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CHAPITRE II

Benoît, à Rome.

Scholastique avait grandi à côté de Benoît ; et c'est certainement dans les dix ou douze premières années de sa vie qu'il faut placer la consécration de l'angélique enfant. Son frère, avec le caractère grave et réfléchi qui était le sien, ne fut certainement pas le témoin le moins attentif de ce fait important, et ses pensées y trouvèrent une orientation plus précise. Les ermitages et les petits monastères qui peuplaient les monts Sabins, les premières vallées de l'Ombrie et toute la Valérie, étaient déjà bien connus de lui, sans aucun doute. N'y avait-il pas à Nursie même quelque agrégation de vierges comme il s'en formait alors à Rome et sur d'autres points? Ne fut-ce pas dans une maison ainsi habitée par les servantes de Dieu que Scholastique fut présentée par ses parents? C'est très probable; toutefois l'histoire ne nous en dit rien. Ce qui est certain, c'est que pour l'avenir de Benoît ses parents avaient d'autres pensées. Lorsque les années de l'adolescence furent venues pour lui, Eutropius songea à lui procurer les moyens d'acquérir une instruction conforme à son rang ; et pour cela, il tourna les yeux vers Rome. Aux yeux des peuples, Home demeurait, malgré ses désastres récents, la

ville souveraine qu'un contemporain des derniers Empereurs appelait « le nryer des lois, le gymnase « des lettres, le sénat des dignités, la cime du a monde, la patrie de la liberté, la cité universelle u dont seuls les barbares et les esclaves ne sont pas « citoyens (1). » Hélas! quant à la liberté, les Papes savaient si Rome en était encore la patrie, et depuis des siècles, si tant est qu'elle l'eût jamais été. Mais la Ville Eternelle conservait une grandeur qui en imposait à l'univers, et avec raison à plus d'un titre. La vie littéraire, en particulier, y brillait toujours d'un éclat factice et bien superficiel, mais qu'enfin ne pouvait faire pâlir alors la rivalité d'Alexandrie ni de nul autre centre dans l'ancien monde romain.

Selon l'opinion commune, Benoît avait environ quatorze ans lorsque son père le mit sur le chemin de Rome. Ce devrait être, par conséquent, vers l'an 494 ; le Pape saint Gélase venait de s'asseoir sur la chaire de saint Pierre. Avec une suite dont nous connaissons l'existence mais non la composition, le jeune homme quitta la villa de Xursie, et se mit en route par l'antique voie Salaria. Nous savons pourtant qu'avec lui cheminait la fidèle nourrice, qui était chargée de veiller sur lui comme une seconde mère. Aucun devoir ne la retenait plus à Nursie, puisque Scholastique était confiée à d'autres mains; elle ne pouvait se séparer de l'enfant qu'elle aimait d'une tendresse toute maternelle.

La campagne romaine commença donc à dérouler

(1) « Domicilium lcgum, gymnasium litterarum, cariant dignitatum, verticem mundi, patriam libertatis, in qua totius mundi civitate soli barbari et servi peregrinantur. » (Sidon. Apollin. Ep. I, G.) — 11 est vrai; mais on oubliait que le droit de cité donné par Dioclétien à tout sujet libre do Home n'avait été que le moyen de faire payer à tous un impôt de plus.

aux yeux du jeune voyageur les tableaux à la fois imposants et charmants, dont le désert qu'elle est aujourd'hui ne donne certes plus l'idée. L'olivier croissait de toutes parts, et partout la vigne jetait d'un arbre à l'autre ses pampres capricieux. De nombreuses villas peuplaient la vaste plaine où descend le Tibre aux lourdes eaux; et des fermes çà et là disséminées animaient le paysage en y entretenant la fécondité. Le sol, drainé depuis des siècles par des canaux construits à la romaine, était riche et fertile ; et à la surface les eaux, distribuées avec soin, donnaient aux cultures leur vigueur comme aux riches villas leurs charmes et leur fraîcheur. Les grands aqueducs couraient à travers la campagne, des montagnes vers la Ville, imprimant à tout ce tableau un cachet monumental unique au monde, et annonçant au voyageur la grandeur de la cité dont ils étaient les tributaires. De loin en loin cependant Ton pouvait remarquer les traces laissées par les 200,000 Goths d'Alaric ; le long de la voie quelques tombeaux antiques dégradés; dans la plaine quelques villas dévastées, dont le squelette seul demeurait debout ; mais en somme ces ruines étaient rares; et comme les tombeaux, les ordonnances des magistrats et les édits impériaux, gravés sur pierre, indiquaient encore au royageur l'approche de la grande ville. Enfin voici les murailles d'Aurélien et d'Honorius, voici la porte fortifiée ; Benoît entre dans Rome.

Il voit, proches de la porte Salaria, les débris du

5ino impérial dans les anciens jardins de Sal-

luste ; les Goths l'ont incendié en 410 et nulle main

ne l'a relevé. Mais l'œil n'aperçoit guère d'autres

ruines au premier abord. De toutes parts les édifices

antiques sont debout et intacts. Le long des rues les petits oratoires païens sont encore là; les statues des divinités n'y manquent même pas, non plus que dans la plupart des temples importants. Elles ont seulement perdu les joyaux qui les ornaient et Je placage d'or qui les avait autrefois recouvertes : Goths et Vandales en ont fait leur butin. Voici le Forum, le Capitole, le Palatin, où tous les anciens édifices sont debout. Voici la Curie où le Sénat siège toujours (1), sous les plafonds dorés, entre les murailles revêtues de marbre, derrière les portes de bronze (2), qui ont vu les avilissements de l'Empire, peut-être quelque chose des drames de la République. Sur le Capitole, le temple de Jupiter fait toujours resplendir ses tuiles de bronze doré; sur le Palatin, les édifices impériaux demeurent, témoins muets d'un passé de gloires et de crimes. Le Forum a conservé toutes ses basiliques ; le Colysée dresse là-bas sa masse imposante, et ses gradins revêtus de marbre attendent toujours la foule des spectateurs, comme ceux du Grand Cirque entre le Palatin et l'Aventin. Tout près du Forum romain, s'élèvent dans leur imposante majesté les édifices du Forum de Trajan.

