‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 49 sur 102 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'exode.

L'œuvre de Dieu se poursuivait dans cette âme, 5*1 bien gardée par le Seigneur au milieu de mille dangers. Et quoique l'histoire soit muette sur un point qu'elle n'enregistre guère à l'ordinaire, nous pouvons imaginer quel développement prenait chez le Béni de Dieu l'esprit de prière. Sans lui, quelle vertu aurait échappé aux pièges de toutes sortes semés sous les pas du jeune homme? Sans lui comment l'appel divin se serait-il fait entendre avec une certitude manifeste, à un âge si précoce? Sans lui enfin, comment songer sérieusement, même un instant, au parti vers lequel incline de plus en plus L'âme de Benoît? Cette âme bénie, c'est bien alors la colombe qui vole au-dessus des eaux, sans trouver où se reposer ; elle ne voit au-dessous d'elle que débris et cadavres entraînés par les flots fangeux. Où donc ira-t-elle chercher son repos? Dans l'arche <!<• la maison paternelle? Non; car ce n'est pas un dégoût humain, une misanthropie philosophique, ni la mollesse de l'esprit en face des périls de la vie, qui inspirent le fils d'Eutropius. « Eçjredere, cgrc- « clerc; sors d'ici, sors de ce monde, lui répète Ici ' voix divine. Veux-tu la vie? Veux-tu le bon-

c< heur (1)? Suis donc l'Evangile ; vois ce qu'il con- « seille à qui cherche la perfection en Dieu. »

Mais ce n'est pas l'appel divin tel que Fa entendu jadis saint Antoine ; il ne s'agit pas pour Benoît d'aller chercher quelque monastère ou quelque solitaire, pour apprendre et se former à cette école. Il faut qu'il aille seul vivre là-bas dans le creux de la pierre, seul avec Dieu qui veut être aussi son seul maître. C'est là une vocation extraordinaire, et plus tard Benoît lui-même la déconseillera pour tout cas où Dieu ne la manifeste pas d'une manière impérative. Mais à lui elle s'impose sans qu'il en connaisse encore les motifs. A la lumière de son histoire nous pouvons, nous, lire d'avance quelque chose des desseins du Seigneur. Benoît doit donner sa vie tout entière à la formation des Cénobites; et pour cela même il faut qu'il connaisse également la vie érémitique, afin que son expérience et sa science soient complètes. Il doit donc débuter par la vie solitaire qui plus tard ne trouverait place dans son existence qu'au détriment de sa mission cénobitique. D'autre part, il ne lui faut pas pour les débuts un enseignement humain qui pourrait borner son horizon, lui infuser peut-être des principes dont il aurait peine ensuite à se défaire. Sans doute un maître est toujours nécessaire, pour la vie spirituelle plus encore que pour tout art humain. Mais il est des cas où Dieu veut être lui-même ce maître, à l'exclusion de l'homme : cas exceptionnels, très rares, parce qu'il sagit alors d'une mission également exceptionnelle dévolue à l'élu du Seigneur. Si d'ailleurs c'est un privilège, il faut se hâter de

(1) Ps. XXXIII, 13.

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diiv iju'il est toujours acheté très cher. Plus que personne, Benoît sera l'homme de la tradition et de l'expérience monastiques ; moins que personne, il prétendra enseigner des choses nouvelles. Mais il ne retiendra de la tradition que ce qui est universel et toujours nécessaire, en dehors des systèmes humains ; en réalité il sera le Père et le Maître de la vie religieuse, non pour un paA^s ni pour une époque, mais pour tous les temps et pour toutes les nations. Un maître humain n'eût pu que circonscrire en lui le don du Seigneur; l'homme peut creuser des réservoirs et les alimenter; Dieu seul crée les sources vives et les fait intarissables. C'est pourquoi il voulait être le seul maître de cet adolescent et l'appelait dans la solitude.

Benoit levait donc les yeux vers ces montagnes qui bornent à l'est l'horizon de Rome. Il y voulait aller, mais sans chercher pourquoi Dieu Py attirait, ni même comment il y pourrait vivre. Ainsi jadis le jeune Egyptien Paul s'enfonçant au plus profond du désert. La seule personne que Benoît eût mise dans la confidence de son dessein était sa mère nourrice. Peut-être serait-on surpris que Cyrilla n'ait pas objecté le jeune âge qui devait, semble-t-il, faire au moins ajourner l'exécution du projet. Mais à cette époque, et en Italie, on grandissait vite ; à quinze ans, au Moyen -Age comme dans l'antiquité, le jeune homme entrait la vie, souvent même allait aux champs de batailles ; tel saint Martin La fidèle nourrice ne paraît donc pas avoir opposé sur ce terrain une résistance qui n'avait pas de raison d'être. Bien au contraire elle déclara qu'elle partirait aussi; son dévouement ne voyait à cela nul obstacle ; et tout bellement, à certain jour fixé,

Benoît et sa mère nourrice sortirent de Rome, le jeune homme disant adieu avec joie à la science humaine et aux perspectives brillantes que lui ouvrait la fortune de son père. Personne n'avait été mis dans le secret ; ils partirent donc seuls, n'emportant rien, et se dirigeant vers les montagnes, à la grâce de Dieu.

