L INTRODUCTION
sant? Tandis qu'à l'en croire, en remontant vers les origines chrétiennes, on voit ces mêmes faits se raréfier de plus en plus dans les récits qu'on nous concède encore comme authentiques. Est-ce donc que, dans les temps voisins de la source divine, la sève était moins puissante, et Dieu moins riche ou moins généreux ? Sainte Perpétue est là pour nous assurer le contraire, avec quelques autres témoins, bien rares, que la critique n'a pas pu récuser. Alors c'est donc que les documents reconnus authentiques sont incomplets, malgré l'exactitude de leurs renseignements ; c'est donc qu'il peut y avoir en dehors d'eux place pour des vérités que la tradition s'est d'abord seule chargée d'enregistrer.
Nos légendes, alors même qu'elles ne pourraient bénéficier de cette observation, ont pourtant un heureux effet, nous le répétons. Elles nous mettent à l'unisson des sentiments d'âges plus chrétiens que le nôtre, et font produire nombre d'actes de foi et d'espérance. N'est-ce rien que cela? Si le mirage n'avait d'autre effet que de ranimer le vo}rageur lassé dans le désert, ne devrait-on pas pour cela seul le juger utile? Non, Dieu n'a pas besoin que nous lui prêtions des merveilles ; mais nous avons besoin, nous pauvres, de ne pas croire qu'il en est avare. Le triste profit que serait cette défiance, quand « la science » nous l'aurait inoculée (1) !
Au surplus, la critique historique ne serait que
(1) Rien ne contribua davantage, au xvin0 siècle, à faire baisser le niveau chrétien en France que la critique rigoriste, appliquée à bannir de la vie des Saints tout ce qu'elle tenait pour légendes. Le philosophisme en bénéficia largement. Aujourd'hui que le niveau général du christianisme est plus bas encore ; au milieu du rationalisme de toutes nuances qui nous inonde, que produiraient ces rigueurs dites scientifiques? La sécheresse et la stérilité.
INTROIH'CTION LI
prudente en n'invoquant pas trop haut le mot du saint homme Job 1); car la critique scripturaire pourrait parler à son tour pour en dire le vrai sens, fort différent de celui qu'adopte notre école rigoriste.
Kn proie aux remontrances d'amis très corrects, dont l'orthodoxie formaliste ne parvient à comprendre ni le cœur de Dieu ni celui de l'homme ; excédé de leurs apologies de la justice et de la vérité divines, que son cœur broyé comprenait cent fois mieux. Job se décide à rappeler ces pharisiens antiques aux premiers éléments de l'humilité : « Il u n'y a donc pas d'hommes en dehors de vous? - s'écrie-t-il. La sagesse mourra donc avec vous?... « Si vous êtes savants, je le suis bien de même... « Il faut que vous m'entendiez faire votre procès et « vous juger à mon tour. Dieu a-t-il donc besoin de « votre mensonge? Que venez -vous ici vous masquer « pour prendre son rôle? Entendez-vous jouer son « personnage, et tenter de juger à sa place? » Tel est ce terrible texte : on voit bien quel genre de présomption il condamne, et si nous en sommes justiciables pour croire peut-être en toute simplesse à quelques miracles de trop.
Il est un autre principe, fondamental pour la critique rigoriste, et dont l'école naturaliste sait tirer un excellent parti lorsqu'il s'agit des miracles. C'est le principe du doute méthodique. En présence d'un fait quelconque, le critique doit se retrancher d'abord dans ce doute préliminaire : sorte de cartésianisme historique, où l'on attend que ledit fait apporte les preuves de son authenticité; lesquelles
tj Job, cap. xu-xni. — Cfr. S. Gregor., Moral., lib. XII, cap. xxxvi-xxxvii.