La Rome impériale est donc là encore, tout entière debout, mais dans sa grandeur qu'elle ne peut plus porter et qui penche vers la ruine. Les maîtres du monde n'ont aucun souci de subvenir aux frais écrasants d'un tel entretien ; et d'ailleurs l'Empire est démembré; ce qu'il lui reste de sujets

(1) Depuis le vu'" siècle, c'est l'église de Saint Hadrien.

(2) Depuis le xvn° siècle à Saint Jean de Latran. — Pour ces divers détails, cfr. Lanciani, Destruction of ancient Home, page 123 et autres endroits indiqués par l'index alphabétique.

BENOIT A ROME 'i I

est ruiné; Byzance suffit à on absorber les revenus. Les esclaves ne sont plus jetés sur le marché pour être employés aux travaux gigantesques; et les fortunes patriciennes qui s'en vont ne peuvent plus réparer qu'à la hâte et sommairement les ruines causées clans les palais par le pillage et par le temps. Les édifices publics pourtant subsistent, parce que la loi les protège avec les objets précieux qu'ils renferment. Il y avait même jadis un curator statuarum, dont la charge, tombée en désuétude, va être sous peu rétablie par Théodoric. Le roi Goth admire la grandeur romaine, et cherchera à la soutenir par la main de son ministre catholique, le grand Cassiodore. Mais c'est le cadre extérieur qui demeure seul : grandeur et misère sont là. Le temple de Jupiter comme les palais du Palatin sont vides des objets d'art qui les peuplaient. Le temple de la Paix a perdu les dépouilles du sanctuaire de Jérusalem ; les Vandales ont chargé ce butin sur leurs vaisseaux. Le peuple qui habite la capitale du monde manque souvent de pain, et ce n'est plus à vrai dire un peuple, mais une agglomération de toutes les nations. Le feu vient souvent ajouter ses ravages à ceux de la famine, de la peste, des inondations, des tremblements de terre ; et cette fin du \ siècle est de toutes les époques la plus funeste à la grandeur de la capitale abandonnée.

Rome chrétienne n'a pas encore pris le pas sur la Rome des Césars. Un siècle et plus se passera encore avant qu'elle entre dans les temples pour en faire des églises. Les basiliques constantiniennes sont les seuls monuments de ses luttes et de ses victoires; mais presque toutes sont situées hors les murs, sauf le Latran et Sainte-Croix en Jérusalem, qui s'élèvent

contre les murailles d'Aurélien, sur la périphérie de la ville. Les deux plus augustes et splendides sanctuaires sont alors les deux Basiliques des Apôtres Pierre et Paul, qui ont été respectées, sinon par les Vandales, du moins par les Goths. A Saint-Pierre l'on accède par un escalier aux degrés vastes et larges ; c'est la grande basilique romaine, terminée par trois absides ; ses immenses nefs sont dessinées par des colonnes des marbres les plus précieux, enlevées par Constantin à des édifices antérieurs. Tout le long des nefs latérales, d'innombrables autels font cortège à la confession du Prince des Apôtres. Sur les flancs de l'édifice des constructions en forme de rotondes (1), qui étaient destinées à servir de tombeaux à la famille impériale depuis Honorius Ier. Lui seul pourtant y repose avec sa fille Marie. Une tour carrée, ornée d'arcatures étalées, surmontée d'une flèche peu élevée, forme le campanile de la basilique où viennent s'agenouiller les pèlerins du monde entier. Des richesses accumulées depuis Constantin dans ce sanctuaire ainsi que dans celui de la Basilique de Saint-Paul sur la voie d'Ostie, on ne saurait aisément donner même l'idée (2). L'or et l'argent sous toutes les formes sont prodigués, comme les marbres rares et les pierres précieuses,

(1) La rotonde actuelle de la sacristie de Saint-Pierre est bâtie sur les fondations d'un de ces édifices.

(2) Lanciani (op. cit., page 129) estime d'après les notices du Liber Pontificalis, qu'en 846 les Sarrazins tirèrent du pillage des deux basiliques trois tonnes pesant d'or et trente tonnes d'argent. Mais il faudrait. pouvoir faire le départ de ce qui, dans ce total énorme, formait la part du ive et du ve siècle. On peut dire du moins que la part la plus considérable au point de vue artistique comme à celui de la matière revenait à l'époque où les Empereurs avaient comblé d'offrandes les tombeaux des saints Apôtres. Les vr; et vu1' siècles, presque entièrement agités par les guerres gothiques et lombardes, n'ont pu ajouter qu'un apport relativement faible.

à ce vénérable sanctuaire de Saint-Pierre, où se dérouleront tous les événements les plus importants de L'histoire de L'Eglise pendant encore mille ans.

Tel est le cadre matériel dans lequel Benoît voit pour la première fois le monde, et où lui-même doit commencer à tenir une place, si modeste soit-elle. Où donc le chercherons-nous dans Rome? Sur ce point une tradition bénédictine nous guide, bien qu'elle ne nous apporte pas de données assez anciennes ; nous lui croyons pourtant plus de valeur que n'en ont les arguments sur lesquels on L'a jusqu'à ce jour tant bien que mal étayée.