Combien de temps s'était écoulé entre l'arrivée de Benoît à Rome et le jour où il en sortait ainsi, nous ne le savons pas d'une manière précise. D'après les termes employés par saint Grégoire, cette période fut courte, et l'on peut dire que Benoît ne fit que poser le pied sur le seuil du monde. D'autre part, il fallut bien le délai nécessaire pour apprécier hommes et choses; puis s'il est certain que le Seigneur éclaira dans l'oraison l'âme prédestinée à de si grandes choses, et qu'il lui départit évidemment des grâces spéciales, il n'est pas dit pour cela qu'une révélation indubitable soit venue déchirer subitement tous les voiles et pousser en un instant l'élu de Dieu dans sa voie exceptionnelle. Enfin il faut bien croire qu'au jour où Benoît mit son projet à exécution, il avait atteint l'âge où l'adolescent acquérait le droit de disposer de lui-même (i) ; les monuments canoniques de l'époque fixent cet âge à quinze ans. Si donc, comme on le croit, le jeune homme avait quatorze ans lorsqu'il entra dans Rome, il en avait environ quinze bien sonnés lorsqu'il en sortit. Par conséquent, c'est au moins une année qu'il avait passée dans la Ville Eternelle.

Les deux vo}Tageurs allaient par la voie de Pré-

(1) La fidèle nourrice n'eût pas, autrement, pu seconder le dessein du jeune homme; et celui-ci se fût exposé à être recherché par le chef de sa famille.

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neste, vers le pays des Eques, mais sans direction ni autre but apparent que d'éviter les monts de Sabine. ( )ù fut leur première station? L'histoire ne nous ledit pas(l\ Probablement ils cherchèrent un abri dans l'antique ville de (îabies, alors bien déchue, ou dans ses environs; et s'ils ne durent pas pour cette fois encore quêter le pain de leur frugal repas, du moins purent-ils trouver à cette première étape un avant-goût des privations de l'avenir. Le lendemain on se remit en marche vers Préneste (Palestine pour entrer dans la région des montagnes (2 1. Tout le jour on chemina; Benoît ne trouvait pas néanmoins le lieu qu'il souhaitait pour sa retraite (3); et puis Cvrilla? Comment se séparer d'elle? Si bien qu'après une longue étape, on parvint jusqu'à un bourg important, jadis colonie romaine (4), située

(1) Ce ne put être certainement à Afile, qui est dans les montagnes et éloigné de Home de plus de trente kilomètres. Benoît eût pu peut-être franchir cette distance, mais sûrement pas sa fidèle compagne, trop âgée pour fournir une telle étape.

(2) C'est ce qu'indique l'arrivée à Afile, qui est au sud de Subiaco. Les voyageurs y arrivèrent sans passer par ce dernier lieu : c*est donc qu'ils se sont dirigés par Palcstrine, Genazzano, Olevano, Roiate.

(3j D'après la traduction anglaise de la Vie de saint Benoit par le R. P. Lechner O. S. B. (The life and times of St. Bénédicte 1(J00), sainte Hildegarde écrit que Benoit durant ce voyage était conduit par deux anges en suivant des chemins détournés, pour qu'on ne pût retrouver sa trace. Et saint Pierre Damien affirme la même chose, en s'autorisant de ce qu'a écrit un auteur ancien ipage 28.) — Nous n'avons pu retrouver cela ni dans l'un ni dans l'autre des deux auteurs cités ; saint Pierre Damien parle bien des deux anges qui guidèrent saint Benoît de Subiaco au Cassin, et dit qu'il af appris le fait de Marc le poète ; mais du voyage de Rome à Subiaco, nous ne sachions pas qu'il ait rien dit. Au surplus, cette tradition ne remonterait qu'au xi" siècle, puisque saint Pierre Damien n'aurait pas nommé son auteur.

i/ Jannuccelli, Mem. di Subiaco. P. II, art. u, page 438. — L'auteur ne manque pas de conjecturer ici que les Anicii étaient prépondérants à Afile, et que c'était pour ce motif que Benoit s'y était rendu. Mais ce n'était pas le moyen de se

sur une colline et qui se nommait alors Enfide, aujourd'hui Afile. Pour les habitants de ce lieu écarté ce fut un incident peu ordinaire que l'arrivée d'un jeune homme aux apparences de bonne maison, à pareille distance de Rome, sans train d'aucun genre qu'une femme assez âgée pour être sa mère, visiblement fatiguée et les traits empreints de préoccupation. Pitié ou curiosité, plusieurs des notables s'empressèrent autour des nouveaux venus pour les engager à demeurer et à se reposer quelque temps. On les établit sommairement dans une dépendance de l'église ; et la nourrice, liant bientôt connaissance avec les voisines, se mit en devoir de préparer un repas quelconque. Selon la coutume des campagnes comme des villes en ce temps-là, il fallait d'abord faire le pain. Il y avait du grain mais point de crible pour le nettoyer au préalable. Cyrilla en emprunta un chez une voisine, et avec cet ustensile en terre cuite procéda à la petite opération. Or quelque soin l'appelant au dehors, elle posa pour un moment le crible sur la table et sortit. Quand elle rentra, la pauvre Cyrilla demeura d'abord interdite, puis se mit à fondre en larmes : le crible d'emprunt avait glissé et gisait à terre, cassé net en deux morceaux ! Benoît survenant la trouva dans la désolation ; et chagrin à son tour de voir pleurer celle qu'il aimait tendrement, il avisa au moyen de la consoler. Avec une simplicité qui témoignait de sa foi comme de son habitude de recourir à la puissance de Dieu, il prit les deux

cacher, semble-t-il, si Benoît lui-même, comme le suppose l'auteur, était un Anicius. En fait tout cela ne repose que sur des conjectures ; c'est une idée bien fausse que celle de vouloir trouver partout la famille Anicia : elle entraîne à d'étranges raisonnements.

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