réalité des faits, quant à leur origine divine. Mais ces garanties une fois acquises, et Grégoire nous les fournit, nul n'est en droit de leur opposer une fin de non-recevoir hautaine, et surtout gratuite, sous prétexte que le miracle serait impossible a priori. Si une dérogation accidentelle aux lois de la nature, comme est le miracle, ne peut être admise, c'est que Dieu n'existe pas; ou s'il existe pour vous, c'est un dieu, né de conceptions humaines, indigne de son titre qui implique toute perfection, par suite toute puissance et souveraine liberté comme souveraine sagesse. I )('pouillé de ces attributs, qu'est-ce que ce dieu, im-

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puissant à créer un monde qu'il ne peut même régir à son gré? Niez donc Dieu créateur, et concluez à l'éternité de la matière, la vieille erreur païenne et manichéenne, qui ne soutient pas l'examen sérieux de la raison. Est-ce à pareille antiquaille que conduisent vos méthodes nouvelles ? Elle est bien au fond do la théorie rationaliste ; et c'est en tous cas à cela que vous mène la négation a priori du miracle.

Que si vous n'entendez pas reculer jusque-là, vous direz que Dieu pourrait le miracle, mais qu'il ne le veut pas et ne peut pas le vouloir, étant souverainement sage, puisque ce serait troubler l'ordre harmonique des lois naturelles. Qu'il ne le veuille pas, vous l'a-t-il dit? Non ; il a même dit assez souvent le contraire, si l'on en croit les annales de l'humanité. Qu'il ne le puisse vouloir, qui nous l'atteste? En quoi la souveraine sagesse se démentirait-elle en voulant produire un bien spécial et particulier par une dérogation locale et momentanée aux lois générales ? En ménageant ce fait extraordinaire de telle sorte que l'ordre du monde n'en soit pas dérangé hors du rayon très restreint où le miracle s'opère? Ne serait-ce pas un surcroît de sagesse et de puissance qui se manifesterait ainsi? Et quel bon et sage souverain n'a jamais voulu connaître la satisfaction d'un bienfait conféré au prix d'une exception motivée? Les souverainetés impersonnelles ignorent seules cette prérogative de justice et de bonté. Mais, au fait, c'est bien un dieu impersonnel qui se trouve au fond de vos raisonnements; et vous glissez vers un panthéisme où tout est dieu excepté Dieu luimême.

Une philosophie, nouvelle en France, entend se débarrasser du miracle par un procédé tout opposé.

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