Sur la rive droite du Tibre, en face de l'île qui se nomme encore au v° siècle Lycaonia, à l'ombre du mont Aventin auquel la relie le pont Palatin (1) et jadis aussi le pont Sublicius antique autant que célèbre (2), une petite basilique s'élève, qui porte le nom de San Benedetto in Piscinula (ou comme disait le haut moyen-âge in Pesciolà) (3) : ce lieu est, selon la tradition, celui de la demeure de Benoit durant son séjour à Rome. Il est certain que l'église en question existait dès le ixe siècle sous ce vocable ; mais aucun monument écrit ne parle avant la fin du xvie siècle de l'habitation de saint Benoît en ce lieu (4) ; et D. Constantin Gaëtani, qui à cette

(1) Aujourd'hui Ponte Rotto.

I Aujourd'hui détruit.

('■'> Saint-Benoit de la Pêcherie. Le port des pêcheurs est mentionné dans certains monuments écrits du moyen-âge ; la rue m des Salaisons », derrière l'église S. B., le magasin de sel qui s'y voit peut-être encore, sont des souvenirs de cet antique trafic, et expliquent l'ancien vocable de l'église, depuis défiguré.

(4) Voir pour l'étude de cette question le volume déjà cité plus haut : Memorie Storiche di San Benedetto in Piscinula, par le prince Massimo. — Nous disons sous le vocable de

époque recueillit avec un zèle infatigable tout ce qu'il pouvait en savoir, ne nous a légué que des affirmations, sans une référence aux sources antérieures qui ont dû lui fournir la matière de ses dires (1). Il y aurait eu, d'après lui, à côté de l'église, un monastère d'hommes, devenu ensuite monastère de femmes; l'église elle-même aurait été d'abord placée sous le vocable de la Sainte Vierge, puis sous celui de saint Benoît. Qui a dit tout cela? A quelles époques faudrait-il fixer ces transformations? Nous n'en apprenons rien du très zélé Gaëtani. Aussi Mabillon, que l'on cite toujours à l'appui de cette opinion, est-il bien moins affirmatif qu'on ne le donne à croire : « ferunt, on rapporte, » se contente-t-il de dire en relatant la tradition (2). Celle-ci s'est emparée, pour se créer des titres, de la

saint Benoit ; car on la nommait alors Saint-Benoît sub monte Lycaonio, à raison d'une éminence qui s'élevait en arrière de l'église, et en face de l'île Lycaonia.

(1) Or nous avons une preuve matérielle des erreurs qui pouvaient être les siennes en fait de critique historique et monumentale. En 1645, Gaetani fit reproduire et éditer à Rome une fresque représentant saint Benoît entre saint Pierre et saint Paul. Nouvelle édition en 1650 'Stengel, Thaumasia Benedictina, in-4°), puis encore en 1054 à Palerme. Le P. Pietro Tornamira reproduisit cette gravure en 1678 comme frontispice de son livre San Benedetto Patriarca e Législature dei monaci. Gaetani donne cette gravure avec l'inscription suivante, qui figurait, dit-il, sur la fresque : Ego Benedictus I PP. et monachus pingere feci. Et hardiment il date la peinture de l'an 578, où régnait le pape Benoît Iar. La fresque existe, dit-il, dans l'église Saint-Sébastien in Foro Boario. Or, vérification faite : la fresque est du xu" siècle, les costumes en font foi. L'église est Saint- Sébastien (aujourd'hui Sainte-Marie) in Patlara, sur le Palatin, bien loin du Forum Boarium, mais au-dessus du Campo Vaccino, ce qui est bien différent. Enfin l'inscription est celle-ci : Ego Benedictus PBB. (presbyter) et monachus pingere eeci (un des moines cassiniens établis dans le monastère qui au xuc siècle était attenant à cette petite église). V. Armellini, Le Chiese di Borna, page 442. Evidemment, donc, il ne faut pas accepter sans preuves les dires de Gaetani, ainsi que l'a fait Dom Tosti.

(2) Muséum Italicum, t. 1, page 143,

généalogie Anicia. Comme auprès de L'église qui nous occupe subsistaient encore au xvn° siècle les ruines d'un édifice imposant, voisin de la via Anicia, on n'a pas hésité à y voir les restes du palais des Anicii, à conclure que Benoit avait donc habité... à côté, ou tout au bout dudit palais. Tout cela n'est malheureusement fondé que sur des hypothèses. Si c'est à côté du palais que résidait saint Benoit, qu'est-ce que cela prouve ? Etait-ce d'ailleurs vraiment la domus Anicia dont on voyait les ruines? Cette famille était si puissante au Transtévère que le nom de via Anicia donné à une rue voisine • n'indique pas à lui seul où était le palais. D'autre part nous avons dit que la prétendue généalogie des Anicii ne soutenait pas l'examen. La tradition de la Piscinula est donc trop récente et s'appuie sur des bases trop fragiles pour n'être pas ruineuse. Un seul des arguments invoqués en sa faveur pourrait valoir s'il était confirmé par d'autres, à savoir : la présence sous le portique de l'église, au xvn° siècle, d'une peinture ancienne représentant Benoît dans l'âge de jeunesse. Mais cela seul ne saurait prouver qu'il ait habité là lorsqu'il vint étudier à Rome. Mabillon a vu cette peinture, l'a signalée (1) sans noter du tout qu'elle représentât le saint Patriarche à cet âge de l'adolescence.

Et pourtant nous croyons vraie cette tradition, mais pour des raisons qui n'ont pas encore été invo quées, et qui nous paraissent plus historiques néanmoins : nous les exposerons ici.

