XLIV INTRODUCTION
rêt, mais très naturellement acceptable, de notre Patriarche. Un ou deux faits seulement se sont montrés réfractaires aux réactions et nous ont déroutés : défaut de pratique sans doute. Une fois réalisée cette expérience de laboratoire, il nous a paru nécessaire d'avertir les lecteurs pour le cas où on la reproduirait en public ; d'en avertir aussi les auteurs éventuels : s'ils nous offrent jamais cette marchandise, nous saurons d'avance de quoi elle est faite.
L'école naturaliste, il faut bien l'avouer, trouve appui dans une autre école, d'essence différente puisque celle-ci entend bien rester orthodoxe et ne point chercher par principe à diminuer l'élément surnaturel dans l'histoire. Nous voulons parler ici de l'école rigoriste, qui va toujours perfectionnant ses méthodes et les a conduites à ce que Léon Gautier appelait une algèbre historique, où les formules inflexibles n'admettent ni exception ni déformation. Sont elles cependant infaillibles? Non certes; plus d'une mésaventure en avertit (1), sans réussir pourtant à mettre quelque tempérament
(1) Nous ne voulons pas rappeler ici celles qui ont eu du retentissement. Mieux vaut citer des faits d'ordre quotidien, de ceux que le public ne remarque pas, et qui sont pourtant les plus nombreux ; celui-ci, par exemple, qui est récent. — Il y avait, de par le monde, un adepte très fervent des idées progressistes, et tout nouvellement breveté de « sens critique très remarquable » par de hauts arbitres de la science historique. Un jour, il publia certaine pièce hagiographique, déjà étudiée ailleurs, nous la donnant comme un spécimen des documents authentiques dont l'intérêt rachète tant de pertes iniligées au vieux trésor de la foi catholique. Tel lecteur non breveté pensait, à part lui, que si ce document était si authentique et si pur de mélange, bien d'autres lui ressemblaient qu'on rejetait pourtant avec dédain aux apocryphes. Et voilà qu'au même moment lesdits arbitres de la science publiaient de leur côté un travail pour démolir pièce à pièce le même document ! Et il est trop évident qu'ils étaient dans le vrai. L'histoire ne dit pas, elle ne dira jamais, si l'on fut embarrassé
[NTRODUCTION XLV
dans la rigueur de ces formules, dans l'absolu des
conclusions qu'on en tire. Il est même, dans ces cercles érudits, des contradictions (1), qui autorisent quelque indépendance à leur égard, en dépit du froncement de sourcil que pareille témérité vaut d'ordinaire à son auteur.
Enfin n'est-ce pas une erreur en critique d'affiner tellement la méthode que les incidents de l'humaine vie, toujours plus ou moins rebelles à la logique, parfois invraisemblables, ne peuvent souvent pas cadrer avec elle? A coup sûr, la vie quotidienne et ses relations les plus nécessaires deviendraient à
du brevet si tôt décerné, si tôt démenti : soyons assurés, d'ailleurs, qu'il continuera d'être dûment exploité.
Dans un autre genre, veut-on nous permettre une anecdote personnelle? Nous avions publié un livre que, pour des raisons de convenance, nous n'avions pas voulu signer. La critique interne s'est exercée sur lui ; et nous avons cru un moment qu'elle allait nous obliger à désavouer notre ouvrage, tant elle mettait de persistance à l'attribuer à un autre ; et cela par la comparaison avec des textes aussi authentiques que possible ! Au moins devions-nous avoir eu un collaborateur, cjue l'on nommait tant la chose était claire ! Nous ne savons si nous avons convaincu la critique en lui affirmant avoir travaillé seul et de notre seul fonds. Mais nous savons bien que si nous fussions mort depuis cinquante ans seulement, rien au monde n'aurait sauvé notre humble ouvrage de la note de plagiat, sinon d'une qualification plus grave. Et la critique raisonne, par cette méthode, sur des textes vieux de mille et quinze cents ans. Il le faut bien; mais encore siérait-il d'y admettre quelque tempérament.
(1) Relevons, par exemple, celle-ci qui est grave. L'école de critique historique, aujourd'hui dirigeante, s'arme de ce texte scripturaire : « Dieu n'a pas besoin de vos mensonges. » (Job, cap. xm, 7.) Et ainsi pourchasse-t-on avec une rigueur souvent outrée, dans les monuments hagiographiques, tout détail édifiant qui ne peut présenter son eertificat d'origine dûment légalisé. — En face, les bureaux dirigeants de la critique scripturaire affichent la prétention (gravement téméraire) de traiter la Bible par les seules règles de la critique. Et voilà qu'ils imaginent que « Dieu a besoin de nos mensonges » au point de les couvrir de son inspiration, ou tout au moins d'adopter les légendes les plus douteuses, les romans les moins historiques, pour véhicules des vérités qu'il veut inculquer aux hommes par les Ecritures. Se peut-il contradiction plus flagrante et plus grave ?