VIII INTRODUCTION
en effet celle où tous les siècles ont puisé jusqu'à présent, c'est-à-dire les Dialogues de saint Grégoire (!")■. Or la critique du rationalisme allemand les a fort maltraités en ces derniers temps ; elle les a présentés dédaigneusement comme « un recueil de légendes « recueillies de la bouche du peuple, d'histoires « généralement triviales ou même futiles, qui ne « serrent qu'à montrer jusqu'à quel point les tenace bres de l'ignorance commençaient déjà à se ré- « pandre sur le monde, vu surtout qu'un homme « comme saint Grégoire les enregistre comme dignes < de foi et de louanges... Recueil d'anecdotes era- « pruntées aux saints, qui ne produit pas une « impression sérieuse et grave... [où l'on ne retrouve « pas] cette inspiration pour l'ascétisme qui vivifie « et rehausse l'ensemble de l'ouvrage (2). »
Qu'un auteur protestant, si savant qu'il soit, déclare ne point ressentir « d'impression sérieuse et grave », ni « l'inspiration » ascétique « qui vivifie »; la cause peut en être tout autre que la nullité d'un livre signé de saint Grégoire ; et nous ne sommes assurément pas tenus de nous incliner devant le verdict superbe d'un pareil juge. Quand il s'agit de questions de ce genre, lui et nous, catholiques, nous
(1) L'œuvre du saint Pape vient d'être publiée en allemand avec des commentaires ascétiques, dont l'auteur, le Rme Père Abbé d'Emmaùs (Prague), cherche à retrouver la physionomie morale du Patriarche, comme précédemment dans ses pieux Colloques sur la Règle de saint Benoît. Le nouvel ouvrage a pour titre : Der heilige Vater Benediktus nach S1 Gregor aem Grossen, von Dr. Benediktus Sauter, Abt von Emaus in Prag (1904). De la même abbaye est sorti deux ans plus tôt le texte grégorien de la Vie du Patriarche, avec celui de sa Règle, Leben und Hegel des heil. V. Benediktus, abondamment illustrés.
(2) A. Ebert, Histoire générale de la Littérature au Moyen- Age en Occident. Trad. Àymcric et Condamin, t. I, p. 582 et suivantes.
[NTRODUCTION IX
habitons deux mondes différents, nous ne respirons pas le même air; nous vivons, nous, d'une vie que lui ne connaît pas; nous comprenons et parlons un langage qu'il n'entend pas. La critique littéraire n'a rien à voir là. Si l'œuvre est d'un ascétisme vivifiant, si les impressions qu'elle produit sont sérieuses et graves, nous irons le demander non pas à un professeur hétérodoxe, mais à ceux qui en ont vécu, c'est-à-dire à l'Eglise, à ses théologiens, à ses docteurs et à ses saints (J). Or voilà treize siècles que l'Eglise lit avec respect les Dialogues de Grégoire le Grand; que ses théologiens et ses docteurs y vont chercher les solutions de questions importantes, solutions qu'un œil inexpérimenté ou affaibli ne sait pas découvrir sous le langage simple et calme du Pontife ; treize siècles enfin que l'ascétisme des cloîtres, qui fut, dit-on, puissant en œuvres, revient constamment s'alimenter au livre des Dialogues ; et sans rechercher d'autre historien, les moines bénédictins ont par ce livre compris assez leur Patriarche pour vivre de sa vie et admirer l'œuvre de Dieu en lui. Forts de tels témoignages, nous demeurerons fidèles à notre foi comme à notre lignage, et ne courberons pas le front devant les dédains d'un critique rationaliste et protestant. Ce ne seront pas ceux de sa confession religieuse qui s'en étonneront, s'ils nous lisent. Car chez les catholiques seuls s'est naturalisée la distinction, fatale autant que chimérique et téméraire, entre le croyant et l'écrivain. Les sectes séparées, tout en la prônant à notre usage, nous en laissent en réalité le ttiono-
(1 Saint Pierre d'Alcantara conseillait, au dire de sainte Thérèse, de s'en rapporter, en fait de perfection, surtout à ceux qui la pratiquent.