L'Empire, sans s'ériger en maître d'instruction

(1) Loc. cit.

publique, avait pris grand soin des écoles dans toute l'étendue du monde romain, et de toutes parts des chaires d'enseignement avaient été fondées. Cette organisation, nous l'avons vu, survivait à l'Empire d'Occident, et à Rome plus vivace que partout ailleurs. Or elle était représentée dans la capitale par une fondation grandiose de l'empereur Hadrien. Ce prince avait voulu, sur ce terrain comme sur tant d'autres, imiter l'Orient ; et à l'exemple du Muséum d'Alexandrie, il avait fondé à Rome un Athénée, superbe palais d'université où les rhéteurs et professeurs étaient somptueusement logés, où ils enseignaient les langues, la littérature des divers pays, avec les sciences connues de leur temps. L'Athénée fut surnommé la Schola Grœca ; et il déployait ses portiques et ses colonnades au pied de l'Aventin, là où s'étend aujourd'hui la place Bocca délia Verita (1). Tel était le centre des « études libérales »

(1) Piazza, Emerologio sacro, vin Settemb., t. II, page 236. Ce fait nous suggère une explication qui n'a pas été donnée encore du vocable de Sainte-Marie in Cosmedin, sur lequel les chercheurs d'étymologie se sont exercés, sans succès il faut bien l'avouer. L'église qui porte ce nom est située précisément là où s'élevait l'Athénée, et elle est souvent désignée dans l'histoire sous le nom de Sainte-Marie in Schola Grœca. Or Athènes avait un magistrat nommé xoctij^t/^ twv scpTiêwv, curateur ou censeur chargé de veiller sur les mœurs de la jeunesse. Hadrien constitua un curateur de ce genre pour son Athénée ; Spartien son historien mentionne ce v.oi^xr^r^. Si l'on observe que la lettre y\ se prononçait i, et que le i dans la langue courante d'Occident s'est aisément changé en un d, au datif nous aurons en latin la prononciation in cosmidi pour traduire év xoo-iJLYjTTj. Or in Cosmidi est le vocable le plus ancien donné plusieurs fois à l'église Sainte-Marie dans le Liber Pontificalis. Ce serait donc qu'elle aurait été élevée sur la maison, du censeur ou curateur de l'Athénée. Le titre de la célèbre église se transforma ; écrit in Cosmedin, il fut considéré depuis Adrien Ier comme dérivé (on ne voit guère comment) du grec xoojiaç, ornement : la basilique aux riches ornements (Armellini, Le Chiese di Borna, page 392 . On aurait alors dénommé de même Sancta Maria in Traspontina, à Rome (à moins

BENOIT A ROME l i

auxquelles Benoît devait être appliqué, selon les paroles mêmes de saint Grégoire. Or la Pesciola ou Piscinula est sur l'autre rive du Tibre, en face de la Schola (iriccu, à laquelle deux ponts la reliaient jadis. 11 ne serait donc pas surprenant que le jeune homme venu de Xursie pour suivre les leçons des maîtres de L'Athénée eût pris gîte dans ce quartier. 11 y a plus. Piazza, en mentionnant les églises jadis dédiées à saint Benoit dans Rome, remarque que, dans L'île du Tibre, la petite église aujourd'hui placée sous le vocable de saint Jean Calybite était primitivement placée sous celui du saint Patriarche; et Armellini ajoute qu'elle était desservie par un monastère -de moniales Bénédictines, San Benedetto alV Jsola. Voilà donc, à une époque aussi ancienne que le ixr siècle au moins (1), deux églises dédiées à saint Benoit à cent mètres Tune de l'autre et toutes voisines de l'Athénée ou Schola Graeca. Attendu les règles antiques relatives à la dédicace des églises, il

que ce soit une erreur des archéologues, et c'est assez probable : L° parce que l'histoire de l'église in Traspontina est pleine d'incertitudes et de confusion, cfr. op. cit. — 2 Parce qu'il est invraisemblable qu'il y ait eu deux églises dites Sancta Maria in Cosmedin dans la même ville). On aurait de même désigné un sanctuaire de la Sainte Vierge a r.avcnne, un autre à Naples, par imitation, en attachant au mot Cosmedin la signification selon nous fausse qu'on lui donnait depuis Adrien Ier. — Une objection pourrait être formulée contre l'étymologie que nous proposons, savoir : que l'on distingue encore dans l'église en question les restes du péristyle d'un temple de Cérès et Proserpine, relevé par Tibère. Mais entre Tibère et Hadrien assez de temps s'est ^--\ écoulé, assez d'événements ont pu survenir, pour que ledit C y péristyle ait été englobé dans les constructions de l'Athénée, dont l'emplacement fut bien en ce lieu. — Naturellement nous donnons ces remarques comme simples remarques; le lecteur appréciera.

1 C'est à cette date qu'il faut arrêter, sauf exceptions peu nombreuses, l'émigration des Grecs et leur installation dans Home : et ainsi le changement de titulaire pour l'église de Saint-Jean Calybite ne serait pas postérieur de beaucoup.

est permis de voir dans le rapprochement de ces deux sanctuaires la trace d'un séjour de saint Benoît dans le quartier. Or, au xe siècle, la Pesciola était mentionnée comme YEcclesia major sancti Confessoris Benedicti (1). Donc il en existait d'autres (2), mais celle-ci était la principale. Pourquoi? Souvenons nous alors qu'une peinture antique, attribuée au ixc siècle par les experts qui l'avaient vue, représentait sous le portique de la Pesciola saint Benoit à l'âge de l'adolescence (3) ; nous serons fondés à dire qu'à cette date il y avait une tradition, appuyée par des données archéologiques et liturgiques^ laquelle plaçait à la Pesciola le séjour du saint lorsqu'il vint étudier à Rome.

Est-il permis, maintenant, de formuler une conjecture au sujet de ce séjour? Puisque ce n'était pas dans la clomus Aniciana qu'habitait Benoît, quelle maison lui donnait asile ? Quelles étaient ces ruines importantes qui, au xvnc siècle encore, avoisinaient l'église de San Benedetto in Piscinula? Nous n'avons à ce sujet qu'une conjecture, nous le répétons : le lecteur jugera si elle est vraisemblable.

Au vic siècle, cent ans après le passage de saint Benoît adolescent dans la Ville Eternelle, il y existait un édifice connu sous le nom de xenodochium Aniciorum, hospice des Anicii. D'origine chrétienne, les xenodochia étaient des fondations pieuses destinées à recevoir les étrangers, pauvres ou riches,

(1) Diplôme de Jean XVII (998-1005) cité par le prince Massimo d'après une traduction italienne (Memorie Storicke, pag*e 19).

(2) Piazza dit que Home en compta neuf. Armellini s'accorde avec lui, et nous dirons plus loin les noms de ces églises (chapitre XIX).

(3) Memorie Stor, page 148.

et souvent aussi les orphelins. De là une organisation comportant des catégories spéciales et des aménagements matériels appropriés à ces catégories. C'était L'Eglise qui se chargeait d'administrer ces fondations. Le xenodochium des Anicii avait à sa tête, au temps de saint Grégoire, un diacre nommé l'iorentinus ; et ce devait être un établissement considérable, puisque le saint Pape lui fait un jour présent de dix chevaux évidemment destinés au service (1. Mais où était-il situé?On l'ignore (2), et on le cherche sur la rive gauche du Tibre, à cause de certain oratoire de sainte Lucie qui, au ixc siècle, v était adjoint. Mais ne serait-il pas plus naturel de le chercher dans la région où les Anicii étaient au v° siècle tout-puissants, c'est-à-dire au Transtévère dont ils étaient comme les seigneurs? On n'y trouve plus, il est vrai, d'oratoire de sainte Lucie; mais celui-ci a pu facilement disparaître sans laisser de traces certaines. D'autre part, ne sont-ce pas les indices d'un hospice que nous relevons à côté de l'église in Piscinula au ixc et au xc siècle? En 855, au rapport de Jean Diacre (3), certain évêque de Ficulée au pays sabin) nommé Lucidus, réside à

»l) S. Gregor. Epp. XII, 39.

2 Duchés ne (Lia. Pontifie, t. II, pages 25 et 4G, années 795-816) : « Necnon in oratorio sanctae Luciee qui ponitur in

xenodochium qui appellatur Anichiorum... » - On est auto- • risé à chercher (ce xenodochium) là où se rencontrent plus

■ tard des églises de Sainte-Lucie. Les deux diaconies in Orphea (prés Saints Silvestre et Martin) et in Vil Soliis (pointe de l'Aventin) doivent être écartées. Il en est de même

m de Sancta Lucia délia Tinta (près de Ripetta) qui appartenait au monastère Renati. Restent les trois églises de Sancta Lucia in Cantu secuto fdel Gonfalone), de Pinea (délie

■ Botteghe oscure) et de Confinio ou de Columna (près la " place Colonna, actuellement détruite , entre lesquelles on " peut choisir. »

Ç.i) Yita S. Gregor. Magn. Lib. IV, c. 91.

Rome pour une mission intérimaire ; et nous le voyons prendre gîte « au Transtévère, près du « Tibre, à côté de la basilique des saints Cyr et « Jean. » Or cette basilique était toute voisine de la Piscinula, puisqu'au xvnc siècle on a exhumé des ruines, visibles en ces lieux, le linteau en marbre d'une ancienne porte, sur lequel étaient gravés ces mots : « Domus Sanctorum Cyri et Joannis (1). »

Là devait bien être leur basilique, autrefois; et tout à côté, c'est-à-dire sur le terrain de la Piscinula, devait avoir habité Lucidus lors de son séjour temporaire. D'autre part, les moines du Cassin, possesseurs de l'église à cette même date, et encore en 904, la louent avec les bâtiments attenants, pour soixante deniers l'année, à un certain Adelaire, à charge d'héberger dans les bâtiments qui en dépendent les moines de l'abbaye toutes les fois qu'ils auront à séjourner à Rome (2). Cet Adelaire sans doute, ne louait pas bâtiments, jardins, église, pour son usage exclusif. A la fin du siècle, mention encore de ces bâtiments, jardins et dépendances (3). Ce ne sont là que des vestiges, mais qui semblent bien nous guider vers cette conclusion, qu'en cet endroit existait un hospitium, auquel les moines cassiniens ont seulement conservé sa destination, si diminué qu'il fût en ce xc siècle où finit son histoire. La portion consacrée par le séjour du Patriarche était sauvegardée, étant transformée en église. Une aida, ou grande pièce de l'antique xenodochium, aurait été convertie ainsi en sanc-

(I) Memoric Storiche, pages 17-18.

(ï) Ibid.j page 1G.

(3j llricl., page 19.

tuaire I . le reste demeurant à L'usage ancien. Et alors, n'est-ce point le nom des Anicii, mêlé sous cette forme au souvenir de saint Benoit, qui s'est conservé confusément dans la- tradition, et a suggéré enfin la malheureuse idée de rattacher le saint Patriarche à ladite famille? Au lecteur d'en juger. Il nous parait du moins qu'une telle hypothèse, qui se concilie avec les données de l'archéologie, le fait aussi avec l'histoire et la tradition. Nous comprenons en effet ainsi que la bonne Cyrilla ait pu vivre à Rome à côté de son fils adoptif. Nous voyons de même comment une autre tradition de la Piscinula peut être véridique, et nous l'exposerons maintenant.

Sous le portique de la petite basilique existe un sanctuaire de la Sainte Vierge, où l'on vénère une madone sous le vocable de Notre-Dame de la Miséricorde, couronnée par le Chapitre de Saint-Pierre en 1793, des mains du cardinal d'York. Elle est miraculeuse, et il n'en faut qu'une preuve : peinte à fresque sur un mur entièrement salpêtre depuis des siècles (2), la madone demeure absolument indemne. Or la tradition est que saint Benoît adolescent aimait à prier devant cette sainte image ; et donnant sur ce sanctuaire on montre une petite cellule, digne du reclus le plus austère, qui aurait été l'habitation du saint jeune homme. Sur ce der-

(1) Le plan confirme cette supposition ; les lignes n'en son pas parallèles et manifestement elles obéissent à des fondations plusanciennes que l'établissement de l'église en ce lieu. — On a, aux v et vic siècles, des exemples authentiques de ces aulœ converties en église, même telles qu'elles étaient quant à leur structure ou en se bornant à tracer une abside au fond. iCfr. Duchesne, Lib. Pontifie, t. I, pages 250 et 280.)

'1 Ce mur sépare la chapelle d'un mag-asin de sel et de salaisons situé derrière. (V. ci-dessus, p. 43, note W).

nier point nous n'affirmerions rien, et pour cause ; quant à la madone, une découverte est venue, il y a cinquante ans environ, corroborer la tradition, quoique en la modifiant (J). L'image couronnée que nous vénérons n'est plus celle qui primitivement était honorée dans le petit sanctuaire. Celle-ci, bien plus ancienne, était une fresque aussi, et fut retrouvée au cours de certains travaux de restauration. Elle était en partie enterrée sous le dallage, le sol ayant été relevé (2), et se trouvait dans le réduit qui est appelé aujourd'hui la chambre de saint Benoît (3). Le st3Tle et le coloris rappellent de très près la madone de saint Grégoire, au Ccelius. C'est la même époque, manifestement. Or il apparaît à un juge aussi compétent que Mgr Wilpert, que la madone du Ccelius est une copie de celle qui ornait la tombe de la femme de Boèce, au vie siècle. La fresque de la Piscinula devrait donc être rattachée, selon notre appréciation, à la môme école. Ainsi, à une date qui peut avoir été contemporaine de saint Benoît, il y aurait bien eu là au moins le souvenir de la dévotion du jeune homme envers la Très Sainte Vierge Marie, sinon l'image même devant-laquelle il priait.

(1) Les Memorie Storiche, qui rapportent les travaux exécutés à la Piscinula en 1845, ne font aucune mention de la découverte dont nous parlons, et qui pourtant était importante.

(2) Ce fait enlève toute valeur à la remarque de Dom Tosti (chap. i, S 4) sur une partie du dallage de l'église, en marbre de Paros, « travail tout à fait romain ». Ce sont seulement des dalles de marbre prises ailleurs, comme il s'est fait à Rome couramment pendant de longs siècles et jusqu'à nos jours.

(3) Tosti, Ibid. Nous ne pouvons nous associer au regret de l'éminent écrivain qui déplore qu'on ait transféré cette sainte image en un lieu où elle est soigneusement conservée. Que le transfert ait eu pour résultat certains dégâts de détail, et par suite ait nécessité des restaurations, c'était inévitable. Mais laisser la fresque là où elle était, c'était la vouer à la ruine totale.

Rien de surprenant qu'il y eût un petit sanctuaire de la Vierge annexé au xenodochium, si l'édifice

dont les ruines ont occupé l'attention des fils de saint Benoît avait bien la destination que nous lui supposons. C'était au reste, nous le rappelons, L'époque du grand triomphe de la divine Mère, et et Benoit se trouvait au Transtévère dans le quartier même des Orientaux fixés à Rome. Quand sa première éducation chrétienne à Nursie ne lui eut pas donné, ce qui est inadmissible, une dévotion spéciale à la Sainte Vierge, il l'eût trouvée au Transtévère h.

( )r, le pauvre adolescent avait grand besoin de la protection de la céleste Mère, dans le milieu où il se trouvait jeté au sortir de la paisible et pieuse retraite qui avait abrité son enfance. Rome était un redoutable séjour pour un jeune homme, même confié à la garde des ministres de l'Eglise. Ceux-ci d'ailleurs étaient-ils donc toujours le sel de la terre? Les lettres de saint Jérôme et celles de saint Grégoire, comme tels épisodes historiques bien avérés, nous disent trop éloquemment à quel point ce sel était souvent affadi.

En 493, la famine avait désolé la ville, suivie comme toujours de la peste. Mais, ainsi qu'il arrive ordinairement chez les peuples dégénérés, la déchéance politique et les malheurs publics n'avaient fait que précipiter la masse plus avant dans le courant du plaisir où elle s'étourdissait. Selon l'énergique expression de Salvien, le monde romain

(1) Cette pensée nous revenait à l'esprit, un jour que nous traversions ce quartier. Sur le pas de sa porte une bonne mère transtévérine était assise, faisant sauter dans ses bras son petit enfant ; et la brave femme chantait pour amuser le bébé : " Santa Maria, ora pro nobis. »

mourait en riant : « Totus romanus orbis miser est « et luxuriosus, moritur et ridet (1). » Théâtres et cirques étaient, comme aux temps passés, remplis par la foule des spectateurs, auxquels la scène versait le poison (2) ; et rien ne pouvait les en arracher que la ruine des édifices eux-mêmes quand les Barbares s'en chargeaient, comme à Trêves qui subit coup sur coup quatre dévastations. Mais alors les comédiens refluaient vers Rome, dont ils étaient une des plaies les plus honteuses. Ils étaient devenus, non plus seulement l'élément indispensable qu'ils avaient été de tout temps pour la vie romaine, mais les rois de l'époque, ainsi que dans toutes les sociétés atteintes de décrépitude sénile. Les patriciens chrétiens les gageaient même pour la débauche publique des Lupercales ; il est vrai que l'année où Benoît arrivait à Rome, le pape Gélase venait d'interdire ce scandale, légué par le paganisme; mais il lui avait fallu pour cela lutter contre le Sénat, un Sénat de baptisés pourtant. Ce n'était pas impunément que tout l'ancien appareil du paganisme subsistait dans la ville ; ceux qui nous disent le monde romain tout préparé pour l'Evangile par lassitude des hontes païennes, n'ont guère considéré ces racines de pierre et de bronze que l'antique religion avait jetées partout, et qui, deux siècles après Constantin, fixaient encore dans les esprits tant de restes vivaces du paganisme.

Les mœurs privées s'en ressentaient profondément, et Salvien nous trace impitoyablement des chefs de cités un tableau qui a dû inspirer le peintre des Romains de la décadence.

(1) De (hibernât. Dei. lib. VII. — Cfr. lib. VI (P. L. col. 122).

(2) Ibid.

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11 y avait pire encore, cependant; le paganisme, officiellement mort mais pratiquement trop vivant dans les mœurs, n'était pas seul à l'œuvre de corruption sociale. Dès longtemps il avait trouvé des alliés, dos docteurs et des apôtres dans ces Orientaux de toutes provenances qui apportaient à Home, avec les arts et les industries de leur pays, les pratiques de leurs cultes superstitieux et les secrets de leurs initiations diaboliques. Tout cela était arrivé à Rome presque en même temps que l'Evangile, et la lutte avait dès lors commencé. On vit les religions de l'Orient conquérir jusqu'au trône impérial, pendant qu'elles s'infiltraient dans toute la société romaine ; et la doctrine chrétienne les trouva sur son chemin comme d'irréconciliables antagonistes. Plus dangereux encore pour elle fut le christianisme gnostique, amalgame délétère de quelques dogmes chrétiens avec la vieille philosophie manichéenne de l'Orient. Ce fut le poison qui cherchait à s'infiltrer dans les veines de l'Eglise, plus redoutable pour sa vie que tous les édits des Césars païens. Ceux de Constantin et de Théodose ne prévalurent pas contre cette contrefaçon vénéneuse, qui mêlait perpétuellement les faux adeptes du christianisme aux enfants fidèles, et jusque dans la célébration des saints mystères. Le manichéisme était en pleine vigueur au ve siècle, sous les ombres qui lui servaient de voile; le pape Gélase va, tout à l'heure encore, adopter des mesures disciplinaires et liturgiques pour discerner, si possible, l'ivraie du bon grain. Mais la contagion secrète des désordres honteux dont les erreurs de l'Orient ont toujours souillé leur morale, qui en préservera les âmes inattentives, disposées qu'elles y sont par les souve-

nirs encore vivants du paganisme? Aussi, dans cette société romaine du v° siècle, voit-on fleurir la théurgie diabolique et l'art des empoisonnements. Rome païenne avait trop connu l'un et l'autre. Après la chute de l'Empire, ces pratiques d'origine orientale, presque inconnues des peuples barbares d'Occident, continuent dans Rome et en Italie leur œuvre perverse, non seulement chez les gens de bas étage, mais même dans les rangs les plus élevés. Dix ans après l'arrivée de Benoît à Rome, la police de Théodoric saisira deux hommes de familles consulaires, dont l'un était chef d'une véritable association de magiciens (1). La composition et l'usage de breuvages aux vertus malfaisantes marchent de pair avec les criminelles pratiques dont on vient de parler. Les unes et les autres fleuriront toujours en raison inverse du degré de christianisme qui sera celui des sociétés. Le démon ne sent sa force brisée que s'il rencontre devant lui le juste selon le cœur de Dieu (2); les Actes des Martj^rs en rendent bon témoignage. Plus ces justes se multiplieront dans le peuple, et plus Satan perdra de sa force dans une atmosphère saturée de christianisme 3). Plus les justes seront rares, et plus la malice dia-

(1) Baronius, Annal, ad ann. 504, §§ 6 et seq. — De tels faits, avérés, prouvés par des procédures régulières suivies de châtiments exemplaires, porteront plus tard le Législateur du Cassin à prescrire des précautions spéciales à l'égard des étrangers qui se présentent au monastère.

lâj Ps. XIV, 5.

(3) On ne saurait établir cette affirmation avec plus de talent et de sens vraiment chrétien que ne l'a fait le comte de Champagny dans ses Antonins. Ce n'est pas au reste le seul titre qui recommande à l'étude et à l'admiration ses magistrales Etudes sur l'Empire Romain, bien trop oubliées aujourd'hui, et délaissées pour des ouvrages beaucoup moins sains de doctrine philosophique et religieuse, beaucoup moins remare quables par la langue, sans être plus forts par la scienchistoriquc.

BENOIT A ROME T)j

bolique se donnera carrière, soit directement, soit par l'exploitation malfaisante des propriétés naturelles des créatures de Dieu. Profaner celles-ci par la perversion de leurs puissances est une satisfaction chère à l'Ange déchu. Dans la Rome du v siècle, il la goûte avec d'infernales délices.

Benoît n'avait donc pas trop de tout ce que la grâce divine versait en lui de dons et de vertus, de tout ce qui dans la Rome chrétienne pouvait l'aider à vivre de la foi, et surtout de la protection de la Heine du Ciel. Le milieu des étudiants de tous âges ne pouvait lui offrir guère autre chose que des dangers. -Sans doute il serait injuste, exagéré, de redire de ces jeunes garçons ce qu'on avait pu dire des étudiants à l'époque de Trajan : « Ils n'ap- « prennent pas le mal à l'école, ils l'y apportent (1). » Néanmoins saint Grégoire déclare que Benoît vit un trop grand nombre de ses condisciples glisser sur les pentes du vice et jusqu'à l'abîme. Si la science humaine est à ce prix, pensait-il, elle ne vaut pas qu'un chrétien la recherche au péril de son âme. Quant aux études libérales, la rhétorique vide et creuse de la Rome impériale y tenait encore la première place. Cependant, les diverses branches de ces études prenaient peu à peu de l'importance dans l'enseignement. A cette époque même, l'Africain Martianus Capella, païen, les codifiait dans le tririum et le quadrivium qui resteront pour tout le Moyen-Age les manuels de la littérature et des sciences. On pouvait en effet les étudier sans risques pour la foi, mais à la condition que tout, autour de l'école et dans l'école, ne fût pas danger pour

1 Qilint il. /je Institut, orat.. I, 2-0.

l'âme chrétienne, ainsi qu'il en était dans la société romaine en ce temps-là.

Le jeune homme fit personnellement l'expérience de ces périls ; et c'est là un épisode que saint Grégoire a délicatement enveloppé de réticences parce qu'il y allait du nom d'une famille encore connue à Rome au vne siècle (1). Sur l'Esquilin s'élevait la « domus Merulana » ou palais de la famille Merula, avec laquelle le jeune étudiant de l'Athénée eut quelques relations. Parmi les membres de cette famille, une personne éveilla l'attention de Benoît par des avances trop significatives. A défaut d'expérience humaine, le jeune homme avait l'instinct surnaturel qui garde les cœurs purs. Il pressentit aussitôt le piège et sut s'en détourner ; mais encore que l'âme n'eût offert à l'ennemi aucun accès, elle n'en était pas à ne ressentir d'aucune sorte l'attaque extérieure de l'ennemi ; et il lui faudra plus tard acheter par son héroïsme la victoire définitive sur ce terrain.

(1) S. Gregor. Magn. Epp. lib. III, 19, ad Petrum Subdiac. — Dom Tosti (en. i, § 8) nous paraît donner de cet épisode une idée fort inexacte. Il en fait un petit roman de jeunesse, « un « amour honnête, qui occupa le cœur de Benoît jusqu'à ce que « l'amour absolu de Dieu l'en eût banni. » Il nous semble évident que si tel eût été le cas, le souvenir de ces jours n'eût pas provoqué plus tard un combat que saint Grégoire raconte avec des expressions telles que celles-ci : « Carnis tentatio... « tantoque igné... amoris flamma... pêne voluptate victus... » Ce ne sont pas là les retours d'un « amour honnête » immolé à celui de Dieu. D'ailleurs les relations avaient été fort courtes, d'après saint Grégoire, fugitives même : « Quamdam « feminam viderai. » Feminam... ce n'est pas « puellam », mais une personne plus âgée. De la part de celle-ci nous croyons donc à tout autre chose qu'à une idylle d'adolescence ; le cœur si limpide et si bon du regretté Dom Tosti n'aurait soupçonné rien de pareil. Chez Benoît, au contraire, nous croyons voir beaucoup moins d'attention donnée à cette rencontre, et surtout moins d'intention, pas d'intention du tout : « nulli « animum voluptati dédit. »

D'après ce que nous dit saint Grégoire, il n'y a pas

à douter que la fidèle (Vrilla n'ait été la confidente dos peines et dos tristesses de son fils Benoîl dans un toi milieu. Son expérience ne pouvait qu'être fort utile à celui qu'elle aimait d'une tendresse de mère: et il est à croire qu'elle eut ainsi, sans le vouloir, sa bonne part d'influence dans les résolutions qui peu à peu prenaient corps dans l'esprit do Benoît. Ensemble ils durent aller souvent prier aux sanctuaires de la Rome souterraine, où l'on n'ensevelissait plus depuis le passage d'Alaric, mais où les fidèles allaient comme autrefois vénérer les corps des mart\TS. Benoit y recevait l'enseignement de foi qui se dégage toujours de telles visites; et au sortir des catacombes son âme ne pouvait que ressentir plus d'éloignement pour la vie qui était celle de Rome, plus de détachement de ce qui passe, plus d'admiration et d'attraction vers le seul bien qui soit nécessaire, solide et éternel. De Sainte-Agnes il voyait ces monts de Sabine, qu'il savait peuplés d'hommes séparés d'un monde corrompu, et uniquement préoccupés de vivre pour Dieu. Dans Rome il ne se trouvait guère de moines à demeure, car la solitude était alors considérée comme élément indispensable à la vie monastique. Elle l'était bien en effet quand tout dans la vie extérieure des villes respirait encore le paganisme. Mais dans le quartier grec où il vivait, Benoit avait certainement l'occasion d'entendre plus d'un récit au sujet des solitaires et des moines de l'Orient. Peut-être même Cyrilla en savait-elle assez pour lui en rapporter de nombreux détails. Des moines orientaux venaient d'ailleurs à Rome assez fréquemment, sans s'y fixer encore; les uns amenés par les querelles de l'Eglise,

et ce n'étaient pas les moins considérables; d'autres venus pour chercher en Occident un refuge et une paix que l'état troublé de leur pays ne leur offrait plus (1). Et c'était au Transtévère qu'ils arrivaient d'abord, soit par le Tibre, soit par la voie d'Ostie. Ce qui nous paraît certain, à voir comment Benoît agira quelques années plus tard, c'est qu'à Rome il recueillit des enseignements tout autres que ceux de l'Athénée, et se forma des idées très précises sur la vie des moines de l'Orient.

(1) Tel jadis ce moine Abraham, né en Mésopotamie, chassé par les Perses après avoir confessé la foi, et qui mourut abbé d'un monastère près de Clermont en Auvergne (Sid. Apollin. Epp. VII, 17). Tel le syrien Isaac, fixé près de Spolète, et dont saint Grégoire dans ses Dialogues rapporte plusieurs traits.

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